Si pour certains auteurs, le désœuvrement constitue une forme de révolte contre le culte de l’utile dans la société ou une façon de se libérer de l’anxiété d’exister, pour Thomas Mann, c’est une véritable ascèse que le poète doit suivre afin de se transformer en un artiste authentique.
Les romans de Thomas Mann sont très marqués par le thème du désœuvrement. En fait, il y a chez lui toute une évolution, qui va globalement des prémisses, Tonio Kröger, en 1903, jusqu’au Docteur Faustus, en 1947, en passant évidemment par La Mort à Venise, en 1912, et le très célèbre huis clos de La Montagne magique, en 1924. À chaque fois, l’action se situe comme hors du temps, et le plus possible à l’abri des contingences. Les personnages principaux y sont toujours singuliers, différents des autres êtres humains. En règle générale, nous avons affaire à des artistes qui se complaisent dans une solitude fatale. À travers eux tous, Thomas Mann pose la question de la place de l’artiste dans la société. Qu’est-ce qui justifie, en quelque sorte, cette marginalité presque revendiquée, qui est aussi un pari sur l’existence ?
Un roman très autobiographique
Tonio Kröger est probablement le roman le plus autobiographique de Thomas Mann. Il commence à Lübeck, sa ville natale au bord de la mer Baltique. « L’école était finie », nous annonce Mann. Le jeune Tonio Kröger, élève médiocre et inadapté, attend son camarade de classe Hans, dont il est amoureux, pour faire une promenade. Hans est le contraire de Tonio, au moral et au physique. Alors que Hans est aimé de tous, Tonio apparaît comme replié sur lui-même, toujours triste et, nous dit Thomas Mann, « négligent, indocile, préoccupé de choses auxquelles personne ne pense ». C’est que Tonio veut devenir poète. Il a du reste déjà commencé à écrire dans un cahier.
Le roman s’attache à de brèves périodes de la vie de Tonio Kröger. Nous le voyons, alors qu’il grandit et devient un homme, rester fidèle à son premier idéal. Il ne déviera pas de sa vocation, même lorsqu’il tombera amoureux de la blonde Ingeborg, parfaite antithèse de son désœuvrement. Tonio Kröger recherche l’éveil et Thomas Mann passe de longues pages à expliciter cette quête spirituelle. Il écrit ainsi, au moment d’un épisode de la vie de Tonio qui est un tournant : « Il se livra tout entier à la puissance qui lui apparaissait comme la plus élevée sur terre, au service de laquelle il se sentait appelé, qui lui promettait la grandeur et la réputation : la puissance de l’esprit et du verbe qui règne en souriant sur la vie inconsciente et muette ». Car Tonio Kröger est plus qu’un roman, c’est une profession de foi.
L’anti-travail du poète
Thomas Mann insiste beaucoup, dans Tonio Kröger, sur le type de travail auquel se livre son héros poète. Il s’agit plutôt, à vrai dire, d’un anti-travail, si l’on veut, qui se différencie par essence de l’activité professionnelle de la plupart des gens travaillant pour survivre. Il y a des phrases qui ne trompent pas : « Il ne travaillait pas comme quelqu’un qui travaille pour vivre, mais comme quelqu’un qui ne veut rien faire d’autre que travailler ». Formule éminemment paradoxale, qui fait bien comprendre la nature du labeur poétique, et donc, aussi, artistique. Plus loin, il précise : « La littérature n’est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le ». Avec elle, selon Thomas Mann, on quitte la sphère de la normalité, et on entre dans une sorte de désœuvrement asocial. Le romancier décrit admirablement cette crise que traverse Tonio Kröger, jusqu’à ce « dégoût de la connaissance » qui le fait s’identifier au personnage d’Hamlet. Ce faisant, Mann annonce un peu l’avant-garde surréaliste, qui naîtra bientôt en France.
Aller vers la sagesse
La fin du roman narre une sorte de réconciliation de Tonio Kröger avec sa propre destinée. Il part voyager vers le Nord, au Danemark. C’est là qu’il trouvera un début de sérénité. Avant qu’il ne parte, son amie Lisaveta Ivanovna lui avait déclaré qu’au fond il n’était qu’« un bourgeois fourvoyé sur une fausse route ». Un « bourgeois », donc ; le texte allemand dit : « ein verrirter Bürger ». Au Danemark, il fera les comptes. Ce sera le temps du bilan positif, braqué vers l’avenir, dans la contemplation de ce Nord froid et austère qui l’a toujours fasciné, plus que le Sud peut-être. « Je plonge mes regards, dit-il, dans un monde à naître, un monde à l’état d’ébauche… »
Après avoir fait le vide, il faut reconstruire quelque chose, aller vers la sagesse et, peut-être, vers l’amour des autres. C’est ce que laisse entendre les dernières pages de Tonio Kröger, qui se termine sur une allusion à saint Paul. Conclusion ouverte, mais la partie n’est pas gagnée.
Thomas Mann, Tonio Kröger (Le Livre de Poche, collection « Biblio »), 6,90€.
Quand les jolies blondes donnaient aux comédies populaires françaises cette inimitable touche d’érotisme… Olivia Dutron, Élisa Servier et Catherine Alric furent nos « Marianne » de l’été…
Nous n’avons pas attendu l’arrivée de « Barbie » pour découvrir les vertus émancipatrices de la blonde faussement ingénue sur le divertissement populaire. La comédie française fut leur terrain d’expression favori durant les années 1970/1980. Nous les attendions fébrilement. Nous les chérissions. Leur seule présence était un coup de sirocco, une vague de chaleur qui faisait céder toutes les pudibonderies sans pour autant outrager les mères de famille installées devant leur poste de télé. Elles apportaient à un film parfois poussif à l’humour troupier, une touche de distinction poétique et d’érotisme partageur, celui des copains. Car, en France, on peut se montrer seins nus sur une plage varoise sans pervertir la bonne morale, tout en conservant sa dignité et en s’amusant de son physique avantageux. Ne croyez pas que ces blondes étaient moquées, au contraire, nous louions leur sens du ridicule et de l’exagération, elles acceptaient la nudité et le second degré.
Elles prenaient le risque de se déconsidérer aux yeux des réalisateurs imbéciles, trop barbants et imbus d’eux-mêmes, incapables de voir dans leur jeu délié une forme de grâce et d’abandon. Ces actrices-là avaient le courage de ne pas sombrer dans le faux et l’évanescent ce qui leur aurait certainement ouvert les portes d’un cinéma plus « sérieux » et « distingué ». Il en faut de la force psychologique pour résister aux sirènes du plombant et du larmoyant. L’appel du triste a fait tant de ravages dans les cours d’art dramatique. Ces blondes-là étaient des résistantes à leur manière, elles s’amusaient de leur plastique harmonieuse et parfois, comme un clin d’œil à leur public, elles laissaient filtrer une émotion que bien peu de tragédiennes étaient en mesure d’atteindre. Elles incarnaient ce qui fut longtemps notre marque de fabrique à l’étranger, notre esprit décorseté mâtiné d’un romantisme balnéaire, notre fierté nationale en somme. Ce paradoxe français que tant de nations nous enviaient jadis, qui faisait rimer marivaudage et libertinage, est aujourd’hui attaqué, méprisé, sali par un vent d’aigreur venu d’Amérique. Les blondes de ce cinéma léger et primesautier, à la limite du burlesque, ne posaient pas en victimes du système. Elles ne quémandaient pas l’aumône du public, elles ne cherchaient pas à décrocher une critique pour leur citoyenneté exacerbée. Elles acceptaient leur rôle ! Elles réussissaient même à montrer l’étendue de leur talent, notamment leur vis comica, avec comme seule tenue, un maillot de bain étique ou une cotonnade moulante.
En ce temps-là, le tee-shirt mouillé accompagnait nos vacances. Pourquoi leur souvenir est-il resté si marquant ? Parce que leur beauté, leur diction, leur détachement, leur immense liberté sonnent comme un requiem dans une époque dogmatique qui ne sait plus rire de rien, qui prend tout au tragique et au compassionnel, qui ne s’offre même plus un espace de détente joyeuse. Alors, quand l’été arrive à son zénith, on pense à elles, on les encense. Elles s’appellent Olivia, Élisa ou Catherine. On se permet de les appeler par leur prénom, non par excès de familiarité, mais par tendresse. Elles ont modelé notre image de la française piquante et marrante, à la peau soyeuse et à la répartie fracassante, elles viennent de très loin, déjà Molière les avait croquées dans son théâtre.
Je me souviens d’une blonde douce et rieuse vue chez Max Pécas, alternant entre la frisure et la queue de cheval, en bikini ou en blouse blanche entrouverte, s’aventurant sur scène dans la farce boulevardière aux côtés de Jean Lefebvre ou de Michel Roux, et toujours perché dans les aigus. Très haut. Olivia Dutron est un mirage de la Côte d’Azur, une poupée aux yeux clairs, pétillante et affranchie, qui vient rompre la monotonie des vacances en famille. Une image d’Epinal qui serre le cœur quand il faudra retourner à l’école, en septembre. Dans les tons plus rocailleux, cette fois-ci chez Pascal Thomas, loin de Méditerranée, à l’intérieur des terres, dans la Drôme, je me souviens d’Élisa Servier et de sa moue insolente. Et puis, j’ai cette vision qui ne me quitte plus, celle de Catherine Alric, chez Philippe de Broca, pédalant sur un mini-vélo, en jupette de tennis blanche et capeline assortie, dans une résidence huppée, avec cette classe et cette décontraction que les César devraient honorer. Olivia, Élisa et Catherine me manquent, je les ai aimées à vingt ans. Je rêve de les voir encore tourner.
Selon des articles publiés dans le journal dit « de référence », l’opéra serait devenu un art réservé aux vieux, tout à fait déconnecté de la réalité du monde actuel. C’est une énième tentative d’enterrer la plus sublime manifestation de l’art lyrique. Ceux qui propagent cette idée ne comprennent pas que c’est l’éducation qui ne prépare pas les citoyens à l’appréciation de l’opéra, et aucune mise en scène contemporaine aussi branchée qu’absurde ne rémédiera à ce problème.
L’opéra, ce joyau de la culture occidentale, riche d’un patrimoine musical de plus de quatre siècles, n’a plus la cote. Trop élitiste, trop coûteux, trop vieux, trop réac, trop polluant, pas assez « diversifié », il accumule toutes les tares de ce vieux monde que certains aimeraient voir disparaître, comme Jacques Attali qui souhaitait qu’on ne reconstruise pas la flèche de Notre-Dame car elle représentait un passé révolu.
Le fait est que, comme beaucoup de secteurs, l’opéra subit de plein fouet la hausse des coûts énergétiques. Le 5 juillet, Le Monde publiait en outre une enquête évoquant le fait que les collectivités locales s’en dégageaient lentement mais sûrement. Il devient alors de bon ton d’annoncer — non sans une certaine joie mauvaise — sa fin prochaine. C’était encore le cas dans Le Monde le 8 juillet (« Le roi des arts en échec », chronique de Michel Guerrin). Après avoir constaté la « marginalisation accélérée de l’opéra et de la musique classique en raison du vieillissement du public », l’auteur se hasarde à donner un certain nombre de ces conseils à la mode que l’on entendait déjà il y a vingt ans et que les salles s’acharnent par ailleurs déjà à suivre.
L’opéra coûterait « trop cher », ne cesse-t-on de répéter. Il est vrai que c’est, en France, un art très subventionné. La question de la nécessité de l’augmentation du sponsoring et du mécénat dans ce domaine se pose. Mais personne ne semble s’inquiéter du coût du très subventionné spectacle de Rebecca Chaillon, « Carte noire nommée désir » à Avignon, vous savez, celui qui enfilait des bébés blancs sur une perche…
Mais pour l’art lyrique, les collectivités publiques se font tirer l’oreille. Cet art n’intéresse pas les élus locaux, l’opéra n’est plus, comme autrefois, la vitrine culturelle de la ville. Et ses spectateurs ne sont plus de bons clients électoraux. Il est d’ailleurs de bon ton de les mépriser. Trop réacs, trop vieux, (peut-être « trop blancs » aussi ?), bref trop « cons » comme le disait déjà il y a vingt ans feu Gérard Mortier qui crachait volontiers au visage du public qui « s’extasie (bêtement) devant les ors de Garnier, ou les opéras de Puccini ».
Ceci dit, il est évident qu’il suffit d’aller dans une salle (surtout en province), pour constater que les têtes blanches sont bien nombreuses, ce qui ne manque pas d’inquiéter pour l’avenir.
Et pourtant, ce n’est pas faute d’essayer de « faire venir les jeunes ». La rengaine est ancienne. Nous l’entendions déjà à l’époque de la construction de cet Opéra Bastille qui se voulait « moderne et populaire » (cf mon essai, La naissance de l’Opéra Bastille: Histoire de la construction d’un opéra qui se voulait moderne et populaire (1981-1990), Le Voyageur lyrique, 2016).
L’article du Monde conseille d’« offrir un programme stimulant pour un public élargi ». Mais c’est (malheureusement) déjà ce que les salles s’efforcent de faire ! Il semble d’ailleurs que ce soit la condition requise pour l’obtention de subventions. Elles n’ont de cesse de chercher à moderniser leur image, à grands renforts de wokisme ou de programmation de « musiques du monde », le tout enveloppé d’un beau blabla inclusif et « progressiste »… La partie purement lyrique étant réduite à peau de chagrin, certaines salles n’auront bientôt plus d’opéra que le nom.
Pour Le Monde, l’opéra devrait être « plus en phase avec la société actuelle ». Que peut-on faire de plus que de mettre du « krump » sur Les Indes Galantes, réaliser une vidéo d’Otello dans une banlieue (avec ajout de basses) ou faire passer une échographie à la Marguerite de Faust ?
« L’opéra doit devenir un lieu de vie afin de « banaliser » une musique qui intimide » ajoute l’article… Qu’est-ce qu’un lieu de vie ? Une cuisine ? Ils accumulent déjà, les « portes ouvertes», les visites des coulisses, etc. Sans oublier le metteur en scène à la mode, Warlikowski, qui met un point d’honneur à montrer « la permanence de l’intimité au sein du drame », à grand renfort de bidets et autres urinoirs.
La grande mode est également aux « opéras participatifs » et à l’intégration du public au « processus créatif ». Croit-on vraiment que l’on va donner envie aux gens d’aller à l’opéra car ils auront eu la possibilité de pousser la chansonnette depuis la salle ou d’apporter leurs bouteilles plastiques pour la réalisation d’un décor écologique ?
Ce que l’opéra subit de plein choc, c’est surtout la grande déculturation. Et toutes les « portes ouvertes » ne pourront rien y faire.
L’opéra est un art de prestige, un art « élitiste ». Ce gros mot ne veut pas dire qu’il est uniquement « destiné aux riches », mais qu’il demande pour être apprécié un minimum d’attention, de concentration, de niveau culturel, en plus d’une certaine sensibilité.
Cette musique « intimide » aussi car invisibilisée; absente des principaux médias, elle est devenue totalement étrangère à l’univers culturel des nouvelles générations. Où sont les opéras pour enfants que Menotti composait pour la télévision américaine ? Où sont les concerts pédagogiques de Bernstein ? Les programmes de la BBC ? Et surtout, où est l’école française ?
Les salles auront beau multiplier les projets à destination des écoles, les enseignants, fruits eux-mêmes de la grande déculturation et sous influence bourdieusienne, ne suivent pas.
L’école, autrefois garante de l’égalité, a volontairement baissé les bras, d’autant plus que, fléchissant sous les coups du relativisme, la musique savante y a totalement perdu le prestige qui autrefois l’auréolait.
Le seul moyen de redonner à la jeunesse le goût de l’opéra et de la musique classique serait pourtant une véritable éducation musicale dans tous les établissements scolaires. Il faut leur apprendre le langage musical, comme on leur apprend à lire, mais aussi réhabiliter à leur oreille la richesse d’un chant lyrique qui les dérange. Bref, il faudrait choisir de leur offrir ce qu’ils ne connaissent pas, et non ce qu’ils entendent à longueur de journée. Le goût se forme par ce que l’on donne à voir et à entendre.
Une dernière chose encore, essentielle en ce qui concerne l’opéra actuel : puisqu’il s’agit de baisser les coûts de production, pourquoi ne pas commencer par cesser de financer des metteurs en scène aussi incompétents qu’égocentriques ?
Quoi de plus contraire à cette volonté « d’ouverture » que ce Regietheater qui déverse ses inepties sur nos malheureuses scènes lyriques depuis trop longtemps et qui n’intéresse que quelques spécialistes blasés en quête de nouvelles « propositions ». Tandis que beaucoup de mélomanes se réfugient dans les versions concert ou dans leurs canapés, les néophytes eux, sortent souvent dégoutés et ne reviennent jamais.
Le pire étant que cette prétendue « modernité » (qui ne l’est plus guère d’ailleurs), serait, dit-on, non pas destinée aux vieux ringards récalcitrants, mais aux jeunes… Ces mêmes jeunes qui ont plébiscité Avatar ou le Seigneur des Anneaux ? Ils ont peut-être plus besoin de rêver que de voir Lady Macbeth subir un examen gynécologique ou Salomé se faire violer en série… Et accessoirement, ils ont aussi besoin de comprendre ce qui se passe sur scène… L’opéra est un art riche, complexe, qui doit émerveiller et peut faire vivre de grandes et belles émotions à condition qu’on donne envie d’aller vers lui… ce n’est pas à lui de se rabaisser vers une société, qui elle, n’a rien de bien séduisant.
Références :
Othello de Abd Al Malik sur la « 3e scène » de l’Opéra de Paris.
Macbeth de Verdi, Festival de Salzbourg, K. Warlikowski. Salomé à l’Opéra de Paris, mise en scène Lydia Steier.
Notre chroniqueur fut jadis un homme de cheval, et tout ce qui tient à l’art équestre ne lui est jamais indifférent. En vacances dans l’Hérault, il a passé une soirée avec la troupe d’Alexis Gruss, sixième génération d’un spectacle mêlant arts du cirque et maîtrise de la « plus noble conquête de l’homme ». Il en est visiblement revenu émerveillé.
Avant que les écolos, les antispécistes et autres défenseurs des rats parisiens et des moustiques argentins ne l’emportent et fassent interdire à jamais les zoos et les cirques, venez en foule et en famille voir ce que les Gruss — présents sur scène jusqu’à la sixième génération d’artistes à cheval — proposent à trois kilomètres de Béziers. Et vous en reviendrez enchantés.
Enchantés et surpris. Que dans la France de 2023, qui est devenue ce que nous savons, la valeur Travail soit à ce point exaltée mérite notre total soutien. Le Travail, et la Grâce. J’ai eu des chevaux moi-même, je sais combien cet animal est rétif, craintif et fantasque. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Glenn Ford, qui fait la leçon à Jack Lemon dans un monologue fameux de Cowboy, en 1958. Et je ne peux qu’admirer ce que les Gruss en obtiennent.
Pas par la force, comme dans la Haute école espagnole. Tous les dimanches matin, gratuitement, la famille Gruss vous invite à venir voir le travail de répétition qui amène ces bêtes parfois monstrueuses à obéir à des hommes qu’elles pourraient pulvériser d’un coup de sabot. Et tous les soirs, à partir de 19 heures, le spectacle se met en place, avant de commencer vraiment à 21h30, quand la nuit permet à la lumière de l’illuminer de ses fastes.
C’est la deuxième année que j’assiste à ce spectacle, qui se renouvelle chaque année. Et cette fois encore, Alexis Gruss (79 ans aux fraises) et ses enfants ont renouvelé leur spectacle : l’excellence réelle ne s’endort jamais sur ses lauriers.
D.R
Il y a les numéros que vous attendez de tout cirque qui se respecte : force, souplesse et goût du risque maîtrisé. Les démonstrations équines que vous imaginez, avec des chevaux andalous ou arabes qui vous chiqueraient si vous les laissiez faire. Les contrastes obligés entre la grâce exquise d’une écuyère osant la poste hongroise (eh non, crétins, ce n’est pas une position du kamasutra !) et des bourrins de 800 kilos pièce.
Ajoutons, pour être tout à fait exact, que les fils Gruss, Charles et Alexandre, exhibent un physique de belles brutes brunes comme Sandrine Rousseau en rêve peut-être, sans le dire. Il flotte dans tout le spectacle une rumeur de barbecue, de virilité décomplexée et de démonstrations de force et de souplesse qui indique que les Gruss ne sont pas encore tombés dans le véganisme béat.
Mais le plus beau était à finir, sous le ciel impitoyablement étoilé.
Le chanteur qui accompagne de ses rengaines les divers moments du spectacle a entonné le « Chant des Partisans ». Puis la chanteuse, Candice Parise, a repris la chanson qu’elle avait entonnée sur la Place de la Concorde le 14 juillet 2022, « France », pendant qu’Alexis Gruss et ses fils arrivaient, habillés d’un uniforme strict — et le patriarche resta droit comme un i sur sa formidable bestiole. Ils se livrèrent alors à un exercice complexe en agitant des drapeaux bleu-blanc-rouge sur lesquels était imprimée une croix de Lorraine. Si. Il n’y a que sur les terres de Robert Ménard que l’on a droit à ce genre de surprise. Et le public a marché sans réticence, et s’est levé comme un seul homme pour saluer le vieux cavalier et ses convictions.
Il reste des lambeaux de France, çà et là. Et Les Folies Gruss (réservation ouverte jusqu’à la fin août) en apportent la démonstration chaque soir. C’est l’esprit de la Résistance, encore et toujours.
Quant à ceux qui seraient tentés de se moquer du Travail, de la Famille et de la Patrie — non, ce n’est pas seulement un slogan pétainiste ! — ou qui plaindraient ces énormes bestioles soumises à un labeur tout en dentelles, qu’ils aillent se faire empapaouter dans la banlieue de leur choix.
Eloge de celle dont les chansons, loin d’être moroses, célèbrent les amours et les désamours; bref, la vie.
« Ne pas parler de poésie en écrasant des fleurs sauvages, pour voir jouer le transparence au fond d’une cour aux murs gris où l’aube n’a jamais sa chance ».
Je vais donc essayer, Madame Barbara, de parler de vous sans écraser des fleurs sauvages. Il est si difficile de m’adresser à vous, vous m’intimidez de là où vous êtes : « Au jardin du bon Dieu, ça n’a pas d’importance qu’on s’y couche amoureux ou tombé pour la France » chantiez-vous dans « A mourir pour mourir ».
Je me souviens bien du jour de votre mort, le 24 novembre 1997 ; à l’âge de 67 ans, vous n’aviez finalement pas été happée par l’âge tendre. Et moi, je me suis dit, en ce jour de novembre où il pleuvait des cordes, que votre absence allait me laisser un grand vide, mais comme vous étiez une sorte de prêtresse pour moi, il fallait que je reste digne : « Vous disiez, pas une larme, le jour où je n’y serai plus » (« Rémusat »).
Pas une larme donc, mais j’ai essayé, à mon infime niveau, de perpétuer votre mémoire, telle une vestale, d’entretenir votre flamme. En chantant « Une petite cantate » à ma petite fille, pour l’endormir. Et surtout, j’ai pour vous cette magnifique anecdote : j’avais fait découvrir « Göttingen », à un ami allemand, originaire de cette ville ; cela l’avait beaucoup ému et il avait fait écouter la chanson à ses amis. Quelque temps plus tard, je leur rendis visite, et sur le mur de leur cuisine, était écrit en gros : « Madame Barbara, les enfants de Göttingen vous remercient ».
« Je vous prie de faire silence », comme vous le chantiez dans « Perlimpinpin ».
Le pardon. Vous êtes une femme qui a pardonné, certainement pour vivre plus sereinement. Aux allemands, bien sûr, car vous étiez juive, dans ce chef-d’œuvre cité plus haut qu’est Göttingen, mais aussi dans « Mon enfance », de manière plus subtile, car, comme le titre l’indique, c’est avant tout une chanson sur l’enfance, sensuelle et déchirante, « car parmi tous les souvenirs ceux de l’enfance sont les pires, ceux de l’enfance nous déchirent ». Mais en creux, nous devinons que ce coin de campagne que vous décrivez, vous aviez dû vous y cacher pour échapper aux Allemands, et que malgré le chaos, vous y aviez été heureuse : « La guerre nous avait jetés là, et nous y avions été heureux je crois, au temps béni de notre enfance ».
L’enfance, ce thème récurrent dans votre œuvre, qui nous fait comprendre que ce fut un grand chagrin pour vous de n’avoir pas donné la vie.
Enfin, vous avez réussi à mettre des mots sur le traumatisme originel, celui que vous a fait subir votre père. « Nantes », vous avez mis sept ans à l’écrire. Cependant, point de ressentiment, ni de haine, mais une déclaration d’amour à ce père qui aurait pu vous détruire : « Depuis qu’il s’en était allé, longtemps je l’avais espéré, ce vagabond, ce disparu, voilà qu’il m’était revenu ».
Les hommes, vous auriez pu les détester. Mais non, bien au contraire, vous aviez confié à Denise Glaser (votre sosie) que c’était eux qui avaient permis à Monique Cerf de devenir Barbara. Vous les avez même croqués les mecs, car vous étiez liberté incarnée.
Vos chansons d’amour ne sont jamais larmoyantes, vous avez toujours le dessus, même dans « Quand reviendras-tu », tant pis s’il ne revient pas, car « vous n’êtes pas de celles qui meurent de chagrin, vous n’avez pas la vertu des femmes de marins ».
Les amours mortes ne sont pas pour vous ; même s’il faut cacher sa peine, il faut partir au plus beau, avant que l’amour ne meure, avant qu’il ne devienne un fardeau.
Vous ne cachez non plus pas votre goût pour les jeunes garçons, tout en étant toujours tragiquement lucide : « A peine sont-elles nées qu’elles sont déjà condamnées, les amours de la désespérance ».
Enfin, à tous ceux qui prétendent que les chansons de Barbara sont déprimantes, voire sinistres, je voudrais leur dire qu’ils se trompent, car elle a chanté la sensualité et l’émerveillement de la nature, la joie d’aimer et même de désaimer. La vie en somme. Dans toute sa beauté, ses drames, et sa complexité.
Et moi, tout bêtement, je voudrais vous dire merci, Madame Barbara : merci d’avoir existé, de m’avoir accompagnée dans mon mal de vivre, et surtout, de m’avoir appris que la joie de vivre revient toujours.
Il me semble que le long conflit du JDD, sa parution avant la date prévue et les critiques que son contenu a suscitées justifient qu’on revienne sur l’étrange climat intellectuel et médiatique qui règne en France.
Je ne peux pas m’en tenir à mon billet du 8 juillet ayant pour titre : « Avoir plus d’humeurs que de convictions, un drame ? » Je suis infiniment sensible au malaise que je perçois et qui relève presque, le terme n’est pas trop fort, d’une guerre civile sur le plan des idées et de la dégradation du débat démocratique. Sans doute à cause du registre judiciaire qui m’a marqué et m’a rendu insupportable l’absence d’une authentique contradiction et le caractère totalitaire des idéologies.
Il est en effet clair que la pensée conservatrice telle qu’elle se développe depuis quelque temps, avec une assurance et souvent un talent indéniable, constitue un système de valeurs très structuré, une vision de la France, de la société et du monde suffisamment précise et articulée pour qu’on puisse avoir parfois l’impression d’un discours niant toute alternative.
C’est sans doute sur ce point que je me sens déphasé par rapport à cette conception de la vie intellectuelle et à sa traduction médiatique. Je n’ai jamais pu considérer qu’il y avait des idées si impérieuses dans leur justesse qu’elles coupent court à toute discussion. L’idée est ce qui peut et doit être contredit, parfois pour retrouver une vigueur renouvelée.
Cette approche n’est en rien battue en brèche par ce qui se rapporte à une défense salubre et nécessaire de toutes les hystéries que, dans la forme, on déverse sur Vincent Bolloré et les médias dépendant de Vivendi, notamment CNews. Et plus globalement, sur cet insupportable culot de refuser de se satisfaire d’un progressisme qui va d’un Mélenchon délirant au quotidien Le Monde d’une partialité distinguée, en passant par Libération et Mediapart qui ne font même plus semblant de respecter ce qu’il faut d’honnêteté pour une information crédible ! Comment par exemple ne pas faire un sort à la dérision honteuse de Nejma Brahim (Mediapart) sur les JMJ, au prétexte d’Eric Zemmour et du JDD ?
Il y a un devoir de réactivité dont je ne surestime pas l’importance mais qui au moins apporte sa pierre à cette lutte contre les ignominies banales… Je m’honore d’avoir modestement mais constamment pourfendu ces donneurs de leçons et ces cracheurs de feu se complaisant à avoir, pour l’éternité, leurs mêmes coupables et leurs mêmes victimes.
Mais une fois cette mission accomplie, on a le droit d’exiger davantage de la droite et de l’extrême droite médiatiques (puisqu’il semble que ce terme simpliste, se substituant à l’argumentation même minimale et ne signifiant plus rien car mis à toutes les sauces, soit devenu courant) que la seule volonté d’opposer leur bloc au bloc de la gauche et de l’extrême gauche subtilement ou ostentatoirement dominant dans la plupart des médias.
Une telle démarche peut donner certes l’impression d’une victoire conjoncturelle et faire du bien grâce à une résistance bienvenue surgissant après un trop long hiver mais elle ne pourra pas constituer un exemple pour la liberté de l’esprit. Il faut prendre garde au fait que rien ne ressemble davantage au conformisme de gauche que le conformisme de droite, l’obsession de ne jamais dévier de sa ligne gommant les différences de fond. Si on veut bien définir le conformisme comme le discours obligé que prescrit la logique partisane contre les dangereuses surprises que l’exigence de vérité risque d’engendrer…
Ce n’est pas parce que la gauche et l’extrême gauche, sur les plans politique, culturel et médiatique ont pris les devants pour s’offrir une hégémonie dont la récusation était quasiment un péché mortel, que la cause conservatrice doit adopter le même processus hémiplégique. Il ne faut pas qu’elle traite, de manière lassante, des mêmes thèmes : l’immigration et l’identité sont certes des problématiques essentielles mais la pensée politique et les desseins opératoires ne tournent pas qu’autour d’elles. En tout cas il ne faudrait pas qu’elles stérilisent les réflexions de droite prêtes à s’aventurer ailleurs.
Il y a mille manières d’avoir raison : les pires ne convainquent pas quand elles n’ont écouté personne et qu’elles sont parfumées de cette arrogance que j’ai trop souvent perçue chez nos adversaires pour ne pas en redouter l’apparition dans notre monde.
J’ajoute que l’esprit d’ouverture est aussi et surtout de tenter, voire de mener à bien des sorties hors de son camp en ne stigmatisant pas par principe, comme étant des vents mauvais, les influences dont d’autres pensées complexes, même fortement engagées, pourraient nous enrichir. Probablement serions-nous les seuls à user d’une telle intelligence et de l’autre côté nous ne serions certainement pas suivis ? Et alors…
Il serait dramatique que droite et extrême droite médiatiques, à force de prévisibilité, suscitent le pire des effets, l’ennui, réservé jusqu’à aujourd’hui aux sempiternels propos progressistes ne se questionnant jamais eux-mêmes et sourds aux apports extérieurs. Combien de fois, face à certains débats, la fatigue est quasiment immédiate parce que le citoyen, le téléspectateur savent au mot près ce qui sera dit ! L’écoute n’est pas interdite qui laisse un peu de place à la présence d’autrui dans son propre univers.
À la conclusion de ce billet, je devine le reproche que d’aucuns ne vont pas manquer de m’adresser. En confondant mon adresse bienveillante aux conservateurs largement entendus avec un vague centrisme, une molle tiédeur alors qu’elle aspire à être exactement l’inverse : une force intellectuelle, une défense sans relâche, une inventivité permanente si sûres d’elles-mêmes qu’elles n’ont pas peur d’ouvrir leurs fenêtres au grand air.
Il fallait qu’Elon Musk s’en mêle pour que le monde prenne enfin conscience du drame qui se joue présentement en Afrique du Sud, pays au bord de l’implosion où les Euro-africains vivent désormais sous une menace constante. En réponse au tristement célèbre démagogue raciste Julius Malema, chef de la formation marxiste et panafricaniste EEF (Economic freedom fighters), l’entrepreneur à succès né à Pretoria a utilisé sa plateforme X pour lancer un tonitruant : « Ils poussent ouvertement au génocide des Blancs en Afrique-du-Sud ».
En cause, le chant glaçant entonné à chaque meeting de Julius Malema par des dizaines de milliers de ses partisans dans les stades du pays. Sur un air d’«afro trap» locale, les militants de l’EEF hurlent « Shoot to kill, kill the Boer, kill the farmer » (Tirez pour tuer, tuez le Boer, tuez le fermier). Un commandement explicite à tuer les boers, soit les Afrikaaners installés depuis des siècles à l’extrême pointe méridionale du continent africain. Pas de quoi choquer le New York Times, comme l’a fait remarquer un Elon Musk à juste titre courroucé par cette antienne qui encourage à l’élimination physique de membres de sa famille eux-mêmes descendants des Boers. En effet, la publication américaine n’a pas blâmé Julius Malema… mais les commentateurs d’extrême-droite qui auraient eu le culot de voir un brûlot raciste dans ce que les historiens « sérieux » et la gauche voient comme un simple chant anti-apartheid qu’il ne faudrait pas « prendre au premier degré ».
Elon Musk, toujours, a interpellé le président Cyril Ramaphosa en lui demandant pourquoi il ne réagissait pas. Etait-ce une question rhétorique ? Depuis des années, le parti majoritaire post-apartheid de l’ANC (Congrès national africain) joue aussi de la partition anti-Boers et de l’ambiguïté, surfant sur la haine du Blanc pour mieux faire oublier que l’Afrique du Sud n’est pas encore devenue la superpuissance africaine que les spécialistes imaginaient au mitan des années 1990, car confrontée à une criminalité endémique et à des situations de détresse terribles dans les townships.
Ainsi, depuis la fin de l’apartheid et l’accession au pouvoir de l’ANC de Nelson Mandela, la situation économique des Noirs ne s’est pas franchement améliorée. À en croire l’Institut national des statistiques d’Afrique du Sud, les familles noires auraient des revenus environ cinq fois inférieurs à ceux des familles blanches. Il est estimé que 52 % des Sud-Africains vivraient en-dessous du seuil de pauvreté, mais aussi que 26 % des citoyens de ce pays ne mangeraient pas à leur faim. Quant à la criminalité et à la santé publique, les chiffres donnent froid dans le dos : 6 millions de Sud-Africains séropositifs, des milliers de meurtres tous les ans qui en font un des pays les plus dangereux du monde, la plaie des gangs, ou bien encore les 2 millions d’habitants des townships et autres bidonvilles, dont quelques-uns maintenant occupés – c’est une nouveauté – par des Blancs. Des statistiques éloquentes pour le troisième pays le plus riche d’Afrique selon la Banque africaine de développement (BAD), derrière le Nigéria et l’Egypte. Bien sûr, une classe moyenne noire a lentement émergé, de même qu’une élite politique et économique, sorte d’oligarchie à laquelle appartient justement Cyril Ramaphosa.
Actuellement en campagne contre tous les partis de l’opposition, Julius Malema s’est parfois complu à flatter la frange radicale de l’EEF. Une radicalité maximale, le chant «Kill the Boer» n’étant qu’un exemple parmi d’autres des multiples déclarations de Julius Malema, par ailleurs grand admirateur de Vladimir Poutine, soutien du Front Polisario et des putschistes nigériens. En mars 2018, il déclarait notamment à propos du maire de Port Elizabeth qu’il fallait « couper les têtes de la blancheur ».
L’EEF se sent-elle autorisée à adopter ce langage en raison du laxisme qui règne dans la « nation arc en ciel » ? L’an dernier, un tribunal a jugé que le chant «Kill the Boer» ne constituait pas un discours de haine… Il y a tout juste deux ans, l’ANC réactivait aussi le projet de réforme agraire, avant de se dédire. Ce projet prévoyait une proposition d’amendement décrivant de façon plus explicite les conditions dans lesquelles « l’expropriation des terres sans dédommagement peut être effectuée »… Remise au futur plus ou moins proche, cette réforme est depuis longtemps attendue par la population noire du pays, largement majoritaire, les Blancs comptant désormais pour moins de 10 % de la population dont 60 % de Boers, selon le recensement de 2010, auxquels il convient d’ajouter 2,6 % d’indo-asiatiques et 8,8 % de coloured (divers types de métisses). Ce mouvement démographique devrait d’ailleurs fortement s’accentuer dans les années à venir, tant par les migrations intra-africaines et les départs de blancs que par la forte natalité des populations noires des différentes ethnies (Zoulou, ou Xhosa l’ethnie à laquelle appartenait feu Nelson Mandela). Le racisme dirigé contre les blancs vivant en Afrique-du-Sud est un des derniers ressorts permettant à l’élite noire née de la fin de l’Apartheid de se maintenir au pouvoir. Cyril Ramaphosa agit comme ses prédécesseurs, tous incapables de tenir des politiques susceptibles d’augmenter la prospérité et la sécurité de leurs concitoyens, en désignant à la vindicte le bouc-émissaire blanc, accusé d’avoir spolié l’Afrique du Sud.
La situation de ce pays du bout du monde est cependant, à y regarder de plus près, très différente de celles qui avaient cours dans les colonies classiques. Les Boers sont arrivés en Afrique-du-Sud dès le milieu du XVIIème siècle par le cap de Bonne Espérance, devenant des Africains blancs, comme l’indique le terme « afrikaans ». Par la même, ils ont progressivement développé une société originale et autonome, cultivant des terres jusque-là jamais exploitées, gagnant un certain degré d’autonomie politique au cours de plusieurs conflits contre le Royaume Uni à la fin du XIXème siècle. Les Afrikaners sont donc pour certains des Sud-Africains depuis plusieurs siècles, ce qui fait du projet d’expropriations massives récemment évoqué par Cyril Ramaphosa une politique aussi raciste que mue par le ressentiment, trahissant partiellement les discours de Nelson Mandela à la fin de sa vie et renouant avec les racines marxistes révolutionnaires de l’ANC originel. Du moins, marxistes quand il s’agit de faire de l’homme blanc l’unique oppresseur et de tous les Noirs les damnés de la terre, y compris quand ils sont à la tête d’immenses fortunes indues comme c’est le cas pour une part importante de caciques du parti qui préside aux destinées de l’Afrique du Sud.
Pour des raisons purement électoralistes, les politiciens sud-africains mettent donc en danger de mort les quelques 4,3 millions de Blancs d’Afrique du Sud. Pire, les Européens et les Américains n’osent pas le dénoncer avec suffisamment de force. Isolés, les fermiers sent quotidiennement assaillis et placés en état de siège par cette politique inspirée du Zimbabwe de Mugabe, qui n’a d’ailleurs jamais porté ses fruits. Ce tournant majeur dans la vie sud-africaine pourrait à terme provoquer un important exode des Blancs à destination de pays amis, tels que l’Australie qui a récemment proposé d’accueillir des réfugiés sud-africains ou l’Argentine. Il est temps de faire la lumière sur ce massacre organisé. La nation arc-en-ciel n’est déjà plus. Place à une nation en noir et blanc. Elon Musk a bien raison de s’y opposer courageusement.
Avec intelligence, l’Alliance Démocratique d’inspiration libérale avait su s’opposer au projet de réforme agraire en 2021. Ce même parti pourrait porter plainte contre Julius Malema mais aussi enregistrer un score important lors des prochaines élections, provoquant peut-être même la chute de l’ANC. « Voici un homme déterminé à déclencher une guerre civile », a accusé John Steenhuisen, chef de file de la formation libérale.
La Nouvelle Alliance est un mouvement qui se revendique comme étant la « principale référence indépendantiste et nationaliste au Québec ». Formée sur le modèle des mouvements nationalistes européens, c’est un travail de longue haleine qui attend cette formation politique pour convaincre de l’utilité d’un nouveau référendum à l’heure où la génération actuelle de Québécois ne semble plus intéressée par l’idée de souveraineté de la Belle Province.
En se rendant en voiture à leur travail le 15 juillet 2023, les habitants de Lennoxville ont eu une drôle de surprise en s’arrêtant à chaque carrefour de cet arrondissement de Sherbrooke. Ils ont constaté que de nombreux autocollants « ARRÊT » avaient été apposés sur les panneaux « STOP » du quartier. De quoi donner du fil à retordre aux employés municipaux qui se sont échinés à les enlever un à un. Derrière cette opération, qui a suscité l’intérêt des médias canadiens, francophones comme anglophones, les militants de Nouvelle Alliance (NA). Un mouvement politique qui se définit lui-même comme la « principale référence indépendantiste et nationaliste au Québec » et qui se considère comme le bouclier de la langue de Voltaire.
Organisés sur un modèle qui n’est pas sans rappeler celui des royalistes de l’Action française (AF), ces souverainistes suscitent déjà la controverse dans cette partie de l’Amérique du Nord. Selon le Canadian Anti-Hate Network (CAHN), c’est en mars 2022 que la Nouvelle Alliance a été portée sur les fonts baptismaux par le jeune François Gervais. Le mouvement serait une émanation d’un autre plus notoirement connu sous le nom de « Front canadien-français » (FCF), un groupe ultra-nationaliste, radical et traditionaliste catholique radical, ayant des liens avec la Fraternité Saint Pie X. Sur ses différents réseaux sociaux, qui comptent un millier de followers, la Nouvelle Alliance exalte l’idée de patriotisme. « Être patriote, c’est refuser le capitalisme mondialisé, fer de lance implicite du néo-libéralisme. C’est également refuser l’extrême gauche apatride, ne voyant tout qu’au travers du prisme matérialiste, confondant dangereusement l’aliénation bourgeoise au [sic] mythe fondateur, la frontière à l’asservissement, les fondements nationaux à un opiumdomestiquant le peuple », peut-on d’ailleurs lire sur la page officielle Facebook de la NA.
À grands renforts de photos montrant ses militants arborant des drapeaux québécois et tee-shirts fleurdelysés, la Nouvelle Alliance plaide pour un grand rassemblement des mouvements indépendantistes « dans la mesure où lesdites forces sont dirigées contre le régime fédéral d’Ottawa et ses entreprises d’asservissement de la Nation », afin d’émerger comme un seul bloc uni. En filigrane de ces revendications politiques et entre deux commémorations historiques (comme l’arrivée de Jacques Cartier au Canada il y a 489 ans), la défense de la langue française, indissociable de l’identité francophone québécoise. « Parler français n’est pas un honneur dû ou acquis. C’est une rébellion face à ce qui nie notre identité, c’est le fruit de la résistance culturelle : ce devoir permanent de chaque Québécois. La patrie se construit d’abord en soi : la langue est la forteresse de l’âme, sans quoi elle ne saurait s’exprimer dans ses traits propres. Faire entendre notre parler français en Amérique, c’est s’acquitter de notre dette envers les ancêtres, c’est renouer avec l’essence de notre peuple. […] Refuser d’adresser la condition québécoise pour ce qu’elle est, soit le combat continuel contre le colonialisme britannique dans toutes les sphères de notre existence populaire, c’est se vautrer dans un confort complice », peut-on lire sur différents post visibles sur leur page Facebook officielle. Des militants qui dénoncent le soutien passif des Québécois au fédéralisme.
La Nouvelle Alliance puise ses idées dans celles de deux défunts leaders nationalistes québécois. Tout comme Charles Maurras pour l’Action française ou Karl Marx pour le Parti communiste, c’est Raymond Barbeau (1930-1992) qui a les faveurs du mouvement. Professeur et écrivain québécois, il a fondé l’Alliance Laurentienne, première organisation à revendiquer l’indépendance du Québec, à la fin des années 1950. Considéré comme trop à droite, favorable au corporatisme, souhaitant la mise en place d’un gouvernement « d’inspiration chrétienne, qui perpétuerait les saines traditions », l’organisation de Barbeau avait fini par être dissoute une décennie plus tard, abandonnée par ses alliés. Il n’est pas le seul car le mouvement affiche ostensiblement une autre admiration pour Lionel Groulx (1878-1967). Prêtre et professeur d’histoire, il a exercé une influence considérable sur la politique au Québec durant presque toute la moitié du XXe siècle. On lui doit même la création de l’actuel drapeau fleurdelysé québécois (« la plus solennelle affirmation du fait français au Canada » expliquera-t-il en 1948). Conférencier et orateur de talent, à son retour de voyage en Europe, il fonde une revue intitulée L’Action française. Le mimétisme avec les royalistes français s’arrêtant à ce titre, ses articles provoquent de virulents débats au Parlement. Véritable penseur de la nation québécoise, Lionel Groulx finira par entrer en conflit avec les jeunes générations qui aspirent à plus d’actions que de discours. « C’est tout naturellement que nous l’érigeons en maître doctrinal, nous inscrivant de ce fait dans la même lignée que beaucoup d’organisations nationalistes et indépendantistes du siècle dernier », affirme la Nouvelle Alliance.
Durant des années, la politique québécoise a été longtemps dominée par le Parti québécois (PQ) qui prônait l’indépendance de la Belle-Province. Boostés par la visite du général de Gaulle en 1967, qui n’hésite pas à crier « Vive le Québec libre ! » au balcon de la marie de la capitale québécoise (voyage qui se révélera comme une véritable catastrophe diplomatique pour le président français quasiment expulsé du Canada après cette bravade, mais transformé en un succès par la propagande gaulliste et qui perdure encore dans l’inconscient des Français), les péquistes vont réussir à imposer par deux fois un référendum sur la souveraineté du Québec. D’abord en 1980 où le « non » sort largement vainqueur (avec 60% contre 40% de « oui »), puis une nouvelle fois en 1995 où le Québec manque de peu de se séparer du reste du Canada (51% de « non » contre 49% de « oui »). Dans la veine du général de Gaulle, le président Jacques Chirac n’hésitera pas à donner son appui aux indépendantistes lors de diverses déclarations qui susciteront les rires narquois du gouvernement canadien de l’époque. Ce second échec est un choc pour les indépendantistes qui vont avoir du mal à reprendre pied après cette défaite. Aujourd’hui, l’idée ne fait plus recette chez les Québécois qui font fi de leur devise : « Je me souviens »…
En 2020, un sondage édité par le Journal du Québec a révélé que les Québécois n’étaient plus que 36% à souhaiter l’indépendance de la plus française des provinces du Canada. Pis, 59% ne croient même plus que cette possibilité puisse arriver dans l’avenir. L’âge des votants est même révélateur d’un conflit de générations. Ceux qui ont connu le dernier combat pour l’indépendance, de 40 ans et au-delà, sont le plus enclin à souhaiter un nouveau référendum. Chez la nouvelle génération, le souverainisme intéresse peu. Ils sont à peine 31% entre 18 et 35 ans à se prononcer en faveur de l’indépendance, alors que celle-ci continue de faire fantasmer leurs cousins français qui ne cessent de refaire l’Histoire sur les réseaux sociaux, imaginant à satiété ce qu’aurait pu être le Canada français si celui-ci était resté dans le giron de la monarchie capétienne. Des chiffres qui restent toujours les mêmes aujourd’hui et qui démontrent que l’idée indépendantiste est en net recul au Québec. Même si les jeunes souverainistes tentent de la repenser afin de la rendre plus parlante à une génération plus sensible aux thèmes abordant l’inclusivité, le wokisme, les droits LGBT ou la lutte contre le réchauffement climatique.
C’est un travail de longue haleine qui attend les militants de la Nouvelle Alliance, qui devront faire leur mue, au-delà de leurs coups d’éclat, afin de percer et de convaincre leur propre génération de l’utilité de leur combat. Face à eux, la puissante machine du CAQ (Coalition avenir Québec) qui préside le Québec depuis 2018 et qui n’entend pas leur faire de la place. Dirigé par le Premier ministre, François Legault, le parti politique réclame seulement que la province obtienne plus de pouvoirs (notamment en matière d’immigration et judiciaire) et conforte son autonomie au sein d’un Canada fédéral, reléguant presque l’idée indépendantiste aux oubliettes de l’histoire canadienne.
Turnbull and Asser, frabricant de chemises et tailleur pour gentlemen, dont la boutique est sise au coeur des beaux quartiers de Londres, représente aujourd’hui un refus du laisser-aller conformiste de notre époque. Mais c’est aussi un nom qui, par ses clients passés, évoque tout un pan de l’histoire et de la culture britanniques, de Winston Churchill au romancier Evelyn Waugh, de Charlie Chaplin à James Bond.
Dans The Perfect Gentleman (Thames & Hudson, 2021), James Sherwood, le spécialiste de l’élégance britannique, proposait un album somptueusement illustré où étaient reprises les trente maisons londoniennes qui comptent, ces maisons mythiques qui fournissent rois et princes depuis deux ou trois siècles – encore un bel argument en faveur des monarques, les plus constants promoteurs du savoir-faire national. Tabac, fusils, portos, tweeds, chemises : tout l’univers fermé de l’upper class britannique ouvrait un instant ses portes pour révéler ses traditions d’excellence et de raffinement.
Dans son étude de cette vénérable maison, Sherwood montre bien que l’originalité de Turnbull & Asser réside, depuis sa fondation en 1885, dans un savant mélange de classicisme et d’audace – « a peacock amongst pigeons » (un paon parmi des pigeons), pour citer un chroniqueur ancien. En ouvrant leur magasin à proximité immédiate des clubs de St. James’s street et de Pall Mall, à l’ombre du Palais royal, ces chemisiers s’assuraient la clientèle de l’aristocratie et de la gentry, friandes de chemises de chasse, de flanelle infroissable, de sublimes dressing gowns en cachemire (comme celle que porte Sherlock Holmes dans son humble logis) ou de pyjamas de soie (Charlie Chaplin en commandait par dizaines).
Bien sûr, Londres comporte nombre de grands chemisiers, comme Hilditch & Key (également présent à Paris, rue de Rivoli, à deux pas de la merveilleuse librairie Galignani)… mais Turnbull & Asser est unique (ses tarifs aussi).
Il est vrai que la firme, T&A, a eu la chance, provoquée par des générations de gestionnaires avisés, de rapidement devenir le fournisseur attitré du futur Edouard VII, alors Prince de Galles et arbiter elegantiae,monarque absolu du style de son temps – dont l’influence se fait encore sentir chez les hommes de tradition.
T&A a aussi fourni les officiers des armées de terre et de mer en 14-18, avec par exemple leur indestructible Active Service Coat for Trench. Mieux, dès l’apparition du cinéma, T&A habille les plus grandes vedettes, de Charlie Chaplin à David Niven, sans oublier quatre figures de James Bond, de Sean Connery à Daniel Craig. Tailleur officiel de Winston Churchill, T&A crée pour lui le nœud papillon à pois ainsi que le siren suit,une sorte de salopette de velours émeraude ou bordeaux que l’homme politique rendit célèbre pendant la guerre et qu’il portait pendant les jours et les nuits passés au War Office. Au sous-sol du magasin, on peut encore voir un exemplaire, souvent raccommodé à cause des brûlures de cigare.
Acquérir une chemise ou une cravate chez T&A, c’est suivre les pas d’Evelyn Waugh et d’Alec Guinness, de Peter Ustinov et du Duc de Devonshire, mais aussi de Lauren Bacall… et bien sûr de sa majesté Charles III, l’homme le plus élégant de sa génération, et ce depuis son plus jeune âge.
Parmi les nombreuses anecdotes sur la firme et ses clients, celle-ci vaut son pesant de nougat : pendant les neuf ans que dura, tout au long des 60’, le tournage de la célébrissime série The Avengers, Patrick Macnee, plus connu sous le nom de John Steed (James Bond en version pince-sans-rire), fut habillé par T&A. Diana Riggs, sa partenaire, aussi. L’acteur, qui avait été exclu d’Eton pour trafic de revues pornographiques et qui jouait sous amphétamines, ne porta jamais, en neuf ans, deux fois la même cravate, créée par les artisans de T&A.
Si le style vestimentaire a subi un net déclin avec le relâchement et la vulgarité désormais quasi obligatoires (« surtout, ne pas se distinguer »), porter une cravate en accord avec sa chemise et son veston, avec une pochette pour parachever l’ensemble, constitue aujourd’hui un choix, et donc un signe de caractère au milieu des conformistes du laisser-aller, une forme de résistance au règne de la laideur, un exemple de raffinement ou de fantaisie et surtout une marque de respect pour les autres comme pour soi-même.
James Sherwood, Turnbull & Asser. Made in England 130 Years, Editions Turnbull & Asser, 45£
Alors que les Français ont déboulonné la statue de Voltaire et tardent à la remettre sur son socle, les Britanniques lui ont édifié un monument mirifique. La Voltaire Foundation d’Oxford vient d’achever l’édition de son œuvre complète en 205 volumes, sous la direction de l’enthousiasmant Nicholas Cronk.
Après trois longues années d’absence, la statue vandalisée de Voltaire, square Honoré-Champion à Paris, à deux pas de l’Académie française, s’apprête à retrouver son socle, du moins une copie, avant la fonte d’une version en bronze de l’œuvre de Drivier. Tel est désormais le projet défendu par l’association Le Retour de Voltaire qui, fort du soutien de Causeur et d’une pétition rassemblant près de 5 000 signataires, a déjà pu faire sortir le philosophe de sa réserve. Ce n’est pas la première fois que la figure de l’auteur (1694-1778) mobilise les Parisiens et ses admirateurs à travers le monde.
Nicholas Cronk, directeur de la prestigieuse Voltaire Foundation, nous reçoit dans cet îlot francophone au sein de l’université d’Oxford. Il évoque la valse des statues de Voltaire et nous parle du colosse éditorial que constituent ses écrits. Comme il est dit dans Candide, tout est au mieux dans ce monde !
Causeur. Que vous inspire l’affaire de la statue de Voltaire, square Honoré-Champion ?
Nicholas Cronk. Voltaire est le premier auteur auquel on érige une statue de son vivant. C’est sans précédent au XVIIIe siècle. Il a presque 80 ans quand Mme Necker, épouse du ministre de Louis XVI, lance une souscription. Les monarques participent, Frédéric de Prusse, Catherine de Russie. Rousseau verse une petite somme que Voltaire s’attache à lui faire renvoyer. On sollicite Jean-Baptiste Pigalle qui envisage quelque chose de moderne. Il sculpte Voltaire nu ! « De quoi s’est avisé Pigalle de me sculpter en Vénus », écrit Voltaire. La statue est au Louvre. Bien qu’écrivain contestataire, Voltaire a fait carrière dans les institutions de l’Ancien Régime : Comédie-Française et Académie. Sa pièce, Œdipe, premier texte signé Voltaire, est donnée à la Comédie-Française. Il n’a que 24 ans et sera joué au Français toute sa vie. Deux mois avant sa mort, on joue sa tragédie Irène. Il est dans la salle. À la fin de la pièce, on porte son buste sur scène et on le couronne. Voltaire était fier d’être académicien ; remettre sa statue square Honoré-Champion, à côté de l’Académie française, a une certaine logique.
La statue de Drivier n’est pas la plus belle effigie de Voltaire…
C’est Houdon, sculpteur majeur du XVIIIe, qui crée l’image de Voltaire. Son buste était la pièce qui se vendait le mieux dans son atelier. Des copies étaient réalisées par des adjoints. Là, en haut de la bibliothèque, vous voyez un exemplaire signé Houdon, ça vaut une fortune. Je le mets à côté du ventilateur, comme ça personne n’a l’idée de le voler ! On doit aussi à Houdon le Voltaire assis qui se trouve à la Comédie-Française. Il en sera fait plus tard une copie en bronze.
En 1867, le journal Le Siècle lance une souscription pour financer une statue de Voltaire. En un mois, 15 000 donateurs se manifestent – il y en aura au total 200 000. Les dons sont plafonnés, car l’idée est de faire une statue populaire. Les souscripteurs peuvent indiquer leur profession. L’historien Stephen Bird rapporte que le groupe le plus conséquent, de loin, ce sont les ouvriers. C’est un mouvement populaire fantastique ! Cette statue sera fondue sous l’Occupation. Dans l’entre-deux-guerres, il y avait en France trois sculptures en bronze de Voltaire : le Voltaire assis financé par les lecteurs du Siècle, la sculpture de Joseph-Michel Caillé, quai Malaquais (plus majestueuse que celle du square Honoré-Champion) et une troisième à Saint-Claude où Voltaire avait fait campagne pour libérer les serfs du mont Jura. Les trois ont disparu pendant la Seconde Guerre mondiale.
Parmi les représentations de Voltaire, peintures et sculptures, lesquelles évoquent le mieux le personnage ?
Voltaire est peut-être la première célébrité littéraire. Il est connu partout en Europe. Les gravures, les sculptures, tout cela fait partie d’une véritable machine publicitaire. Voltaire contrôle son image. Jean Huber, peintre et silhouettiste, réalise des tableaux qui illustrent le quotidien du patriarche de Ferney. Il peint Voltaire parlant aux paysans, dressant un cheval… mais aussi Le Lever de Voltaire, où on le voit enfilant son pantalon en même temps qu’il dicte un texte à son secrétaire. Huber n’aurait pas pu faire ça sans l’autorisation de Voltaire. Il travaille sous ses ordres ! Certaines de ces images sont gravées, et par ce biais, reproduites à l’infini !
Sacha Guitry a écrit : « Si vous essayez de supprimer Voltaire – ne fût-ce qu’un instant – l’histoire de la France devient inracontable. »
C’est beau, ça ! Il faut rappeler que Voltaire est aussi le premier auteur panthéonisé, en 1791. C’est une grande fête : une procession, le cercueil passe dans les rues, s’arrête devant les théâtres, il y a de la musique, les gens font des déclamations… La Révolution adorait ces fêtes publiques. On fait alors de Voltaire l’intellectuel de la Révolution. Il devient bizarrement un « homme de gauche ». Pourtant Voltaire était monarchiste. Il a chanté la gloire d’Henri IV dans La Henriade, poème épique, et la gloire de Louis XIV dans Le Siècle de Louis XIV, véritable chef-d’œuvre, très original dans sa construction. C’est d’ailleurs lui qui crée l’expression « le siècle de Louis XIV ».
Au XIXe siècle, Voltaire représente l’auteur engagé. Hugo écrivant contre la peine capitale se situe dans sa lignée. Quand Zola défend Dreyfus, on fait référence à l’affaire Calas. Et cela continue dans les années 1960 : il est question d’arrêter Sartre et de Gaulle dit : « On n’arrête pas Voltaire. » Voltaire est le modèle de l’écrivain qui entre dans l’arène politique. Il y a une pièce amusante de Labiche qui s’intitule Brûlons Voltaire ! Ça se passe près d’Avignon, une aristocrate veut vendre sa maison, mais il y a dans sa bibliothèque l’œuvre complète de Voltaire. Peut-on vendre la maison avec Voltaire ou faut-il brûler l’édition ? Fin XIXe, dans la province un peu dévote, le nom de Voltaire est sulfureux.
Adam Smith voit en lui « un génie universel », Baudelaire « un prêcheur pour concierge ». Où est la vérité ?
Voltaire n’est pas un poète au sens où Baudelaire l’entend. Peut-être parce qu’il était dans l’arène publique. Pour Baudelaire, ce n’est plus de l’art pour l’art. En parlant de « génie universel », Adam Smith admire, au XVIIIe siècle, ce Voltaire qui se frotte à tous les genres. Une cinquantaine de pièces de théâtre, tragédies et comédies, des livrets d’opéra mis en musique par Rameau, des contes, des travaux d’historien. Il écrit en vers, en prose. On oublie qu’au XVIIIe siècle on peut s’exprimer sur des choses sérieuses en vers. Il évoque ainsi le tremblement de terre de Lisbonne dans Candide mais avant cela, il écrit sur cette catastrophe un poème traduit dans toutes les langues !
Qui est Theodore Besterman ?
Il est le créateur de la Voltaire Foundation. Il prétendait être né à Bradford, ville industrielle anglaise. En réalité il est né en 1904 à Lódz (Pologne), il était le fils d’un diamantaire juif. Besterman est un autodidacte extrêmement érudit, polyglotte et bibliographe. Il aimait les grands projets. Réunir la correspondance de Voltaire, l’une des plus belles correspondances de la littérature occidentale, en était un. Voltaire a des milliers d’interlocuteurs épistolaires, Frédéric de Prusse, Catherine de Russie, d’Alembert, Condorcet, la marquise du Deffand, la duchesse de Choiseul… C’est un chef-d’œuvre, une écriture fine, spirituelle. Besterman achète « Les Délices », propriété genevoise où habita Voltaire avant de s’établir à Ferney, et y crée l’Institut Voltaire, en 1952. Il se nomme directeur et offre la maison à la ville de Genève, tout en continuant à y vivre. Il vit dans la maison où a été écrit Candide, il dort dans le lit de Voltaire ! En 1965, il publie la correspondance, ouvrage majestueux en 107 volumes, sur très beau papier.
En 1967, deux voltairiens, professeurs de littérature française à Londres, Owen Taylor et William Barber, proposent à Besterman de financer une édition académique de l’œuvre complète de Voltaire. Cela existait pour Diderot, Rousseau, Montesquieu. Mais l’œuvre de Voltaire est si considérable que personne ne l’avait jamais fait. Puis Besterman, rattrapé par des démêlés judiciaires, quitte Genève et installe la Fondation Voltaire en Angleterre, après l’avoir proposée à la Sorbonne qui refuse de l’accueillir !
Besterman en a toujours voulu aux Français d’avoir décliné son offre. Il meurt en 1976, non sans avoir légué la Fondation à l’université d’Oxford, avec une somme d’argent pour poursuivre l’édition de l’œuvre complète. La troisième épouse de Besterman intente un procès à Oxford pour récupérer l’argent, freinant le projet. Il redémarre sous l’égide du premier directeur de la Fondation qui sera suspendu en 1997, après des années chaotiques. Je suis arrivé à ce moment-là. L’édition des œuvres complètes de Voltaire s’est achevée au printemps 2022. Cela aura pris cinquante-cinq ans et la collaboration de spécialistes du monde entier. Nous avons désormais une édition critique de l’ensemble de l’œuvre de Voltaire en 205 volumes.
Le plus surprenant a été la reconstitution des œuvres qui avaient été démantelées pour l’édition complète précédente, dite « édition de Kehl », financée par Beaumarchais et publiée en 1784-1785 sous la direction scientifique de Condorcet. C’est un monument d’édition, mais qui ne répond pas aux normes de l’édition moderne. Par exemple, lorsqu’il y avait des redites entre plusieurs œuvres, ils les coupaient. Il a fallu effectuer un travail d’archéologie, reprendre l’histoire de chacune des 2 000 œuvres à partir de la première version. Une découverte dont je suis fier est Questions sur l’Encyclopédie. C’est un dictionnaire avec des articles sur tous les sujets, sérieux, fantaisistes, bizarres, parfois obscènes. Voltaire le publie entre 1770 et 1772, en sept volumes. C’est un résumé de sa pensée, il y discute aussi politique, justice. Ce best-seller, encore lu sous la Révolution, disparaît dans l’édition de Kehl qui fusionne l’ensemble des œuvres alphabétiques. Nous avons donc reconstitué le livre publié par Voltaire et on découvre un chef-d’œuvre.
Nicholas Cronk. D.R
On peut faire des objections aux éditions savantes, ça coûte cher, ça ne se vend pas à la FNAC, ça n’intéresse pas le grand public… Mais ces Questions sur l’Encyclopédie, je savais que c’était un texte qu’il fallait faire connaître. Pour cela, on a signé avec la collection Bouquins. Ce qui correspond à sept volumes dans notre édition critique entre en un seul volume chez Bouquins ! Autre exemple : à la fin de sa vie, Voltaire a écrit une autobiographie, Commentaire sur la vie de l’auteur de la Henriade. Le texte décrit d’abord Voltaire à la troisième personne. Puis viennent une trentaine de lettres, les « Lettres véritables », présentées comme des pièces justificatives et authentifiées, qui chantent les louanges d’un Voltaire bienveillant, généreux, intelligent, tolérant ! Ça se termine par un poème allégorique sur Louis XVI. Qu’ont fait les éditeurs de Kehl devant ce mélange des genres (prose, lettres, poésie) ? Ils ont démantelé le livre, rangé les lettres dans un volume de correspondances et le poème avec la poésie.
Dans ses Lettres philosophiques, Voltaire rend hommage à l’Angleterre et à ses penseurs. L’Angleterre le lui rend bien aujourd’hui.
C’est exact. Mais les Lettres philosophiques n’existaient pas dans l’édition de Kehl alors que c’est un texte clé ! Les lettres sur Locke, Milton, Newton, etc., étaient éparpillées dans un Dictionnaire philosophique.
Voltaire popularise également le pommier de Newton…
Il entend cette histoire de la nièce de Newton, pendant son séjour en Angleterre. Il la rapporte dans trois de ses livres. Et l’anecdote prend. La pomme qui tombe devient le symbole de la gravitation. C’est typique du génie de Voltaire qui savait transmettre une idée complexe avec une image familière. Il était très vivant. Finalement, je me demande si on ne pourrait pas mettre quelque chose de plus moderne square Honoré-Champion… Peut-être une projection en vidéo d’un texte sur la tolérance, ou d’un passage de Candide ! Comme pour Le Bateau ivre, inscrit sur un mur de la rue Férou. Voltaire était toujours en mouvement. Faut-il le statufier ?
Si pour certains auteurs, le désœuvrement constitue une forme de révolte contre le culte de l’utile dans la société ou une façon de se libérer de l’anxiété d’exister, pour Thomas Mann, c’est une véritable ascèse que le poète doit suivre afin de se transformer en un artiste authentique.
Les romans de Thomas Mann sont très marqués par le thème du désœuvrement. En fait, il y a chez lui toute une évolution, qui va globalement des prémisses, Tonio Kröger, en 1903, jusqu’au Docteur Faustus, en 1947, en passant évidemment par La Mort à Venise, en 1912, et le très célèbre huis clos de La Montagne magique, en 1924. À chaque fois, l’action se situe comme hors du temps, et le plus possible à l’abri des contingences. Les personnages principaux y sont toujours singuliers, différents des autres êtres humains. En règle générale, nous avons affaire à des artistes qui se complaisent dans une solitude fatale. À travers eux tous, Thomas Mann pose la question de la place de l’artiste dans la société. Qu’est-ce qui justifie, en quelque sorte, cette marginalité presque revendiquée, qui est aussi un pari sur l’existence ?
Un roman très autobiographique
Tonio Kröger est probablement le roman le plus autobiographique de Thomas Mann. Il commence à Lübeck, sa ville natale au bord de la mer Baltique. « L’école était finie », nous annonce Mann. Le jeune Tonio Kröger, élève médiocre et inadapté, attend son camarade de classe Hans, dont il est amoureux, pour faire une promenade. Hans est le contraire de Tonio, au moral et au physique. Alors que Hans est aimé de tous, Tonio apparaît comme replié sur lui-même, toujours triste et, nous dit Thomas Mann, « négligent, indocile, préoccupé de choses auxquelles personne ne pense ». C’est que Tonio veut devenir poète. Il a du reste déjà commencé à écrire dans un cahier.
Le roman s’attache à de brèves périodes de la vie de Tonio Kröger. Nous le voyons, alors qu’il grandit et devient un homme, rester fidèle à son premier idéal. Il ne déviera pas de sa vocation, même lorsqu’il tombera amoureux de la blonde Ingeborg, parfaite antithèse de son désœuvrement. Tonio Kröger recherche l’éveil et Thomas Mann passe de longues pages à expliciter cette quête spirituelle. Il écrit ainsi, au moment d’un épisode de la vie de Tonio qui est un tournant : « Il se livra tout entier à la puissance qui lui apparaissait comme la plus élevée sur terre, au service de laquelle il se sentait appelé, qui lui promettait la grandeur et la réputation : la puissance de l’esprit et du verbe qui règne en souriant sur la vie inconsciente et muette ». Car Tonio Kröger est plus qu’un roman, c’est une profession de foi.
L’anti-travail du poète
Thomas Mann insiste beaucoup, dans Tonio Kröger, sur le type de travail auquel se livre son héros poète. Il s’agit plutôt, à vrai dire, d’un anti-travail, si l’on veut, qui se différencie par essence de l’activité professionnelle de la plupart des gens travaillant pour survivre. Il y a des phrases qui ne trompent pas : « Il ne travaillait pas comme quelqu’un qui travaille pour vivre, mais comme quelqu’un qui ne veut rien faire d’autre que travailler ». Formule éminemment paradoxale, qui fait bien comprendre la nature du labeur poétique, et donc, aussi, artistique. Plus loin, il précise : « La littérature n’est pas un métier, mais une malédiction, sachez-le ». Avec elle, selon Thomas Mann, on quitte la sphère de la normalité, et on entre dans une sorte de désœuvrement asocial. Le romancier décrit admirablement cette crise que traverse Tonio Kröger, jusqu’à ce « dégoût de la connaissance » qui le fait s’identifier au personnage d’Hamlet. Ce faisant, Mann annonce un peu l’avant-garde surréaliste, qui naîtra bientôt en France.
Aller vers la sagesse
La fin du roman narre une sorte de réconciliation de Tonio Kröger avec sa propre destinée. Il part voyager vers le Nord, au Danemark. C’est là qu’il trouvera un début de sérénité. Avant qu’il ne parte, son amie Lisaveta Ivanovna lui avait déclaré qu’au fond il n’était qu’« un bourgeois fourvoyé sur une fausse route ». Un « bourgeois », donc ; le texte allemand dit : « ein verrirter Bürger ». Au Danemark, il fera les comptes. Ce sera le temps du bilan positif, braqué vers l’avenir, dans la contemplation de ce Nord froid et austère qui l’a toujours fasciné, plus que le Sud peut-être. « Je plonge mes regards, dit-il, dans un monde à naître, un monde à l’état d’ébauche… »
Après avoir fait le vide, il faut reconstruire quelque chose, aller vers la sagesse et, peut-être, vers l’amour des autres. C’est ce que laisse entendre les dernières pages de Tonio Kröger, qui se termine sur une allusion à saint Paul. Conclusion ouverte, mais la partie n’est pas gagnée.
Thomas Mann, Tonio Kröger (Le Livre de Poche, collection « Biblio »), 6,90€.
Quand les jolies blondes donnaient aux comédies populaires françaises cette inimitable touche d’érotisme… Olivia Dutron, Élisa Servier et Catherine Alric furent nos « Marianne » de l’été…
Nous n’avons pas attendu l’arrivée de « Barbie » pour découvrir les vertus émancipatrices de la blonde faussement ingénue sur le divertissement populaire. La comédie française fut leur terrain d’expression favori durant les années 1970/1980. Nous les attendions fébrilement. Nous les chérissions. Leur seule présence était un coup de sirocco, une vague de chaleur qui faisait céder toutes les pudibonderies sans pour autant outrager les mères de famille installées devant leur poste de télé. Elles apportaient à un film parfois poussif à l’humour troupier, une touche de distinction poétique et d’érotisme partageur, celui des copains. Car, en France, on peut se montrer seins nus sur une plage varoise sans pervertir la bonne morale, tout en conservant sa dignité et en s’amusant de son physique avantageux. Ne croyez pas que ces blondes étaient moquées, au contraire, nous louions leur sens du ridicule et de l’exagération, elles acceptaient la nudité et le second degré.
Elles prenaient le risque de se déconsidérer aux yeux des réalisateurs imbéciles, trop barbants et imbus d’eux-mêmes, incapables de voir dans leur jeu délié une forme de grâce et d’abandon. Ces actrices-là avaient le courage de ne pas sombrer dans le faux et l’évanescent ce qui leur aurait certainement ouvert les portes d’un cinéma plus « sérieux » et « distingué ». Il en faut de la force psychologique pour résister aux sirènes du plombant et du larmoyant. L’appel du triste a fait tant de ravages dans les cours d’art dramatique. Ces blondes-là étaient des résistantes à leur manière, elles s’amusaient de leur plastique harmonieuse et parfois, comme un clin d’œil à leur public, elles laissaient filtrer une émotion que bien peu de tragédiennes étaient en mesure d’atteindre. Elles incarnaient ce qui fut longtemps notre marque de fabrique à l’étranger, notre esprit décorseté mâtiné d’un romantisme balnéaire, notre fierté nationale en somme. Ce paradoxe français que tant de nations nous enviaient jadis, qui faisait rimer marivaudage et libertinage, est aujourd’hui attaqué, méprisé, sali par un vent d’aigreur venu d’Amérique. Les blondes de ce cinéma léger et primesautier, à la limite du burlesque, ne posaient pas en victimes du système. Elles ne quémandaient pas l’aumône du public, elles ne cherchaient pas à décrocher une critique pour leur citoyenneté exacerbée. Elles acceptaient leur rôle ! Elles réussissaient même à montrer l’étendue de leur talent, notamment leur vis comica, avec comme seule tenue, un maillot de bain étique ou une cotonnade moulante.
En ce temps-là, le tee-shirt mouillé accompagnait nos vacances. Pourquoi leur souvenir est-il resté si marquant ? Parce que leur beauté, leur diction, leur détachement, leur immense liberté sonnent comme un requiem dans une époque dogmatique qui ne sait plus rire de rien, qui prend tout au tragique et au compassionnel, qui ne s’offre même plus un espace de détente joyeuse. Alors, quand l’été arrive à son zénith, on pense à elles, on les encense. Elles s’appellent Olivia, Élisa ou Catherine. On se permet de les appeler par leur prénom, non par excès de familiarité, mais par tendresse. Elles ont modelé notre image de la française piquante et marrante, à la peau soyeuse et à la répartie fracassante, elles viennent de très loin, déjà Molière les avait croquées dans son théâtre.
Je me souviens d’une blonde douce et rieuse vue chez Max Pécas, alternant entre la frisure et la queue de cheval, en bikini ou en blouse blanche entrouverte, s’aventurant sur scène dans la farce boulevardière aux côtés de Jean Lefebvre ou de Michel Roux, et toujours perché dans les aigus. Très haut. Olivia Dutron est un mirage de la Côte d’Azur, une poupée aux yeux clairs, pétillante et affranchie, qui vient rompre la monotonie des vacances en famille. Une image d’Epinal qui serre le cœur quand il faudra retourner à l’école, en septembre. Dans les tons plus rocailleux, cette fois-ci chez Pascal Thomas, loin de Méditerranée, à l’intérieur des terres, dans la Drôme, je me souviens d’Élisa Servier et de sa moue insolente. Et puis, j’ai cette vision qui ne me quitte plus, celle de Catherine Alric, chez Philippe de Broca, pédalant sur un mini-vélo, en jupette de tennis blanche et capeline assortie, dans une résidence huppée, avec cette classe et cette décontraction que les César devraient honorer. Olivia, Élisa et Catherine me manquent, je les ai aimées à vingt ans. Je rêve de les voir encore tourner.
La facade de l'Opera Garnier va être entierement nettoyée pour preparer les JO de 2024 16/03/2023 01106594_000006
Selon des articles publiés dans le journal dit « de référence », l’opéra serait devenu un art réservé aux vieux, tout à fait déconnecté de la réalité du monde actuel. C’est une énième tentative d’enterrer la plus sublime manifestation de l’art lyrique. Ceux qui propagent cette idée ne comprennent pas que c’est l’éducation qui ne prépare pas les citoyens à l’appréciation de l’opéra, et aucune mise en scène contemporaine aussi branchée qu’absurde ne rémédiera à ce problème.
L’opéra, ce joyau de la culture occidentale, riche d’un patrimoine musical de plus de quatre siècles, n’a plus la cote. Trop élitiste, trop coûteux, trop vieux, trop réac, trop polluant, pas assez « diversifié », il accumule toutes les tares de ce vieux monde que certains aimeraient voir disparaître, comme Jacques Attali qui souhaitait qu’on ne reconstruise pas la flèche de Notre-Dame car elle représentait un passé révolu.
Le fait est que, comme beaucoup de secteurs, l’opéra subit de plein fouet la hausse des coûts énergétiques. Le 5 juillet, Le Monde publiait en outre une enquête évoquant le fait que les collectivités locales s’en dégageaient lentement mais sûrement. Il devient alors de bon ton d’annoncer — non sans une certaine joie mauvaise — sa fin prochaine. C’était encore le cas dans Le Monde le 8 juillet (« Le roi des arts en échec », chronique de Michel Guerrin). Après avoir constaté la « marginalisation accélérée de l’opéra et de la musique classique en raison du vieillissement du public », l’auteur se hasarde à donner un certain nombre de ces conseils à la mode que l’on entendait déjà il y a vingt ans et que les salles s’acharnent par ailleurs déjà à suivre.
L’opéra coûterait « trop cher », ne cesse-t-on de répéter. Il est vrai que c’est, en France, un art très subventionné. La question de la nécessité de l’augmentation du sponsoring et du mécénat dans ce domaine se pose. Mais personne ne semble s’inquiéter du coût du très subventionné spectacle de Rebecca Chaillon, « Carte noire nommée désir » à Avignon, vous savez, celui qui enfilait des bébés blancs sur une perche…
Mais pour l’art lyrique, les collectivités publiques se font tirer l’oreille. Cet art n’intéresse pas les élus locaux, l’opéra n’est plus, comme autrefois, la vitrine culturelle de la ville. Et ses spectateurs ne sont plus de bons clients électoraux. Il est d’ailleurs de bon ton de les mépriser. Trop réacs, trop vieux, (peut-être « trop blancs » aussi ?), bref trop « cons » comme le disait déjà il y a vingt ans feu Gérard Mortier qui crachait volontiers au visage du public qui « s’extasie (bêtement) devant les ors de Garnier, ou les opéras de Puccini ».
Ceci dit, il est évident qu’il suffit d’aller dans une salle (surtout en province), pour constater que les têtes blanches sont bien nombreuses, ce qui ne manque pas d’inquiéter pour l’avenir.
Et pourtant, ce n’est pas faute d’essayer de « faire venir les jeunes ». La rengaine est ancienne. Nous l’entendions déjà à l’époque de la construction de cet Opéra Bastille qui se voulait « moderne et populaire » (cf mon essai, La naissance de l’Opéra Bastille: Histoire de la construction d’un opéra qui se voulait moderne et populaire (1981-1990), Le Voyageur lyrique, 2016).
L’article du Monde conseille d’« offrir un programme stimulant pour un public élargi ». Mais c’est (malheureusement) déjà ce que les salles s’efforcent de faire ! Il semble d’ailleurs que ce soit la condition requise pour l’obtention de subventions. Elles n’ont de cesse de chercher à moderniser leur image, à grands renforts de wokisme ou de programmation de « musiques du monde », le tout enveloppé d’un beau blabla inclusif et « progressiste »… La partie purement lyrique étant réduite à peau de chagrin, certaines salles n’auront bientôt plus d’opéra que le nom.
Pour Le Monde, l’opéra devrait être « plus en phase avec la société actuelle ». Que peut-on faire de plus que de mettre du « krump » sur Les Indes Galantes, réaliser une vidéo d’Otello dans une banlieue (avec ajout de basses) ou faire passer une échographie à la Marguerite de Faust ?
« L’opéra doit devenir un lieu de vie afin de « banaliser » une musique qui intimide » ajoute l’article… Qu’est-ce qu’un lieu de vie ? Une cuisine ? Ils accumulent déjà, les « portes ouvertes», les visites des coulisses, etc. Sans oublier le metteur en scène à la mode, Warlikowski, qui met un point d’honneur à montrer « la permanence de l’intimité au sein du drame », à grand renfort de bidets et autres urinoirs.
La grande mode est également aux « opéras participatifs » et à l’intégration du public au « processus créatif ». Croit-on vraiment que l’on va donner envie aux gens d’aller à l’opéra car ils auront eu la possibilité de pousser la chansonnette depuis la salle ou d’apporter leurs bouteilles plastiques pour la réalisation d’un décor écologique ?
Ce que l’opéra subit de plein choc, c’est surtout la grande déculturation. Et toutes les « portes ouvertes » ne pourront rien y faire.
L’opéra est un art de prestige, un art « élitiste ». Ce gros mot ne veut pas dire qu’il est uniquement « destiné aux riches », mais qu’il demande pour être apprécié un minimum d’attention, de concentration, de niveau culturel, en plus d’une certaine sensibilité.
Cette musique « intimide » aussi car invisibilisée; absente des principaux médias, elle est devenue totalement étrangère à l’univers culturel des nouvelles générations. Où sont les opéras pour enfants que Menotti composait pour la télévision américaine ? Où sont les concerts pédagogiques de Bernstein ? Les programmes de la BBC ? Et surtout, où est l’école française ?
Les salles auront beau multiplier les projets à destination des écoles, les enseignants, fruits eux-mêmes de la grande déculturation et sous influence bourdieusienne, ne suivent pas.
L’école, autrefois garante de l’égalité, a volontairement baissé les bras, d’autant plus que, fléchissant sous les coups du relativisme, la musique savante y a totalement perdu le prestige qui autrefois l’auréolait.
Le seul moyen de redonner à la jeunesse le goût de l’opéra et de la musique classique serait pourtant une véritable éducation musicale dans tous les établissements scolaires. Il faut leur apprendre le langage musical, comme on leur apprend à lire, mais aussi réhabiliter à leur oreille la richesse d’un chant lyrique qui les dérange. Bref, il faudrait choisir de leur offrir ce qu’ils ne connaissent pas, et non ce qu’ils entendent à longueur de journée. Le goût se forme par ce que l’on donne à voir et à entendre.
Une dernière chose encore, essentielle en ce qui concerne l’opéra actuel : puisqu’il s’agit de baisser les coûts de production, pourquoi ne pas commencer par cesser de financer des metteurs en scène aussi incompétents qu’égocentriques ?
Quoi de plus contraire à cette volonté « d’ouverture » que ce Regietheater qui déverse ses inepties sur nos malheureuses scènes lyriques depuis trop longtemps et qui n’intéresse que quelques spécialistes blasés en quête de nouvelles « propositions ». Tandis que beaucoup de mélomanes se réfugient dans les versions concert ou dans leurs canapés, les néophytes eux, sortent souvent dégoutés et ne reviennent jamais.
Le pire étant que cette prétendue « modernité » (qui ne l’est plus guère d’ailleurs), serait, dit-on, non pas destinée aux vieux ringards récalcitrants, mais aux jeunes… Ces mêmes jeunes qui ont plébiscité Avatar ou le Seigneur des Anneaux ? Ils ont peut-être plus besoin de rêver que de voir Lady Macbeth subir un examen gynécologique ou Salomé se faire violer en série… Et accessoirement, ils ont aussi besoin de comprendre ce qui se passe sur scène… L’opéra est un art riche, complexe, qui doit émerveiller et peut faire vivre de grandes et belles émotions à condition qu’on donne envie d’aller vers lui… ce n’est pas à lui de se rabaisser vers une société, qui elle, n’a rien de bien séduisant.
Références :
Othello de Abd Al Malik sur la « 3e scène » de l’Opéra de Paris.
Macbeth de Verdi, Festival de Salzbourg, K. Warlikowski. Salomé à l’Opéra de Paris, mise en scène Lydia Steier.
Notre chroniqueur fut jadis un homme de cheval, et tout ce qui tient à l’art équestre ne lui est jamais indifférent. En vacances dans l’Hérault, il a passé une soirée avec la troupe d’Alexis Gruss, sixième génération d’un spectacle mêlant arts du cirque et maîtrise de la « plus noble conquête de l’homme ». Il en est visiblement revenu émerveillé.
Avant que les écolos, les antispécistes et autres défenseurs des rats parisiens et des moustiques argentins ne l’emportent et fassent interdire à jamais les zoos et les cirques, venez en foule et en famille voir ce que les Gruss — présents sur scène jusqu’à la sixième génération d’artistes à cheval — proposent à trois kilomètres de Béziers. Et vous en reviendrez enchantés.
Enchantés et surpris. Que dans la France de 2023, qui est devenue ce que nous savons, la valeur Travail soit à ce point exaltée mérite notre total soutien. Le Travail, et la Grâce. J’ai eu des chevaux moi-même, je sais combien cet animal est rétif, craintif et fantasque. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Glenn Ford, qui fait la leçon à Jack Lemon dans un monologue fameux de Cowboy, en 1958. Et je ne peux qu’admirer ce que les Gruss en obtiennent.
Pas par la force, comme dans la Haute école espagnole. Tous les dimanches matin, gratuitement, la famille Gruss vous invite à venir voir le travail de répétition qui amène ces bêtes parfois monstrueuses à obéir à des hommes qu’elles pourraient pulvériser d’un coup de sabot. Et tous les soirs, à partir de 19 heures, le spectacle se met en place, avant de commencer vraiment à 21h30, quand la nuit permet à la lumière de l’illuminer de ses fastes.
C’est la deuxième année que j’assiste à ce spectacle, qui se renouvelle chaque année. Et cette fois encore, Alexis Gruss (79 ans aux fraises) et ses enfants ont renouvelé leur spectacle : l’excellence réelle ne s’endort jamais sur ses lauriers.
D.R
Il y a les numéros que vous attendez de tout cirque qui se respecte : force, souplesse et goût du risque maîtrisé. Les démonstrations équines que vous imaginez, avec des chevaux andalous ou arabes qui vous chiqueraient si vous les laissiez faire. Les contrastes obligés entre la grâce exquise d’une écuyère osant la poste hongroise (eh non, crétins, ce n’est pas une position du kamasutra !) et des bourrins de 800 kilos pièce.
Ajoutons, pour être tout à fait exact, que les fils Gruss, Charles et Alexandre, exhibent un physique de belles brutes brunes comme Sandrine Rousseau en rêve peut-être, sans le dire. Il flotte dans tout le spectacle une rumeur de barbecue, de virilité décomplexée et de démonstrations de force et de souplesse qui indique que les Gruss ne sont pas encore tombés dans le véganisme béat.
Mais le plus beau était à finir, sous le ciel impitoyablement étoilé.
Le chanteur qui accompagne de ses rengaines les divers moments du spectacle a entonné le « Chant des Partisans ». Puis la chanteuse, Candice Parise, a repris la chanson qu’elle avait entonnée sur la Place de la Concorde le 14 juillet 2022, « France », pendant qu’Alexis Gruss et ses fils arrivaient, habillés d’un uniforme strict — et le patriarche resta droit comme un i sur sa formidable bestiole. Ils se livrèrent alors à un exercice complexe en agitant des drapeaux bleu-blanc-rouge sur lesquels était imprimée une croix de Lorraine. Si. Il n’y a que sur les terres de Robert Ménard que l’on a droit à ce genre de surprise. Et le public a marché sans réticence, et s’est levé comme un seul homme pour saluer le vieux cavalier et ses convictions.
Il reste des lambeaux de France, çà et là. Et Les Folies Gruss (réservation ouverte jusqu’à la fin août) en apportent la démonstration chaque soir. C’est l’esprit de la Résistance, encore et toujours.
Quant à ceux qui seraient tentés de se moquer du Travail, de la Famille et de la Patrie — non, ce n’est pas seulement un slogan pétainiste ! — ou qui plaindraient ces énormes bestioles soumises à un labeur tout en dentelles, qu’ils aillent se faire empapaouter dans la banlieue de leur choix.
La chanteuse Barbara chez elle, Paris, 1/1/1968 DALMAS/SIPA 00821116_000001
Eloge de celle dont les chansons, loin d’être moroses, célèbrent les amours et les désamours; bref, la vie.
« Ne pas parler de poésie en écrasant des fleurs sauvages, pour voir jouer le transparence au fond d’une cour aux murs gris où l’aube n’a jamais sa chance ».
Je vais donc essayer, Madame Barbara, de parler de vous sans écraser des fleurs sauvages. Il est si difficile de m’adresser à vous, vous m’intimidez de là où vous êtes : « Au jardin du bon Dieu, ça n’a pas d’importance qu’on s’y couche amoureux ou tombé pour la France » chantiez-vous dans « A mourir pour mourir ».
Je me souviens bien du jour de votre mort, le 24 novembre 1997 ; à l’âge de 67 ans, vous n’aviez finalement pas été happée par l’âge tendre. Et moi, je me suis dit, en ce jour de novembre où il pleuvait des cordes, que votre absence allait me laisser un grand vide, mais comme vous étiez une sorte de prêtresse pour moi, il fallait que je reste digne : « Vous disiez, pas une larme, le jour où je n’y serai plus » (« Rémusat »).
Pas une larme donc, mais j’ai essayé, à mon infime niveau, de perpétuer votre mémoire, telle une vestale, d’entretenir votre flamme. En chantant « Une petite cantate » à ma petite fille, pour l’endormir. Et surtout, j’ai pour vous cette magnifique anecdote : j’avais fait découvrir « Göttingen », à un ami allemand, originaire de cette ville ; cela l’avait beaucoup ému et il avait fait écouter la chanson à ses amis. Quelque temps plus tard, je leur rendis visite, et sur le mur de leur cuisine, était écrit en gros : « Madame Barbara, les enfants de Göttingen vous remercient ».
« Je vous prie de faire silence », comme vous le chantiez dans « Perlimpinpin ».
Le pardon. Vous êtes une femme qui a pardonné, certainement pour vivre plus sereinement. Aux allemands, bien sûr, car vous étiez juive, dans ce chef-d’œuvre cité plus haut qu’est Göttingen, mais aussi dans « Mon enfance », de manière plus subtile, car, comme le titre l’indique, c’est avant tout une chanson sur l’enfance, sensuelle et déchirante, « car parmi tous les souvenirs ceux de l’enfance sont les pires, ceux de l’enfance nous déchirent ». Mais en creux, nous devinons que ce coin de campagne que vous décrivez, vous aviez dû vous y cacher pour échapper aux Allemands, et que malgré le chaos, vous y aviez été heureuse : « La guerre nous avait jetés là, et nous y avions été heureux je crois, au temps béni de notre enfance ».
L’enfance, ce thème récurrent dans votre œuvre, qui nous fait comprendre que ce fut un grand chagrin pour vous de n’avoir pas donné la vie.
Enfin, vous avez réussi à mettre des mots sur le traumatisme originel, celui que vous a fait subir votre père. « Nantes », vous avez mis sept ans à l’écrire. Cependant, point de ressentiment, ni de haine, mais une déclaration d’amour à ce père qui aurait pu vous détruire : « Depuis qu’il s’en était allé, longtemps je l’avais espéré, ce vagabond, ce disparu, voilà qu’il m’était revenu ».
Les hommes, vous auriez pu les détester. Mais non, bien au contraire, vous aviez confié à Denise Glaser (votre sosie) que c’était eux qui avaient permis à Monique Cerf de devenir Barbara. Vous les avez même croqués les mecs, car vous étiez liberté incarnée.
Vos chansons d’amour ne sont jamais larmoyantes, vous avez toujours le dessus, même dans « Quand reviendras-tu », tant pis s’il ne revient pas, car « vous n’êtes pas de celles qui meurent de chagrin, vous n’avez pas la vertu des femmes de marins ».
Les amours mortes ne sont pas pour vous ; même s’il faut cacher sa peine, il faut partir au plus beau, avant que l’amour ne meure, avant qu’il ne devienne un fardeau.
Vous ne cachez non plus pas votre goût pour les jeunes garçons, tout en étant toujours tragiquement lucide : « A peine sont-elles nées qu’elles sont déjà condamnées, les amours de la désespérance ».
Enfin, à tous ceux qui prétendent que les chansons de Barbara sont déprimantes, voire sinistres, je voudrais leur dire qu’ils se trompent, car elle a chanté la sensualité et l’émerveillement de la nature, la joie d’aimer et même de désaimer. La vie en somme. Dans toute sa beauté, ses drames, et sa complexité.
Et moi, tout bêtement, je voudrais vous dire merci, Madame Barbara : merci d’avoir existé, de m’avoir accompagnée dans mon mal de vivre, et surtout, de m’avoir appris que la joie de vivre revient toujours.
Il me semble que le long conflit du JDD, sa parution avant la date prévue et les critiques que son contenu a suscitées justifient qu’on revienne sur l’étrange climat intellectuel et médiatique qui règne en France.
Je ne peux pas m’en tenir à mon billet du 8 juillet ayant pour titre : « Avoir plus d’humeurs que de convictions, un drame ? » Je suis infiniment sensible au malaise que je perçois et qui relève presque, le terme n’est pas trop fort, d’une guerre civile sur le plan des idées et de la dégradation du débat démocratique. Sans doute à cause du registre judiciaire qui m’a marqué et m’a rendu insupportable l’absence d’une authentique contradiction et le caractère totalitaire des idéologies.
Il est en effet clair que la pensée conservatrice telle qu’elle se développe depuis quelque temps, avec une assurance et souvent un talent indéniable, constitue un système de valeurs très structuré, une vision de la France, de la société et du monde suffisamment précise et articulée pour qu’on puisse avoir parfois l’impression d’un discours niant toute alternative.
C’est sans doute sur ce point que je me sens déphasé par rapport à cette conception de la vie intellectuelle et à sa traduction médiatique. Je n’ai jamais pu considérer qu’il y avait des idées si impérieuses dans leur justesse qu’elles coupent court à toute discussion. L’idée est ce qui peut et doit être contredit, parfois pour retrouver une vigueur renouvelée.
Cette approche n’est en rien battue en brèche par ce qui se rapporte à une défense salubre et nécessaire de toutes les hystéries que, dans la forme, on déverse sur Vincent Bolloré et les médias dépendant de Vivendi, notamment CNews. Et plus globalement, sur cet insupportable culot de refuser de se satisfaire d’un progressisme qui va d’un Mélenchon délirant au quotidien Le Monde d’une partialité distinguée, en passant par Libération et Mediapart qui ne font même plus semblant de respecter ce qu’il faut d’honnêteté pour une information crédible ! Comment par exemple ne pas faire un sort à la dérision honteuse de Nejma Brahim (Mediapart) sur les JMJ, au prétexte d’Eric Zemmour et du JDD ?
Il y a un devoir de réactivité dont je ne surestime pas l’importance mais qui au moins apporte sa pierre à cette lutte contre les ignominies banales… Je m’honore d’avoir modestement mais constamment pourfendu ces donneurs de leçons et ces cracheurs de feu se complaisant à avoir, pour l’éternité, leurs mêmes coupables et leurs mêmes victimes.
Mais une fois cette mission accomplie, on a le droit d’exiger davantage de la droite et de l’extrême droite médiatiques (puisqu’il semble que ce terme simpliste, se substituant à l’argumentation même minimale et ne signifiant plus rien car mis à toutes les sauces, soit devenu courant) que la seule volonté d’opposer leur bloc au bloc de la gauche et de l’extrême gauche subtilement ou ostentatoirement dominant dans la plupart des médias.
Une telle démarche peut donner certes l’impression d’une victoire conjoncturelle et faire du bien grâce à une résistance bienvenue surgissant après un trop long hiver mais elle ne pourra pas constituer un exemple pour la liberté de l’esprit. Il faut prendre garde au fait que rien ne ressemble davantage au conformisme de gauche que le conformisme de droite, l’obsession de ne jamais dévier de sa ligne gommant les différences de fond. Si on veut bien définir le conformisme comme le discours obligé que prescrit la logique partisane contre les dangereuses surprises que l’exigence de vérité risque d’engendrer…
Ce n’est pas parce que la gauche et l’extrême gauche, sur les plans politique, culturel et médiatique ont pris les devants pour s’offrir une hégémonie dont la récusation était quasiment un péché mortel, que la cause conservatrice doit adopter le même processus hémiplégique. Il ne faut pas qu’elle traite, de manière lassante, des mêmes thèmes : l’immigration et l’identité sont certes des problématiques essentielles mais la pensée politique et les desseins opératoires ne tournent pas qu’autour d’elles. En tout cas il ne faudrait pas qu’elles stérilisent les réflexions de droite prêtes à s’aventurer ailleurs.
Il y a mille manières d’avoir raison : les pires ne convainquent pas quand elles n’ont écouté personne et qu’elles sont parfumées de cette arrogance que j’ai trop souvent perçue chez nos adversaires pour ne pas en redouter l’apparition dans notre monde.
J’ajoute que l’esprit d’ouverture est aussi et surtout de tenter, voire de mener à bien des sorties hors de son camp en ne stigmatisant pas par principe, comme étant des vents mauvais, les influences dont d’autres pensées complexes, même fortement engagées, pourraient nous enrichir. Probablement serions-nous les seuls à user d’une telle intelligence et de l’autre côté nous ne serions certainement pas suivis ? Et alors…
Il serait dramatique que droite et extrême droite médiatiques, à force de prévisibilité, suscitent le pire des effets, l’ennui, réservé jusqu’à aujourd’hui aux sempiternels propos progressistes ne se questionnant jamais eux-mêmes et sourds aux apports extérieurs. Combien de fois, face à certains débats, la fatigue est quasiment immédiate parce que le citoyen, le téléspectateur savent au mot près ce qui sera dit ! L’écoute n’est pas interdite qui laisse un peu de place à la présence d’autrui dans son propre univers.
À la conclusion de ce billet, je devine le reproche que d’aucuns ne vont pas manquer de m’adresser. En confondant mon adresse bienveillante aux conservateurs largement entendus avec un vague centrisme, une molle tiédeur alors qu’elle aspire à être exactement l’inverse : une force intellectuelle, une défense sans relâche, une inventivité permanente si sûres d’elles-mêmes qu’elles n’ont pas peur d’ouvrir leurs fenêtres au grand air.
Manifestation de membres des EFF au Cap, 06/04/2022 CHINE NOUVELLE/SIPA 01067885_000001
Il fallait qu’Elon Musk s’en mêle pour que le monde prenne enfin conscience du drame qui se joue présentement en Afrique du Sud, pays au bord de l’implosion où les Euro-africains vivent désormais sous une menace constante. En réponse au tristement célèbre démagogue raciste Julius Malema, chef de la formation marxiste et panafricaniste EEF (Economic freedom fighters), l’entrepreneur à succès né à Pretoria a utilisé sa plateforme X pour lancer un tonitruant : « Ils poussent ouvertement au génocide des Blancs en Afrique-du-Sud ».
En cause, le chant glaçant entonné à chaque meeting de Julius Malema par des dizaines de milliers de ses partisans dans les stades du pays. Sur un air d’«afro trap» locale, les militants de l’EEF hurlent « Shoot to kill, kill the Boer, kill the farmer » (Tirez pour tuer, tuez le Boer, tuez le fermier). Un commandement explicite à tuer les boers, soit les Afrikaaners installés depuis des siècles à l’extrême pointe méridionale du continent africain. Pas de quoi choquer le New York Times, comme l’a fait remarquer un Elon Musk à juste titre courroucé par cette antienne qui encourage à l’élimination physique de membres de sa famille eux-mêmes descendants des Boers. En effet, la publication américaine n’a pas blâmé Julius Malema… mais les commentateurs d’extrême-droite qui auraient eu le culot de voir un brûlot raciste dans ce que les historiens « sérieux » et la gauche voient comme un simple chant anti-apartheid qu’il ne faudrait pas « prendre au premier degré ».
Elon Musk, toujours, a interpellé le président Cyril Ramaphosa en lui demandant pourquoi il ne réagissait pas. Etait-ce une question rhétorique ? Depuis des années, le parti majoritaire post-apartheid de l’ANC (Congrès national africain) joue aussi de la partition anti-Boers et de l’ambiguïté, surfant sur la haine du Blanc pour mieux faire oublier que l’Afrique du Sud n’est pas encore devenue la superpuissance africaine que les spécialistes imaginaient au mitan des années 1990, car confrontée à une criminalité endémique et à des situations de détresse terribles dans les townships.
Ainsi, depuis la fin de l’apartheid et l’accession au pouvoir de l’ANC de Nelson Mandela, la situation économique des Noirs ne s’est pas franchement améliorée. À en croire l’Institut national des statistiques d’Afrique du Sud, les familles noires auraient des revenus environ cinq fois inférieurs à ceux des familles blanches. Il est estimé que 52 % des Sud-Africains vivraient en-dessous du seuil de pauvreté, mais aussi que 26 % des citoyens de ce pays ne mangeraient pas à leur faim. Quant à la criminalité et à la santé publique, les chiffres donnent froid dans le dos : 6 millions de Sud-Africains séropositifs, des milliers de meurtres tous les ans qui en font un des pays les plus dangereux du monde, la plaie des gangs, ou bien encore les 2 millions d’habitants des townships et autres bidonvilles, dont quelques-uns maintenant occupés – c’est une nouveauté – par des Blancs. Des statistiques éloquentes pour le troisième pays le plus riche d’Afrique selon la Banque africaine de développement (BAD), derrière le Nigéria et l’Egypte. Bien sûr, une classe moyenne noire a lentement émergé, de même qu’une élite politique et économique, sorte d’oligarchie à laquelle appartient justement Cyril Ramaphosa.
Actuellement en campagne contre tous les partis de l’opposition, Julius Malema s’est parfois complu à flatter la frange radicale de l’EEF. Une radicalité maximale, le chant «Kill the Boer» n’étant qu’un exemple parmi d’autres des multiples déclarations de Julius Malema, par ailleurs grand admirateur de Vladimir Poutine, soutien du Front Polisario et des putschistes nigériens. En mars 2018, il déclarait notamment à propos du maire de Port Elizabeth qu’il fallait « couper les têtes de la blancheur ».
L’EEF se sent-elle autorisée à adopter ce langage en raison du laxisme qui règne dans la « nation arc en ciel » ? L’an dernier, un tribunal a jugé que le chant «Kill the Boer» ne constituait pas un discours de haine… Il y a tout juste deux ans, l’ANC réactivait aussi le projet de réforme agraire, avant de se dédire. Ce projet prévoyait une proposition d’amendement décrivant de façon plus explicite les conditions dans lesquelles « l’expropriation des terres sans dédommagement peut être effectuée »… Remise au futur plus ou moins proche, cette réforme est depuis longtemps attendue par la population noire du pays, largement majoritaire, les Blancs comptant désormais pour moins de 10 % de la population dont 60 % de Boers, selon le recensement de 2010, auxquels il convient d’ajouter 2,6 % d’indo-asiatiques et 8,8 % de coloured (divers types de métisses). Ce mouvement démographique devrait d’ailleurs fortement s’accentuer dans les années à venir, tant par les migrations intra-africaines et les départs de blancs que par la forte natalité des populations noires des différentes ethnies (Zoulou, ou Xhosa l’ethnie à laquelle appartenait feu Nelson Mandela). Le racisme dirigé contre les blancs vivant en Afrique-du-Sud est un des derniers ressorts permettant à l’élite noire née de la fin de l’Apartheid de se maintenir au pouvoir. Cyril Ramaphosa agit comme ses prédécesseurs, tous incapables de tenir des politiques susceptibles d’augmenter la prospérité et la sécurité de leurs concitoyens, en désignant à la vindicte le bouc-émissaire blanc, accusé d’avoir spolié l’Afrique du Sud.
La situation de ce pays du bout du monde est cependant, à y regarder de plus près, très différente de celles qui avaient cours dans les colonies classiques. Les Boers sont arrivés en Afrique-du-Sud dès le milieu du XVIIème siècle par le cap de Bonne Espérance, devenant des Africains blancs, comme l’indique le terme « afrikaans ». Par la même, ils ont progressivement développé une société originale et autonome, cultivant des terres jusque-là jamais exploitées, gagnant un certain degré d’autonomie politique au cours de plusieurs conflits contre le Royaume Uni à la fin du XIXème siècle. Les Afrikaners sont donc pour certains des Sud-Africains depuis plusieurs siècles, ce qui fait du projet d’expropriations massives récemment évoqué par Cyril Ramaphosa une politique aussi raciste que mue par le ressentiment, trahissant partiellement les discours de Nelson Mandela à la fin de sa vie et renouant avec les racines marxistes révolutionnaires de l’ANC originel. Du moins, marxistes quand il s’agit de faire de l’homme blanc l’unique oppresseur et de tous les Noirs les damnés de la terre, y compris quand ils sont à la tête d’immenses fortunes indues comme c’est le cas pour une part importante de caciques du parti qui préside aux destinées de l’Afrique du Sud.
Pour des raisons purement électoralistes, les politiciens sud-africains mettent donc en danger de mort les quelques 4,3 millions de Blancs d’Afrique du Sud. Pire, les Européens et les Américains n’osent pas le dénoncer avec suffisamment de force. Isolés, les fermiers sent quotidiennement assaillis et placés en état de siège par cette politique inspirée du Zimbabwe de Mugabe, qui n’a d’ailleurs jamais porté ses fruits. Ce tournant majeur dans la vie sud-africaine pourrait à terme provoquer un important exode des Blancs à destination de pays amis, tels que l’Australie qui a récemment proposé d’accueillir des réfugiés sud-africains ou l’Argentine. Il est temps de faire la lumière sur ce massacre organisé. La nation arc-en-ciel n’est déjà plus. Place à une nation en noir et blanc. Elon Musk a bien raison de s’y opposer courageusement.
Avec intelligence, l’Alliance Démocratique d’inspiration libérale avait su s’opposer au projet de réforme agraire en 2021. Ce même parti pourrait porter plainte contre Julius Malema mais aussi enregistrer un score important lors des prochaines élections, provoquant peut-être même la chute de l’ANC. « Voici un homme déterminé à déclencher une guerre civile », a accusé John Steenhuisen, chef de file de la formation libérale.
La Nouvelle Alliance est un mouvement qui se revendique comme étant la « principale référence indépendantiste et nationaliste au Québec ». Formée sur le modèle des mouvements nationalistes européens, c’est un travail de longue haleine qui attend cette formation politique pour convaincre de l’utilité d’un nouveau référendum à l’heure où la génération actuelle de Québécois ne semble plus intéressée par l’idée de souveraineté de la Belle Province.
En se rendant en voiture à leur travail le 15 juillet 2023, les habitants de Lennoxville ont eu une drôle de surprise en s’arrêtant à chaque carrefour de cet arrondissement de Sherbrooke. Ils ont constaté que de nombreux autocollants « ARRÊT » avaient été apposés sur les panneaux « STOP » du quartier. De quoi donner du fil à retordre aux employés municipaux qui se sont échinés à les enlever un à un. Derrière cette opération, qui a suscité l’intérêt des médias canadiens, francophones comme anglophones, les militants de Nouvelle Alliance (NA). Un mouvement politique qui se définit lui-même comme la « principale référence indépendantiste et nationaliste au Québec » et qui se considère comme le bouclier de la langue de Voltaire.
Organisés sur un modèle qui n’est pas sans rappeler celui des royalistes de l’Action française (AF), ces souverainistes suscitent déjà la controverse dans cette partie de l’Amérique du Nord. Selon le Canadian Anti-Hate Network (CAHN), c’est en mars 2022 que la Nouvelle Alliance a été portée sur les fonts baptismaux par le jeune François Gervais. Le mouvement serait une émanation d’un autre plus notoirement connu sous le nom de « Front canadien-français » (FCF), un groupe ultra-nationaliste, radical et traditionaliste catholique radical, ayant des liens avec la Fraternité Saint Pie X. Sur ses différents réseaux sociaux, qui comptent un millier de followers, la Nouvelle Alliance exalte l’idée de patriotisme. « Être patriote, c’est refuser le capitalisme mondialisé, fer de lance implicite du néo-libéralisme. C’est également refuser l’extrême gauche apatride, ne voyant tout qu’au travers du prisme matérialiste, confondant dangereusement l’aliénation bourgeoise au [sic] mythe fondateur, la frontière à l’asservissement, les fondements nationaux à un opiumdomestiquant le peuple », peut-on d’ailleurs lire sur la page officielle Facebook de la NA.
À grands renforts de photos montrant ses militants arborant des drapeaux québécois et tee-shirts fleurdelysés, la Nouvelle Alliance plaide pour un grand rassemblement des mouvements indépendantistes « dans la mesure où lesdites forces sont dirigées contre le régime fédéral d’Ottawa et ses entreprises d’asservissement de la Nation », afin d’émerger comme un seul bloc uni. En filigrane de ces revendications politiques et entre deux commémorations historiques (comme l’arrivée de Jacques Cartier au Canada il y a 489 ans), la défense de la langue française, indissociable de l’identité francophone québécoise. « Parler français n’est pas un honneur dû ou acquis. C’est une rébellion face à ce qui nie notre identité, c’est le fruit de la résistance culturelle : ce devoir permanent de chaque Québécois. La patrie se construit d’abord en soi : la langue est la forteresse de l’âme, sans quoi elle ne saurait s’exprimer dans ses traits propres. Faire entendre notre parler français en Amérique, c’est s’acquitter de notre dette envers les ancêtres, c’est renouer avec l’essence de notre peuple. […] Refuser d’adresser la condition québécoise pour ce qu’elle est, soit le combat continuel contre le colonialisme britannique dans toutes les sphères de notre existence populaire, c’est se vautrer dans un confort complice », peut-on lire sur différents post visibles sur leur page Facebook officielle. Des militants qui dénoncent le soutien passif des Québécois au fédéralisme.
La Nouvelle Alliance puise ses idées dans celles de deux défunts leaders nationalistes québécois. Tout comme Charles Maurras pour l’Action française ou Karl Marx pour le Parti communiste, c’est Raymond Barbeau (1930-1992) qui a les faveurs du mouvement. Professeur et écrivain québécois, il a fondé l’Alliance Laurentienne, première organisation à revendiquer l’indépendance du Québec, à la fin des années 1950. Considéré comme trop à droite, favorable au corporatisme, souhaitant la mise en place d’un gouvernement « d’inspiration chrétienne, qui perpétuerait les saines traditions », l’organisation de Barbeau avait fini par être dissoute une décennie plus tard, abandonnée par ses alliés. Il n’est pas le seul car le mouvement affiche ostensiblement une autre admiration pour Lionel Groulx (1878-1967). Prêtre et professeur d’histoire, il a exercé une influence considérable sur la politique au Québec durant presque toute la moitié du XXe siècle. On lui doit même la création de l’actuel drapeau fleurdelysé québécois (« la plus solennelle affirmation du fait français au Canada » expliquera-t-il en 1948). Conférencier et orateur de talent, à son retour de voyage en Europe, il fonde une revue intitulée L’Action française. Le mimétisme avec les royalistes français s’arrêtant à ce titre, ses articles provoquent de virulents débats au Parlement. Véritable penseur de la nation québécoise, Lionel Groulx finira par entrer en conflit avec les jeunes générations qui aspirent à plus d’actions que de discours. « C’est tout naturellement que nous l’érigeons en maître doctrinal, nous inscrivant de ce fait dans la même lignée que beaucoup d’organisations nationalistes et indépendantistes du siècle dernier », affirme la Nouvelle Alliance.
Durant des années, la politique québécoise a été longtemps dominée par le Parti québécois (PQ) qui prônait l’indépendance de la Belle-Province. Boostés par la visite du général de Gaulle en 1967, qui n’hésite pas à crier « Vive le Québec libre ! » au balcon de la marie de la capitale québécoise (voyage qui se révélera comme une véritable catastrophe diplomatique pour le président français quasiment expulsé du Canada après cette bravade, mais transformé en un succès par la propagande gaulliste et qui perdure encore dans l’inconscient des Français), les péquistes vont réussir à imposer par deux fois un référendum sur la souveraineté du Québec. D’abord en 1980 où le « non » sort largement vainqueur (avec 60% contre 40% de « oui »), puis une nouvelle fois en 1995 où le Québec manque de peu de se séparer du reste du Canada (51% de « non » contre 49% de « oui »). Dans la veine du général de Gaulle, le président Jacques Chirac n’hésitera pas à donner son appui aux indépendantistes lors de diverses déclarations qui susciteront les rires narquois du gouvernement canadien de l’époque. Ce second échec est un choc pour les indépendantistes qui vont avoir du mal à reprendre pied après cette défaite. Aujourd’hui, l’idée ne fait plus recette chez les Québécois qui font fi de leur devise : « Je me souviens »…
En 2020, un sondage édité par le Journal du Québec a révélé que les Québécois n’étaient plus que 36% à souhaiter l’indépendance de la plus française des provinces du Canada. Pis, 59% ne croient même plus que cette possibilité puisse arriver dans l’avenir. L’âge des votants est même révélateur d’un conflit de générations. Ceux qui ont connu le dernier combat pour l’indépendance, de 40 ans et au-delà, sont le plus enclin à souhaiter un nouveau référendum. Chez la nouvelle génération, le souverainisme intéresse peu. Ils sont à peine 31% entre 18 et 35 ans à se prononcer en faveur de l’indépendance, alors que celle-ci continue de faire fantasmer leurs cousins français qui ne cessent de refaire l’Histoire sur les réseaux sociaux, imaginant à satiété ce qu’aurait pu être le Canada français si celui-ci était resté dans le giron de la monarchie capétienne. Des chiffres qui restent toujours les mêmes aujourd’hui et qui démontrent que l’idée indépendantiste est en net recul au Québec. Même si les jeunes souverainistes tentent de la repenser afin de la rendre plus parlante à une génération plus sensible aux thèmes abordant l’inclusivité, le wokisme, les droits LGBT ou la lutte contre le réchauffement climatique.
C’est un travail de longue haleine qui attend les militants de la Nouvelle Alliance, qui devront faire leur mue, au-delà de leurs coups d’éclat, afin de percer et de convaincre leur propre génération de l’utilité de leur combat. Face à eux, la puissante machine du CAQ (Coalition avenir Québec) qui préside le Québec depuis 2018 et qui n’entend pas leur faire de la place. Dirigé par le Premier ministre, François Legault, le parti politique réclame seulement que la province obtienne plus de pouvoirs (notamment en matière d’immigration et judiciaire) et conforte son autonomie au sein d’un Canada fédéral, reléguant presque l’idée indépendantiste aux oubliettes de l’histoire canadienne.
La "grande marche des flâneurs", Jermyn Street, Londres, 14/05/2022 George Cracknell Wright/LNP/Shut/SIPA shutterstock40964186_000010
Turnbull and Asser, frabricant de chemises et tailleur pour gentlemen, dont la boutique est sise au coeur des beaux quartiers de Londres, représente aujourd’hui un refus du laisser-aller conformiste de notre époque. Mais c’est aussi un nom qui, par ses clients passés, évoque tout un pan de l’histoire et de la culture britanniques, de Winston Churchill au romancier Evelyn Waugh, de Charlie Chaplin à James Bond.
Dans The Perfect Gentleman (Thames & Hudson, 2021), James Sherwood, le spécialiste de l’élégance britannique, proposait un album somptueusement illustré où étaient reprises les trente maisons londoniennes qui comptent, ces maisons mythiques qui fournissent rois et princes depuis deux ou trois siècles – encore un bel argument en faveur des monarques, les plus constants promoteurs du savoir-faire national. Tabac, fusils, portos, tweeds, chemises : tout l’univers fermé de l’upper class britannique ouvrait un instant ses portes pour révéler ses traditions d’excellence et de raffinement.
Dans son étude de cette vénérable maison, Sherwood montre bien que l’originalité de Turnbull & Asser réside, depuis sa fondation en 1885, dans un savant mélange de classicisme et d’audace – « a peacock amongst pigeons » (un paon parmi des pigeons), pour citer un chroniqueur ancien. En ouvrant leur magasin à proximité immédiate des clubs de St. James’s street et de Pall Mall, à l’ombre du Palais royal, ces chemisiers s’assuraient la clientèle de l’aristocratie et de la gentry, friandes de chemises de chasse, de flanelle infroissable, de sublimes dressing gowns en cachemire (comme celle que porte Sherlock Holmes dans son humble logis) ou de pyjamas de soie (Charlie Chaplin en commandait par dizaines).
Bien sûr, Londres comporte nombre de grands chemisiers, comme Hilditch & Key (également présent à Paris, rue de Rivoli, à deux pas de la merveilleuse librairie Galignani)… mais Turnbull & Asser est unique (ses tarifs aussi).
Il est vrai que la firme, T&A, a eu la chance, provoquée par des générations de gestionnaires avisés, de rapidement devenir le fournisseur attitré du futur Edouard VII, alors Prince de Galles et arbiter elegantiae,monarque absolu du style de son temps – dont l’influence se fait encore sentir chez les hommes de tradition.
T&A a aussi fourni les officiers des armées de terre et de mer en 14-18, avec par exemple leur indestructible Active Service Coat for Trench. Mieux, dès l’apparition du cinéma, T&A habille les plus grandes vedettes, de Charlie Chaplin à David Niven, sans oublier quatre figures de James Bond, de Sean Connery à Daniel Craig. Tailleur officiel de Winston Churchill, T&A crée pour lui le nœud papillon à pois ainsi que le siren suit,une sorte de salopette de velours émeraude ou bordeaux que l’homme politique rendit célèbre pendant la guerre et qu’il portait pendant les jours et les nuits passés au War Office. Au sous-sol du magasin, on peut encore voir un exemplaire, souvent raccommodé à cause des brûlures de cigare.
Acquérir une chemise ou une cravate chez T&A, c’est suivre les pas d’Evelyn Waugh et d’Alec Guinness, de Peter Ustinov et du Duc de Devonshire, mais aussi de Lauren Bacall… et bien sûr de sa majesté Charles III, l’homme le plus élégant de sa génération, et ce depuis son plus jeune âge.
Parmi les nombreuses anecdotes sur la firme et ses clients, celle-ci vaut son pesant de nougat : pendant les neuf ans que dura, tout au long des 60’, le tournage de la célébrissime série The Avengers, Patrick Macnee, plus connu sous le nom de John Steed (James Bond en version pince-sans-rire), fut habillé par T&A. Diana Riggs, sa partenaire, aussi. L’acteur, qui avait été exclu d’Eton pour trafic de revues pornographiques et qui jouait sous amphétamines, ne porta jamais, en neuf ans, deux fois la même cravate, créée par les artisans de T&A.
Si le style vestimentaire a subi un net déclin avec le relâchement et la vulgarité désormais quasi obligatoires (« surtout, ne pas se distinguer »), porter une cravate en accord avec sa chemise et son veston, avec une pochette pour parachever l’ensemble, constitue aujourd’hui un choix, et donc un signe de caractère au milieu des conformistes du laisser-aller, une forme de résistance au règne de la laideur, un exemple de raffinement ou de fantaisie et surtout une marque de respect pour les autres comme pour soi-même.
James Sherwood, Turnbull & Asser. Made in England 130 Years, Editions Turnbull & Asser, 45£
Alors que les Français ont déboulonné la statue de Voltaire et tardent à la remettre sur son socle, les Britanniques lui ont édifié un monument mirifique. La Voltaire Foundation d’Oxford vient d’achever l’édition de son œuvre complète en 205 volumes, sous la direction de l’enthousiasmant Nicholas Cronk.
Après trois longues années d’absence, la statue vandalisée de Voltaire, square Honoré-Champion à Paris, à deux pas de l’Académie française, s’apprête à retrouver son socle, du moins une copie, avant la fonte d’une version en bronze de l’œuvre de Drivier. Tel est désormais le projet défendu par l’association Le Retour de Voltaire qui, fort du soutien de Causeur et d’une pétition rassemblant près de 5 000 signataires, a déjà pu faire sortir le philosophe de sa réserve. Ce n’est pas la première fois que la figure de l’auteur (1694-1778) mobilise les Parisiens et ses admirateurs à travers le monde.
Nicholas Cronk, directeur de la prestigieuse Voltaire Foundation, nous reçoit dans cet îlot francophone au sein de l’université d’Oxford. Il évoque la valse des statues de Voltaire et nous parle du colosse éditorial que constituent ses écrits. Comme il est dit dans Candide, tout est au mieux dans ce monde !
Causeur. Que vous inspire l’affaire de la statue de Voltaire, square Honoré-Champion ?
Nicholas Cronk. Voltaire est le premier auteur auquel on érige une statue de son vivant. C’est sans précédent au XVIIIe siècle. Il a presque 80 ans quand Mme Necker, épouse du ministre de Louis XVI, lance une souscription. Les monarques participent, Frédéric de Prusse, Catherine de Russie. Rousseau verse une petite somme que Voltaire s’attache à lui faire renvoyer. On sollicite Jean-Baptiste Pigalle qui envisage quelque chose de moderne. Il sculpte Voltaire nu ! « De quoi s’est avisé Pigalle de me sculpter en Vénus », écrit Voltaire. La statue est au Louvre. Bien qu’écrivain contestataire, Voltaire a fait carrière dans les institutions de l’Ancien Régime : Comédie-Française et Académie. Sa pièce, Œdipe, premier texte signé Voltaire, est donnée à la Comédie-Française. Il n’a que 24 ans et sera joué au Français toute sa vie. Deux mois avant sa mort, on joue sa tragédie Irène. Il est dans la salle. À la fin de la pièce, on porte son buste sur scène et on le couronne. Voltaire était fier d’être académicien ; remettre sa statue square Honoré-Champion, à côté de l’Académie française, a une certaine logique.
La statue de Drivier n’est pas la plus belle effigie de Voltaire…
C’est Houdon, sculpteur majeur du XVIIIe, qui crée l’image de Voltaire. Son buste était la pièce qui se vendait le mieux dans son atelier. Des copies étaient réalisées par des adjoints. Là, en haut de la bibliothèque, vous voyez un exemplaire signé Houdon, ça vaut une fortune. Je le mets à côté du ventilateur, comme ça personne n’a l’idée de le voler ! On doit aussi à Houdon le Voltaire assis qui se trouve à la Comédie-Française. Il en sera fait plus tard une copie en bronze.
En 1867, le journal Le Siècle lance une souscription pour financer une statue de Voltaire. En un mois, 15 000 donateurs se manifestent – il y en aura au total 200 000. Les dons sont plafonnés, car l’idée est de faire une statue populaire. Les souscripteurs peuvent indiquer leur profession. L’historien Stephen Bird rapporte que le groupe le plus conséquent, de loin, ce sont les ouvriers. C’est un mouvement populaire fantastique ! Cette statue sera fondue sous l’Occupation. Dans l’entre-deux-guerres, il y avait en France trois sculptures en bronze de Voltaire : le Voltaire assis financé par les lecteurs du Siècle, la sculpture de Joseph-Michel Caillé, quai Malaquais (plus majestueuse que celle du square Honoré-Champion) et une troisième à Saint-Claude où Voltaire avait fait campagne pour libérer les serfs du mont Jura. Les trois ont disparu pendant la Seconde Guerre mondiale.
Parmi les représentations de Voltaire, peintures et sculptures, lesquelles évoquent le mieux le personnage ?
Voltaire est peut-être la première célébrité littéraire. Il est connu partout en Europe. Les gravures, les sculptures, tout cela fait partie d’une véritable machine publicitaire. Voltaire contrôle son image. Jean Huber, peintre et silhouettiste, réalise des tableaux qui illustrent le quotidien du patriarche de Ferney. Il peint Voltaire parlant aux paysans, dressant un cheval… mais aussi Le Lever de Voltaire, où on le voit enfilant son pantalon en même temps qu’il dicte un texte à son secrétaire. Huber n’aurait pas pu faire ça sans l’autorisation de Voltaire. Il travaille sous ses ordres ! Certaines de ces images sont gravées, et par ce biais, reproduites à l’infini !
Sacha Guitry a écrit : « Si vous essayez de supprimer Voltaire – ne fût-ce qu’un instant – l’histoire de la France devient inracontable. »
C’est beau, ça ! Il faut rappeler que Voltaire est aussi le premier auteur panthéonisé, en 1791. C’est une grande fête : une procession, le cercueil passe dans les rues, s’arrête devant les théâtres, il y a de la musique, les gens font des déclamations… La Révolution adorait ces fêtes publiques. On fait alors de Voltaire l’intellectuel de la Révolution. Il devient bizarrement un « homme de gauche ». Pourtant Voltaire était monarchiste. Il a chanté la gloire d’Henri IV dans La Henriade, poème épique, et la gloire de Louis XIV dans Le Siècle de Louis XIV, véritable chef-d’œuvre, très original dans sa construction. C’est d’ailleurs lui qui crée l’expression « le siècle de Louis XIV ».
Au XIXe siècle, Voltaire représente l’auteur engagé. Hugo écrivant contre la peine capitale se situe dans sa lignée. Quand Zola défend Dreyfus, on fait référence à l’affaire Calas. Et cela continue dans les années 1960 : il est question d’arrêter Sartre et de Gaulle dit : « On n’arrête pas Voltaire. » Voltaire est le modèle de l’écrivain qui entre dans l’arène politique. Il y a une pièce amusante de Labiche qui s’intitule Brûlons Voltaire ! Ça se passe près d’Avignon, une aristocrate veut vendre sa maison, mais il y a dans sa bibliothèque l’œuvre complète de Voltaire. Peut-on vendre la maison avec Voltaire ou faut-il brûler l’édition ? Fin XIXe, dans la province un peu dévote, le nom de Voltaire est sulfureux.
Adam Smith voit en lui « un génie universel », Baudelaire « un prêcheur pour concierge ». Où est la vérité ?
Voltaire n’est pas un poète au sens où Baudelaire l’entend. Peut-être parce qu’il était dans l’arène publique. Pour Baudelaire, ce n’est plus de l’art pour l’art. En parlant de « génie universel », Adam Smith admire, au XVIIIe siècle, ce Voltaire qui se frotte à tous les genres. Une cinquantaine de pièces de théâtre, tragédies et comédies, des livrets d’opéra mis en musique par Rameau, des contes, des travaux d’historien. Il écrit en vers, en prose. On oublie qu’au XVIIIe siècle on peut s’exprimer sur des choses sérieuses en vers. Il évoque ainsi le tremblement de terre de Lisbonne dans Candide mais avant cela, il écrit sur cette catastrophe un poème traduit dans toutes les langues !
Qui est Theodore Besterman ?
Il est le créateur de la Voltaire Foundation. Il prétendait être né à Bradford, ville industrielle anglaise. En réalité il est né en 1904 à Lódz (Pologne), il était le fils d’un diamantaire juif. Besterman est un autodidacte extrêmement érudit, polyglotte et bibliographe. Il aimait les grands projets. Réunir la correspondance de Voltaire, l’une des plus belles correspondances de la littérature occidentale, en était un. Voltaire a des milliers d’interlocuteurs épistolaires, Frédéric de Prusse, Catherine de Russie, d’Alembert, Condorcet, la marquise du Deffand, la duchesse de Choiseul… C’est un chef-d’œuvre, une écriture fine, spirituelle. Besterman achète « Les Délices », propriété genevoise où habita Voltaire avant de s’établir à Ferney, et y crée l’Institut Voltaire, en 1952. Il se nomme directeur et offre la maison à la ville de Genève, tout en continuant à y vivre. Il vit dans la maison où a été écrit Candide, il dort dans le lit de Voltaire ! En 1965, il publie la correspondance, ouvrage majestueux en 107 volumes, sur très beau papier.
En 1967, deux voltairiens, professeurs de littérature française à Londres, Owen Taylor et William Barber, proposent à Besterman de financer une édition académique de l’œuvre complète de Voltaire. Cela existait pour Diderot, Rousseau, Montesquieu. Mais l’œuvre de Voltaire est si considérable que personne ne l’avait jamais fait. Puis Besterman, rattrapé par des démêlés judiciaires, quitte Genève et installe la Fondation Voltaire en Angleterre, après l’avoir proposée à la Sorbonne qui refuse de l’accueillir !
Besterman en a toujours voulu aux Français d’avoir décliné son offre. Il meurt en 1976, non sans avoir légué la Fondation à l’université d’Oxford, avec une somme d’argent pour poursuivre l’édition de l’œuvre complète. La troisième épouse de Besterman intente un procès à Oxford pour récupérer l’argent, freinant le projet. Il redémarre sous l’égide du premier directeur de la Fondation qui sera suspendu en 1997, après des années chaotiques. Je suis arrivé à ce moment-là. L’édition des œuvres complètes de Voltaire s’est achevée au printemps 2022. Cela aura pris cinquante-cinq ans et la collaboration de spécialistes du monde entier. Nous avons désormais une édition critique de l’ensemble de l’œuvre de Voltaire en 205 volumes.
Le plus surprenant a été la reconstitution des œuvres qui avaient été démantelées pour l’édition complète précédente, dite « édition de Kehl », financée par Beaumarchais et publiée en 1784-1785 sous la direction scientifique de Condorcet. C’est un monument d’édition, mais qui ne répond pas aux normes de l’édition moderne. Par exemple, lorsqu’il y avait des redites entre plusieurs œuvres, ils les coupaient. Il a fallu effectuer un travail d’archéologie, reprendre l’histoire de chacune des 2 000 œuvres à partir de la première version. Une découverte dont je suis fier est Questions sur l’Encyclopédie. C’est un dictionnaire avec des articles sur tous les sujets, sérieux, fantaisistes, bizarres, parfois obscènes. Voltaire le publie entre 1770 et 1772, en sept volumes. C’est un résumé de sa pensée, il y discute aussi politique, justice. Ce best-seller, encore lu sous la Révolution, disparaît dans l’édition de Kehl qui fusionne l’ensemble des œuvres alphabétiques. Nous avons donc reconstitué le livre publié par Voltaire et on découvre un chef-d’œuvre.
Nicholas Cronk. D.R
On peut faire des objections aux éditions savantes, ça coûte cher, ça ne se vend pas à la FNAC, ça n’intéresse pas le grand public… Mais ces Questions sur l’Encyclopédie, je savais que c’était un texte qu’il fallait faire connaître. Pour cela, on a signé avec la collection Bouquins. Ce qui correspond à sept volumes dans notre édition critique entre en un seul volume chez Bouquins ! Autre exemple : à la fin de sa vie, Voltaire a écrit une autobiographie, Commentaire sur la vie de l’auteur de la Henriade. Le texte décrit d’abord Voltaire à la troisième personne. Puis viennent une trentaine de lettres, les « Lettres véritables », présentées comme des pièces justificatives et authentifiées, qui chantent les louanges d’un Voltaire bienveillant, généreux, intelligent, tolérant ! Ça se termine par un poème allégorique sur Louis XVI. Qu’ont fait les éditeurs de Kehl devant ce mélange des genres (prose, lettres, poésie) ? Ils ont démantelé le livre, rangé les lettres dans un volume de correspondances et le poème avec la poésie.
Dans ses Lettres philosophiques, Voltaire rend hommage à l’Angleterre et à ses penseurs. L’Angleterre le lui rend bien aujourd’hui.
C’est exact. Mais les Lettres philosophiques n’existaient pas dans l’édition de Kehl alors que c’est un texte clé ! Les lettres sur Locke, Milton, Newton, etc., étaient éparpillées dans un Dictionnaire philosophique.
Voltaire popularise également le pommier de Newton…
Il entend cette histoire de la nièce de Newton, pendant son séjour en Angleterre. Il la rapporte dans trois de ses livres. Et l’anecdote prend. La pomme qui tombe devient le symbole de la gravitation. C’est typique du génie de Voltaire qui savait transmettre une idée complexe avec une image familière. Il était très vivant. Finalement, je me demande si on ne pourrait pas mettre quelque chose de plus moderne square Honoré-Champion… Peut-être une projection en vidéo d’un texte sur la tolérance, ou d’un passage de Candide ! Comme pour Le Bateau ivre, inscrit sur un mur de la rue Férou. Voltaire était toujours en mouvement. Faut-il le statufier ?