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La révolte du peuple iranien face au «mauvais œil» crevé des idéologues


La révolte du peuple iranien face au «mauvais œil» crevé des idéologues
Des Iraniens de France manifestant contre la répression en Iran par le régime de la République islamique des ayatollahs, lors d’un cortège allant de la place Victor-Hugo à la place du Trocadéro, à Paris, le 11 janvier 2026 © Erez Lichtfeld/SIPA

Cruel dilemme à gauche: soutenir la révolte du peuple iranien, c’est aussi choisir le camp de « l’impérialisme américain », donner des gages à l’Etat d’Israël, honni, ou reconnaitre que l’islamophobie (c’est-à-dire la peur de l’islam) est parfois légitime…


On s’étonne parfois du relatif silence médiatique et politique entourant la révolte persistante du peuple iranien contre le régime des mollahs. Ce mutisme ne peut pourtant être attribué ni à la fatigue de l’actualité, ni à un simple désintérêt. Il constitue un symptôme : celui d’une crise profonde du regard politique occidental, prisonnier de grilles idéologiques devenues incapables de penser le réel.

Car la révolte iranienne pose un problème redoutable aux idéologies dominantes : elle est trop limpide. Une population se soulève contre une théocratie autoritaire, patriarcale, violente, liberticide. Elle réclame ce que l’Occident prétend défendre universellement : la liberté de vivre, de penser, de choisir. Or cette évidence dérange.

Quand la justice d’une cause devient secondaire

Depuis plusieurs années, une partie significative de la gauche occidentale a déplacé le critère d’évaluation morale des luttes politiques. La question n’est plus de savoir si une cause est juste, mais à quel récit elle profite. Ce glissement est décisif.

Dans cette économie morale saturée, Israël occupe une place centrale comme figure négative structurante. Depuis le 7-Octobre, cette centralité s’est rigidifiée : toute dynamique susceptible d’affaiblir ses ennemis devient immédiatement suspecte. Or le régime iranien n’est pas seulement une dictature théocratique ; il est aussi l’un des principaux ennemis stratégiques d’Israël. Que sa chute éventuelle puisse bénéficier, même indirectement, à l’État hébreu suffit à rendre la révolte iranienne difficilement soutenable dans certains espaces idéologiques.

Dès lors, le silence devient une solution de confort : on n’attaque pas frontalement les insurgés, mais on les efface.

Le palestinisme idéologique face à ses contradictions

Une autre dimension, plus radicale encore, doit être nommée. Une fraction de la gauche occidentale a opéré une requalification idéologique du Hamas, présenté non comme un mouvement islamiste totalitaire, mais comme une « résistance populaire », parfois comparée — scandaleusement — aux résistants de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’Iran apparaît comme le principal soutien étatique capable de menacer l’existence même d’Israël.

La mise en difficulté du régime des mollahs devient alors un problème stratégique et symbolique. Non parce que ses crimes seraient niés, mais parce que sa disparition affaiblirait un pilier essentiel du récit anti-israélien radical. La révolte iranienne menace ainsi un carburant idéologique central : l’existence d’un pôle de puissance explicitement engagé dans la confrontation avec Israël.

Anti-américanisme et géopolitique réflexe

À cela s’ajoute une autre constante : l’anti-américanisme structurel, partagé par une partie de la gauche radicale et certaines droites dites « souverainistes ». Dans cette vision du monde, les États-Unis et l’OTAN constituent l’Empire central, et tout régime qui leur résiste devient, par défaut, fréquentable.

L’Iran est alors perçu moins comme une théocratie oppressive que comme un allié objectif de la Russie dans l’affrontement global avec l’Occident. Peu importe que Donald Trump, par exemple, se situe hors du logiciel atlantiste classique et raisonne davantage en termes d’intérêts impériaux que de mondialisme idéologique : la grille de lecture reste figée. L’Amérique demeure l’ennemi principal, et ses adversaires, même les plus sinistres, deviennent des points d’appui symboliques.

Dans cette logique, comme hier pour Nicolas Maduro, comme aujourd’hui pour Vladimir Poutine, l’affaiblissement de l’Iran est vécu comme une défaite idéologique, indépendamment du sort réservé à son peuple.

L’angle mort islamique : quand la critique devient taboue

Un autre facteur, plus profond encore, contribue à ce silence : la nature même du régime contesté. Les Iraniens ne se soulèvent pas seulement contre une dictature, mais contre une théocratie islamique. Or, dans l’espace idéologique occidental contemporain, l’islam bénéficie d’un statut singulier : il n’est plus seulement une religion ou une doctrine, il est devenu un marqueur identitaire sanctuarisé.

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Critiquer l’islam est fréquemment assimilé non à une critique des idées, mais à une attaque contre des populations perçues comme historiquement opprimées — celles que la tradition tiers-mondiste a désignées comme les « damnés de la terre », pour reprendre l’expression popularisée par Frantz Fanon. Dans cette grille de lecture, l’islam est assigné au monde arabe, au Maghreb, aux populations dites « racisées », et toute mise en cause de la doctrine est immédiatement requalifiée en racisme culturel ou en islamophobie essentialisée.

Or la révolte iranienne introduit un trouble majeur dans ce dispositif : les Iraniens ne sont ni arabes ni maghrébins, ils sont perses, et ne se pensent ni comme des victimes coloniales occidentales, ni comme des « damnés de la terre ». Ils s’attaquent frontalement à une idéologie religieuse vécue comme oppressive, sans demander à l’Occident de parler à leur place. Ce décalage produit un véritable bug idéologique, que beaucoup préfèrent éviter plutôt que d’affronter.

L’islam comme civilisation juridico-politique

Ce malaise est renforcé par une incompréhension volontaire de ce qu’est l’islam dans sa réalité historique. L’islam n’est pas seulement une religion au sens occidental du terme, c’est-à-dire une foi cantonnée à la sphère privée. Il est aussi, structurellement, un ordre normatif complet : une loi religieuse, mais également une loi civile, pénale, sociale, familiale. Il organise le rapport au pouvoir, au droit, au corps, à la sexualité, à l’héritage, à la communauté.

En ce sens, l’islam constitue une civilisation, au même titre que le christianisme médiéval ou le confucianisme impérial, et non une simple croyance individuelle. Critiquer l’islam politique ou s’y opposer, comme le font les Iraniens, ne relève donc ni du racisme ni du mépris culturel, mais d’une contestation politique et civilisationnelle d’un système normatif global vécu comme totalisant.

Assimiler cette critique à une attaque contre des populations revient à nier la distinction élémentaire entre les idées et les individus. C’est précisément cette confusion qui rend la révolte iranienne si difficile à soutenir dans un Occident qui a réduit l’islam à une identité minoritaire protégée, et qui peine à admettre qu’une civilisation puisse être interrogée, critiquée, voire rejetée de l’intérieur par ceux-là mêmes qui en sont issus.

Le silence comme stratégie de survie idéologique

On comprend alors que le silence sur l’Iran ne relève pas seulement de la lâcheté individuelle, mais d’un comportement de survie collective dans un champ idéologique dominé. Les rédactions, les responsables politiques, les intellectuels médiatiques n’agissent pas toujours par conviction, mais par crainte de l’ostracisme, de la disqualification morale, de la mise à l’index.

Ce n’est plus l’État qui censure, mais le milieu. Et cette censure diffuse est d’autant plus efficace qu’elle est intériorisée.

Une architecture en train de s’effondrer

Ce qui se joue à travers la révolte iranienne dépasse donc largement l’Iran. C’est toute une architecture idéologique — anti-américaine, anti-israélienne, anti-occidentale — qui se trouve fragilisée par un soulèvement populaire réel, concret, incarné, impossible à intégrer sans contradiction majeure.

Plutôt que d’affronter cette contradiction, on préfère détourner le regard. Mais ce choix a un prix. Il efface des morts, des prisonniers, des femmes humiliées, des hommes exécutés. Il sacrifie des vies réelles à la cohérence interne de récits abstraits.

Penser ou se taire

Le silence occidental sur l’Iran révèle ainsi une faillite plus large : celle d’idéologies devenues incapables de soutenir une lutte pour la liberté dès lors qu’elle perturbe leurs alliances symboliques. Or renoncer à penser le réel dans sa complexité tragique, c’est renoncer à la responsabilité intellectuelle elle-même.

Quand une idéologie préfère la survie d’une théocratie meurtrière à l’effondrement de son récit, ce n’est plus une critique de l’Empire : c’est une abdication morale et une cécité volontaire.

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