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Usurpation d’identité: se perdre avec Jack Nicholson

« Profession : Reporter », ou la fin des utopies selon Michelangelo Antonioni


Usurpation d’identité: se perdre avec Jack Nicholson
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Profession : Reporter (1975) marque l’un des sommets les plus épurés et les plus méditatifs du cinéma de Michelangelo Antonioni. Restauré en 2017, le film a alors retrouvé le chemin des salles de cinéma, permettant à de nouveaux spectateurs de découvrir toute la puissance charnelle, métaphysique et esthétique de cette œuvre cruciale du cinéma moderne.

Cinéaste majeur du cinéma italien et international, Michelangelo Antonioni a profondément transformé le langage cinématographique en s’éloignant des structures narratives classiques du récit pour explorer l’aliénation, l’incommunicabilité et la crise de l’identité dans le monde contemporain.

Les cycles d’une œuvre

Son œuvre se déploie par cycles. Après la trilogie de l’incommunicabilité — L’Avventura (1960), La Notte (1961), L’Eclisse (1962) — prolongée par Le Désert rouge (1964), son premier film en couleur, Antonioni ouvre son cinéma à une dimension internationale avec Blow-Up (1966), superbe œuvre plastique tournée dans le Swinging London, le Londres psychédélique de la fin des sixties.

Il entame ensuite un cycle plus politique et existentiel avec Zabriskie Point (1970), fiction captivante et critique radicale de la contestation étudiante américaine de la fin des années 1960, et La Chine (1972), imposant documentaire de trois heures et demie sur la Chine maoïste en pleine Révolution culturelle, puis Profession : Reporter, qui en constitue une œuvre dépouillée d’une grande beauté formelle et qui clôt ce cycle des utopies.

La fin des utopies comme expérience intime

Antonioni ne filme pas la fin des utopies comme un événement historique, mais comme une expérience intérieure. C’est un film sans colère, sans révolte, sans nostalgie. Le politique est devenu une question existentielle: comment habiter un monde auquel on ne croit plus, sans pour autant avoir la force ou la foi de croire à autre chose, d’avoir envie de vivre et de partager des sentiments, des idées ?

Une fuite sans échappatoire

Le film suit David Locke, journaliste de télévision en crise, interprété par Jack Nicholson dans un contre-emploi remarquable, tout en retenue et en intériorité. En Afrique, Locke profite de la mort d’une crise cardiaque de Robertson un globe-trotter rencontré car logeant dans le même hôtel que lui, dans une petite localité du désert tchadien. Ils avaient échangé des idées sur le voyage à travers le monde. Le hasard de cette mort et sa ressemblance physique avec cet homme lui donnent l’idée de prendre son identité et de tenter de recommencer sa vie.

Mais cette fuite se transforme rapidement en errance à travers l’Europe : Londres, Munich, Barcelone, l’Andalousie. L’enjeu du film n’est plus l’intrigue, mais l’impossibilité de se défaire de soi-même. Profession : Reporter interroge ainsi la vacuité du regard médiatique, la perte de repères et l’illusion d’une réinvention qui semble possible.

Figures féminines et identité usurpée

Maria Schneider (sublime dans son plus beau rôle au cinéma) incarne une belle jeune femme lumineuse et énigmatique — dont on ne connaîtra pas le prénom —, étudiante en architecture, figure fragile de liberté et de mouvement, tandis que Jenny Runacre, dans le rôle de Rachel Locke, l’épouse, représente un monde plus rationnel et structuré, auquel Locke ne parvient plus à appartenir.

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Une mise en scène des espaces

Produit par Carlo Ponti, grand nom du cinéma européen, le film bénéficie d’une ampleur internationale sans que jamais Antonioni renonce à sa radicalité artistique.

La lumière et les cadrages de la photographie réalisés par le célèbre chef opérateur Luciano Tovoli sont essentiels: paysages, architectures et mouvements de caméra prolongent l’état intérieur du personnage, dans une mise en scène où les espaces naturels, les lieux et l’architecture des villes et bâtiments — le parc Bloomsbury, modèle du brutalisme à Londres, l’église baroque de Munich, les bâtiments modernes de Gaudí à Barcelone, les petites villes anciennes ou modernes à la blancheur immaculée nichées dans le désert andalou — deviennent mentaux. La musique minimaliste d’Ivan Vandor laisse place aux silences et aux sons du monde, renforçant l’impression de vide et d’attente.

L’ellipse et la béance

Le scénario coécrit par Antonioni et Mark Peploe, privilégie l’ellipse — figure emblématique de la mise en scène antonionienne —, l’ambiguïté et la suggestion, refusant toute explication psychologique. On pense à Feu Mathias Pascal de Luigi Pirandello — un homme apprend sa propre mort et en profite pour changer de vie — ainsi qu’à Meursault dans L’Étranger d’Albert Camus — même neutralité affective, même incapacité à projeter l’avenir. Mais chez Antonioni, la seconde vie ne peut pas exister, prendre corps face à la béance du monde.

Le plan-séquence final

Cette démarche trouve son aboutissement dans le célèbre plan-séquence final, l’un des plus impressionnants de l’histoire du cinéma, qui condense à lui seul la vision d’Antonioni: un cinéma du temps, de la disparition et du regard, où l’événement importe moins que ce qui se dérobe. Antonioni refuse toute clôture idéologique, toute réponse. Le personnage disparaît non comme un martyr ou un héros, mais comme un homme devenu inutile à lui-même.

Profession : Reporter est ainsi un film profondément politique précisément parce qu’il ne croit plus aux formes traditionnelles du politique. Un film de la fin des utopies, non comme défaite spectaculaire, mais comme lente érosion. Un cinéma métaphysique, une interrogation d’une lucidité radicale sur la noirceur et la désespérance profonde du monde.

Il se regarde ainsi moins comme un récit que comme une expérience sensorielle et existentielle, une traversée du monde moderne marquée par le doute, l’effacement et la solitude — une œuvre dense qui invite le spectateur à partager une errance plutôt qu’à en résoudre le sens.

Visible sur Canal VOD

1975 –  2h06



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est directeur de cinéma.

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