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Bruno Tertrais: «L’immigration est une question culturelle plus qu’économique»

Dans une note pour l’Institut Montaigne parue à la rentrée, le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique tente d’établir un diagnostic « neutre » sur la croissance démographique française. Le résultat est moins anodin qu’attendu. Son analyse balaie plusieurs arguments des sans-frontiéristes. Nous l’avons rencontré pour un grand entretien.


Il faut reconnaître à Bruno Tertrais un certain courage parmi les experts en démographie. Pas question pour lui de refuser de voir le changement en cours dans la composition de notre population. Pas question non plus de relayer la légende dorée d’une immigration qui, telle une divine surprise, doperait formidablement notre économie et sauverait notre système social.« Refuser totalement l’immigration, c’est programmer notre disparition à échéance », tempère-t-il toutefois, sur la foi d’un impeccable travail de compilation de chiffres. On pourra rester sur sa faim, et regretter que l’ancien conseiller de François Bayrou au Commissariat au plan ne prenne pas davantage position dans un débat aux enjeux si vitaux. Reste que dans ses analyses, l’auteur du Choc démographique (Odile Jacob, 2020) pulvérise, l’air de rien, quelques-uns des arguments les plus consternants du sans-frontiérisme.


Causeur. Vous êtes l’un des rares chercheurs à travailler aussi bien sur la géopolitique que sur la démographie. Pourquoi ce grand écart ?

Bruno Tertrais. Quand on étudie les relations internationales, il me semble assez naturel de se pencher sur les données chiffrées relatives aux populations, qui forment selon moi, avec l’histoire et la géographie, l’un des trois socles de la science géopolitique. Mais vous avez raison, peu de mes collègues partagent avec moi cet intérêt pour la démographie. Ce qui est fort dommage du reste.

Pourquoi faire paraître maintenant une note sur la démographie ?

Parce que l’Institut Montaigne souhaitait publier des notes de cadrage sur les grands débats publics contemporains, en donnant carte blanche à des experts. C’est moi qui leur ai proposé de plancher sur la démographie, non seulement parce que je savais, comme tout le monde, qu’une loi immigration était dans les tuyaux, mais aussi parce que j’avais trouvé que les statistiques démographiques françaises de 2022 n’avaient pas eu l’écho médiatique mérité. Or les chiffres de la natalité, qui ont été publiés avant l’été, sont cruciaux. Ils montrent que la France ne peut plus se reposer sur ses lauriers anciens pour assurer le maintien de sa population. Alors que dans le même temps la mortalité est en hausse, car les générations du baby-boom commencent à disparaître.

Vous faites allusion au fait que nous n’avions jamais connu un solde naturel (à savoir la différence entre l’ensemble des naissances et des décès dans l’année) aussi bas depuis la Seconde Guerre mondiale. Or, selon vous, « l’immigration a compté pour près des trois quarts de l’accroissement de la population ».

Oui, et je tiens à dire que je ne mets pas ces données en exergue pour plaire aux patrons qui voudraient faire venir davantage de travailleurs immigrés dans notre pays. Ni pour flatter les rêves de « créolisation » de Jean-Luc Mélenchon. Mon unique ambition est d’énoncer une projection, aussi étayée que possible, qui est la suivante : si l’on veut conserver, à brève et moyenne échéance, la population active à son niveau actuel, on n’a pas d’autre choix que l’immigration, car on ne redressera pas la natalité en quelques années. Ensuite, je ne dis pas qu’il faut forcément éviter le déclin démographique. C’est là un choix politique, qui n’est pas mon objet.

Mais dans votre note, n’établissez-vous pas une corrélation entre croissance démographique et croissance économique ?

Il y a un fait incontestable : il  n’existe pas un pays au monde qui, sur le  long terme, ait conjointement connu une chute de sa population et un enrichissement économique. À quoi j’ajoute, pour revenir à ma spécialité qui est la géopolitique, que toutes les grandes puissances, mais aussi les moyennes puissances comme la France, ne peuvent maintenir leur rang sans faire preuve  de dynamisme démographique.

À l’heure de la robotique, de l’intelligence artificielle, de l’économie de la connaissance, ces vérités ne risquent-elles pas d’être remises en cause ? Je pense à des pays comme le Japon ou la Corée du Sud. Cela fait des décennies qu’on y fait moins de deux enfants par femme et qu’ils refusentd’être des terres d’immigration. Pourtant leur PIB continue de progresser et leur IDH (indice de développement humain) reste supérieur au nôtre. Pourquoi ne pas choisir un tel scénario pour la France ?

Vous savez, ce n’est pas forcément par choix que les Japonais et les Coréens se retrouvent dans une telle situation ! Mais je vais répondre à votre question. En vous faisant remarquer que nous n’avons pas les mêmes ressources que les Japonais et les Coréens pour limiter les effets négatifs d’une crise démographique. Tout d’abord, ils ont une espérance de vie plus élevée que la nôtre. Et puis ils travaillent plus longtemps : la moitié des Japonais âgés de 65 à 70 ans sont encore en activité. Il y a même un débat là-bas sur le report de l’âge de la retraite à 70 ans. Pas sûr que nous soyons en France disposés à fournir les mêmes efforts. Enfin, je note que le Japon a décidé depuis quelques années d’accroître l’immigration de travail dans le pays.

Les Français sont peut-être prêts, pour protéger leur identité, à une forme de déclassement mondial, de décroissance…

À terme, ce serait suicidaire. Si l’on prolonge les courbes, autrement dit si les conditions ne changent pas, le dernier Coréen disparaîtra en 2750, et le dernier Japonais en 3011… Je n’interdis à personne de préférer pour notre pays une perspective comme celle-là, qui induit notamment de passer à une économie beaucoup plus robotisée. Je dis juste que refuser totalement l’immigration, c’est programmer notre disparition à échéance.

Quelles sont les raisons de la dégradation récente de notre natalité ? Est-ce à cause d’une politique familiale moins volontariste, notamment depuis le mandat de François Hollande, qui a abaissé le plafond du quotient familial ?

La tendance baissière est plus ancienne que cela, et on ne constate pas dans les chiffres une aggravation notable à partir de 2012. Je ne vous dirai pas que les mesures de François Hollande ont aidé à redresser la courbe, bien sûr. Mais en réalité, les effets de politiques sont rarement déterminants dans ce domaine. Prenez l’exemple de la Chine et du contrôle des naissances qui y a été appliqué entre 1979 et 2015, la « politique de l’enfant unique ». Quand on regarde les graphes, on se rend compte que cela a eu assez peu d’importance en fin de compte. Notez enfin que la tendance à la baisse est générale en Europe, et que la France n’est pas dans la plus mauvaise des situations au regard de nos voisins. La fécondité sur le continent en 2022, c’est 1,5 enfant par femme. Avec la Roumanie, notre pays a été le « moins pire » du lot, puisqu’on y dénombre 1,8 enfant par femme.

Une autre donnée que vous mettez en avant est le fait que nous ayons passé récemment le cap symbolique des 10 % d’étrangers en France…

Je m’empresse de commencer par cet avertissement d’usage : il ne faut pas confondre d’une part la population étrangère, c’est-à-dire l’ensemble de personnes n’ayant pas la nationalité française qui habitent en France, et d’autre part la population immigrée, qui inclut, en plus desdits étrangers, tous les citoyens français nés étrangers à l’étranger, mais naturalisés depuis leur arrivée sur notre territoire. Bref, nous n’avons donc jamais eu autant d’étrangers sur notre sol depuis le Second Empire.

Cela est-il vrai aussi pour les immigrés ?

Absolument, nous avons également battu tous les records historiques de présence immigrée dans notre pays. À quoi on peut rajouter que la France n’a jamais autant compté de personnes nées en Afrique et de personnes d’origine africaine, alors qu’il y a quarante ans l’immigration était essentiellement européenne. Ce sont là autant de constats que je dresse sans jugement de valeur. Mais qui ajournent une certitude pourtant encore très présente dans l’esprit de nos dirigeants, selon laquelle la France serait un pays pourvu d’une fécondité endogène exceptionnelle pour un pays riche : cela est de moins en moins vrai.

Pour autant, on tombe un peu facilement dans le travers consistant à dire que la démographie africaine crée mécaniquement un risque de submersion migratoire. Je réfute les propos alarmistes de ceux qui, légitimement impressionnés par des événements comme, par exemple, l’arrivée il y a encore quelques jours de 6 000 migrants d’un coup à Lampedusa, disent que nous allons être engloutis. On peut certes prévoir dans les trente ans qui viennent un doublement du flux migratoire d’Afrique vers l’Europe, mais on ne peut pas pour autant parler de « ruée », comme le dit Stephen Smith. D’autant plus que ce flux finira par se tarir.

Comment cela ?

La courbe de la fécondité africaine est en train de se tasser plus vite que prévu, notamment parce que l’urbanisation et le développement progressent dans de nombreux pays. Dans un premier temps, cela enrichit les candidats à l’émigration, et quitter le continent devient plus facile. Mais dans un deuxième temps, l’accession à un revenu plus important limite la propension migratoire. Si bien que sa population devrait bientôt être moins tentée par l’exil, de la même manière que les Italiens et les Polonais, qui affluaient en masse chez nous voilà un siècle, n’émigrent plus tellement vers la France à présent.

Quel est votre sentiment personnel par rapport à ce choc démographique ?

Mon sentiment, c’est qu’il faut autant que possible laisser les sentiments au vestiaire si l’on veut faire de l’action politique efficace. Bien sûr, il faut tenir compte du ressenti de nos concitoyens. Mais j’essaie de me hisser sur une ligne de crête, de rester à l’écart de trois types de discours : d’abord, le discours des idéologues du métissage, qui voient dans l’immigration un phénomène salvateur par définition ; ensuite le discours des xénophobes, pour qui l’étranger est la source de tous nos problèmes ; et enfin, non moins pernicieux, le discours selon lequel l’immigration serait un fait qui ne se discute pas, et sur lequel il serait vain de chercher à avoir prise. Discours qui consiste en somme à répudier l’action politique, ce que je ne peux me résoudre à accepter.

Mais alors, quelle politique prônez-vous ?

Je ne vous dirai pas le fond de ma pensée en tant que citoyen, car ce n’est pas pertinent ici. Mais en tant qu’analyste, je dirais que le débat ne devrait pas se focaliser sur les batailles de chiffres quant au coût supposé de l’immigration. Ma conclusion est que l’immigration est bien davantage une question culturelle et sociétale qu’une question économique. Certes il y a des problématiques sectorielles et techniques comme les fameux « métiers en tension », pour lesquels le gouvernement envisage d’importer ou de régulariser de la main-d’œuvre spécifique. Mais dans ma note, je montre que si l’on regarde l’économie de manière plus globale, toutes les études sérieuses indiquent que le niveau d’ouverture d’un pays à l’immigration, qu’il soit élevé ou faible, n’a que peu conséquences sur le PIB. La question devrait donc être : voulons-nous encore exister dans cent ans, et quelle France voulons-nous être, que ce soit numériquement et culturellement. En distinguant quatre types d’immigration : étudiante, économique, familiale et humanitaire. À quoi s’ajoute bien sûr l’immigration illégale, qui s’insère clandestinement dans les trois derniers compartiments.

Quel accueil a reçu votre note ?

C’est essentiellement des lecteurs que je qualifierais de « souverainistes » qui l’ont commentée et critiquée. Souvent en me soupçonnant, à tort et avec plus ou moins de bonne foi, d’être un auteur stipendié par le grand capital pour vendre au milieu politico-médiatique l’ouverture en grand des frontières. Alors que je ne défends en réalité qu’une seule idée : la prise de conscience des enjeux. Ce qui me conduit à préconiser une véritable « politique démographique » dans notre pays ; qui prendrait en compte à la fois la question de l’immigration et celle de la natalité.

Alerte rouge sur la natalité française

Les chiffres de la natalité française en berne, analysés par la démographe Michèle Tribalat.


Michèle Tribalat signe un long papier, « L’immigration, ce 11e commandement de l’INED », dans le nouveau numéro du magazine NDLR •

Dans son Insee Focus n° 307, qui vient de paraître, l’Insee a titré : « En 2022, des naissances au plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ». Ce que confirment les données pour la France métropolitaine depuis 1946[1] : 685 646 naissances y ont été enregistrées en 2022, contre 843 904 en 1946 et 710 993 au point le plus bas des années 1990 (1994). Pour la France entière, l’Insee a pris la mauvaise habitude de garder la discontinuité de champ introduite en 2014 avec Mayotte, alors qu’il dispose du nombre de naissances à Mayotte. Un des principes élémentaires de la statistique est d’établir des séries sur un champ constant. C’est pourquoi, il est plus raisonnable, lorsque c’est possible, de rester sur la France métropolitaine.

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Si l’Insee prend un grand recul pour replacer la natalité observée en 2022, il se garde bien de faire la même chose pour ses composantes selon l’origine des parents: « Un peu plus des deux tiers (68%) des nouveau-nés ont des parents tous deux nés en France. Dix ans auparavant, c’était le cas de près des trois quarts des naissances (73%) ». Or l’Insee publie les données qui permettent de remonter jusqu’en 1998, y compris pour la France métropolitaine. Voyons ce que cela donne pour les années 2000-2022.

Une baisse qui aurait été beaucoup plus abrupte sans le secours des naissances de parents nés à l’étranger

De 2000 à 2022, le nombre de naissances de deux parents nés en France a baissé de 22,1%. La baisse du nombre total de naissances, qui démarre en 2010 mais a été plus accentuée après 2014, n’a été que de 11,4% sur 22 ans, grâce à la participation des personnes nées à l’étranger (tableau 1 ci-dessous). Laissons de côté, pour l’instant, le fait de savoir si les deux parents ou un seul sont nés à l’étranger. Le nombre de naissances d’au moins un parent né à l’étranger a augmenté de 25,6% en 22 ans, freinant ainsi la baisse de la natalité française. Leur proportion a gagné un peu plus de 9 points en 22 ans et s’élève à 31,7% en 2022.

Tableau 1.- Évolution du nombre de naissances selon le pays de naissance des parents en France métropolitaine, de 2000 à 2022.
Source : Insee ; https://www.insee.fr/fr/statistiques/7673421?sommaire=7673431.

Maintenant, si l’on examine dans le détail l’évolution selon que les deux parents ou un seul sont nés à l’étranger, elle est peu crédible, avec une césure en 2011, comme l’indique le graphique ci-dessous. Jusqu’en 2010, l’évolution du nombre de naissances de deux parents nés à l’étranger ou d’un seul est à peu près identique, avec un gain d’environ 25%. Cependant, dans les douze années qui suivent, seules les naissances d’enfants de deux parents nés à l’étranger continuent d’augmenter, et plus fortement qu’avant. De 2000 à 2022, le nombre de ces naissances aurait augmenté de 63% tandis que celui des enfants nés d’un seul parent né à l’étranger aurait retrouvé à peu près le niveau du début du siècle.

Une note de l’Insee, en très petits caractères en bas du tableau donne une vague piste : « À la suite de l’évolution de la méthode de traitement des données pour 2011, les séries présentent une légère rupture cette année-là » (je souligne). De 1977 à 1997, deux colonnes du tableau indiquaient le nombre d’enfants dont on ne connaissait pas le pays de naissance du père, selon que la mère était née en France ou à l’étranger. Depuis 1998, l’Insee redresse les données et ces colonnes ont disparu. Mais, il les a redressées différemment à partir de 2011, sans qu’on en sache plus. C’est bien dommage compte tenu de la césure introduite par le changement de pied de l’Insee. Pourquoi, si l’Insee considère son nouveau redressement meilleur, n’a-t-il pas rétropolé sa nouvelle méthode afin de disposer d’une série homogène traitant de la même manière l’absence d‘information sur le pays de naissance du père ?

Graphique 1.- Évolution (Base 1 en 2000) du nombre de naissances en fonction du pays de naissance des parents en France métropolitaine, de 2000 à 2022.
Les parents nés en France ne se limitent pas à la France métropolitaine et comprennent ceux qui sont nés dans un Dom ou une Com.
Source : Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381382#tableau-figure1_radio2

Dès que l’on introduit quelque détail sur le pays de naissance des parents (UE27, hors UE27), il apparaît que le renfort à la natalité française provient avant tout des personnes nées en dehors de l’UE27. L’aberration de la rupture de série après 2011 n’est visible que sur ces naissances de parent(s) nés hors UE27 (graphique ci-dessous).   

Graphique 2.- Évolution du nombre de naissances en fonction du pays de naissance des parents (France, UE27, hors UE27) en France métropolitaine, de 2000 à 2022.
Source : Insee ; https://www.insee.fr/fr/statistiques/7673421?sommaire=7673431.

Évaluation fautive du poids de différents groupes d’âges dans la baisse de la natalité

Par ailleurs, lorsque l’Insee examine la répartition par groupe d’âges des hausses et des baisses du nombre de naissances (reprise de la figure 3a, Insee Focus n°307 ci-dessous), il fait une évaluation fautive du rôle du groupe d’âges 25-34 ans : « Les naissances de mères âgées de 25 à 34 ans, âges auxquels le taux de fécondité est particulièrement élevé et qui concentrent donc la majorité des naissances, contribuent à hauteur de 93% à la baisse globale des naissances en 2022 ». Ce calcul est faux car les femmes de 40 ans ou plus ont eu plus de naissances. Il n’est donc pas possible, comme le fait l’Insee, d’évaluer la contribution des femmes âgées de 25-34 ans en rapportant les naissances de ce groupe au total.

Figure 3a.- Évolution du nombre de naissances selon l’âge des mères entre 2021 et 2022.
Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7670212

Sur dix ans, la fécondité baisse avant 34 ans

Une comparaison, sur dix ans, de l’évolution de la fécondité (2012-2022) en France, montre une diminution du nombre d’enfants pour 1000 femmes (Indicateur conjoncturel de fécondité ou ICF) qui passe de 2 008 à 1 796.

C’est aux âges de forte fécondité que la baisse est la plus grande en valeur absolue. L’ICF partiel de 25 à 33 ans a perdu 158 bébés pour 1000 femmes de cet âge en dix ans. Ajoutés aux 100 enfants de moins avant cet âge, cela fait une perte de 258 enfants pour 1000 femmes, que ne sauraient compenser les 45 naissances gagnées après 33 ans entre 2012 et 2022 (tableau ci-dessous).

Tableau 2.- Évolution des indicateurs conjoncturels de fécondité total et partiels (sur différents groupes d’âges) en France, de 2012 (hors Mayotte) à 2022 (avec Mayotte)pour 1000 femmes.
Source: Insee, https://www.insee.fr/fr/outil-interactif/5367857/tableau/20_DEM/22_NAI#

L’année 2023 s’annonce encore plus mauvaise que 2022

Les données provisoires sur les naissances en France (entière, avec Mayotte), de janvier à août 2023, enregistrent une décrue de 7,2 % sur les huit premiers mois de l’année.

A ne pas manquer, notre numéro d’octobre: Causeur : Panique sur la démographie. Extinction ou submersion, faites votre choix!

Lorsqu’on calcule le nombre annuel de naissances auquel on pourrait s’attendre, en appliquant le rapport moyen des huit premiers mois aux douze derniers des années 2015-2019, ou même le rapport le plus élevé observé en 2016, on obtient un nombre de naissances annuel anticipé pour 2023 autour de 680 000 naissances, en baisse d’environ 6% par rapport à 2022, diminution plus forte que celle observée sur l’ensemble de l’année 2022 par rapport à 2021 (2,2 %).

Une poursuite de la baisse de la fécondité des femmes âgées de moins de 34 ans augure mal de l’évolution à venir du nombre de naissances. Il n’est guère raisonnable de compter sur la poursuite d’un allongement de l’âge des femmes à la naissance des enfants (déjà en moyenne de 31,2 ans, un an de plus qu’il y a dix ans) car la marge de progression est naturellement plus réduite après 33 ans. 

Enfin, c’est avec tristesse que l’on note, dans un article si court, trois anomalies qui relèvent des principes de base en statistique :

  • Toute évolution temporelle doit se faire, lorsque c’est possible, sur un même champ géographique. L’Insee avait tous les outils disponibles pour le faire ;
  • Lorsque l’Insee revient sur une manière de traiter les non-déclarations entraînant une rupture significative dans une série, il devrait au moins expliquer clairement de quoi il retourne et, au mieux, rétropoler sa nouvelle manière sur le début de la série ;
  • Enfin, il n’est pas possible de peser le rôle d’un groupe d’âges dans une évolution d’un certain signe (plus ou moins) quand ces groupes d’âges interviennent en plus et en moins.

Source de l’article: blog de Michèle Tribalat.


[1] On ne dispose des données France entière que depuis 1957.

A Budapest, les conservateurs du monde entier s’inquiètent de la dénatalité européenne

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« Le déclin est un choix, nullement notre destin », s’est notamment écriée Georgia Meloni. Hervé Rigolot, responsable du Mouvement Conservateur, qui était présent sur place, raconte.


Conservateurs de tous les pays, unissez-vous ! Telle aurait pu être la conclusion du Sommet démographique de Budapest qui s’est tenu du 14 au 16 septembre 2023. C’est en effet dans le cadre prestigieux du musée des Beaux-Arts de la capitale magyare qu’une assistance nombreuse est venue écouter les différents orateurs invités par le Chef de l’État, Mme Katalin Novak. Ayant occupé les postes de secrétaire d’État à la Famille et à la Jeunesse et de ministre chargée de la Famille, elle a rappelé les 12 points de la politique familiale hongroise. Points qu’elle a, pendant ses différents mandats, mis en œuvre par le biais de nombreux bonus fiscaux à l’appui de la solidarité intergénérationnelle et de la natalité. Jugez plutôt : prêt à taux zéro de 33 000 euros pour une naissance dans les cinq ans et aide financière conséquente pour l’achat d’un monospace dès trois enfants sont ainsi venus compléter des dispositifs facilitant le congé parental et les allocations familiales. En dix ans à peine, la Hongrie est de cette façon passée de 1,25 enfant par femme à 1,6 tandis que la France sur la même période est passée de 2,03 à 1,84 enfant par femme.

La question de la démographie absente du débat national français

Depuis 2015, ce forum rassemble des décideurs politiques, universitaires ou experts venus de toutes disciplines désireux d’aborder enfin ce défi démographique absent de nos débats politiques hexagonaux. Comme si une ligne de fracture s’était irrémédiablement installée entre les pays de l’Est de notre continent et ceux de l’Ouest. Ceux-ci regardant les migrations comme la clef d’économies basées non plus sur la production, mais sur la consommation de services à faible valeur ajoutée. Et ceux-là qui regardent leur identité comme une ultime assurance vie et ne devant donc compter que sur leurs seules forces vives, leur culture et leurs traditions, pour s’imposer au milieu d’empires qui furent rarement favorables à leur permanence historique.

À ne pas manquer: Causeur #116 : Panique sur la démographie. Extinction ou submersion, faites votre choix!

Dernier empire en date, précisément, l’Union Européenne, que M. Orban ne s’est pas privé de critiquer lors de son discours du 15 septembre, en qui il voit le cheval de Troie d’une idéologie du genre qu’il n’hésite pas à considérer comme un nouveau communisme. C’est sans doute aussi pour compter ses alliés, dans la perspective des élections européennes du 9 juin prochain, que le concours de Mme Meloni a été particulièrement apprécié par le chef du Fidesz. Il faudra en effet envoyer au Parlement européen suffisamment de députés conservateurs pour desserrer l’étau de sanctions, liées à l’attribution de fonds européens et dont l’initiative revient, contre toute attente, moins à la Commission qu’aux eurodéputés eux-mêmes. Au moment précis où accostaient à Lampedusa quelques 5000 migrants venus de Tunisie, l’allocution de Mme Meloni était particulièrement attendue. Le chef du gouvernement italien, mis en difficulté par les résultats de sa politique migratoire qui tardent à satisfaire sa majorité, a rappelé que le changement culturel est un défi encore plus préoccupant que le changement climatique. Elle a insisté sur la convergence entre politique familiale et emploi féminin. Dans ce contexte, il est donc essentiel de cultiver son identité européenne, sans quoi, dit Mme Meloni, « nous ne sommes que des outils, des numéros ». Et de conclure son propos par un percutant : « Le déclin est un choix, nullement notre destin ».

L’UE ne s’inquiète que de l’économie

M. Roumen Radev, président de la Bulgarie depuis 2017, aura aussi son mot à dire dans la formation annoncée d’un groupe de pression conservateur au sein de la future euro-législature de juin 2023. Pour l’heure, il a décrit son pays comme un pays d’émigration, dont le taux de natalité de 1,4 enfants / femme, ne permet pas le remplacement des générations bulgares. Il décrit avec émotion la fuite de sa jeunesse vers l’Allemagne au point de parler de « transition démographique inversée ». C’est pourquoi il a décidé d’engager son pays dans une politique de rétention tous azimuts, qui passe non seulement par un soutien à la natalité, mais aussi de protection de la propriété, de soutien à un Etat de droit encore balbutiant à Sofia. Ce faisant, il démontre qu’une démarche de peuplement efficace implique une politique familiale qui, si elle est nécessaire, n’en est pas pour autant suffisante. Et M. Radev de s’étonner que les jeunes de son pays soient régulièrement appelés à l’excellence pour devenir des professionnels compétents, mais jamais à devenir des parents attentionnés. Alors que c’est pourtant bien sur le terrain de la démographie que se jouent les destins de ces vieilles nations européennes, mais aussi des pays musulmans comme le Qatar, le Kazakhstan, les Emirats et le Bahreïn, lesquels étaient également représentés à ce sommet dont le rythme a été jalonné par des danses folkloriques et autres chorales venues de toutes les régions de Hongrie.

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Et la France, dans tout cela ? Elle était, de façon somme toute logique, assez peu représentée – sinon par le Mouvement Conservateur, présidé par Mme Laurence Trochu, et par le Syndicat de la Famille – tant il est vrai que notre pays néglige le problème nouveau – un de plus, pourrait-on dire – posé par sa démographie. Depuis les années Hollande, la politique familiale est vue comme un volet parmi d’autres d’une politique sociale attrape-tout dont les succès se jugent moins sur l’efficacité des filets protecteurs qu’elle propose, que sur le nombre d’allocataires toujours croissant qu’elle assiste. Dans ce contexte, le Mouvement Conservateur est donc bien le seul à s’emparer de cette question pourtant existentielle et à la porter sur l’échiquier politique national. Et il aura certainement à cœur d’enfoncer le clou lors de la journée des conservateurs qu’il organise à Asnières / Seine le 14 octobre et dont les inscriptions viennent de s’ouvrir. En outre, agissant au cœur de la droite française autant comme un aiguillon que comme un espace de dialogue, le Mouvement Conservateur lance une grande consultation web afin de définir le plus grand dénominateur commun de la droite. Nul doute que les questions de famille et de souveraineté y figureront en bonne place. Et si les eaux du Danube étaient déjà en train de grossir celles de la Seine ?

Frédéric Beigbeder: Écrire les écrivains

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Avec son Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, Frédéric Beigbeder passe au crible l’œuvre de quelque 300 auteurs. Un exercice dans lequel il entremêle l’intime, le sérieux, le parti pris, la mauvaise foi, l’humour et l’amour.


« Un bon écrivain, c’est ça : courtois en société mais mal élevé sur sa page ; humain avec autrui, dégueulasse avec lui-même » F.B.

Pour avoir consacré une somme critique à 600 écrivains vivants ou morts, de « tous » les pays – Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, 20 ans de travail, 40 de lectures (étonnant, non ?)– je me suis évidemment senti requis par la publication du Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, de Frédéric Beigbeder, qui en concerne 281. Je précise que les autres ne sont pas morts mais, puisque le ministère de la Culture en dénombre 55 000 en France, le petit-neveu de Michel de Saint-Pierre (donc cousin par alliance de Montherlant) a fait une sélection.

On y retrouve le très bon lecteur, fin, rapide, érudit, capable de raccourcis pertinents et inattendus, de formules aussi – force ET faiblesse cependant, quand il y en a (un peu) trop, et que cela devient un tour.


Un exemple de raccourci qui fait mouche ? Alain Bonfand, mélancolique amoureux proche de Roland Jaccard – dont Frédéric cite quelques jolies phrases : « Des yeux très noirs : un malheur à chaque levée de cils. Je n’ai pas eu à me plaindre. » Ou, à une autre femme : « Je ne nous sens pas du tout incapables d’une histoire qui porterait nos prénoms » ou « Tu me rends seul. » S’ensuit cette formule judicieuse : « Alain Bonfand serait-il un Frédéric Berthet vivant ? »

Une manie de Frédéric ? Un exemple – parmi cent où il répète ce schéma – à propos de Capitaine, d’Adrien Bosc. Il assassine : « Il ne manque pas un bouton de guêtre, mais tout y sonne appliqué, apprêté, ampoulé. L’excès de labeur alourdit son rafiot, et sa fastidieuse reconstitution donne à son ananas une odeur de transpiration. » Puis il regrette, cinq lignes après : « Il est surdoué, il a tout lu, c’est une formidable courroie de transmission. » Frédéric, on ne peut pas dire ces deux choses à la fois. De toute façon, Adrien Bosc t’en voudra (d’avoir dit la vérité en premier – flagorner en second ne sert strictement à rien). Tu l’écris toi-même : « C’est à ce moment-là qu’il est devenu écrivain : en se faisant des ennemis. » (à propos de Sylvain Tesson).

A relire: Frédéric Beigbeder: «La cocaïne, c’est la drogue de la débandade»

C’est à ce genre de remarque non appliquée (inapplicable ?) que l’on comprend combien, sauf à être parfaitement masochiste, ce Dictionnaire était difficile à fabriquer. C’est l’histoire de Philippe Tesson au Figaro Magazine : à 90 ans, il connaissait tout le monde du théâtre, presque intimement. Comment eût-il pu être « méchant », alors qu’il « les » verrait la semaine d’après ? D’où le plaisir de sa chronique érudite et enlevée, mais son crédit parfois discuté.

Autre agrément de ce Dictionnaire : les citations. Elles corroborent une vieille idée: la littérature, plus que des histoires souvent, ce sont des phrases. Nommer est la grande affaire – et si l’on écrit UNE phrase qui dit précisément ce qui n’a jamais été aussi bien formulé, alors, c’est gagné. Un exemple (culte) ? Dans Love story, relu récemment : « L’amour, c’est ne jamais avoir à dire qu’on est désolé ». Ou la définition du mot « larme » par Raphaëlle Billetdoux : « Goutte qui meurt en s’évaporant, après avoir témoigné. » Ces citations, nombreuses, justifient presque à elles seules l’existence de ce « recueil » – et que leurs auteurs y figurent.

Une remarque : il y a des absents dans ce Dictionnaire, nous ne nous livrerons pas au jeu imbécile de les dénombrer. Mais il y a des « présents », qui sont les auteurs d’un seul roman (Gaël Faye) – ou retenus pour un livre en particulier, presque toujours le premier (Patrick Besson en a écrit cent, mais Frédéric ne cesse de relire le premier, Les petits maux d’amour). Pareil pour Amélie Nothomb, Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Julia Kerninon, Tristan Garcia, etc. : le premier est le meilleur de leurs livres, selon lui.

D’où la question : pourquoi avoir négligé tant de premiers romans (et parfois uniques) puisqu’il leur accorde une telle importance pour nombre des 281 élus ? Deux exemples que ne cite pas Beigbeder (au hasard d’une mémoire à trous), qui justifient qu’on parle d’écrivains à leur propos : Solveig Vialle et Guillaume Devaux, auteurs de deux premiers romans épatants.

Il y a ceux qui considèrent des œuvres, d’autres, des livres. Frédéric considère des œuvres, quitte à ne retenir qu’un livre. Je n’ai jamais considéré que des livres (sauf pour Balzac, Aragon, Hugo, etc.). D’où que je retienne Vialle et Devaux et pas Picouly, Cortanze ou… Mazarine Pingeot contrairement à Frédéric. Qui cite lui-même un livre de Jakuta Alikavazovic où il est question d’un « écrivain, auteur d’un seul roman ».

Pourquoi ne pas s’en être souvenu au moment de composer ce Dictionnaire qui embrasse pourtant « large » (y compris Matzneff, Renaud Camus, Richard Millet, etc.) – jusqu’à Novarina, Bulteau ou Olivier Cadiot ? Celui-ci, parfois hermétique : « Mesdames et messieurs, on ne va pas réécrire toute notre vie le même petit roman de gare ou la énième complainte de victime de la société pourrie. Nous sommes bien d’accord là-dessus ? Alors oui au bizarre, oui au nouveau, oui à l’hypertexte et à Olivier Cadiot. Si Cadiot est trop bordélique, alors que dire de Bolano ? Pourquoi être épaté par Bolano et blâmer Cadiot ? Réponse : parce qu’il n’est ni mort, ni chilien. C’est un des problèmes de tous les écrivains de ce dico : n’être ni morts ni chiliens. »

Voilà pour la tonalité de ce Dictionnaire amoureux, une commande, précise Frédéric, qui entremêle l’intime, le sérieux, le parti-pris, la mauvaise foi, la générosité, l’amour un peu vénal (donc beaucoup d’Académiciens : Sallenave, Maalouf, Nora, Rouart, Lambron, Rinaldi, Bona, Sureau, etc.) – mais rarement la méchanceté, jamais l’ironie (il s’en explique). Et toujours l’humour, qui discrimine positivement, et heureusement : « Quand Marc Cholodenko commence des livres sans les finir, il imite beaucoup de ses lecteurs. » J’aime beaucoup Cholodenko– et Frédéric Beigbeder, même quand il est… excessif : « absolument réjouissant de bout en bout » (Lydie Salvayre).


Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, de Frédéric Beigbeder, Plon, 2023.

Dictionnaire amoureux des écrivains français d'aujourd'hui

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Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2018.

Art-naque

Danemark: une escroquerie contemporaine…


Mais qui osera encore soutenir que l’art contemporain n’est pas une imposture ? Le plasticien danois Jens Haaning est un petit malin. En 2021, le Musée Kunsten lui confie 45 000 euros pour qu’il intègre les billets dans deux œuvres d’art. Le brief du musée : qu’il détourne les billets, afin de reconstituer une de ses anciennes œuvres représentant un an de salaire. Seulement, M. Haaning se pique de toujours faire des œuvres « controversées » – il s’intéresse notamment « aux mutations de la société occidentale contemporaine : vie en société, migrations et déplacements, nationalismes et consommation ». Et il estime que les artistes contemporains ne sont pas rémunérés à la juste valeur des merveilles qu’ils apportent à la société. Alors, au lieu d’intégrer comme convenu l’argent dans les deux toiles, le plasticien a remis deux cadres vierges. Et intitulé ce travail « Take the Money and Run » (« Prends l’oseille et tire-toi ») en déclarant : « L’œuvre, c’est que j’ai pris leur argent ! » Après un grand éclat de rire, déçu de ne pas pouvoir accrocher des œuvres un peu plus colorées, le directeur du musée, Lasse Andersson, a demandé à notre facétieux créateur de rendre l’argent. Ce dernier refusant, le musée porte plainte. Après une longue bataille juridique, un tribunal de Copenhague a finalement ordonné, le 18 septembre, que M. Haaning rembourse au musée la somme versée, moins les frais occasionnés par le montage des cadres.

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Pendant que l’affaire juridique suivait son cours, le plasticien a reçu de nombreux soutiens. « Cela donne lieu à une discussion sur le pouvoir de l’institution muséale par rapport à l’œuvre et à l’artiste », observait Kristian von Hornsleth, autre artiste conceptuel. « [Cette œuvre] tente de problématiser la manière dont les artistes sont rémunérés pour leur travail », abondait Kasper Sand Kjær, député social-démocrate. Après le verdict, l’artiste a déclaré devant les caméras du journal télévisé que le musée avait gagné « beaucoup, beaucoup plus » d’argent que la somme investie, grâce à la publicité autour de l’affaire. Si même les directeurs de musée ne comprennent plus rien aux subtilités de l’art moderne, où va-t-on ?

«Deutschland AG»: le spectre du déclin

Les signaux économiques venant d’Allemagne ne sont pas bons, laissant présager des lendemains qui déchantent pour notre voisin…


Alors que certains pays développés affichent une croissance plus qu’honorable, l’Allemagne semble s’enfoncer dans une crise que certains qualifient de préoccupante, voire de grave. La conjonction délétère d’une inflation persistante, de l’affaiblissement de la demande mondiale et surtout de la crise énergétique – qui touche tout particulièrement le secteur manufacturier allemand – n’augure rien de bon. Croissance, inflation emploi : tous les chiffres macroéconomiques sont en berne.

La guerre en Ukraine a bon dos

La République fédérale n’est pas en bas du tableau de la croissance seulement en Europe, mais parmi tous les grands pays industrialisés, confirmant d’ailleurs les prédictions récentes du FMI. Et comme l’écrivait Ernst Stetter pour la Fondation Jean-Jaurès en juin dernier, « il serait trop simpliste d’attribuer la récession actuelle en Allemagne à la seule guerre en Ukraine[1] ». Il cite notamment l’économiste allemand Aloys Prinz selon qui la Banque centrale européenne, en relevant fortement ses taux directeurs, a aussi contribué à la situation actuelle. Mais il est probable que, plus globalement, sous l’ère Merkel, nos voisins aient péché par excès de confiance en considérant qu’ils étaient économiquement invulnérables. Or la coalition au pouvoir, dite du « feu tricolore » (rouge pour le SPD, jaune pour les libéraux du FDP et vert pour… les Verts), semble bien impuissante et beaucoup trop brouillonne face aux enjeux actuels.

La situation présente évoque cette expression célèbre qui désignait l’Empire ottoman au XIXe siècle et que le magazine britannique The Economist appliquait, déjà, à l’Allemagne en 1999. Reste à savoir pourquoi l’ancien premier de la classe européenne se retrouve subitement en queue de peloton.

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Comme le pointait récemment le quotidien économique Handelsblatt, les analystes ne se contentent pas de diagnostiquer des insuffisances de court terme que l’on pourrait rapidement corriger avec un programme de relance économique financé par la dette, une stratégie que l’Allemagne pourrait facilement adopter. Ils pointent du doigt des problèmes structurels susceptibles de ralentir la croissance pendant des années : bureaucratie (que plusieurs projets de loi visent actuellement à réduire[2]), prix de l’énergie, impôts et taxes élevés et pénurie croissante de travailleurs qualifiés. S’ajoutent à cela un problème démographique majeur et l’exode de nombreux travailleurs qualifiés vers la Suisse ou les États-Unis.

Cela n’a pas empêché le chancelier Olaf Scholz, en visite au Forum économique mondial de Davos en janvier, de dépeindre avec enthousiasme un pays florissant, évoquant tour à tour un « rythme de développement élevé », des « barrières à l’investissement réduites » ou vantant encore les « processus d’autorisation rapides » mis en place par le gouvernement.

Un résultat particulièrement significatif est sans doute l’indice du « climat des affaires » de l’Institut Ifo de Munich, un marqueur très observé outre-Rhin. En juillet, il a chuté pour le troisième mois consécutif, les 9 000 dirigeants interrogés évaluant à la fois la situation actuelle de leurs entreprises et les perspectives pour les six prochains mois, nettement moins bonnes. De fait, le président de l’Ifo Institute, Clemens Fuest, a récemment résumé de façon laconique : « la situation de l’économie allemande s’assombrit[3] » ; insistant au passage sur la « faiblesse de l’industrie ». Un pessimisme partagé par le très respecté chef économiste de la Commerzbank, Jörg Krämer, qui déclarait récemment à Reuters que « malheureusement, il n’y a pas d’amélioration en vue. Les hausses mondiales des taux d’intérêt font des ravages, d’autant plus que […] les entreprises allemandes sont bien plus vulnérables que par le passé. »

Des atouts devenus des boulets

Pendant plusieurs décennies, la politique économique allemande a reposé sur deux credo qui s’avèrent désormais dangereux : exportations vers la Chine encouragées à l’excès et dépendance énergétique organisée envers la Russie (avec en parallèle l’arrêt du nucléaire). Il en résulte désormais une fâcheuse cumulation de risques. Gourmande en énergie, l’industrie teutonne est particulièrement vulnérable aux perturbations de l’approvisionnement énergétique russe et aux goulots d’étranglement commerciaux – ce qui alimente à la fois le risque de récession et la perspective de prix encore plus élevés. Scholz reconnaissait d’ailleurs à Davos que l’Allemagne devait « de toute urgence diversifier ses chaînes d’approvisionnement et ses marchés d’exportation ». Quitte à se tourner en urgence vers le Qatar pour s’approvisionner en gaz – au prix fort.

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Dès lors, la tentation de comparer la situation outre-Rhin avec celle de la France est grande. Notre pays s’en sort-il mieux ? Au vu des derniers chiffres, oui, légèrement (affaire à suivre). Et malgré toutes les difficultés de notre parc nucléaire, notre stratégie énergétique a été bien plus habile. Cependant, il n’y a pas de quoi fanfaronner. Pour paraphraser Der Spiegel, on dira que la France, « c’est l’Allemagne en moins pire »…

Der Spiegel

Sans relier directement la carte électorale de 2023 aux déboires récents de l’Allemagne (ce qui serait trop simpliste), il est clair qu’un basculement majeur du vote contestataire s’est opéré ces dix dernières années, en partie lié à la situation économique de certains Länder. Jadis l’apanage de la gauche et de l’extrême gauche, le vote « dégagiste » s’est nettement déplacé vers la droite radicale de l’AfD. Le parti, créé il y a seulement dix ans, a d’ailleurs remporté sa première élection au niveau district (Kreis) en juin dernier, dans le Land de Thuringe, avant de remporter quelques jours plus tard une mairie en Saxe-Anhalt.

On voit mal comment l’Allemagne, actuellement dirigée par un chancelier manquant d’audace et de charisme, et empêtrée dans une coalition tripartite peu propice aux mesures chocs de contre-feu, pourra redresser la barre à court et moyen terme. De quoi fragmenter encore un peu plus un pays fédéral dont l’identité, largement fondée sur le succès économique, entre dans une zone de turbulences.


[1] « L’Allemagne est-elle à nouveau “l’homme malade de l’Europe” ? » Fondation Jean-Jaurès.

[2] Dont la fameuse loi IV sur « l’allégement de la bureaucratie »…

[3] « Ifo Geschäftsklima Deutschland », Ifo Institute, ifo.de.

Quand les punaises de lit s’installent dans le vide politique

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Et Mathilde Panot (LFI), mimant Colin Powell exhibant sa fiole d’anthrax irakien devant l’Onu en 2003, sortit son flacon… de punaises de lit ! 


La scène, ridicule, s’est déroulée mardi devant une Assemblée nationale léthargique. La théâtralisation d’une nouvelle peur collective, prétexte à d’autres intrusions de l’État dans la sphère privée, illustre le vide intellectuel qui a gagné le monde politique. Incapable de répondre aux innombrables défis contemporains, il croit mimer sa proximité avec le réel en sur-jouant la panique sanitaire et hygiéniste. Emmanuel Macron avait ouvert le feu en déclarant (six fois) la France « en guerre » contre le Covid. Désormais les punaises de lit, conséquences d’une société ouverte, s’annoncent comme une opportunité pour relancer l’usine à gaz des normes, des interdits et des chapelets moralisateurs. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Punaises de lit: charivari contre Pascal Praud

Pour avoir demandé, sur CNews, si l’immigration pouvait jouer un rôle dans cette prolifération de bestioles, Pascal Praud a été accusé de racisme par la gauche pavlovienne. Cette dernière est comparable, dans sa vacuité, au « couteau de Lichtenberg », cet instrument sans lame auquel il ne manque que le manche. « Les petits insectes répandent le désespoir dans notre pays » a déclamé la députée LFI en rendant Elisabeth Borne coupable de ce scandale sanitaire. Dans l’hystérisation bêtifiante, le parti présidentiel, « Renaissance! », n’est pas en reste : le député Sylvain Maillard a promis une « loi transpartisane » réservée à « l’arc républicain », c’est-à-dire excluant LFI et le RN…

Retrouvez comme chaque mois les carnets d’Ivan Rioufol dans les dernières pages du nouveau magazine, en kiosque aujourd’hui

Dans la hiérarchie des priorités politiques, les désagréables punaises de lit devraient évidemment s’effacer devant l’épuration ethnique des chrétiens arméniens, l’emprise inflationniste de la paupérisation sur les ménages français, la fracturation de la société sous l’effet d’un séparatisme islamiste, etc. Or ces enjeux civilisationnels restent sans réponse, faute de réflexions de la part d’une classe politique qui ne produit plus d’idées neuves. Dans son dernier essai (1), Jean-Pierre Jouyet, symbole de la plus haute fonction publique, a le mérite de reconnaître la responsabilité des «  élites » dans le somnambulisme d’État. Alors secrétaire général de l’Élysée, il assure : « En trois ans, jamais la réforme de l’État en tant que telle n’a été abordée. Pas une proposition de loi, pas une mention (…) La réforme, aux yeux de l’écrasante majorité des responsables politiques, ce n’est pas un travail de fond, mais une manière de communiquer au gré de l’actualité (…) Les présidents préfèrent les réformes sociétales à celles qui touchent l’organisation de l’État ». Conséquence de cet immobilisme : le train de vie de l’État est parmi les plus élevés au monde. Le gouvernement Borne se révèle être, selon Jouyet, le plus cher de l’histoire de la Ve République, avec 565 conseillers et 2822 personnes au total. La traque aux punaises devrait être politiquement anecdotique. La vraie chasse à mener devrait être contre l’invasion technocratique. Mais, punaise, qui osera ?


Elisabeth Lévy: « Mathilde Panot joue sur les peurs »

Retrouvez « Lévy sans interdit » avec notre directrice tous les matins du lundi au jeudi dans la matinale de Sud Radio.

«Les juges politisés portent une responsabilité dans l’ensauvagement de la France»

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L’ancien juge d’instruction et député honoraire, qui publie L’ensauvagement de la France: La responsabilité des juges et des politiques (éd. du Rocher), déplore la connivence croissante entre l’ultragauche et une partie des magistrats, au détriment de la cohésion sociale et des victimes de violences.


Causeur. Le Syndicat de la magistrature a participé samedi 23 septembre à la marche « contre les violences policières et le racisme systémique », aux côtés de LFI. Le week-end précédent, il tenait pour la première fois un stand à la Fête de l’Humanité, où il a accueilli plusieurs députés Nupes. Qu’est-ce que cela révèle, selon vous ?

Georges Fenech. Ce n’est pas la première fois que le Syndicat de la magistrature participe à des manifestations de ce type ou intervient dans des cénacles purement politiques. Toute son histoire est faite de liens avec des partis, des associations, des organisations de gauche ou d’ultragauche, au niveau national et international. La nouveauté, c’est le contexte. Ces nouveaux rapprochements entre un syndicat de magistrats et des responsables politiques surviennent dans un moment particulier : celui de l’après-émeutes. On connaît les positions de LFI sur la police. Les mots d’ordre anti-flics de la manifestation ne laissent aucun doute sur le prisme idéologique, tout comme les intitulés des débats à la fête de l’Humanité : « Table-ronde sur les contrôles d’identité et les violences policières », « Procès fictif des comparutions immédiates », ou encore « La question sécuritaire ou l’ordre qui déborde ». Le Syndicat de la magistrature ne se cache pas de faire de la politique.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Punaises de lit: charivari contre Pascal Praud

Le contexte a changé, mais le discours du Syndicat de la magistrature semble être resté identique…

Il n’a pas pris une ride ! On retrouve les accents de la harangue d’Oswald Baudot en 1974, la Bible du Syndicat de la magistrature, le célèbre « Soyez partiaux ! », qui recommandait aux jeunes magistrats : « Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l’enfant contre le père, […] pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice. » L’injonction à la partialité est répétée à l’envi dans les revues du Syndicat de la magistrature et à chacun de leurs congrès. S’ils ont épinglé, dans l’affaire du « mur des cons », des personnalités politiques comme des pères de famille de victimes, c’était encore une preuve de cette idéologie soixante-huitarde. Le Syndicat de la magistrature a toujours été une organisation révolutionnaire dans sa volonté de renverser les valeurs, de supprimer les frontières et les prisons, de mettre à bas l’instrument répressif, de considérer le délinquant comme une victime et l’étranger comme un créancier du crime de colonisation. Ils tiennent le même discours depuis un demi-siècle.

Emeutiers à Marseille, 30 juin 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

Comment jugez-vous la prise de position du Garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, qui a déclaré : « Le Syndicat de la magistrature, ce n’est pas la justice » ?

En effet, le Garde des Sceaux s’est même dit « excédé ». C’est un tournant pour un ministre issu de la gauche qui, jusque-là, s’inscrivait dans la filiation de Robert Badinter, Elisabeth Guigou ou Christiane Taubira. Rappelons que le Syndicat de la magistrature a inspiré toute la politique pénale de la gauche depuis son arrivée au pouvoir : Joinet, son fondateur, était conseiller de François Mitterrand et de Lionel Jospin. La nouveauté, c’est la prise de conscience et de distance de la gauche, représentée par Éric Dupond-Moretti. Il a raison de ne plus considérer comme un syndicat de Justice une organisation politique qui pratique l’entrisme dans l’institution judiciaire.

A lire ensuite, Philippe Bilger: Et si j’avais eu tort pour le Syndicat de la magistrature?

Cette prise de distance d’un gouvernement issu de la gauche à l’égard du Syndicat de la magistrature est-elle selon vous une bonne nouvelle ?

Le problème est qu’au-delà des discours, le Syndicat de la magistrature n’a rien à craindre ! Jusqu’à maintenant, aucun politique n’a jamais osé leur faire remontrance, en leur rappelant leur obligation statutaire de neutralité. Sans contre-pouvoir, les juges du Syndicat de la magistrature décident par exemple, en dernier lieu, du sort des étrangers en rétention et des trafiquants de drogue que la police interpelle. Du fait de leur liberté totale, ils n’encourent aucune sanction et mènent un combat politique sans qu’aucun gouvernement de droite ou de gauche n’agisse. Éric Dupond-Moretti lui-même a déclaré : « Depuis que je suis ministre, j’assiste, impuissant, à un certain nombre de dérapages ». Ce n’est pas vrai, il n’est pas impuissant !

Quels sont ses leviers pour contrer les « dérapages » qu’il dénonce lui-même, et que vous décrivez de l’intérieur, avec beaucoup de précision, dans votre ouvrage L’ensauvagement de la France ?

Le ministre peut tout à fait actionner les instances disciplinaires pour des propos quasi subversifs. Parler de « violences policières », remettre en cause les comparutions immédiates, publier des contre-circulaires à celle du Garde des sceaux, comme le Syndicat de la magistrature l’a fait au moment des émeutes… Ces magistrats se substituent au politique alors qu’ils ne sont pas élus. Ils n’appliquent pas la loi, ils la réécrivent, la contestent, en écartent la partie qui leur déplait. Le Syndicat de la magistrature n’est pas un groupe de révolutionnaires de salon : ils détiennent le pouvoir, sont à la tête de juridictions correctionnelles, de centres de rétention… Cette justice dévoyée, sortie de sa neutralité, porte atteinte au principe de séparation des pouvoirs, avec des conséquences graves pour le corps social et pour les personnes victimes de violences. En effet, les juges politisés portent une part de responsabilité dans l’ensauvagement de la France.

2027: ils veulent tous en être

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Mélenchon / Roussel, Wauquiez / Lisnard, Darmanin / Le Maire, Bardella / Maréchal. La volupté des combats singuliers en politique…


La lutte finale, je le sais bien, sera pour 2027 même si elle a déjà commencé et battra son plein largement avant l’échéance. Mais déjà on peut constater la multitude de ces combats singuliers qui opposeront deux personnalités éprises du même futur et inspirées par une ambition similaire. J’avoue ne pas me lasser face à ce spectacle qui fait ressembler la démocratie à un immense tournoi où l’un mordra la poussière quand l’autre demeurera en lice et peut-être l’emportera. De quelque côté qu’on observe, la curiosité est satisfaite et la psychologie sera un bien meilleur guide, pour appréhender à leur juste mesure les conflits, que la nature des idées et la vigueur des convictions.

Jeux de domination

Qu’on songe à Jean-Luc Mélenchon qui au sein de LFI voit poindre un rival talentueux, François Ruffin, qui ne sera pas forcément entravé par les compliments tactiques adressés par le premier. Mais l’impétueux dominateur qu’est Mélenchon ne se contente pas d’un seul front interne : un autre le met aux prises avec Fabien Roussel, à l’égard duquel il a une double prévention. Difficile d’abord de le juger médiocre, puis il est insupportable de le voir préférer sa liberté à une admirative dépendance… Jean-Luc Mélenchon, même s’il pense pouvoir se dispenser de la Nupes pour enfin conquérir la seule fonction qu’il juge à sa hauteur, n’aime pas ces trublions entêtés qui lui font de l’ombre et résistent à son charme révolutionnaire…

Nouveau numéro en vente aujourd’hui: Causeur : Panique sur la démographie. Extinction ou submersion, faites votre choix!

Chez Les Républicains, Eric Ciotti a beau nous vanter autant qu’il peut Laurent Wauquiez et ce dernier tenter de rattraper le temps et les lâchetés gaspillés en affirmant qu’il est « prêt » pour 2027, l’espace néanmoins ne sera pas bouché. Pour l’instant Laurent Wauquiez est loin de « tuer le match ». Xavier Bertrand est à nouveau chez LR et David Lisnard continue à réfléchir mais n’exclut plus rien. Je ne vois pas d’autre moyen qu’une primaire pour départager le moment venu les candidats au soutien officiel de LR.

Guerre de succession en macronie

Au sein de la macronie – qui rend difficile, voire impossible l’alternance (c’est ce qu’affirme Emmanuelle Mignon, l’ancienne directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, dans Le Figaro) – il est piquant de constater comme le président de la République, contraint de jeter l’éponge en 2027, fait le maximum pour exprimer subtilement ses préférences. 

On a compris depuis longtemps qu’elles ne se rapportent pas à Gérald Darmanin ni à Bruno Le Maire. Peut-être à Jean Castex. Mais pas du tout à Edouard Philippe. Celui-ci, il est vrai, ne lésine pas sur les opportunités d’agacement et se fait un malin plaisir d’adopter un comportement où la loyauté ne fait pas défaut mais avec des piques, des contradictions et des propositions qui révèlent une envie d’ailleurs, une distance de plus en plus nette avec un président qu’il avait rejoint en 2017 mais qui n’a pas supporté l’excès de lumière allant sur son Premier ministre.

L’ancien Premier ministre Edouard Philippe, Le Plessis-Pâte, septembre 2023 © MPP/SIPA

Le combat singulier peut exister entre un être qui aura un futur et une personnalité qui n’aura plus, dans trois ans, sur le plan politique, qu’un passé.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: A gauche, la défaite en chantant

Le RN où Marine Le Pen est la « candidate naturelle » – si on ne sert pas du judiciaire, comme pour François Fillon, pour étouffer net son avenir qu’elle espère présidentiel – n’est pas totalement à l’abri d’une rivalité apparemment courtoise. Jordan Bardella, sur lequel je n’ai jamais entendu la moindre critique de forme, même de gens aux antipodes de son fond partisan, attend son tour même si je perçois bien la douce musique résonnant à ses oreilles et laissant présumer que dès 2027, il serait un meilleur candidat que sa « patronne » qui porte le nom de Le Pen. Probablement a-t-il intégré qu’en 2032, du côté du camp qui est le sien, il aura à affronter notamment Marion Maréchal qui, si elle a commis une erreur tactique en risquant la stagnation à Reconquête!, ne perdra pas toutes ses chances pour la joute suprême dans neuf ans.

Ces combats singuliers réjouissent le commun des citoyens parce qu’ils incarnent la politique sur un mode très concret en la personnalisant, en la réduisant à des expériences, des affinités ou hostilités que chacun peut appréhender. D’une certaine manière, ils instillent dans une activité fondamentale pour la démocratie, une humanité, des liens de proximité, des affrontements particuliers, la rivalité d’hommes et de femmes qui sont choisis ou récusés pour ce qu’ils sont.

La frontière, une idée toute bête et pas méchante

Il y a un peu plus de dix ans, Régis Debray prononçait un discours à Tokyo consacré aux frontières et à l’art de chaque peuple d’en construire. Il en tira un livre court mais particulièrement dense qu’il est urgent de lire ou de relire. Pour la force des raisonnements, et pour la beauté du style. De première nécessité !


« Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières. » Ainsi commence Éloge des frontières, livre de Régis Debray, tiré d’une conférence qu’il donna au Japon en 2010. Au début était la séparation. La Genèse raconte la création du monde comme autant de séparations entre ciel et terre, luminaire de jour et luminaire de nuit… Jusqu’à la peau qui enveloppe Adam et Eve une fois le fruit de la connaissance consommé et qui se dit, du reste, en hébreu, « tuniques de peau ». Il faut croire qu’avant ces deux-là étaient confondus. « Le bon dieu disjoint le conjoint. Sans ce coup de force, diabolique (en grec : diviseur ), pas d’accès au symbolique. C’est dire si la limite, épidermique ou frontalière est nécessaire. La plupart des peuples – je parle de ceux qui gardent leur âme ou leur mordant, c’est la même chose – entretiennent avec leurs limites un rapport émotionnel et quasiment sacré. »

Les frontières enchantent le monde

Et Régis Debray de nous rappeler que le sacré, c’est du solide qui s’oppose à l’ineffable gazeux du sans-frontiérisme, le sans-frontiérisme se dissolvant dans le magma de la « Ville-Monde ». Et de citer tous les éléments architecturaux qui le prouvent : enceintes, remparts, cloîtres etc. Et surtout, que le meilleur moyen de faire la paix entre deux pays, c’est encore de se mettre d’accord sur une frontière. Le conflit israélo-palestinien et la guerre en Ukraine l’illustrent parfaitement.

Ironie de l’histoire : le « ludion désancré » ne veut plus de démarcation ? Il aura la ségrégation en retour. Entre gated communities et bidonvilles. Ou entre les gens de Neuilly et ceux d’Aubervilliers. Sans compter que le post-moderne qui a perdu ses repères depuis belle-lurette se trouva fort dépourvu lorsque l’hiver de l’histoire fut venu ; aussi n’en finit-il pas de remonter le temps afin de se ressourcer. Jamais la passion des origines n’aura connu pareil succès. Le « déboussolé hypermnésique » creuse comme une taupe son passé. Quant au peuple et à ce qui le fonde, Régis Debray leur consacre des passages magnifiques : « Sont demandées une légende et une carte. Des ancêtres et des ennemis (…) des contours et des conteurs ». Et de souligner « la misère mythologique de l’éphémère Union européenne. L’Europe a manqué prendre forme ; ne s’incarnant dans rien, elle a fini par rendre l’âme. » Il nous rappelle, au passage, que le principe de laïcité portait un nom : la séparation.« La loi au forum, le privé à la maison ». Et d’ajouter : « C’est le moment d’invoquer le dieu Terme, de relever les bornes et de repeindre les lignes jaunes. »

Les crimes du sans-frontiérisme

Enfin, le philosophe règle son compte aux fausses dualités (ouvert/fermé, ponts/murs etc.), et passe au scalpel le sans-frontiérisme humanitaire qui, selon lui, « excelle à blanchir ses crimes » et à transformer « un confusionnisme en messianisme ».

La critique de cette idéologie qui contient à elle toute seule « économisme, technicisme et absolutisme » est pointue et ciselée à l’image de ce grand petit livre, écrit avec de très sérieux arguments et dans un français qui me réconcilie avec la raison et la vie.

Éloge des frontières de Régis Debray, Folio n° 5598.

Bruno Tertrais: «L’immigration est une question culturelle plus qu’économique»

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Bruno Tertrais © Hannah Assouline

Dans une note pour l’Institut Montaigne parue à la rentrée, le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique tente d’établir un diagnostic « neutre » sur la croissance démographique française. Le résultat est moins anodin qu’attendu. Son analyse balaie plusieurs arguments des sans-frontiéristes. Nous l’avons rencontré pour un grand entretien.


Il faut reconnaître à Bruno Tertrais un certain courage parmi les experts en démographie. Pas question pour lui de refuser de voir le changement en cours dans la composition de notre population. Pas question non plus de relayer la légende dorée d’une immigration qui, telle une divine surprise, doperait formidablement notre économie et sauverait notre système social.« Refuser totalement l’immigration, c’est programmer notre disparition à échéance », tempère-t-il toutefois, sur la foi d’un impeccable travail de compilation de chiffres. On pourra rester sur sa faim, et regretter que l’ancien conseiller de François Bayrou au Commissariat au plan ne prenne pas davantage position dans un débat aux enjeux si vitaux. Reste que dans ses analyses, l’auteur du Choc démographique (Odile Jacob, 2020) pulvérise, l’air de rien, quelques-uns des arguments les plus consternants du sans-frontiérisme.


Causeur. Vous êtes l’un des rares chercheurs à travailler aussi bien sur la géopolitique que sur la démographie. Pourquoi ce grand écart ?

Bruno Tertrais. Quand on étudie les relations internationales, il me semble assez naturel de se pencher sur les données chiffrées relatives aux populations, qui forment selon moi, avec l’histoire et la géographie, l’un des trois socles de la science géopolitique. Mais vous avez raison, peu de mes collègues partagent avec moi cet intérêt pour la démographie. Ce qui est fort dommage du reste.

Pourquoi faire paraître maintenant une note sur la démographie ?

Parce que l’Institut Montaigne souhaitait publier des notes de cadrage sur les grands débats publics contemporains, en donnant carte blanche à des experts. C’est moi qui leur ai proposé de plancher sur la démographie, non seulement parce que je savais, comme tout le monde, qu’une loi immigration était dans les tuyaux, mais aussi parce que j’avais trouvé que les statistiques démographiques françaises de 2022 n’avaient pas eu l’écho médiatique mérité. Or les chiffres de la natalité, qui ont été publiés avant l’été, sont cruciaux. Ils montrent que la France ne peut plus se reposer sur ses lauriers anciens pour assurer le maintien de sa population. Alors que dans le même temps la mortalité est en hausse, car les générations du baby-boom commencent à disparaître.

Vous faites allusion au fait que nous n’avions jamais connu un solde naturel (à savoir la différence entre l’ensemble des naissances et des décès dans l’année) aussi bas depuis la Seconde Guerre mondiale. Or, selon vous, « l’immigration a compté pour près des trois quarts de l’accroissement de la population ».

Oui, et je tiens à dire que je ne mets pas ces données en exergue pour plaire aux patrons qui voudraient faire venir davantage de travailleurs immigrés dans notre pays. Ni pour flatter les rêves de « créolisation » de Jean-Luc Mélenchon. Mon unique ambition est d’énoncer une projection, aussi étayée que possible, qui est la suivante : si l’on veut conserver, à brève et moyenne échéance, la population active à son niveau actuel, on n’a pas d’autre choix que l’immigration, car on ne redressera pas la natalité en quelques années. Ensuite, je ne dis pas qu’il faut forcément éviter le déclin démographique. C’est là un choix politique, qui n’est pas mon objet.

Mais dans votre note, n’établissez-vous pas une corrélation entre croissance démographique et croissance économique ?

Il y a un fait incontestable : il  n’existe pas un pays au monde qui, sur le  long terme, ait conjointement connu une chute de sa population et un enrichissement économique. À quoi j’ajoute, pour revenir à ma spécialité qui est la géopolitique, que toutes les grandes puissances, mais aussi les moyennes puissances comme la France, ne peuvent maintenir leur rang sans faire preuve  de dynamisme démographique.

À l’heure de la robotique, de l’intelligence artificielle, de l’économie de la connaissance, ces vérités ne risquent-elles pas d’être remises en cause ? Je pense à des pays comme le Japon ou la Corée du Sud. Cela fait des décennies qu’on y fait moins de deux enfants par femme et qu’ils refusentd’être des terres d’immigration. Pourtant leur PIB continue de progresser et leur IDH (indice de développement humain) reste supérieur au nôtre. Pourquoi ne pas choisir un tel scénario pour la France ?

Vous savez, ce n’est pas forcément par choix que les Japonais et les Coréens se retrouvent dans une telle situation ! Mais je vais répondre à votre question. En vous faisant remarquer que nous n’avons pas les mêmes ressources que les Japonais et les Coréens pour limiter les effets négatifs d’une crise démographique. Tout d’abord, ils ont une espérance de vie plus élevée que la nôtre. Et puis ils travaillent plus longtemps : la moitié des Japonais âgés de 65 à 70 ans sont encore en activité. Il y a même un débat là-bas sur le report de l’âge de la retraite à 70 ans. Pas sûr que nous soyons en France disposés à fournir les mêmes efforts. Enfin, je note que le Japon a décidé depuis quelques années d’accroître l’immigration de travail dans le pays.

Les Français sont peut-être prêts, pour protéger leur identité, à une forme de déclassement mondial, de décroissance…

À terme, ce serait suicidaire. Si l’on prolonge les courbes, autrement dit si les conditions ne changent pas, le dernier Coréen disparaîtra en 2750, et le dernier Japonais en 3011… Je n’interdis à personne de préférer pour notre pays une perspective comme celle-là, qui induit notamment de passer à une économie beaucoup plus robotisée. Je dis juste que refuser totalement l’immigration, c’est programmer notre disparition à échéance.

Quelles sont les raisons de la dégradation récente de notre natalité ? Est-ce à cause d’une politique familiale moins volontariste, notamment depuis le mandat de François Hollande, qui a abaissé le plafond du quotient familial ?

La tendance baissière est plus ancienne que cela, et on ne constate pas dans les chiffres une aggravation notable à partir de 2012. Je ne vous dirai pas que les mesures de François Hollande ont aidé à redresser la courbe, bien sûr. Mais en réalité, les effets de politiques sont rarement déterminants dans ce domaine. Prenez l’exemple de la Chine et du contrôle des naissances qui y a été appliqué entre 1979 et 2015, la « politique de l’enfant unique ». Quand on regarde les graphes, on se rend compte que cela a eu assez peu d’importance en fin de compte. Notez enfin que la tendance à la baisse est générale en Europe, et que la France n’est pas dans la plus mauvaise des situations au regard de nos voisins. La fécondité sur le continent en 2022, c’est 1,5 enfant par femme. Avec la Roumanie, notre pays a été le « moins pire » du lot, puisqu’on y dénombre 1,8 enfant par femme.

Une autre donnée que vous mettez en avant est le fait que nous ayons passé récemment le cap symbolique des 10 % d’étrangers en France…

Je m’empresse de commencer par cet avertissement d’usage : il ne faut pas confondre d’une part la population étrangère, c’est-à-dire l’ensemble de personnes n’ayant pas la nationalité française qui habitent en France, et d’autre part la population immigrée, qui inclut, en plus desdits étrangers, tous les citoyens français nés étrangers à l’étranger, mais naturalisés depuis leur arrivée sur notre territoire. Bref, nous n’avons donc jamais eu autant d’étrangers sur notre sol depuis le Second Empire.

Cela est-il vrai aussi pour les immigrés ?

Absolument, nous avons également battu tous les records historiques de présence immigrée dans notre pays. À quoi on peut rajouter que la France n’a jamais autant compté de personnes nées en Afrique et de personnes d’origine africaine, alors qu’il y a quarante ans l’immigration était essentiellement européenne. Ce sont là autant de constats que je dresse sans jugement de valeur. Mais qui ajournent une certitude pourtant encore très présente dans l’esprit de nos dirigeants, selon laquelle la France serait un pays pourvu d’une fécondité endogène exceptionnelle pour un pays riche : cela est de moins en moins vrai.

Pour autant, on tombe un peu facilement dans le travers consistant à dire que la démographie africaine crée mécaniquement un risque de submersion migratoire. Je réfute les propos alarmistes de ceux qui, légitimement impressionnés par des événements comme, par exemple, l’arrivée il y a encore quelques jours de 6 000 migrants d’un coup à Lampedusa, disent que nous allons être engloutis. On peut certes prévoir dans les trente ans qui viennent un doublement du flux migratoire d’Afrique vers l’Europe, mais on ne peut pas pour autant parler de « ruée », comme le dit Stephen Smith. D’autant plus que ce flux finira par se tarir.

Comment cela ?

La courbe de la fécondité africaine est en train de se tasser plus vite que prévu, notamment parce que l’urbanisation et le développement progressent dans de nombreux pays. Dans un premier temps, cela enrichit les candidats à l’émigration, et quitter le continent devient plus facile. Mais dans un deuxième temps, l’accession à un revenu plus important limite la propension migratoire. Si bien que sa population devrait bientôt être moins tentée par l’exil, de la même manière que les Italiens et les Polonais, qui affluaient en masse chez nous voilà un siècle, n’émigrent plus tellement vers la France à présent.

Quel est votre sentiment personnel par rapport à ce choc démographique ?

Mon sentiment, c’est qu’il faut autant que possible laisser les sentiments au vestiaire si l’on veut faire de l’action politique efficace. Bien sûr, il faut tenir compte du ressenti de nos concitoyens. Mais j’essaie de me hisser sur une ligne de crête, de rester à l’écart de trois types de discours : d’abord, le discours des idéologues du métissage, qui voient dans l’immigration un phénomène salvateur par définition ; ensuite le discours des xénophobes, pour qui l’étranger est la source de tous nos problèmes ; et enfin, non moins pernicieux, le discours selon lequel l’immigration serait un fait qui ne se discute pas, et sur lequel il serait vain de chercher à avoir prise. Discours qui consiste en somme à répudier l’action politique, ce que je ne peux me résoudre à accepter.

Mais alors, quelle politique prônez-vous ?

Je ne vous dirai pas le fond de ma pensée en tant que citoyen, car ce n’est pas pertinent ici. Mais en tant qu’analyste, je dirais que le débat ne devrait pas se focaliser sur les batailles de chiffres quant au coût supposé de l’immigration. Ma conclusion est que l’immigration est bien davantage une question culturelle et sociétale qu’une question économique. Certes il y a des problématiques sectorielles et techniques comme les fameux « métiers en tension », pour lesquels le gouvernement envisage d’importer ou de régulariser de la main-d’œuvre spécifique. Mais dans ma note, je montre que si l’on regarde l’économie de manière plus globale, toutes les études sérieuses indiquent que le niveau d’ouverture d’un pays à l’immigration, qu’il soit élevé ou faible, n’a que peu conséquences sur le PIB. La question devrait donc être : voulons-nous encore exister dans cent ans, et quelle France voulons-nous être, que ce soit numériquement et culturellement. En distinguant quatre types d’immigration : étudiante, économique, familiale et humanitaire. À quoi s’ajoute bien sûr l’immigration illégale, qui s’insère clandestinement dans les trois derniers compartiments.

Quel accueil a reçu votre note ?

C’est essentiellement des lecteurs que je qualifierais de « souverainistes » qui l’ont commentée et critiquée. Souvent en me soupçonnant, à tort et avec plus ou moins de bonne foi, d’être un auteur stipendié par le grand capital pour vendre au milieu politico-médiatique l’ouverture en grand des frontières. Alors que je ne défends en réalité qu’une seule idée : la prise de conscience des enjeux. Ce qui me conduit à préconiser une véritable « politique démographique » dans notre pays ; qui prendrait en compte à la fois la question de l’immigration et celle de la natalité.

Alerte rouge sur la natalité française

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D.R.

Les chiffres de la natalité française en berne, analysés par la démographe Michèle Tribalat.


Michèle Tribalat signe un long papier, « L’immigration, ce 11e commandement de l’INED », dans le nouveau numéro du magazine NDLR •

Dans son Insee Focus n° 307, qui vient de paraître, l’Insee a titré : « En 2022, des naissances au plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale ». Ce que confirment les données pour la France métropolitaine depuis 1946[1] : 685 646 naissances y ont été enregistrées en 2022, contre 843 904 en 1946 et 710 993 au point le plus bas des années 1990 (1994). Pour la France entière, l’Insee a pris la mauvaise habitude de garder la discontinuité de champ introduite en 2014 avec Mayotte, alors qu’il dispose du nombre de naissances à Mayotte. Un des principes élémentaires de la statistique est d’établir des séries sur un champ constant. C’est pourquoi, il est plus raisonnable, lorsque c’est possible, de rester sur la France métropolitaine.

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Si l’Insee prend un grand recul pour replacer la natalité observée en 2022, il se garde bien de faire la même chose pour ses composantes selon l’origine des parents: « Un peu plus des deux tiers (68%) des nouveau-nés ont des parents tous deux nés en France. Dix ans auparavant, c’était le cas de près des trois quarts des naissances (73%) ». Or l’Insee publie les données qui permettent de remonter jusqu’en 1998, y compris pour la France métropolitaine. Voyons ce que cela donne pour les années 2000-2022.

Une baisse qui aurait été beaucoup plus abrupte sans le secours des naissances de parents nés à l’étranger

De 2000 à 2022, le nombre de naissances de deux parents nés en France a baissé de 22,1%. La baisse du nombre total de naissances, qui démarre en 2010 mais a été plus accentuée après 2014, n’a été que de 11,4% sur 22 ans, grâce à la participation des personnes nées à l’étranger (tableau 1 ci-dessous). Laissons de côté, pour l’instant, le fait de savoir si les deux parents ou un seul sont nés à l’étranger. Le nombre de naissances d’au moins un parent né à l’étranger a augmenté de 25,6% en 22 ans, freinant ainsi la baisse de la natalité française. Leur proportion a gagné un peu plus de 9 points en 22 ans et s’élève à 31,7% en 2022.

Tableau 1.- Évolution du nombre de naissances selon le pays de naissance des parents en France métropolitaine, de 2000 à 2022.
Source : Insee ; https://www.insee.fr/fr/statistiques/7673421?sommaire=7673431.

Maintenant, si l’on examine dans le détail l’évolution selon que les deux parents ou un seul sont nés à l’étranger, elle est peu crédible, avec une césure en 2011, comme l’indique le graphique ci-dessous. Jusqu’en 2010, l’évolution du nombre de naissances de deux parents nés à l’étranger ou d’un seul est à peu près identique, avec un gain d’environ 25%. Cependant, dans les douze années qui suivent, seules les naissances d’enfants de deux parents nés à l’étranger continuent d’augmenter, et plus fortement qu’avant. De 2000 à 2022, le nombre de ces naissances aurait augmenté de 63% tandis que celui des enfants nés d’un seul parent né à l’étranger aurait retrouvé à peu près le niveau du début du siècle.

Une note de l’Insee, en très petits caractères en bas du tableau donne une vague piste : « À la suite de l’évolution de la méthode de traitement des données pour 2011, les séries présentent une légère rupture cette année-là » (je souligne). De 1977 à 1997, deux colonnes du tableau indiquaient le nombre d’enfants dont on ne connaissait pas le pays de naissance du père, selon que la mère était née en France ou à l’étranger. Depuis 1998, l’Insee redresse les données et ces colonnes ont disparu. Mais, il les a redressées différemment à partir de 2011, sans qu’on en sache plus. C’est bien dommage compte tenu de la césure introduite par le changement de pied de l’Insee. Pourquoi, si l’Insee considère son nouveau redressement meilleur, n’a-t-il pas rétropolé sa nouvelle méthode afin de disposer d’une série homogène traitant de la même manière l’absence d‘information sur le pays de naissance du père ?

Graphique 1.- Évolution (Base 1 en 2000) du nombre de naissances en fonction du pays de naissance des parents en France métropolitaine, de 2000 à 2022.
Les parents nés en France ne se limitent pas à la France métropolitaine et comprennent ceux qui sont nés dans un Dom ou une Com.
Source : Insee, https://www.insee.fr/fr/statistiques/2381382#tableau-figure1_radio2

Dès que l’on introduit quelque détail sur le pays de naissance des parents (UE27, hors UE27), il apparaît que le renfort à la natalité française provient avant tout des personnes nées en dehors de l’UE27. L’aberration de la rupture de série après 2011 n’est visible que sur ces naissances de parent(s) nés hors UE27 (graphique ci-dessous).   

Graphique 2.- Évolution du nombre de naissances en fonction du pays de naissance des parents (France, UE27, hors UE27) en France métropolitaine, de 2000 à 2022.
Source : Insee ; https://www.insee.fr/fr/statistiques/7673421?sommaire=7673431.

Évaluation fautive du poids de différents groupes d’âges dans la baisse de la natalité

Par ailleurs, lorsque l’Insee examine la répartition par groupe d’âges des hausses et des baisses du nombre de naissances (reprise de la figure 3a, Insee Focus n°307 ci-dessous), il fait une évaluation fautive du rôle du groupe d’âges 25-34 ans : « Les naissances de mères âgées de 25 à 34 ans, âges auxquels le taux de fécondité est particulièrement élevé et qui concentrent donc la majorité des naissances, contribuent à hauteur de 93% à la baisse globale des naissances en 2022 ». Ce calcul est faux car les femmes de 40 ans ou plus ont eu plus de naissances. Il n’est donc pas possible, comme le fait l’Insee, d’évaluer la contribution des femmes âgées de 25-34 ans en rapportant les naissances de ce groupe au total.

Figure 3a.- Évolution du nombre de naissances selon l’âge des mères entre 2021 et 2022.
Source : https://www.insee.fr/fr/statistiques/7670212

Sur dix ans, la fécondité baisse avant 34 ans

Une comparaison, sur dix ans, de l’évolution de la fécondité (2012-2022) en France, montre une diminution du nombre d’enfants pour 1000 femmes (Indicateur conjoncturel de fécondité ou ICF) qui passe de 2 008 à 1 796.

C’est aux âges de forte fécondité que la baisse est la plus grande en valeur absolue. L’ICF partiel de 25 à 33 ans a perdu 158 bébés pour 1000 femmes de cet âge en dix ans. Ajoutés aux 100 enfants de moins avant cet âge, cela fait une perte de 258 enfants pour 1000 femmes, que ne sauraient compenser les 45 naissances gagnées après 33 ans entre 2012 et 2022 (tableau ci-dessous).

Tableau 2.- Évolution des indicateurs conjoncturels de fécondité total et partiels (sur différents groupes d’âges) en France, de 2012 (hors Mayotte) à 2022 (avec Mayotte)pour 1000 femmes.
Source: Insee, https://www.insee.fr/fr/outil-interactif/5367857/tableau/20_DEM/22_NAI#

L’année 2023 s’annonce encore plus mauvaise que 2022

Les données provisoires sur les naissances en France (entière, avec Mayotte), de janvier à août 2023, enregistrent une décrue de 7,2 % sur les huit premiers mois de l’année.

A ne pas manquer, notre numéro d’octobre: Causeur : Panique sur la démographie. Extinction ou submersion, faites votre choix!

Lorsqu’on calcule le nombre annuel de naissances auquel on pourrait s’attendre, en appliquant le rapport moyen des huit premiers mois aux douze derniers des années 2015-2019, ou même le rapport le plus élevé observé en 2016, on obtient un nombre de naissances annuel anticipé pour 2023 autour de 680 000 naissances, en baisse d’environ 6% par rapport à 2022, diminution plus forte que celle observée sur l’ensemble de l’année 2022 par rapport à 2021 (2,2 %).

Une poursuite de la baisse de la fécondité des femmes âgées de moins de 34 ans augure mal de l’évolution à venir du nombre de naissances. Il n’est guère raisonnable de compter sur la poursuite d’un allongement de l’âge des femmes à la naissance des enfants (déjà en moyenne de 31,2 ans, un an de plus qu’il y a dix ans) car la marge de progression est naturellement plus réduite après 33 ans. 

Enfin, c’est avec tristesse que l’on note, dans un article si court, trois anomalies qui relèvent des principes de base en statistique :

  • Toute évolution temporelle doit se faire, lorsque c’est possible, sur un même champ géographique. L’Insee avait tous les outils disponibles pour le faire ;
  • Lorsque l’Insee revient sur une manière de traiter les non-déclarations entraînant une rupture significative dans une série, il devrait au moins expliquer clairement de quoi il retourne et, au mieux, rétropoler sa nouvelle manière sur le début de la série ;
  • Enfin, il n’est pas possible de peser le rôle d’un groupe d’âges dans une évolution d’un certain signe (plus ou moins) quand ces groupes d’âges interviennent en plus et en moins.

Source de l’article: blog de Michèle Tribalat.


[1] On ne dispose des données France entière que depuis 1957.

A Budapest, les conservateurs du monde entier s’inquiètent de la dénatalité européenne

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De gauche à droite, Philip Isdor Mpango, Rumen Radev, Katalin Novak, Giorgia Meloni et Viktor Orban, Budapest, 14 septembre 2023 © Szilard Koszticsak/AP/SIPA

« Le déclin est un choix, nullement notre destin », s’est notamment écriée Georgia Meloni. Hervé Rigolot, responsable du Mouvement Conservateur, qui était présent sur place, raconte.


Conservateurs de tous les pays, unissez-vous ! Telle aurait pu être la conclusion du Sommet démographique de Budapest qui s’est tenu du 14 au 16 septembre 2023. C’est en effet dans le cadre prestigieux du musée des Beaux-Arts de la capitale magyare qu’une assistance nombreuse est venue écouter les différents orateurs invités par le Chef de l’État, Mme Katalin Novak. Ayant occupé les postes de secrétaire d’État à la Famille et à la Jeunesse et de ministre chargée de la Famille, elle a rappelé les 12 points de la politique familiale hongroise. Points qu’elle a, pendant ses différents mandats, mis en œuvre par le biais de nombreux bonus fiscaux à l’appui de la solidarité intergénérationnelle et de la natalité. Jugez plutôt : prêt à taux zéro de 33 000 euros pour une naissance dans les cinq ans et aide financière conséquente pour l’achat d’un monospace dès trois enfants sont ainsi venus compléter des dispositifs facilitant le congé parental et les allocations familiales. En dix ans à peine, la Hongrie est de cette façon passée de 1,25 enfant par femme à 1,6 tandis que la France sur la même période est passée de 2,03 à 1,84 enfant par femme.

La question de la démographie absente du débat national français

Depuis 2015, ce forum rassemble des décideurs politiques, universitaires ou experts venus de toutes disciplines désireux d’aborder enfin ce défi démographique absent de nos débats politiques hexagonaux. Comme si une ligne de fracture s’était irrémédiablement installée entre les pays de l’Est de notre continent et ceux de l’Ouest. Ceux-ci regardant les migrations comme la clef d’économies basées non plus sur la production, mais sur la consommation de services à faible valeur ajoutée. Et ceux-là qui regardent leur identité comme une ultime assurance vie et ne devant donc compter que sur leurs seules forces vives, leur culture et leurs traditions, pour s’imposer au milieu d’empires qui furent rarement favorables à leur permanence historique.

À ne pas manquer: Causeur #116 : Panique sur la démographie. Extinction ou submersion, faites votre choix!

Dernier empire en date, précisément, l’Union Européenne, que M. Orban ne s’est pas privé de critiquer lors de son discours du 15 septembre, en qui il voit le cheval de Troie d’une idéologie du genre qu’il n’hésite pas à considérer comme un nouveau communisme. C’est sans doute aussi pour compter ses alliés, dans la perspective des élections européennes du 9 juin prochain, que le concours de Mme Meloni a été particulièrement apprécié par le chef du Fidesz. Il faudra en effet envoyer au Parlement européen suffisamment de députés conservateurs pour desserrer l’étau de sanctions, liées à l’attribution de fonds européens et dont l’initiative revient, contre toute attente, moins à la Commission qu’aux eurodéputés eux-mêmes. Au moment précis où accostaient à Lampedusa quelques 5000 migrants venus de Tunisie, l’allocution de Mme Meloni était particulièrement attendue. Le chef du gouvernement italien, mis en difficulté par les résultats de sa politique migratoire qui tardent à satisfaire sa majorité, a rappelé que le changement culturel est un défi encore plus préoccupant que le changement climatique. Elle a insisté sur la convergence entre politique familiale et emploi féminin. Dans ce contexte, il est donc essentiel de cultiver son identité européenne, sans quoi, dit Mme Meloni, « nous ne sommes que des outils, des numéros ». Et de conclure son propos par un percutant : « Le déclin est un choix, nullement notre destin ».

L’UE ne s’inquiète que de l’économie

M. Roumen Radev, président de la Bulgarie depuis 2017, aura aussi son mot à dire dans la formation annoncée d’un groupe de pression conservateur au sein de la future euro-législature de juin 2023. Pour l’heure, il a décrit son pays comme un pays d’émigration, dont le taux de natalité de 1,4 enfants / femme, ne permet pas le remplacement des générations bulgares. Il décrit avec émotion la fuite de sa jeunesse vers l’Allemagne au point de parler de « transition démographique inversée ». C’est pourquoi il a décidé d’engager son pays dans une politique de rétention tous azimuts, qui passe non seulement par un soutien à la natalité, mais aussi de protection de la propriété, de soutien à un Etat de droit encore balbutiant à Sofia. Ce faisant, il démontre qu’une démarche de peuplement efficace implique une politique familiale qui, si elle est nécessaire, n’en est pas pour autant suffisante. Et M. Radev de s’étonner que les jeunes de son pays soient régulièrement appelés à l’excellence pour devenir des professionnels compétents, mais jamais à devenir des parents attentionnés. Alors que c’est pourtant bien sur le terrain de la démographie que se jouent les destins de ces vieilles nations européennes, mais aussi des pays musulmans comme le Qatar, le Kazakhstan, les Emirats et le Bahreïn, lesquels étaient également représentés à ce sommet dont le rythme a été jalonné par des danses folkloriques et autres chorales venues de toutes les régions de Hongrie.

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Et la France, dans tout cela ? Elle était, de façon somme toute logique, assez peu représentée – sinon par le Mouvement Conservateur, présidé par Mme Laurence Trochu, et par le Syndicat de la Famille – tant il est vrai que notre pays néglige le problème nouveau – un de plus, pourrait-on dire – posé par sa démographie. Depuis les années Hollande, la politique familiale est vue comme un volet parmi d’autres d’une politique sociale attrape-tout dont les succès se jugent moins sur l’efficacité des filets protecteurs qu’elle propose, que sur le nombre d’allocataires toujours croissant qu’elle assiste. Dans ce contexte, le Mouvement Conservateur est donc bien le seul à s’emparer de cette question pourtant existentielle et à la porter sur l’échiquier politique national. Et il aura certainement à cœur d’enfoncer le clou lors de la journée des conservateurs qu’il organise à Asnières / Seine le 14 octobre et dont les inscriptions viennent de s’ouvrir. En outre, agissant au cœur de la droite française autant comme un aiguillon que comme un espace de dialogue, le Mouvement Conservateur lance une grande consultation web afin de définir le plus grand dénominateur commun de la droite. Nul doute que les questions de famille et de souveraineté y figureront en bonne place. Et si les eaux du Danube étaient déjà en train de grossir celles de la Seine ?

Frédéric Beigbeder: Écrire les écrivains

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Frédéric Beigbeder © Hannah Assouline

Avec son Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, Frédéric Beigbeder passe au crible l’œuvre de quelque 300 auteurs. Un exercice dans lequel il entremêle l’intime, le sérieux, le parti pris, la mauvaise foi, l’humour et l’amour.


« Un bon écrivain, c’est ça : courtois en société mais mal élevé sur sa page ; humain avec autrui, dégueulasse avec lui-même » F.B.

Pour avoir consacré une somme critique à 600 écrivains vivants ou morts, de « tous » les pays – Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, 20 ans de travail, 40 de lectures (étonnant, non ?)– je me suis évidemment senti requis par la publication du Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, de Frédéric Beigbeder, qui en concerne 281. Je précise que les autres ne sont pas morts mais, puisque le ministère de la Culture en dénombre 55 000 en France, le petit-neveu de Michel de Saint-Pierre (donc cousin par alliance de Montherlant) a fait une sélection.

On y retrouve le très bon lecteur, fin, rapide, érudit, capable de raccourcis pertinents et inattendus, de formules aussi – force ET faiblesse cependant, quand il y en a (un peu) trop, et que cela devient un tour.


Un exemple de raccourci qui fait mouche ? Alain Bonfand, mélancolique amoureux proche de Roland Jaccard – dont Frédéric cite quelques jolies phrases : « Des yeux très noirs : un malheur à chaque levée de cils. Je n’ai pas eu à me plaindre. » Ou, à une autre femme : « Je ne nous sens pas du tout incapables d’une histoire qui porterait nos prénoms » ou « Tu me rends seul. » S’ensuit cette formule judicieuse : « Alain Bonfand serait-il un Frédéric Berthet vivant ? »

Une manie de Frédéric ? Un exemple – parmi cent où il répète ce schéma – à propos de Capitaine, d’Adrien Bosc. Il assassine : « Il ne manque pas un bouton de guêtre, mais tout y sonne appliqué, apprêté, ampoulé. L’excès de labeur alourdit son rafiot, et sa fastidieuse reconstitution donne à son ananas une odeur de transpiration. » Puis il regrette, cinq lignes après : « Il est surdoué, il a tout lu, c’est une formidable courroie de transmission. » Frédéric, on ne peut pas dire ces deux choses à la fois. De toute façon, Adrien Bosc t’en voudra (d’avoir dit la vérité en premier – flagorner en second ne sert strictement à rien). Tu l’écris toi-même : « C’est à ce moment-là qu’il est devenu écrivain : en se faisant des ennemis. » (à propos de Sylvain Tesson).

A relire: Frédéric Beigbeder: «La cocaïne, c’est la drogue de la débandade»

C’est à ce genre de remarque non appliquée (inapplicable ?) que l’on comprend combien, sauf à être parfaitement masochiste, ce Dictionnaire était difficile à fabriquer. C’est l’histoire de Philippe Tesson au Figaro Magazine : à 90 ans, il connaissait tout le monde du théâtre, presque intimement. Comment eût-il pu être « méchant », alors qu’il « les » verrait la semaine d’après ? D’où le plaisir de sa chronique érudite et enlevée, mais son crédit parfois discuté.

Autre agrément de ce Dictionnaire : les citations. Elles corroborent une vieille idée: la littérature, plus que des histoires souvent, ce sont des phrases. Nommer est la grande affaire – et si l’on écrit UNE phrase qui dit précisément ce qui n’a jamais été aussi bien formulé, alors, c’est gagné. Un exemple (culte) ? Dans Love story, relu récemment : « L’amour, c’est ne jamais avoir à dire qu’on est désolé ». Ou la définition du mot « larme » par Raphaëlle Billetdoux : « Goutte qui meurt en s’évaporant, après avoir témoigné. » Ces citations, nombreuses, justifient presque à elles seules l’existence de ce « recueil » – et que leurs auteurs y figurent.

Une remarque : il y a des absents dans ce Dictionnaire, nous ne nous livrerons pas au jeu imbécile de les dénombrer. Mais il y a des « présents », qui sont les auteurs d’un seul roman (Gaël Faye) – ou retenus pour un livre en particulier, presque toujours le premier (Patrick Besson en a écrit cent, mais Frédéric ne cesse de relire le premier, Les petits maux d’amour). Pareil pour Amélie Nothomb, Jean-Paul et Raphaël Enthoven, Julia Kerninon, Tristan Garcia, etc. : le premier est le meilleur de leurs livres, selon lui.

D’où la question : pourquoi avoir négligé tant de premiers romans (et parfois uniques) puisqu’il leur accorde une telle importance pour nombre des 281 élus ? Deux exemples que ne cite pas Beigbeder (au hasard d’une mémoire à trous), qui justifient qu’on parle d’écrivains à leur propos : Solveig Vialle et Guillaume Devaux, auteurs de deux premiers romans épatants.

Il y a ceux qui considèrent des œuvres, d’autres, des livres. Frédéric considère des œuvres, quitte à ne retenir qu’un livre. Je n’ai jamais considéré que des livres (sauf pour Balzac, Aragon, Hugo, etc.). D’où que je retienne Vialle et Devaux et pas Picouly, Cortanze ou… Mazarine Pingeot contrairement à Frédéric. Qui cite lui-même un livre de Jakuta Alikavazovic où il est question d’un « écrivain, auteur d’un seul roman ».

Pourquoi ne pas s’en être souvenu au moment de composer ce Dictionnaire qui embrasse pourtant « large » (y compris Matzneff, Renaud Camus, Richard Millet, etc.) – jusqu’à Novarina, Bulteau ou Olivier Cadiot ? Celui-ci, parfois hermétique : « Mesdames et messieurs, on ne va pas réécrire toute notre vie le même petit roman de gare ou la énième complainte de victime de la société pourrie. Nous sommes bien d’accord là-dessus ? Alors oui au bizarre, oui au nouveau, oui à l’hypertexte et à Olivier Cadiot. Si Cadiot est trop bordélique, alors que dire de Bolano ? Pourquoi être épaté par Bolano et blâmer Cadiot ? Réponse : parce qu’il n’est ni mort, ni chilien. C’est un des problèmes de tous les écrivains de ce dico : n’être ni morts ni chiliens. »

Voilà pour la tonalité de ce Dictionnaire amoureux, une commande, précise Frédéric, qui entremêle l’intime, le sérieux, le parti-pris, la mauvaise foi, la générosité, l’amour un peu vénal (donc beaucoup d’Académiciens : Sallenave, Maalouf, Nora, Rouart, Lambron, Rinaldi, Bona, Sureau, etc.) – mais rarement la méchanceté, jamais l’ironie (il s’en explique). Et toujours l’humour, qui discrimine positivement, et heureusement : « Quand Marc Cholodenko commence des livres sans les finir, il imite beaucoup de ses lecteurs. » J’aime beaucoup Cholodenko– et Frédéric Beigbeder, même quand il est… excessif : « absolument réjouissant de bout en bout » (Lydie Salvayre).


Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui, de Frédéric Beigbeder, Plon, 2023.

Dictionnaire amoureux des écrivains français d'aujourd'hui

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Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil, 2018.

Art-naque

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D.R

Danemark: une escroquerie contemporaine…


Mais qui osera encore soutenir que l’art contemporain n’est pas une imposture ? Le plasticien danois Jens Haaning est un petit malin. En 2021, le Musée Kunsten lui confie 45 000 euros pour qu’il intègre les billets dans deux œuvres d’art. Le brief du musée : qu’il détourne les billets, afin de reconstituer une de ses anciennes œuvres représentant un an de salaire. Seulement, M. Haaning se pique de toujours faire des œuvres « controversées » – il s’intéresse notamment « aux mutations de la société occidentale contemporaine : vie en société, migrations et déplacements, nationalismes et consommation ». Et il estime que les artistes contemporains ne sont pas rémunérés à la juste valeur des merveilles qu’ils apportent à la société. Alors, au lieu d’intégrer comme convenu l’argent dans les deux toiles, le plasticien a remis deux cadres vierges. Et intitulé ce travail « Take the Money and Run » (« Prends l’oseille et tire-toi ») en déclarant : « L’œuvre, c’est que j’ai pris leur argent ! » Après un grand éclat de rire, déçu de ne pas pouvoir accrocher des œuvres un peu plus colorées, le directeur du musée, Lasse Andersson, a demandé à notre facétieux créateur de rendre l’argent. Ce dernier refusant, le musée porte plainte. Après une longue bataille juridique, un tribunal de Copenhague a finalement ordonné, le 18 septembre, que M. Haaning rembourse au musée la somme versée, moins les frais occasionnés par le montage des cadres.

A lire aussi : Causeur : Panique sur la démographie. Extinction ou submersion, faites votre choix!

Pendant que l’affaire juridique suivait son cours, le plasticien a reçu de nombreux soutiens. « Cela donne lieu à une discussion sur le pouvoir de l’institution muséale par rapport à l’œuvre et à l’artiste », observait Kristian von Hornsleth, autre artiste conceptuel. « [Cette œuvre] tente de problématiser la manière dont les artistes sont rémunérés pour leur travail », abondait Kasper Sand Kjær, député social-démocrate. Après le verdict, l’artiste a déclaré devant les caméras du journal télévisé que le musée avait gagné « beaucoup, beaucoup plus » d’argent que la somme investie, grâce à la publicité autour de l’affaire. Si même les directeurs de musée ne comprennent plus rien aux subtilités de l’art moderne, où va-t-on ?

«Deutschland AG»: le spectre du déclin

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Le ministre de l'Economie allemand Robert Habeck et le chancelier Olaf Scholz, Berlin, 5 septembre 2023 © Kay Nietfeld/AP/SIPA

Les signaux économiques venant d’Allemagne ne sont pas bons, laissant présager des lendemains qui déchantent pour notre voisin…


Alors que certains pays développés affichent une croissance plus qu’honorable, l’Allemagne semble s’enfoncer dans une crise que certains qualifient de préoccupante, voire de grave. La conjonction délétère d’une inflation persistante, de l’affaiblissement de la demande mondiale et surtout de la crise énergétique – qui touche tout particulièrement le secteur manufacturier allemand – n’augure rien de bon. Croissance, inflation emploi : tous les chiffres macroéconomiques sont en berne.

La guerre en Ukraine a bon dos

La République fédérale n’est pas en bas du tableau de la croissance seulement en Europe, mais parmi tous les grands pays industrialisés, confirmant d’ailleurs les prédictions récentes du FMI. Et comme l’écrivait Ernst Stetter pour la Fondation Jean-Jaurès en juin dernier, « il serait trop simpliste d’attribuer la récession actuelle en Allemagne à la seule guerre en Ukraine[1] ». Il cite notamment l’économiste allemand Aloys Prinz selon qui la Banque centrale européenne, en relevant fortement ses taux directeurs, a aussi contribué à la situation actuelle. Mais il est probable que, plus globalement, sous l’ère Merkel, nos voisins aient péché par excès de confiance en considérant qu’ils étaient économiquement invulnérables. Or la coalition au pouvoir, dite du « feu tricolore » (rouge pour le SPD, jaune pour les libéraux du FDP et vert pour… les Verts), semble bien impuissante et beaucoup trop brouillonne face aux enjeux actuels.

La situation présente évoque cette expression célèbre qui désignait l’Empire ottoman au XIXe siècle et que le magazine britannique The Economist appliquait, déjà, à l’Allemagne en 1999. Reste à savoir pourquoi l’ancien premier de la classe européenne se retrouve subitement en queue de peloton.

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Comme le pointait récemment le quotidien économique Handelsblatt, les analystes ne se contentent pas de diagnostiquer des insuffisances de court terme que l’on pourrait rapidement corriger avec un programme de relance économique financé par la dette, une stratégie que l’Allemagne pourrait facilement adopter. Ils pointent du doigt des problèmes structurels susceptibles de ralentir la croissance pendant des années : bureaucratie (que plusieurs projets de loi visent actuellement à réduire[2]), prix de l’énergie, impôts et taxes élevés et pénurie croissante de travailleurs qualifiés. S’ajoutent à cela un problème démographique majeur et l’exode de nombreux travailleurs qualifiés vers la Suisse ou les États-Unis.

Cela n’a pas empêché le chancelier Olaf Scholz, en visite au Forum économique mondial de Davos en janvier, de dépeindre avec enthousiasme un pays florissant, évoquant tour à tour un « rythme de développement élevé », des « barrières à l’investissement réduites » ou vantant encore les « processus d’autorisation rapides » mis en place par le gouvernement.

Un résultat particulièrement significatif est sans doute l’indice du « climat des affaires » de l’Institut Ifo de Munich, un marqueur très observé outre-Rhin. En juillet, il a chuté pour le troisième mois consécutif, les 9 000 dirigeants interrogés évaluant à la fois la situation actuelle de leurs entreprises et les perspectives pour les six prochains mois, nettement moins bonnes. De fait, le président de l’Ifo Institute, Clemens Fuest, a récemment résumé de façon laconique : « la situation de l’économie allemande s’assombrit[3] » ; insistant au passage sur la « faiblesse de l’industrie ». Un pessimisme partagé par le très respecté chef économiste de la Commerzbank, Jörg Krämer, qui déclarait récemment à Reuters que « malheureusement, il n’y a pas d’amélioration en vue. Les hausses mondiales des taux d’intérêt font des ravages, d’autant plus que […] les entreprises allemandes sont bien plus vulnérables que par le passé. »

Des atouts devenus des boulets

Pendant plusieurs décennies, la politique économique allemande a reposé sur deux credo qui s’avèrent désormais dangereux : exportations vers la Chine encouragées à l’excès et dépendance énergétique organisée envers la Russie (avec en parallèle l’arrêt du nucléaire). Il en résulte désormais une fâcheuse cumulation de risques. Gourmande en énergie, l’industrie teutonne est particulièrement vulnérable aux perturbations de l’approvisionnement énergétique russe et aux goulots d’étranglement commerciaux – ce qui alimente à la fois le risque de récession et la perspective de prix encore plus élevés. Scholz reconnaissait d’ailleurs à Davos que l’Allemagne devait « de toute urgence diversifier ses chaînes d’approvisionnement et ses marchés d’exportation ». Quitte à se tourner en urgence vers le Qatar pour s’approvisionner en gaz – au prix fort.

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Dès lors, la tentation de comparer la situation outre-Rhin avec celle de la France est grande. Notre pays s’en sort-il mieux ? Au vu des derniers chiffres, oui, légèrement (affaire à suivre). Et malgré toutes les difficultés de notre parc nucléaire, notre stratégie énergétique a été bien plus habile. Cependant, il n’y a pas de quoi fanfaronner. Pour paraphraser Der Spiegel, on dira que la France, « c’est l’Allemagne en moins pire »…

Der Spiegel

Sans relier directement la carte électorale de 2023 aux déboires récents de l’Allemagne (ce qui serait trop simpliste), il est clair qu’un basculement majeur du vote contestataire s’est opéré ces dix dernières années, en partie lié à la situation économique de certains Länder. Jadis l’apanage de la gauche et de l’extrême gauche, le vote « dégagiste » s’est nettement déplacé vers la droite radicale de l’AfD. Le parti, créé il y a seulement dix ans, a d’ailleurs remporté sa première élection au niveau district (Kreis) en juin dernier, dans le Land de Thuringe, avant de remporter quelques jours plus tard une mairie en Saxe-Anhalt.

On voit mal comment l’Allemagne, actuellement dirigée par un chancelier manquant d’audace et de charisme, et empêtrée dans une coalition tripartite peu propice aux mesures chocs de contre-feu, pourra redresser la barre à court et moyen terme. De quoi fragmenter encore un peu plus un pays fédéral dont l’identité, largement fondée sur le succès économique, entre dans une zone de turbulences.


[1] « L’Allemagne est-elle à nouveau “l’homme malade de l’Europe” ? » Fondation Jean-Jaurès.

[2] Dont la fameuse loi IV sur « l’allégement de la bureaucratie »…

[3] « Ifo Geschäftsklima Deutschland », Ifo Institute, ifo.de.

Quand les punaises de lit s’installent dans le vide politique

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Menaçante, la députée d'extrème gauche Mathilde Panot brandit une fiole contenant des punaises de lit à l'Assemblée nationale, 3 octobre 2023, Capture YouTube.

Et Mathilde Panot (LFI), mimant Colin Powell exhibant sa fiole d’anthrax irakien devant l’Onu en 2003, sortit son flacon… de punaises de lit ! 


La scène, ridicule, s’est déroulée mardi devant une Assemblée nationale léthargique. La théâtralisation d’une nouvelle peur collective, prétexte à d’autres intrusions de l’État dans la sphère privée, illustre le vide intellectuel qui a gagné le monde politique. Incapable de répondre aux innombrables défis contemporains, il croit mimer sa proximité avec le réel en sur-jouant la panique sanitaire et hygiéniste. Emmanuel Macron avait ouvert le feu en déclarant (six fois) la France « en guerre » contre le Covid. Désormais les punaises de lit, conséquences d’une société ouverte, s’annoncent comme une opportunité pour relancer l’usine à gaz des normes, des interdits et des chapelets moralisateurs. 

A lire aussi, Elisabeth Lévy: Punaises de lit: charivari contre Pascal Praud

Pour avoir demandé, sur CNews, si l’immigration pouvait jouer un rôle dans cette prolifération de bestioles, Pascal Praud a été accusé de racisme par la gauche pavlovienne. Cette dernière est comparable, dans sa vacuité, au « couteau de Lichtenberg », cet instrument sans lame auquel il ne manque que le manche. « Les petits insectes répandent le désespoir dans notre pays » a déclamé la députée LFI en rendant Elisabeth Borne coupable de ce scandale sanitaire. Dans l’hystérisation bêtifiante, le parti présidentiel, « Renaissance! », n’est pas en reste : le député Sylvain Maillard a promis une « loi transpartisane » réservée à « l’arc républicain », c’est-à-dire excluant LFI et le RN…

Retrouvez comme chaque mois les carnets d’Ivan Rioufol dans les dernières pages du nouveau magazine, en kiosque aujourd’hui

Dans la hiérarchie des priorités politiques, les désagréables punaises de lit devraient évidemment s’effacer devant l’épuration ethnique des chrétiens arméniens, l’emprise inflationniste de la paupérisation sur les ménages français, la fracturation de la société sous l’effet d’un séparatisme islamiste, etc. Or ces enjeux civilisationnels restent sans réponse, faute de réflexions de la part d’une classe politique qui ne produit plus d’idées neuves. Dans son dernier essai (1), Jean-Pierre Jouyet, symbole de la plus haute fonction publique, a le mérite de reconnaître la responsabilité des «  élites » dans le somnambulisme d’État. Alors secrétaire général de l’Élysée, il assure : « En trois ans, jamais la réforme de l’État en tant que telle n’a été abordée. Pas une proposition de loi, pas une mention (…) La réforme, aux yeux de l’écrasante majorité des responsables politiques, ce n’est pas un travail de fond, mais une manière de communiquer au gré de l’actualité (…) Les présidents préfèrent les réformes sociétales à celles qui touchent l’organisation de l’État ». Conséquence de cet immobilisme : le train de vie de l’État est parmi les plus élevés au monde. Le gouvernement Borne se révèle être, selon Jouyet, le plus cher de l’histoire de la Ve République, avec 565 conseillers et 2822 personnes au total. La traque aux punaises devrait être politiquement anecdotique. La vraie chasse à mener devrait être contre l’invasion technocratique. Mais, punaise, qui osera ?


Elisabeth Lévy: « Mathilde Panot joue sur les peurs »

Retrouvez « Lévy sans interdit » avec notre directrice tous les matins du lundi au jeudi dans la matinale de Sud Radio.

«Les juges politisés portent une responsabilité dans l’ensauvagement de la France»

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Le magistrat, chroniqueur et homme politique français Georges Fenech © Francois Mori/AP/SIPA

L’ancien juge d’instruction et député honoraire, qui publie L’ensauvagement de la France: La responsabilité des juges et des politiques (éd. du Rocher), déplore la connivence croissante entre l’ultragauche et une partie des magistrats, au détriment de la cohésion sociale et des victimes de violences.


Causeur. Le Syndicat de la magistrature a participé samedi 23 septembre à la marche « contre les violences policières et le racisme systémique », aux côtés de LFI. Le week-end précédent, il tenait pour la première fois un stand à la Fête de l’Humanité, où il a accueilli plusieurs députés Nupes. Qu’est-ce que cela révèle, selon vous ?

Georges Fenech. Ce n’est pas la première fois que le Syndicat de la magistrature participe à des manifestations de ce type ou intervient dans des cénacles purement politiques. Toute son histoire est faite de liens avec des partis, des associations, des organisations de gauche ou d’ultragauche, au niveau national et international. La nouveauté, c’est le contexte. Ces nouveaux rapprochements entre un syndicat de magistrats et des responsables politiques surviennent dans un moment particulier : celui de l’après-émeutes. On connaît les positions de LFI sur la police. Les mots d’ordre anti-flics de la manifestation ne laissent aucun doute sur le prisme idéologique, tout comme les intitulés des débats à la fête de l’Humanité : « Table-ronde sur les contrôles d’identité et les violences policières », « Procès fictif des comparutions immédiates », ou encore « La question sécuritaire ou l’ordre qui déborde ». Le Syndicat de la magistrature ne se cache pas de faire de la politique.

A lire ensuite, Elisabeth Lévy: Punaises de lit: charivari contre Pascal Praud

Le contexte a changé, mais le discours du Syndicat de la magistrature semble être resté identique…

Il n’a pas pris une ride ! On retrouve les accents de la harangue d’Oswald Baudot en 1974, la Bible du Syndicat de la magistrature, le célèbre « Soyez partiaux ! », qui recommandait aux jeunes magistrats : « Ayez un préjugé favorable pour la femme contre le mari, pour l’enfant contre le père, […] pour le voleur contre la police, pour le plaideur contre la justice. » L’injonction à la partialité est répétée à l’envi dans les revues du Syndicat de la magistrature et à chacun de leurs congrès. S’ils ont épinglé, dans l’affaire du « mur des cons », des personnalités politiques comme des pères de famille de victimes, c’était encore une preuve de cette idéologie soixante-huitarde. Le Syndicat de la magistrature a toujours été une organisation révolutionnaire dans sa volonté de renverser les valeurs, de supprimer les frontières et les prisons, de mettre à bas l’instrument répressif, de considérer le délinquant comme une victime et l’étranger comme un créancier du crime de colonisation. Ils tiennent le même discours depuis un demi-siècle.

Emeutiers à Marseille, 30 juin 2023 © SENER YILMAZ ASLAN/SIPA

Comment jugez-vous la prise de position du Garde des Sceaux, Éric Dupond-Moretti, qui a déclaré : « Le Syndicat de la magistrature, ce n’est pas la justice » ?

En effet, le Garde des Sceaux s’est même dit « excédé ». C’est un tournant pour un ministre issu de la gauche qui, jusque-là, s’inscrivait dans la filiation de Robert Badinter, Elisabeth Guigou ou Christiane Taubira. Rappelons que le Syndicat de la magistrature a inspiré toute la politique pénale de la gauche depuis son arrivée au pouvoir : Joinet, son fondateur, était conseiller de François Mitterrand et de Lionel Jospin. La nouveauté, c’est la prise de conscience et de distance de la gauche, représentée par Éric Dupond-Moretti. Il a raison de ne plus considérer comme un syndicat de Justice une organisation politique qui pratique l’entrisme dans l’institution judiciaire.

A lire ensuite, Philippe Bilger: Et si j’avais eu tort pour le Syndicat de la magistrature?

Cette prise de distance d’un gouvernement issu de la gauche à l’égard du Syndicat de la magistrature est-elle selon vous une bonne nouvelle ?

Le problème est qu’au-delà des discours, le Syndicat de la magistrature n’a rien à craindre ! Jusqu’à maintenant, aucun politique n’a jamais osé leur faire remontrance, en leur rappelant leur obligation statutaire de neutralité. Sans contre-pouvoir, les juges du Syndicat de la magistrature décident par exemple, en dernier lieu, du sort des étrangers en rétention et des trafiquants de drogue que la police interpelle. Du fait de leur liberté totale, ils n’encourent aucune sanction et mènent un combat politique sans qu’aucun gouvernement de droite ou de gauche n’agisse. Éric Dupond-Moretti lui-même a déclaré : « Depuis que je suis ministre, j’assiste, impuissant, à un certain nombre de dérapages ». Ce n’est pas vrai, il n’est pas impuissant !

Quels sont ses leviers pour contrer les « dérapages » qu’il dénonce lui-même, et que vous décrivez de l’intérieur, avec beaucoup de précision, dans votre ouvrage L’ensauvagement de la France ?

Le ministre peut tout à fait actionner les instances disciplinaires pour des propos quasi subversifs. Parler de « violences policières », remettre en cause les comparutions immédiates, publier des contre-circulaires à celle du Garde des sceaux, comme le Syndicat de la magistrature l’a fait au moment des émeutes… Ces magistrats se substituent au politique alors qu’ils ne sont pas élus. Ils n’appliquent pas la loi, ils la réécrivent, la contestent, en écartent la partie qui leur déplait. Le Syndicat de la magistrature n’est pas un groupe de révolutionnaires de salon : ils détiennent le pouvoir, sont à la tête de juridictions correctionnelles, de centres de rétention… Cette justice dévoyée, sortie de sa neutralité, porte atteinte au principe de séparation des pouvoirs, avec des conséquences graves pour le corps social et pour les personnes victimes de violences. En effet, les juges politisés portent une part de responsabilité dans l’ensauvagement de la France.

2027: ils veulent tous en être

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Le président de région LR Laurent Wauquiez échange avec des militants du syndicat étudiant UNI, Mont Mezenc, 3 septembre 2023 © BONY/SIPA

Mélenchon / Roussel, Wauquiez / Lisnard, Darmanin / Le Maire, Bardella / Maréchal. La volupté des combats singuliers en politique…


La lutte finale, je le sais bien, sera pour 2027 même si elle a déjà commencé et battra son plein largement avant l’échéance. Mais déjà on peut constater la multitude de ces combats singuliers qui opposeront deux personnalités éprises du même futur et inspirées par une ambition similaire. J’avoue ne pas me lasser face à ce spectacle qui fait ressembler la démocratie à un immense tournoi où l’un mordra la poussière quand l’autre demeurera en lice et peut-être l’emportera. De quelque côté qu’on observe, la curiosité est satisfaite et la psychologie sera un bien meilleur guide, pour appréhender à leur juste mesure les conflits, que la nature des idées et la vigueur des convictions.

Jeux de domination

Qu’on songe à Jean-Luc Mélenchon qui au sein de LFI voit poindre un rival talentueux, François Ruffin, qui ne sera pas forcément entravé par les compliments tactiques adressés par le premier. Mais l’impétueux dominateur qu’est Mélenchon ne se contente pas d’un seul front interne : un autre le met aux prises avec Fabien Roussel, à l’égard duquel il a une double prévention. Difficile d’abord de le juger médiocre, puis il est insupportable de le voir préférer sa liberté à une admirative dépendance… Jean-Luc Mélenchon, même s’il pense pouvoir se dispenser de la Nupes pour enfin conquérir la seule fonction qu’il juge à sa hauteur, n’aime pas ces trublions entêtés qui lui font de l’ombre et résistent à son charme révolutionnaire…

Nouveau numéro en vente aujourd’hui: Causeur : Panique sur la démographie. Extinction ou submersion, faites votre choix!

Chez Les Républicains, Eric Ciotti a beau nous vanter autant qu’il peut Laurent Wauquiez et ce dernier tenter de rattraper le temps et les lâchetés gaspillés en affirmant qu’il est « prêt » pour 2027, l’espace néanmoins ne sera pas bouché. Pour l’instant Laurent Wauquiez est loin de « tuer le match ». Xavier Bertrand est à nouveau chez LR et David Lisnard continue à réfléchir mais n’exclut plus rien. Je ne vois pas d’autre moyen qu’une primaire pour départager le moment venu les candidats au soutien officiel de LR.

Guerre de succession en macronie

Au sein de la macronie – qui rend difficile, voire impossible l’alternance (c’est ce qu’affirme Emmanuelle Mignon, l’ancienne directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, dans Le Figaro) – il est piquant de constater comme le président de la République, contraint de jeter l’éponge en 2027, fait le maximum pour exprimer subtilement ses préférences. 

On a compris depuis longtemps qu’elles ne se rapportent pas à Gérald Darmanin ni à Bruno Le Maire. Peut-être à Jean Castex. Mais pas du tout à Edouard Philippe. Celui-ci, il est vrai, ne lésine pas sur les opportunités d’agacement et se fait un malin plaisir d’adopter un comportement où la loyauté ne fait pas défaut mais avec des piques, des contradictions et des propositions qui révèlent une envie d’ailleurs, une distance de plus en plus nette avec un président qu’il avait rejoint en 2017 mais qui n’a pas supporté l’excès de lumière allant sur son Premier ministre.

L’ancien Premier ministre Edouard Philippe, Le Plessis-Pâte, septembre 2023 © MPP/SIPA

Le combat singulier peut exister entre un être qui aura un futur et une personnalité qui n’aura plus, dans trois ans, sur le plan politique, qu’un passé.

A lire aussi, Elisabeth Lévy: A gauche, la défaite en chantant

Le RN où Marine Le Pen est la « candidate naturelle » – si on ne sert pas du judiciaire, comme pour François Fillon, pour étouffer net son avenir qu’elle espère présidentiel – n’est pas totalement à l’abri d’une rivalité apparemment courtoise. Jordan Bardella, sur lequel je n’ai jamais entendu la moindre critique de forme, même de gens aux antipodes de son fond partisan, attend son tour même si je perçois bien la douce musique résonnant à ses oreilles et laissant présumer que dès 2027, il serait un meilleur candidat que sa « patronne » qui porte le nom de Le Pen. Probablement a-t-il intégré qu’en 2032, du côté du camp qui est le sien, il aura à affronter notamment Marion Maréchal qui, si elle a commis une erreur tactique en risquant la stagnation à Reconquête!, ne perdra pas toutes ses chances pour la joute suprême dans neuf ans.

Ces combats singuliers réjouissent le commun des citoyens parce qu’ils incarnent la politique sur un mode très concret en la personnalisant, en la réduisant à des expériences, des affinités ou hostilités que chacun peut appréhender. D’une certaine manière, ils instillent dans une activité fondamentale pour la démocratie, une humanité, des liens de proximité, des affrontements particuliers, la rivalité d’hommes et de femmes qui sont choisis ou récusés pour ce qu’ils sont.

La frontière, une idée toute bête et pas méchante

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Vue aérienne de Miami et de "gated communities". D.R.

Il y a un peu plus de dix ans, Régis Debray prononçait un discours à Tokyo consacré aux frontières et à l’art de chaque peuple d’en construire. Il en tira un livre court mais particulièrement dense qu’il est urgent de lire ou de relire. Pour la force des raisonnements, et pour la beauté du style. De première nécessité !


« Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières. » Ainsi commence Éloge des frontières, livre de Régis Debray, tiré d’une conférence qu’il donna au Japon en 2010. Au début était la séparation. La Genèse raconte la création du monde comme autant de séparations entre ciel et terre, luminaire de jour et luminaire de nuit… Jusqu’à la peau qui enveloppe Adam et Eve une fois le fruit de la connaissance consommé et qui se dit, du reste, en hébreu, « tuniques de peau ». Il faut croire qu’avant ces deux-là étaient confondus. « Le bon dieu disjoint le conjoint. Sans ce coup de force, diabolique (en grec : diviseur ), pas d’accès au symbolique. C’est dire si la limite, épidermique ou frontalière est nécessaire. La plupart des peuples – je parle de ceux qui gardent leur âme ou leur mordant, c’est la même chose – entretiennent avec leurs limites un rapport émotionnel et quasiment sacré. »

Les frontières enchantent le monde

Et Régis Debray de nous rappeler que le sacré, c’est du solide qui s’oppose à l’ineffable gazeux du sans-frontiérisme, le sans-frontiérisme se dissolvant dans le magma de la « Ville-Monde ». Et de citer tous les éléments architecturaux qui le prouvent : enceintes, remparts, cloîtres etc. Et surtout, que le meilleur moyen de faire la paix entre deux pays, c’est encore de se mettre d’accord sur une frontière. Le conflit israélo-palestinien et la guerre en Ukraine l’illustrent parfaitement.

Ironie de l’histoire : le « ludion désancré » ne veut plus de démarcation ? Il aura la ségrégation en retour. Entre gated communities et bidonvilles. Ou entre les gens de Neuilly et ceux d’Aubervilliers. Sans compter que le post-moderne qui a perdu ses repères depuis belle-lurette se trouva fort dépourvu lorsque l’hiver de l’histoire fut venu ; aussi n’en finit-il pas de remonter le temps afin de se ressourcer. Jamais la passion des origines n’aura connu pareil succès. Le « déboussolé hypermnésique » creuse comme une taupe son passé. Quant au peuple et à ce qui le fonde, Régis Debray leur consacre des passages magnifiques : « Sont demandées une légende et une carte. Des ancêtres et des ennemis (…) des contours et des conteurs ». Et de souligner « la misère mythologique de l’éphémère Union européenne. L’Europe a manqué prendre forme ; ne s’incarnant dans rien, elle a fini par rendre l’âme. » Il nous rappelle, au passage, que le principe de laïcité portait un nom : la séparation.« La loi au forum, le privé à la maison ». Et d’ajouter : « C’est le moment d’invoquer le dieu Terme, de relever les bornes et de repeindre les lignes jaunes. »

Les crimes du sans-frontiérisme

Enfin, le philosophe règle son compte aux fausses dualités (ouvert/fermé, ponts/murs etc.), et passe au scalpel le sans-frontiérisme humanitaire qui, selon lui, « excelle à blanchir ses crimes » et à transformer « un confusionnisme en messianisme ».

La critique de cette idéologie qui contient à elle toute seule « économisme, technicisme et absolutisme » est pointue et ciselée à l’image de ce grand petit livre, écrit avec de très sérieux arguments et dans un français qui me réconcilie avec la raison et la vie.

Éloge des frontières de Régis Debray, Folio n° 5598.