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Avoir plus d’humeurs que de convictions, un drame?

Il est préférable d'avoir peu de convictions indéracinables et beaucoup d'humeurs...


Avoir plus d’humeurs que de convictions, un drame?
Jean-Luc Mélenchon soutient les salariés de Vertbaudet en grève, mai 2023, Tourcoing © FRANCOIS GREUEZ/SIPA

Personne n’avouera avoir peu de convictions. Par une sorte de honte devant ce qui pourrait apparaître comme de la désinvolture, de l’inconséquence ou, pire, du cynisme.


Pourtant, je suis persuadé que les personnalités articulant de manière durable et inaltérable, leur pensée sur quelques idées-forces et certitude fondamentale sont rares. Et elles ne devraient pas se rengorger, comme si cet entêtement et leur constance leur donnaient forcément une supériorité sur tous les autres qui se piquent aussi de réfléchir… Pourquoi toutefois éprouver comme de l’énervement face à un fixisme qui me donne l’impression que, s’il y a de l’intelligence, il n’y a pas de souplesse, s’il y a de l’assurance, il n’y a pas d’écoute, s’il y a des positions inébranlables, il n’y a pas d’envie d’une autre vérité que la leur ? Ce n’est pas seulement qu’ils ne savent pas penser contre eux-mêmes, ces gens qui dans leur délibération intime occultent la part de la réalité ou de l’argumentation qui les contraindrait au moins au doute… Ils sont probablement aussi en désaccord avec cet antidote de l’intolérance, qui consiste à soutenir que chacun a ses raisons. J’ai longtemps cru que c’était une offense pour les tempéraments entiers alors qu’au fond il s’agit d’un premier pas vers la profondeur du débat, la complexité de l’échange…

Non à la parole mécanique

Cette attitude intellectuelle et humaine me semble d’autant plus précieuse qu’elle nous protège contre ce que j’ai de plus en plus en horreur, les postures prévisibles, les paroles mécaniques, les oppositions obligatoires et les réflexes conditionnés. Ils impliquent une sorte d’allégresse à être enfermé dans son camp et de plaisir masochiste à l’idée de ne jamais avoir à en sortir. Je mentirais si je déniais cibler prioritairement les attitudes incandescentes mais pourtant convenues de l’extrême gauche mais à dire vrai, j’ai ressenti récemment une forme de lassitude à l’égard de la famille conservatrice qui a ses porte-paroles, ses publications, ses préjugés, ses répliques toutes faites, son argumentaire imperturbable, toujours fidèle à lui-même.

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Le fait d’avoir à pourfendre – on en a souvent l’opportunité – les outrances et les délires d’une gauche osant tout, dans l’ensemble de ses rôles – par exemple, de Jean-Luc Mélenchon au sociologue Geoffroy de Lagasnerie – ne donne pas la science infuse à l’autre bord, un permis de pertinence et de talentueuse expression à ceux pour qui toute aspiration révolutionnaire est un repoussoir.

Geoffroy de Lagasnerie et Assa Traoré, Paris, 2019 © Edouard Richard / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

J’ai perçu sur le tard à quel point même dans ma patrie de coeur et d’esprit – moins le détail de certaines opinions qu’une conception du monde, de la société et des personnes – il y a de l’eau tiède, des banalités jamais questionnées, des prudences dans le verbe réduisant le fond à presque rien, comme un compagnonnage confortable et paresseux évitant d’avoir à se pencher sur la justesse de ce qu’on dit puisque l’autre, qui est des nôtres, a affirmé la même chose.

L’humeur, face au catéchisme dogmatique

Je ne méconnais pas ce qu’il peut y avoir de dévastateur dans ce refus revendiqué de toute incarcération partisane, dans la méfiance face au culte obstiné de la stabilité intellectuelle et politique, et d’abord d’encourir le grief fondamental de n’être rien de plus qu’une plume au vent, une personnalité sans socle ni densité. Il y a pourtant des exemples illustres qui seraient prêts à justifier cette dépossession de soi-même pour se laisser envahir, au gré de l’actualité et des rapports de force, par des influences diverses, voire contradictoires, entrant comme dans du beurre dans une forteresse délibérément ouverte à toutes les causes politiquement utiles. Cette fatigue qui parfois m’étreint ne me conduit pas à me situer dans la neutralité, entre deux eaux mais au moins à piaffer au sein de ma propre cause, à répudier le catéchisme dogmatique et partisan, à avoir peu de convictions indéracinables mais beaucoup d’humeurs. Moins la construction organisée soigneusement par un esprit et une sensibilité tout armés pour la bataille que les intuitions et les spontanéités d’un caractère s’estimant trop peu pour avoir beaucoup de certitudes, trop pour ne pas être libre. Ce n’est pas un drame pour moi si d’aucuns acceptent de ne pas me laisser seul sur cette pente.

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Magistrat honoraire, président de l'Institut de la parole, chroniqueur à CNews et à Sud Radio.

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