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L’âme d’embruns de Danielle Borla Hurel

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Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Nous sommes chez le peintre Danielle Borla Hurel, dans son bel appartement du centre-ville d’Amiens. Il y a des œuvres (tableaux, sculptures, objets, etc.) dans tous les coins. Ma Sauvageonne en profite ; elle fouille, retourne les toiles, les contemple, les observe. Je la contemple ; je l’observe. Elle m’amuse mais je ne dis rien. A mon tour, je regarde les œuvres ; ce sont celles de Danielle qui m’intéressent. Ses jolis tableaux inspirés par la mer, qu’elle signe du simple nom Hurel, m’émeuvent. Des bleus souvent tendres, ou plus éclatants, ou carrément sombres. Selon la marée de son humeur, peut-être. Elle sort une bouteille de crémant. On discute. Je l’interroge sur sa vie, son œuvre, son parcours. Née en 1944, elle a suivi une formation de secrétaire, métier qu’elle a exercé quelques années avant d’aménager des plateaux. Elle a également été responsable d’une boutique, rue de Seine, à Paris, puis s’est mise à créer des bijoux, « ce de façon naturelle, sans dessins préalables, et de manière autodidacte. Ça a très bien marché », dit-elle. « J’ai commencé à peindre ; c’était il y a une douzaine d’années », continue-t-elle, précisant que son peintre préféré est Nicolas de Staël et qu’elle ne se considère pas comme une artiste mais comme une simple artisane. « Je suis autodidacte. Mon thème de prédilection ? La mer. Je dis toujours que mon âme est faite d’embruns. Comme technique, j’utilise la peinture acrylique sur un support carton ; j’utilise aussi la matière que j’ai sous la main : du sable, des cailloux, du tissu. » 

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La première année, elle n’a cessé d’exposer à raison d’une exposition par mois, un peu partout en Picardie (Amiens, Corbie, Boves, Bertangles, Saint-Fuscien, etc.) mais aussi à Mons, en Belgique, et en Bretagne. « Je ne travaille pas avec des pinceaux mais avec des outils de carreleur. J’utilise de l’argile, du plâtre, tout ce que j’ai sous la main. Ma peinture est contemporaine mais elle part toujours du réel. Je prends souvent des photos. Je m’en inspire, puis je divague. Il y a donc une partie de réel ; une autre, d’imaginaire. » Depuis le 7 janvier et jusqu’au 27 février, elle expose au musée Lombart, à Doullens, dans la Somme (03 22 77 02 55). Elle y présente cinq ou six grandes toiles, et une vingtaine de petites, toutes sur le thème de la mer. Le vernissage aura lieu le samedi 17 janvier, à 11 heures. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Photo: P. Lacoche

Le Maroc, quand la religion devient un instrument géopolitique

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Mohammed VI, « Commandeur des croyants », est à la tête d’un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable.


S’appuyant sur un rapport de référence publié en 2026 par l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) — l’un des think tanks britanniques les plus reconnus sur les enjeux de radicalisation, de soft power et de géopolitique religieuse — cette analyse met en lumière l’originalité et l’efficacité de la diplomatie religieuse marocaine. Intitulé Morocco’s Religious Diplomacy: Soft Power, Sovereignty and the Politics of Faith, ce travail de fond, fondé sur des enquêtes de terrain et des entretiens avec des responsables religieux et politiques, montre comment Rabat a bâti un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable, aujourd’hui sans équivalent dans le monde musulman.

Dans un monde musulman marqué par la fragmentation doctrinale, la concurrence entre autorités religieuses et l’essor de l’islam politique et du salafisme, le Maroc fait figure d’exception stratégique. Le royaume a bâti ce que peu d’États ont su construire : un système religieux national unifié, théologiquement cohérent, institutionnellement discipliné et diplomatiquement exportable. Cette architecture repose sur un pilier unique dans l’islam sunnite contemporain : le roi du Maroc est Amir al-Mu’minin, Commandeur des croyants, détenteur d’une autorité religieuse constitutionnelle, enracinée dans une légitimité historique et généalogique remontant au Prophète.

Cette fonction permet au souverain de jouer un rôle d’arbitre suprême du champ religieux, de fixer les limites de l’orthodoxie et de neutraliser les forces centrifuges qui, ailleurs, produisent chaos doctrinal et radicalisation. Contrairement aux États qui subissent leur islam politique ou leurs prédicateurs, Rabat gouverne le religieux comme un espace stratégique.

Le “quadrilatère marocain” : une théologie de stabilité

Le rapport identifie quatre fondations indissociables de ce modèle : le droit malikite, la théologie acharite, le soufisme sunnite et l’autorité religieuse du monarque. Ce « quadrilatère doctrinal » confère au Maroc un avantage structurel. Le malikisme, par son recours à la coutume (‘urf) et à l’intérêt général (maslaha), offre une grande plasticité juridique. L’acharisme, théologie rationnelle, empêche la dérive littéraliste propre aux salafismes. Le soufisme, profondément enraciné dans les sociétés maghrébines et ouest-africaines, assure une légitimité populaire et une continuité historique. Enfin, l’Amir al-Mu’minin garantit l’unité de commandement et la cohérence interprétative.

Là où d’autres États musulmans doivent composer avec des autorités concurrentes, des oulémas indépendants ou des clercs politisés, le Maroc dispose d’un système intégré où fatwas, formation, prêche et politique publique relèvent d’une même logique.

2003 : la naissance d’un État religieux moderne

Les attentats de Casablanca ont agi comme un électrochoc. Ils ont révélé l’existence d’un champ religieux désorganisé, perméable aux influences salafistes transnationales. La réponse marocaine fut massive et structurelle. Le ministère des Affaires islamiques a été renforcé, le Conseil supérieur des oulémas est devenu l’unique autorité habilitée à émettre des fatwas, la Rabita Mohammedia des oulémas a été chargée de produire et diffuser la doctrine officielle, et les programmes éducatifs ont été réécrits autour de la tolérance, de la cohésion nationale et de la modération.

Dans le même mouvement, le Maroc a professionnalisé le clergé, modernisé la prédication et intégré la dimension de prévention. La création des murshidat, guides religieuses formées par l’État, a permis d’ancrer ce dispositif dans les quartiers, les prisons, les écoles et les associations, notamment auprès des femmes et des jeunes. Le royaume a ainsi construit un écosystème religieux de prévention, bien avant que la plupart des pays musulmans n’intègrent cette dimension.

La diplomatie des imams : l’Afrique comme profondeur stratégique

Cette puissance religieuse n’est pas confinée au territoire national. Elle constitue le cœur de la diplomatie marocaine en Afrique. À travers l’Institut Mohammed VI de formation des imams, Rabat accueille chaque année des centaines d’étudiants venus du Mali, du Sénégal, de Guinée, de Côte d’Ivoire ou du Niger. Ils y reçoivent une formation théologique, pédagogique, civique et culturelle destinée à produire des élites religieuses capables de contrer le djihadisme, de stabiliser leurs sociétés et de diffuser un islam compatible avec l’État.

À cela s’ajoutent la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, les accords bilatéraux religieux, les échanges de savants, les conférences et la diplomatie symbolique du roi. Le Maroc a ainsi bâti un réseau religieux panafricain qui fonctionne comme une infrastructure d’influence aussi puissante que ses investissements économiques.

Cette stratégie est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une continuité culturelle : l’Afrique de l’Ouest est historiquement malikite et soufie. Le Maroc n’y exporte pas une idéologie étrangère, mais réactive un héritage commun en l’adossant à un État moderne.

La religion comme levier de souveraineté

Cette diplomatie spirituelle sert directement les intérêts géopolitiques du royaume, en particulier sur le Sahara occidental. En structurant des réseaux religieux, en formant des imams et en cultivant des alliances spirituelles, Rabat consolide un capital politique qui a contribué à l’isolement du Polisario et au ralliement de nombreux États africains à sa position.

Dans un continent où la légitimité religieuse pèse lourd dans la politique, le Maroc a compris que la foi est un multiplicateur de puissance.

Une singularité mondiale

Ni l’Arabie saoudite, prisonnière de son idéologie wahhabite, ni la Turquie, dominée par un islam nationaliste, ni l’Égypte, limitée à une diplomatie savante, n’ont atteint ce degré d’intégration entre religion, État et diplomatie. Le Maroc a inventé une souveraineté spirituelle : un modèle où la religion est gouvernée, institutionnalisée, modernisée et projetée à l’international.

Dans un monde musulman éclaté, traversé par les radicalismes et la concurrence des puissances religieuses, Rabat s’impose ainsi comme l’un des rares pôles capables de transformer l’islam en facteur d’ordre, de stabilité et de puissance géopolitique durable.

Juif sur le vif

Le président d’Avocats sans frontières écoute encore France Inter. Et une fois encore, ils ont invité un bon juif, c’est-à-dire un juif qui déteste Israël.


C’est une première en direct. Il faut que je me calme, que je passe ma colère à mon lecteur. Qu’il la partage en frère. C’est une manière d’exorciser le présent. Il est 8 h 40 et nous sommes samedi le 20 décembre, encore en 2025. C’est le jour d’Ali Baddou et Marion L’Hour. C’est donc du lourd. Dans mon énervement, j’allais oublier de vous dire que j’étais sur Inter.

Ils viennent d’interroger le dessinateur Art Spiegelman. La L’Hour avait déjà défrayé la chronique quand elle a interviewé un autre célèbre dessinateur juif en la personne de Joann Sfar. C’était en février, les corps des enfants Bibas et de leur mère, suppliciés par le Hamas ou leurs supplétifs, venaient d’être restitués à Israël. Sfar se trouvait sur la place des otages à Tel-Aviv. Et la bécasse avait prononcé cette phrase : « C’est l’armée israélienne qui dit qu’ils ont été étranglés à mains nues. Le Hamas dit qu’ils sont morts dans un bombardement israélien. Je vous répète ce que dit le Hamas. » Sfar avait répliqué, passablement énervé : « Vous répétez ce que vous voulez. On répète un peu trop ce que dit le Hamas. »

Avec Spiegelman, il y avait moins de risques d’engueulade. On est revenu dans la norme du Sévice Public : quand on reçoit un Arabe, il est anti-israélien. Et quand on reçoit un juif il est anti-israélien. Eh bien ce matin, France Inter n’a pas dérogé à la norme. Spiegelman a fait montre d’un antisionisme impeccable. Il était le candidat juif idéal.

Le dessinateur, rendu célèbre par sa bédé sur la Shoah où les juifs sont des souris et les nazis, des rats, a déclaré pour le plus grand plaisir de ses hôtes : « Israël est une expérience ratée. » Ce n’est pas le 7-Octobre qui lui a fait le plus mal, mais le 8, quand l’État hébreu a appliqué à la lettre, l’adage biblique : « Œil pour œil, dent pour dent. » D’après lui, l’État juif a commis, je vous re-cite, « un genociddish ». Elle est pas bonne celle-là ? Le mariage entre le déicide modernisé et la Shoah ringardisée. Il vient d’ailleurs à Paris dans le cadre d’une journée propalestinienne. Mais vous n’avez encore rien entendu.

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À aucun moment, je dis bien à aucun moment, le mot Hamas n’a été prononcé même par Marion L’Hour qui répète habituellement ce qu’il dit. À aucun moment le grand pogrom qui a été le début de tout ou la souffrance juive n’ont été abordés. Exactement dans la même lignée que l’article de Télérama que j’ai sous les yeux et qui reprend très exactement la phraséologie radiophonique. Tout y est passé ce matin et qui résume tout. L’idéologie d’extrême gauche médiatique devenue folle. L’alacrité pathologique à l’écart du camp agressé qui n’a d’égale que l’indulgence absolue à l’égard du bourreau terroriste agresseur.

Avec en prime la contribution de l’antisionisme juif et de la mémoire de la Shoah au juste combat contre l’ État génocidaire diabolique. Un divin renfort.

J’en profite pour vous dire que la veille, à 23 heures, la même radio publique avait repris sa désinformation habituelle en communiquant un bilan de la défense civile de Gaza en cachant qu’il s’agissait du Hamas.

J’ai eu beau obtenir de l’Arcom en 2023 pour Avocats sans frontières une mise en garde sévère demandant à France Inter de bien vouloir désormais sourcer ces informations sur ce conflit, rien n’y fait.

Il est vrai qu’il s’agissait d’un énième avertissement sans frais.

Bon, je vous laisse, un peu soulagé de vous avoir énervés.

Post-scriptum : merci de transmettre ce billet aux bons soins de Monsieur Alloncle Charles, rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, Assemblée nationale.

Ça pourrait lui servir.

Samedi 20 décembre 2025. Neuf heures douze d’un matin bien chagrin.

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Jim Jarmusch: petites et grandes gênes


Le nouveau film du cinéaste américain Jim Jarmusch, Father Mother Sister Brother, se présente sous la forme de trois sketches, qui illustrent l’incommunicabilité profonde entre les parents et les enfants. Dans les deux premières histoires, Jarmusch observe le moment crucial de la rencontre, de la confrontation, devrait-on dire. Les interminables silences gênés laissent parfois la place à un énervement mal contenu, comme lorsque Tom Waits, dans le premier sketch, s’empare d’une hache et, la faisant virevolter devant lui, manque de blesser sa fille. Acte manqué ? Ça y ressemble un peu. Mais Jim Jarmusch fait en sorte de conserver l’ambiguïté des relations entre les personnages, et de ne jamais conclure définitivement. « Où se trouve la vérité ? », pourra se demander le spectateur. Elle est sans cesse remise en question grâce à une ironie fondamentale, qui ne quitte à aucun moment les différentes narrations.

Tom Waits en Diogène moderne

La première partie, dans le New Jersey, avec Tom Waits, donc, en ermite cynique adepte de Diogène, m’a vraiment séduit. Jarmusch y fait preuve d’une grande maîtrise, jusqu’à la chute, rapide et surprenante, qui remet tout en question. Les enfants ont été menés en bateau d’une façon assez amusante par le vieux père. Leur point de vue sur lui se révèle faux. Cette incommunicabilité à couper au couteau annonce un manque de transparence terrible dans les relations filiales, comme si elles étaient basées sur le mensonge. La question pourrait être : les enfants doivent-ils chercher à connaître leurs parents ? Est-ce même possible ? Ici, la réponse est non. Dans cette petite histoire, Jarmusch montre admirablement le renversement entre réalité et fiction. Il arrive à faire percevoir un malaise dans les rapports humains, qui met discrètement en perspective le concept de « modernité ».

Tom Waits (C) Films du Losange

La cérémonie du thé

Dans la partie qui se passe à Dublin, la plus drôle, Charlotte Rampling, mère souveraine, reçoit ses deux filles à prendre le thé, selon un cérémonial rigoureux où aucune erreur de bienséance n’est permise. L’une des deux filles est jouée par l’extraordinaire Cate Blanchett, ici méconnaissable derrière ses grosses lunettes d’écaille. J’ai bien aimé également l’intéressante Vicky Krieps, qui joue sa jeune sœur, fringante mais fauchée. Là aussi, on ressent le fossé des générations, même si les trois femmes s’entendent à merveille. Le problème des deux filles, face à leur mère, est qu’elles n’ont rien à lui dire, sinon des phrases d’une banalité affligeante, comme : « L’eau a un goût d’eau… » Nous sommes transportés dans l’insignifiance des échanges en famille, que seule peut-être l’affection sincère qu’elles se portent les unes les autres sauve de la catastrophe. Jarmusch filme le vide, celui qui règne entre les personnages. Ceux-ci le ressentent comme un fardeau, ou une sorte de mise en sommeil d’eux-mêmes. Manifestement, la mère, pourtant intelligente, est dépassée par les événements. D’ailleurs, elle est romancière (il y est fait allusion comme s’il s’agissait d’un secret), et on imagine sans mal que ses vrais enfants, ce sont ses livres.

Paris filmé comme jamais

Le troisième épisode prend place à Paris. Sur le plan esthétique, c’est le plus beau. Il est l’occasion pour Jarmusch de filmer admirablement les rues de Paris et de rendre, ce faisant, un hommage appuyé à cette ville dont il est certainement amoureux, comme beaucoup, dont moi je dois dire. Il s’agit ici d’un frère et d’une sœur, de nationalité américaine (la fille habite New York). Leurs parents viennent de mourir, apparemment dans un accident d’avion. Ils arrivent dans l’appartement où ils ont vécu, étant enfants. Ils sont jumeaux, et donc existe entre eux deux une rare complicité, pour vous dire, semblable à celle des deux petits héritiers dizygotes de la principauté de Monaco, Jacques et Gabriella. C’est avec leurs parents que le fossé s’était installé. Assis à même le parquet, dans l’appartement vide, ils évoquent leurs père et mère, feuilletant des documents que le frère a retrouvés dans les tiroirs. Leurs géniteurs leur apparaissent désormais sous un jour nouveau, comme des étrangers presque interlopes.

Father Mother Sister Brother, Lion d’or à la Mostra de Venise,est un film qui se laisse voir avec un immense plaisir. Il y a des répliques qui risquent de rester dans les annales, comme : « Ça a été formidable de vous voir ! » Pour moi, c’est toujours un grand moment de retrouver Tom Waits, et son univers si particulier. Charlotte Rampling et Cate Blanchett sont formidables et font des numéros d’anthologie. La première, tout en majesté, brandit la théière en porcelaine comme un trophée royal. Jim Jarmusch fait certes des films made in America, mais dans le cinéma dit « indépendant ». Cela sauve tout. Il y a chez lui une touche de raffinement, peu fréquente dans le Hollywood actuel. Jarmusch filme la lenteur des choses, le manque. Je retrouve chez lui une inspiration japonaise (Ozu ?), un minimalisme zen, auquel je suis sensible, et aussi, sans doute, ce que les Japonais appellent le « wabi-sabi », attitude morale qui consiste à accepter la beauté des choses dans leur imperfection même, à condition qu’elles restent naturelles. Le bol du pèlerin par exemple n’est pas intact, car il a beaucoup voyagé. Il est ébréché en de nombreux endroits. Ainsi de nos vies qui s’abîment inexorablement dans la répétition des jours. Être wabi-sabi, c’est l’accepter avec patience et y trouver une raison de vivre. C’est l’explication toute personnelle que je donnerais, en particulier du sketch avec Tom Waits. Et là, nous plongeons dans l’essentiel, mine de rien.


1h 51. En salle depuis mercredi 7 janvier.

Sur le courant « wabi-sabi », cf. Leonard Koren, Wabi-sabi à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes. Éd. Sully — Le Prunier, 2015. 108 pages

L’écologie sans idéologie

Le beau nouveau film du photographe Vincent Munier est un véritable hymne au retrait, au silence, à l’émerveillement, conditions oubliées pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature…


Dans une époque saturée de bruit, d’affolement, gavée de gadgets technologiques qui nous coupent de la présence au monde, Le Chant des forêts de Vincent Munier prend le parti inverse. Plus qu’un documentaire naturaliste, le film propose une pédagogie du regard et du silence pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature.

Dévoilement

La brume enveloppe encore la forêt. Puis, lentement, à mesure qu’elle s’élève, elle dévoile l’étendue du manteau bleuté des chênes et des sapins. Tout apparaît progressivement, dans un mouvement de retrait plutôt que d’exposition. La forêt ne s’impose pas: elle se révèle. C’est là, sans doute, que réside la vérité du Chant des forêts. Tout y est affaire de dévoilement.

Après La Panthère des neiges (2021), le photographe et cinéaste Vincent Munier, qui se définit lui-même comme un guetteur de lune, signe un nouveau documentaire naturaliste d’une grande beauté. Il y convie son père Michel, grand observateur de la nature qui l’a formé, ainsi que son fils Simon, âgé de douze ans. Ensemble, ils partent sur les traces du grand tétras, gallinacé forestier au plumage noir, autrefois familier de nos montagnes et aujourd’hui menacé.

Une grande partie du film se déroule au cœur des forêts vosgiennes, avant une expédition dans le grand froid du nord scandinave.

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Mais cette quête est aussi une histoire de révélations successives. Le père découvre sa vocation le jour où, enfant, il voit pour la première fois un chevreuil. Le grand-père, avant lui, est marqué à jamais par la rencontre fondatrice avec le grand tétras. Le fils, lui, traverse un rite initiatique, celui de l’apprentissage de l’observation, de la patience et de l’émerveillement.

La nature à hauteur d’enfant

Le documentaire nous place d’ailleurs à sa hauteur. Comme lui, le spectateur apprend à se tenir en retrait, presque invisible, à écouter pour mieux regarder et laisser surgir l’inattendu. Le regard doit s’ajuster lentement, comme lorsque les bois d’un cerf se confondent d’abord avec les branches, avant que la silhouette de l’animal n’émerge enfin du paysage.

Parmi ces présences discrètes, la chouette de Tengmalm apparaît à la nuit tombée. Comme la chouette de Minerve, elle ne se révèle que dans l’obscurité. Gardienne silencieuse, elle rappelle que la sagesse naît lorsque le brouhaha se tait.

Lorsque la neige tombe, éclairée par la lune, elle glisse sur les arbres comme une poussière d’or. Les sapins deviennent alors de véritables cathédrales d’épines, architectures quasi immobiles, magnifiées par une lumière vaporeuse et diffuse.

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A la nuit tombée , à la lumière des bougies dans la cabane, les visages surgissent de l’ombre, comme dans les tableaux de Georges de La Tour. Autour du poêle, les récits d’apparitions presque miraculeuses, d’un cerf, d’un grand tétras, passent du grand-père au petit-fils. Non comme des exploits, mais comme une leçon de patience : savoir demeurer immobile, tapi dans les branches d’un sapin, accepter de ne rien voir tout de suite et attendre.

Cette transmission humaine trouve son pendant dans la forêt elle-même. Un arbre mort, allongé sur le sol, continue pourtant de nourrir le vivant. De la mousse, des feuillus, de jeunes sapins ont planté leurs racines dans son tronc ancien. La forêt enseigne ainsi la continuité, la cohabitation, la transmission silencieuse du vivant par-delà la mort.

© Vincent Munier

La forêt, ici, n’est pas un décor : elle est un lieu formateur et habitable. Contrairement à la mer, elle offre des refuges et des ressources. On peut s’y abriter, y construire une cabane, y survivre. La mer, elle, expose l’homme à un dénuement radical ; la forêt, même lorsqu’on s’y perd, laisse une chance. Descartes le notait déjà dans son Discours de la méthode : dans la forêt, pour retrouver son chemin, il suffit d’aller droit devant soi. Une issue existe.

Le Chant des forêts rappelle, sans militantisme, une évidence oubliée : l’écologie n’est pas une idéologie qui corrige et enlaidit le monde à coups de normes punitives et de gadgets technologiques, mais l’art de le conserver. Car on ne protège que ce que l’on a appris à regarder et à aimer. Et regarder suppose le silence, cette disponibilité intérieure dont la forêt demeure peut-être l’un des derniers refuges.

1h33

Le Chant des forêts

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Au pays du surréalisme, les « Magritte » deviennent les « René du cinéma » sur fond de  polémiques à répétition

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Oui : surréaliste !


Il existe au pays du surréalisme une grand-messe annuelle du cinéma qu’absolument personne en réalité ne regarde, dont les primés sont presque gênés d’apparaître au palmarès et qui finissent toujours par susciter la polémique. Pendant quinze années, cette cérémonie pompeuse fut appelée les « Magritte du Cinéma », mais, las de voir le célèbre peintre couvert de honte, ses ayants droit ont décidé de retirer leur soutien. L’événement s’appellera donc désormais les « René du cinéma ». Ou même les « René.e » comme laisse supposer le « e » final, subrepticement redoublé sur le logo. Défense de rire.

Ceci n’est pas une pipe

Et si l’on ne rigole pas, c’est que la raison, largement tue par les médias, réside dans les propos qui y sont tenus, chaque année moins drôles et plus politiques, parvenant  presque à rendre élégante et légère une cérémonie des César présidée par Marina Foïs, hystérisée par une Corinne Masiero dénudée et interrompue par un coup de gueule néo-féministe d’Adèle Haenel – sans même une tirade inspirée de l’immense Fanny Ardant pour relever le niveau. Tout comme ceci n’était pas une pipe pour René Magritte, ceci n’était plus une cérémonie consacrée au cinéma, mais un meeting politique.

La politisation à gauche toute avait atteint, en 2025, son paroxysme. Une ô combien courageuse artiste dénonça alors « la montée de l’extrême droite partout dans le monde, entraînant un recul alarmant des droits humains, car aujourd’hui, ce sont les droits des femmes, des personnes queer, des personnes trans, des personnes racisées, ainsi que les droits des exilés qui sont bel et bien mis en péril ». Un autre acteur appela à  “déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes et homophobes.” Le président du parti libéral belge, sorte de Sarkozy du plat pays – sans la carrière littéraire de ce dernier – fut pris pour cible. A l’époque, à peine 15.000 téléspectateurs avaient regardé cet entre-soi, évidemment généreusement financé par le contribuable.

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La guerre battait alors son plein à Gaza, occasion rêvée pour les apprentis résistants de déverser leur haine contre Israël et son Premier ministre. Plus gênante que jamais, de l’aveu même de ceux qui d’ordinaire la soutiennent, Charline Vanhoenacker, dans ses habits de maîtresse de cérémonie, annonça la nomination de Benyamin Netanyahou dans la catégorie du meilleur décor « pour la bande de Gaza », le tout accompagné de quelques sifflets du public, à défaut de rires. Mais pas de quoi décontenancer l’humoriste, heureuse de cibler également Donald Trump : « Au cinéma, faire peur, ça s’appelle un film d’horreur. En politique, faire peur, ça s’appelle le programme de l’extrême droite ». Troquant une casquette MAGA rouge par une bleue, elle conclut : « Magritte du Cinéma Great Again ». Un an plus tard, on rit encore aux éclats.

Fini de rire

Les « Magritte » comme on les appelait en Belgique avaient déjà connu leur palanquée de polémiques. Le célèbre critique de cinéma Hugues Dayez avait ainsi été poursuivi en 2017 par le Conseil des femmes francophones de Belgique après avoir crié un malséant « A poil ! » à la maîtresse de cérémonie. Après plusieurs années de procédures, la justice déclara irrecevables les poursuites contre le malotru. En 2020, des professionnels du cinéma s’étaient élevés contre une cérémonie « lamentable » ; parmi ceux-ci Joachim Lafosse avait déclaré que « l’art belge vaut mieux que ça ».

Et il a raison car tout ceci ne devrait pas faire oublier la richesse du cinéma belge, mélange de surréalisme, de poésie et d’humour, avec souvent une dimension sociale. Il a toujours été porté par des acteurs de talent, comme Cécile de France, excellente dans différents registres (L’auberge espagnoleMademoiselle de JoncquièresQuand j’étais chanteur…), Matthias Schoenaerts (BullheadDe rouille et d’os…) ou la regrettée Emilie Dequenne qui se fit connaître dans Rosetta. Et pour terminer, deux ou trois films à voir ou à revoir : C’est arrivé près de chez vous, marquant les débuts de Benoît Poelvoorde, Toto le Héros de Jaco Vandormael et bien sûr, pour rire et comprendre la belgitude, Dikkenek avec François Damiens.

«Éli, Éli, lama sabachthani?»

Si nous pouvons envier la liberté d’expression des Américains, on n’est pas mécontent de ne pas voir nos édiles devoir prêter serment sur des textes religieux…


Les serments, comme les personnes, perdent leur force en vieillissant.
Marcel Pagnol.

Oaths are but words, and words but wind. (En v.o.)
Les serments sont des mots, et les mots ne sont que du vent. (En v.f.)
Samuel Butler.


On l’a vu, le droit américain est on ne peut plus voltairien sur le plan de la liberté d’expression. Pas d’Arcom, pas de liberticides et inutiles lois anti négationnistes, ou réprimant les incitations à la haine, etc.

Mais quid de la laïcité, en principe protégée également par le premier amendement de la Constitution? Le tableau est ici plus sombre, et les pères fondateurs, héritiers des Lumières françaises, souvent libres penseurs, à la rigueur vaguement déistes, se sentiraient trahis par la gangrène cléricale qui attaque les institutions civiles depuis les dernières décennies. Par l’arrêt Zorach v. Clauson (1952), la Cour suprême enseigne, sans rire, que les institutions nationales « présupposent un être suprême ». Le patriotique serment d’allégeance au drapeau des États-Unis (« Pledge of Allegiance » en v.o.) que doivent réciter presque tous les écoliers américains rassemblés dans la cour le matin devint loi en 1942, mais les mots « sous l’autorité de Dieu » (« under God », en v.o.) y furent ajoutés en 1954. Dans la foulée de l’adoption de la devise « Nous avons foi en Dieu » (« In God we trust », en v.o.) par le congrès en 1956, on ne compte plus les locaux institutionnels fédéraux et d’État (parlements, écoles publiques et même juridictions judiciaires) où trône cette devise. Sans oublier la monnaie.

Et la haute juridiction déclare, toujours sans rire, que ces lois ne font pas des athées/agnostiques des citoyens de seconde zone.

Comme quoi la pensée rationnelle n’aboutit pas toujours linéairement à la mise à l’écart de superstitions et mythes ancestraux. Les Etats-Unis sont la preuve que l’on peut même revenir en arrière. Le phénomène a pris son essor avec Ronald Reagan, dont l’indifférence religieuse ne l’empêchait nullement de racoler les évangélistes et il s’est aggravé avec le mouvement MAGA, nourri par les fondamentalistes rednecks consanguins, qui a aussi produit des juges inféodés aux clercs en matière d’avortement.

En ce qui concerne les élus et les personnes nommées à de hautes fonctions publiques/politiques, signalons un phénomène bien américain : les cérémoniaux d’investiture, comportant la prestation de serment. Cela est impensable en France, car il tombe sous le sens que les intéressés doivent tout simplement respecter les obligations que leur impose la loi dans l’exercice de leurs fonctions. Rien de plus, rien de moins. Mais, en Amérique, il faut réciter une formule qui est directement inspirée de celle qui est consacrée par la section 1 de l’article II de la Constitution pour le président-élu.

Le 1er janvier dernier, à 00h01, le nouveau maire de New York, féru de symboles, a choisi pour cadre de son assermentation une station de métro désaffectée, « Old City », aux voûtes élégantes et verrières colorées datant de 1904, lors d’une cérémonie « privée » (mais qu’on peut voir sur les réseaux sociaux!). Fort bien. Mais, surprise, ce n’était que l’acte I. L’après-midi même, rebelote, acte II : une autre cérémonie devant la mairie, devant plusieurs milliers de personnes, et à nouveau avec prestation de serment.

Autre importante première : il a prêté serment sur le Qu’ran (lequel, incidemment, interdit aux femmes de plus de 9 ans d’épouser un roumi, et prescrit la peine de mort pour les apostats). Pardon, 2 Qu’rans. Encore pardon, 2×2 Qu’rans au final, choisis en fonction de leur histoire et de leur symbolisme.

(Incidemment, vu la dimension liturgique de l’événement, on comprend d’autant plus mal cette répétition : peut-on imaginer l’utilité d’un 2e baptême ou d’une 2e circoncision?).

D’aucuns y verront favorablement un reflet de la diversité accrue de la société américaine. Par contre, certains conservateurs dénoncent une invasion, faisant ainsi écho à l’horreur qu’inspirèrent, au XIXe siècle, les hordes de papistes irlandais, canadiens-français et italiens, sans oublier les juifs, incompatibles avec l’idéal américain protestant.

Les deux serments furent administrés comme suit (en v.f.) :

« Je, Zohran Kwame Mamdani, jure solennellement que je préserverai la Constitution des États-Unis, la Constitution de l’État de New York, et la Charte de la ville de New York, et que j’exécuterai loyalement la charge de maire de la ville de New York du mieux de mes capacités. [Jusque-là, tout va bien, mais…] Que Dieu me vienne en aide ».

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Chaque fois, il fut ainsi conclu respectivement par Laetitia James, procureure générale de New York, et par Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont : « Félicitations, M. le maire », émulant ainsi la pratique des juges en chef de la Cour suprême américaine. Le message porté est clair : si la dernière phrase n’est pas prononcée, il n’y a pas intronisation; l’entrée en fonction est conditionnée par une supplique adressée au Créateur du ciel et de la terre. Puisqu’elle a été dictée par Mme James et M. Sanders, elle apparaît plus qu’obligatoire : sacramentelle. Ce que la loi civile exclut pourtant formellement.

M. le maire est ainsi resté captif d’une déplorable tradition, qui s’est cristallisée insidieusement au fil des décennies, en dépit des prescriptions légales, qui n’imposent aucun rite religieux talismanique. Mais puisque cette prestation de serment est inscrite dans la loi, elle est là pour rester. Pas d’influence française à espérer de côté-là.

Pour autant, même dans ces paramètres légaux, le nouveau maire disposait d’une marge de manœuvre, mais il a raté une occasion en or de passer à l’Histoire de manière encore plus consensuelle. Tout d’abord, au lieu de singer ses prédécesseurs, il eût pu s’abstenir d’exhiber ses quatre grimoires censés consigner des révélations divines. Encore que s’il tenait vraiment à s’appuyer sur des bases scripturales, il eût pu s’inspirer de l’exemple du président John Quincy Adams, qui, en 1825, prêta serment, non pas sur la Bible, mais sur… la Constitution américaine! Tout simplement. Vu les éléments constitutifs de son engagement, M. Mamdani eût donc pu empiler les trois vénérables et pertinents documents séculiers encadrant la vie publique : la Constitution de son pays, celle de son État, et la Charte de sa ville et y poser sa main droite.

Et surtout, il était impératif d’omettre la dernière phrase.

Son serment eût alors revêtu une signification purement laïque et citoyenne (on peut « jurer » sans qu’il y ait connotation religieuse) dans lequel eussent pu se reconnaître tous les New Yorkais de toutes croyances et de non croyances. Bien entendu, chaque élu demeure entièrement libre d’attribuer toute lumière perçue en son for intérieur à une secourable intervention divine, sans qu’il ait besoin de faire étalage de ses croyances surnaturelles. Qu’importe aux administrés que leur élu croit, ou feint de croire qu’un (in)certain Yehochoua a marché sur les eaux, qu’un marchand de chameau a chevauché nuitamment son bouraq.

Dommage que, comme ses prédécesseurs judéo-chrétiens, M. Mamdani n’a pas compris qu’il n’y a rien de plus œcuménique, rien de plus humaniste, rien de plus universel, que la laïcité.

Alors, pourquoi pas le Kama-Sutra?

Même en philosophie, on peine désormais à débattre

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La discipline de l’esprit critique et de l’argumentation dérive vers un cléricalisme dogmatique sous l’autorité de jeunes professeurs et chercheurs gonflés de leurs certitudes wokes.


Plus personne n’ignore que la vie politique tend partout à se polariser, c’est-à-dire à voir s’affronter deux camps se désignant mutuellement comme adversaires, voire comme ennemis. Si l’on s’intéresse à la vie universitaire, on sait aussi que les sciences humaines et les sciences de la nature ne sont pas épargnées par ce phénomène de polarisation politique. Les enjeux idéologiques sont partout présents dans les programmes de recherche, les recrutements, les financements et les enseignements.

Mais qu’en est-il de la philosophie, qui a pour vocation, prétention et réputation de se tenir à l’écart de l’esprit partisan, des biais idéologiques, des idées reçues, des préjugés, bref, de tout ce qui entrave la recherche du vrai ? Qu’est-ce que philosopher, sinon faire l’effort de gouverner ses idées en prenant pour guide la raison, l’expérience, la réflexion et autres outils de l’intelligence censés écarter les certitudes toutes faites ? En matière d’esprit critique, les philosophes voudraient être des champions.

La réalité est moins glorieuse. Année après année, les descendants de Socrate (voulant débattre avec tout le monde) et de Descartes (pratiquant un « doute radical ») deviennent de méconnaissables idéologues dogmatiques gonflés de certitudes a priori. Le champ des idées discutables se réduit comme peau de chagrin.

Restriction du domaine de la lutte

Quand j’étais élève en classe de Terminale, dans les années 1990, un sujet classique était : « Toutes les cultures se valent-elles ? ». Les correcteurs du Baccalauréat, qui n’attendaient pas de réponse en particulier, s’attachaient surtout à considérer la force des arguments et à attendre des candidats qu’ils interrogent leurs critères d’évaluation. Aujourd’hui, la simple possibilité qu’on puisse conclure à la hiérarchie des cultures est exclue. On ne consent à réfléchir au sujet qu’avec l’assurance de parvenir à la bonne conclusion (belle méthode de travail…). Dans une société de plus en plus multiculturelle il n’y a que deux réponses possibles : « Oui, toutes les cultures se valent » et « Non, la culture occidentale est pire que les autres, étant donnés les problèmes qu’elle a occasionnés – impérialisme, colonialisme, esclavage, bombe atomique et ravages environnementaux ».

D’autres sujets sortent tendanciellement de la discussion (des salles de classe, des amphis universitaires, des soutenances de Thèse ou des revues spécialisées). Par exemple, il est impossible (allez, soyons modérés : il est difficile) de se demander si les institutions et les comportements humains ont des origines naturelles. La réponse est fournie a priori : tout est culturel. Le recours à « la nature » n’est acceptable que dans la mesure où il permet l’émancipation (des minorités ou des femmes) et la « lutte contre les discriminations ». D’une façon générale, il vaut mieux ne pas parler de nature, de gènes ni d’hérédité.

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Je rapportais une banalité scientifique, l’autre jour, devant des étudiants : la question n’est pas de savoir si tout est nature ou culture, mais quel taux d’héritabilité explique la variance d’un trait quelconque au sein d’une population donnée (taille corporelle, réussite scolaire,  hétérosexualité, amour du chocolat ou n’importe quel trait psycho-comportemental). Cette part, disais-je pour simplifier, varie de 1% à 99%. J’ai vu les visages se décomposer. Envisager ainsi le problème mettait tout le monde mal à l’aise. Les étudiants, qui sentaient que le terrain était politiquement dangereux, semblaient paniquer intérieurement. Une jeune femme, très affectée à l’idée que la réussite scolaire puisse avoir rapport à l’hérédité (même à hauteur d’1%), s’exclama que ce genre de recherche devrait être interdit. Les autres approuvaient. Tant pis pour la science, la connaissance et finalement la vérité. La sécurité émotionnelle s’était imposée contre ces beaux idéaux.

La philosophie politique est avant tout une philosophie politisée

Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une « idée de droite » (autorité, ordre, hiérarchie, identité, tradition) est considéré sur l’agora philosophique comme une alimentation intellectuelle avariée. Sauf si on trouve un moyen d’embaucher ces idées au service de la bonne cause (les minorités et les victimes, qui ont, elles, droit à leurs identités et traditions).

La réflexion sur la justice est de plus en plus encadrée par l’idée et l’impératif de « justice sociale ». Enseignants et étudiants identifient spontanément « justice » et « égalité ». Pour la forme, les dissertateurs veulent bien envisager l’hypothèse qu’il existe des inégalités justes (la hiérarchie qui émane des concours de recrutement) et des égalités injustes (comme celles qui ne tiennent aucun compte des talents ni des mérites), mais à condition qu’ils retombent sur leurs pattes ensuite.

Quand un enseignant traite de notions telles que « le travail » et « la technique », il admet provisoirement que le premier est libératoire et la seconde une économie de moyens, mais c’est pour mieux montrer in fine que le salariat est une aliénation et la modernité technologique une calamité. La méthode dissertative devient une façon subtile d’emprunter un boulevard à sens unique. Le message (implicite ou explicite) d’un nombre croissant de professeurs du Secondaire est que la société est un dispositif mal construit (ou construit pour opprimer) et qu’il faut le reconstruire sur de meilleures bases. En premier lieu, abolir le capitalisme et le patriarcat.

Détérioration récente du climat intellectuel

Ces certitudes indiscutables ont surtout leur siège dans le cerveau des jeunes enseignants et chercheurs. Les boomers marxistes et post-structuralistes sont doublés sur leur gauche par une nouvelle garde, qui combine marxisme et wokisme à la sauce féministe et écologiste. Il existe dans cette mouvance d’authentiques penseurs ouverts à l’argumentation honnête, mais ils sont plus discrets que les autres.

Il n’existe pas de statistiques fiables sur le taux d’intolérance parmi les philosophes, car les plus intolérants d’entre eux prônent tous azimuts la « tolérance », la « différence », la « diversité » et l’« inclusion ». La « culture de l’annulation » avance masquée en philosophie, tant cette méthode de résolution des conflits est contraire à l’esprit originaire de la discipline. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude est que les intimidations se multiplient et le climat intellectuel se détériore.

La revue Le Débat a cessé de paraître en 2020 notamment parce que les débats sont devenus des batailles[1]. Un colloque a été organisé en Sorbonne sous l’égide du Collège de philosophie[2] comme une contre-offensive au sein d’une guerre entre deux armées d’intellectuels (dans lesquelles les philosophes ont une large place). En dirigeant un numéro de revue thématique « Masculin / Féminin »[3], j’ai pu constater qu’il était impossible d’aborder la question du sexe et du genre sans voir voler des flèches empoisonnées.

Le principal carburant de ces joutes est que chaque clan s’estime acculé par l’autre et donc légitime à contre-attaquer violemment. Sans faire un décompte précis des forces en présence, je crois pouvoir affirmer sans peine que le contingent des « éveillés » intersectionnistes s’est considérablement renforcé ces dernières années. Comme ceux-ci s’imaginent pourtant être les victimes persécutées du capitalisme patriarcal, ils s’autorisent à endoctriner leur auditoire et ostraciser leurs adversaires sans vergogne.

Intolérance, censure et irritabilité infantile

La question n’est pas de savoir si les idées de nos fonctionnaires révolutionnaires sont pertinentes ou stériles, mais seulement si elles peuvent supporter la contradiction au sein des institutions d’enseignement et de recherche. La vraie opposition n’est pas entre les idées de droite et celles de gauche, mais entre ceux qui acceptent le débat et les autres. Autrement dit, le vrai clivage ne sépare pas deux positionnements philosophico-politiques, mais des tolérants pluralistes et des censeurs. D’un côté, ceux qui sont capables d’être en désaccord sans s’offusquer, et de l’autre ceux qui, tyrannisés par leur émotivité sur les « sujets sensibles », mettent partout des bornes à la libre pensée.

Dans cette atmosphère de sensiblerie infantile, philosopher devient l’art de marcher sur des œufs. Violence accusatoire, ostracisme, insultes et censure, tels sont les procédés en vogue aujourd’hui dans la discipline de Voltaire.

La philosophie redevenue religieuse

La philosophie européenne, qui est sortie de la théologie à partir du XIe siècle, est en train d’y replonger. Le wokisme ressemble à une nouvelle orthodoxie dogmatique. En questionner les principes, c’est risquer l’excommunication. Quant aux hérétiques, ils sont mis à l’index (les postes universitaires et les rattachements au CNRS ne seront pas pour eux). Mais la nouvelle Inquisition n’a pas le mérite de l’ancienne, qui était claire et franche. Elle est désormais insidieuse, sournoise et maquillée. Elle agit par des méthodes de cooptation, de diffusion de ragots et de gestion des réputations. Vous êtes sur un bûcher dont vous ne sentez pas les flammes et devant un tribunal auquel vous ne pouvez vous adresser pour plaider votre cause.

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Les théologiens-philosophes ont leurs Saints et leurs Bibles : Marx, Beauvoir, Foucault, Butler, etc. D’une façon générale, l’enseignement de la philosophie (surtout en France et depuis longtemps) fait la part belle au commentarisme des « grands auteurs ». Les exégètes se sont donné un canon et des autorités sacrées. Il s’agit de les étudier servilement jusqu’au Doctorat et au-delà. Les cours dispensés ressemblent à du catéchisme, car il s’agit soit d’enseigner les doctrines des grands maîtres, soit de faire penser les élèves et les étudiants correctement – c’est-à-dire de les armer intellectuellement en vue de la révolution (prolétarienne, féministe, écologiste ou décolonialiste). Les lycées et les universités sont pleins de petits prêtres déguisés en Socrate.

Une si douce inquisition

Les plus modérés se contentent d’un prêchi-prêcha victimolâtre post-chrétien. Dans sa version la plus soft, la religiosité des philosophes contemporains se fait moralo-humanitaire : il s’agit de promouvoir « le soin », « l’hospitalité », « la reconnaissance », « la protection » et « l’inclusion ».  Ces sympathiques thématiques ne sont pas davantage favorables aux débats d’idées, car on ne peut s’opposer à cette pensée mielleuse sans passer pour un « haineux », un « raciste », un « viriliste » ou un « belliciste ». Que pouvez-vous rétorquer à quelqu’un qui prétend soigner le monde et les malheureux, protéger la nature et les victimes ? Vous passerez immanquablement pour un élément nuisible – on ne discutera pas avec vous et on vous censurera (pour la bonne cause de l’inclusion).

Entre pseudo-science et moralisme

En somme, il ne faut pas compter sur la philosophie contemporaine pour protéger la liberté d’expression. La situation est même pire en philosophie qu’ailleurs. Dans les sciences, on peut s’appuyer sur des données, des statistiques, des formalismes et des expérimentations. Ce bouclier est souple, car tout est à interpréter et aucune vérité ne sort d’un tube à essais comme le lapin d’un chapeau de magicien ; mais enfin, ces procédures de décentrement aident à plaider une cause non politiquement correcte.

En art et en littérature, on peut avancer des idées transgressives en se couvrant derrière l’esthétique ou le romanesque. Dans l’espace politique, les luttes idéologiques sont rudes, mais au moins elles sont explicites. Tandis qu’en philosophie, un curieux mélange de pseudo-science et de morale empêche la confrontation des arguments et entrave la liberté intellectuelle.

Ceux qui se sentent visés par cet article y verrons une énième attaque de « la droite » à leur endroit. Contre-sens : vous n’êtes pas du tout une cible – ni vous, ni vos idées. Je défendrai votre propre liberté de pensée quand elle sera menacée par les mécanismes que vous mettez en œuvre et qui finiront par se retourner contre nous tous. Je ne veux pas vous annuler ou vous faire taire, mais simplement n’être pas étouffé par votre conception très singulière de la « tolérance ».


[1] C’est l’une des raisons avancées par le philosophe Marcel Gauchet (qui en était le rédacteur en chef) dans divers entretiens, notamment celui accordé au Nouvel Obs.

[2] « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », les 7 et 8 janvier 2022.

[3] Le Philosophoire, 56, 2021.

🎙️ Podcast: Iran, la fin (enfin) du régime des mollahs?

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Avec Didier Idjadi, intellectuel franco-iranien, et Jeremy Stubbs.


Nous savons que, en Iran, des manifestations anti-régime se multiplient à travers le territoire et se poursuivront cette nuit et au cours des jours à venir. Qu’est ce qui est en train de se passer au juste ? Didier Idjadi, sociologue, universitaire, intellectuel franco-iranien, réfugié politique, nous donne son analyse d’expert.

Il y a déjà eu des mouvements de contestation contre le régime des mollahs. Qu’est-ce qui est différent cette fois? Nous savons que la révolte couve depuis longtemps chez beaucoup de femmes et de jeunes qui acceptent très mal le joug du régime islamique totalitaire. Aujourd’hui, une partie des bazaris, cette classe qui est au coeur de l’activité économique en Iran et qui était jusqu’ici favorable à l’ordre établi, a rejoint le mouvement politique qui défie le pouvoir en place. Car la crise politique se double – et se trouve aggravée par – une crise économique. Le système à la fois étatique et corrompu est arrivé à un tel point d’épuisement que le nombre des insatisfaits du régime se multiplie dans ce pays de plus de 87 millions d’habitants.

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Les trois piliers institutionnels du régime – le Corps des gardiens de la révolution islamique, le Bassidj ou police paramilitaire, et l’armée – commencent à donner des signes de faiblesse. Les pays étrangers qui soutiennent le régime – la Chine (uniquement intéressée par des questions commerciales), la Russie (incapable d’intervenir directement), la Corée du Nord, et Cuba – sont détestés par le peuple iranien. Deux autres alliés, MM. Assad et Maduro, ne sont plus au pouvoir. Deux puissances encouragent la révolte, les Etats-Unis et Israël, représentés par le régime comme le Grand Satan et le Petit Satan. Bien que les manifestants iraniens ne soient pas favorables à une ingérence étrangère dans leur pays, les menaces de Donald Trump en cas d’actes de violence par les autorités sont appréciées, et le peuple ne partage pas la haine d’Israël que les mollahs veulent lui imposer.

En cas de chute du régime, qui est-ce qui pourrait remplir le vide qu’il laisserait? Il y a des opposants internes en Iran, mais ils ont été brutalement réprimés par le pouvoir. Beaucoup languissent actuellement en prison et, d’une manière générale, l’opposition n’est pas du tout organisée. Il y a des groupes à l’étranger qui sont organisés, mais on en dénombre pas moins d’une cinquantaine et ils ne sont pas unis. Pourtant, une dynamique se dessine pour former une coalition. Quelqu’un qui pourrait jouer un rôle dans une transition vers un régime plus démocratique est le descendant du dernier Chah d’Iran, le prince Reza Pahlavi.

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Si la révolution aboutit cette fois, elle fera la joie du peuple iranien et sera accueillie très favorablement par les gouvernements occidentaux. Seuls les mollahs seront déconfits, ainsi que nos propres islamo-gauchistes.

A suivre !

Démission piège à cons !

Mélenchon, Fillon ou Philippe appellent le président Macron à quitter le pouvoir. Lors de ses vœux, ce dernier a assuré qu’il exercerait ses fonctions «jusqu’à la dernière seconde».


Notre plume n’a jamais été macroniste ainsi que ces colonnes en attestent. Le second mandat du huitième président de la Vème République se déroule bien plus difficilement que le premier, et les problèmes s’accumulent. La majorité hybride qu’a générée la dissolution de 2024 pourrait avoir sonné le glas de la Vème. Et elle a aussi, de facto, réduit le second mandat à une sorte de chemin de croix. Ainsi le locataire de l’Elysée est à un niveau d’impopularité record depuis 2017: 25 % (Toluna-Harris Interactive en ligne du 22 au 23 décembre 2025).

Hésitations autour de l’utilisation du 49.3

On peut aussi émettre les plus vives inquiétudes pour 2026, avec une telle Assemblée nationale abêtie à souhaits et un gouvernement aussi inepte. A-t-on déjà vu un Premier ministre déclarer ainsi son impuissance jusqu’à se faire hara-kiri avec le 49-3 ? Il pourrait bien d’ailleurs devoir se renier là-dessus ! Face à cette incurie exécutive et parlementaire, il y a aussi cette insécurité généralisée, ce pouvoir d’achat en berne, ces agriculteurs en colère… Sans même avoir attendu les municipales du printemps prochain, notre population semble déjà avoir choisi un duel LFI/RN pour 2027. Tous les autres mouvements politiques semblent avoir déjà des longueurs de retard… Mais, il est vrai qu’il reste encore un peu moins d’un an et demi et que, comme l’on dit, de l’eau va couler sous les ponts !

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A la suite de cette dissolution et du déroulé pour le moins chaotique du 2e mandat d’Emmanuel Macron (trois locataires de Matignon en à peine plus d’un an, tout de même !), une majorité d’observateurs, de chroniqueurs et de responsables politiques plus ou moins éclairés ont plaidé et plaident encore pour la démission du président. Le plus inouï, c’est de voir parmi eux Edouard Philippe, venu de la droite, et dont on sait très bien qu’il n’aurait jamais accédé à Matignon sans Emmanuel Macron ! Ce dernier se montrant d’ailleurs plutôt magnanime, puisque deux mois avant son élection, le maire du Havre, devenu chroniqueur à Libé, vilipendait à l’envi le futur président. L’ingratitude est toujours une sorte de faiblesse : Je n’ai jamais vu que les hommes capables se soient montrés ingrats (Goethe). Dans le sillage de l’ancien Premier ministre se sont inscrits LFI (et le zélé défenseur de Maduro, Jean-Luc Mélenchon), bien évidemment, et plus récemment François Fillon. 

Eh bien, toutes ces personnalités se trompent. Si le président de la République est comme dépourvu en matière de politique intérieure, il essaie d’œuvrer sur l’Europe avec par exemple la « coalition des volontaires » pour l’Ukraine. En matière internationale, il peine de plus en plus à faire entendre la voix de la France. On dirait qu’il agit tel un derviche tourneur face aux trois grands (Etats-Unis, Chine, Russie) se repartageant le monde. La France devant se réduire à être de la revue… Emmanuel Macron a plutôt mal géré le Mercosur qui est, il est vrai, enclenché depuis plus de vingt ans. La colère paysanne est réelle et surtout bien ancrée. Et il y a un risque réel qu’elle s’agglomère avec d’autres.

Un choix personnel

Nonobstant tout cela, le président Macron n’a aucun motif juridique de partir. D’abord, rien dans la Constitution ne l’y oblige. Rien n’est même prévu à ce sujet, à vrai dire. Une démission relève du seul choix personnel du chef de l’Etat. Ainsi, en 1969, Charles de Gaulle démissionne de sa fonction suite au référendum[1] perdu.

Par la suite, la santé de deux locataires de l’Elysée n’a pas été loin de poser problème. C’est d’abord Georges Pompidou, rongé par une leucémie incurable qui le poussa jusqu’à son décès en 1974. En aucune manière, ainsi qu’en a attesté Edouard Balladur, son plus proche conseiller, le Cantalien le plus célèbre n’a songé à partir. C’est ensuite François Mitterrand, atteint d’un cancer depuis son premier mandat et qui resta en place jusqu’à la fin du deuxième bien que très atteint physiquement. A plusieurs reprises, ainsi que nous l’a confié M. Charasse, l’ancien maire de Château-Chinon demanda à ses plus proches conseillers de l’alerter si ses capacités intellectuelles diminuaient… Dans l’affirmative, il aurait démissionné.

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Même une dissolution manquée (1997 et 2024) ne saurait donc contraindre le locataire de l’Elysée à quitter le pouvoir. Imaginons carrément Emmanuel Macron souhaitant dissoudre une seconde fois. En l’état actuel, le résultat lui serait certainement encore plus défavorable. Eh bien, sauf scrupule bien placé, il n’aurait pas à démissionner. Comme le disait Mitterrand, « le président représente le miroir entier de la nation. Les députés sont le miroir brisé ». Ce à quoi Chirac ajoutait : « Ce n’est pas la même élection, ni bien sûr la même légitimité ».

Trois projets pour 2026

Alors que l’horizon de 2027 sature déjà l’espace politique, Emmanuel Macron a tenu très récemment à clarifier sa position personnelle. Ce fut lors de ses vœux de la Saint-Sylvestre. Conscient de son affaiblissement politique, il a opposé une fin de non-recevoir à ceux qui suggèrent une démission prématurée. Il a assuré qu’il exercera ses fonctions « jusqu’à la dernière seconde ». L’année 2026 est présentée comme une étape « utile » de son quinquennat, articulée autour de trois marqueurs législatifs et sociétaux. La montée en puissance du service militaire volontaire avec sa première cohorte, la régulation de l’accès des adolescents aux écrans et aux réseaux sociaux via un projet de loi imminent, ainsi que la poursuite du texte sur la fin de vie doivent constituer l’ossature de l’activité parlementaire à venir.

Rien sur le pouvoir d’achat, les problèmes sécuritaires, pas plus que sur la crise agricole. Bref une approche pour le moins très décalée des priorités des Français. A noter que, pour la première fois depuis 2017, son audience ce soir-là a rassemblé à peine 9 millions de téléspectateurs. Si le président a souligné qu’il ne participerait pas, pour la première fois en une décennie, à la campagne électorale en tant que candidat, il s’est engagé à garantir un scrutin protégé des ingérences étrangères. Il sera aussi intéressant de voir s’il se prononcera et, dans l’affirmative, pour qui il le fera. Quant à son héritage, il sera probablement très contrasté voire lourd. « Les héritages c’est comme les chromosomes, ça se choisit pas. » (Jean Forest).


[1] La question posée aux Français était la suivante : « Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat ? ». La participation est de 80 %. Le non l’emporte à 52% NDLR.

L’âme d’embruns de Danielle Borla Hurel

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© Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Nous sommes chez le peintre Danielle Borla Hurel, dans son bel appartement du centre-ville d’Amiens. Il y a des œuvres (tableaux, sculptures, objets, etc.) dans tous les coins. Ma Sauvageonne en profite ; elle fouille, retourne les toiles, les contemple, les observe. Je la contemple ; je l’observe. Elle m’amuse mais je ne dis rien. A mon tour, je regarde les œuvres ; ce sont celles de Danielle qui m’intéressent. Ses jolis tableaux inspirés par la mer, qu’elle signe du simple nom Hurel, m’émeuvent. Des bleus souvent tendres, ou plus éclatants, ou carrément sombres. Selon la marée de son humeur, peut-être. Elle sort une bouteille de crémant. On discute. Je l’interroge sur sa vie, son œuvre, son parcours. Née en 1944, elle a suivi une formation de secrétaire, métier qu’elle a exercé quelques années avant d’aménager des plateaux. Elle a également été responsable d’une boutique, rue de Seine, à Paris, puis s’est mise à créer des bijoux, « ce de façon naturelle, sans dessins préalables, et de manière autodidacte. Ça a très bien marché », dit-elle. « J’ai commencé à peindre ; c’était il y a une douzaine d’années », continue-t-elle, précisant que son peintre préféré est Nicolas de Staël et qu’elle ne se considère pas comme une artiste mais comme une simple artisane. « Je suis autodidacte. Mon thème de prédilection ? La mer. Je dis toujours que mon âme est faite d’embruns. Comme technique, j’utilise la peinture acrylique sur un support carton ; j’utilise aussi la matière que j’ai sous la main : du sable, des cailloux, du tissu. » 

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La première année, elle n’a cessé d’exposer à raison d’une exposition par mois, un peu partout en Picardie (Amiens, Corbie, Boves, Bertangles, Saint-Fuscien, etc.) mais aussi à Mons, en Belgique, et en Bretagne. « Je ne travaille pas avec des pinceaux mais avec des outils de carreleur. J’utilise de l’argile, du plâtre, tout ce que j’ai sous la main. Ma peinture est contemporaine mais elle part toujours du réel. Je prends souvent des photos. Je m’en inspire, puis je divague. Il y a donc une partie de réel ; une autre, d’imaginaire. » Depuis le 7 janvier et jusqu’au 27 février, elle expose au musée Lombart, à Doullens, dans la Somme (03 22 77 02 55). Elle y présente cinq ou six grandes toiles, et une vingtaine de petites, toutes sur le thème de la mer. Le vernissage aura lieu le samedi 17 janvier, à 11 heures. Vous savez ce qu’il vous reste à faire…

Photo: P. Lacoche

Le Maroc, quand la religion devient un instrument géopolitique

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L'institut Mohammed VI, Rabat, novembre 2015 © ERIC DESSONS/JDD/SIPA

Mohammed VI, « Commandeur des croyants », est à la tête d’un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable.


S’appuyant sur un rapport de référence publié en 2026 par l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) — l’un des think tanks britanniques les plus reconnus sur les enjeux de radicalisation, de soft power et de géopolitique religieuse — cette analyse met en lumière l’originalité et l’efficacité de la diplomatie religieuse marocaine. Intitulé Morocco’s Religious Diplomacy: Soft Power, Sovereignty and the Politics of Faith, ce travail de fond, fondé sur des enquêtes de terrain et des entretiens avec des responsables religieux et politiques, montre comment Rabat a bâti un modèle islamique cohérent, institutionnalisé et exportable, aujourd’hui sans équivalent dans le monde musulman.

Dans un monde musulman marqué par la fragmentation doctrinale, la concurrence entre autorités religieuses et l’essor de l’islam politique et du salafisme, le Maroc fait figure d’exception stratégique. Le royaume a bâti ce que peu d’États ont su construire : un système religieux national unifié, théologiquement cohérent, institutionnellement discipliné et diplomatiquement exportable. Cette architecture repose sur un pilier unique dans l’islam sunnite contemporain : le roi du Maroc est Amir al-Mu’minin, Commandeur des croyants, détenteur d’une autorité religieuse constitutionnelle, enracinée dans une légitimité historique et généalogique remontant au Prophète.

Cette fonction permet au souverain de jouer un rôle d’arbitre suprême du champ religieux, de fixer les limites de l’orthodoxie et de neutraliser les forces centrifuges qui, ailleurs, produisent chaos doctrinal et radicalisation. Contrairement aux États qui subissent leur islam politique ou leurs prédicateurs, Rabat gouverne le religieux comme un espace stratégique.

Le “quadrilatère marocain” : une théologie de stabilité

Le rapport identifie quatre fondations indissociables de ce modèle : le droit malikite, la théologie acharite, le soufisme sunnite et l’autorité religieuse du monarque. Ce « quadrilatère doctrinal » confère au Maroc un avantage structurel. Le malikisme, par son recours à la coutume (‘urf) et à l’intérêt général (maslaha), offre une grande plasticité juridique. L’acharisme, théologie rationnelle, empêche la dérive littéraliste propre aux salafismes. Le soufisme, profondément enraciné dans les sociétés maghrébines et ouest-africaines, assure une légitimité populaire et une continuité historique. Enfin, l’Amir al-Mu’minin garantit l’unité de commandement et la cohérence interprétative.

Là où d’autres États musulmans doivent composer avec des autorités concurrentes, des oulémas indépendants ou des clercs politisés, le Maroc dispose d’un système intégré où fatwas, formation, prêche et politique publique relèvent d’une même logique.

2003 : la naissance d’un État religieux moderne

Les attentats de Casablanca ont agi comme un électrochoc. Ils ont révélé l’existence d’un champ religieux désorganisé, perméable aux influences salafistes transnationales. La réponse marocaine fut massive et structurelle. Le ministère des Affaires islamiques a été renforcé, le Conseil supérieur des oulémas est devenu l’unique autorité habilitée à émettre des fatwas, la Rabita Mohammedia des oulémas a été chargée de produire et diffuser la doctrine officielle, et les programmes éducatifs ont été réécrits autour de la tolérance, de la cohésion nationale et de la modération.

Dans le même mouvement, le Maroc a professionnalisé le clergé, modernisé la prédication et intégré la dimension de prévention. La création des murshidat, guides religieuses formées par l’État, a permis d’ancrer ce dispositif dans les quartiers, les prisons, les écoles et les associations, notamment auprès des femmes et des jeunes. Le royaume a ainsi construit un écosystème religieux de prévention, bien avant que la plupart des pays musulmans n’intègrent cette dimension.

La diplomatie des imams : l’Afrique comme profondeur stratégique

Cette puissance religieuse n’est pas confinée au territoire national. Elle constitue le cœur de la diplomatie marocaine en Afrique. À travers l’Institut Mohammed VI de formation des imams, Rabat accueille chaque année des centaines d’étudiants venus du Mali, du Sénégal, de Guinée, de Côte d’Ivoire ou du Niger. Ils y reçoivent une formation théologique, pédagogique, civique et culturelle destinée à produire des élites religieuses capables de contrer le djihadisme, de stabiliser leurs sociétés et de diffuser un islam compatible avec l’État.

À cela s’ajoutent la Fondation Mohammed VI des oulémas africains, les accords bilatéraux religieux, les échanges de savants, les conférences et la diplomatie symbolique du roi. Le Maroc a ainsi bâti un réseau religieux panafricain qui fonctionne comme une infrastructure d’influence aussi puissante que ses investissements économiques.

Cette stratégie est d’autant plus efficace qu’elle repose sur une continuité culturelle : l’Afrique de l’Ouest est historiquement malikite et soufie. Le Maroc n’y exporte pas une idéologie étrangère, mais réactive un héritage commun en l’adossant à un État moderne.

La religion comme levier de souveraineté

Cette diplomatie spirituelle sert directement les intérêts géopolitiques du royaume, en particulier sur le Sahara occidental. En structurant des réseaux religieux, en formant des imams et en cultivant des alliances spirituelles, Rabat consolide un capital politique qui a contribué à l’isolement du Polisario et au ralliement de nombreux États africains à sa position.

Dans un continent où la légitimité religieuse pèse lourd dans la politique, le Maroc a compris que la foi est un multiplicateur de puissance.

Une singularité mondiale

Ni l’Arabie saoudite, prisonnière de son idéologie wahhabite, ni la Turquie, dominée par un islam nationaliste, ni l’Égypte, limitée à une diplomatie savante, n’ont atteint ce degré d’intégration entre religion, État et diplomatie. Le Maroc a inventé une souveraineté spirituelle : un modèle où la religion est gouvernée, institutionnalisée, modernisée et projetée à l’international.

Dans un monde musulman éclaté, traversé par les radicalismes et la concurrence des puissances religieuses, Rabat s’impose ainsi comme l’un des rares pôles capables de transformer l’islam en facteur d’ordre, de stabilité et de puissance géopolitique durable.

Juif sur le vif

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DR.

Le président d’Avocats sans frontières écoute encore France Inter. Et une fois encore, ils ont invité un bon juif, c’est-à-dire un juif qui déteste Israël.


C’est une première en direct. Il faut que je me calme, que je passe ma colère à mon lecteur. Qu’il la partage en frère. C’est une manière d’exorciser le présent. Il est 8 h 40 et nous sommes samedi le 20 décembre, encore en 2025. C’est le jour d’Ali Baddou et Marion L’Hour. C’est donc du lourd. Dans mon énervement, j’allais oublier de vous dire que j’étais sur Inter.

Ils viennent d’interroger le dessinateur Art Spiegelman. La L’Hour avait déjà défrayé la chronique quand elle a interviewé un autre célèbre dessinateur juif en la personne de Joann Sfar. C’était en février, les corps des enfants Bibas et de leur mère, suppliciés par le Hamas ou leurs supplétifs, venaient d’être restitués à Israël. Sfar se trouvait sur la place des otages à Tel-Aviv. Et la bécasse avait prononcé cette phrase : « C’est l’armée israélienne qui dit qu’ils ont été étranglés à mains nues. Le Hamas dit qu’ils sont morts dans un bombardement israélien. Je vous répète ce que dit le Hamas. » Sfar avait répliqué, passablement énervé : « Vous répétez ce que vous voulez. On répète un peu trop ce que dit le Hamas. »

Avec Spiegelman, il y avait moins de risques d’engueulade. On est revenu dans la norme du Sévice Public : quand on reçoit un Arabe, il est anti-israélien. Et quand on reçoit un juif il est anti-israélien. Eh bien ce matin, France Inter n’a pas dérogé à la norme. Spiegelman a fait montre d’un antisionisme impeccable. Il était le candidat juif idéal.

Le dessinateur, rendu célèbre par sa bédé sur la Shoah où les juifs sont des souris et les nazis, des rats, a déclaré pour le plus grand plaisir de ses hôtes : « Israël est une expérience ratée. » Ce n’est pas le 7-Octobre qui lui a fait le plus mal, mais le 8, quand l’État hébreu a appliqué à la lettre, l’adage biblique : « Œil pour œil, dent pour dent. » D’après lui, l’État juif a commis, je vous re-cite, « un genociddish ». Elle est pas bonne celle-là ? Le mariage entre le déicide modernisé et la Shoah ringardisée. Il vient d’ailleurs à Paris dans le cadre d’une journée propalestinienne. Mais vous n’avez encore rien entendu.

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À aucun moment, je dis bien à aucun moment, le mot Hamas n’a été prononcé même par Marion L’Hour qui répète habituellement ce qu’il dit. À aucun moment le grand pogrom qui a été le début de tout ou la souffrance juive n’ont été abordés. Exactement dans la même lignée que l’article de Télérama que j’ai sous les yeux et qui reprend très exactement la phraséologie radiophonique. Tout y est passé ce matin et qui résume tout. L’idéologie d’extrême gauche médiatique devenue folle. L’alacrité pathologique à l’écart du camp agressé qui n’a d’égale que l’indulgence absolue à l’égard du bourreau terroriste agresseur.

Avec en prime la contribution de l’antisionisme juif et de la mémoire de la Shoah au juste combat contre l’ État génocidaire diabolique. Un divin renfort.

J’en profite pour vous dire que la veille, à 23 heures, la même radio publique avait repris sa désinformation habituelle en communiquant un bilan de la défense civile de Gaza en cachant qu’il s’agissait du Hamas.

J’ai eu beau obtenir de l’Arcom en 2023 pour Avocats sans frontières une mise en garde sévère demandant à France Inter de bien vouloir désormais sourcer ces informations sur ce conflit, rien n’y fait.

Il est vrai qu’il s’agissait d’un énième avertissement sans frais.

Bon, je vous laisse, un peu soulagé de vous avoir énervés.

Post-scriptum : merci de transmettre ce billet aux bons soins de Monsieur Alloncle Charles, rapporteur de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public, Assemblée nationale.

Ça pourrait lui servir.

Samedi 20 décembre 2025. Neuf heures douze d’un matin bien chagrin.

Vol au-dessus d'un nid de cocus

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Jim Jarmusch: petites et grandes gênes

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Vicky Krieps, Cate Blanchett, et Charlotte Rampling dans "Father Mother Sister Brother", un film de Jim Jarmush © Vague Notion / Films du Losange

Le nouveau film du cinéaste américain Jim Jarmusch, Father Mother Sister Brother, se présente sous la forme de trois sketches, qui illustrent l’incommunicabilité profonde entre les parents et les enfants. Dans les deux premières histoires, Jarmusch observe le moment crucial de la rencontre, de la confrontation, devrait-on dire. Les interminables silences gênés laissent parfois la place à un énervement mal contenu, comme lorsque Tom Waits, dans le premier sketch, s’empare d’une hache et, la faisant virevolter devant lui, manque de blesser sa fille. Acte manqué ? Ça y ressemble un peu. Mais Jim Jarmusch fait en sorte de conserver l’ambiguïté des relations entre les personnages, et de ne jamais conclure définitivement. « Où se trouve la vérité ? », pourra se demander le spectateur. Elle est sans cesse remise en question grâce à une ironie fondamentale, qui ne quitte à aucun moment les différentes narrations.

Tom Waits en Diogène moderne

La première partie, dans le New Jersey, avec Tom Waits, donc, en ermite cynique adepte de Diogène, m’a vraiment séduit. Jarmusch y fait preuve d’une grande maîtrise, jusqu’à la chute, rapide et surprenante, qui remet tout en question. Les enfants ont été menés en bateau d’une façon assez amusante par le vieux père. Leur point de vue sur lui se révèle faux. Cette incommunicabilité à couper au couteau annonce un manque de transparence terrible dans les relations filiales, comme si elles étaient basées sur le mensonge. La question pourrait être : les enfants doivent-ils chercher à connaître leurs parents ? Est-ce même possible ? Ici, la réponse est non. Dans cette petite histoire, Jarmusch montre admirablement le renversement entre réalité et fiction. Il arrive à faire percevoir un malaise dans les rapports humains, qui met discrètement en perspective le concept de « modernité ».

Tom Waits (C) Films du Losange

La cérémonie du thé

Dans la partie qui se passe à Dublin, la plus drôle, Charlotte Rampling, mère souveraine, reçoit ses deux filles à prendre le thé, selon un cérémonial rigoureux où aucune erreur de bienséance n’est permise. L’une des deux filles est jouée par l’extraordinaire Cate Blanchett, ici méconnaissable derrière ses grosses lunettes d’écaille. J’ai bien aimé également l’intéressante Vicky Krieps, qui joue sa jeune sœur, fringante mais fauchée. Là aussi, on ressent le fossé des générations, même si les trois femmes s’entendent à merveille. Le problème des deux filles, face à leur mère, est qu’elles n’ont rien à lui dire, sinon des phrases d’une banalité affligeante, comme : « L’eau a un goût d’eau… » Nous sommes transportés dans l’insignifiance des échanges en famille, que seule peut-être l’affection sincère qu’elles se portent les unes les autres sauve de la catastrophe. Jarmusch filme le vide, celui qui règne entre les personnages. Ceux-ci le ressentent comme un fardeau, ou une sorte de mise en sommeil d’eux-mêmes. Manifestement, la mère, pourtant intelligente, est dépassée par les événements. D’ailleurs, elle est romancière (il y est fait allusion comme s’il s’agissait d’un secret), et on imagine sans mal que ses vrais enfants, ce sont ses livres.

Paris filmé comme jamais

Le troisième épisode prend place à Paris. Sur le plan esthétique, c’est le plus beau. Il est l’occasion pour Jarmusch de filmer admirablement les rues de Paris et de rendre, ce faisant, un hommage appuyé à cette ville dont il est certainement amoureux, comme beaucoup, dont moi je dois dire. Il s’agit ici d’un frère et d’une sœur, de nationalité américaine (la fille habite New York). Leurs parents viennent de mourir, apparemment dans un accident d’avion. Ils arrivent dans l’appartement où ils ont vécu, étant enfants. Ils sont jumeaux, et donc existe entre eux deux une rare complicité, pour vous dire, semblable à celle des deux petits héritiers dizygotes de la principauté de Monaco, Jacques et Gabriella. C’est avec leurs parents que le fossé s’était installé. Assis à même le parquet, dans l’appartement vide, ils évoquent leurs père et mère, feuilletant des documents que le frère a retrouvés dans les tiroirs. Leurs géniteurs leur apparaissent désormais sous un jour nouveau, comme des étrangers presque interlopes.

Father Mother Sister Brother, Lion d’or à la Mostra de Venise,est un film qui se laisse voir avec un immense plaisir. Il y a des répliques qui risquent de rester dans les annales, comme : « Ça a été formidable de vous voir ! » Pour moi, c’est toujours un grand moment de retrouver Tom Waits, et son univers si particulier. Charlotte Rampling et Cate Blanchett sont formidables et font des numéros d’anthologie. La première, tout en majesté, brandit la théière en porcelaine comme un trophée royal. Jim Jarmusch fait certes des films made in America, mais dans le cinéma dit « indépendant ». Cela sauve tout. Il y a chez lui une touche de raffinement, peu fréquente dans le Hollywood actuel. Jarmusch filme la lenteur des choses, le manque. Je retrouve chez lui une inspiration japonaise (Ozu ?), un minimalisme zen, auquel je suis sensible, et aussi, sans doute, ce que les Japonais appellent le « wabi-sabi », attitude morale qui consiste à accepter la beauté des choses dans leur imperfection même, à condition qu’elles restent naturelles. Le bol du pèlerin par exemple n’est pas intact, car il a beaucoup voyagé. Il est ébréché en de nombreux endroits. Ainsi de nos vies qui s’abîment inexorablement dans la répétition des jours. Être wabi-sabi, c’est l’accepter avec patience et y trouver une raison de vivre. C’est l’explication toute personnelle que je donnerais, en particulier du sketch avec Tom Waits. Et là, nous plongeons dans l’essentiel, mine de rien.


1h 51. En salle depuis mercredi 7 janvier.

Sur le courant « wabi-sabi », cf. Leonard Koren, Wabi-sabi à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes. Éd. Sully — Le Prunier, 2015. 108 pages

L’écologie sans idéologie

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© Vincent Munier / Haut et court

Le beau nouveau film du photographe Vincent Munier est un véritable hymne au retrait, au silence, à l’émerveillement, conditions oubliées pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature…


Dans une époque saturée de bruit, d’affolement, gavée de gadgets technologiques qui nous coupent de la présence au monde, Le Chant des forêts de Vincent Munier prend le parti inverse. Plus qu’un documentaire naturaliste, le film propose une pédagogie du regard et du silence pour renouer notre rapport authentique à la beauté immanente de la nature.

Dévoilement

La brume enveloppe encore la forêt. Puis, lentement, à mesure qu’elle s’élève, elle dévoile l’étendue du manteau bleuté des chênes et des sapins. Tout apparaît progressivement, dans un mouvement de retrait plutôt que d’exposition. La forêt ne s’impose pas: elle se révèle. C’est là, sans doute, que réside la vérité du Chant des forêts. Tout y est affaire de dévoilement.

Après La Panthère des neiges (2021), le photographe et cinéaste Vincent Munier, qui se définit lui-même comme un guetteur de lune, signe un nouveau documentaire naturaliste d’une grande beauté. Il y convie son père Michel, grand observateur de la nature qui l’a formé, ainsi que son fils Simon, âgé de douze ans. Ensemble, ils partent sur les traces du grand tétras, gallinacé forestier au plumage noir, autrefois familier de nos montagnes et aujourd’hui menacé.

Une grande partie du film se déroule au cœur des forêts vosgiennes, avant une expédition dans le grand froid du nord scandinave.

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Mais cette quête est aussi une histoire de révélations successives. Le père découvre sa vocation le jour où, enfant, il voit pour la première fois un chevreuil. Le grand-père, avant lui, est marqué à jamais par la rencontre fondatrice avec le grand tétras. Le fils, lui, traverse un rite initiatique, celui de l’apprentissage de l’observation, de la patience et de l’émerveillement.

La nature à hauteur d’enfant

Le documentaire nous place d’ailleurs à sa hauteur. Comme lui, le spectateur apprend à se tenir en retrait, presque invisible, à écouter pour mieux regarder et laisser surgir l’inattendu. Le regard doit s’ajuster lentement, comme lorsque les bois d’un cerf se confondent d’abord avec les branches, avant que la silhouette de l’animal n’émerge enfin du paysage.

Parmi ces présences discrètes, la chouette de Tengmalm apparaît à la nuit tombée. Comme la chouette de Minerve, elle ne se révèle que dans l’obscurité. Gardienne silencieuse, elle rappelle que la sagesse naît lorsque le brouhaha se tait.

Lorsque la neige tombe, éclairée par la lune, elle glisse sur les arbres comme une poussière d’or. Les sapins deviennent alors de véritables cathédrales d’épines, architectures quasi immobiles, magnifiées par une lumière vaporeuse et diffuse.

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A la nuit tombée , à la lumière des bougies dans la cabane, les visages surgissent de l’ombre, comme dans les tableaux de Georges de La Tour. Autour du poêle, les récits d’apparitions presque miraculeuses, d’un cerf, d’un grand tétras, passent du grand-père au petit-fils. Non comme des exploits, mais comme une leçon de patience : savoir demeurer immobile, tapi dans les branches d’un sapin, accepter de ne rien voir tout de suite et attendre.

Cette transmission humaine trouve son pendant dans la forêt elle-même. Un arbre mort, allongé sur le sol, continue pourtant de nourrir le vivant. De la mousse, des feuillus, de jeunes sapins ont planté leurs racines dans son tronc ancien. La forêt enseigne ainsi la continuité, la cohabitation, la transmission silencieuse du vivant par-delà la mort.

© Vincent Munier

La forêt, ici, n’est pas un décor : elle est un lieu formateur et habitable. Contrairement à la mer, elle offre des refuges et des ressources. On peut s’y abriter, y construire une cabane, y survivre. La mer, elle, expose l’homme à un dénuement radical ; la forêt, même lorsqu’on s’y perd, laisse une chance. Descartes le notait déjà dans son Discours de la méthode : dans la forêt, pour retrouver son chemin, il suffit d’aller droit devant soi. Une issue existe.

Le Chant des forêts rappelle, sans militantisme, une évidence oubliée : l’écologie n’est pas une idéologie qui corrige et enlaidit le monde à coups de normes punitives et de gadgets technologiques, mais l’art de le conserver. Car on ne protège que ce que l’on a appris à regarder et à aimer. Et regarder suppose le silence, cette disponibilité intérieure dont la forêt demeure peut-être l’un des derniers refuges.

1h33

Le Chant des forêts

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Au pays du surréalisme, les « Magritte » deviennent les « René du cinéma » sur fond de  polémiques à répétition

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L'humoriste belge Charline Vanhoenacker à Bruxelles, le 23 février 2025 © Shutterstock/SIPA

Oui : surréaliste !


Il existe au pays du surréalisme une grand-messe annuelle du cinéma qu’absolument personne en réalité ne regarde, dont les primés sont presque gênés d’apparaître au palmarès et qui finissent toujours par susciter la polémique. Pendant quinze années, cette cérémonie pompeuse fut appelée les « Magritte du Cinéma », mais, las de voir le célèbre peintre couvert de honte, ses ayants droit ont décidé de retirer leur soutien. L’événement s’appellera donc désormais les « René du cinéma ». Ou même les « René.e » comme laisse supposer le « e » final, subrepticement redoublé sur le logo. Défense de rire.

Ceci n’est pas une pipe

Et si l’on ne rigole pas, c’est que la raison, largement tue par les médias, réside dans les propos qui y sont tenus, chaque année moins drôles et plus politiques, parvenant  presque à rendre élégante et légère une cérémonie des César présidée par Marina Foïs, hystérisée par une Corinne Masiero dénudée et interrompue par un coup de gueule néo-féministe d’Adèle Haenel – sans même une tirade inspirée de l’immense Fanny Ardant pour relever le niveau. Tout comme ceci n’était pas une pipe pour René Magritte, ceci n’était plus une cérémonie consacrée au cinéma, mais un meeting politique.

La politisation à gauche toute avait atteint, en 2025, son paroxysme. Une ô combien courageuse artiste dénonça alors « la montée de l’extrême droite partout dans le monde, entraînant un recul alarmant des droits humains, car aujourd’hui, ce sont les droits des femmes, des personnes queer, des personnes trans, des personnes racisées, ainsi que les droits des exilés qui sont bel et bien mis en péril ». Un autre acteur appela à  “déconstruire les imaginaires coloniaux, racistes, misogynes, islamophobes et homophobes.” Le président du parti libéral belge, sorte de Sarkozy du plat pays – sans la carrière littéraire de ce dernier – fut pris pour cible. A l’époque, à peine 15.000 téléspectateurs avaient regardé cet entre-soi, évidemment généreusement financé par le contribuable.

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La guerre battait alors son plein à Gaza, occasion rêvée pour les apprentis résistants de déverser leur haine contre Israël et son Premier ministre. Plus gênante que jamais, de l’aveu même de ceux qui d’ordinaire la soutiennent, Charline Vanhoenacker, dans ses habits de maîtresse de cérémonie, annonça la nomination de Benyamin Netanyahou dans la catégorie du meilleur décor « pour la bande de Gaza », le tout accompagné de quelques sifflets du public, à défaut de rires. Mais pas de quoi décontenancer l’humoriste, heureuse de cibler également Donald Trump : « Au cinéma, faire peur, ça s’appelle un film d’horreur. En politique, faire peur, ça s’appelle le programme de l’extrême droite ». Troquant une casquette MAGA rouge par une bleue, elle conclut : « Magritte du Cinéma Great Again ». Un an plus tard, on rit encore aux éclats.

Fini de rire

Les « Magritte » comme on les appelait en Belgique avaient déjà connu leur palanquée de polémiques. Le célèbre critique de cinéma Hugues Dayez avait ainsi été poursuivi en 2017 par le Conseil des femmes francophones de Belgique après avoir crié un malséant « A poil ! » à la maîtresse de cérémonie. Après plusieurs années de procédures, la justice déclara irrecevables les poursuites contre le malotru. En 2020, des professionnels du cinéma s’étaient élevés contre une cérémonie « lamentable » ; parmi ceux-ci Joachim Lafosse avait déclaré que « l’art belge vaut mieux que ça ».

Et il a raison car tout ceci ne devrait pas faire oublier la richesse du cinéma belge, mélange de surréalisme, de poésie et d’humour, avec souvent une dimension sociale. Il a toujours été porté par des acteurs de talent, comme Cécile de France, excellente dans différents registres (L’auberge espagnoleMademoiselle de JoncquièresQuand j’étais chanteur…), Matthias Schoenaerts (BullheadDe rouille et d’os…) ou la regrettée Emilie Dequenne qui se fit connaître dans Rosetta. Et pour terminer, deux ou trois films à voir ou à revoir : C’est arrivé près de chez vous, marquant les débuts de Benoît Poelvoorde, Toto le Héros de Jaco Vandormael et bien sûr, pour rire et comprendre la belgitude, Dikkenek avec François Damiens.

«Éli, Éli, lama sabachthani?»

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New-York, 1er janvier 2026 © Richard Swafford/ZUMA/SIPA

Si nous pouvons envier la liberté d’expression des Américains, on n’est pas mécontent de ne pas voir nos édiles devoir prêter serment sur des textes religieux…


Les serments, comme les personnes, perdent leur force en vieillissant.
Marcel Pagnol.

Oaths are but words, and words but wind. (En v.o.)
Les serments sont des mots, et les mots ne sont que du vent. (En v.f.)
Samuel Butler.


On l’a vu, le droit américain est on ne peut plus voltairien sur le plan de la liberté d’expression. Pas d’Arcom, pas de liberticides et inutiles lois anti négationnistes, ou réprimant les incitations à la haine, etc.

Mais quid de la laïcité, en principe protégée également par le premier amendement de la Constitution? Le tableau est ici plus sombre, et les pères fondateurs, héritiers des Lumières françaises, souvent libres penseurs, à la rigueur vaguement déistes, se sentiraient trahis par la gangrène cléricale qui attaque les institutions civiles depuis les dernières décennies. Par l’arrêt Zorach v. Clauson (1952), la Cour suprême enseigne, sans rire, que les institutions nationales « présupposent un être suprême ». Le patriotique serment d’allégeance au drapeau des États-Unis (« Pledge of Allegiance » en v.o.) que doivent réciter presque tous les écoliers américains rassemblés dans la cour le matin devint loi en 1942, mais les mots « sous l’autorité de Dieu » (« under God », en v.o.) y furent ajoutés en 1954. Dans la foulée de l’adoption de la devise « Nous avons foi en Dieu » (« In God we trust », en v.o.) par le congrès en 1956, on ne compte plus les locaux institutionnels fédéraux et d’État (parlements, écoles publiques et même juridictions judiciaires) où trône cette devise. Sans oublier la monnaie.

Et la haute juridiction déclare, toujours sans rire, que ces lois ne font pas des athées/agnostiques des citoyens de seconde zone.

Comme quoi la pensée rationnelle n’aboutit pas toujours linéairement à la mise à l’écart de superstitions et mythes ancestraux. Les Etats-Unis sont la preuve que l’on peut même revenir en arrière. Le phénomène a pris son essor avec Ronald Reagan, dont l’indifférence religieuse ne l’empêchait nullement de racoler les évangélistes et il s’est aggravé avec le mouvement MAGA, nourri par les fondamentalistes rednecks consanguins, qui a aussi produit des juges inféodés aux clercs en matière d’avortement.

En ce qui concerne les élus et les personnes nommées à de hautes fonctions publiques/politiques, signalons un phénomène bien américain : les cérémoniaux d’investiture, comportant la prestation de serment. Cela est impensable en France, car il tombe sous le sens que les intéressés doivent tout simplement respecter les obligations que leur impose la loi dans l’exercice de leurs fonctions. Rien de plus, rien de moins. Mais, en Amérique, il faut réciter une formule qui est directement inspirée de celle qui est consacrée par la section 1 de l’article II de la Constitution pour le président-élu.

Le 1er janvier dernier, à 00h01, le nouveau maire de New York, féru de symboles, a choisi pour cadre de son assermentation une station de métro désaffectée, « Old City », aux voûtes élégantes et verrières colorées datant de 1904, lors d’une cérémonie « privée » (mais qu’on peut voir sur les réseaux sociaux!). Fort bien. Mais, surprise, ce n’était que l’acte I. L’après-midi même, rebelote, acte II : une autre cérémonie devant la mairie, devant plusieurs milliers de personnes, et à nouveau avec prestation de serment.

Autre importante première : il a prêté serment sur le Qu’ran (lequel, incidemment, interdit aux femmes de plus de 9 ans d’épouser un roumi, et prescrit la peine de mort pour les apostats). Pardon, 2 Qu’rans. Encore pardon, 2×2 Qu’rans au final, choisis en fonction de leur histoire et de leur symbolisme.

(Incidemment, vu la dimension liturgique de l’événement, on comprend d’autant plus mal cette répétition : peut-on imaginer l’utilité d’un 2e baptême ou d’une 2e circoncision?).

D’aucuns y verront favorablement un reflet de la diversité accrue de la société américaine. Par contre, certains conservateurs dénoncent une invasion, faisant ainsi écho à l’horreur qu’inspirèrent, au XIXe siècle, les hordes de papistes irlandais, canadiens-français et italiens, sans oublier les juifs, incompatibles avec l’idéal américain protestant.

Les deux serments furent administrés comme suit (en v.f.) :

« Je, Zohran Kwame Mamdani, jure solennellement que je préserverai la Constitution des États-Unis, la Constitution de l’État de New York, et la Charte de la ville de New York, et que j’exécuterai loyalement la charge de maire de la ville de New York du mieux de mes capacités. [Jusque-là, tout va bien, mais…] Que Dieu me vienne en aide ».

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Chaque fois, il fut ainsi conclu respectivement par Laetitia James, procureure générale de New York, et par Bernie Sanders, sénateur indépendant du Vermont : « Félicitations, M. le maire », émulant ainsi la pratique des juges en chef de la Cour suprême américaine. Le message porté est clair : si la dernière phrase n’est pas prononcée, il n’y a pas intronisation; l’entrée en fonction est conditionnée par une supplique adressée au Créateur du ciel et de la terre. Puisqu’elle a été dictée par Mme James et M. Sanders, elle apparaît plus qu’obligatoire : sacramentelle. Ce que la loi civile exclut pourtant formellement.

M. le maire est ainsi resté captif d’une déplorable tradition, qui s’est cristallisée insidieusement au fil des décennies, en dépit des prescriptions légales, qui n’imposent aucun rite religieux talismanique. Mais puisque cette prestation de serment est inscrite dans la loi, elle est là pour rester. Pas d’influence française à espérer de côté-là.

Pour autant, même dans ces paramètres légaux, le nouveau maire disposait d’une marge de manœuvre, mais il a raté une occasion en or de passer à l’Histoire de manière encore plus consensuelle. Tout d’abord, au lieu de singer ses prédécesseurs, il eût pu s’abstenir d’exhiber ses quatre grimoires censés consigner des révélations divines. Encore que s’il tenait vraiment à s’appuyer sur des bases scripturales, il eût pu s’inspirer de l’exemple du président John Quincy Adams, qui, en 1825, prêta serment, non pas sur la Bible, mais sur… la Constitution américaine! Tout simplement. Vu les éléments constitutifs de son engagement, M. Mamdani eût donc pu empiler les trois vénérables et pertinents documents séculiers encadrant la vie publique : la Constitution de son pays, celle de son État, et la Charte de sa ville et y poser sa main droite.

Et surtout, il était impératif d’omettre la dernière phrase.

Son serment eût alors revêtu une signification purement laïque et citoyenne (on peut « jurer » sans qu’il y ait connotation religieuse) dans lequel eussent pu se reconnaître tous les New Yorkais de toutes croyances et de non croyances. Bien entendu, chaque élu demeure entièrement libre d’attribuer toute lumière perçue en son for intérieur à une secourable intervention divine, sans qu’il ait besoin de faire étalage de ses croyances surnaturelles. Qu’importe aux administrés que leur élu croit, ou feint de croire qu’un (in)certain Yehochoua a marché sur les eaux, qu’un marchand de chameau a chevauché nuitamment son bouraq.

Dommage que, comme ses prédécesseurs judéo-chrétiens, M. Mamdani n’a pas compris qu’il n’y a rien de plus œcuménique, rien de plus humaniste, rien de plus universel, que la laïcité.

Alors, pourquoi pas le Kama-Sutra?

Même en philosophie, on peine désormais à débattre

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La discipline de l’esprit critique et de l’argumentation dérive vers un cléricalisme dogmatique sous l’autorité de jeunes professeurs et chercheurs gonflés de leurs certitudes wokes.


Plus personne n’ignore que la vie politique tend partout à se polariser, c’est-à-dire à voir s’affronter deux camps se désignant mutuellement comme adversaires, voire comme ennemis. Si l’on s’intéresse à la vie universitaire, on sait aussi que les sciences humaines et les sciences de la nature ne sont pas épargnées par ce phénomène de polarisation politique. Les enjeux idéologiques sont partout présents dans les programmes de recherche, les recrutements, les financements et les enseignements.

Mais qu’en est-il de la philosophie, qui a pour vocation, prétention et réputation de se tenir à l’écart de l’esprit partisan, des biais idéologiques, des idées reçues, des préjugés, bref, de tout ce qui entrave la recherche du vrai ? Qu’est-ce que philosopher, sinon faire l’effort de gouverner ses idées en prenant pour guide la raison, l’expérience, la réflexion et autres outils de l’intelligence censés écarter les certitudes toutes faites ? En matière d’esprit critique, les philosophes voudraient être des champions.

La réalité est moins glorieuse. Année après année, les descendants de Socrate (voulant débattre avec tout le monde) et de Descartes (pratiquant un « doute radical ») deviennent de méconnaissables idéologues dogmatiques gonflés de certitudes a priori. Le champ des idées discutables se réduit comme peau de chagrin.

Restriction du domaine de la lutte

Quand j’étais élève en classe de Terminale, dans les années 1990, un sujet classique était : « Toutes les cultures se valent-elles ? ». Les correcteurs du Baccalauréat, qui n’attendaient pas de réponse en particulier, s’attachaient surtout à considérer la force des arguments et à attendre des candidats qu’ils interrogent leurs critères d’évaluation. Aujourd’hui, la simple possibilité qu’on puisse conclure à la hiérarchie des cultures est exclue. On ne consent à réfléchir au sujet qu’avec l’assurance de parvenir à la bonne conclusion (belle méthode de travail…). Dans une société de plus en plus multiculturelle il n’y a que deux réponses possibles : « Oui, toutes les cultures se valent » et « Non, la culture occidentale est pire que les autres, étant donnés les problèmes qu’elle a occasionnés – impérialisme, colonialisme, esclavage, bombe atomique et ravages environnementaux ».

D’autres sujets sortent tendanciellement de la discussion (des salles de classe, des amphis universitaires, des soutenances de Thèse ou des revues spécialisées). Par exemple, il est impossible (allez, soyons modérés : il est difficile) de se demander si les institutions et les comportements humains ont des origines naturelles. La réponse est fournie a priori : tout est culturel. Le recours à « la nature » n’est acceptable que dans la mesure où il permet l’émancipation (des minorités ou des femmes) et la « lutte contre les discriminations ». D’une façon générale, il vaut mieux ne pas parler de nature, de gènes ni d’hérédité.

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Je rapportais une banalité scientifique, l’autre jour, devant des étudiants : la question n’est pas de savoir si tout est nature ou culture, mais quel taux d’héritabilité explique la variance d’un trait quelconque au sein d’une population donnée (taille corporelle, réussite scolaire,  hétérosexualité, amour du chocolat ou n’importe quel trait psycho-comportemental). Cette part, disais-je pour simplifier, varie de 1% à 99%. J’ai vu les visages se décomposer. Envisager ainsi le problème mettait tout le monde mal à l’aise. Les étudiants, qui sentaient que le terrain était politiquement dangereux, semblaient paniquer intérieurement. Une jeune femme, très affectée à l’idée que la réussite scolaire puisse avoir rapport à l’hérédité (même à hauteur d’1%), s’exclama que ce genre de recherche devrait être interdit. Les autres approuvaient. Tant pis pour la science, la connaissance et finalement la vérité. La sécurité émotionnelle s’était imposée contre ces beaux idéaux.

La philosophie politique est avant tout une philosophie politisée

Tout ce qui ressemble de près ou de loin à une « idée de droite » (autorité, ordre, hiérarchie, identité, tradition) est considéré sur l’agora philosophique comme une alimentation intellectuelle avariée. Sauf si on trouve un moyen d’embaucher ces idées au service de la bonne cause (les minorités et les victimes, qui ont, elles, droit à leurs identités et traditions).

La réflexion sur la justice est de plus en plus encadrée par l’idée et l’impératif de « justice sociale ». Enseignants et étudiants identifient spontanément « justice » et « égalité ». Pour la forme, les dissertateurs veulent bien envisager l’hypothèse qu’il existe des inégalités justes (la hiérarchie qui émane des concours de recrutement) et des égalités injustes (comme celles qui ne tiennent aucun compte des talents ni des mérites), mais à condition qu’ils retombent sur leurs pattes ensuite.

Quand un enseignant traite de notions telles que « le travail » et « la technique », il admet provisoirement que le premier est libératoire et la seconde une économie de moyens, mais c’est pour mieux montrer in fine que le salariat est une aliénation et la modernité technologique une calamité. La méthode dissertative devient une façon subtile d’emprunter un boulevard à sens unique. Le message (implicite ou explicite) d’un nombre croissant de professeurs du Secondaire est que la société est un dispositif mal construit (ou construit pour opprimer) et qu’il faut le reconstruire sur de meilleures bases. En premier lieu, abolir le capitalisme et le patriarcat.

Détérioration récente du climat intellectuel

Ces certitudes indiscutables ont surtout leur siège dans le cerveau des jeunes enseignants et chercheurs. Les boomers marxistes et post-structuralistes sont doublés sur leur gauche par une nouvelle garde, qui combine marxisme et wokisme à la sauce féministe et écologiste. Il existe dans cette mouvance d’authentiques penseurs ouverts à l’argumentation honnête, mais ils sont plus discrets que les autres.

Il n’existe pas de statistiques fiables sur le taux d’intolérance parmi les philosophes, car les plus intolérants d’entre eux prônent tous azimuts la « tolérance », la « différence », la « diversité » et l’« inclusion ». La « culture de l’annulation » avance masquée en philosophie, tant cette méthode de résolution des conflits est contraire à l’esprit originaire de la discipline. Tout ce que l’on peut affirmer avec certitude est que les intimidations se multiplient et le climat intellectuel se détériore.

La revue Le Débat a cessé de paraître en 2020 notamment parce que les débats sont devenus des batailles[1]. Un colloque a été organisé en Sorbonne sous l’égide du Collège de philosophie[2] comme une contre-offensive au sein d’une guerre entre deux armées d’intellectuels (dans lesquelles les philosophes ont une large place). En dirigeant un numéro de revue thématique « Masculin / Féminin »[3], j’ai pu constater qu’il était impossible d’aborder la question du sexe et du genre sans voir voler des flèches empoisonnées.

Le principal carburant de ces joutes est que chaque clan s’estime acculé par l’autre et donc légitime à contre-attaquer violemment. Sans faire un décompte précis des forces en présence, je crois pouvoir affirmer sans peine que le contingent des « éveillés » intersectionnistes s’est considérablement renforcé ces dernières années. Comme ceux-ci s’imaginent pourtant être les victimes persécutées du capitalisme patriarcal, ils s’autorisent à endoctriner leur auditoire et ostraciser leurs adversaires sans vergogne.

Intolérance, censure et irritabilité infantile

La question n’est pas de savoir si les idées de nos fonctionnaires révolutionnaires sont pertinentes ou stériles, mais seulement si elles peuvent supporter la contradiction au sein des institutions d’enseignement et de recherche. La vraie opposition n’est pas entre les idées de droite et celles de gauche, mais entre ceux qui acceptent le débat et les autres. Autrement dit, le vrai clivage ne sépare pas deux positionnements philosophico-politiques, mais des tolérants pluralistes et des censeurs. D’un côté, ceux qui sont capables d’être en désaccord sans s’offusquer, et de l’autre ceux qui, tyrannisés par leur émotivité sur les « sujets sensibles », mettent partout des bornes à la libre pensée.

Dans cette atmosphère de sensiblerie infantile, philosopher devient l’art de marcher sur des œufs. Violence accusatoire, ostracisme, insultes et censure, tels sont les procédés en vogue aujourd’hui dans la discipline de Voltaire.

La philosophie redevenue religieuse

La philosophie européenne, qui est sortie de la théologie à partir du XIe siècle, est en train d’y replonger. Le wokisme ressemble à une nouvelle orthodoxie dogmatique. En questionner les principes, c’est risquer l’excommunication. Quant aux hérétiques, ils sont mis à l’index (les postes universitaires et les rattachements au CNRS ne seront pas pour eux). Mais la nouvelle Inquisition n’a pas le mérite de l’ancienne, qui était claire et franche. Elle est désormais insidieuse, sournoise et maquillée. Elle agit par des méthodes de cooptation, de diffusion de ragots et de gestion des réputations. Vous êtes sur un bûcher dont vous ne sentez pas les flammes et devant un tribunal auquel vous ne pouvez vous adresser pour plaider votre cause.

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Les théologiens-philosophes ont leurs Saints et leurs Bibles : Marx, Beauvoir, Foucault, Butler, etc. D’une façon générale, l’enseignement de la philosophie (surtout en France et depuis longtemps) fait la part belle au commentarisme des « grands auteurs ». Les exégètes se sont donné un canon et des autorités sacrées. Il s’agit de les étudier servilement jusqu’au Doctorat et au-delà. Les cours dispensés ressemblent à du catéchisme, car il s’agit soit d’enseigner les doctrines des grands maîtres, soit de faire penser les élèves et les étudiants correctement – c’est-à-dire de les armer intellectuellement en vue de la révolution (prolétarienne, féministe, écologiste ou décolonialiste). Les lycées et les universités sont pleins de petits prêtres déguisés en Socrate.

Une si douce inquisition

Les plus modérés se contentent d’un prêchi-prêcha victimolâtre post-chrétien. Dans sa version la plus soft, la religiosité des philosophes contemporains se fait moralo-humanitaire : il s’agit de promouvoir « le soin », « l’hospitalité », « la reconnaissance », « la protection » et « l’inclusion ».  Ces sympathiques thématiques ne sont pas davantage favorables aux débats d’idées, car on ne peut s’opposer à cette pensée mielleuse sans passer pour un « haineux », un « raciste », un « viriliste » ou un « belliciste ». Que pouvez-vous rétorquer à quelqu’un qui prétend soigner le monde et les malheureux, protéger la nature et les victimes ? Vous passerez immanquablement pour un élément nuisible – on ne discutera pas avec vous et on vous censurera (pour la bonne cause de l’inclusion).

Entre pseudo-science et moralisme

En somme, il ne faut pas compter sur la philosophie contemporaine pour protéger la liberté d’expression. La situation est même pire en philosophie qu’ailleurs. Dans les sciences, on peut s’appuyer sur des données, des statistiques, des formalismes et des expérimentations. Ce bouclier est souple, car tout est à interpréter et aucune vérité ne sort d’un tube à essais comme le lapin d’un chapeau de magicien ; mais enfin, ces procédures de décentrement aident à plaider une cause non politiquement correcte.

En art et en littérature, on peut avancer des idées transgressives en se couvrant derrière l’esthétique ou le romanesque. Dans l’espace politique, les luttes idéologiques sont rudes, mais au moins elles sont explicites. Tandis qu’en philosophie, un curieux mélange de pseudo-science et de morale empêche la confrontation des arguments et entrave la liberté intellectuelle.

Ceux qui se sentent visés par cet article y verrons une énième attaque de « la droite » à leur endroit. Contre-sens : vous n’êtes pas du tout une cible – ni vous, ni vos idées. Je défendrai votre propre liberté de pensée quand elle sera menacée par les mécanismes que vous mettez en œuvre et qui finiront par se retourner contre nous tous. Je ne veux pas vous annuler ou vous faire taire, mais simplement n’être pas étouffé par votre conception très singulière de la « tolérance ».


[1] C’est l’une des raisons avancées par le philosophe Marcel Gauchet (qui en était le rédacteur en chef) dans divers entretiens, notamment celui accordé au Nouvel Obs.

[2] « Après la déconstruction : reconstruire les sciences et la culture », les 7 et 8 janvier 2022.

[3] Le Philosophoire, 56, 2021.

🎙️ Podcast: Iran, la fin (enfin) du régime des mollahs?

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Panneau d'affichage, Téhéran, Iran, le 6 janvier 2026. MEK/ The Media Express/SIPA

Avec Didier Idjadi, intellectuel franco-iranien, et Jeremy Stubbs.


Nous savons que, en Iran, des manifestations anti-régime se multiplient à travers le territoire et se poursuivront cette nuit et au cours des jours à venir. Qu’est ce qui est en train de se passer au juste ? Didier Idjadi, sociologue, universitaire, intellectuel franco-iranien, réfugié politique, nous donne son analyse d’expert.

Il y a déjà eu des mouvements de contestation contre le régime des mollahs. Qu’est-ce qui est différent cette fois? Nous savons que la révolte couve depuis longtemps chez beaucoup de femmes et de jeunes qui acceptent très mal le joug du régime islamique totalitaire. Aujourd’hui, une partie des bazaris, cette classe qui est au coeur de l’activité économique en Iran et qui était jusqu’ici favorable à l’ordre établi, a rejoint le mouvement politique qui défie le pouvoir en place. Car la crise politique se double – et se trouve aggravée par – une crise économique. Le système à la fois étatique et corrompu est arrivé à un tel point d’épuisement que le nombre des insatisfaits du régime se multiplie dans ce pays de plus de 87 millions d’habitants.

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Les trois piliers institutionnels du régime – le Corps des gardiens de la révolution islamique, le Bassidj ou police paramilitaire, et l’armée – commencent à donner des signes de faiblesse. Les pays étrangers qui soutiennent le régime – la Chine (uniquement intéressée par des questions commerciales), la Russie (incapable d’intervenir directement), la Corée du Nord, et Cuba – sont détestés par le peuple iranien. Deux autres alliés, MM. Assad et Maduro, ne sont plus au pouvoir. Deux puissances encouragent la révolte, les Etats-Unis et Israël, représentés par le régime comme le Grand Satan et le Petit Satan. Bien que les manifestants iraniens ne soient pas favorables à une ingérence étrangère dans leur pays, les menaces de Donald Trump en cas d’actes de violence par les autorités sont appréciées, et le peuple ne partage pas la haine d’Israël que les mollahs veulent lui imposer.

En cas de chute du régime, qui est-ce qui pourrait remplir le vide qu’il laisserait? Il y a des opposants internes en Iran, mais ils ont été brutalement réprimés par le pouvoir. Beaucoup languissent actuellement en prison et, d’une manière générale, l’opposition n’est pas du tout organisée. Il y a des groupes à l’étranger qui sont organisés, mais on en dénombre pas moins d’une cinquantaine et ils ne sont pas unis. Pourtant, une dynamique se dessine pour former une coalition. Quelqu’un qui pourrait jouer un rôle dans une transition vers un régime plus démocratique est le descendant du dernier Chah d’Iran, le prince Reza Pahlavi.

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Si la révolution aboutit cette fois, elle fera la joie du peuple iranien et sera accueillie très favorablement par les gouvernements occidentaux. Seuls les mollahs seront déconfits, ainsi que nos propres islamo-gauchistes.

A suivre !

Démission piège à cons !

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© Jacques Witt/SIPA

Mélenchon, Fillon ou Philippe appellent le président Macron à quitter le pouvoir. Lors de ses vœux, ce dernier a assuré qu’il exercerait ses fonctions «jusqu’à la dernière seconde».


Notre plume n’a jamais été macroniste ainsi que ces colonnes en attestent. Le second mandat du huitième président de la Vème République se déroule bien plus difficilement que le premier, et les problèmes s’accumulent. La majorité hybride qu’a générée la dissolution de 2024 pourrait avoir sonné le glas de la Vème. Et elle a aussi, de facto, réduit le second mandat à une sorte de chemin de croix. Ainsi le locataire de l’Elysée est à un niveau d’impopularité record depuis 2017: 25 % (Toluna-Harris Interactive en ligne du 22 au 23 décembre 2025).

Hésitations autour de l’utilisation du 49.3

On peut aussi émettre les plus vives inquiétudes pour 2026, avec une telle Assemblée nationale abêtie à souhaits et un gouvernement aussi inepte. A-t-on déjà vu un Premier ministre déclarer ainsi son impuissance jusqu’à se faire hara-kiri avec le 49-3 ? Il pourrait bien d’ailleurs devoir se renier là-dessus ! Face à cette incurie exécutive et parlementaire, il y a aussi cette insécurité généralisée, ce pouvoir d’achat en berne, ces agriculteurs en colère… Sans même avoir attendu les municipales du printemps prochain, notre population semble déjà avoir choisi un duel LFI/RN pour 2027. Tous les autres mouvements politiques semblent avoir déjà des longueurs de retard… Mais, il est vrai qu’il reste encore un peu moins d’un an et demi et que, comme l’on dit, de l’eau va couler sous les ponts !

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A la suite de cette dissolution et du déroulé pour le moins chaotique du 2e mandat d’Emmanuel Macron (trois locataires de Matignon en à peine plus d’un an, tout de même !), une majorité d’observateurs, de chroniqueurs et de responsables politiques plus ou moins éclairés ont plaidé et plaident encore pour la démission du président. Le plus inouï, c’est de voir parmi eux Edouard Philippe, venu de la droite, et dont on sait très bien qu’il n’aurait jamais accédé à Matignon sans Emmanuel Macron ! Ce dernier se montrant d’ailleurs plutôt magnanime, puisque deux mois avant son élection, le maire du Havre, devenu chroniqueur à Libé, vilipendait à l’envi le futur président. L’ingratitude est toujours une sorte de faiblesse : Je n’ai jamais vu que les hommes capables se soient montrés ingrats (Goethe). Dans le sillage de l’ancien Premier ministre se sont inscrits LFI (et le zélé défenseur de Maduro, Jean-Luc Mélenchon), bien évidemment, et plus récemment François Fillon. 

Eh bien, toutes ces personnalités se trompent. Si le président de la République est comme dépourvu en matière de politique intérieure, il essaie d’œuvrer sur l’Europe avec par exemple la « coalition des volontaires » pour l’Ukraine. En matière internationale, il peine de plus en plus à faire entendre la voix de la France. On dirait qu’il agit tel un derviche tourneur face aux trois grands (Etats-Unis, Chine, Russie) se repartageant le monde. La France devant se réduire à être de la revue… Emmanuel Macron a plutôt mal géré le Mercosur qui est, il est vrai, enclenché depuis plus de vingt ans. La colère paysanne est réelle et surtout bien ancrée. Et il y a un risque réel qu’elle s’agglomère avec d’autres.

Un choix personnel

Nonobstant tout cela, le président Macron n’a aucun motif juridique de partir. D’abord, rien dans la Constitution ne l’y oblige. Rien n’est même prévu à ce sujet, à vrai dire. Une démission relève du seul choix personnel du chef de l’Etat. Ainsi, en 1969, Charles de Gaulle démissionne de sa fonction suite au référendum[1] perdu.

Par la suite, la santé de deux locataires de l’Elysée n’a pas été loin de poser problème. C’est d’abord Georges Pompidou, rongé par une leucémie incurable qui le poussa jusqu’à son décès en 1974. En aucune manière, ainsi qu’en a attesté Edouard Balladur, son plus proche conseiller, le Cantalien le plus célèbre n’a songé à partir. C’est ensuite François Mitterrand, atteint d’un cancer depuis son premier mandat et qui resta en place jusqu’à la fin du deuxième bien que très atteint physiquement. A plusieurs reprises, ainsi que nous l’a confié M. Charasse, l’ancien maire de Château-Chinon demanda à ses plus proches conseillers de l’alerter si ses capacités intellectuelles diminuaient… Dans l’affirmative, il aurait démissionné.

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Même une dissolution manquée (1997 et 2024) ne saurait donc contraindre le locataire de l’Elysée à quitter le pouvoir. Imaginons carrément Emmanuel Macron souhaitant dissoudre une seconde fois. En l’état actuel, le résultat lui serait certainement encore plus défavorable. Eh bien, sauf scrupule bien placé, il n’aurait pas à démissionner. Comme le disait Mitterrand, « le président représente le miroir entier de la nation. Les députés sont le miroir brisé ». Ce à quoi Chirac ajoutait : « Ce n’est pas la même élection, ni bien sûr la même légitimité ».

Trois projets pour 2026

Alors que l’horizon de 2027 sature déjà l’espace politique, Emmanuel Macron a tenu très récemment à clarifier sa position personnelle. Ce fut lors de ses vœux de la Saint-Sylvestre. Conscient de son affaiblissement politique, il a opposé une fin de non-recevoir à ceux qui suggèrent une démission prématurée. Il a assuré qu’il exercera ses fonctions « jusqu’à la dernière seconde ». L’année 2026 est présentée comme une étape « utile » de son quinquennat, articulée autour de trois marqueurs législatifs et sociétaux. La montée en puissance du service militaire volontaire avec sa première cohorte, la régulation de l’accès des adolescents aux écrans et aux réseaux sociaux via un projet de loi imminent, ainsi que la poursuite du texte sur la fin de vie doivent constituer l’ossature de l’activité parlementaire à venir.

Rien sur le pouvoir d’achat, les problèmes sécuritaires, pas plus que sur la crise agricole. Bref une approche pour le moins très décalée des priorités des Français. A noter que, pour la première fois depuis 2017, son audience ce soir-là a rassemblé à peine 9 millions de téléspectateurs. Si le président a souligné qu’il ne participerait pas, pour la première fois en une décennie, à la campagne électorale en tant que candidat, il s’est engagé à garantir un scrutin protégé des ingérences étrangères. Il sera aussi intéressant de voir s’il se prononcera et, dans l’affirmative, pour qui il le fera. Quant à son héritage, il sera probablement très contrasté voire lourd. « Les héritages c’est comme les chromosomes, ça se choisit pas. » (Jean Forest).


[1] La question posée aux Français était la suivante : « Approuvez-vous le projet de loi soumis au peuple français par le président de la République et relatif à la création de régions et à la rénovation du Sénat ? ». La participation est de 80 %. Le non l’emporte à 52% NDLR.