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Toulouse: un chirurgien viré parce qu’il aime trop Céline?

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Chirurgien urologue depuis 18 ans à la clinique Ambroise Paré de Toulouse, Dr Dupuy va devoir remballer ses outils et en partir. Le médecin attribue la décision de son employeur, non pas à son travail, mais à son dernier roman.


En plus d’être chirurgien urologue dans une clinique de Toulouse, Denis Dupuy s’adonne depuis quelques années à l’écriture. Il débute en 2017 par une autobiographie romancée relatant une jeunesse chaotique marquée par la toxicomanie et les voyages initiatiques en Asie, jusqu’à ses études de médecine dans Morphine, bistouri et autres emmerdements (éditions Le Faucon d’Or). La notabilité provinciale due à sa profession dans une clinique réputée ne range pas le praticien qui dit exercer une médecine engagée, notamment sans dépassement d’honoraires, et continue d’écrire… Dans ses romans suivants : Tumulte et submersions en 2019 (éditions Les Presses Littéraires) et Le bien, le mal, et l’ordinaire en 2021 (éditions Annick Jubien), on peut suivre son double fictif : le docteur Trente-Trois, avec comme toile de fond le milieu médical de l’auteur. L’écriture de Denis Dupuy semble très inspirée par une acrimonie toute célinienne. Il a d’ailleurs choisi une photographie du docteur Louis Ferdinand Destouches pour illustrer son dernier roman publié en autoédition cet été 2023 avec le titre très provocateur de BAGATELLES. Ou combien j’emm… mes contemporains.

La liberté de l’écrivain est-elle vraiment totale ?

Dans cet ouvrage le docteur Trente-Trois échange avec l’auteur du célèbre pamphlet antisémite de Bagatelles pour un massacre. Denis Dupuy indique que dans ces échanges fantasmés, si son personnage et Céline s’opposent sur des thèmes comme le racisme, ils se retrouvent dans la contestation des dérives actuelles de la société en matière de théorie du genre, de wokisme, d’écologisme… Mais voilà que Denis Dupuy est licencié de la clinique reprise par un important groupe se présentant comme « leader de l’hospitalisation privée en France », et que l’auteur impute la raison de son renvoi à la publication de son dernier roman… Par exemple, une scène particulièrement crue voire pornographique d’ébats entre un directeur de clinique et un syndicaliste, aurait pu froisser les personnes réelles qui s’y reconnaîtraient…

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Il existe tout un courant partisan de la liberté totale de l’écrivain en matière d’emprunts dans la vie réelle. Ainsi, il ne devrait y avoir aucune requalification de l’œuvre littéraire dès qu’on présente un écrit comme « roman » au nom de la liberté de création. Comme le rappelle Emmanuel Pierrat en 2020 dans L’auteur, ses droits et ses devoirs (Gallimard), même si le juge a parfois admis et mis en valeur le « caractère fictif que confère à toute œuvre d’art sa dimension esthétique », l’identification de personnages réels est soumise à certaines limites juridiques afin d’éviter des dérives en matière de respect de la vie privée et d’interdiction de diffamer : « La publication d’un texte litigieux sous le label « roman » n’atténue en effet que très faiblement la responsabilité de l’auteur et de son éditeur si le texte fait référence à des situations ou des personnes réelles ». Trouver un juste milieu entre la liberté de création de l’auteur et le respect de l’intimité et de la réputation des personnes inspirant les personnages d’un roman n’est évidemment pas aisé pour la justice… Mais cela ne l’est pas non plus pour l’auteur qui use souvent de subterfuges pour emprunter au réel sans qu’il soit trop identifiable et contestable devant un tribunal…  C’est la solution – aussi ancienne qu’est l’écriture – du roman à clés, c’est-à-dire une écriture de connivence en direction d’un public informé des références implicites permettant d’identifier des personnes réelles sans les nommer. Même si bien entendu la sanction d’un écrit litigieux est moindre qu’à une époque soumise à la censure religieuse ou à celle d’un pouvoir politique autoritaire, la peur judiciaire demeure pour l’auteur qui va le plus souvent nier procéder à l’écriture d’un roman à clés et plutôt jouer la carte de la simple coïncidence. C’est d’ailleurs ce que fait le docteur Denis Dupuy répondant à un journaliste de France3: « C’est grotesque. Tout est fictif. Rien n’est réel, aucun personnage ne correspond à la réalité. Je l’ai dit, je l’ai écrit. Ce n’est pas de ma faute si le Directeur se reconnaît dans ce personnage, qui je le redis, est fictif ».

Beigbeder appelé à la barre

C’est peut-être vrai et il ne s’agit alors que d’une simple inspiration du réel ou d’une malencontreuse coïncidence faisant que l’auteur dépeint comme il dit : « une clinique caricaturale, corrompue, des dirigeants et des médecins frappadingues, bref une farce ». D’ailleurs, la direction de la clinique indique également que le renvoi du médecin n’a rien à voir avec ce roman…

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Pourtant, Denis Dupuy – en tant qu’auteur – devrait écouter le conseil déculpabilisant de Frédéric Beigbeder qui prône depuis longtemps la défense d’une écriture réaliste : « La littérature contemporaine cite beaucoup de noms réels pour s’épargner des descriptions fastidieuses. C’est un gain de temps. Les marques déposées et les personnalités publiques ont fait irruption dans notre champ visuel ; un romancier réaliste ne fait que « rendre compte » du monde qui l’entoure. Un écrivain c’est comme une caméra, mieux vaut le fuir si on ne veut pas s’exposer ». D’un point de vue juridique, Denis Dupuy – en tant que médecin salarié licencié – devrait également regarder du côté de Frédéric Beigbeder qui a fait condamner l’agence publicitaire l’ayant licencié pour faute grave à la sortie en 2000 de son livre 99 Francs dénonçant le milieu professionnel où il exerçait…  Une jurisprudence de la liberté littéraire à ne pas oublier !

L'auteur, ses droits et ses devoirs

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Israël: l’année 5784, la crise des commandements

Les juifs du monde entier viennent de célébrer Roch Hachana, le nouvel an du calendrier hébreu. Alors qu’Israël traverse une période de turbulences politiques et sociales sans précédent, le temps est venu de prendre de bonnes résolutions.


 « Ne demande la vérité qu’à tes ennemis ». Pour suivre ce conseil du poète persan Saadi, Israël ne devrait pas avoir de difficulté. Ses ennemis sont toujours nombreux dans le monde, mais le plus évident, celui qui refuse l’idée même d’existence de l’État hébreu, reste incontestablement l’Iran, la patrie du célèbre poète du 13ème siècle dont le poème, « Bani Adam » (Les Êtres humains), est gravé à l’entrée de l’immeuble des Nations Unies à New York.

Il y a quelques mois, le site du ministère iranien des Affaires étrangères a publié un tweet pour saluer les résultats d’un sondage américain concernant Israël. Selon l’enquête d’opinion menée par l’Institut de Maryland en avril dernier, 44% des sondés démocrates et près de 20% de pro-républicains considèrent l’État hébreu comme un pays raciste et approuvent le mouvement de boycott d’Israël, campagne connue sous le nom de BDS  (Boycott, Désinvestissement et Sanctions). « Il est certain que si l’Amérique est libérée du contrôle du lobby sioniste, indique le site, on obtiendra des résultats encore plus surprenants ». Que l’opinion démocrate américaine soit critique envers Israël n’est pas nouveau. Le ministère iranien aurait pu rajouter que même les organisations juives des États-Unis sont souvent en désaccord avec la politique de Jérusalem et ce, bien avant le débat autour de la réforme judiciaire qui a embrasé le pays depuis cet été.

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Ceux qui suivent l’actualité israélienne se souviennent de la déclaration « épidermique » il y a quelques années de Tzipi Hotovely, alors vice-ministre des Affaires étrangères, sur le manque de compréhension de la politique israélienne par les juifs américains : « Ils n’envoient pas leurs enfants se battre pour leur pays ». Benjamin Netanyahu s’était empressé de réprimander la jeune membre de son cabinet, mais les clivages n’ont cessé de croître – et pas uniquement entre Israël et les organisations juives américaines, mais aussi et surtout au sein de la société israélienne.

Un mode de scrutin à bout de souffle

L’actuel gouvernement de Netanyahu a été formé après les cinquièmes élections législatives en trois ans et demi. Ce cabinet, constitué de la droite et de l’extrême-droite religieuse, si peu ressemblant à la société israélienne d’aujourd’hui, est un symbole flagrant de la crise du pouvoir exécutif et des institutions politiques en général, qui semblent être dépassées par la réalité d’un pays qui a beaucoup évolué depuis sa fondation moderne en 1948.

Il serait trop facile de rejeter toute la faute sur l’insubmersible « Bibi », lâché par la plupart de ses alliés et lessivé par ses déboires judiciaires. Le fait que dans le précédent gouvernement d’Yair Lapid, l’opposant principal de Netanyahu, ont siégé Avigdor Liberman, le leader du parti ultra-nationaliste, Israël Beytenou et Mansour Abbas, le chef du parti islamiste des arabes israéliens, a illustré de manière explicite l’incapacité du système électoral actuel de former une majorité cohérente, capable de proposer à ses citoyens, mais aussi – le destin de ce pays oblige – au monde, une vision, une voie qui unit plutôt qu’elle ne divise.

L’armée et le pouvoir, des fissures dangereuses

Conséquence de cette impasse, la crise de gouvernance politique se propage aux autres sphères de la société israélienne. Jusqu’à maintenant, l’armée, ce pilier sacré de l’État juif, s’est toujours rangée derrière le Premier ministre, comme le veulent les lois fondamentales d’Israël. Le poste de ministre de la Défense, qui supervise le commandement militaire, est le plus important dans le cabinet après celui du chef de l’État. Dans les coalitions gouvernementales précédentes, cette fonction pouvait être confiée à un responsable politique ne venant pas du même bord que le Premier ministre, tant l’unité sur les questions de la défense d’Israël était infaillible. On peut citer les exemples du travailliste Benjamin Ben-Eliezer dans le cabinet de « likudnik » Ariel Sharon, d’Ehud Barak dans celui de son opposant Benjamin Netanyahu ou encore, plus récemment, du centriste Benny Gantz dans le cinquième gouvernement du même Netanyahu.

Le projet très controversé de la réforme judiciaire initié par le gouvernement au début de 2023 a vu cette union sacrée entre le pouvoir et l’armée se fissurer pour la première fois dans l’histoire du pays. Le ministre de la Défense Yoav Galant avait exprimé son désaccord avec le projet de loi, ce qui avait provoqué la colère du chef du gouvernement et son limogeage quelques jours plus tard. Sous la pression de la rue et des inquiétudes grandissantes pour la sécurité d’Israël, « Bibi » fut contraint de revenir sur sa décision. Mais, au mois de juin, ce sont de nombreux réservistes de l’armée de l’Air qui ont déclaré qu’ils suspendraient leur service si la Knesset adoptait la loi sur le système judiciaire sous sa forme actuelle. La chaîne Al Jazeera ne s’est pas privée de reprendre le tweet du fils de Netanyahu, Yair, dans lequel celui-ci accusait le chef d’état-major Herzi Halevi de ne pas rappeler à l’ordre les réservistes en question.

Les laïques et les religieux, les commandements n’opèrent plus

Si la relation entre le gouvernement et l’armée s’est apaisée depuis, le différend qui oppose la société laïque et les partis religieux semble être beaucoup plus profond. Les protestations sans précédent dans les rues de centaines de milliers d’Israéliens pendant plusieurs semaines n’ont pas été soulevées uniquement par la question ponctuelle du choix des juges par les partis politiques. Les 65% de juifs israéliens qui se déterminent comme non religieux ne souhaitent pas l’emprise des mouvements ultra-orthodoxes et des lois rabbiniques sur la société démocratique. « C’est la question de notre identité », a résumé l’ancienne ministre Tzipi Livni.

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Au mois de mai le gouvernement a réussi, grâce aux efforts énergiques de ses ministres emblématiques Bezalel Smotrich (Finances) et Itamar Ben-Gvir (Sécurité nationale) à faire voter par la Knesset le budget des deux prochaines années. Celui-ci prévoit, entre autres, le financement massif des écoles ultra-orthodoxes dans lesquelles l’enseignement des mathématiques et de l’anglais est souvent absent. Les juifs orthodoxes sont pour la plupart exemptés du service militaire obligatoire et exercent rarement une profession en dehors de leur communauté. Les études de la Torah et de ses commandements, auxquelles ils consacrent leur existence, ne semblent pas convaincre le reste de la société quant à la contribution tangible de cette population à la résolution des nombreux problèmes du pays…

Alors que l’Iran a rejoint le groupe des BRICS le mois dernier, en mettant fin, au moins partialement, à son isolement international, l’État d’Israël traverse une période de crise majeure de gouvernance et des commandements dont il porte l’héritage si précieux. Sauf surgissement d’un nouveau prophète, comme cela fut le cas dans l’histoire ancienne, le peuple israélien ne semble pas avoir d’autre choix que de se faire une véritable piqûre de rappel sur son sort durant de longs siècles, jusqu’à il n’y a pas si longtemps encore.

Des sectes et de leurs dérives

En France, les phénomènes sectaires sont de plus en plus insaisissables. Quand faut-il sévir ou interdire ? L’analyse de la philosophe Françoise Bonardel.


La multiplication des « dérives sectaires » depuis la crise sanitaire a conduit la Miviludes[1] à intensifier ses activités, tant en matière de prévention que de répression. Mais que faut-il davantage redouter : les sectes, souvent connues du grand public à travers leurs dérives outrancières, ou les comportements de type « sectaire », plus difficiles à identifier dès lors qu’ils se manifestent là où on ne les attendait pas ? Dans les relations personnelles, les associations et institutions les plus honorables, l’Église et parfois même l’État, et jusque chez les transgenres si on en croit une enquête récente[2]. S’il n’est donc pas nécessaire d’appartenir à une secte pour faire montre de sectarisme, la lutte contre ce fléau dont les formes varient à l’infini n’en est que plus problématique, tant le phénomène sectaire demeure complexe et parfois même insaisissable.

Déviances

On a beau s’accorder sur le fait qu’une secte[3] est un groupement d’individus désireux de vivre en commun l’enseignement d’un maître considéré à la fois comme un chef et un sage, ce qui caractérise ce type d’association n’est ni le nombre de ses membres –  la secte Moon  en comptait plusieurs millions, tout comme la Scientologie aujourd’hui – ni même la nature du mode de vie prôné par le maître. École de pensée ou voie spirituelle selon les Anciens, la secte n’avait alors en soi rien d’inquiétant, et la multiplication des groupements sectaires témoignait au contraire d’un pluralisme intellectuel et spirituel plutôt stimulant. Les sectes ne sont devenues des foyers d’anomalie psychique ou d’hérésie religieuse que lorsqu’un régime de pensée unique – monothéiste et/ou rationaliste – a vu en elles autant de déviances par rapport au mainstream ambiant. Or, ces déviances ne seraient que des formes de dissidence libertaire si elles n’étaient fréquemment accompagnées de dérives inacceptables : extorsion de fonds, abus sexuels, manipulation mentale, rupture des membres de la secte avec leur milieu d’origine, suicides collectifs au nom d’un idéal spirituel bafoué par les agissements exigés des fidèles.

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Mais saurait-on s’en prendre au groupement sectaire lui-même sans porter atteinte à la liberté de conscience reconnue à tout citoyen par la République ? Vivre quasiment nu ou vêtu de costumes exocentriques, se nourrir de racines ou adorer les étoiles n’est un délit que si ces choix de vie personnels, si insensés soient-ils, troublent l’ordre public ou mettent en danger la santé ou la vie d’autrui. Les régimes totalitaires peuvent seuls à cet égard se vanter d’avoir fait disparaître la tentation sectaire en devenant eux-mêmes des méga-sectes au sein desquelles un chef, dont la personnalité est l’objet d’un culte quasi religieux, endoctrine et enrégimente une population tout en s’enrichissant de manière éhontée. Ce n’est donc pas au regroupement sectaire lui-même qu’on peut légitimement s’en prendre mais à ses dérives ; les mobiles conduisant à cette forme d’existence communautaire étant soit inattaquables en raison de la liberté d’opter pour tel ou tel mode de vie ; soit inconsistants, et donc négligeables, au regard des idéaux communément partagés dont se démarquent justement les groupes sectaires, en général tournés vers un passé mythifié ou vers une « fin des temps » apocalyptique. Mais sont-ils vraiment les seuls à se détourner du présent en même temps que de la réalité ? Le sectarisme ne commence-t-il pas quand on se refuse à faire face au réel, et qu’on substitue à son approche lucide et mesurée une soumission inconditionnelle ou une condamnation sans appel ?

Sectarisme d’avant-garde et sectarisme ordinaire

La notion même de « dérive » est par ailleurs équivoque puisqu’elle suggère qu’une dérivation s’est produite par rapport à un courant initial dont il n’y avait pas lieu de suspecter la dangerosité. C’est un peu comme si l’on constatait, sans pouvoir l’expliquer, qu’un arbre a des branches pourries alors que son tronc est sain. Mais l’est-il vraiment, ou donne-t-il toutes les apparences d’une santé qu’il n’a pas en réalité ? Pousser la question plus loin reviendrait à remettre en cause le regroupement sectaire lui-même qui serait déjà en soi porteur d’une maladie pour ainsi dire infantile (besoin de protection, goût du secret, tendances asociales). Mais l’inverse peut tout aussi bien être vrai : c’est parce qu’on ignore ou méprise l’idéal de vie des membres de la secte qu’on se focalise sur des dérives occasionnelles qui n’entachent pas ce que ce groupement a de légitime et parfois même de réformateur : ce fut le cas des Esséniens, des Cathares et des premiers disciples de Luther. On ne saurait enfin oublier que si l’esprit des Lumières est vivement sollicité dans cette affaire, lui-même n’est pas exempt de préjugés à l’endroit du fait religieux, et a fortiori s’il revêt une forme sectaire. Peut-on dès lors aborder aujourd’hui les dérives sectaires avec l’ironie de Voltaire ?

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Ces dérives seraient-elles enfin au plan religieux ce que sont certains « dérapages » au plan politique ? Des glissements, des lapsus significatifs grossissant et rendant de ce fait visible ce qu’on ne voulait pas voir mais qui resurgit ainsi d’un tréfonds inavouable. Il faudrait en ce cas savoir gré à ces dérives d’avoir attiré l’attention sur ce fonds obscur  si ce n’était en même temps courir le risque d’instaurer une police des mœurs et de la pensée attentive à tout faux-pas révélateur. Or la secte, accusée d’être la matrice d’un totalitarisme d’autant plus dangereux qu’il opère à huis-clos, est aussi suspectée d’être le ferment de toutes les dissidences par rapport à un courant devenu dominant. C’est donc entre Charybde et Scylla qu’il convient d’évaluer le degré de dangerosité d’un groupement supposé sectaire, sans oublier que le sectarisme demeure, en ses formes ordinaires, la chose du monde la mieux partagée.


[1] Mission intergouvernementale de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (créée en 2002).

[2] Causeur n°116, octobre 2023.

[3] Du latin secta signifiant voie, école de pensée, et du verbe sequi, suivre et non pas couper, séparer (secare) comme pourrait le suggérer cette étymologie trompeuse.

Pascal Thomas, le dernier romantique

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Jusqu’au 14 octobre prochain, la Cinémathèque française propose une rétrospective « Pascal Thomas » dont le prochain film « Le voyage en pyjama », sortira en 2024


Et si c’était le dernier romantique du cinéma français ? Aucune provocation dans cette affirmation. Aucune goguenardise subliminale de ma part. Pascal Thomas a toujours fait le pari du marivaudage cabossé, du tendre piquant, de l’amoureux déclassé et du débonnaire enflammé. Il croit en la possibilité d’un rapport entre les hommes et les femmes, un rapport qui ne serait pas forcément durable ou heureux, ni réussi ou dramatique, car le ratage souriant et la nostalgie épidermique accompagnent sa filmographie depuis les années 1970. Pourquoi aime-t-on tant les films de ce joueur extralucide venu des provinces lointaines ? Parce qu’il y a encore les traces d’une humanité rieuse, de l’amateurisme des « premières fois », des tentatives absurdes et splendides d’arriver à ses fins, du long écoulement de la vie, du suintement des existences banales et de l’écho des bibliothèques familiales dans son cinéma.

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Chez Pascal Thomas, point d’arêtes franches, de misère accablante ou de thèses assénées à coups de zooms inquisiteurs; le réalisateur travaille dans l’organdi, le froissé et défroissé des sentiments, dans cette banalité du quotidien qui se révèle foisonnante d’aventures. Il ne pontifie pas, ne sermonne pas ses acteurs, ne se place jamais en position de démiurge sur un plateau ; au contraire, il s’efforce d’en gommer le pathos sans pour autant occulter le malaise naissant, il fait éclore dans l’espace ménager, scolaire, amical ou professionnel, des rencontres improbables, incomplètes, incongrues dont on ne sait pas où et comment elles aboutiront. L’inconnu est notre destin commun. Pas un inconnu béat, un inconnu mièvre et sirupeux, un inconnu sociologisé, plutôt un inconnu amusé, gorgé de sève et de tâtonnements, un inconnu des campagnes et des banlieues, un inconnu charnel aux échafaudages fragiles et délicats. C’est là que réside son talent, dans cet entre-deux, où la farce et l’émotion, où l’érotisme ébréché et les ébats affleurent. Comme s’il n’avait pas vraiment choisi son camp, entre la comédie romantique pur jus et l’humour patenté, d’où parfois une incompréhension de la critique officielle qui ne saisit que les autoroutes de la pensée et les voies à sens unique ; au sérieux bétonné de sa profession, il a toujours choisi l’esquive, l’échappée, la fuite, la rêverie, le trajet en Micheline, le quiproquo au démago, le pédalo au mégalo, la passion rurale au drame sociétal.


Ce pudique est l’un des derniers réalisateurs littéraires qui sachent écrire et lire, entre les imprimés de Léautaud et l’imagerie de John Ford, son cœur balance. Il croit en la possibilité d’un art de la narration et aux vertus du dialogue dans un métier qui se sert souvent des mots comme d’armes d’intimidation. Ces héros hâbleurs, possédés par la fesse, volontiers fanfarons et mystificateurs, sont des imaginatifs contrariés, perdus dans un monde sans rémission possible, un monde technique et instrumentalisé, un monde qui a horreur du friable et de sa beauté populaire. Un film de Pascal Thomas se regarde d’un wagon ou à bord d’une péniche, à la dérobée, à la sauvette; on observe alors une autre France se mouvoir, déplier sa tapisserie, gesticuler dans ses contradictions et nous toucher par sa permanence juvénile. Intacte. Ce cinéma-là n’est pas passéiste, il est absolument intimiste, débarrassé de tous les discours formatés, il n’a pas vocation à dénoncer une situation oppressante. Pascal Thomas n’est pas un justicier de la pellicule, il a inventé une forme de naturalisme onirique, à mi-chemin entre le divertissement et une recherche d’éternité. Il navigue entre cet absolutisme et une distance ironique. Rares sont les réalisateurs à emprunter ces chemins non balisés, piégeux car ils ne prennent pas le spectateur pour un idiot utile. Quand on sort d’un film de Pascal Thomas, on est pris de réactions diverses, on a ri, on a été émoustillé, on a été aussi secoué par certaines scènes, par leur offensante vérité. Et puis, devant nos yeux, défile le décor d’un pays que l’on croyait disparu. Cette province tant honnie qui a sédimenté nos histoires personnelles. Un cinéma estampillé « Logis Hôtels et Restaurants » qui n’aurait rien de réducteur ou de réactionnaire. C’est mal connaître la fièvre intérieure des localités oubliées, loin des métropoles.  Cet été, j’ai eu la chance de voir en avant-première, « Le voyage en pyjama », son prochain film qui sortira en 2024. André Dussollier, présent dans la salle, était ému. Comme moi, il a été sensible à cette folle liberté et cette onde qui se propage comme un songe. Pascal Thomas est l’admirable conteur des sous-préfectures. Dans le cadre de la rétrospective qui vient de débuter à la Cinémathèque, « Le Chaud Lapin » sera présenté par Bernard Menez et Pascal Thomas, aujourd’hui, en fin d’après-midi, à 18 h 00 salle Georges Franju.

Informations pratiques sur le site de la Cinémathèque.

Monsieur Nostalgie

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Trans, la dérive sectaire

Pour la génération Z, s’affranchir du sexe donné par la nature est une liberté individuelle autant qu’une lutte sociale. Et c’est avec l’incroyable complicité des pouvoirs publics que des associations enferment les jeunes souffrant de dysphorie de genre dans un militantisme de plus en plus radical.


Causeur. Pourquoi le changement de genre/sexe est-il valorisé socialement ?

Claude Habib. Parce que les personnes trans ne sont plus perçues comme des personnes en souffrance, mais comme une avant-garde, à la pointe d’une redéfinition générale de l’être humain. Elles osent rompre avec la nature au nom de la liberté. Elles récusent la réalité biologique au profit de l’autocréation. C’est un grand pas vers la toute-puissance. Cette vision participe au fantasme transhumaniste, mais elle entre aussi en résonnance avec l’indétermination juvénile, cet âge où l’on ne sait pas clairement ce qu’on est ni ce qu’on veut. Pour la génération Z, le ou la trans ouvrent la voie : iel remet en cause la binarité des sexes toujours présentée comme une assignation sociale. Peut-être que c’est absurde, mais au moins c’est nouveau. Iel est le héros, parce qu’iel nous change. Iel prend la foudre sur les réseaux sociaux, iel essuie l’orage, mais iel incarne le nouveau, celui qui arrache son corps aux lois physiques pour en faire un pur produit de sa volonté, appuyée, il faut tout de même le dire, sur la technologie médicale.

Mais ce désir de nouveau n’est pas nouveau. Pourquoi cédons-nous ?

Cette logorrhée nouvelle rencontre notre libéralisme spontané. On s’accommode du trouble dans le genre, et même on l’accroît, autant par indifférence que par refus du contrôle social : il ne doit pas y avoir de freins aux droits individuels, car le droit n’est plus conçu comme un outil permettant la vie en société, mais comme un moyen d’apporter un soutien indéfectible à l’individu contre la société. Dans cette perspective, le droit devient l’auxiliaire de la médecine. La médecine libère du mauvais corps et le droit consacre la transformation.

Dernier facteur d’explication, l’ennui devant la monotonie du réel. La pesante permanence des lois de la nature s’oppose à la passionnante versatilité des divagations humaines. La binarité des sexes est une vieillerie, tandis que l’arc-en-ciel vient d’apparaître : il chatoie. Regardez l’histoire de Shiloh Pitt, la fille d’Angelina Jolie et de Brad Pitt. Enfant, elle aimait s’habiller en garçon et se faisait appeler John. Devenu « il », ainsi qu’une sorte d’égérie transgenre, sa mère avait organisé une fête pour célébrer sa transition. La presse ne tarissait pas d’éloges sur son courage et l’exemple qu’elle/il[1] donnait. Soudain, Shiloh réapparaît à 16 ans, ultra-féminine, ravissante, et déterminée à devenir danseuse. Et là, silence radio, pas un mot des médias sur ce désistement. Le petit John suscitait l’engouement quand son apparence contestait la binarité sexuelle, sa réapparition spectaculaire n’entraîne ni question ni commentaire. Aujourd’hui, 98 % des enfants traités par bloqueurs de puberté passent aux hormones croisées. Avant la mise au point des traitements hormonaux, 80 % des enfants souffrant d’une dysphorie de genre se réconciliaient avec leur sexe natal après la puberté : c’est bien ce qui est arrivé à Shiloh.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Enquête sur le lobby trans: l’argent n’a pas de sexe

Comment expliquer l’influence des associations trans sur les pouvoirs publics ?

Le discours des militants est insensé. Comment se peut-il qu’une proposition basique – « l’espèce humaine est composée de deux sexes » – se retrouve exclue du débat public ? C’est qu’elle est accusée de mettre en danger les personnes transgenres. Aussi, de peur de blesser, peu de gens osent la défendre en rappelant tout simplement, tout platement, que la binarité sexuelle est un fait naturel. Les pouvoirs publics considèrent qu’il n’y a que des coups à prendre en résistant, car ils font face à des militants déterminés. Certains sont parfois directement concernés et mettent en avant une souffrance réelle. Il faut compter aussi avec les parents qui ont soutenu la transition de leur enfant, et qui se scandalisent des « discriminations » qu’ils rencontrent à l’âge adulte, par exemple quand une femme trans est exclue d’une compétition sportive féminine. Ils avaient promis à l’enfant qu’il deviendrait une fille exactement comme les autres. La persistance d’une différence est vécue comme un affront et une injustice. La dramatisation des enjeux est omniprésente : la transition est présentée comme une question de vie ou de mort. Le refus des traitements aux mineurs est « un génocide ». L’enfermement dans la communauté devient la seule solution pour trouver une place assortie aux rêves qui ont été nourris. On a vite fait de glisser du personnel au politique, du trouble individuel, celui de la personne « née dans le mauvais corps », au rejet en bloc de l’hétérosexualité et de la binarité. Dès lors, il n’y a plus de « bons corps » du tout, mais des dominants et des sexisés. En face, nombre de politiques ont vu dans le soutien à ces revendications une manière d’exposer leur largeur de vue. L’absurdité ne coûte rien tant qu’elle est verbale, et les mesures qu’elle implique, comme le changement déclaratif de genre à l’état civil ou le changement de pronoms et de prénom dans les classes de collège et de lycée, ne vont pas grever les finances de l’État. Reste que l’absurdité peut s’avérer coûteuse sur le plan électoral.

Le militantisme de certains trans peut-il s’assimiler à une dérive sectaire ?

Effectivement on peut y voir des points communs : les stéréotypes de langage, la simplification de la vision du monde, les atteintes à l’intégrité physique. Il faut aussi mentionner le ciblage des enfants, la rupture familiale, l’enfermement dans une communauté exclusive. D’autres éléments ne se retrouvent pas : l’allégeance à un gourou ou les exigences financières exorbitantes. Cela rappelle plutôt la radicalisation, mais les deux phénomènes ont des points communs. L’idéologie trans met en danger des enfants, des adolescents ou de jeunes adultes incertains d’eux-mêmes. Quant aux trans affirmés, si je puis dire, il n’y a évidemment aucune raison de discriminer ces personnes comme nos sociétés l’ont longtemps fait. On peut, on doit aménager l’espace pour un tiers genre. On n’a en revanche aucune raison d’accepter des associations militantes qui se transforment en machines de guerre contre la division sexuée, endoctrinent les enfants sous prétexte d’éducation sexuelle et nient farouchement la réalité.


[1] Disserter sur le sexe des anges est un privilège de Byzance, non de Causeur [note du correcteur].

Ruée vers l’Europe: la Tunisie dans un étau

La Tunisie est devenue le principal point de passage des migrants subsahariens vers l’Europe. Mais à la différence du Maroc et de l’Algérie, elle n’instrumentalise pas ce chaos à des fins politiques. Ce pays dépassé par la crise est pourtant négligé par l’UE.


Peut-on continuer à faire confiance à la Tunisie pour garder la frontière sud de l’Europe ? En juillet dernier, le gouvernement tunisien ratifiait à Bruxelles un accord visant à contenir les flux de migrants clandestins vers l’Europe en contrepartie d’une promesse de soutien financier avoisinant le milliard d’euros. Moins de deux mois plus tard, Tunis a largement fait les preuves de son incapacité à honorer sa mission et l’Europe se retrouve à nouveau prise au piège de sa politique de voisinage.

Afflux massifs à Lampedusa

Au cours du mois d’août, trois bateaux partis des côtes tunisiennes se sont échoués au large de Lampedusa, causant la mort de 41 personnes, dont trois enfants. Mi-septembre, 12 000 migrants clandestins originaires d’Afrique subsaharienne accostaient en quelques jours sur l’île italienne après avoir emprunté la même route maritime, provoquant en Europe un effet de sidération et une cacophonie de réactions. Dans le même temps, une délégation de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, qui avait critiqué les méthodes du gouvernement tunisien pour lutter contre l’immigration clandestine subsaharienne, se voyait interdire l’accès au territoire tunisien.

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Faut-il soupçonner la Tunisie d’avoir sciemment organisé cet afflux massif de migrants sur l’île européenne la plus proche de ses rives pour exercer un chantage sur les capitales européennes ? Les précédents sont nombreux. En mai 2021, en réaction à l’accueil du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario en Espagne, le Royaume du Maroc avait délibérément laissé 8 000 migrants franchir les frontières des enclaves espagnoles de Ceuta et de Melilla en moins de vingt-quatre heures. On pense aussi à la stratégie turque d’instrumentalisation des flux migratoires sur les frontières grecques dans les années suivant la signature d’un premier pacte sur les migrations avec l’UE en 2016. Les coups de pression migratoire s’accompagnaient de déclarations menaçantes du président Erdogan, qui promettait l’arrivée d’« un million de migrants » supplémentaires en Europe pour contraindre l’UE à relancer son processus d’adhésion et à lui octroyer davantage d’aides financières.

L’afflux massif de migrants en provenance de la Tunisie sur l’île de Lampedusa ne s’est pas accompagné de menaces explicites ou de revendications implicites à l’endroit des capitales européennes. Au contraire : quelques jours après le déclenchement de la crise de Lampedusa, la télévision tunisienne communiquait ostentatoirement sur les opérations sécuritaires lancées sur la côte est du pays, dans le gouvernorat de Sfax. Celles-ci auraient empêché l’émigration de 200 migrants subsahariens et le départ de deux embarcations clandestines.

L’événement migratoire de Lampedusa est pourtant le produit direct des décisions prises par le gouvernement tunisien pour tenter de gérer la crise migratoire à l’intérieur de son propre pays. Début juillet, dans un contexte de tensions extrêmes entre la population tunisienne et les immigrés subsahariens, la ville de Sfax a été pendant plusieurs jours le théâtre d’affrontements à la suite du meurtre d’un Tunisien par un clandestin camerounais. Des milliers de migrants ont été chassés de la ville par les foules, puis dispersés par les forces de sécurité dans des zones désertiques aux portes de l’Algérie et de la Libye, ainsi qu’au nord de Sfax, dans de petites localités situées sur le littoral qui servaient déjà de points de départ vers les côtes européennes. Début septembre, les autorités ont cessé de distribuer de la nourriture aux migrants encore présents à Sfax. Le gouvernement tunisien a donc provoqué une vive augmentation des flux migratoires illégaux, soit un résultat inverse à celui auquel il s’était engagé à Bruxelles en juillet dernier.

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À la différence du Maroc et de la Turquie, la Tunisie ne semble pas avoir instrumentalisé les flux d’immigrés clandestins vers l’Europe à des fins politiques. Pour autant, la crise migratoire de Lampedusa et celles déclenchées aux frontières de l’Espagne et de la Grèce par Rabat et Ankara ont la même conséquence géopolitique : en révélant la vulnérabilité croissante des frontières européennes aux faiblesses méditerranéennes et africaines, lesquelles ne cessent de s’amplifier, elles instituent une nouvelle dépendance des États européens.

En Afrique subsaharienne, peu d’effort aux frontières…

Peut-on pour autant se passer du concours des États de la rive sud de la Méditerranée pour garantir la sécurité de nos frontières extérieures et reprendre la main sur notre politique migratoire ? Depuis dix ans, les opérations de police maritime conduites par les Européens en Méditerranée centrale (Mare Nostrum, Triton, Sophia, Themis) ne cessent de monter en puissance et de révéler leurs limites. L’escalade des tensions diplomatiques avec les pays situés sur la rive sud de la Méditerranée joue systématiquement en défaveur des intérêts européens. Comment expulser des immigrés présents clandestinement en France, en Espagne ou en Italie si leurs pays d’origine refusent de les rapatrier ? Depuis 2017, la Russie profite des dissensions entre la France et l’Algérie pour renforcer son alliance militaire avec le régime d’Alger. En six ans, la flotte maritime militaire russe a effectué six démonstrations de force en face des côtes européennes, alors que la Russie n’a aucun accès à la mer Méditerranée. A-t-on intérêt à laisser d’autres États voisins tomber dans l’escarcelle d’un régime ouvertement hostile à la stabilité des frontières européennes ?

Il est désormais tout aussi illusoire de compter sur l’efficacité de gardes-frontières nord-africains, dont les frontières sont elles-mêmes morcelées par la désorganisation de leur voisinage subsaharien, que d’imaginer reprendre le contrôle sur notre politique migratoire en leur tournant le dos. La porte sud de l’Europe sera fragilisée tant que les sociétés d’Afrique du Nord seront déstabilisées par des vagues d’immigrés subsahariens fuyant la misère, le réchauffement climatique, la violence politique des putschs, les massacres de Wagner et l’expansion des groupes armés terroristes dans la sous-région ouest-africaine. Désormais, c’est en Afrique subsaharienne que se joue l’avenir de la paix entre les deux rives de la Méditerranée.

Après la paix: Défis français

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Dernières nouvelles de l’homme moderne

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Pour évoquer l’homme moderne, et raviver un peu l’art du pastiche cher à Proust, notre chroniqueur a choisi une fois encore de s’inspirer de cet écrivain auvergnat qui éleva la chronique journalistique au rang d’absolu littéraire. Desproges, qui savait ce qu’il lui devait, admirait cet « homme fort cultivé, d’une prose infiniment élégante, d’un humour plus subtil, plus tendre et plus désespéré qu’un la mineur dans un rondo de Satie ». Nous laissons les lecteurs deviner son nom. Un indice : ses amis disaient de lui qu’il était au moins aussi irréfutable que l’éléphant…  


Datation de l’homme. – Datation approximative de l’homme moderne. – Irréfutabilité de ce dernier. – Preuve de celle-ci. – Ce qu’en pensent les sociologues. – Et les anthropologues. – Explication possible de l’apparition relativement tardive de l’homme moderne. – Confirmation artistique de l’irréfutable modernité de notre époque. – À l’Opéra Bastille, précisément. – Motivations de l’homme moderne. – À propos d’un livre dit de développement personnel. – Méthodologie subséquente. – Recommandations alimentaires. – Conseils pour bien se tenir à table. – Considérations consécutives. – Sur une regrettable pratique remontant à la plus haute Antiquité. – Conclusion et grandeur sous-jacente de mon tonton Raymond.

On considère en général que l’homme remonte aux temps les plus anciens. L’homme moderne, quant à lui, date d’une époque que les historiens situent aux alentours de 1789. Ou 1870. Ou 1981. Ils le représentent en pantalon court, avec un bonnet phrygien sur une belle tête de meurtrier. Ou en pantalon long, avec un képi rouge sur une belle tête de vaincu. Ou en costume du dimanche, en train de voter dans un joli bourg du Morvan avec une belle de tête de vainqueur. Céline dit l’avoir vu pour la première fois en 1900, à l’Exposition universelle, sur le « trottoir roulant qui grinçait jusqu’à la galerie des machines ». Jean-René Ksaafer, historien et professeur émérite de l’Université de Poiseux, considère de son côté qu’il est impossible de dater précisément l’apparition de l’homme moderne. Prudent, il propose ce qu’il appelle un « intervalle de probabilité » – soit, entre 1095 (Première Croisade autorisée par le pape Urbain II) et 1944 (Première apparition du mot « vegan » créé par l’Anglais Donald Watson). Comme dit mon tonton Raymond, ça laisse de la marge. Quoi qu’il en soit, il est désormais évident pour tous que nous vivons une époque dans laquelle l’homme moderne est irréfutable. On le reconnaît aisément dans la rue à sa démarche saccadée et contrariée par le fait qu’il ne regarde jamais où il va, tout occupé qu’il est à vérifier son chemin sur son téléphone portable. L’objet portatif est en soi une preuve éminente de la modernité de l’homme moderne. Celui-ci ne s’en sépare jamais. Il le compulse sans cesse. Dans le métro, au lit, dans les toilettes, à table. Il y apprend des choses surprenantes sur lui-même, qui l’enthousiasment ou le déconcertent, selon qu’il s’y reconnait ou pas. Car il n’est sûr de rien. Circonspect, il s’interroge. Philosophe, il s’étudie. Il rechigne à penser qu’il est cet individu perdu dans des villes hostiles à force de rues de la Gare, d’avenues du Général de Gaulle et d’impasses du Moulin éparpillées au petit bonheur la chance. Il éprouve malgré lui de la compassion pour ce bipède hypnotisé par un appareil ayant le pouvoir de lui indiquer simultanément sa route, le relevé exact de son compte en banque, le temps qu’il va faire demain et le montant faramineux de sa dernière facture d’électricité. Les sociologues voient dans cette propension à la réflexion introspective une caractéristique de l’homme moderne. Ce dernier se distinguerait de son prédécesseur par une vivacité d’esprit supérieure lui permettant de se poser mille questions sur son existence en même temps que sur celles des palourdes, des huitres et des bulots qu’il dispose, à la Noël, sur un grand plat en porcelaine avec de jolis motifs maritimes qui lui rappellent d’anciennes vacances en Bretagne. Des anthropologues affirment que l’homme d’avant l’homme moderne ne possédait pas les qualités irréfutables de ce dernier. Il faisait les choses plus lentement et les unes après les autres. Il prenait un peu trop son temps, disent-ils. Temps qu’il passait à flâner, courir les jupons, fumer sans modération, manger gras et boire sec. Maupassant l’évoque dans ses nouvelles, Zola dans ses Rougon-Macquart, chacun à sa manière. De plus, à la recherche de la rue de la Paix ou du bureau de poste le plus proche, l’homme s’est acharné pendant des siècles à user d’une méthode archaïque et souvent infructueuse, à savoir demander son chemin à un passant – ceci pourrait expliquer l’apparition relativement tardive de l’homme moderne, selon des chercheurs de l’Université de Bâle.

Rien ne l’arrête

Il y a quelques mois, nous avons eu confirmation de l’irréfutable modernité de notre époque. Cette fois dans le domaine de l’art. Plus précisément à l’Opéra Bastille. Grâce à une femme moderne, Mme Lydia Steier, qui est aussi une artiste. De nationalité américaine, cette metteuse en scène a modernisé Salomé, l’opéra de Richard Strauss. Selon elle, il en avait bien besoin. Cet opéra manquait de fellations et de sodomies – Mme Steier a pourvu à cette absence. Il ne comportait pas non plus de scènes de masturbation ou de viol collectif – Mme Steier a réparé cette erreur. L’Opéra de Paris a tenu à prévenir : « Certaines scènes présentant un caractère violent et/ou sexuel explicite peuvent heurter la sensibilité d’un public non averti. » Ce n’était qu’une sournoiserie publicitaire, une manière comme une autre d’attirer le chaland. Car l’homme moderne ne se sent plus d’aller à des spectacles uniquement pour leur beauté formelle ; il a lu dans Le Monde que seuls de vieux barbons réactionnaires appréciaient encore ce genre de simagrées. Il lui faut d’autres motivations. Des motivations modernes. Aussi modernes que lui, voire un peu plus. Car s’il est persuadé qu’il n’est plus ce petit-bourgeois rétrograde et antique qui entravait la marche du monde vers un avenir fatalement radieux, il peine encore à croire totalement qu’il est l’homme de demain – celui dont les publicités disent qu’à l’instar du progrès rien ne peut l’arrêter.

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C’est dans cet état d’esprit que l’homme moderne, au sortir de l’opéra, prend le métro à Bastille, un livre à la main. C’est un livre dit de développement personnel. On en édite de plus en plus. Les libraires en ont plein leurs bras et leurs rayons : Psychologie, Coaching, Méditation, Etc. Un psychiatre converti au bouddhisme en fait la publicité à la radio. Des journaux en parlent. Tous conseillent la lecture de ces « livres courts et accessibles » qui « enchanteront notre quotidien » en nous aidant à « trouver la clé du bonheur » et à « vivre en pleine conscience ». Ça donne envie d’y aller voir. D’ailleurs, on y va – ça se vend comme des petits pains. Car, s’il n’a pas oublié le plus célèbre des préceptes socratiques, l’homme moderne connaît également ses limites. Il ne conçoit pas de s’expertiser sans l’aide de quelques spécialistes en introspection, en exploration, en observation pointilleuse de cet être incertain qui lui ressemble comme un frère. M. R., auto-proclamé coach de vie et auteur d’un de ces ouvrages, avertit : si l’homme moderne veut apprendre à se connaître, surmonter sereinement les difficultés, atteindre le bien-être et accéder finalement au bonheur en faisant la nique à son voisin, il lui faudra suivre une méthodologie précise incluant des exercices physiques, spirituels et intellectuels. En toute humilité, M. R. propose la sienne. Respiration périnéale, méditation trotsko-chamanique et approche herméneutique du dernier livre d’Annie Ernaux [1] forment l’ossature de son programme. L’auteur recommande également une alimentation spécifique permettant, écrit-il, de « retrouver le chemin de la paix intérieure ». Le topinambour, l’endive et le quinoa sont fortement conseillés. Le tofu est recommandé, en particulier le “tofu puant”, dont l’odeur proche de celle de l’époisses éclipsera avantageusement la fadeur acide du quinoa ou celle, amère, de l’endive. La cuisse de canard et ses pommes de terre salardaises sont en revanche fermement contre-indiquées. Le coq au vin, le cassoulet et le bœuf bourguignon sont à proscrire absolument. On peut à la rigueur se rabattre sur un râble de lapin, concède M. R., mais on évitera alors la sauce à la crème et aux morilles dans laquelle il barbotait joyeusement quelques minutes auparavant. À table, l’auteur préconise de se tenir droit. D’inspirer par le nez en contractant le périnée et d’expirer par la bouche en relâchant le diaphragme. De mastiquer longuement afin d’obtenir un sentiment de satiété, de muscler la mâchoire et d’éviter la démence sénile. De ne pas mettre ses coudes sur la table, de finir son assiette et d’écarter d’un revers de la main les miettes de pain et les pensées suicidaires. Car malgré tout, malgré le progrès ne reculant devant rien et les innombrables ouvrages montrant le chemin vers la sagesse, la parfaite connaissance de soi et la diététique eupeptique, l’homme moderne a encore trop souvent des idées noires, des aigreurs ulcéreuses et des pensées morbides – un ultime rappel du fisc, une énième allocution du président de la République, un SMS de sa femme lui annonçant qu’elle le quitte pour sa cousine Charlotte, un autre de sa fille lui apprenant qu’elle est pansexuelle, un billet du loto infructueux ou un diagnostic incertain du cancérologue, et le voilà au bord de l’abîme, en haut de la Tour Eiffel ou au sommet du rocher de Monaco d’où il se précipite la tête la première. On retrouve alors son corps, fracassé, sur le Champ de Mars, un matin d’avril ; ou sur le rivage d’une mer insouciante, un soir d’automne. On voit par-là que l’homme, même moderne, n’a pas su s’affranchir de certaines pratiques funestes remontant à la plus haute Antiquité. C’est bien triste. C’est un des mystères du XXIsiècle. Il y en a d’autres, dont il faudra bien parler un jour ou l’autre. « En attendant, c’est l’heure de l’apéro », ordonne mon tonton Raymond qui a des horaires stricts, un bar rempli d’à peu près tous les alcools possibles, un régime alimentaire bismarckien et un seul livre de chevet, un recueil de chroniques auvergnates et irréfutables qui firent le bonheur des lecteurs de La Montagne dans les temps anciens. Ai-je besoin de dire que je le lui emprunte régulièrement ?

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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A nous la liberté

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[1] D’aucuns jugeront probablement audacieuse la proposition de M. R. concernant une « approche herméneutique » de l’opuscule du prix Nobel de littérature (il s’agirait de ne pas l’oublier !) intitulé Le jeune homme, sans doute les mêmes qui le qualifièrent de « récit anémique à la prose atrophiée », de « vide admirablement mis en valeur par une langue desséchée », de « pet littéraire ». Pourtant, à propos du même livre, lors de l’émission culturelle “Le Masque et la Plume” sur France Inter, la fine fleur de la critique littéraire n’a pas tari d’éloges : Olivia de Lamberterie, rédactrice en chef du magazine Elle, a estimé que ce livre est « comme une perle précieuse qu’on trouve et qu’on a envie de rajouter dans la malle aux trésors qu’on a d’Annie Ernaux » ; le journaliste et militant d’extrême gauche Arnaud Viviant a salué « une écrivaine éminemment politique » ; Nelly Kapriélian, critique des Inrocks, a affirmé que « ce roman démontre combien l’auteure a révolutionné la littérature » ; Elisabeth Philippe, de L’Obs, a applaudi un « roman proustien », une « vraie réflexion sur l’écriture ». Ajoutons que, dans la revue Marie Claire, l’actrice et dramaturge Lætitia Dosch a poussé encore plus loin le bouchon et l’analyse : « Ce n’est pas souvent qu’on montre ainsi une femme ménopausée, alors que c’est un geste politique hyper moderne ! » On voit par-là que M. R. n’a rien inventé et que son « approche herméneutique » n’est pas aussi aberrante qu’il aurait pu sembler de prime abord puisqu’elle repose sur un corpus déjà amplement étayé par le gratin du monde de la culture moderne.

Une auberge espagnole verrouillée

Faute de majorité absolue, aucun gouvernement n’a pu être composé en Espagne depuis les élections du mois de juillet. Un nouveau scrutin pourrait se tenir en janvier, et permettre à la coalition droite-extrême droite de prendre les rênes du pays.


C’était prévisible au soir des élections générales de juillet dernier, c’est dorénavant près d’arriver : de nouvelles élections vont être organisées en Espagne faute de majorité claire. En effet, la semaine dernière, les conservateurs ont échoué par deux fois à former un gouvernement, ce qui signifie vraisemblablement que le Parlement se dirige vers une dissolution. Ces nouvelles élections pourraient notamment déboucher sur une prise de pouvoir de la droite.

Sans majorité claire, la droite ne peut pas gouverner

Lors des élections du 23 juillet dernier, le Partido Popular (PP, centre-droit) d’Alberto Núñez Feijóo est arrivé en tête avec 137 députés. Ce bon score, qui n’offre pas cependant de majorité absolue, n’a pas permis la formation d’un nouveau gouvernement. Face à cette situation inconfortable, une alliance avec d’autres partis était donc nécessaire. Seulement, le parti d’extrême droite Vox, que beaucoup voyaient comme un allié possible de la droite, a enregistré de mauvais résultats, passant de 52 à 33 députés. Pas suffisant pour que l’alliance PP-Vox obtienne la majorité absolue.

Malgré cela, le roi Felipe VI a chargé Alberto Núñez Feijóo de former un gouvernement. Pour cela, il devait se présenter devant la Chambre Basse du Parlement pour se soumettre à un vote de confiance. Avant cela, Santiago Abascal, chef de file de Vox, avait annoncé qu’il soutiendrait le gouvernement présenté par le PP sans demander pour autant à y participer. Ce cadeau empoisonné a certes rapproché Feijóo de la majorité absolue, mais il a également rendu impossible tout rapprochement avec le PNV basque qui est viscéralement opposé à toute entente avec l’extrême droite. Ainsi, l’investiture de Feijóo a été rejetée par deux fois, le PP restant bloqué à 172 députés, insuffisant pour gouverner le pays.

C’est maintenant au tour de Pedro Sánchez de tenter sa chance

Après ces deux échecs consécutifs de la droite, il revient au socialiste Pedro Sánchez de tenter de former un nouveau gouvernement, mais ses chances de réussite sont extrêmement réduites. Alors que le parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) est arrivé en deuxième position lors des élections avec 121 députés, Pedro Sánchez peut également compter sur les 31 députés de la gauche radicale de Sumar ou les 6 députés des régionalistes basques de Bildu. Mais ce n’est pas suffisant, puisque le Premier ministre sortant a besoin du soutien des partis régionalistes catalans de l’ERC (gauche indépendantiste) et de Junts (centre droit indépendantiste à l’origine du référendum d’indépendance de 2017) et aussi, ce qui semble plus complexe, du soutien du PNV, plus proche du PP.

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Alors que cette investiture de Pedro Sanchez est peu probable, une nouvelle élection risque d’avoir lieu le 14 janvier prochain. En effet, depuis le premier vote d’investiture, un compte à rebours de deux mois a débuté : si aucun gouvernement ne peut être formé dans cette période, le roi devra alors dissoudre le Parlement et convoquer de nouvelles élections. Ainsi Sánchez doit-il se dépêcher pour séduire les différents régionalistes, alors que les Catalans demandent l’amnistie pour les personnes impliquées dans l’organisation du référendum d’indépendance jugé illégal, et la promesse d’organiser un nouveau référendum. Les basques du PNV ont bien voté contre le gouvernement Feijóo mais cela ne signifie pas qu’ils sont favorables à Sánchez, et sans leur accord il est impossible de voir le socialiste reconduit.

Vers de nouvelles élections aux résultats différents ?

Sauf coup de poker politicien, il semblerait que Sánchez ne soit pas en mesure de former un gouvernement car une majorité de la Chambre lui est hostile. Mais sa politique qui l’amène à se rapprocher des régionalistes et à leur faire des concessions pour tenter de rester en place va sûrement laisser des traces. Il semble donner plus d’importance à son avenir politique qu’à celui de l’unité de l’Espagne alors que le pays est encore traumatisé par les évènements de 2017. À ce moment, l’unité nationale était attaquée par les indépendantistes catalans. De nombreux Espagnols pensaient que ces problèmes étaient derrière eux et voient d’un mauvais œil les pourparlers entre socialistes et indépendantistes.

L’organisation de nouvelles élections pourrait être une bénédiction pour Vox. En effet, ce parti a émergé face aux velléités d’indépendance de la Catalogne, faisant campagne sur la défense de l’unité du pays et de ses valeurs traditionnelles qui étaient attaquées par les régionalistes. Toutefois, les indépendantistes catalans ont été moins présents sur la scène politique ces dernières années, ce qui a provoqué une baisse d’influence de Vox : c’était le seul thème sur lequel il était vraiment audible et cohérent. C’est pourquoi un possible retour en force des indépendantistes et l’hypothèse du désordre qu’ils apporteraient dans une coalition au pouvoir, pourrait conduire Vox à retrouver un espace politique.

Cet espace pourrait conduire à l’avènement d’un gouvernement de droite allié à l’extrême droite. Une tendance que l’on observe ailleurs sur la scène européenne, avec le retour en force de la droite de gouvernement et l’émergence d’une droite plus radicale.

Arménie / Azerbaïdjan : quand un conflit en cache d’autres

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En sommes-nous au début du dénouement ou au début de l’embrasement dans le conflit tenace qui oppose l’Arménie à l’Azerbaïdjan ?


Poudrière au moins aussi explosive que les Balkans européens, le Caucase est une zone de guerre depuis la plus haute Antiquité, sa position géographique en ayant fait le carrefour de tous les peuples bibliques de l’ancien monde. Religions, ethnies et langues s’y côtoient, gardant farouchement leurs montagnes respectives. Les peuples turcs, perses, caucasiens et iraniens s’y dévisagent. Les musulmans chiites duodécimains, les musulmans sunnites, les yézidis, les zoroastriens, les juifs, les chrétiens orthodoxes géorgiens ou arméniens, se partagent les cultes.

C’est peu dire donc que les rivalités opposant les Arméniens aux Turcs sont anciennes, le précédent du génocide désormais reconnu par la France étant toujours vif dans les esprits un siècle plus tard. Etat ayant adopté le christianisme le plus précocement du fait de la conversion du roi Tiridate IV par saint Grégoire l’Illuminateur, l’Arménie est en dépit de son ancienneté un pays fragile et aux dimensions modestes. À l’image de l’Irlande, l’Arménie compte une diaspora bien plus importante que de nationaux. Présents partout dans le monde, les Arméniens sont nombreux aux Etats-Unis, en France ou en Russie, pouvant d’ailleurs compter sur des célébrités de dimension mondiale. Le cas des Arméniens de Russie est un peu à part, notons d’ailleurs que Sergeï Lavrov lui-même est d’origine arménienne, à l’image de Margarita Simonian, l’actuelle directrice de l’information Russia Today.

Ne pouvant pas compter sur une communauté mondialisée, les Azéris ont néanmoins su utiliser habilement leur entregent et leur rente gazière pour constituer un réseau d’influence efficace en Europe, que la presse française a un temps pu affubler du sobriquet de « diplomatie du caviar ». Longtemps oubliée, la première guerre du Haut-Karabagh (1988-1994) est un conflit s’inscrivant dans le cadre de la chute de l’URSS, qui n’en finit d’ailleurs plus de s’effondrer sur elle-même, charriant des haines immémoriales dans son sillage. Il s’agit d’ailleurs, selon les experts, du premier véritable conflit post-soviétique, le dernier du genre étant l’actuelle guerre d’Ukraine. Causée par le refus de l’entité soviétique d’unifier la RSS d’Arménie au Haut-Karabagh, la première guerre du Haut-Karabagh a duré six ans et s’est conclue par une victoire tactique arménienne à la Pyrrhus. Les réclamations arméniennes autour de ce qui était alors l’oblast du Haut-Karabagh ont pris une vraie ampleur en 1985 lors de la période de la perestroika, conduisant à un vote en faveur de l’unification de cette région autonome à l’Arménie par les leaders du Soviet du Karabagh – boycotté par les Azéris ethniques – en 1988, mettant fin au statu quo ante.

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Le Protocole quadripartite de Bichkek signé le 5 mai 1994 y mit un terme. Il réunissait comme co-signataires le président de l’Assemblée nationale d’Arménie d’alors, son homologue azéri, ainsi que le président de la république autoproclamée du Haut-Karabagh et le représentant russe, qui était le co-président du groupe de Minsk. Les efforts de la médiation de Minsk n’ont jamais abouti à la conclusion d’une paix durable, des escarmouches régulières ayant éprouvé les lignes de contacts au fil des ans. Gaydar Aliyev, ex-président de l’Azerbaïdjan et père de l’actuel président Ilham Alyiev, a toujours nourri l’objectif de reprendre la main sur un territoire considéré comme souverainement azéri. C’est son fils qui a su y parvenir, en multipliant les alliances de revers et en inversant patiemment le rapport de forces entre les deux armées.

La guerre de 2020 a d’ailleurs été d’une grande rapidité, ne durant qu’un peu plus d’un mois au terme duquel Nikol Pachinian a accepté de signer un accord de fin des hostilités sous le contrôle de la Russie. Ilham Aliyev n’a pas eu ces préventions, évoquant de son côté une capitulation qui a permis à l’Azerbaïdjan de récupérer le contrôle de la totalité des districts azéris entourant le Haut-Karabagh d’où les forces arméniennes ont dû se retirer. En contrepartie, et c’est essentiel pour comprendre ce qui va désormais potentiellement se jouer, les Arméniens ont conservé un droit de passage au niveau du corridor de Latchine gardé par des forces d’intermédiation russes mobilisées dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), sorte d’OTAN post-soviétique désormais en mort clinique beaucoup plus certaine que le Traité liant les pays de l’Atlantique Nord.

Les clés de la victoire de l’Azerbaïdjan

Revanchards, les Azéris ont retenu les leçons de la première guerre du Haut-Karabagh. Bénéficiant d’importantes ressources naturelles, ce peuple turcique de confession chiite duodécimaine a su d’abord se tourner vers son partenaire naturel, la Turquie. L’arrivée d’Erdogan au pouvoir a d’ailleurs coïncidé avec la montée en puissance de l’Azerbaïdjan qui s’est dotée d’une armée très moderne notamment renforcée de drones d’alliés traditionnels, à l’image de la Turquie bien sûr mais aussi d’Israël qui entretient des relations privilégiées avec un pays qui est lui en butte avec l’Iran. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis. En 2016, l’Azerbaïdjan avait acheté pour 4,85 milliards d’armes à Israël, mais avait commencé à acheter des armes à Tel Aviv dès 2011. En outre, depuis 2017, Bakou est en capacité de produire sous licence son propre Orbiter 1K, drone kamikaze qui a fait de considérables dégâts en 2020. L’armée azérie a aussi misé sur la formation de ses troupes et sur des armes conventionnelles, se dotant d’une infanterie et d’une aviation modernes pensées strictement pour la reprise totale du Haut-Karabagh.

Pendant ce temps, de l’aveu même des Arméniens, l’armée arménienne a décliné. Au début des années 90, elle avait manifesté sa supériorité en comptant notamment sur les nombreux Arméniens qui étaient officiers supérieurs dans l’Armée rouge. C’est justement parce qu’elle a trop longtemps compté sur la Russie, juge de paix et grande puissance régionale, que l’Arménie se trouve présentement dans cette situation. Désormais esseulée, Erevan n’a pour allié dans cette région hostile que … l’Iran. La Géorgie est aussi menacée par Moscou et ne peut pour l’heure qu’offrir une liaison terrestre permettant de limiter les effets du blocus économique imposé par le binôme turco-azéri, mais aussi le passage du gazoduc entre Vladikavkaz et Erevan.

L’Azerbaïdjan, pourtant séparé de la Turquie et encadré par l’Arménie et l’Iran, a eu l’habileté de se sortir de son enclavement stratégique en jouant le monde turc au détriment du monde russe. Un choix qui s’est avéré payant. Contrairement à ce qu’avance une diplomatie russe cynique, le Kremlin a accompli le service minimum pour Erevan… tout en jouant habilement des tensions, voire en encourageant en sous-marin des mouvements rebelles au Haut-Karabagh et en les entretenant dans l’illusion d’une victoire. Le résultat est désormais connu : la victoire azérie est totale. De fait, nous assistons à l’exode de tout un peuple jeté sur les routes. C’est déchirant. Certains rejoindront la mère patrie, d’autres la Russie ou l’Europe.

Et maintenant: la paix ou la guerre?

Pour les nationalistes turcs, la chose est entendue : Turquie et Azerbaïdjan forment « une seule nation pour deux Etats ». Expansionniste et impétueux, Erdogan a ces dernières années avancé des pions dans divers territoires autrefois soumis à la tutelle de l’Empire ottoman, à l’image des interventions turques en Libye et en Syrie. L’Azerbaïdjan s’inscrit pleinement dans cette stratégie, comme l’a montré la signature des accords de Choucha de 2021, couvrant des domaines aussi différents que l’énergie, l’éducation ou la défense.

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La Russie de son côté n’a pas mis tout en œuvre pour faire appliquer les accords et ne s’est pas opposée au blocage du corridor par les forces azerbaïdjanaises. On connait le résultat. Ses troupes étaient peu nombreuses, tout juste 2.000 « casques bleus » russes. Ukraine et Russie se disputent d’ailleurs les faveurs de l’Azerbaïdjan qui joue, encore une fois, une partition bien rodée inspirée par la Turquie. Moscou craint le binôme formé par Ankara et Bakou qui bénéficie d’une position géostratégique cruciale pour ses échanges économiques. L’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian en 2018, connu pour sa volonté d’ouverture progressive à l’ouest, a-t-elle servi d’excuse à Moscou pour un désengagement progressif de Moscou dans la région interprété comme une opportunité par Bakou ? C’est une certitude. Erevan vient du reste de ratifier le Traité de Rome, autre pomme de discorde pour Moscou puisque cela signifie théoriquement que Vladimir Poutine pourrait être arrêté s’il se rendait en Arménie afin d’être remis à la Cour pénale internationale (dans les faits, cela n’arriverait pas).

Il était en réalité utile à Moscou d’avoir le Haut-Karabagh dans sa manche. Avec l’évacuation de la région par les civils arméniens, la présence de Moscou n’est plus nécessaire. Robert Ananyan, analyste arménien du conflit l’explique très bien : « Avec la résolution de la question du Haut-Karabagh, Moscou perd son moyen de pression sur l’Azerbaïdjan et l’Arménie ». D’où les parades étonnantes de véhicules blindées avec quelques hommes à leur bord dans une région désormais vide, la Russie souhaitant montrer qu’elle est encore à la manœuvre. C’est vain. Il est absolument certain que les Arméniens du Haut-Karabagh ne reviendront pas risquer leur vie avec pour seule garantie une présence russe qui s’est avérée totalement inefficace, notamment en septembre 2022. Les Russes vont devoir quitter la région et Bakou le leur fera comprendre.

Nous autres Français et Européens jouons sur du velours dans une région éloignée, partagée entre le monde russe et le monde turc. La France, fidèle à ses convictions, a par la voix de Catherine Colonna montré qu’elle se tient prête à aider l’Arménie à assurer sa défense si d’aventure l’Azerbaïdjan souhaitait aller plus loin. Nous allons vendre des systèmes de défense anti-aériens à Erevan en ce sens et veillerons au respect des droits de l’Homme. En l’espèce notre pays a été le seul à adopter une attitude aussi directe sur le sujet. Les procès d’intention en la matière sont injustes. Nous ne pouvons pour l’heure rien faire d’autre. Nous ne pouvions rien faire avant non plus, concernant un territoire azéri au regard du droit international. Il s’agit d’ailleurs d’une configuration très différente de celle qui prévaut aujourd’hui en Ukraine. Ce n’est pas une invasion directe et l’Arménie n’est pas limitrophe de l’Union européenne. Charles Michel a commenté la chose ainsi : « Est-ce que l’Azerbaïdjan est notre partenaire ? Oui. Est-ce que cela signifie que la relation est simple ? Non ». C’est le moins qu’on puisse dire. Que faire alors ? La position française semble la plus équilibrée en ce sens qu’elle veille à prévenir un embrasement tout en garantissant la sécurité arménienne. C’est la position la moins perverse et la plus soucieuse des intérêts bien pensés de toutes les parties, bien qu’il ne semble pour l’heure pas réaliste d’envisager une guerre totale entre les deux pays, les Azéris n’y ayant pas intérêt. La chute de l’URSS continue de produire ses effets et de menacer la paix du monde, singulièrement de l’Europe. La Russie n’est plus en capacité de jouer les gendarmes chez ses anciens vassaux, elle joue désormais la partition de la conquête à nos marches. 

Quand ChatGPT refoule les migrants à la frontière

Selon une information du Canard Enchainé, un fonctionnaire de l’immigration français a eu recours à l’intelligence artificielle pour savoir si une jeune Afghane devait être ou non accueillie sur notre sol. Le ministère de l’Intérieur a ouvert une enquête.


Sans trop prendre de risques, on peut s’avancer : il est la star de l’année 2023. Qui ça ? Chat GPT ! Et tous ses petits concurrents spécialisés dans l’intelligence artificielle, qui défrayent la chronique depuis janvier.

Les grands esprits se rencontrent

À condition d’utiliser les bons prompts (c’est-à-dire les mots-clés pertinents qui orientent l’intelligence artificielle dans la bonne direction), le journaliste, l’avocat ou le prof peuvent savoir en quelques clics grâce à ce satané robot si tel article, telle plaidoirie ou tel cours avancent dans la bonne voie. Et pourquoi pas, le laisser même faire tout le sale boulot.

Apparemment, les mêmes techniques de travail sont en train de gagner le ministère de l’Intérieur. Le Canard enchaîné révèle que l’un de ses fonctionnaires a utilisé l’intelligence artificielle, le 13 septembre, pour savoir si une jeune Afghane réfugiée à Téhéran était susceptible de se voir décerner un visa. Dans son mémoire, présenté devant le tribunal administratif de Nantes, il précise s’être appuyé sur Google Bard : « L’administration a procédé à une expérimentation. La situation des demandeurs (la jeune fille et sa famille) a été synthétisée et soumise à l’intelligence Bard. Il ressort de cette analyse que l’enfant X n’était pas éligible à la réunification familiale ». Plus loin : « L’analyse de cette intelligence artificielle est donc similaire à celle de l’administration ». Le Canard, amer, souligne : « Quand les grands esprits se rencontrent… ».

Elle venait d’avoir 19 ans…

Initiative isolée d’un fonctionnaire zélé ou demande du ministère ? C’est toute la question.

Beauvau plaide pour la première hypothèse, et le ministre a commandé une enquête administrative pour faire toute la lumière sur cette histoire.

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En attendant, les journalistes du Canard ont testé de leur côté la demande faite par le fonctionnaire à Google Bard : « Pour bénéficier de la réunification familiale, il faut avoir moins de 19 ans. L’enfant a donc 19 ans et 3 mois à la date du dépôt de la demande de visa. A la lumière de la décision du Conseil d’Etat du 29 juin 2023, peux-tu me dire si cet enfant était éligible ou non à la réunification familiale ? ». Tantôt, Google Bard répond non. Mais parfois, aussi, oui.

Je suis désolé Dave, je crains de ne pas pouvoir faire ça…

On craint que l’intelligence artificielle menace très bientôt les métiers des cols blancs. On resonge à Terminator, à 2001, l’Odyssée de l’espace, à tous ces films apocalyptiques où les machines dotées de conscience finissent par se rebiffer contre leur créateur. Finalement, on est peut-être plus dans l’adaptation cinématographique d’Illusions perdues (2021) et la scène du singe alcoolisé qui est chargé de désigner si tel ou tel ouvrage doit être encensé ou massacré.

Et en réalité, le hasard est moins total qu’il n’y parait. L’intelligence artificielle s’adapte aux recherches déjà effectuées sur l’ordinateur depuis lequel la demande est formulée. Selon le temps d’écran passé par l’utilisateur sur les pages de Fdesouche ou sur celles de SOS Méditerranée, l’intelligence tente de lui faire plaisir… Plus traître encore que l’historique de navigation que l’on oublie de supprimer et que découvre votre femme, l’intelligence artificielle en dit long sur vos fréquentations numériques.

Toulouse: un chirurgien viré parce qu’il aime trop Céline?

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Instrument pour urologue. D.R.

Chirurgien urologue depuis 18 ans à la clinique Ambroise Paré de Toulouse, Dr Dupuy va devoir remballer ses outils et en partir. Le médecin attribue la décision de son employeur, non pas à son travail, mais à son dernier roman.


En plus d’être chirurgien urologue dans une clinique de Toulouse, Denis Dupuy s’adonne depuis quelques années à l’écriture. Il débute en 2017 par une autobiographie romancée relatant une jeunesse chaotique marquée par la toxicomanie et les voyages initiatiques en Asie, jusqu’à ses études de médecine dans Morphine, bistouri et autres emmerdements (éditions Le Faucon d’Or). La notabilité provinciale due à sa profession dans une clinique réputée ne range pas le praticien qui dit exercer une médecine engagée, notamment sans dépassement d’honoraires, et continue d’écrire… Dans ses romans suivants : Tumulte et submersions en 2019 (éditions Les Presses Littéraires) et Le bien, le mal, et l’ordinaire en 2021 (éditions Annick Jubien), on peut suivre son double fictif : le docteur Trente-Trois, avec comme toile de fond le milieu médical de l’auteur. L’écriture de Denis Dupuy semble très inspirée par une acrimonie toute célinienne. Il a d’ailleurs choisi une photographie du docteur Louis Ferdinand Destouches pour illustrer son dernier roman publié en autoédition cet été 2023 avec le titre très provocateur de BAGATELLES. Ou combien j’emm… mes contemporains.

La liberté de l’écrivain est-elle vraiment totale ?

Dans cet ouvrage le docteur Trente-Trois échange avec l’auteur du célèbre pamphlet antisémite de Bagatelles pour un massacre. Denis Dupuy indique que dans ces échanges fantasmés, si son personnage et Céline s’opposent sur des thèmes comme le racisme, ils se retrouvent dans la contestation des dérives actuelles de la société en matière de théorie du genre, de wokisme, d’écologisme… Mais voilà que Denis Dupuy est licencié de la clinique reprise par un important groupe se présentant comme « leader de l’hospitalisation privée en France », et que l’auteur impute la raison de son renvoi à la publication de son dernier roman… Par exemple, une scène particulièrement crue voire pornographique d’ébats entre un directeur de clinique et un syndicaliste, aurait pu froisser les personnes réelles qui s’y reconnaîtraient…

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Il existe tout un courant partisan de la liberté totale de l’écrivain en matière d’emprunts dans la vie réelle. Ainsi, il ne devrait y avoir aucune requalification de l’œuvre littéraire dès qu’on présente un écrit comme « roman » au nom de la liberté de création. Comme le rappelle Emmanuel Pierrat en 2020 dans L’auteur, ses droits et ses devoirs (Gallimard), même si le juge a parfois admis et mis en valeur le « caractère fictif que confère à toute œuvre d’art sa dimension esthétique », l’identification de personnages réels est soumise à certaines limites juridiques afin d’éviter des dérives en matière de respect de la vie privée et d’interdiction de diffamer : « La publication d’un texte litigieux sous le label « roman » n’atténue en effet que très faiblement la responsabilité de l’auteur et de son éditeur si le texte fait référence à des situations ou des personnes réelles ». Trouver un juste milieu entre la liberté de création de l’auteur et le respect de l’intimité et de la réputation des personnes inspirant les personnages d’un roman n’est évidemment pas aisé pour la justice… Mais cela ne l’est pas non plus pour l’auteur qui use souvent de subterfuges pour emprunter au réel sans qu’il soit trop identifiable et contestable devant un tribunal…  C’est la solution – aussi ancienne qu’est l’écriture – du roman à clés, c’est-à-dire une écriture de connivence en direction d’un public informé des références implicites permettant d’identifier des personnes réelles sans les nommer. Même si bien entendu la sanction d’un écrit litigieux est moindre qu’à une époque soumise à la censure religieuse ou à celle d’un pouvoir politique autoritaire, la peur judiciaire demeure pour l’auteur qui va le plus souvent nier procéder à l’écriture d’un roman à clés et plutôt jouer la carte de la simple coïncidence. C’est d’ailleurs ce que fait le docteur Denis Dupuy répondant à un journaliste de France3: « C’est grotesque. Tout est fictif. Rien n’est réel, aucun personnage ne correspond à la réalité. Je l’ai dit, je l’ai écrit. Ce n’est pas de ma faute si le Directeur se reconnaît dans ce personnage, qui je le redis, est fictif ».

Beigbeder appelé à la barre

C’est peut-être vrai et il ne s’agit alors que d’une simple inspiration du réel ou d’une malencontreuse coïncidence faisant que l’auteur dépeint comme il dit : « une clinique caricaturale, corrompue, des dirigeants et des médecins frappadingues, bref une farce ». D’ailleurs, la direction de la clinique indique également que le renvoi du médecin n’a rien à voir avec ce roman…

A lire ensuite, Philippe Bilger: « Le Procès Goldman », un film remarquable

Pourtant, Denis Dupuy – en tant qu’auteur – devrait écouter le conseil déculpabilisant de Frédéric Beigbeder qui prône depuis longtemps la défense d’une écriture réaliste : « La littérature contemporaine cite beaucoup de noms réels pour s’épargner des descriptions fastidieuses. C’est un gain de temps. Les marques déposées et les personnalités publiques ont fait irruption dans notre champ visuel ; un romancier réaliste ne fait que « rendre compte » du monde qui l’entoure. Un écrivain c’est comme une caméra, mieux vaut le fuir si on ne veut pas s’exposer ». D’un point de vue juridique, Denis Dupuy – en tant que médecin salarié licencié – devrait également regarder du côté de Frédéric Beigbeder qui a fait condamner l’agence publicitaire l’ayant licencié pour faute grave à la sortie en 2000 de son livre 99 Francs dénonçant le milieu professionnel où il exerçait…  Une jurisprudence de la liberté littéraire à ne pas oublier !

L'auteur, ses droits et ses devoirs

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Israël: l’année 5784, la crise des commandements

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Tel Aviv, 30 septembre 2023 © Matan Golan/Sipa USA/SIPA

Les juifs du monde entier viennent de célébrer Roch Hachana, le nouvel an du calendrier hébreu. Alors qu’Israël traverse une période de turbulences politiques et sociales sans précédent, le temps est venu de prendre de bonnes résolutions.


 « Ne demande la vérité qu’à tes ennemis ». Pour suivre ce conseil du poète persan Saadi, Israël ne devrait pas avoir de difficulté. Ses ennemis sont toujours nombreux dans le monde, mais le plus évident, celui qui refuse l’idée même d’existence de l’État hébreu, reste incontestablement l’Iran, la patrie du célèbre poète du 13ème siècle dont le poème, « Bani Adam » (Les Êtres humains), est gravé à l’entrée de l’immeuble des Nations Unies à New York.

Il y a quelques mois, le site du ministère iranien des Affaires étrangères a publié un tweet pour saluer les résultats d’un sondage américain concernant Israël. Selon l’enquête d’opinion menée par l’Institut de Maryland en avril dernier, 44% des sondés démocrates et près de 20% de pro-républicains considèrent l’État hébreu comme un pays raciste et approuvent le mouvement de boycott d’Israël, campagne connue sous le nom de BDS  (Boycott, Désinvestissement et Sanctions). « Il est certain que si l’Amérique est libérée du contrôle du lobby sioniste, indique le site, on obtiendra des résultats encore plus surprenants ». Que l’opinion démocrate américaine soit critique envers Israël n’est pas nouveau. Le ministère iranien aurait pu rajouter que même les organisations juives des États-Unis sont souvent en désaccord avec la politique de Jérusalem et ce, bien avant le débat autour de la réforme judiciaire qui a embrasé le pays depuis cet été.

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Ceux qui suivent l’actualité israélienne se souviennent de la déclaration « épidermique » il y a quelques années de Tzipi Hotovely, alors vice-ministre des Affaires étrangères, sur le manque de compréhension de la politique israélienne par les juifs américains : « Ils n’envoient pas leurs enfants se battre pour leur pays ». Benjamin Netanyahu s’était empressé de réprimander la jeune membre de son cabinet, mais les clivages n’ont cessé de croître – et pas uniquement entre Israël et les organisations juives américaines, mais aussi et surtout au sein de la société israélienne.

Un mode de scrutin à bout de souffle

L’actuel gouvernement de Netanyahu a été formé après les cinquièmes élections législatives en trois ans et demi. Ce cabinet, constitué de la droite et de l’extrême-droite religieuse, si peu ressemblant à la société israélienne d’aujourd’hui, est un symbole flagrant de la crise du pouvoir exécutif et des institutions politiques en général, qui semblent être dépassées par la réalité d’un pays qui a beaucoup évolué depuis sa fondation moderne en 1948.

Il serait trop facile de rejeter toute la faute sur l’insubmersible « Bibi », lâché par la plupart de ses alliés et lessivé par ses déboires judiciaires. Le fait que dans le précédent gouvernement d’Yair Lapid, l’opposant principal de Netanyahu, ont siégé Avigdor Liberman, le leader du parti ultra-nationaliste, Israël Beytenou et Mansour Abbas, le chef du parti islamiste des arabes israéliens, a illustré de manière explicite l’incapacité du système électoral actuel de former une majorité cohérente, capable de proposer à ses citoyens, mais aussi – le destin de ce pays oblige – au monde, une vision, une voie qui unit plutôt qu’elle ne divise.

L’armée et le pouvoir, des fissures dangereuses

Conséquence de cette impasse, la crise de gouvernance politique se propage aux autres sphères de la société israélienne. Jusqu’à maintenant, l’armée, ce pilier sacré de l’État juif, s’est toujours rangée derrière le Premier ministre, comme le veulent les lois fondamentales d’Israël. Le poste de ministre de la Défense, qui supervise le commandement militaire, est le plus important dans le cabinet après celui du chef de l’État. Dans les coalitions gouvernementales précédentes, cette fonction pouvait être confiée à un responsable politique ne venant pas du même bord que le Premier ministre, tant l’unité sur les questions de la défense d’Israël était infaillible. On peut citer les exemples du travailliste Benjamin Ben-Eliezer dans le cabinet de « likudnik » Ariel Sharon, d’Ehud Barak dans celui de son opposant Benjamin Netanyahu ou encore, plus récemment, du centriste Benny Gantz dans le cinquième gouvernement du même Netanyahu.

Le projet très controversé de la réforme judiciaire initié par le gouvernement au début de 2023 a vu cette union sacrée entre le pouvoir et l’armée se fissurer pour la première fois dans l’histoire du pays. Le ministre de la Défense Yoav Galant avait exprimé son désaccord avec le projet de loi, ce qui avait provoqué la colère du chef du gouvernement et son limogeage quelques jours plus tard. Sous la pression de la rue et des inquiétudes grandissantes pour la sécurité d’Israël, « Bibi » fut contraint de revenir sur sa décision. Mais, au mois de juin, ce sont de nombreux réservistes de l’armée de l’Air qui ont déclaré qu’ils suspendraient leur service si la Knesset adoptait la loi sur le système judiciaire sous sa forme actuelle. La chaîne Al Jazeera ne s’est pas privée de reprendre le tweet du fils de Netanyahu, Yair, dans lequel celui-ci accusait le chef d’état-major Herzi Halevi de ne pas rappeler à l’ordre les réservistes en question.

Les laïques et les religieux, les commandements n’opèrent plus

Si la relation entre le gouvernement et l’armée s’est apaisée depuis, le différend qui oppose la société laïque et les partis religieux semble être beaucoup plus profond. Les protestations sans précédent dans les rues de centaines de milliers d’Israéliens pendant plusieurs semaines n’ont pas été soulevées uniquement par la question ponctuelle du choix des juges par les partis politiques. Les 65% de juifs israéliens qui se déterminent comme non religieux ne souhaitent pas l’emprise des mouvements ultra-orthodoxes et des lois rabbiniques sur la société démocratique. « C’est la question de notre identité », a résumé l’ancienne ministre Tzipi Livni.

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Au mois de mai le gouvernement a réussi, grâce aux efforts énergiques de ses ministres emblématiques Bezalel Smotrich (Finances) et Itamar Ben-Gvir (Sécurité nationale) à faire voter par la Knesset le budget des deux prochaines années. Celui-ci prévoit, entre autres, le financement massif des écoles ultra-orthodoxes dans lesquelles l’enseignement des mathématiques et de l’anglais est souvent absent. Les juifs orthodoxes sont pour la plupart exemptés du service militaire obligatoire et exercent rarement une profession en dehors de leur communauté. Les études de la Torah et de ses commandements, auxquelles ils consacrent leur existence, ne semblent pas convaincre le reste de la société quant à la contribution tangible de cette population à la résolution des nombreux problèmes du pays…

Alors que l’Iran a rejoint le groupe des BRICS le mois dernier, en mettant fin, au moins partialement, à son isolement international, l’État d’Israël traverse une période de crise majeure de gouvernance et des commandements dont il porte l’héritage si précieux. Sauf surgissement d’un nouveau prophète, comme cela fut le cas dans l’histoire ancienne, le peuple israélien ne semble pas avoir d’autre choix que de se faire une véritable piqûre de rappel sur son sort durant de longs siècles, jusqu’à il n’y a pas si longtemps encore.

Des sectes et de leurs dérives

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En France, les phénomènes sectaires sont de plus en plus insaisissables. Quand faut-il sévir ou interdire ? L’analyse de la philosophe Françoise Bonardel.


La multiplication des « dérives sectaires » depuis la crise sanitaire a conduit la Miviludes[1] à intensifier ses activités, tant en matière de prévention que de répression. Mais que faut-il davantage redouter : les sectes, souvent connues du grand public à travers leurs dérives outrancières, ou les comportements de type « sectaire », plus difficiles à identifier dès lors qu’ils se manifestent là où on ne les attendait pas ? Dans les relations personnelles, les associations et institutions les plus honorables, l’Église et parfois même l’État, et jusque chez les transgenres si on en croit une enquête récente[2]. S’il n’est donc pas nécessaire d’appartenir à une secte pour faire montre de sectarisme, la lutte contre ce fléau dont les formes varient à l’infini n’en est que plus problématique, tant le phénomène sectaire demeure complexe et parfois même insaisissable.

Déviances

On a beau s’accorder sur le fait qu’une secte[3] est un groupement d’individus désireux de vivre en commun l’enseignement d’un maître considéré à la fois comme un chef et un sage, ce qui caractérise ce type d’association n’est ni le nombre de ses membres –  la secte Moon  en comptait plusieurs millions, tout comme la Scientologie aujourd’hui – ni même la nature du mode de vie prôné par le maître. École de pensée ou voie spirituelle selon les Anciens, la secte n’avait alors en soi rien d’inquiétant, et la multiplication des groupements sectaires témoignait au contraire d’un pluralisme intellectuel et spirituel plutôt stimulant. Les sectes ne sont devenues des foyers d’anomalie psychique ou d’hérésie religieuse que lorsqu’un régime de pensée unique – monothéiste et/ou rationaliste – a vu en elles autant de déviances par rapport au mainstream ambiant. Or, ces déviances ne seraient que des formes de dissidence libertaire si elles n’étaient fréquemment accompagnées de dérives inacceptables : extorsion de fonds, abus sexuels, manipulation mentale, rupture des membres de la secte avec leur milieu d’origine, suicides collectifs au nom d’un idéal spirituel bafoué par les agissements exigés des fidèles.

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Mais saurait-on s’en prendre au groupement sectaire lui-même sans porter atteinte à la liberté de conscience reconnue à tout citoyen par la République ? Vivre quasiment nu ou vêtu de costumes exocentriques, se nourrir de racines ou adorer les étoiles n’est un délit que si ces choix de vie personnels, si insensés soient-ils, troublent l’ordre public ou mettent en danger la santé ou la vie d’autrui. Les régimes totalitaires peuvent seuls à cet égard se vanter d’avoir fait disparaître la tentation sectaire en devenant eux-mêmes des méga-sectes au sein desquelles un chef, dont la personnalité est l’objet d’un culte quasi religieux, endoctrine et enrégimente une population tout en s’enrichissant de manière éhontée. Ce n’est donc pas au regroupement sectaire lui-même qu’on peut légitimement s’en prendre mais à ses dérives ; les mobiles conduisant à cette forme d’existence communautaire étant soit inattaquables en raison de la liberté d’opter pour tel ou tel mode de vie ; soit inconsistants, et donc négligeables, au regard des idéaux communément partagés dont se démarquent justement les groupes sectaires, en général tournés vers un passé mythifié ou vers une « fin des temps » apocalyptique. Mais sont-ils vraiment les seuls à se détourner du présent en même temps que de la réalité ? Le sectarisme ne commence-t-il pas quand on se refuse à faire face au réel, et qu’on substitue à son approche lucide et mesurée une soumission inconditionnelle ou une condamnation sans appel ?

Sectarisme d’avant-garde et sectarisme ordinaire

La notion même de « dérive » est par ailleurs équivoque puisqu’elle suggère qu’une dérivation s’est produite par rapport à un courant initial dont il n’y avait pas lieu de suspecter la dangerosité. C’est un peu comme si l’on constatait, sans pouvoir l’expliquer, qu’un arbre a des branches pourries alors que son tronc est sain. Mais l’est-il vraiment, ou donne-t-il toutes les apparences d’une santé qu’il n’a pas en réalité ? Pousser la question plus loin reviendrait à remettre en cause le regroupement sectaire lui-même qui serait déjà en soi porteur d’une maladie pour ainsi dire infantile (besoin de protection, goût du secret, tendances asociales). Mais l’inverse peut tout aussi bien être vrai : c’est parce qu’on ignore ou méprise l’idéal de vie des membres de la secte qu’on se focalise sur des dérives occasionnelles qui n’entachent pas ce que ce groupement a de légitime et parfois même de réformateur : ce fut le cas des Esséniens, des Cathares et des premiers disciples de Luther. On ne saurait enfin oublier que si l’esprit des Lumières est vivement sollicité dans cette affaire, lui-même n’est pas exempt de préjugés à l’endroit du fait religieux, et a fortiori s’il revêt une forme sectaire. Peut-on dès lors aborder aujourd’hui les dérives sectaires avec l’ironie de Voltaire ?

A lire aussi, du même auteur: Emmanuel Macron préfère parler de décivilisation que d’ensauvagement

Ces dérives seraient-elles enfin au plan religieux ce que sont certains « dérapages » au plan politique ? Des glissements, des lapsus significatifs grossissant et rendant de ce fait visible ce qu’on ne voulait pas voir mais qui resurgit ainsi d’un tréfonds inavouable. Il faudrait en ce cas savoir gré à ces dérives d’avoir attiré l’attention sur ce fonds obscur  si ce n’était en même temps courir le risque d’instaurer une police des mœurs et de la pensée attentive à tout faux-pas révélateur. Or la secte, accusée d’être la matrice d’un totalitarisme d’autant plus dangereux qu’il opère à huis-clos, est aussi suspectée d’être le ferment de toutes les dissidences par rapport à un courant devenu dominant. C’est donc entre Charybde et Scylla qu’il convient d’évaluer le degré de dangerosité d’un groupement supposé sectaire, sans oublier que le sectarisme demeure, en ses formes ordinaires, la chose du monde la mieux partagée.


[1] Mission intergouvernementale de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (créée en 2002).

[2] Causeur n°116, octobre 2023.

[3] Du latin secta signifiant voie, école de pensée, et du verbe sequi, suivre et non pas couper, séparer (secare) comme pourrait le suggérer cette étymologie trompeuse.

Pascal Thomas, le dernier romantique

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Le réalisateur français Pascal Thomas © BALTEL/SIPA

Jusqu’au 14 octobre prochain, la Cinémathèque française propose une rétrospective « Pascal Thomas » dont le prochain film « Le voyage en pyjama », sortira en 2024


Et si c’était le dernier romantique du cinéma français ? Aucune provocation dans cette affirmation. Aucune goguenardise subliminale de ma part. Pascal Thomas a toujours fait le pari du marivaudage cabossé, du tendre piquant, de l’amoureux déclassé et du débonnaire enflammé. Il croit en la possibilité d’un rapport entre les hommes et les femmes, un rapport qui ne serait pas forcément durable ou heureux, ni réussi ou dramatique, car le ratage souriant et la nostalgie épidermique accompagnent sa filmographie depuis les années 1970. Pourquoi aime-t-on tant les films de ce joueur extralucide venu des provinces lointaines ? Parce qu’il y a encore les traces d’une humanité rieuse, de l’amateurisme des « premières fois », des tentatives absurdes et splendides d’arriver à ses fins, du long écoulement de la vie, du suintement des existences banales et de l’écho des bibliothèques familiales dans son cinéma.

À lire aussi, Pascal Thomas: «Le cinéma est le reflet de l’esprit du temps et aujourd’hui il est très pénible»

Chez Pascal Thomas, point d’arêtes franches, de misère accablante ou de thèses assénées à coups de zooms inquisiteurs; le réalisateur travaille dans l’organdi, le froissé et défroissé des sentiments, dans cette banalité du quotidien qui se révèle foisonnante d’aventures. Il ne pontifie pas, ne sermonne pas ses acteurs, ne se place jamais en position de démiurge sur un plateau ; au contraire, il s’efforce d’en gommer le pathos sans pour autant occulter le malaise naissant, il fait éclore dans l’espace ménager, scolaire, amical ou professionnel, des rencontres improbables, incomplètes, incongrues dont on ne sait pas où et comment elles aboutiront. L’inconnu est notre destin commun. Pas un inconnu béat, un inconnu mièvre et sirupeux, un inconnu sociologisé, plutôt un inconnu amusé, gorgé de sève et de tâtonnements, un inconnu des campagnes et des banlieues, un inconnu charnel aux échafaudages fragiles et délicats. C’est là que réside son talent, dans cet entre-deux, où la farce et l’émotion, où l’érotisme ébréché et les ébats affleurent. Comme s’il n’avait pas vraiment choisi son camp, entre la comédie romantique pur jus et l’humour patenté, d’où parfois une incompréhension de la critique officielle qui ne saisit que les autoroutes de la pensée et les voies à sens unique ; au sérieux bétonné de sa profession, il a toujours choisi l’esquive, l’échappée, la fuite, la rêverie, le trajet en Micheline, le quiproquo au démago, le pédalo au mégalo, la passion rurale au drame sociétal.


Ce pudique est l’un des derniers réalisateurs littéraires qui sachent écrire et lire, entre les imprimés de Léautaud et l’imagerie de John Ford, son cœur balance. Il croit en la possibilité d’un art de la narration et aux vertus du dialogue dans un métier qui se sert souvent des mots comme d’armes d’intimidation. Ces héros hâbleurs, possédés par la fesse, volontiers fanfarons et mystificateurs, sont des imaginatifs contrariés, perdus dans un monde sans rémission possible, un monde technique et instrumentalisé, un monde qui a horreur du friable et de sa beauté populaire. Un film de Pascal Thomas se regarde d’un wagon ou à bord d’une péniche, à la dérobée, à la sauvette; on observe alors une autre France se mouvoir, déplier sa tapisserie, gesticuler dans ses contradictions et nous toucher par sa permanence juvénile. Intacte. Ce cinéma-là n’est pas passéiste, il est absolument intimiste, débarrassé de tous les discours formatés, il n’a pas vocation à dénoncer une situation oppressante. Pascal Thomas n’est pas un justicier de la pellicule, il a inventé une forme de naturalisme onirique, à mi-chemin entre le divertissement et une recherche d’éternité. Il navigue entre cet absolutisme et une distance ironique. Rares sont les réalisateurs à emprunter ces chemins non balisés, piégeux car ils ne prennent pas le spectateur pour un idiot utile. Quand on sort d’un film de Pascal Thomas, on est pris de réactions diverses, on a ri, on a été émoustillé, on a été aussi secoué par certaines scènes, par leur offensante vérité. Et puis, devant nos yeux, défile le décor d’un pays que l’on croyait disparu. Cette province tant honnie qui a sédimenté nos histoires personnelles. Un cinéma estampillé « Logis Hôtels et Restaurants » qui n’aurait rien de réducteur ou de réactionnaire. C’est mal connaître la fièvre intérieure des localités oubliées, loin des métropoles.  Cet été, j’ai eu la chance de voir en avant-première, « Le voyage en pyjama », son prochain film qui sortira en 2024. André Dussollier, présent dans la salle, était ému. Comme moi, il a été sensible à cette folle liberté et cette onde qui se propage comme un songe. Pascal Thomas est l’admirable conteur des sous-préfectures. Dans le cadre de la rétrospective qui vient de débuter à la Cinémathèque, « Le Chaud Lapin » sera présenté par Bernard Menez et Pascal Thomas, aujourd’hui, en fin d’après-midi, à 18 h 00 salle Georges Franju.

Informations pratiques sur le site de la Cinémathèque.

Monsieur Nostalgie

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Trans, la dérive sectaire

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Claude Habib © Photo: Hannah Assouline

Pour la génération Z, s’affranchir du sexe donné par la nature est une liberté individuelle autant qu’une lutte sociale. Et c’est avec l’incroyable complicité des pouvoirs publics que des associations enferment les jeunes souffrant de dysphorie de genre dans un militantisme de plus en plus radical.


Causeur. Pourquoi le changement de genre/sexe est-il valorisé socialement ?

Claude Habib. Parce que les personnes trans ne sont plus perçues comme des personnes en souffrance, mais comme une avant-garde, à la pointe d’une redéfinition générale de l’être humain. Elles osent rompre avec la nature au nom de la liberté. Elles récusent la réalité biologique au profit de l’autocréation. C’est un grand pas vers la toute-puissance. Cette vision participe au fantasme transhumaniste, mais elle entre aussi en résonnance avec l’indétermination juvénile, cet âge où l’on ne sait pas clairement ce qu’on est ni ce qu’on veut. Pour la génération Z, le ou la trans ouvrent la voie : iel remet en cause la binarité des sexes toujours présentée comme une assignation sociale. Peut-être que c’est absurde, mais au moins c’est nouveau. Iel est le héros, parce qu’iel nous change. Iel prend la foudre sur les réseaux sociaux, iel essuie l’orage, mais iel incarne le nouveau, celui qui arrache son corps aux lois physiques pour en faire un pur produit de sa volonté, appuyée, il faut tout de même le dire, sur la technologie médicale.

Mais ce désir de nouveau n’est pas nouveau. Pourquoi cédons-nous ?

Cette logorrhée nouvelle rencontre notre libéralisme spontané. On s’accommode du trouble dans le genre, et même on l’accroît, autant par indifférence que par refus du contrôle social : il ne doit pas y avoir de freins aux droits individuels, car le droit n’est plus conçu comme un outil permettant la vie en société, mais comme un moyen d’apporter un soutien indéfectible à l’individu contre la société. Dans cette perspective, le droit devient l’auxiliaire de la médecine. La médecine libère du mauvais corps et le droit consacre la transformation.

Dernier facteur d’explication, l’ennui devant la monotonie du réel. La pesante permanence des lois de la nature s’oppose à la passionnante versatilité des divagations humaines. La binarité des sexes est une vieillerie, tandis que l’arc-en-ciel vient d’apparaître : il chatoie. Regardez l’histoire de Shiloh Pitt, la fille d’Angelina Jolie et de Brad Pitt. Enfant, elle aimait s’habiller en garçon et se faisait appeler John. Devenu « il », ainsi qu’une sorte d’égérie transgenre, sa mère avait organisé une fête pour célébrer sa transition. La presse ne tarissait pas d’éloges sur son courage et l’exemple qu’elle/il[1] donnait. Soudain, Shiloh réapparaît à 16 ans, ultra-féminine, ravissante, et déterminée à devenir danseuse. Et là, silence radio, pas un mot des médias sur ce désistement. Le petit John suscitait l’engouement quand son apparence contestait la binarité sexuelle, sa réapparition spectaculaire n’entraîne ni question ni commentaire. Aujourd’hui, 98 % des enfants traités par bloqueurs de puberté passent aux hormones croisées. Avant la mise au point des traitements hormonaux, 80 % des enfants souffrant d’une dysphorie de genre se réconciliaient avec leur sexe natal après la puberté : c’est bien ce qui est arrivé à Shiloh.

A lire aussi, Jeremy Stubbs: Enquête sur le lobby trans: l’argent n’a pas de sexe

Comment expliquer l’influence des associations trans sur les pouvoirs publics ?

Le discours des militants est insensé. Comment se peut-il qu’une proposition basique – « l’espèce humaine est composée de deux sexes » – se retrouve exclue du débat public ? C’est qu’elle est accusée de mettre en danger les personnes transgenres. Aussi, de peur de blesser, peu de gens osent la défendre en rappelant tout simplement, tout platement, que la binarité sexuelle est un fait naturel. Les pouvoirs publics considèrent qu’il n’y a que des coups à prendre en résistant, car ils font face à des militants déterminés. Certains sont parfois directement concernés et mettent en avant une souffrance réelle. Il faut compter aussi avec les parents qui ont soutenu la transition de leur enfant, et qui se scandalisent des « discriminations » qu’ils rencontrent à l’âge adulte, par exemple quand une femme trans est exclue d’une compétition sportive féminine. Ils avaient promis à l’enfant qu’il deviendrait une fille exactement comme les autres. La persistance d’une différence est vécue comme un affront et une injustice. La dramatisation des enjeux est omniprésente : la transition est présentée comme une question de vie ou de mort. Le refus des traitements aux mineurs est « un génocide ». L’enfermement dans la communauté devient la seule solution pour trouver une place assortie aux rêves qui ont été nourris. On a vite fait de glisser du personnel au politique, du trouble individuel, celui de la personne « née dans le mauvais corps », au rejet en bloc de l’hétérosexualité et de la binarité. Dès lors, il n’y a plus de « bons corps » du tout, mais des dominants et des sexisés. En face, nombre de politiques ont vu dans le soutien à ces revendications une manière d’exposer leur largeur de vue. L’absurdité ne coûte rien tant qu’elle est verbale, et les mesures qu’elle implique, comme le changement déclaratif de genre à l’état civil ou le changement de pronoms et de prénom dans les classes de collège et de lycée, ne vont pas grever les finances de l’État. Reste que l’absurdité peut s’avérer coûteuse sur le plan électoral.

Le militantisme de certains trans peut-il s’assimiler à une dérive sectaire ?

Effectivement on peut y voir des points communs : les stéréotypes de langage, la simplification de la vision du monde, les atteintes à l’intégrité physique. Il faut aussi mentionner le ciblage des enfants, la rupture familiale, l’enfermement dans une communauté exclusive. D’autres éléments ne se retrouvent pas : l’allégeance à un gourou ou les exigences financières exorbitantes. Cela rappelle plutôt la radicalisation, mais les deux phénomènes ont des points communs. L’idéologie trans met en danger des enfants, des adolescents ou de jeunes adultes incertains d’eux-mêmes. Quant aux trans affirmés, si je puis dire, il n’y a évidemment aucune raison de discriminer ces personnes comme nos sociétés l’ont longtemps fait. On peut, on doit aménager l’espace pour un tiers genre. On n’a en revanche aucune raison d’accepter des associations militantes qui se transforment en machines de guerre contre la division sexuée, endoctrinent les enfants sous prétexte d’éducation sexuelle et nient farouchement la réalité.


[1] Disserter sur le sexe des anges est un privilège de Byzance, non de Causeur [note du correcteur].

Ruée vers l’Europe: la Tunisie dans un étau

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La garde nationale tunisienne intercepte un bateau de migrants au large de la Tunisie, 1er juin 2023. ©Yassine Mahjoub/SIPA

La Tunisie est devenue le principal point de passage des migrants subsahariens vers l’Europe. Mais à la différence du Maroc et de l’Algérie, elle n’instrumentalise pas ce chaos à des fins politiques. Ce pays dépassé par la crise est pourtant négligé par l’UE.


Peut-on continuer à faire confiance à la Tunisie pour garder la frontière sud de l’Europe ? En juillet dernier, le gouvernement tunisien ratifiait à Bruxelles un accord visant à contenir les flux de migrants clandestins vers l’Europe en contrepartie d’une promesse de soutien financier avoisinant le milliard d’euros. Moins de deux mois plus tard, Tunis a largement fait les preuves de son incapacité à honorer sa mission et l’Europe se retrouve à nouveau prise au piège de sa politique de voisinage.

Afflux massifs à Lampedusa

Au cours du mois d’août, trois bateaux partis des côtes tunisiennes se sont échoués au large de Lampedusa, causant la mort de 41 personnes, dont trois enfants. Mi-septembre, 12 000 migrants clandestins originaires d’Afrique subsaharienne accostaient en quelques jours sur l’île italienne après avoir emprunté la même route maritime, provoquant en Europe un effet de sidération et une cacophonie de réactions. Dans le même temps, une délégation de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, qui avait critiqué les méthodes du gouvernement tunisien pour lutter contre l’immigration clandestine subsaharienne, se voyait interdire l’accès au territoire tunisien.

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Faut-il soupçonner la Tunisie d’avoir sciemment organisé cet afflux massif de migrants sur l’île européenne la plus proche de ses rives pour exercer un chantage sur les capitales européennes ? Les précédents sont nombreux. En mai 2021, en réaction à l’accueil du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario en Espagne, le Royaume du Maroc avait délibérément laissé 8 000 migrants franchir les frontières des enclaves espagnoles de Ceuta et de Melilla en moins de vingt-quatre heures. On pense aussi à la stratégie turque d’instrumentalisation des flux migratoires sur les frontières grecques dans les années suivant la signature d’un premier pacte sur les migrations avec l’UE en 2016. Les coups de pression migratoire s’accompagnaient de déclarations menaçantes du président Erdogan, qui promettait l’arrivée d’« un million de migrants » supplémentaires en Europe pour contraindre l’UE à relancer son processus d’adhésion et à lui octroyer davantage d’aides financières.

L’afflux massif de migrants en provenance de la Tunisie sur l’île de Lampedusa ne s’est pas accompagné de menaces explicites ou de revendications implicites à l’endroit des capitales européennes. Au contraire : quelques jours après le déclenchement de la crise de Lampedusa, la télévision tunisienne communiquait ostentatoirement sur les opérations sécuritaires lancées sur la côte est du pays, dans le gouvernorat de Sfax. Celles-ci auraient empêché l’émigration de 200 migrants subsahariens et le départ de deux embarcations clandestines.

L’événement migratoire de Lampedusa est pourtant le produit direct des décisions prises par le gouvernement tunisien pour tenter de gérer la crise migratoire à l’intérieur de son propre pays. Début juillet, dans un contexte de tensions extrêmes entre la population tunisienne et les immigrés subsahariens, la ville de Sfax a été pendant plusieurs jours le théâtre d’affrontements à la suite du meurtre d’un Tunisien par un clandestin camerounais. Des milliers de migrants ont été chassés de la ville par les foules, puis dispersés par les forces de sécurité dans des zones désertiques aux portes de l’Algérie et de la Libye, ainsi qu’au nord de Sfax, dans de petites localités situées sur le littoral qui servaient déjà de points de départ vers les côtes européennes. Début septembre, les autorités ont cessé de distribuer de la nourriture aux migrants encore présents à Sfax. Le gouvernement tunisien a donc provoqué une vive augmentation des flux migratoires illégaux, soit un résultat inverse à celui auquel il s’était engagé à Bruxelles en juillet dernier.

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À la différence du Maroc et de la Turquie, la Tunisie ne semble pas avoir instrumentalisé les flux d’immigrés clandestins vers l’Europe à des fins politiques. Pour autant, la crise migratoire de Lampedusa et celles déclenchées aux frontières de l’Espagne et de la Grèce par Rabat et Ankara ont la même conséquence géopolitique : en révélant la vulnérabilité croissante des frontières européennes aux faiblesses méditerranéennes et africaines, lesquelles ne cessent de s’amplifier, elles instituent une nouvelle dépendance des États européens.

En Afrique subsaharienne, peu d’effort aux frontières…

Peut-on pour autant se passer du concours des États de la rive sud de la Méditerranée pour garantir la sécurité de nos frontières extérieures et reprendre la main sur notre politique migratoire ? Depuis dix ans, les opérations de police maritime conduites par les Européens en Méditerranée centrale (Mare Nostrum, Triton, Sophia, Themis) ne cessent de monter en puissance et de révéler leurs limites. L’escalade des tensions diplomatiques avec les pays situés sur la rive sud de la Méditerranée joue systématiquement en défaveur des intérêts européens. Comment expulser des immigrés présents clandestinement en France, en Espagne ou en Italie si leurs pays d’origine refusent de les rapatrier ? Depuis 2017, la Russie profite des dissensions entre la France et l’Algérie pour renforcer son alliance militaire avec le régime d’Alger. En six ans, la flotte maritime militaire russe a effectué six démonstrations de force en face des côtes européennes, alors que la Russie n’a aucun accès à la mer Méditerranée. A-t-on intérêt à laisser d’autres États voisins tomber dans l’escarcelle d’un régime ouvertement hostile à la stabilité des frontières européennes ?

Il est désormais tout aussi illusoire de compter sur l’efficacité de gardes-frontières nord-africains, dont les frontières sont elles-mêmes morcelées par la désorganisation de leur voisinage subsaharien, que d’imaginer reprendre le contrôle sur notre politique migratoire en leur tournant le dos. La porte sud de l’Europe sera fragilisée tant que les sociétés d’Afrique du Nord seront déstabilisées par des vagues d’immigrés subsahariens fuyant la misère, le réchauffement climatique, la violence politique des putschs, les massacres de Wagner et l’expansion des groupes armés terroristes dans la sous-région ouest-africaine. Désormais, c’est en Afrique subsaharienne que se joue l’avenir de la paix entre les deux rives de la Méditerranée.

Après la paix: Défis français

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Dernières nouvelles de l’homme moderne

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Tour de bureaux à la Défense. Photo: Pierre Châtel-Innocenti / Unsplash

Pour évoquer l’homme moderne, et raviver un peu l’art du pastiche cher à Proust, notre chroniqueur a choisi une fois encore de s’inspirer de cet écrivain auvergnat qui éleva la chronique journalistique au rang d’absolu littéraire. Desproges, qui savait ce qu’il lui devait, admirait cet « homme fort cultivé, d’une prose infiniment élégante, d’un humour plus subtil, plus tendre et plus désespéré qu’un la mineur dans un rondo de Satie ». Nous laissons les lecteurs deviner son nom. Un indice : ses amis disaient de lui qu’il était au moins aussi irréfutable que l’éléphant…  


Datation de l’homme. – Datation approximative de l’homme moderne. – Irréfutabilité de ce dernier. – Preuve de celle-ci. – Ce qu’en pensent les sociologues. – Et les anthropologues. – Explication possible de l’apparition relativement tardive de l’homme moderne. – Confirmation artistique de l’irréfutable modernité de notre époque. – À l’Opéra Bastille, précisément. – Motivations de l’homme moderne. – À propos d’un livre dit de développement personnel. – Méthodologie subséquente. – Recommandations alimentaires. – Conseils pour bien se tenir à table. – Considérations consécutives. – Sur une regrettable pratique remontant à la plus haute Antiquité. – Conclusion et grandeur sous-jacente de mon tonton Raymond.

On considère en général que l’homme remonte aux temps les plus anciens. L’homme moderne, quant à lui, date d’une époque que les historiens situent aux alentours de 1789. Ou 1870. Ou 1981. Ils le représentent en pantalon court, avec un bonnet phrygien sur une belle tête de meurtrier. Ou en pantalon long, avec un képi rouge sur une belle tête de vaincu. Ou en costume du dimanche, en train de voter dans un joli bourg du Morvan avec une belle de tête de vainqueur. Céline dit l’avoir vu pour la première fois en 1900, à l’Exposition universelle, sur le « trottoir roulant qui grinçait jusqu’à la galerie des machines ». Jean-René Ksaafer, historien et professeur émérite de l’Université de Poiseux, considère de son côté qu’il est impossible de dater précisément l’apparition de l’homme moderne. Prudent, il propose ce qu’il appelle un « intervalle de probabilité » – soit, entre 1095 (Première Croisade autorisée par le pape Urbain II) et 1944 (Première apparition du mot « vegan » créé par l’Anglais Donald Watson). Comme dit mon tonton Raymond, ça laisse de la marge. Quoi qu’il en soit, il est désormais évident pour tous que nous vivons une époque dans laquelle l’homme moderne est irréfutable. On le reconnaît aisément dans la rue à sa démarche saccadée et contrariée par le fait qu’il ne regarde jamais où il va, tout occupé qu’il est à vérifier son chemin sur son téléphone portable. L’objet portatif est en soi une preuve éminente de la modernité de l’homme moderne. Celui-ci ne s’en sépare jamais. Il le compulse sans cesse. Dans le métro, au lit, dans les toilettes, à table. Il y apprend des choses surprenantes sur lui-même, qui l’enthousiasment ou le déconcertent, selon qu’il s’y reconnait ou pas. Car il n’est sûr de rien. Circonspect, il s’interroge. Philosophe, il s’étudie. Il rechigne à penser qu’il est cet individu perdu dans des villes hostiles à force de rues de la Gare, d’avenues du Général de Gaulle et d’impasses du Moulin éparpillées au petit bonheur la chance. Il éprouve malgré lui de la compassion pour ce bipède hypnotisé par un appareil ayant le pouvoir de lui indiquer simultanément sa route, le relevé exact de son compte en banque, le temps qu’il va faire demain et le montant faramineux de sa dernière facture d’électricité. Les sociologues voient dans cette propension à la réflexion introspective une caractéristique de l’homme moderne. Ce dernier se distinguerait de son prédécesseur par une vivacité d’esprit supérieure lui permettant de se poser mille questions sur son existence en même temps que sur celles des palourdes, des huitres et des bulots qu’il dispose, à la Noël, sur un grand plat en porcelaine avec de jolis motifs maritimes qui lui rappellent d’anciennes vacances en Bretagne. Des anthropologues affirment que l’homme d’avant l’homme moderne ne possédait pas les qualités irréfutables de ce dernier. Il faisait les choses plus lentement et les unes après les autres. Il prenait un peu trop son temps, disent-ils. Temps qu’il passait à flâner, courir les jupons, fumer sans modération, manger gras et boire sec. Maupassant l’évoque dans ses nouvelles, Zola dans ses Rougon-Macquart, chacun à sa manière. De plus, à la recherche de la rue de la Paix ou du bureau de poste le plus proche, l’homme s’est acharné pendant des siècles à user d’une méthode archaïque et souvent infructueuse, à savoir demander son chemin à un passant – ceci pourrait expliquer l’apparition relativement tardive de l’homme moderne, selon des chercheurs de l’Université de Bâle.

Rien ne l’arrête

Il y a quelques mois, nous avons eu confirmation de l’irréfutable modernité de notre époque. Cette fois dans le domaine de l’art. Plus précisément à l’Opéra Bastille. Grâce à une femme moderne, Mme Lydia Steier, qui est aussi une artiste. De nationalité américaine, cette metteuse en scène a modernisé Salomé, l’opéra de Richard Strauss. Selon elle, il en avait bien besoin. Cet opéra manquait de fellations et de sodomies – Mme Steier a pourvu à cette absence. Il ne comportait pas non plus de scènes de masturbation ou de viol collectif – Mme Steier a réparé cette erreur. L’Opéra de Paris a tenu à prévenir : « Certaines scènes présentant un caractère violent et/ou sexuel explicite peuvent heurter la sensibilité d’un public non averti. » Ce n’était qu’une sournoiserie publicitaire, une manière comme une autre d’attirer le chaland. Car l’homme moderne ne se sent plus d’aller à des spectacles uniquement pour leur beauté formelle ; il a lu dans Le Monde que seuls de vieux barbons réactionnaires appréciaient encore ce genre de simagrées. Il lui faut d’autres motivations. Des motivations modernes. Aussi modernes que lui, voire un peu plus. Car s’il est persuadé qu’il n’est plus ce petit-bourgeois rétrograde et antique qui entravait la marche du monde vers un avenir fatalement radieux, il peine encore à croire totalement qu’il est l’homme de demain – celui dont les publicités disent qu’à l’instar du progrès rien ne peut l’arrêter.

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C’est dans cet état d’esprit que l’homme moderne, au sortir de l’opéra, prend le métro à Bastille, un livre à la main. C’est un livre dit de développement personnel. On en édite de plus en plus. Les libraires en ont plein leurs bras et leurs rayons : Psychologie, Coaching, Méditation, Etc. Un psychiatre converti au bouddhisme en fait la publicité à la radio. Des journaux en parlent. Tous conseillent la lecture de ces « livres courts et accessibles » qui « enchanteront notre quotidien » en nous aidant à « trouver la clé du bonheur » et à « vivre en pleine conscience ». Ça donne envie d’y aller voir. D’ailleurs, on y va – ça se vend comme des petits pains. Car, s’il n’a pas oublié le plus célèbre des préceptes socratiques, l’homme moderne connaît également ses limites. Il ne conçoit pas de s’expertiser sans l’aide de quelques spécialistes en introspection, en exploration, en observation pointilleuse de cet être incertain qui lui ressemble comme un frère. M. R., auto-proclamé coach de vie et auteur d’un de ces ouvrages, avertit : si l’homme moderne veut apprendre à se connaître, surmonter sereinement les difficultés, atteindre le bien-être et accéder finalement au bonheur en faisant la nique à son voisin, il lui faudra suivre une méthodologie précise incluant des exercices physiques, spirituels et intellectuels. En toute humilité, M. R. propose la sienne. Respiration périnéale, méditation trotsko-chamanique et approche herméneutique du dernier livre d’Annie Ernaux [1] forment l’ossature de son programme. L’auteur recommande également une alimentation spécifique permettant, écrit-il, de « retrouver le chemin de la paix intérieure ». Le topinambour, l’endive et le quinoa sont fortement conseillés. Le tofu est recommandé, en particulier le “tofu puant”, dont l’odeur proche de celle de l’époisses éclipsera avantageusement la fadeur acide du quinoa ou celle, amère, de l’endive. La cuisse de canard et ses pommes de terre salardaises sont en revanche fermement contre-indiquées. Le coq au vin, le cassoulet et le bœuf bourguignon sont à proscrire absolument. On peut à la rigueur se rabattre sur un râble de lapin, concède M. R., mais on évitera alors la sauce à la crème et aux morilles dans laquelle il barbotait joyeusement quelques minutes auparavant. À table, l’auteur préconise de se tenir droit. D’inspirer par le nez en contractant le périnée et d’expirer par la bouche en relâchant le diaphragme. De mastiquer longuement afin d’obtenir un sentiment de satiété, de muscler la mâchoire et d’éviter la démence sénile. De ne pas mettre ses coudes sur la table, de finir son assiette et d’écarter d’un revers de la main les miettes de pain et les pensées suicidaires. Car malgré tout, malgré le progrès ne reculant devant rien et les innombrables ouvrages montrant le chemin vers la sagesse, la parfaite connaissance de soi et la diététique eupeptique, l’homme moderne a encore trop souvent des idées noires, des aigreurs ulcéreuses et des pensées morbides – un ultime rappel du fisc, une énième allocution du président de la République, un SMS de sa femme lui annonçant qu’elle le quitte pour sa cousine Charlotte, un autre de sa fille lui apprenant qu’elle est pansexuelle, un billet du loto infructueux ou un diagnostic incertain du cancérologue, et le voilà au bord de l’abîme, en haut de la Tour Eiffel ou au sommet du rocher de Monaco d’où il se précipite la tête la première. On retrouve alors son corps, fracassé, sur le Champ de Mars, un matin d’avril ; ou sur le rivage d’une mer insouciante, un soir d’automne. On voit par-là que l’homme, même moderne, n’a pas su s’affranchir de certaines pratiques funestes remontant à la plus haute Antiquité. C’est bien triste. C’est un des mystères du XXIsiècle. Il y en a d’autres, dont il faudra bien parler un jour ou l’autre. « En attendant, c’est l’heure de l’apéro », ordonne mon tonton Raymond qui a des horaires stricts, un bar rempli d’à peu près tous les alcools possibles, un régime alimentaire bismarckien et un seul livre de chevet, un recueil de chroniques auvergnates et irréfutables qui firent le bonheur des lecteurs de La Montagne dans les temps anciens. Ai-je besoin de dire que je le lui emprunte régulièrement ?

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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A nous la liberté

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[1] D’aucuns jugeront probablement audacieuse la proposition de M. R. concernant une « approche herméneutique » de l’opuscule du prix Nobel de littérature (il s’agirait de ne pas l’oublier !) intitulé Le jeune homme, sans doute les mêmes qui le qualifièrent de « récit anémique à la prose atrophiée », de « vide admirablement mis en valeur par une langue desséchée », de « pet littéraire ». Pourtant, à propos du même livre, lors de l’émission culturelle “Le Masque et la Plume” sur France Inter, la fine fleur de la critique littéraire n’a pas tari d’éloges : Olivia de Lamberterie, rédactrice en chef du magazine Elle, a estimé que ce livre est « comme une perle précieuse qu’on trouve et qu’on a envie de rajouter dans la malle aux trésors qu’on a d’Annie Ernaux » ; le journaliste et militant d’extrême gauche Arnaud Viviant a salué « une écrivaine éminemment politique » ; Nelly Kapriélian, critique des Inrocks, a affirmé que « ce roman démontre combien l’auteure a révolutionné la littérature » ; Elisabeth Philippe, de L’Obs, a applaudi un « roman proustien », une « vraie réflexion sur l’écriture ». Ajoutons que, dans la revue Marie Claire, l’actrice et dramaturge Lætitia Dosch a poussé encore plus loin le bouchon et l’analyse : « Ce n’est pas souvent qu’on montre ainsi une femme ménopausée, alors que c’est un geste politique hyper moderne ! » On voit par-là que M. R. n’a rien inventé et que son « approche herméneutique » n’est pas aussi aberrante qu’il aurait pu sembler de prime abord puisqu’elle repose sur un corpus déjà amplement étayé par le gratin du monde de la culture moderne.

Une auberge espagnole verrouillée

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L'actuel Premier ministre Pedro Sánchez et Alberto Núñez Feijóo, Madrid, 30 août 2023 © Juan Carlos Rojas/LaPresse/Shutt/SIPA

Faute de majorité absolue, aucun gouvernement n’a pu être composé en Espagne depuis les élections du mois de juillet. Un nouveau scrutin pourrait se tenir en janvier, et permettre à la coalition droite-extrême droite de prendre les rênes du pays.


C’était prévisible au soir des élections générales de juillet dernier, c’est dorénavant près d’arriver : de nouvelles élections vont être organisées en Espagne faute de majorité claire. En effet, la semaine dernière, les conservateurs ont échoué par deux fois à former un gouvernement, ce qui signifie vraisemblablement que le Parlement se dirige vers une dissolution. Ces nouvelles élections pourraient notamment déboucher sur une prise de pouvoir de la droite.

Sans majorité claire, la droite ne peut pas gouverner

Lors des élections du 23 juillet dernier, le Partido Popular (PP, centre-droit) d’Alberto Núñez Feijóo est arrivé en tête avec 137 députés. Ce bon score, qui n’offre pas cependant de majorité absolue, n’a pas permis la formation d’un nouveau gouvernement. Face à cette situation inconfortable, une alliance avec d’autres partis était donc nécessaire. Seulement, le parti d’extrême droite Vox, que beaucoup voyaient comme un allié possible de la droite, a enregistré de mauvais résultats, passant de 52 à 33 députés. Pas suffisant pour que l’alliance PP-Vox obtienne la majorité absolue.

Malgré cela, le roi Felipe VI a chargé Alberto Núñez Feijóo de former un gouvernement. Pour cela, il devait se présenter devant la Chambre Basse du Parlement pour se soumettre à un vote de confiance. Avant cela, Santiago Abascal, chef de file de Vox, avait annoncé qu’il soutiendrait le gouvernement présenté par le PP sans demander pour autant à y participer. Ce cadeau empoisonné a certes rapproché Feijóo de la majorité absolue, mais il a également rendu impossible tout rapprochement avec le PNV basque qui est viscéralement opposé à toute entente avec l’extrême droite. Ainsi, l’investiture de Feijóo a été rejetée par deux fois, le PP restant bloqué à 172 députés, insuffisant pour gouverner le pays.

C’est maintenant au tour de Pedro Sánchez de tenter sa chance

Après ces deux échecs consécutifs de la droite, il revient au socialiste Pedro Sánchez de tenter de former un nouveau gouvernement, mais ses chances de réussite sont extrêmement réduites. Alors que le parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) est arrivé en deuxième position lors des élections avec 121 députés, Pedro Sánchez peut également compter sur les 31 députés de la gauche radicale de Sumar ou les 6 députés des régionalistes basques de Bildu. Mais ce n’est pas suffisant, puisque le Premier ministre sortant a besoin du soutien des partis régionalistes catalans de l’ERC (gauche indépendantiste) et de Junts (centre droit indépendantiste à l’origine du référendum d’indépendance de 2017) et aussi, ce qui semble plus complexe, du soutien du PNV, plus proche du PP.

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Alors que cette investiture de Pedro Sanchez est peu probable, une nouvelle élection risque d’avoir lieu le 14 janvier prochain. En effet, depuis le premier vote d’investiture, un compte à rebours de deux mois a débuté : si aucun gouvernement ne peut être formé dans cette période, le roi devra alors dissoudre le Parlement et convoquer de nouvelles élections. Ainsi Sánchez doit-il se dépêcher pour séduire les différents régionalistes, alors que les Catalans demandent l’amnistie pour les personnes impliquées dans l’organisation du référendum d’indépendance jugé illégal, et la promesse d’organiser un nouveau référendum. Les basques du PNV ont bien voté contre le gouvernement Feijóo mais cela ne signifie pas qu’ils sont favorables à Sánchez, et sans leur accord il est impossible de voir le socialiste reconduit.

Vers de nouvelles élections aux résultats différents ?

Sauf coup de poker politicien, il semblerait que Sánchez ne soit pas en mesure de former un gouvernement car une majorité de la Chambre lui est hostile. Mais sa politique qui l’amène à se rapprocher des régionalistes et à leur faire des concessions pour tenter de rester en place va sûrement laisser des traces. Il semble donner plus d’importance à son avenir politique qu’à celui de l’unité de l’Espagne alors que le pays est encore traumatisé par les évènements de 2017. À ce moment, l’unité nationale était attaquée par les indépendantistes catalans. De nombreux Espagnols pensaient que ces problèmes étaient derrière eux et voient d’un mauvais œil les pourparlers entre socialistes et indépendantistes.

L’organisation de nouvelles élections pourrait être une bénédiction pour Vox. En effet, ce parti a émergé face aux velléités d’indépendance de la Catalogne, faisant campagne sur la défense de l’unité du pays et de ses valeurs traditionnelles qui étaient attaquées par les régionalistes. Toutefois, les indépendantistes catalans ont été moins présents sur la scène politique ces dernières années, ce qui a provoqué une baisse d’influence de Vox : c’était le seul thème sur lequel il était vraiment audible et cohérent. C’est pourquoi un possible retour en force des indépendantistes et l’hypothèse du désordre qu’ils apporteraient dans une coalition au pouvoir, pourrait conduire Vox à retrouver un espace politique.

Cet espace pourrait conduire à l’avènement d’un gouvernement de droite allié à l’extrême droite. Une tendance que l’on observe ailleurs sur la scène européenne, avec le retour en force de la droite de gouvernement et l’émergence d’une droite plus radicale.

Arménie / Azerbaïdjan : quand un conflit en cache d’autres

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Des Arméniens fuyant le Haut-Karabagh, et des observateurs de l'Europe, Goris, Arménie, 29 septembre 2023 © Vasily Krestyaninov/AP/SIPA

En sommes-nous au début du dénouement ou au début de l’embrasement dans le conflit tenace qui oppose l’Arménie à l’Azerbaïdjan ?


Poudrière au moins aussi explosive que les Balkans européens, le Caucase est une zone de guerre depuis la plus haute Antiquité, sa position géographique en ayant fait le carrefour de tous les peuples bibliques de l’ancien monde. Religions, ethnies et langues s’y côtoient, gardant farouchement leurs montagnes respectives. Les peuples turcs, perses, caucasiens et iraniens s’y dévisagent. Les musulmans chiites duodécimains, les musulmans sunnites, les yézidis, les zoroastriens, les juifs, les chrétiens orthodoxes géorgiens ou arméniens, se partagent les cultes.

C’est peu dire donc que les rivalités opposant les Arméniens aux Turcs sont anciennes, le précédent du génocide désormais reconnu par la France étant toujours vif dans les esprits un siècle plus tard. Etat ayant adopté le christianisme le plus précocement du fait de la conversion du roi Tiridate IV par saint Grégoire l’Illuminateur, l’Arménie est en dépit de son ancienneté un pays fragile et aux dimensions modestes. À l’image de l’Irlande, l’Arménie compte une diaspora bien plus importante que de nationaux. Présents partout dans le monde, les Arméniens sont nombreux aux Etats-Unis, en France ou en Russie, pouvant d’ailleurs compter sur des célébrités de dimension mondiale. Le cas des Arméniens de Russie est un peu à part, notons d’ailleurs que Sergeï Lavrov lui-même est d’origine arménienne, à l’image de Margarita Simonian, l’actuelle directrice de l’information Russia Today.

Ne pouvant pas compter sur une communauté mondialisée, les Azéris ont néanmoins su utiliser habilement leur entregent et leur rente gazière pour constituer un réseau d’influence efficace en Europe, que la presse française a un temps pu affubler du sobriquet de « diplomatie du caviar ». Longtemps oubliée, la première guerre du Haut-Karabagh (1988-1994) est un conflit s’inscrivant dans le cadre de la chute de l’URSS, qui n’en finit d’ailleurs plus de s’effondrer sur elle-même, charriant des haines immémoriales dans son sillage. Il s’agit d’ailleurs, selon les experts, du premier véritable conflit post-soviétique, le dernier du genre étant l’actuelle guerre d’Ukraine. Causée par le refus de l’entité soviétique d’unifier la RSS d’Arménie au Haut-Karabagh, la première guerre du Haut-Karabagh a duré six ans et s’est conclue par une victoire tactique arménienne à la Pyrrhus. Les réclamations arméniennes autour de ce qui était alors l’oblast du Haut-Karabagh ont pris une vraie ampleur en 1985 lors de la période de la perestroika, conduisant à un vote en faveur de l’unification de cette région autonome à l’Arménie par les leaders du Soviet du Karabagh – boycotté par les Azéris ethniques – en 1988, mettant fin au statu quo ante.

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Le Protocole quadripartite de Bichkek signé le 5 mai 1994 y mit un terme. Il réunissait comme co-signataires le président de l’Assemblée nationale d’Arménie d’alors, son homologue azéri, ainsi que le président de la république autoproclamée du Haut-Karabagh et le représentant russe, qui était le co-président du groupe de Minsk. Les efforts de la médiation de Minsk n’ont jamais abouti à la conclusion d’une paix durable, des escarmouches régulières ayant éprouvé les lignes de contacts au fil des ans. Gaydar Aliyev, ex-président de l’Azerbaïdjan et père de l’actuel président Ilham Alyiev, a toujours nourri l’objectif de reprendre la main sur un territoire considéré comme souverainement azéri. C’est son fils qui a su y parvenir, en multipliant les alliances de revers et en inversant patiemment le rapport de forces entre les deux armées.

La guerre de 2020 a d’ailleurs été d’une grande rapidité, ne durant qu’un peu plus d’un mois au terme duquel Nikol Pachinian a accepté de signer un accord de fin des hostilités sous le contrôle de la Russie. Ilham Aliyev n’a pas eu ces préventions, évoquant de son côté une capitulation qui a permis à l’Azerbaïdjan de récupérer le contrôle de la totalité des districts azéris entourant le Haut-Karabagh d’où les forces arméniennes ont dû se retirer. En contrepartie, et c’est essentiel pour comprendre ce qui va désormais potentiellement se jouer, les Arméniens ont conservé un droit de passage au niveau du corridor de Latchine gardé par des forces d’intermédiation russes mobilisées dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), sorte d’OTAN post-soviétique désormais en mort clinique beaucoup plus certaine que le Traité liant les pays de l’Atlantique Nord.

Les clés de la victoire de l’Azerbaïdjan

Revanchards, les Azéris ont retenu les leçons de la première guerre du Haut-Karabagh. Bénéficiant d’importantes ressources naturelles, ce peuple turcique de confession chiite duodécimaine a su d’abord se tourner vers son partenaire naturel, la Turquie. L’arrivée d’Erdogan au pouvoir a d’ailleurs coïncidé avec la montée en puissance de l’Azerbaïdjan qui s’est dotée d’une armée très moderne notamment renforcée de drones d’alliés traditionnels, à l’image de la Turquie bien sûr mais aussi d’Israël qui entretient des relations privilégiées avec un pays qui est lui en butte avec l’Iran. Les ennemis de mes ennemis sont mes amis. En 2016, l’Azerbaïdjan avait acheté pour 4,85 milliards d’armes à Israël, mais avait commencé à acheter des armes à Tel Aviv dès 2011. En outre, depuis 2017, Bakou est en capacité de produire sous licence son propre Orbiter 1K, drone kamikaze qui a fait de considérables dégâts en 2020. L’armée azérie a aussi misé sur la formation de ses troupes et sur des armes conventionnelles, se dotant d’une infanterie et d’une aviation modernes pensées strictement pour la reprise totale du Haut-Karabagh.

Pendant ce temps, de l’aveu même des Arméniens, l’armée arménienne a décliné. Au début des années 90, elle avait manifesté sa supériorité en comptant notamment sur les nombreux Arméniens qui étaient officiers supérieurs dans l’Armée rouge. C’est justement parce qu’elle a trop longtemps compté sur la Russie, juge de paix et grande puissance régionale, que l’Arménie se trouve présentement dans cette situation. Désormais esseulée, Erevan n’a pour allié dans cette région hostile que … l’Iran. La Géorgie est aussi menacée par Moscou et ne peut pour l’heure qu’offrir une liaison terrestre permettant de limiter les effets du blocus économique imposé par le binôme turco-azéri, mais aussi le passage du gazoduc entre Vladikavkaz et Erevan.

L’Azerbaïdjan, pourtant séparé de la Turquie et encadré par l’Arménie et l’Iran, a eu l’habileté de se sortir de son enclavement stratégique en jouant le monde turc au détriment du monde russe. Un choix qui s’est avéré payant. Contrairement à ce qu’avance une diplomatie russe cynique, le Kremlin a accompli le service minimum pour Erevan… tout en jouant habilement des tensions, voire en encourageant en sous-marin des mouvements rebelles au Haut-Karabagh et en les entretenant dans l’illusion d’une victoire. Le résultat est désormais connu : la victoire azérie est totale. De fait, nous assistons à l’exode de tout un peuple jeté sur les routes. C’est déchirant. Certains rejoindront la mère patrie, d’autres la Russie ou l’Europe.

Et maintenant: la paix ou la guerre?

Pour les nationalistes turcs, la chose est entendue : Turquie et Azerbaïdjan forment « une seule nation pour deux Etats ». Expansionniste et impétueux, Erdogan a ces dernières années avancé des pions dans divers territoires autrefois soumis à la tutelle de l’Empire ottoman, à l’image des interventions turques en Libye et en Syrie. L’Azerbaïdjan s’inscrit pleinement dans cette stratégie, comme l’a montré la signature des accords de Choucha de 2021, couvrant des domaines aussi différents que l’énergie, l’éducation ou la défense.

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La Russie de son côté n’a pas mis tout en œuvre pour faire appliquer les accords et ne s’est pas opposée au blocage du corridor par les forces azerbaïdjanaises. On connait le résultat. Ses troupes étaient peu nombreuses, tout juste 2.000 « casques bleus » russes. Ukraine et Russie se disputent d’ailleurs les faveurs de l’Azerbaïdjan qui joue, encore une fois, une partition bien rodée inspirée par la Turquie. Moscou craint le binôme formé par Ankara et Bakou qui bénéficie d’une position géostratégique cruciale pour ses échanges économiques. L’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian en 2018, connu pour sa volonté d’ouverture progressive à l’ouest, a-t-elle servi d’excuse à Moscou pour un désengagement progressif de Moscou dans la région interprété comme une opportunité par Bakou ? C’est une certitude. Erevan vient du reste de ratifier le Traité de Rome, autre pomme de discorde pour Moscou puisque cela signifie théoriquement que Vladimir Poutine pourrait être arrêté s’il se rendait en Arménie afin d’être remis à la Cour pénale internationale (dans les faits, cela n’arriverait pas).

Il était en réalité utile à Moscou d’avoir le Haut-Karabagh dans sa manche. Avec l’évacuation de la région par les civils arméniens, la présence de Moscou n’est plus nécessaire. Robert Ananyan, analyste arménien du conflit l’explique très bien : « Avec la résolution de la question du Haut-Karabagh, Moscou perd son moyen de pression sur l’Azerbaïdjan et l’Arménie ». D’où les parades étonnantes de véhicules blindées avec quelques hommes à leur bord dans une région désormais vide, la Russie souhaitant montrer qu’elle est encore à la manœuvre. C’est vain. Il est absolument certain que les Arméniens du Haut-Karabagh ne reviendront pas risquer leur vie avec pour seule garantie une présence russe qui s’est avérée totalement inefficace, notamment en septembre 2022. Les Russes vont devoir quitter la région et Bakou le leur fera comprendre.

Nous autres Français et Européens jouons sur du velours dans une région éloignée, partagée entre le monde russe et le monde turc. La France, fidèle à ses convictions, a par la voix de Catherine Colonna montré qu’elle se tient prête à aider l’Arménie à assurer sa défense si d’aventure l’Azerbaïdjan souhaitait aller plus loin. Nous allons vendre des systèmes de défense anti-aériens à Erevan en ce sens et veillerons au respect des droits de l’Homme. En l’espèce notre pays a été le seul à adopter une attitude aussi directe sur le sujet. Les procès d’intention en la matière sont injustes. Nous ne pouvons pour l’heure rien faire d’autre. Nous ne pouvions rien faire avant non plus, concernant un territoire azéri au regard du droit international. Il s’agit d’ailleurs d’une configuration très différente de celle qui prévaut aujourd’hui en Ukraine. Ce n’est pas une invasion directe et l’Arménie n’est pas limitrophe de l’Union européenne. Charles Michel a commenté la chose ainsi : « Est-ce que l’Azerbaïdjan est notre partenaire ? Oui. Est-ce que cela signifie que la relation est simple ? Non ». C’est le moins qu’on puisse dire. Que faire alors ? La position française semble la plus équilibrée en ce sens qu’elle veille à prévenir un embrasement tout en garantissant la sécurité arménienne. C’est la position la moins perverse et la plus soucieuse des intérêts bien pensés de toutes les parties, bien qu’il ne semble pour l’heure pas réaliste d’envisager une guerre totale entre les deux pays, les Azéris n’y ayant pas intérêt. La chute de l’URSS continue de produire ses effets et de menacer la paix du monde, singulièrement de l’Europe. La Russie n’est plus en capacité de jouer les gendarmes chez ses anciens vassaux, elle joue désormais la partition de la conquête à nos marches. 

Quand ChatGPT refoule les migrants à la frontière

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Image d'illustration

Selon une information du Canard Enchainé, un fonctionnaire de l’immigration français a eu recours à l’intelligence artificielle pour savoir si une jeune Afghane devait être ou non accueillie sur notre sol. Le ministère de l’Intérieur a ouvert une enquête.


Sans trop prendre de risques, on peut s’avancer : il est la star de l’année 2023. Qui ça ? Chat GPT ! Et tous ses petits concurrents spécialisés dans l’intelligence artificielle, qui défrayent la chronique depuis janvier.

Les grands esprits se rencontrent

À condition d’utiliser les bons prompts (c’est-à-dire les mots-clés pertinents qui orientent l’intelligence artificielle dans la bonne direction), le journaliste, l’avocat ou le prof peuvent savoir en quelques clics grâce à ce satané robot si tel article, telle plaidoirie ou tel cours avancent dans la bonne voie. Et pourquoi pas, le laisser même faire tout le sale boulot.

Apparemment, les mêmes techniques de travail sont en train de gagner le ministère de l’Intérieur. Le Canard enchaîné révèle que l’un de ses fonctionnaires a utilisé l’intelligence artificielle, le 13 septembre, pour savoir si une jeune Afghane réfugiée à Téhéran était susceptible de se voir décerner un visa. Dans son mémoire, présenté devant le tribunal administratif de Nantes, il précise s’être appuyé sur Google Bard : « L’administration a procédé à une expérimentation. La situation des demandeurs (la jeune fille et sa famille) a été synthétisée et soumise à l’intelligence Bard. Il ressort de cette analyse que l’enfant X n’était pas éligible à la réunification familiale ». Plus loin : « L’analyse de cette intelligence artificielle est donc similaire à celle de l’administration ». Le Canard, amer, souligne : « Quand les grands esprits se rencontrent… ».

Elle venait d’avoir 19 ans…

Initiative isolée d’un fonctionnaire zélé ou demande du ministère ? C’est toute la question.

Beauvau plaide pour la première hypothèse, et le ministre a commandé une enquête administrative pour faire toute la lumière sur cette histoire.

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En attendant, les journalistes du Canard ont testé de leur côté la demande faite par le fonctionnaire à Google Bard : « Pour bénéficier de la réunification familiale, il faut avoir moins de 19 ans. L’enfant a donc 19 ans et 3 mois à la date du dépôt de la demande de visa. A la lumière de la décision du Conseil d’Etat du 29 juin 2023, peux-tu me dire si cet enfant était éligible ou non à la réunification familiale ? ». Tantôt, Google Bard répond non. Mais parfois, aussi, oui.

Je suis désolé Dave, je crains de ne pas pouvoir faire ça…

On craint que l’intelligence artificielle menace très bientôt les métiers des cols blancs. On resonge à Terminator, à 2001, l’Odyssée de l’espace, à tous ces films apocalyptiques où les machines dotées de conscience finissent par se rebiffer contre leur créateur. Finalement, on est peut-être plus dans l’adaptation cinématographique d’Illusions perdues (2021) et la scène du singe alcoolisé qui est chargé de désigner si tel ou tel ouvrage doit être encensé ou massacré.

Et en réalité, le hasard est moins total qu’il n’y parait. L’intelligence artificielle s’adapte aux recherches déjà effectuées sur l’ordinateur depuis lequel la demande est formulée. Selon le temps d’écran passé par l’utilisateur sur les pages de Fdesouche ou sur celles de SOS Méditerranée, l’intelligence tente de lui faire plaisir… Plus traître encore que l’historique de navigation que l’on oublie de supprimer et que découvre votre femme, l’intelligence artificielle en dit long sur vos fréquentations numériques.