« La première règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club. La deuxième règle du Fight Club est : il est interdit de parler du Fight Club » !
C’est ce que répète comme un mantra le personnage de Tyler Durden dans le roman Fight Club de Chuck Palahniuk, publié en 1996 et adapté au cinéma par David Fincher en 1999.
La règle était pourtant très simple, mais voilà que le journal L’Équipe ne l’a pas du tout respectée avec un reportage sur un « Fight Club » existant dans la vraie vie, en France, et comme on en trouverait un peu partout ailleurs en Europe1.
On y apprend que des inconnus se retrouvent dans des villas abandonnées ou dans des hangars désaffectés pour se battre à mains nues, presque sans aucune limite.
Les organisateurs ne respectent pas eux-mêmes les première et deuxième règles cardinales du « Fight Club » en diffusant les vidéos des combats sur les réseaux sociaux, tirant profit d’une violence sans retenue pour des yeux voyeurs et anonymes derrière leurs écrans. Ils ont une attitude cynique et méprisable de Barnums des temps modernes.
L’affaire Jean Pormanove encore dans les esprits
On pense forcément au drame de la mort en direct l’été dernier sur Internet de Raphaël Graven, dit Jean Pormanove, décédé dans son sommeil alors qu’il était filmé, suite à une nouvelle séance d’humiliation et de torture dont il était la victime récurrente, mais a priori consentante dans sa recherche folle de célébrité et d’argent…
Ces organisateurs d’un « Fight Club » réel participent ainsi à la marchandisation numérique généralisée de la violence et de la misère.
Cependant, ceux qui y combattent et que L’Équipe a rencontrés semblent être les seuls à respecter l’esprit originel du « Fight Club » imaginé par l’écrivain Chuck Palahniuk.
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Dans le roman, comme dans le film ensuite, il s’agit d’hommes ordinaires voire d’une grande banalité, qui se retrouvent clandestinement – et normalement anonymement – pour se battre sauvagement.
On retrouve dans les profils sociaux des combattants rencontrés par les journalistes un aspect faussement bigarré et antinomique (par exemple un homme portant des tatouages nazis face à un jeune issu de l’immigration), alors qu’ils se révèlent être tous issus d’une même classe sociale modeste de la France d’en bas, variante du lumpenprolétariat du roman.
Ils ne sont pas rémunérés, et y en sont même de leurs poches pour venir se battre. Ils font du covoiturage et limitent les frais au maximum pour leurs déplacements. Puis, comme dans l’œuvre de Chuck Palahniuk, ils finissent par se féliciter pour le combat mené, se retrouvent dans un bar ou une sandwicherie du coin, et deviennent même amis…
Autodestruction
Il y a cette volonté clairement exprimée par les participants du vrai « Fight Club » de venir, comme dans le roman, autant faire mal que se faire mal. La dimension d’autodestruction psychothérapique dépasse la fiction.
« — Je veux que tu me rendes un service. Je veux que tu me frappes aussi fort que tu peux.
Je ne voulais pas, mais Tyler m’a tout expliqué, en détail, mourir sans la moindre cicatrice, en avoir assez de ne regarder combattre que des professionnels, vouloir en savoir plus sur soi-même.
Il a parlé d’autodestruction.
À l’époque, ma vie me donnait l’impression d’être trop complète, et peut-être qu’il nous faut tout démolir pour faire quelque chose de mieux de nous-mêmes. »
Une colère qui respecte à la lettre ce qu’était le « Fight Club » du roman et dans le film, avant d’être durablement très mal interprété.
Réduite à une œuvre machiste voire fasciste, Fight Club est en fait une satire sociale de l’époque avec une critique évidente de la société de consommation, mais également de la déconstruction masculine, qui n’a pas pris une ride…
Malheureusement, certains adorateurs de l’œuvre en font encore aujourd’hui la pire des promotions en y voyant une sorte de « guide » masculiniste, servant sur un plateau la détestation de l’œuvre par le wokisme ambiant.
Que trente ans après la sortie du roman, des hommes veuillent participer à un « Fight Club » réel ne va pas aider à bien requalifier le propos précurseur du livre et du film.
Cependant, il faut bien admettre que sans cautionner une seule seconde l’attitude dangereuse voire suicidaire de ces combats clandestins, et encore moins l’utilisation mercantile qui en est faite par certains profiteurs sur Internet, ce vrai « Fight Club » confirme qu’une colère bestiale existe toujours à notre époque dans l’homme, qui heureusement l’exprime le plus souvent de manière symbolique, mais qui parfois saute le pas dans une concrétisation extrême et aberrante, oubliant la leçon d’Albert Camus : « Un homme, ça s’empêche ».
Il y a déjà trente ans, Chuck Palahniuk avait ainsi su viser juste et durablement sur une frustration contemporaine proche du nihilisme destructeur et autodestructeur.
« Ce que dit Tyler, comme quoi nous sommes la merde et les esclaves de l’histoire, c’est exactement ce que je ressentais. Je voulais détruire tout ce que je n’aurais jamais de beau ».
- https://www.lequipe.fr/Tous-sports/Actualites/En-immersion-dans-les-fight-clubs-francais-un-monde-parallele-ou-les-regles-n-existent-plus/1571077 ↩︎
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