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La vie, la mort et le cosmos

François Cheng publie « Une nuit au cap de la Chèvre » (Albin Michel, 2026)


La vie, la mort et le cosmos
L'écrivain français François Cheng, photographié en 2020 © BALTEL/SIPA

Au soir de sa longue vie, l’Académicien né en Chine écrit un beau livre méditatif depuis la pointe occidentale de la France…


La presqu’île de Crozon. La maison est perchée, rustique et accueillante. La soupe de légumes est sur la table, avec la cruche d’eau, un gros pain et du fromage. Un vrai tableau de Chardin. Le voyageur, fatigué du trajet en 2CV depuis Paris, s’est couché. Bientôt le fracas des vagues l’arrache à son sommeil. Il ouvre la fenêtre. La nuit est étincelante, la lune soulève l’Océan. En avançant, droit devant lui, de ce point extrême d’Occident, ne trouverait-il pas l’Extrême Orient ?  Et voilà l’hôte des lieux pris, « en cette nuit inattendue, par l’urgence de dire, avec humilité, ce qu’est un être humain, afin que le sens et la dignité de sa destinée soient, si possible, affirmés. » Au soir de sa longue vie, c’est à une méditation sur la vie et la mort que nous convie François Cheng, dans ce petit livre rouge, paru récemment aux éditions Albin Michel.

« Au-dessus de moi, le Cosmos, devant moi, la Vie en sa pathétique manifestation. » D’un côté, un univers ignorant de lui-même, voué à la répétition, obéissant à des lois, dont celle de la circulation du souffle vital entre les galaxies. De l’autre, une vie, toujours en devenir, soumise au temps, intégrant la communion des êtres, entre eux et avec le transcendant, ainsi que la mort comme processus de renouvellement. Un cosmos organisé, et la vie, « foisonnante et provocante, exaltante, joyeuse et tragique, qui se prolonge au-delà de la mort ». Entre eux, disproportion mais non incompréhension ni frayeur car le cosmos n’est pas illimité et obéit à des lois. La méditation de François Cheng est une synthèse entre une vision taoïste du monde et une vision incarnée née du christianisme, cosmos et vie méritant d’être célébrées. Au poète de le faire.

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Dans la seconde partie, concrète et incarnée, le poète revient sur les événements d’une longue vie – presque un siècle – et son destin exceptionnel qui fut de « (…) parcourir d’un bout à l’autre le vaste continent Eurasie, assimiler les deux grandes cultures qui s’y sont développées. » Destiné à mourir jeune, comme tous ceux de sa génération, c’est à la poésie qu’il doit, dit-il, d’avoir été « sauvé ». Aussi consacre-t-il à cette poésie des pages précieuses. Chinoise, d’abord : on sent la fierté d’appartenir à une très longue tradition. Trois mille ans, ce n’est pas rien ! Connaissions-nous Le livre des odes, qui rassemble des pièces anonymes, datant de 1000 à 600 ans ? Le poète Qu Yuan, premier poète non anonyme, « d’un lyrisme élégiaque impressionnant » ? Ou encore, l’émouvante légende de Mulian, née du bouddhisme ? L’originalité est que cette poésie chinoise dont il est l’héritier, François Cheng la relit sous le signe d’Orphée qui, « par-delà la mort, unit les âmes aimantes et aimantantes » – jetant ainsi un pont inattendu entre le Verbe et la voie taoïste.

Pour François Cheng, la voie orphique s’accomplit dans Rilke qui fut pour lui et demeure le poète par excellence, dont il connaît par cœur et a traduit en chinois Sonnets à Orphée et Elégies. Avec Rilke, « le chant humain gagne son statut sacré en affrontant la mort par la force de l’amour et de l’amitié. » Si, pour François Cheng, le Christ a accompli « le geste absolu, indépassable, le geste décisif qui a changé la nature et le sens de la Mort », il écrit néanmoins : « La voie du Tao et la voie orphique ne font qu’un en moi. » Et de faire une analogie entre l’union des « âmes errantes » – titre d’un de ses livres – et la communion des saints « au sens large ». Entre la transcendance et le souffle vital des âmes.

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Dans toute son œuvre, diverse et nombreuse, Cheng fait réfléchir au caractère singulier de deux civilisations et tisse entre elles des liens. S’ils sont nombreux ceux qui, à notre époque, parlent chinois et français, peu auront fait le chemin de François Cheng, et porté, à ce point, deux langues et deux civilisations, en tant que calligraphe, romancier, essayiste, poète. D’une famille de lettrés, chrétien par le baptême, n’écrivant plus que dans sa langue d’adoption depuis 1977, il demeure néanmoins marqué par la pensée chinoise. Si une partie de sa poésie y trouve sa source, cette poésie célèbre les êtres aimés et rencontrés, les choses d’ici-bas. Je pense à Cantos toscans inspirés par l’émerveillement du poète, découvrant la peinture occidentale. Aux quatrains de Enfin le royaume, célébrant le « cerf qui porte toute la forêt en ses branches » ou les corbeaux picorant « les restes du jour dans l’assiette ébréchée du couchant ». Tant il est vrai que « La lumière n’est belle qu’incarnée / A travers un vitrail ou le verre d’une bouteille de vin ». C’est alors que la poésie a le pouvoir de passer outre à la mort. Cette mort, vue toujours par le poète, comme un ouvert positif. Non comme une fatalité insupportable mais comme « la part la plus intime et personnelle de nous-même. »

80 pages

Une nuit au cap de la chèvre

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Marie-Hélène Verdier est agrégée de Lettres classiques et a enseigné au lycée Louis-le-Grand, à Paris. Poète, écrivain et chroniqueuse, elle est l'auteur de l'essai "La guerre au français" publié au Cerf.

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