Accueil Édition Abonné La France face au mur de la cécité

La France face au mur de la cécité

La peur du peuple est-elle la nouvelle boussole du pouvoir ?


La France face au mur de la cécité
La militante Alice Cordier venue soutenir les agriculteurs en colère à Paris, 8 janvier 2026 © HENRI WELSCHINGER/OLA NEW/SIPA

La France se trouve dans l’impasse, confrontée à un mur de la cécité: l’impuissance politique se conjugue désormais à la peur du peuple. Nos responsables politiques ne craignent plus tellement de voir le Rassemblement national prendre le pouvoir; ce qu’ils redoutent le plus, à présent, c’est une révolte populaire violente. Analyse.


Il faudrait, un jour, entreprendre la chronique de cette France que beaucoup disent finissante, mais qui continue pourtant d’avancer, à pas lents, parfois incertains, retenue au monde par des fils plus résistants qu’on ne le croit : des institutions imparfaites, des habitudes collectives, mais aussi une mémoire diffuse et des attachements profonds qui ne se laissent pas dissoudre si facilement. On la croit épuisée ; elle est surtout fatiguée de ses propres renoncements, comme engourdie par un excès de discours qui l’empêchent de s’entendre. Elle n’est pas morte : elle traverse un long moment de suspension, un temps où le pays semble se chercher sans oser se nommer. Elle demeure là, pourtant, dans cette obstination silencieuse qui a souvent précédé, dans son histoire, les réveils les plus inattendus.

Mais c’est précisément cette persistance inquiète, cette survie entravée, que le pouvoir s’emploie désormais à recouvrir d’illusions, comme si le pays réel devait être tenu à distance de lui-même.

Un cadavre élégant, maquillé d’euphémismes. Un pays qui récite le réel pour mieux l’étouffer. Les discours changent de tonalité mais jamais de nature : ils sont les variations d’un même requiem.

Droite, gauche, centre — trois couleurs d’un crépuscule qui s’étire. Trois inflexions sur une même peur : celle du peuple réel, celui qui vote mal, celui qui gémit sans bruit, celui qui rêve encore d’une France charnelle, non dissoute dans la sacramentalisation du « vivre-ensemble ».

Ils tremblent devant un nom — Rassemblement national — comme s’il contenait le parfum d’une terre ancienne, labourée, inquiète, entêtée de ciel et de mémoire.

Ils tremblent non d’un changement politique, mais de ce retour du réel, brut, inconciliable, farouche — ce monde paysan, provincial, viscéral qu’ils croyaient mort depuis longtemps et qui revient, silhouette obstinée, frapper à la porte de l’Histoire.

La désertion du politique : un vide administré

Ce pays n’est plus gouverné ; il est administré. On y gère l’effritement comme on entretient une ruine qu’on n’a pas le courage d’abattre. La droite panse le désastre, la gauche le sanctifie, le centre s’y prélasse avec cette satisfaction de n’avoir ni racines ni ennemis. Tous s’accordent sur un seul point : surtout ne pas réveiller la France réelle, la France des cicatrices, des salaires maigres, de la langue abîmée, des espoirs comprimés.

Le politique s’est dissous. L’humanitaire a pris sa place. À la nation, on a substitué un catéchisme de valeurs flottantes. Le vivre-ensemble a usurpé l’autorité ; l’antiracisme s’est fait religion ; la diversité, ce mot tendre pour dire la fragmentation, est devenue la nouvelle liturgie où les élites viennent laver leur mauvaise conscience européenne.

Le religieux revient toujours lorsque le politique meurt. C’est ainsi que pullulent prêtres médiatiques, petits confesseurs du Bien, commissaires moraux, croisés de plateau télé distribuant l’onction ou l’excommunication. Dans cet air saturé d’encens laïque, la moindre inquiétude identitaire devient péché capital. Dire qu’on s’interroge sur l’immigration ? Blasphème. Évoquer la fracture culturelle ? Sacrilège. Prononcer le mot France sans trembler ? Hérésie.

Le peuple bâillonné

Pendant ce temps, les milieux populaires subissent la métamorphose du pays dans leur chair, loin des abstractions statistiques. Ils voient les visages changer comme on voit un paysage absorber l’hiver. Ils entendent leur langue perdre du terrain, syllabe après syllabe. Ils découvrent dans l’école de leurs enfants un pays qui ne ressemble plus à celui de leurs parents. Ils perçoivent la montée d’une altérité qui n’a pas demandé l’intégration et qui, portée par la force du nombre, recompose des enclaves où la France n’est qu’un murmure hostilisé.

Christopher Lasch l’avait annoncé : les classes parlantes ont volé la parole. Les classes vivantes n’ont plus que le droit de se taire — ou de voter une fois tous les cinq ans, geste dérisoire que les élites s’empressent ensuite de neutraliser par l’appel rituel à « faire barrage ».

Faire barrage à quoi ? À qui ? Au peuple lui-même.

L’immigration : refoulé national, refoulé civilisationnel

Il y a dans cette immigration de masse quelque chose qui dépasse le social : un séisme d’humanité. Un déplacement tectonique du destin européen. Un changement de lumière spirituelle. On l’interdit de parole ; et ce bâillon est plus corrosif que les chiffres. Ce phénomène révèle l’effondrement du modèle assimilationniste, la transformation de la culpabilité postcoloniale en instrument de gouvernement, et la paralysie d’un État qui craint désormais son propre pouvoir.

Cette immigration vient, massivement, de mondes islamisés porteurs de structures mentales, de hiérarchies sacrées, de représentations du féminin, de la liberté et de l’autorité qui se heurtent frontalement à l’héritage européen.

Il ne s’agit pas d’un « défi ». Il s’agit d’une contradiction ontologique. Une collision d’imaginaires.

Le symptôme juif : un peuple sent la fin avant les autres

Rien ne dit mieux l’état d’un pays que la manière dont il traite ses Juifs. Et la France les laisse partir, les voit glisser hors d’elle comme un souffle qu’on perd à mesure que l’hiver s’installe. Ils ne partent pas par désamour, mais par pressentiment. Ils sentent avant les autres le moment où la promesse républicaine se fracture, où la protection de l’État devient incertaine, où la haine change de visage tout en gardant son vieux parfum. Leur départ est un avertissement. Une prophétie basse, presque chuchotée. Lorsque les Juifs quittent un pays, ce n’est pas leur fidélité qui s’éteint : c’est la civilisation qui chancelle. Car si les Juifs s’en vont, qui restera pour croire encore en la France comme idée universelle ?

Personne — ou alors trop tard.

La cécité organisée

Les dirigeants ne craignent plus l’injustice : ils craignent les chroniqueurs. Ils ne redoutent plus le peuple : ils redoutent la suspicion d’être réactionnaires. Ils ne répondent plus à l’Histoire : ils obéissent aux plateaux télé. La France marche vers un mur. Un mur tissé de déni, de peur, de lâcheté méthodique. Un mur élevé par ceux dont la fonction première est de regarder — et qui ont choisi la cécité. Et leur peur véritable n’est pas celle d’être remplacés par un personnel politique estampillé RN. Leur effroi secret, leur frémissement nocturne, c’est la crainte d’un coup de balai populaire. La peur d’une irruption de la France d’en bas, d’une poussée tellurique du pays réel balayant les façades, renversant les décors, brisant l’illusion d’une démocratie encore tenue.

Ils sentent confusément que l’élection pourrait n’être que l’annonciation d’un chaos — un tumulte sombre, peut-être violent, mais où scintillerait la promesse d’une recréation, d’un monde enfin remis en chantier, d’une société cherchant, à travers la tempête, à guérir de ses mensonges.

On peut survivre longtemps sans vérité ; on ne survit jamais à son reniement.

La question de civilisation

Le départ des Juifs, le mutisme des classes populaires, l’arrogance fébrile des élites : trois symptômes d’une même agonie.

La France ne s’écoute plus. Elle ne se raconte plus à elle-même. Elle n’entend plus la voix intérieure qui lui servait d’axe dans l’Histoire. Elle a perdu la légende qui l’habitait, la mémoire qui la portait, la foi dans son propre souffle. La menace n’est pas politique : elle est spirituelle. C’est le lien invisible — ce fil de lumière entre les vivants et leur passé — qui se déchire. Quand un pays cesse d’être un pays, il devient un décor. Et les peuples, tôt ou tard, quittent les décors.

Le retour du réel

On peut différer mille lois, mille réformes, mille discours. Mais on ne diffère jamais la vérité. Elle revient, toujours, comme un fleuve souterrain qui, un matin, crevasse la pierre et fait vaciller les murs de la maison.

Les peuples qu’on humilie se réveillent. Les communautés qui s’en vont ne reviennent plus. Les élites qui se croyaient immortelles découvrent qu’elles ne tenaient rien. Le mur du déni craquera. Dans les fissures, il y aura de la peur, peut-être du sang — mais il y aura surtout la crispation lumineuse d’un recommencement possible. Ou, au moins, la fin nue, sans liturgie, d’un monde qui aura refusé de se regarder mourir.

La société malade

Price: 23,90 €

10 used & new available from 19,02 €




Article précédent Le Mercosur, symbole d’un mondialisme finissant
Essayiste et fondateur d'une approche et d'une école de psychologie politique clinique, " la Thérapie sociale", exercée en France et dans de nombreux pays en prévention ou en réconciliation de violences individuelles et collectives.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération