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Géopolitique: le grand retour du réel

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Depuis la fin de la pandémie, le réel fait son retour. Russie, Chine, et maintenant États-Unis rappellent à l’Europe la réalité du monde et des relations entre États. Après l’Ukraine, la leçon se poursuit. Avec l’opération militaire américaine à Caracas et les menaces d’annexion du Groenland, la seconde administration Trump assume désormais le réalisme brut, les rapports de force nus, la défense frontale des intérêts nationaux. Et face à ce retour de la puissance dans sa dimension la plus brutale, les Européens, atlantistes en tête, découvrent leur propre vide stratégique. Trois décennies d’internationalisme béat les ont laissés désarmés militairement, désindustrialisés, offrant le spectacle pathétique de vassaux ne pouvant contempler que leur propre effacement.


« Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir. Ce sont là des lois immuables, à l’œuvre depuis la nuit des temps ». C’est par ces mots que Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a justifié sur CNN l’intervention américaine au Venezuela ainsi que les ambitions affichées des États-Unis sur le Groenland.

Après la capture du président Nicolás Maduro à Caracas, Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient désormais « diriger » le Venezuela. L’opération, menée sans consultation du Congrès, a été justifiée tour à tour par la lutte antidrogue, le soutien à la démocratie, avant que Trump n’assume un autre objectif : « Nous allons reconstruire l’infrastructure pétrolière. » Les échos de l’Irak en 2003 résonnent dans toutes les têtes.

Contrairement aux interventions du passé, cette opération se distingue par sa brutalité assumée et l’absence totale de légitimation internationale. L’évangélisme démocratique des néocons d’hier a cédé la place à une froideur stratégique héritée du réalisme géopolitique du XXᵉ siècle.

Le Groenland : la prochaine proie ?

À peine l’opération vénézuélienne achevée, Donald Trump a replacé le Groenland au centre de l’agenda. Le message publié sur X par Katie Miller, épouse de Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a glacé les chancelleries européennes : une carte du Groenland aux couleurs américaines, accompagnée d’un seul mot, « SOON ». Devant la presse, le président américain a réaffirmé le 4 janvier que selon lui, « les États-Unis ont besoin du Groenland » et que « le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », ajoutant avec sarcasme que Copenhague venait de renforcer la sécurité du territoire avec « un traîneau à chiens supplémentaire ».

Bien que la diplomatie américaine ait depuis tempéré les ardeurs expansionnistes du président, cette séquence illustre le retour d’un réalisme brut dans les relations internationales. Ressources, géographie, puissance militaire : voilà désormais ce qui prime.

Le discours sur les valeurs démocratiques brandi depuis la fin de la guerre froide n’était qu’un vernis, aujourd’hui assumé comme tel et désormais abandonné. Comme le résumait déjà Thucydide il y a plus de deux millénaires : « Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils ont à subir ». Le Groenland, avec ses minerais critiques et sa position stratégique dans l’Arctique, est désormais dans le collimateur. Et face à une Europe impuissante, qui pourrait réellement empêcher l’empire américain de se servir ?

Les nouveaux néocons : même doctrine, nouveaux habits

Le retour de l’interventionnisme américain n’est pas le fait du hasard. Il est porté par une nouvelle génération de néoconservateurs qui a récupéré le populisme trumpiste. Marco Rubio au Département d’État, Pete Hegseth à la Défense, Stephen Miller comme éminence grise : le triumvirat qui orchestre la politique étrangère américaine est ouvertement belliciste.

Cette prise de pouvoir s’est faite au détriment des non-interventionnistes du mouvement MAGA. Tulsi Gabbard, nommée directrice du renseignement national malgré ses positions critiques envers l’interventionnisme américain, a été marginalisée. J.D. Vance lui-même, pourtant vice-président et ancien opposant aux guerres sans fin, semble s’être rallié à la ligne dure, défendant publiquement l’opération vénézuélienne.

A lire aussi, Harold Hyman et Randy Yaloz : Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

La rupture avec le néoconservatisme de l’ère Bush Jr est désormais nette. Elle tient à l’abandon du récit wilsonien qui servait autrefois de vernis idéologique aux interventions américaines. Plus question d’exporter la démocratie ou de défendre des valeurs libérales universelles. À la place, une affirmation brute et assumée des intérêts nationaux des États-Unis. Donald Trump l’a formulée sans détour à propos du Venezuela : les compagnies pétrolières américaines auraient été « volées » et il serait temps de « récupérer ce qui nous appartient ».

Cette doctrine Monroe 2.0, telle que définie dans la stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche en novembre 2025, transforme l’hémisphère occidental en zone d’influence exclusive, où Washington s’arroge un droit quasi souverain sur le destin politique des États. « America First » ne signifie plus le retrait du monde, mais l’expansion sans complexe des intérêts américains, affranchie de toute justification morale.

Le dialogue mélien 2.0

La réaction européenne face aux velléités impérialistes de l’oncle Sam apparaît, au mieux, d’une grande tiédeur. Elle n’est pas sans rappeler les plaidoyers désespérés des citoyens de Mélos face à l’impérialisme athénien, avec l’issue que l’on sait. L’Union européenne invoque mollement le « droit international » et « l’intégrité territoriale », autant d’incantations sans effet face au déséquilibre des rapports de force.

L’internationalisme se révèle dans toute sa nudité : incapable de défendre ses propres intérêts, encore moins ceux de ses membres. Le Danemark – qui a espionné les dirigeants européens au profit de la NSA américaine – se trouve aujourd’hui dans la ligne de mire de son « allié » principal. L’ironie est cruelle. L’OTAN, censée garantir la sécurité de ses membres, devient le cadre dans lequel un État membre menace ouvertement d’en annexer un autre.

La dépendance militaire et technologique de l’Europe à l’égard des États-Unis apparaît pour ce qu’elle est : un piège stratégique. Sans capacité de défense autonome, sans industrie d’armement réellement indépendante, le continent demeure à la merci des décisions prises à Washington.

Et les Européens seraient naïfs de croire qu’un changement de président américain résoudrait le problème. Barack Obama défendait tout autant les intérêts américains, mais avec plus de subtilité et d’élégance diplomatique. Trump a simplement ôté le masque.

L’Europe prisonnière de sa nature

Le paradoxe est vertigineux. Thucydide, Machiavel, Richelieu, Hobbes – les fondateurs de la pensée réaliste en relations internationales sont tous Européens. C’est sur ce continent que s’est élaborée l’idée même de raison d’État, que s’est théorisée la primauté de l’intérêt national, que s’est pensée la politique comme art du rapport de force. L’Europe a inventé le réalisme politique moderne. Elle en est devenue l’antithèse. Pendant qu’elle sacralise le droit international et prêche le multilatéralisme, les États-Unis, la Chine et la Russie appliquent les préceptes de ses propres philosophes. L’Europe, elle, a fait de ses classiques des objets de contemplation académique, dépouillés de toute pertinence pratique. Elle a transformé la raison d’État en tabou moral, le réalisme en archaïsme honteux. Ses propres penseurs doivent se retourner dans leurs tombes.

Les Européens sont prisonniers d’eux-mêmes. Pour rivaliser avec les grandes puissances et les pays qui adoptent une politique hostile à son encontre (Algérie, Turquie…), il faudrait que l’Europe adopte leurs méthodes : interventionnisme économique, protectionnisme assumé, culture de la force, capacité à faire plier les États récalcitrants. Mais cela supposerait de dynamiter les fondements de l’Union que sont le libre-échange sacré, l’humanisme abstrait, et le fétichisme du multilatéralisme. L’Europe s’est bâtie comme l’antithèse de la puissance, comme le dépassement des logiques nationales et impériales.

Mais pour s’imposer dans un monde de rapports de force, elle devra abandonner le récit qui justifie son existence.

Un président sans histoire

Alain Finkielkraut déplore que les revirements idéologiques d’Emmanuel Macron aient empêché de sauver l’école du désastre et de maîtriser les flux migratoires. Il est moins critique concernant sa politique étrangère en Ukraine et au Proche-Orient. Mais il s’inquiète que le « progrès » soit devenu un processus incontrôlable.


Causeur. Que sauvez-vous de la présidence d’Emmanuel Macron ?

Alain Finkielkraut. Dans La Révolte des masses, José Ortega y Gasset fait du droit à la continuité historique le droit fondamental de l’homme. Ce droit est aujourd’hui menacé par la crise de la transmission et par l’immigration massive, qui change le visage de la France. Il faut donc de toute urgence refonder l’école et maîtriser les flux migratoires. Sur ces deux points, Emmanuel Macron a failli. Entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye, il a mené une politique scolaire erratique. Blanquer voulait réintroduire l’exigence et remettre la culture à l’honneur. Pap Ndiaye pensait, comme Emmanuel Macron en 2017, qu’il n’y a pas de culture française, mais qu’il y a une culture en France et qu’elle est diverse. Gabriel Attal a essayé de redresser la barre, malheureusement cette tentative a été stoppée net par Élisabeth Borne. La destruction de l’école a donc suivi son cours. Le bac est resté une blague et, selon un récent rapport de l’OCDE, 10 % des diplômés de l’enseignement supérieur français ont le niveau d’écriture d’un élève du primaire.

Pour ce qui est de l’immigration, Élisabeth Badinter écrivait dès 2012 : « Une seconde société tente de s’imposer au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. Le tout avec notre complicité active ou passive. » Avec la « loi contre le séparatisme » de 2021, Macron a tardivement validé ce diagnostic. Mais à la différence des sociaux-démocrates danois, il n’a rien fait pour renverser la tendance. Pensant comme la gauche radicale et les grands patrons que les hommes sont interchangeables, il a laissé se constituer et se renforcer ce que les Insoumis appellent la « nouvelle France ».

Je serai en revanche moins critique pour ce qui concerne la politique étrangère.

Vous allez nous parler de sa politique ukrainienne, mais quels en sont les résultats ?

Après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, Emmanuel Macron a pensé qu’on pouvait amadouer Poutine. Il a donc pris langue avec lui. Mais il a très vite compris à qui il avait affaire et, avec les autres grands dirigeants européens, il a choisi son camp. L’aide militaire fournie par les puissances occidentales a empêché l’absorption totale de l’Ukraine par la Russie au nom de la lutte contre le « nazisme LGBT ». Aujourd’hui, l’Europe elle-même est dans la ligne de mire de la Russie, comme en témoigne la guerre hybride d’ores et déjà menée par le tsar du Kremlin en Pologne, dans les pays baltes, mais aussi en Allemagne et même en France. Souvenons-nous de l’avertissement de Julien Freund à Jean Hyppolite : « Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en avons pas, raisonnez-vous. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne et vous pouvez lui faire les plus belles des protestations d’amitié, s’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Quelle honte nous éprouverions si la République française était maintenant dirigée par Philippe de Villiers ou Jean-Luc Mélenchon !

Vous ne pouvez pas les mettre sur le même plan ! Sur le Moyen-Orient aussi, à la différence de beaucoup de personnalités et intellectuels juifs, vous approuvez Emmanuel Macron ?

Sur le Moyen-Orient, il a dit une chose et son contraire, mais il a eu raison de reconnaître l’État de Palestine. La promiscuité entre les deux peuples est mortelle pour l’un et pour l’autre. Les exactions des colons de Cisjordanie doivent cesser et elles ne cesseront que si se forme en Israël un gouvernement de séparation nationale. Comment se résoudre à voir l’idée sioniste saccagée par Ben-Gvir et Smotrich ? « Aidez-nous à divorcer », suppliait Amos Oz. Macron agit maintenant dans ce sens.

Sur le papier, Macron avait tout pour être un grand président : l’intelligence, l’audace et une vision, certes contestable. Qu’est-ce qui a manqué ? Est-il victime de sa psychologie, comme le pensent nombre de commentateurs ?

La vision de Macron, c’était la « start-up nation ». Il voulait aussi remplacer l’opposition, à ses yeux caduque, entre la droite et la gauche, par l’opposition des conservateurs et des progressistes. Mais le progrès lui-même est devenu un processus inquiétant et incontrôlable, sur lequel les politiques ont de moins en moins de prise. Dix grands patrons de l’intelligence artificielle viennent d’être choisis comme personnalités de l’année 2025 par le magazine Time. C’est un tournant historique et même historial. Emmanuel Macron devrait lire et méditer Le Principe responsabilité de Hans Jonas : « Née de la menace, la nouvelle obligation insiste nécessairement avant tout sur l’éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement et non sur une éthique du progrès et de la perfection. » Mais sans doute est-il trop tard.

Que répondez-vous à Nicolas Baverez, qui s’est inquiété récemment dans Le Figaro du projet de labellisation des médias par Reporters sans frontières soutenu par Macron ?

Il n’y a pas que Baverez. Des chroniqueurs de CNews, qui font les yeux doux à Poutine, martèlent du matin au soir qu’avec ce projet de labellisation, la France est en train de prendre un virage autoritaire et même totalitaire. À voir le traitement d’Emmanuel Macron dans les médias, on est très loin du compte.

Cela ne l’empêche pas nécessairement d’avoir une visée liberticide. Macron et les politiques sont-ils les principaux responsables de notre marasme ? Les Français n’ont-ils pas une part de responsabilité ?

Les Français sont majoritairement favorables à l’abrogation de la réforme des retraites. Comme si le déficit n’existait pas et comme si le travail était nécessairement une malédiction ! Les politiques ne sont pas seuls coupables de la déréliction de la France. Le peuple et les médias ont aussi leur part de responsabilité. Le courage de prendre l’opinion à rebrousse-poil, voilà ce qui manque à la plupart des politiques aujourd’hui.

Après huit ans de présidence d’Emmanuel Macron, pensez-vous que la jeunesse est un handicap pour exercer le pouvoir ?

Dans Les Battements du monde, son livre d’entretiens avec moi, Peter Sloterdijk écrit que, jeune, il voulait vieillir et devenir quelqu’un de très âgé. Il réclamait trois mille ans d’histoire européenne incarnée, selon la recommandation de Goethe aux élites cultivées de son époque. Qui aujourd’hui formule ce genre de souhait ? Même les vieux sont jeunes, hélas.

FOG: sortir du gauchemar

Voyage dans la France d’avant est une brillante et passionnante autobiographie. Mais Franz-Olivier Giesbert dresse aussi le constat d’un pays gravement malade dont l’origine des maux se niche dans son passé révolutionnaire et dans son actuelle américanisation. Il est pourtant convaincu que la France finira par se relever.


La vie de Franz-Olivier Giesbert vaut certainement d’avoir été vécue. Discuter le bout de gras avec tous les présidents, de Mitterrand à Macron, dîner avec Alain Delon, prendre des cuites avec Pasqua ou Mélenchon, interviewer Clint Eastwood, fraterniser avec Giacometti ou Brigitte Bardot… Avoir un père Américain, connaître ce continent aux États hétérogènes, se faire traiter de « sale youpin » parce qu’on défend Israël et, grand écart, profondément aimer la Normandie et la Provence. Tout ceci fait désormais de lui une voix, débarrassée des soupçons de gauchisme mondain du Nouvel Obs ou du social-traître rallié au Figaro. Le Point fut son havre : en se plaçant dans le sillage de Claude Imbert et de Jean-François Revel, FOG retrouve sa trajectoire intellectuelle. Notre pays se barre en sucette – la franchise aurait même conduit à troquer la friandise contre une paire de gonades. Après avoir cru en l’immigration heureuse – sans réaliser que les immigrés européens de la première moitié du xxe siècle s’accommodaient mieux de nos calvaires ou de nos églises que ceux qui traversent aujourd’hui la Méditerranée – après s’être entiché de Tariq Ramadan (!), le fils de GI a fini par se ranger au constat de maints réprouvés : la France, ses dirigeants, son administration, ses intellectuels, son peuple fracturé, tous s’enfoncent dans une crise dont on ne voit pas la fin. Haine de soi, déculturation, américanisation, « culte du robespierrisme » et de sa violence, islamisation, fiscalisme, égalitarisme, folie des normes et de la bureaucratie, médiocrité abyssale du personnel politique (Ségolène, si tu nous lis)… n’en jetez plus. Cherchez effectivement les pays qui nous prennent comme modèle, dressez la liste – ça ne devrait pas vous ruiner en encre.

L’origine de nos maux

Ce Voyage dans la France d’avant ne se réduit pas à la nostalgie des Bourvil, des Fernandel ou des Joe Dassin – FOG aime la musique, toutes les musiques, y compris les plus savantes au demeurant, mais le faible qu’il affiche pour les sociétaires de Maritie et Gilbert Carpentier détonne au milieu des multiples références artistiques, philosophiques ou littéraires qui émaillent les 467 pages.

A lire aussi, Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques: La chute d’un tombeur

Il s’attache avant tout à trouver dans notre passé révolutionnaire l’origine des maux qui nous broient. On révise avec lui François Furet ou Jean Sévillia dans la contre-histoire de la Révolution, de la Commune (« l’ignoble expérience », dixit George Sand) qu’il nous livre. Qui se souvient que les révolutionnaires allèrent jusqu’au cannibalisme ? En nous alertant sur l’incroyable déchaînement de violence dont les jacobins, les communards ou les résistants de la 25e heure ont fait preuve, Giesbert nous met en garde contre les néo-Robespierre de l’antifascisme qui attendent leur heure, alliés aux islamistes que l’auteur ne veut pas confondre avec les musulmans… tout en comptant les femmes voilées dans les rues de Marseille qu’il considère être « les soldats de l’islam ». Tracer une limite claire entre foulard et voile demeure un vœu pieux. Chercher à être absolument juste conduit à ne rien faire. Bonne nouvelle, c’est exactement ce que nous faisons. Il en va de même de l’américanisation de la France et de l’Europe. FOG la déplore, avec quelques arguments. Violence endémique, culte obscène de l’argent, sous-culture – c’est le cocktail de nos banlieues –, déculturation – ça c’est le succès de la danse country chez les gilets jaunes – wokisme des universités et des métropoles. Tout y est. Allez après cela pleurer comme il le fait devant un Johnny Hallyday, rocker franco-belge, certes christique mais, sauf erreur, légèrement américanisé… Franz n’est pas moins paradoxal que le commun des mortels. Sans parler du diagnostic parfaitement posé quant à la solidité du nationalisme américain : une spiritualité omniprésente que l’immigration sud-américaine (éprise du même Dieu qu’Obama ou Trump) ne remet pas en cause. God bless America donc, alors que nous sommes devenus, entre-temps, « la fille gênée de l’Église catholique » (merci à Jean-Baptiste Roques) et que Giesbert ne semble guère porté sur le goupillon. Il faudra sans doute attendre un nouvel opus de l’auteur pour savoir si la France doit divorcer d’avec l’Amérique trumpisée ou s’inspirer d’elle.

Mélenchon pulvérisé

Pourtant, il reste optimiste. La liberté d’expression ? Il ne la sent pas menacée – que ne propose-t-il pas de republier les caricatures de Mahomet… Il se dit persuadé que la France, bien mal en point ces temps-ci, finira par se relever et dénicher un nouveau de Gaulle pour retrouver la voie de la cohésion et son Rueff 2.0 pour la désintoxiquer de son addiction à la dépense publique. Il souligne d’ailleurs le lien de causalité entre la gestion calamiteuse des finances publiques de la République de Weimar et l’accession d’Hitler au pouvoir. Les crétins y liront un avertissement face au péril du Rassemblement national ; les lucides penseront aux black blocs, aux Frères musulmans et à leur barycentre : Mélenchon. FOG le précise à toutes fins utiles : « Le fascisme revient sous le visage avenant de l’antifascisme. » Toute cette gauche stalino-maoïste, génocidaire, confite devant les impostures de Lacan hier ou celles de Piketty aujourd’hui, toujours béate face à Jean-Paul Sartre – dont l’œil torve vantait « l’admirable modération » du Grand Timonier aux 70 millions de morts. Ce « camp du progrès », géniteur du wokisme purificateur dispose de relais puissants dans un Hexagone titubant. Gare aux minorités agissantes.

« La guillotine est toujours dans les têtes », s’alarme Giesbert. Notamment dans celle du Conducatore lfiste qui, à la fin d’un aimable dîner chez les d’Ormesson, confia à son hôte et à son hôtesse : « Je vous aime bien mais, si nous arrivons au pouvoir, nous vous couperons la tête. » Les tyrans tiennent toujours leurs promesses. Voyageons donc dans la France d’avant et trouvons-y l’inspiration pour sortir du « gauchemar » de la France d’après.


Voyage dans la France d’avant – Franz-Olivier Giesbert, Gallimard, 2025. 480 pages

Voyage dans la France d'avant

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L’argent du leurre


Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits humains, appartient à cette catégorie d’experts qui, bien au chaud dans les institutions internationales, expliquent au reste du monde que la prospérité matérielle serait un leurre.

Comme il l’avance, dans un récent entretien au magazine Socialter, « la croissance du PIB ne permet pas […] de sortir les populations de la misère ». À l’écouter, il faudrait donc faire comme si, historiquement, l’effondrement de la mortalité infantile, l’allongement de l’espérance de vie et la sortie de centaines de millions de personnes de la pauvreté n’avaient rien à voir avec la croissance ! Pour essayer de donner un semblant de pertinence à cette thèse saugrenue, De Schutter distingue la « bonne » croissance – celle des pays pauvres, mais à condition qu’elle ne soit pas fondée sur l’extraction des ressources naturelles – et la croissance « suicidaire » dans les pays riches, qui auraient dépassé un mystérieux seuil où les avantages de la croissance seraient inférieurs à ses coûts environnementaux. Or ce ne sont pas les pays pauvres qui sont protégés des problèmes environnementaux et des aléas climatiques, mais les pays riches. Quant à la ritournelle contre la croissance « extractiviste », elle oublie que la prospérité implique l’extraction de ressources. Il est également facile pour un expert d’avancer, sur le papier, que la croissance économique ne serait qu’un caprice culturel ou une idéologie à dépasser. Mais il n’est pas sûr que les pauvres de ce monde l’entendent de cette oreille.

De Schutter a donc tout faux. Venant d’un quidam, on aurait pu passer ses erreurs sous silence. Mais son label onusien donne du prestige à des positions qui ne sont que des invitations à renoncer : renoncer à la prospérité, renoncer à l’innovation, renoncer à sortir les miséreux de leur condition. Pour qui croyait que l’ONU devait œuvrer au développement des sociétés humaines, force est donc de constater qu’elle se livre implicitement à une promotion de la pauvreté.

Réformes: la vérité, une langue morte?

Réformer ou ne pas plaire : telle est la question


Notre incapacité à réformer ne repose-t-elle pas sur un discours de vérité impossible à tenir ? Le choix est simple pour les politiques qui ont, comme tout le monde, une clientèle à satisfaire ; soit vous vendez le produit souhaité par vos clients et vous êtes élu, soit vous leur dites la vérité et vous êtes battu. Si vous êtes élu sur une argumentation « commerciale » vaguement dans la ligne de votre parti, une fois élu, vous aurez le choix entre tenir vos promesses électorales (mission impossible), ou fâcher sérieusement votre électorat. En effet, une fois que vous avez dit à votre clientèle fatiguée par un métier pénible que vous vous battrez pour qu’elle parte à la retraite à 60 ans, allez donc lui expliquer une fois élu, que finalement ce sera à 67 ans (voire 64 ou 62 ans selon le degré de démagogie), et il en est pratiquement de même pour tous les sujets abordés.

Convictions et ambition

La seule solution résiderait dans une action pédagogique désintéressée, réaliste, fondée sur la vérité des chiffres, confirmée par les rapports qui s’accumulent, en impliquant fonctionnaires, écoles et facs… on voit que l’espoir est mince.

Alors, il reste le courage (cherchez la définition dans le dictionnaire !).

Cela dit, une fois n’est pas coutume : on a le droit de faire beaucoup plus confiance aux femmes. Les femmes en général s’engagent non pas seulement pour une ascension professionnelle, mais tout simplement parce qu’elles ont chevillée au corps la certitude d’être plus courageuses que les hommes et de prendre plutôt vite et mieux les bonnes décisions. En atteignant des niveaux élevés dans un parcours politique, elles se focalisent sur l’action à mener, car elles sont programmées dans leur quotidien, dans tous les domaines, pour passer à l’acte. Elles comprennent mal les pudeurs de leurs confrères masculins. « Bon appétit ! messieurs ! ô ministres [inquiets] ! Conseillers [planqués]… […]
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où [la France] agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que gagner [votre mandat sans souci de l’après] ! »

Ruy Blas de Victor Hugo (Acte III, Scène 2)

Les rapports de force entre hommes jalonnent leur parcours professionnel, reléguant leurs convictions derrière leurs élections. Le besoin de reconnaissance hiérarchique, la priorité inconditionnelle de leur égo sur le reste, tracent ce qu’ils appellent fièrement « leur carrière ». C’est ce mal d’égo ou ces mâles égotistes dont souffre notre pays tout entier. Les femmes, en revanche, qui concilient leur vie de femme et leur vie professionnelle, justement fortes de cette double vie, sont là pour réussir ce qu’elles entreprennent.

Procrastination masculine

Les femmes ne sont pas guidées par leur égo, mais par leurs tripes !

En outre, leur intuition prend le pas sur les tergiversations. Plusieurs chercheurs américains ont d’ailleurs découvert que l’intuition n’était pas une invention de baba cool mais bien une extrapolation de l’intelligence ; elle court-circuite les cheminements d’un raisonnement pour arriver droit au but, sans prendre forcément en considération tous les détours de l’analyse, et pourtant à l’arrivée, c’est majoritairement l’intuition qui est la grande gagnante ! Intuition qui fonctionne en ce qui concerne la perception des individus, les chemins à prendre, la prise en compte de ceux dont il faut se méfier, et surtout l’application évidente et naturelle de ce qu’on appelle le « bon sens ».

Il semblerait donc, dans cette période de grande lâcheté que nous vivons, qu’il faudrait peut-être faire majoritairement confiance aux femmes ; non pas pour une énième question de parité, mais bien parce que : non ! « les femmes ne sont pas des hommes comme les autres ». Oui, elles ont besoin d’atteindre l’objectif dont elles sont convaincues et qu’on leur a fixé, c’est pour elles prioritaire. En un mot, elles osent, quitte à en payer le prix. Pendant ce temps, l’homme louvoie, pour attendre le moment opportun pour lui, il procrastine… il est prêt à renier une conviction pour satisfaire un plus puissant que lui utile à sa carrière.

Or, l’état de notre pays et les réformes incontournables que nous avons à mener partout, à chaque instant, dans tous les domaines, nécessitent qu’on se jette à l’eau… La vérité nécessite avant tout l’audace d’affirmer et de tenir bon en ce début d’année de tous les dangers. Une femme forte regarde un défi droit dans les yeux et lui fait un clin d’œil… 

Béla Tarr, maître hongrois du noir et blanc

Très apprécié des cinéphiles exigeants, Béla Tarr s’est éteint le 6 janvier en Hongrie à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé…


Réputé pour son cinéma austère et sublime, très aimé des cinéphiles exigeants, Béla Tarr avait tourné dix longs-métrages majeurs et quelques courts métrages. Il s’est éteint le 6 janvier à Budapest en Hongrie, à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé. Son cinéma, porté par un noir et blanc d’une beauté ascétique et par l’usage magistral du plan-séquence, aura été une longue méditation sur l’épuisement du monde, sur la lenteur comme résistance, sur le temps comme matière morale.

Des débuts ancrés dans le réel

Né en 1955 à Pécs, dans un milieu artistique, Béla Tarr commence très jeune à filmer la réalité la plus rugueuse. Ses premiers films, ancrés dans un réalisme social sans fard (Le Nid familial, L’Outsider, Rapports préfabriqués), témoignent déjà d’une attention profonde aux corps fatigués, aux vies entravées. Almanach d’automne (1984), son dernier film en couleur, marque un seuil : après lui, le monde de Tarr s’assombrit, se resserre, se ralentit.

Le tournant Krasznahorkai : une éthique du regard

La rencontre avec l’écrivain László Krasznahorkai ouvre un second souffle, plus radical encore. Avec Damnation (1987), Béla Tarr abandonne définitivement la couleur, allonge la durée de ses plans, fait du plan-séquence non un effet de style mais une véritable éthique du regard.

Un cinéma de la durée et de la nuit

Béla Tarr appartient à cette race rare de cinéastes qui ne font pas des films mais creusent le monde, plan après plan, jusqu’à l’os. Son cinéma est une lente traversée de la nuit, une marche obstinée dans la boue du réel, où le temps s’étire comme une plainte sourde et où chaque visage semble porter le poids d’une humanité à bout de souffle. Regarder un film de Béla Tarr, c’est accepter de se défaire de l’impatience, d’entrer dans une durée morale autant que cinématographique.

Dunkerque, 1995 : la rencontre

En 1995, j’ai invité Béla Tarr à venir présenter Damnation (1987) lors des 9ᵉˢ Rencontres cinématographiques de Dunkerque. Ce choix évident s’imposait. Damnation est un film de pluie et de cendres, un poème noir traversé de travellings hypnotiques, où les êtres avancent comme déjà vaincus, sans pathos ni illusion. Un film d’une rigueur implacable, d’une beauté âpre, qui exige du spectateur autant qu’il lui donne. Le montrer à Dunkerque, c’était faire le pari de l’intelligence, de la patience, de la disponibilité au cinéma.

Damnation, 1987 

Une œuvre radicale et cohérente

L’œuvre de Béla Tarr s’est construite dans une radicalité croissante. De ses premiers films encore ancrés dans un réalisme social brutal, il a peu à peu glissé vers une forme de tragédie métaphysique où le monde semble se répéter jusqu’à l’épuisement. Avec Sátántangó, son chef-d’œuvre monumental et vertigineux, il invente un cinéma de la durée extrême, où la répétition devient destin et où la caméra accompagne les corps comme un témoin obstiné de leur lente déchéance.

Les Harmonies Werckmeister déploient ensuite une vision cosmique du chaos, portée par un noir et blanc somptueux et une musique lancinante, tandis que L’Homme de Londres, adaptation d’un roman de Georges Simenon, enferme la morale humaine dans une nuit épaisse, brumeuse, presque visqueuse.

Le Cheval de Turin : un adieu

Le Cheval de Turin, enfin, son film testamentaire, est une extinction. Jour après jour, le monde s’y retire, la lumière s’éteint, les gestes se raréfient. Plus rien ne progresse, tout se fige dans une fatigue définitive. C’est un adieu d’une austérité bouleversante, un dernier regard posé sur l’entropie du vivant.

L’homme derrière l’œuvre

Mais Béla Tarr n’était pas seulement ce cinéaste exigeant, rigoureux jusqu’à l’ascèse. L’homme que j’ai rencontré à Dunkerque était intelligent, profondément cultivé, charmant, courtois, et doté d’une malice discrète qui contrastait avec la noirceur de ses films. Derrière la gravité de l’œuvre, il y avait un regard vif, une présence chaleureuse. Cette alliance rare entre une radicalité artistique sans concession et une humanité dense rendait l’échange d’autant plus précieux. Inviter Béla Tarr en 1995, c’était affirmer une certaine idée du cinéma : un cinéma qui ne flatte pas, qui ne rassure pas, mais qui tient debout face à l’effondrement. Un cinéma de résistance, de temps long, de fidélité à une vision. Un cinéma nécessaire pour mieux vivre.

50 nuances d’antiracisme


Pantone, la célèbre entreprise américaine spécialisée dans la création et la sélection de couleurs, très influente dans les milieux des arts graphiques, de la mode et de la décoration intérieure, n’imaginait sûrement pas qu’en choisissant comme « Couleur de l’année 2026 » la référence 11-4201 de son nuancier, elle allait être au cœur d’une étrange polémique. La référence en question correspond à une teinte nommée « Cloud Dancer », un blanc cassé très doux, décrit comme « vaporeux » et « aérien ». Sur son site, Pantone éclaire son choix en utilisant un verbiage pareillement brumeux et éthéré, pour ne pas dire fumeux et lénifiant. La firme évoque en effet « un blanc sublime, symbole d’influence apaisante dans une société qui redécouvre la valeur de la réflexion tranquille ». Pas de quoi s’esquinter le tempérament, pense le péquin moyen. Mais le péquin moyen n’est pas journaliste spécialisé dans la mode au New York Times : « C’est un choix étonnant après une année au cours de laquelle les programmes du DEI (diversité, équité, inclusion) ont été démantelés », s’est inquiété C. Holtermann avant d’évoquer le « suprémacisme blanc » soi-disant à l’œuvre dans l’administration Trump. « Ce n’est pas le bon moment pour célébrer délibérément la blancheur », s’émeut-on du côté du Guardian. Le magazine Vanity Fair affiche lui aussi son désarroi et sa tristesse : « Peut-être que le programme DEI est vraiment mort. » Avec son « blanc nuageux », Pantone imaginait un monde idyllique où chacun allait pouvoir « créer des atmosphères de sérénité et d’espace offrant un refuge de propreté visuelle qui inspire le bien-être et la légèreté ». Raté ! Le choix de Pantone a déclenché sur les réseaux sociaux un déluge de messages enfiévrés aux teintes douteuses mâtinées de sombres reflets woke. Verts de rage ou rouges de colère, des internautes broyant du noir ont ainsi évoqué le retour du Ku Klux Klan, le racisme systémique ou la « prétention blanche » des employés de Pantone qui, pour le moment, n’ont pas répondu aux attaques de leurs détracteurs. « Je n’ai rien à me reprocher. Je suis blanc comme neige », aurait toutefois confié l’un d’eux sur son compte X, avant d’effacer son message…

Peut-on être antisémite sans le dire?


La France Insoumise pratique le double langage : une accumulation de citations, tweets, déclarations, réunies par l’avocat Richard Malka dans sa plaidoirie (Passion antisémite – Grasset) le démontre, au point que la justice a acté ces pièces dans le procès l’opposant à l’écrivain Raphaël Enthoven.

LFI est-elle antisémite par conviction ou par cynisme ? Cette question devient secondaire quand l’antisionisme (mot clé pour ne pas franchir la ligne rouge) empoisonne désormais le débat public.

Virtuose de la dialectique, Jean-Luc Mélenchon surfe sur les limites du droit par diverses techniques de contournement, suivi par ses disciples Rima Hassan, Coquerel, Bompard, Léaument, Panot, ou d’autres, eux moins doués : Delogu, Portes, Boyard, Obono, Soudais.

Il est probable que la structure de formation des cadres LFI (Institut La Boétie) dispense une formation spécifique à ses cadres.

La dialectique, c’est quoi ? Contourner l’obstacle par des stratagèmes, comme relier deux concepts n’ayant aucun rapport entre eux : interrogé sur le voile imposé aux petites filles par la commission parlementaire sur les liens avec le terrorisme, le leader Insoumis dresse ainsi un parallèle avec la circoncision.

Selon Mélenchon, comment le législateur pourrait-il interdire le voile aux jeunes enfants sans prohiber aussi la circoncision, autre violence faite aux bébés sans leur consentement ?

A lire aussi: Quand la grenouille universaliste veut se faire plus grande que le bœuf ethnico-racialiste

En apparence il y a une relative logique, mais dans les faits non : le voilement des petites filles les sexualise car on les ôte à la lubricité supposée du regard masculin – un fait inadmissible en soi. Par surcroit, la pratique de la circoncision relève du privé et du religieux. L’État garantit la liberté religieuse. La circoncision n’interfère en aucune façon sur la sphère publique, contrairement au voile qui procède souvent d’un acte politique identitaire, dimension que fait semblant d’ignorer Mélenchon.

Relier le voile à la circoncision est par conséquent dilatoire et absurde.

L’Art d’avoir toujours raison, ce court essai du philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1830) est un ouvrage largement consulté par les professionnels de la langue de bois, tous bords confondus. Schopenhauer distingue, à la suite des Sophistes, la vérité objective (avoir raison) à la victoire dialectique (terrasser son interlocuteur). L’ouvrage présente trente-huit astuces utilisées depuis la nuit des temps. Parmi les plus connues : attaquer la personne plutôt qu’argumenter, changer de sujet si l’on est en difficulté, ou encore en appeler à l’opinion publique majoritaire en guise de preuves scientifiques. Ces techniques, maniées au quotidien par les cadres LFIstes pour instiller la défiance envers les juifs, ceci sans être inquiétés, ou adopter diverses positions intenables, ou semer le doute à la moindre faille de l’adversaire, sont très facile à repérer dès lors qu’on les connait.

1 / Argumentum ad miséricordiam

La justification par la miséricorde. « Bien-sûr l’attaque du 7 octobre est regrettable, mais les Palestiniens sont opprimés par Israël depuis 50 ans ».  Ce sophisme repris par Rima Hassan (qui compare les actes du 7 octobres aux attentats du FLN) ou Thomas Portes au sujet du 7 Octobre est répandu chez LFI. Or, même si un tel joug de fer préexistait au drame – et on peut argumenter – massacrer des enfants, ou des familles désarmées, comme les vidéos l’ont montré, ressort par définition de la pure barbarie.

Selon ce principe, on justifierait la destruction des juifs d’Europe par le traité de Versailles, ou les crimes d’un tueur en série à cause d’une enfance difficile.

2 / Renversement de la charge de la preuve

On demande de prouver le contraire de ce qui a été avancé. « Vous prétendez que les islamistes constituent un danger pour notre pays parce qu’ils respectent leur religion au sens strict ? Démontrez-moi alors comment ils devraient s’y prendre pour être intégrés tout en étant pieux ? »

Le fautif devient celui qui accueille mal les nouveaux venus. On note que LFI n’oppose pas de barrières claires à une acception rigoriste de l’islam, mais blâme les intégristes catholiques.

3 / Argumentum ad ignorantiam

Dans le doute, une chose est fausse. « Disposez-vous de preuves formelles – à part ceux des témoignages Israéliens – que le Hamas aurait torturé des otages ? »

Si l’on produit alors des photos d’Israéliens faméliques enfermés dans les tunnels, puisqu’il en existe, il ne s’agira (on continue le principe du doute) que de preuves de malnutrition, due aux bombardements Israéliens.

Ce mécanisme de doute est précisément celui employé par les révisionnistes : les chambres à gaz n’ont pas existé puisqu’elles ont été reconstituées a posteriori après-guerre – ce qui est en partie exact, les Allemands les ayant détruites en abandonnant les camps.

4 / L’association abusive

On disqualifie la question ou le questionneur. Par exemple, on invoque le fascisme pour éluder la question gênante.

« Ainsi il y aurait trop d’immigrés en France ? Vous faites vôtre les thèses de la CNews ? » La problématique est évacuée dans la seconde.

5 / Argumentum ad populum

Le nombre crée le bon droit. « Nous sommes devenu la première force du parlement, et nous devons gouverner ».

Quoique discutable – c’est l’addition de quatre partis de gauche ne s’appréciant guère qui a créé cette majorité relative – on observera surtout qu’à cette aune, la gauche et LFI en particulier devrait s’incliner devant le RN, premier parti de l’assemblée en nombre d’élus et d’électeurs, quand elle lui dénie toute légitimité, jusqu’à lui refuser la Présidence des diverses commissions.

6 / L’attaque ad hominem

A défaut de contredire le discours, on disqualifie son émetteur. Le député Charles Alloncle en a fait les frais : pour avoir commis le crime de questions embarrassantes aux acteurs du Service Public, il a été trainé dans la boue, à titre personnel, (« nerveux », « narcissique », « égocentrique », « procureur », etc.) par les médias de gauche. Postulons que Charles Alloncle soit un être détestable : quel rapport direct avec les questions qu’il a posé, restées sans réponses ?

Les LFI utilisent souvent le registre de la colère feinte ; si l’interview tourne mal, les concepts indignés fusent : « vous confondez le métier de journaliste et d’inquisiteur », ou encore « je ne suis pas ici pour entendre les fantasmes de la fachosphère ».

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7 / Argumentum ad Odium

Il s’agit là de tourner en dérision votre position ; si vous défendez le renvoi des OQTF par exemple, on vous rétorquerait : « comment ferez-vous pour mobiliser des avions par centaines, au risque d’engorger les aéroports ? Et vous mobiliserez l’armée ? Et vous créerez des camps de rétention comme sous Vichy ? »

8 / L’argument d’autorité

On appelle argument d’autorité un procédé qui consiste à invoquer une instance dont l’avis est pris comme référence au seul titre qu’il nous arrange. Ainsi on observe que la chaine C8 n’a pas été interdite de façon discrétionnaire par le pouvoir, mais que son « autorisation d’émettre » n’a pas été renouvelée par l’Arcom.

Les Insoumis ne cessent de se référer à l’ONU en omettant de préciser que cet organisme a perdu sa crédibilité.

Citons la très sérieuse Revue Politique et Parlementaire : « l’ONU est devenue le lieu privilégié de l’alliance des nombreuses dictatures à travers le monde, notamment des régimes islamistes de toutes obédiences (…) En 2023, son Conseil des Droits de l’Homme était composé à 70% de pays non-démocratiques, parmi lesquels la Chine, Cuba, l’Algérie, l’Érythrée ou le Kazakhstan. »

A contrario, lorsque Amnesty International condamne avec retard, mais sans détours, les pratiques de torture et de meurtre du Hamas, les mêmes observent un silence sépulcral (un avis inverse aurait été relayé dans l’instant).

On ajoutera à ce panorama deux techniques d’une simplicité désarmante : mal nommer les choses à dessein – « génocidaire à boycotter » au lieu de juif, comme Julien Théry, professeur d’Histoire et chercheur au CIHAM – ou ne pas répondre, comme Mathilde Panot (« Maduro est-il un dictateur ? » question posée quatre fois par Apolline de Malherbe sur BFMTV mardi, à laquelle elle a refusé de délivrer un diagnostic).

Bien entendu, la France Insoumise est aujourd’hui en partie démasquée, et ses soutiens fragilisés – la nébuleuse islamique ou les Verts restent toutefois de solides appuis. Mais les outrances de LFI deviennent assez compliquées à approuver, même pour des partenaires larges d’esprit. Hélas, que vaudront les promesses d’un Parti Socialiste ou d’un PC lorsque l’heure du second tour sonnera ? Voici pourquoi comprendre la rhétorique de LFI, la détecter, la faire connaître, s’impose à tous les intervenants politiques.

Il y a fort longtemps, les Sophistes nous prévenaient : le langage n’est pas conçu pour dire le vrai, il doit s’utiliser comme un outil, pour vaincre.

Passion antisémite

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L'Art d'avoir toujours raison

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L’Art déco, une révolution française

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L’Art déco a cent ans. Pour cet anniversaire, le musée des Arts décoratifs de Paris explore les courants de ce mouvement multiforme qui a bouleversé les arts, l’architecture, et imposé une nouvelle vision du monde…


L’Art déco est un univers qui a pour galaxies l’architecture, la décoration, le mobilier, la joaillerie, la mode, les arts-graphiques, les transports… Apparu discrètement en France dans le sillage de l’Art nouveau avant la Grande Guerre, il s’est développé dans les années 1920, à la faveur des Années Folles. On le reconnaît à son esthétique structurée, géométrique, qui allie épure contemporaine et préciosité néoclassique. 

Modernité et vitesse

Ce mouvement artistique « total » a fêté ses cent ans en 2025 avec plusieurs expositions. Celle toujours en cours au musée des Arts Décoratifs de Paris fait écho à l’« Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes » de 1925 qui est considérée comme l’acte de naissance officiel de ce courant. Un courant synonyme de modernité, de vitesse, d’innovation, de luxe, mais aussi d’accessibilité au design pour les classes moyennes. Une révolution française esthétique.

Le parcours chronologique et thématique qui se déploie à travers la nef et dans les étages du musée des Arts décoratifs permet de suivre ses origines, son apogée, son développement et ses réinterprétations contemporaines. Tel ce train mythique de l’Orient-Express de 1926 en partie reconstitué auquel répondent les cabines revisitées par l’architecte Maxime d’Angeac. Soit le raffinement et le savoir-faire du voyage à la française rehaussés d’une touche de XXIe siècle, avec mobilier et vaisselle, sans oublier appareils wifi: aimer l’Art déco, c’est ici aimer le rétro-moderne.

A lire aussi, Thomas Morales: Prenez le train de l’Art déco!

L’expo fait la part belle aux intérieurs, dont le boudoir de la baronne de Rothschild qui, en la matière, a donné le « la ». Pour elle, les artistes décorateurs Clément Mère et Clément Rousseau ont conçu une table à journaux, des boiseries de style Louis XVI, un bureau à gradins, le tout abondamment parsemé de matériaux précieux et colorés. Au visiteur ensuite de faire le lien avec l’architecture, incarnée par le Pavillon des renseignements et du tourisme de Robert Mallet-Stevens, cet immeuble iconique en béton à angles droits avec sa tour agrémentée d’ailerons plats édifié en 1925. Tout cela révèle l’éclectisme du style Art Déco. Ce même Mallet-Stevens s’est d’ailleurs beaucoup intéressé à la décoration intérieure aux côtés de Jacques-Émile Ruhlmann, Jean-Michel Frank et Eileen Gray. Cette dernière, Britannique, a aussi fait le grand écart: elle a d’abord expérimenté les laques avant de se pencher sur les meubles tubulaires bon marché. Ce procédé tubulaire a aussi inspiré des créateurs suédois et le Nationalmuseum de Stockholm a prêté pour l’occasion chaises, bureaux et même appareils électro-ménagers. Leurs lignes fonctionnalistes font fortement penser au Bauhaus, ce mouvement contemporain de l’Art déco qui a également disparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Un fonds remarquable

Les années 1920-1930 sont marquées du sceau des progrès techniques, et l’exposition le souligne au fil de plusieurs espaces. La vitesse est à l’honneur sur terre, sur mer et dans les airs. Les trains, les gares, les paquebots – tel le Normandie – et les premiers avions de tourisme sont les meilleurs ambassadeurs de ce style décoratif sophistiqué qui incarne un nouvel art de vivre. L’Art déco bénéficie également d’une vitrine originale grâce au cinéma, autre reflet de la modernité, à travers de nombreux décors de films… Enfin, l’influence de l’art et du mobilier extra-européen est pleinement reconnue. Quelques éléments africains, chinois et plus encore japonais en attestent. Commodes, kimonos, laques et vases imposent l’idée de la ligne pure. Le nom de Charlotte Perriand, créatrice et décoratrice proche de Le Corbusier qui a longtemps vécu au Japon s’impose. Elle a déjà eu droit à des expositions monographiques, notamment au Centre Pompidou, et est ici présente à travers l’un de ses sièges pivotants. 

Si l’on se projette au-delà du cadre de l’exposition, on comprend que les Américains vont inventer le « streamlined », et les Français la ligne « épurée » avec sa référence permanente au design japonais – qui va aussi inspirer les Scandinaves. Grâce à l’Art déco français, le Japon a croisé la Suède. Le cubisme se taille également une belle part de cette effervescence artistique en plaçant l’Art déco aux confluences picturales et sculpturales de son époque. Ce centenaire est enfin l’occasion de célébrer le musée des Arts Décoratifs qui a joué un rôle majeur dans la reconnaissance de ce mouvement. Dès ses débuts, l’institution a accueilli les salons de la Société des Artistes décorateurs et a constitué une collection d’une richesse exceptionnelle. Nombre des pièces exposées actuellement sont issues de son fonds remarquable.

À voir :

« 1925-2025 : Cent ans d’Art déco », Musée des Arts Décoratifs de Paris, jusqu’au 26 avril 2026.


En français dans le texte !
Entretien avec Emmanuel Bréon, conseiller scientifique de l’exposition.


Causeur. Le caractère français de l’Art déco a été oublié après-guerre, est-il désormais reconnu ? 
Emmanuel Bréon. Son caractère français est reconnu par le monde entier, mais peu en France ! À Miami, en 1973, l’Association pour la préservation de l’Art déco a été créée sous l’impulsion de Barbara Capitan, bientôt suivie d’émules dans de nombreuses villes américaines. Toutes ces associations ont toujours proclamé que l’Art déco était né en France. Ce n’est qu’après l’expo de 2013 à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, à Paris, « Quand l’Art déco séduit le monde », que la Société des Arts déco de France a pris son envol. Ironie de l’histoire, il n’y a pas eu d’exposants américains à l’expo de 1925 ! Le gouvernement fédéral ne pensait pas que les États-Unis avaient assez de créations à exposer, mais il a envoyé des observateurs.

L’Art déco est-t-il le dernier style qui allie le décoratif, l’ornemental, au fonctionnalisme moderne ?
C’est le dernier règne des belles matières, mais il ouvre la voie à la modernité. L’Art déco est pour moi comme un logiciel, articulé très souvent autour de l’octogone, dans lequel on met ce qu’on veut selon sa nationalité. Les Américains y ont placé la tête d’un chef Sioux et les Japonais une carpe. Il reste à la fois un grand style, et peut-être le dernier, qui a été prolongé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale par le streamline (style paquebot) aux États-Unis, à Miami notamment. C’est le refus du dogme « ornement égale crime » prôné par Le Corbusier. 

Est-ce un style qui peut être ressuscité sans se transformer en pastiche ?
Il y a énormément d’architectes actuels qui imitent l’Art déco, telles les maisons à la Mallet-Stevens construites notamment par Maurice Culot. Quand l’esprit, les matériaux et la qualité sont réunis, le néo-Art Déco est beaucoup plus valable que le néo-haussmannien qui n’est que du façadisme • 

La chute d’un tombeur

Emmanuel Macron est toujours président mais il n’est plus vraiment au pouvoir. L’heure est déjà au bilan, et il n’est pas glorieux : immigration incontrôlée, déclin économique, progression de l’islamisme, désastre de l’École. Au-delà des erreurs partagées avec ses prédécesseurs et d’une détestation excessive et déplaisante de sa personne, le plus jeune président de la République s’est employé à tout gâcher, ou presque.


Jeune, beau, brillant, enthousiaste : le gars semblait taillé pour l’emploi. Certes, il ne fallait pas être trop regardant sur les paroles. Justement, on ne l’était pas. Sinon, qu’un candidat à la fonction suprême de la République française puisse déclarer qu’il n’y a pas de culture française nous aurait mis la puce à l’oreille. On aimait la musique qui racontait qu’avec ce jeune prodige, nous allions entrer dans le xxie siècle sans douleur et sans sacrifice. Tous les celles-et-ceux du monde allaient se donner la main dans la grande farandole du progrès. Bon, pas les déplorables populistes, mais eux aussi finiraient par être touchés par la grâce macroniste. On allait libérer les énergies, détruire les blocages, réenchanter la politique. La droite et la gauche raisonnables sortiraient de ce bain de jouvence relookées, régénérées et réconciliées.

Nous avons été les complices consentants d’un tour de passe-passe. Macron l’enchanteur ne nous a pas vendu un grand projet, une vision du monde et de la France, il a fait don à la France de sa personne et de sa parole, convaincu que le charme indéniable de la première garantirait le caractère performatif de la seconde. Je parle donc j’agis. La preuve par la réforme des retraites votée après des mois de bazar et suspendue après des semaines de palabres. « Macron a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique », affirme Arthur Chevallier. Ça ne se voit pas à l’œil nu.

Huit ans après son entrée à l’Élysée, la France compte les semaines qui la séparent de 2027 dans l’espoir d’un grand reset. La recomposition annoncée se réduit à un centre ondoyant entre droite et gauche, ce qui n’est pas franchement révolutionnaire. Pour le reste, la facture est salée : 3 millions d’immigrés sont entrés dans le pays sans que l’on fasse quoi que ce soit pour dégripper la machine à fabriquer des Français appelée assimilation ; l’islam radical a prospéré en conséquence ; le déficit commercial a atteint des niveaux inégalés ; la dette, n’insistons pas ; et nous préférons oublier de combien de points nous avons plongé dans les classements PISA.

Le président est abandonné par nombre de ses soutiens. Le patronat l’a lâché. À l’instar de Nicolas Baverez, nombre d’intellectuels, qui avaient vu avec intérêt cette apparente boule d’énergie débouler dans la politique française, se désolent aujourd’hui de la suite de renoncements et de changements de pieds baptisés « en même temps » pour leur donner l’air d’une stratégie.

Arthur Chevallier observe que, dans le face-à-face, Macron retourne ses interlocuteurs. Mais il ne peut pas parler à chaque Français. Et une partie du pays lui voue une haine si profonde qu’elle est prête à gober et propager les bobards les plus abjects ou insensés. Le caractère irrationnel, fanatique et impitoyable de cette détestation incline à prendre sa défense. Emmanuel Macron a commis suffisamment d’erreurs concrètes et montre assez de défauts bien réels pour qu’on n’ait pas à le charger de péchés imaginaires.

Bruno Retailleau déplore que le président « s’adresse aux Français comme à des clientèles successives, au lieu de leur parler comme à un seul peuple ». À l’évidence, certaines clientèles sont plus dignes de l’attention présidentielle que d’autres. La France des clochers et des bistrots n’accuse pas seulement le président de l’abandonner, elle croit qu’il veut la détruire – alors qu’il entend seulement la convertir au Progrès, même si elle doit le payer par l’effacement de ses anciens cadres de vie et de pensée. Comme l’observe Alain Finkielkraut, le droit fondamental de l’homme à la continuité historique n’intéresse guère le président. Les grands discours mémoriels teintés de lyrisme républicain et de patriotisme d’estrade ne font pas oublier que, pour complaire à la nouvelle France et la dissuader de brûler des voitures, il a heurté de mille façons ceux que Mathieu Bock-Côté appelle le « peuple historique » – et en prime tous ceux qui ont choisi de lui appartenir. Certes, il a tenu sa promesse de rebâtir Notre-Dame comme le reconnaît Jonathan Siksou tout en ironisant sur sa prétention à la rebâtir « plus belle », et redécouvert pour l’occasion que la France ne se confondait pas avec la République (d’accord, nous exagérons). Mais quand il réagit au quart de tour à la mort de Nahel et oublie Thomas, Elias et les autres parce que ce sont des faits divers avec lesquels on brainwashe les ploucs, quand il félicite une prétendue féministe parce qu’elle est voilée ou se pose en défenseur de la vérité face à un populo manipulé par le populisme, il insulte les gens ordinaires. C’est la faute à CNews !

En 2017 on savait que Macron était immigrationniste, européiste et multiculturaliste. Et nous l’avons réélu en 2022. À défaut d’endiguer l’immigration ou de combattre le séparatisme islamique, on croyait à sa promesse de libérer l’économie de la bureaucratie et de la surfiscalité qui font fuir nos jeunes. Sans oublier la réindustrialisation, aujourd’hui aussi fantomatique que l’Arlésienne. On peut créditer le chef de l’État d’avoir tenu bon sur l’Ukraine et décidé la hausse des crédits militaires. Reste à savoir comment on va payer tout ça, se dit-on dans les bistrots.

Certes, il n’est pas le seul ni même sans doute le premier responsable de ce désastre fabriqué avec constance pendant quatorze années de socialisme suivies de quinze ans de chiraco-hollandisme durant lesquels l’immobilisme a été érigé en sagesse politique. De plus, le peuple aussi adore le « en même temps ». Nous voulons la puissance et les allocations, la souveraineté et les médicaments à bas prix, la fluidité et la continuité.

Reste un sentiment de gâchis. Macron aurait pu, aurait dû, entraîner le pays vers l’avenir sans piétiner son passé. Marcel Gauchet juge sévèrement que, ce qui lui a manqué pour être un grand président, c’est « la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève ». De fait, on critique abondamment son narcissisme, mais peut-on se croire capable de diriger la France sans un égo en acier trempé ?

Paradoxalement, c’est peut-être Arthur Chevallier, préposé ici à la défense du président, qui donne la clé de son échec. Macron, nous a-t-il répété plusieurs fois, « ne veut appartenir à personne ». D’où sa propension à s’affranchir des bonnes manières, histoire d’épater le bourgeois (qui a voté pour lui). Désolés, mais quand on veut faire président, on accepte d’appartenir au peuple français.

Géopolitique: le grand retour du réel

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Le vice-président JD Vance et son épouse visitent la base de Pituffik des forces armées américaines au Groenland, le 28 mars 2025 © Jim Watson/AP/SIPA

Depuis la fin de la pandémie, le réel fait son retour. Russie, Chine, et maintenant États-Unis rappellent à l’Europe la réalité du monde et des relations entre États. Après l’Ukraine, la leçon se poursuit. Avec l’opération militaire américaine à Caracas et les menaces d’annexion du Groenland, la seconde administration Trump assume désormais le réalisme brut, les rapports de force nus, la défense frontale des intérêts nationaux. Et face à ce retour de la puissance dans sa dimension la plus brutale, les Européens, atlantistes en tête, découvrent leur propre vide stratégique. Trois décennies d’internationalisme béat les ont laissés désarmés militairement, désindustrialisés, offrant le spectacle pathétique de vassaux ne pouvant contempler que leur propre effacement.


« Nous vivons dans le monde réel, un monde régi par la force, la puissance et le pouvoir. Ce sont là des lois immuables, à l’œuvre depuis la nuit des temps ». C’est par ces mots que Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a justifié sur CNN l’intervention américaine au Venezuela ainsi que les ambitions affichées des États-Unis sur le Groenland.

Après la capture du président Nicolás Maduro à Caracas, Donald Trump a annoncé que les États-Unis allaient désormais « diriger » le Venezuela. L’opération, menée sans consultation du Congrès, a été justifiée tour à tour par la lutte antidrogue, le soutien à la démocratie, avant que Trump n’assume un autre objectif : « Nous allons reconstruire l’infrastructure pétrolière. » Les échos de l’Irak en 2003 résonnent dans toutes les têtes.

Contrairement aux interventions du passé, cette opération se distingue par sa brutalité assumée et l’absence totale de légitimation internationale. L’évangélisme démocratique des néocons d’hier a cédé la place à une froideur stratégique héritée du réalisme géopolitique du XXᵉ siècle.

Le Groenland : la prochaine proie ?

À peine l’opération vénézuélienne achevée, Donald Trump a replacé le Groenland au centre de l’agenda. Le message publié sur X par Katie Miller, épouse de Stephen Miller, conseiller de Donald Trump, a glacé les chancelleries européennes : une carte du Groenland aux couleurs américaines, accompagnée d’un seul mot, « SOON ». Devant la presse, le président américain a réaffirmé le 4 janvier que selon lui, « les États-Unis ont besoin du Groenland » et que « le Danemark ne sera pas en mesure de s’en occuper », ajoutant avec sarcasme que Copenhague venait de renforcer la sécurité du territoire avec « un traîneau à chiens supplémentaire ».

Bien que la diplomatie américaine ait depuis tempéré les ardeurs expansionnistes du président, cette séquence illustre le retour d’un réalisme brut dans les relations internationales. Ressources, géographie, puissance militaire : voilà désormais ce qui prime.

Le discours sur les valeurs démocratiques brandi depuis la fin de la guerre froide n’était qu’un vernis, aujourd’hui assumé comme tel et désormais abandonné. Comme le résumait déjà Thucydide il y a plus de deux millénaires : « Les forts font ce qu’ils peuvent et les faibles subissent ce qu’ils ont à subir ». Le Groenland, avec ses minerais critiques et sa position stratégique dans l’Arctique, est désormais dans le collimateur. Et face à une Europe impuissante, qui pourrait réellement empêcher l’empire américain de se servir ?

Les nouveaux néocons : même doctrine, nouveaux habits

Le retour de l’interventionnisme américain n’est pas le fait du hasard. Il est porté par une nouvelle génération de néoconservateurs qui a récupéré le populisme trumpiste. Marco Rubio au Département d’État, Pete Hegseth à la Défense, Stephen Miller comme éminence grise : le triumvirat qui orchestre la politique étrangère américaine est ouvertement belliciste.

Cette prise de pouvoir s’est faite au détriment des non-interventionnistes du mouvement MAGA. Tulsi Gabbard, nommée directrice du renseignement national malgré ses positions critiques envers l’interventionnisme américain, a été marginalisée. J.D. Vance lui-même, pourtant vice-président et ancien opposant aux guerres sans fin, semble s’être rallié à la ligne dure, défendant publiquement l’opération vénézuélienne.

A lire aussi, Harold Hyman et Randy Yaloz : Venezuela: «La base trumpiste rejette les guerres longues mais pas les opérations chirurgicales»

La rupture avec le néoconservatisme de l’ère Bush Jr est désormais nette. Elle tient à l’abandon du récit wilsonien qui servait autrefois de vernis idéologique aux interventions américaines. Plus question d’exporter la démocratie ou de défendre des valeurs libérales universelles. À la place, une affirmation brute et assumée des intérêts nationaux des États-Unis. Donald Trump l’a formulée sans détour à propos du Venezuela : les compagnies pétrolières américaines auraient été « volées » et il serait temps de « récupérer ce qui nous appartient ».

Cette doctrine Monroe 2.0, telle que définie dans la stratégie de sécurité nationale publiée par la Maison-Blanche en novembre 2025, transforme l’hémisphère occidental en zone d’influence exclusive, où Washington s’arroge un droit quasi souverain sur le destin politique des États. « America First » ne signifie plus le retrait du monde, mais l’expansion sans complexe des intérêts américains, affranchie de toute justification morale.

Le dialogue mélien 2.0

La réaction européenne face aux velléités impérialistes de l’oncle Sam apparaît, au mieux, d’une grande tiédeur. Elle n’est pas sans rappeler les plaidoyers désespérés des citoyens de Mélos face à l’impérialisme athénien, avec l’issue que l’on sait. L’Union européenne invoque mollement le « droit international » et « l’intégrité territoriale », autant d’incantations sans effet face au déséquilibre des rapports de force.

L’internationalisme se révèle dans toute sa nudité : incapable de défendre ses propres intérêts, encore moins ceux de ses membres. Le Danemark – qui a espionné les dirigeants européens au profit de la NSA américaine – se trouve aujourd’hui dans la ligne de mire de son « allié » principal. L’ironie est cruelle. L’OTAN, censée garantir la sécurité de ses membres, devient le cadre dans lequel un État membre menace ouvertement d’en annexer un autre.

La dépendance militaire et technologique de l’Europe à l’égard des États-Unis apparaît pour ce qu’elle est : un piège stratégique. Sans capacité de défense autonome, sans industrie d’armement réellement indépendante, le continent demeure à la merci des décisions prises à Washington.

Et les Européens seraient naïfs de croire qu’un changement de président américain résoudrait le problème. Barack Obama défendait tout autant les intérêts américains, mais avec plus de subtilité et d’élégance diplomatique. Trump a simplement ôté le masque.

L’Europe prisonnière de sa nature

Le paradoxe est vertigineux. Thucydide, Machiavel, Richelieu, Hobbes – les fondateurs de la pensée réaliste en relations internationales sont tous Européens. C’est sur ce continent que s’est élaborée l’idée même de raison d’État, que s’est théorisée la primauté de l’intérêt national, que s’est pensée la politique comme art du rapport de force. L’Europe a inventé le réalisme politique moderne. Elle en est devenue l’antithèse. Pendant qu’elle sacralise le droit international et prêche le multilatéralisme, les États-Unis, la Chine et la Russie appliquent les préceptes de ses propres philosophes. L’Europe, elle, a fait de ses classiques des objets de contemplation académique, dépouillés de toute pertinence pratique. Elle a transformé la raison d’État en tabou moral, le réalisme en archaïsme honteux. Ses propres penseurs doivent se retourner dans leurs tombes.

Les Européens sont prisonniers d’eux-mêmes. Pour rivaliser avec les grandes puissances et les pays qui adoptent une politique hostile à son encontre (Algérie, Turquie…), il faudrait que l’Europe adopte leurs méthodes : interventionnisme économique, protectionnisme assumé, culture de la force, capacité à faire plier les États récalcitrants. Mais cela supposerait de dynamiter les fondements de l’Union que sont le libre-échange sacré, l’humanisme abstrait, et le fétichisme du multilatéralisme. L’Europe s’est bâtie comme l’antithèse de la puissance, comme le dépassement des logiques nationales et impériales.

Mais pour s’imposer dans un monde de rapports de force, elle devra abandonner le récit qui justifie son existence.

Un président sans histoire

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Alain Finkielkraut © Hannah Assouline

Alain Finkielkraut déplore que les revirements idéologiques d’Emmanuel Macron aient empêché de sauver l’école du désastre et de maîtriser les flux migratoires. Il est moins critique concernant sa politique étrangère en Ukraine et au Proche-Orient. Mais il s’inquiète que le « progrès » soit devenu un processus incontrôlable.


Causeur. Que sauvez-vous de la présidence d’Emmanuel Macron ?

Alain Finkielkraut. Dans La Révolte des masses, José Ortega y Gasset fait du droit à la continuité historique le droit fondamental de l’homme. Ce droit est aujourd’hui menacé par la crise de la transmission et par l’immigration massive, qui change le visage de la France. Il faut donc de toute urgence refonder l’école et maîtriser les flux migratoires. Sur ces deux points, Emmanuel Macron a failli. Entre Jean-Michel Blanquer et Pap Ndiaye, il a mené une politique scolaire erratique. Blanquer voulait réintroduire l’exigence et remettre la culture à l’honneur. Pap Ndiaye pensait, comme Emmanuel Macron en 2017, qu’il n’y a pas de culture française, mais qu’il y a une culture en France et qu’elle est diverse. Gabriel Attal a essayé de redresser la barre, malheureusement cette tentative a été stoppée net par Élisabeth Borne. La destruction de l’école a donc suivi son cours. Le bac est resté une blague et, selon un récent rapport de l’OCDE, 10 % des diplômés de l’enseignement supérieur français ont le niveau d’écriture d’un élève du primaire.

Pour ce qui est de l’immigration, Élisabeth Badinter écrivait dès 2012 : « Une seconde société tente de s’imposer au sein de notre République, tournant le dos à celle-ci, visant explicitement le séparatisme, voire la sécession. Le tout avec notre complicité active ou passive. » Avec la « loi contre le séparatisme » de 2021, Macron a tardivement validé ce diagnostic. Mais à la différence des sociaux-démocrates danois, il n’a rien fait pour renverser la tendance. Pensant comme la gauche radicale et les grands patrons que les hommes sont interchangeables, il a laissé se constituer et se renforcer ce que les Insoumis appellent la « nouvelle France ».

Je serai en revanche moins critique pour ce qui concerne la politique étrangère.

Vous allez nous parler de sa politique ukrainienne, mais quels en sont les résultats ?

Après le déclenchement de l’opération militaire spéciale russe en Ukraine, Emmanuel Macron a pensé qu’on pouvait amadouer Poutine. Il a donc pris langue avec lui. Mais il a très vite compris à qui il avait affaire et, avec les autres grands dirigeants européens, il a choisi son camp. L’aide militaire fournie par les puissances occidentales a empêché l’absorption totale de l’Ukraine par la Russie au nom de la lutte contre le « nazisme LGBT ». Aujourd’hui, l’Europe elle-même est dans la ligne de mire de la Russie, comme en témoigne la guerre hybride d’ores et déjà menée par le tsar du Kremlin en Pologne, dans les pays baltes, mais aussi en Allemagne et même en France. Souvenons-nous de l’avertissement de Julien Freund à Jean Hyppolite : « Comme tous les pacifistes, vous pensez que c’est vous qui désignez l’ennemi. Du moment que nous ne voulons pas d’ennemis, nous n’en avons pas, raisonnez-vous. Or, c’est l’ennemi qui vous désigne et vous pouvez lui faire les plus belles des protestations d’amitié, s’il veut que vous soyez son ennemi, vous l’êtes et il vous empêchera même de cultiver votre jardin. » Quelle honte nous éprouverions si la République française était maintenant dirigée par Philippe de Villiers ou Jean-Luc Mélenchon !

Vous ne pouvez pas les mettre sur le même plan ! Sur le Moyen-Orient aussi, à la différence de beaucoup de personnalités et intellectuels juifs, vous approuvez Emmanuel Macron ?

Sur le Moyen-Orient, il a dit une chose et son contraire, mais il a eu raison de reconnaître l’État de Palestine. La promiscuité entre les deux peuples est mortelle pour l’un et pour l’autre. Les exactions des colons de Cisjordanie doivent cesser et elles ne cesseront que si se forme en Israël un gouvernement de séparation nationale. Comment se résoudre à voir l’idée sioniste saccagée par Ben-Gvir et Smotrich ? « Aidez-nous à divorcer », suppliait Amos Oz. Macron agit maintenant dans ce sens.

Sur le papier, Macron avait tout pour être un grand président : l’intelligence, l’audace et une vision, certes contestable. Qu’est-ce qui a manqué ? Est-il victime de sa psychologie, comme le pensent nombre de commentateurs ?

La vision de Macron, c’était la « start-up nation ». Il voulait aussi remplacer l’opposition, à ses yeux caduque, entre la droite et la gauche, par l’opposition des conservateurs et des progressistes. Mais le progrès lui-même est devenu un processus inquiétant et incontrôlable, sur lequel les politiques ont de moins en moins de prise. Dix grands patrons de l’intelligence artificielle viennent d’être choisis comme personnalités de l’année 2025 par le magazine Time. C’est un tournant historique et même historial. Emmanuel Macron devrait lire et méditer Le Principe responsabilité de Hans Jonas : « Née de la menace, la nouvelle obligation insiste nécessairement avant tout sur l’éthique de la conservation, de la préservation, de l’empêchement et non sur une éthique du progrès et de la perfection. » Mais sans doute est-il trop tard.

Que répondez-vous à Nicolas Baverez, qui s’est inquiété récemment dans Le Figaro du projet de labellisation des médias par Reporters sans frontières soutenu par Macron ?

Il n’y a pas que Baverez. Des chroniqueurs de CNews, qui font les yeux doux à Poutine, martèlent du matin au soir qu’avec ce projet de labellisation, la France est en train de prendre un virage autoritaire et même totalitaire. À voir le traitement d’Emmanuel Macron dans les médias, on est très loin du compte.

Cela ne l’empêche pas nécessairement d’avoir une visée liberticide. Macron et les politiques sont-ils les principaux responsables de notre marasme ? Les Français n’ont-ils pas une part de responsabilité ?

Les Français sont majoritairement favorables à l’abrogation de la réforme des retraites. Comme si le déficit n’existait pas et comme si le travail était nécessairement une malédiction ! Les politiques ne sont pas seuls coupables de la déréliction de la France. Le peuple et les médias ont aussi leur part de responsabilité. Le courage de prendre l’opinion à rebrousse-poil, voilà ce qui manque à la plupart des politiques aujourd’hui.

Après huit ans de présidence d’Emmanuel Macron, pensez-vous que la jeunesse est un handicap pour exercer le pouvoir ?

Dans Les Battements du monde, son livre d’entretiens avec moi, Peter Sloterdijk écrit que, jeune, il voulait vieillir et devenir quelqu’un de très âgé. Il réclamait trois mille ans d’histoire européenne incarnée, selon la recommandation de Goethe aux élites cultivées de son époque. Qui aujourd’hui formule ce genre de souhait ? Même les vieux sont jeunes, hélas.

FOG: sortir du gauchemar

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Franz-Olivier Giesbert © Hannah Assouline

Voyage dans la France d’avant est une brillante et passionnante autobiographie. Mais Franz-Olivier Giesbert dresse aussi le constat d’un pays gravement malade dont l’origine des maux se niche dans son passé révolutionnaire et dans son actuelle américanisation. Il est pourtant convaincu que la France finira par se relever.


La vie de Franz-Olivier Giesbert vaut certainement d’avoir été vécue. Discuter le bout de gras avec tous les présidents, de Mitterrand à Macron, dîner avec Alain Delon, prendre des cuites avec Pasqua ou Mélenchon, interviewer Clint Eastwood, fraterniser avec Giacometti ou Brigitte Bardot… Avoir un père Américain, connaître ce continent aux États hétérogènes, se faire traiter de « sale youpin » parce qu’on défend Israël et, grand écart, profondément aimer la Normandie et la Provence. Tout ceci fait désormais de lui une voix, débarrassée des soupçons de gauchisme mondain du Nouvel Obs ou du social-traître rallié au Figaro. Le Point fut son havre : en se plaçant dans le sillage de Claude Imbert et de Jean-François Revel, FOG retrouve sa trajectoire intellectuelle. Notre pays se barre en sucette – la franchise aurait même conduit à troquer la friandise contre une paire de gonades. Après avoir cru en l’immigration heureuse – sans réaliser que les immigrés européens de la première moitié du xxe siècle s’accommodaient mieux de nos calvaires ou de nos églises que ceux qui traversent aujourd’hui la Méditerranée – après s’être entiché de Tariq Ramadan (!), le fils de GI a fini par se ranger au constat de maints réprouvés : la France, ses dirigeants, son administration, ses intellectuels, son peuple fracturé, tous s’enfoncent dans une crise dont on ne voit pas la fin. Haine de soi, déculturation, américanisation, « culte du robespierrisme » et de sa violence, islamisation, fiscalisme, égalitarisme, folie des normes et de la bureaucratie, médiocrité abyssale du personnel politique (Ségolène, si tu nous lis)… n’en jetez plus. Cherchez effectivement les pays qui nous prennent comme modèle, dressez la liste – ça ne devrait pas vous ruiner en encre.

L’origine de nos maux

Ce Voyage dans la France d’avant ne se réduit pas à la nostalgie des Bourvil, des Fernandel ou des Joe Dassin – FOG aime la musique, toutes les musiques, y compris les plus savantes au demeurant, mais le faible qu’il affiche pour les sociétaires de Maritie et Gilbert Carpentier détonne au milieu des multiples références artistiques, philosophiques ou littéraires qui émaillent les 467 pages.

A lire aussi, Elisabeth Lévy et Jean-Baptiste Roques: La chute d’un tombeur

Il s’attache avant tout à trouver dans notre passé révolutionnaire l’origine des maux qui nous broient. On révise avec lui François Furet ou Jean Sévillia dans la contre-histoire de la Révolution, de la Commune (« l’ignoble expérience », dixit George Sand) qu’il nous livre. Qui se souvient que les révolutionnaires allèrent jusqu’au cannibalisme ? En nous alertant sur l’incroyable déchaînement de violence dont les jacobins, les communards ou les résistants de la 25e heure ont fait preuve, Giesbert nous met en garde contre les néo-Robespierre de l’antifascisme qui attendent leur heure, alliés aux islamistes que l’auteur ne veut pas confondre avec les musulmans… tout en comptant les femmes voilées dans les rues de Marseille qu’il considère être « les soldats de l’islam ». Tracer une limite claire entre foulard et voile demeure un vœu pieux. Chercher à être absolument juste conduit à ne rien faire. Bonne nouvelle, c’est exactement ce que nous faisons. Il en va de même de l’américanisation de la France et de l’Europe. FOG la déplore, avec quelques arguments. Violence endémique, culte obscène de l’argent, sous-culture – c’est le cocktail de nos banlieues –, déculturation – ça c’est le succès de la danse country chez les gilets jaunes – wokisme des universités et des métropoles. Tout y est. Allez après cela pleurer comme il le fait devant un Johnny Hallyday, rocker franco-belge, certes christique mais, sauf erreur, légèrement américanisé… Franz n’est pas moins paradoxal que le commun des mortels. Sans parler du diagnostic parfaitement posé quant à la solidité du nationalisme américain : une spiritualité omniprésente que l’immigration sud-américaine (éprise du même Dieu qu’Obama ou Trump) ne remet pas en cause. God bless America donc, alors que nous sommes devenus, entre-temps, « la fille gênée de l’Église catholique » (merci à Jean-Baptiste Roques) et que Giesbert ne semble guère porté sur le goupillon. Il faudra sans doute attendre un nouvel opus de l’auteur pour savoir si la France doit divorcer d’avec l’Amérique trumpisée ou s’inspirer d’elle.

Mélenchon pulvérisé

Pourtant, il reste optimiste. La liberté d’expression ? Il ne la sent pas menacée – que ne propose-t-il pas de republier les caricatures de Mahomet… Il se dit persuadé que la France, bien mal en point ces temps-ci, finira par se relever et dénicher un nouveau de Gaulle pour retrouver la voie de la cohésion et son Rueff 2.0 pour la désintoxiquer de son addiction à la dépense publique. Il souligne d’ailleurs le lien de causalité entre la gestion calamiteuse des finances publiques de la République de Weimar et l’accession d’Hitler au pouvoir. Les crétins y liront un avertissement face au péril du Rassemblement national ; les lucides penseront aux black blocs, aux Frères musulmans et à leur barycentre : Mélenchon. FOG le précise à toutes fins utiles : « Le fascisme revient sous le visage avenant de l’antifascisme. » Toute cette gauche stalino-maoïste, génocidaire, confite devant les impostures de Lacan hier ou celles de Piketty aujourd’hui, toujours béate face à Jean-Paul Sartre – dont l’œil torve vantait « l’admirable modération » du Grand Timonier aux 70 millions de morts. Ce « camp du progrès », géniteur du wokisme purificateur dispose de relais puissants dans un Hexagone titubant. Gare aux minorités agissantes.

« La guillotine est toujours dans les têtes », s’alarme Giesbert. Notamment dans celle du Conducatore lfiste qui, à la fin d’un aimable dîner chez les d’Ormesson, confia à son hôte et à son hôtesse : « Je vous aime bien mais, si nous arrivons au pouvoir, nous vous couperons la tête. » Les tyrans tiennent toujours leurs promesses. Voyageons donc dans la France d’avant et trouvons-y l’inspiration pour sortir du « gauchemar » de la France d’après.


Voyage dans la France d’avant – Franz-Olivier Giesbert, Gallimard, 2025. 480 pages

Voyage dans la France d'avant

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L’argent du leurre

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Le Belge Olivier De Schutter, rapporteur spécial aux Nations Unies. DR.

Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté et les droits humains, appartient à cette catégorie d’experts qui, bien au chaud dans les institutions internationales, expliquent au reste du monde que la prospérité matérielle serait un leurre.

Comme il l’avance, dans un récent entretien au magazine Socialter, « la croissance du PIB ne permet pas […] de sortir les populations de la misère ». À l’écouter, il faudrait donc faire comme si, historiquement, l’effondrement de la mortalité infantile, l’allongement de l’espérance de vie et la sortie de centaines de millions de personnes de la pauvreté n’avaient rien à voir avec la croissance ! Pour essayer de donner un semblant de pertinence à cette thèse saugrenue, De Schutter distingue la « bonne » croissance – celle des pays pauvres, mais à condition qu’elle ne soit pas fondée sur l’extraction des ressources naturelles – et la croissance « suicidaire » dans les pays riches, qui auraient dépassé un mystérieux seuil où les avantages de la croissance seraient inférieurs à ses coûts environnementaux. Or ce ne sont pas les pays pauvres qui sont protégés des problèmes environnementaux et des aléas climatiques, mais les pays riches. Quant à la ritournelle contre la croissance « extractiviste », elle oublie que la prospérité implique l’extraction de ressources. Il est également facile pour un expert d’avancer, sur le papier, que la croissance économique ne serait qu’un caprice culturel ou une idéologie à dépasser. Mais il n’est pas sûr que les pauvres de ce monde l’entendent de cette oreille.

De Schutter a donc tout faux. Venant d’un quidam, on aurait pu passer ses erreurs sous silence. Mais son label onusien donne du prestige à des positions qui ne sont que des invitations à renoncer : renoncer à la prospérité, renoncer à l’innovation, renoncer à sortir les miséreux de leur condition. Pour qui croyait que l’ONU devait œuvrer au développement des sociétés humaines, force est donc de constater qu’elle se livre implicitement à une promotion de la pauvreté.

Réformes: la vérité, une langue morte?

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Sophie de Menthon © Eric Fougère

Réformer ou ne pas plaire : telle est la question


Notre incapacité à réformer ne repose-t-elle pas sur un discours de vérité impossible à tenir ? Le choix est simple pour les politiques qui ont, comme tout le monde, une clientèle à satisfaire ; soit vous vendez le produit souhaité par vos clients et vous êtes élu, soit vous leur dites la vérité et vous êtes battu. Si vous êtes élu sur une argumentation « commerciale » vaguement dans la ligne de votre parti, une fois élu, vous aurez le choix entre tenir vos promesses électorales (mission impossible), ou fâcher sérieusement votre électorat. En effet, une fois que vous avez dit à votre clientèle fatiguée par un métier pénible que vous vous battrez pour qu’elle parte à la retraite à 60 ans, allez donc lui expliquer une fois élu, que finalement ce sera à 67 ans (voire 64 ou 62 ans selon le degré de démagogie), et il en est pratiquement de même pour tous les sujets abordés.

Convictions et ambition

La seule solution résiderait dans une action pédagogique désintéressée, réaliste, fondée sur la vérité des chiffres, confirmée par les rapports qui s’accumulent, en impliquant fonctionnaires, écoles et facs… on voit que l’espoir est mince.

Alors, il reste le courage (cherchez la définition dans le dictionnaire !).

Cela dit, une fois n’est pas coutume : on a le droit de faire beaucoup plus confiance aux femmes. Les femmes en général s’engagent non pas seulement pour une ascension professionnelle, mais tout simplement parce qu’elles ont chevillée au corps la certitude d’être plus courageuses que les hommes et de prendre plutôt vite et mieux les bonnes décisions. En atteignant des niveaux élevés dans un parcours politique, elles se focalisent sur l’action à mener, car elles sont programmées dans leur quotidien, dans tous les domaines, pour passer à l’acte. Elles comprennent mal les pudeurs de leurs confrères masculins. « Bon appétit ! messieurs ! ô ministres [inquiets] ! Conseillers [planqués]… […]
Donc vous n’avez pas honte et vous choisissez l’heure,
L’heure sombre où [la France] agonisante pleure !
Donc vous n’avez ici pas d’autres intérêts
Que gagner [votre mandat sans souci de l’après] ! »

Ruy Blas de Victor Hugo (Acte III, Scène 2)

Les rapports de force entre hommes jalonnent leur parcours professionnel, reléguant leurs convictions derrière leurs élections. Le besoin de reconnaissance hiérarchique, la priorité inconditionnelle de leur égo sur le reste, tracent ce qu’ils appellent fièrement « leur carrière ». C’est ce mal d’égo ou ces mâles égotistes dont souffre notre pays tout entier. Les femmes, en revanche, qui concilient leur vie de femme et leur vie professionnelle, justement fortes de cette double vie, sont là pour réussir ce qu’elles entreprennent.

Procrastination masculine

Les femmes ne sont pas guidées par leur égo, mais par leurs tripes !

En outre, leur intuition prend le pas sur les tergiversations. Plusieurs chercheurs américains ont d’ailleurs découvert que l’intuition n’était pas une invention de baba cool mais bien une extrapolation de l’intelligence ; elle court-circuite les cheminements d’un raisonnement pour arriver droit au but, sans prendre forcément en considération tous les détours de l’analyse, et pourtant à l’arrivée, c’est majoritairement l’intuition qui est la grande gagnante ! Intuition qui fonctionne en ce qui concerne la perception des individus, les chemins à prendre, la prise en compte de ceux dont il faut se méfier, et surtout l’application évidente et naturelle de ce qu’on appelle le « bon sens ».

Il semblerait donc, dans cette période de grande lâcheté que nous vivons, qu’il faudrait peut-être faire majoritairement confiance aux femmes ; non pas pour une énième question de parité, mais bien parce que : non ! « les femmes ne sont pas des hommes comme les autres ». Oui, elles ont besoin d’atteindre l’objectif dont elles sont convaincues et qu’on leur a fixé, c’est pour elles prioritaire. En un mot, elles osent, quitte à en payer le prix. Pendant ce temps, l’homme louvoie, pour attendre le moment opportun pour lui, il procrastine… il est prêt à renier une conviction pour satisfaire un plus puissant que lui utile à sa carrière.

Or, l’état de notre pays et les réformes incontournables que nous avons à mener partout, à chaque instant, dans tous les domaines, nécessitent qu’on se jette à l’eau… La vérité nécessite avant tout l’audace d’affirmer et de tenir bon en ce début d’année de tous les dangers. Une femme forte regarde un défi droit dans les yeux et lui fait un clin d’œil… 

Béla Tarr, maître hongrois du noir et blanc

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Le Réalisateur et scénariste hongrois Béla Tarr photographié en 2011 © STR/NBC/AP/SIPA

Très apprécié des cinéphiles exigeants, Béla Tarr s’est éteint le 6 janvier en Hongrie à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé…


Réputé pour son cinéma austère et sublime, très aimé des cinéphiles exigeants, Béla Tarr avait tourné dix longs-métrages majeurs et quelques courts métrages. Il s’est éteint le 6 janvier à Budapest en Hongrie, à l’âge de 70 ans. Sa disparition laisse un vide singulier, celui d’un cinéaste qui n’a jamais cédé, jamais transigé. Son cinéma, porté par un noir et blanc d’une beauté ascétique et par l’usage magistral du plan-séquence, aura été une longue méditation sur l’épuisement du monde, sur la lenteur comme résistance, sur le temps comme matière morale.

Des débuts ancrés dans le réel

Né en 1955 à Pécs, dans un milieu artistique, Béla Tarr commence très jeune à filmer la réalité la plus rugueuse. Ses premiers films, ancrés dans un réalisme social sans fard (Le Nid familial, L’Outsider, Rapports préfabriqués), témoignent déjà d’une attention profonde aux corps fatigués, aux vies entravées. Almanach d’automne (1984), son dernier film en couleur, marque un seuil : après lui, le monde de Tarr s’assombrit, se resserre, se ralentit.

Le tournant Krasznahorkai : une éthique du regard

La rencontre avec l’écrivain László Krasznahorkai ouvre un second souffle, plus radical encore. Avec Damnation (1987), Béla Tarr abandonne définitivement la couleur, allonge la durée de ses plans, fait du plan-séquence non un effet de style mais une véritable éthique du regard.

Un cinéma de la durée et de la nuit

Béla Tarr appartient à cette race rare de cinéastes qui ne font pas des films mais creusent le monde, plan après plan, jusqu’à l’os. Son cinéma est une lente traversée de la nuit, une marche obstinée dans la boue du réel, où le temps s’étire comme une plainte sourde et où chaque visage semble porter le poids d’une humanité à bout de souffle. Regarder un film de Béla Tarr, c’est accepter de se défaire de l’impatience, d’entrer dans une durée morale autant que cinématographique.

Dunkerque, 1995 : la rencontre

En 1995, j’ai invité Béla Tarr à venir présenter Damnation (1987) lors des 9ᵉˢ Rencontres cinématographiques de Dunkerque. Ce choix évident s’imposait. Damnation est un film de pluie et de cendres, un poème noir traversé de travellings hypnotiques, où les êtres avancent comme déjà vaincus, sans pathos ni illusion. Un film d’une rigueur implacable, d’une beauté âpre, qui exige du spectateur autant qu’il lui donne. Le montrer à Dunkerque, c’était faire le pari de l’intelligence, de la patience, de la disponibilité au cinéma.

Damnation, 1987 

Une œuvre radicale et cohérente

L’œuvre de Béla Tarr s’est construite dans une radicalité croissante. De ses premiers films encore ancrés dans un réalisme social brutal, il a peu à peu glissé vers une forme de tragédie métaphysique où le monde semble se répéter jusqu’à l’épuisement. Avec Sátántangó, son chef-d’œuvre monumental et vertigineux, il invente un cinéma de la durée extrême, où la répétition devient destin et où la caméra accompagne les corps comme un témoin obstiné de leur lente déchéance.

Les Harmonies Werckmeister déploient ensuite une vision cosmique du chaos, portée par un noir et blanc somptueux et une musique lancinante, tandis que L’Homme de Londres, adaptation d’un roman de Georges Simenon, enferme la morale humaine dans une nuit épaisse, brumeuse, presque visqueuse.

Le Cheval de Turin : un adieu

Le Cheval de Turin, enfin, son film testamentaire, est une extinction. Jour après jour, le monde s’y retire, la lumière s’éteint, les gestes se raréfient. Plus rien ne progresse, tout se fige dans une fatigue définitive. C’est un adieu d’une austérité bouleversante, un dernier regard posé sur l’entropie du vivant.

L’homme derrière l’œuvre

Mais Béla Tarr n’était pas seulement ce cinéaste exigeant, rigoureux jusqu’à l’ascèse. L’homme que j’ai rencontré à Dunkerque était intelligent, profondément cultivé, charmant, courtois, et doté d’une malice discrète qui contrastait avec la noirceur de ses films. Derrière la gravité de l’œuvre, il y avait un regard vif, une présence chaleureuse. Cette alliance rare entre une radicalité artistique sans concession et une humanité dense rendait l’échange d’autant plus précieux. Inviter Béla Tarr en 1995, c’était affirmer une certaine idée du cinéma : un cinéma qui ne flatte pas, qui ne rassure pas, mais qui tient debout face à l’effondrement. Un cinéma de résistance, de temps long, de fidélité à une vision. Un cinéma nécessaire pour mieux vivre.

50 nuances d’antiracisme

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DR.

Pantone, la célèbre entreprise américaine spécialisée dans la création et la sélection de couleurs, très influente dans les milieux des arts graphiques, de la mode et de la décoration intérieure, n’imaginait sûrement pas qu’en choisissant comme « Couleur de l’année 2026 » la référence 11-4201 de son nuancier, elle allait être au cœur d’une étrange polémique. La référence en question correspond à une teinte nommée « Cloud Dancer », un blanc cassé très doux, décrit comme « vaporeux » et « aérien ». Sur son site, Pantone éclaire son choix en utilisant un verbiage pareillement brumeux et éthéré, pour ne pas dire fumeux et lénifiant. La firme évoque en effet « un blanc sublime, symbole d’influence apaisante dans une société qui redécouvre la valeur de la réflexion tranquille ». Pas de quoi s’esquinter le tempérament, pense le péquin moyen. Mais le péquin moyen n’est pas journaliste spécialisé dans la mode au New York Times : « C’est un choix étonnant après une année au cours de laquelle les programmes du DEI (diversité, équité, inclusion) ont été démantelés », s’est inquiété C. Holtermann avant d’évoquer le « suprémacisme blanc » soi-disant à l’œuvre dans l’administration Trump. « Ce n’est pas le bon moment pour célébrer délibérément la blancheur », s’émeut-on du côté du Guardian. Le magazine Vanity Fair affiche lui aussi son désarroi et sa tristesse : « Peut-être que le programme DEI est vraiment mort. » Avec son « blanc nuageux », Pantone imaginait un monde idyllique où chacun allait pouvoir « créer des atmosphères de sérénité et d’espace offrant un refuge de propreté visuelle qui inspire le bien-être et la légèreté ». Raté ! Le choix de Pantone a déclenché sur les réseaux sociaux un déluge de messages enfiévrés aux teintes douteuses mâtinées de sombres reflets woke. Verts de rage ou rouges de colère, des internautes broyant du noir ont ainsi évoqué le retour du Ku Klux Klan, le racisme systémique ou la « prétention blanche » des employés de Pantone qui, pour le moment, n’ont pas répondu aux attaques de leurs détracteurs. « Je n’ai rien à me reprocher. Je suis blanc comme neige », aurait toutefois confié l’un d’eux sur son compte X, avant d’effacer son message…

Peut-on être antisémite sans le dire?

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Rassemblement à Toulouse, 21 juin 2024 © FRED SCHEIBER/SIPA

La France Insoumise pratique le double langage : une accumulation de citations, tweets, déclarations, réunies par l’avocat Richard Malka dans sa plaidoirie (Passion antisémite – Grasset) le démontre, au point que la justice a acté ces pièces dans le procès l’opposant à l’écrivain Raphaël Enthoven.

LFI est-elle antisémite par conviction ou par cynisme ? Cette question devient secondaire quand l’antisionisme (mot clé pour ne pas franchir la ligne rouge) empoisonne désormais le débat public.

Virtuose de la dialectique, Jean-Luc Mélenchon surfe sur les limites du droit par diverses techniques de contournement, suivi par ses disciples Rima Hassan, Coquerel, Bompard, Léaument, Panot, ou d’autres, eux moins doués : Delogu, Portes, Boyard, Obono, Soudais.

Il est probable que la structure de formation des cadres LFI (Institut La Boétie) dispense une formation spécifique à ses cadres.

La dialectique, c’est quoi ? Contourner l’obstacle par des stratagèmes, comme relier deux concepts n’ayant aucun rapport entre eux : interrogé sur le voile imposé aux petites filles par la commission parlementaire sur les liens avec le terrorisme, le leader Insoumis dresse ainsi un parallèle avec la circoncision.

Selon Mélenchon, comment le législateur pourrait-il interdire le voile aux jeunes enfants sans prohiber aussi la circoncision, autre violence faite aux bébés sans leur consentement ?

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En apparence il y a une relative logique, mais dans les faits non : le voilement des petites filles les sexualise car on les ôte à la lubricité supposée du regard masculin – un fait inadmissible en soi. Par surcroit, la pratique de la circoncision relève du privé et du religieux. L’État garantit la liberté religieuse. La circoncision n’interfère en aucune façon sur la sphère publique, contrairement au voile qui procède souvent d’un acte politique identitaire, dimension que fait semblant d’ignorer Mélenchon.

Relier le voile à la circoncision est par conséquent dilatoire et absurde.

L’Art d’avoir toujours raison, ce court essai du philosophe allemand Arthur Schopenhauer (1830) est un ouvrage largement consulté par les professionnels de la langue de bois, tous bords confondus. Schopenhauer distingue, à la suite des Sophistes, la vérité objective (avoir raison) à la victoire dialectique (terrasser son interlocuteur). L’ouvrage présente trente-huit astuces utilisées depuis la nuit des temps. Parmi les plus connues : attaquer la personne plutôt qu’argumenter, changer de sujet si l’on est en difficulté, ou encore en appeler à l’opinion publique majoritaire en guise de preuves scientifiques. Ces techniques, maniées au quotidien par les cadres LFIstes pour instiller la défiance envers les juifs, ceci sans être inquiétés, ou adopter diverses positions intenables, ou semer le doute à la moindre faille de l’adversaire, sont très facile à repérer dès lors qu’on les connait.

1 / Argumentum ad miséricordiam

La justification par la miséricorde. « Bien-sûr l’attaque du 7 octobre est regrettable, mais les Palestiniens sont opprimés par Israël depuis 50 ans ».  Ce sophisme repris par Rima Hassan (qui compare les actes du 7 octobres aux attentats du FLN) ou Thomas Portes au sujet du 7 Octobre est répandu chez LFI. Or, même si un tel joug de fer préexistait au drame – et on peut argumenter – massacrer des enfants, ou des familles désarmées, comme les vidéos l’ont montré, ressort par définition de la pure barbarie.

Selon ce principe, on justifierait la destruction des juifs d’Europe par le traité de Versailles, ou les crimes d’un tueur en série à cause d’une enfance difficile.

2 / Renversement de la charge de la preuve

On demande de prouver le contraire de ce qui a été avancé. « Vous prétendez que les islamistes constituent un danger pour notre pays parce qu’ils respectent leur religion au sens strict ? Démontrez-moi alors comment ils devraient s’y prendre pour être intégrés tout en étant pieux ? »

Le fautif devient celui qui accueille mal les nouveaux venus. On note que LFI n’oppose pas de barrières claires à une acception rigoriste de l’islam, mais blâme les intégristes catholiques.

3 / Argumentum ad ignorantiam

Dans le doute, une chose est fausse. « Disposez-vous de preuves formelles – à part ceux des témoignages Israéliens – que le Hamas aurait torturé des otages ? »

Si l’on produit alors des photos d’Israéliens faméliques enfermés dans les tunnels, puisqu’il en existe, il ne s’agira (on continue le principe du doute) que de preuves de malnutrition, due aux bombardements Israéliens.

Ce mécanisme de doute est précisément celui employé par les révisionnistes : les chambres à gaz n’ont pas existé puisqu’elles ont été reconstituées a posteriori après-guerre – ce qui est en partie exact, les Allemands les ayant détruites en abandonnant les camps.

4 / L’association abusive

On disqualifie la question ou le questionneur. Par exemple, on invoque le fascisme pour éluder la question gênante.

« Ainsi il y aurait trop d’immigrés en France ? Vous faites vôtre les thèses de la CNews ? » La problématique est évacuée dans la seconde.

5 / Argumentum ad populum

Le nombre crée le bon droit. « Nous sommes devenu la première force du parlement, et nous devons gouverner ».

Quoique discutable – c’est l’addition de quatre partis de gauche ne s’appréciant guère qui a créé cette majorité relative – on observera surtout qu’à cette aune, la gauche et LFI en particulier devrait s’incliner devant le RN, premier parti de l’assemblée en nombre d’élus et d’électeurs, quand elle lui dénie toute légitimité, jusqu’à lui refuser la Présidence des diverses commissions.

6 / L’attaque ad hominem

A défaut de contredire le discours, on disqualifie son émetteur. Le député Charles Alloncle en a fait les frais : pour avoir commis le crime de questions embarrassantes aux acteurs du Service Public, il a été trainé dans la boue, à titre personnel, (« nerveux », « narcissique », « égocentrique », « procureur », etc.) par les médias de gauche. Postulons que Charles Alloncle soit un être détestable : quel rapport direct avec les questions qu’il a posé, restées sans réponses ?

Les LFI utilisent souvent le registre de la colère feinte ; si l’interview tourne mal, les concepts indignés fusent : « vous confondez le métier de journaliste et d’inquisiteur », ou encore « je ne suis pas ici pour entendre les fantasmes de la fachosphère ».

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7 / Argumentum ad Odium

Il s’agit là de tourner en dérision votre position ; si vous défendez le renvoi des OQTF par exemple, on vous rétorquerait : « comment ferez-vous pour mobiliser des avions par centaines, au risque d’engorger les aéroports ? Et vous mobiliserez l’armée ? Et vous créerez des camps de rétention comme sous Vichy ? »

8 / L’argument d’autorité

On appelle argument d’autorité un procédé qui consiste à invoquer une instance dont l’avis est pris comme référence au seul titre qu’il nous arrange. Ainsi on observe que la chaine C8 n’a pas été interdite de façon discrétionnaire par le pouvoir, mais que son « autorisation d’émettre » n’a pas été renouvelée par l’Arcom.

Les Insoumis ne cessent de se référer à l’ONU en omettant de préciser que cet organisme a perdu sa crédibilité.

Citons la très sérieuse Revue Politique et Parlementaire : « l’ONU est devenue le lieu privilégié de l’alliance des nombreuses dictatures à travers le monde, notamment des régimes islamistes de toutes obédiences (…) En 2023, son Conseil des Droits de l’Homme était composé à 70% de pays non-démocratiques, parmi lesquels la Chine, Cuba, l’Algérie, l’Érythrée ou le Kazakhstan. »

A contrario, lorsque Amnesty International condamne avec retard, mais sans détours, les pratiques de torture et de meurtre du Hamas, les mêmes observent un silence sépulcral (un avis inverse aurait été relayé dans l’instant).

On ajoutera à ce panorama deux techniques d’une simplicité désarmante : mal nommer les choses à dessein – « génocidaire à boycotter » au lieu de juif, comme Julien Théry, professeur d’Histoire et chercheur au CIHAM – ou ne pas répondre, comme Mathilde Panot (« Maduro est-il un dictateur ? » question posée quatre fois par Apolline de Malherbe sur BFMTV mardi, à laquelle elle a refusé de délivrer un diagnostic).

Bien entendu, la France Insoumise est aujourd’hui en partie démasquée, et ses soutiens fragilisés – la nébuleuse islamique ou les Verts restent toutefois de solides appuis. Mais les outrances de LFI deviennent assez compliquées à approuver, même pour des partenaires larges d’esprit. Hélas, que vaudront les promesses d’un Parti Socialiste ou d’un PC lorsque l’heure du second tour sonnera ? Voici pourquoi comprendre la rhétorique de LFI, la détecter, la faire connaître, s’impose à tous les intervenants politiques.

Il y a fort longtemps, les Sophistes nous prévenaient : le langage n’est pas conçu pour dire le vrai, il doit s’utiliser comme un outil, pour vaincre.

Passion antisémite

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L'Art d'avoir toujours raison

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L’Art déco, une révolution française

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© Les Arts Décoratifs / Christophe Dellière

L’Art déco a cent ans. Pour cet anniversaire, le musée des Arts décoratifs de Paris explore les courants de ce mouvement multiforme qui a bouleversé les arts, l’architecture, et imposé une nouvelle vision du monde…


L’Art déco est un univers qui a pour galaxies l’architecture, la décoration, le mobilier, la joaillerie, la mode, les arts-graphiques, les transports… Apparu discrètement en France dans le sillage de l’Art nouveau avant la Grande Guerre, il s’est développé dans les années 1920, à la faveur des Années Folles. On le reconnaît à son esthétique structurée, géométrique, qui allie épure contemporaine et préciosité néoclassique. 

Modernité et vitesse

Ce mouvement artistique « total » a fêté ses cent ans en 2025 avec plusieurs expositions. Celle toujours en cours au musée des Arts Décoratifs de Paris fait écho à l’« Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes » de 1925 qui est considérée comme l’acte de naissance officiel de ce courant. Un courant synonyme de modernité, de vitesse, d’innovation, de luxe, mais aussi d’accessibilité au design pour les classes moyennes. Une révolution française esthétique.

Le parcours chronologique et thématique qui se déploie à travers la nef et dans les étages du musée des Arts décoratifs permet de suivre ses origines, son apogée, son développement et ses réinterprétations contemporaines. Tel ce train mythique de l’Orient-Express de 1926 en partie reconstitué auquel répondent les cabines revisitées par l’architecte Maxime d’Angeac. Soit le raffinement et le savoir-faire du voyage à la française rehaussés d’une touche de XXIe siècle, avec mobilier et vaisselle, sans oublier appareils wifi: aimer l’Art déco, c’est ici aimer le rétro-moderne.

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L’expo fait la part belle aux intérieurs, dont le boudoir de la baronne de Rothschild qui, en la matière, a donné le « la ». Pour elle, les artistes décorateurs Clément Mère et Clément Rousseau ont conçu une table à journaux, des boiseries de style Louis XVI, un bureau à gradins, le tout abondamment parsemé de matériaux précieux et colorés. Au visiteur ensuite de faire le lien avec l’architecture, incarnée par le Pavillon des renseignements et du tourisme de Robert Mallet-Stevens, cet immeuble iconique en béton à angles droits avec sa tour agrémentée d’ailerons plats édifié en 1925. Tout cela révèle l’éclectisme du style Art Déco. Ce même Mallet-Stevens s’est d’ailleurs beaucoup intéressé à la décoration intérieure aux côtés de Jacques-Émile Ruhlmann, Jean-Michel Frank et Eileen Gray. Cette dernière, Britannique, a aussi fait le grand écart: elle a d’abord expérimenté les laques avant de se pencher sur les meubles tubulaires bon marché. Ce procédé tubulaire a aussi inspiré des créateurs suédois et le Nationalmuseum de Stockholm a prêté pour l’occasion chaises, bureaux et même appareils électro-ménagers. Leurs lignes fonctionnalistes font fortement penser au Bauhaus, ce mouvement contemporain de l’Art déco qui a également disparu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Un fonds remarquable

Les années 1920-1930 sont marquées du sceau des progrès techniques, et l’exposition le souligne au fil de plusieurs espaces. La vitesse est à l’honneur sur terre, sur mer et dans les airs. Les trains, les gares, les paquebots – tel le Normandie – et les premiers avions de tourisme sont les meilleurs ambassadeurs de ce style décoratif sophistiqué qui incarne un nouvel art de vivre. L’Art déco bénéficie également d’une vitrine originale grâce au cinéma, autre reflet de la modernité, à travers de nombreux décors de films… Enfin, l’influence de l’art et du mobilier extra-européen est pleinement reconnue. Quelques éléments africains, chinois et plus encore japonais en attestent. Commodes, kimonos, laques et vases imposent l’idée de la ligne pure. Le nom de Charlotte Perriand, créatrice et décoratrice proche de Le Corbusier qui a longtemps vécu au Japon s’impose. Elle a déjà eu droit à des expositions monographiques, notamment au Centre Pompidou, et est ici présente à travers l’un de ses sièges pivotants. 

Si l’on se projette au-delà du cadre de l’exposition, on comprend que les Américains vont inventer le « streamlined », et les Français la ligne « épurée » avec sa référence permanente au design japonais – qui va aussi inspirer les Scandinaves. Grâce à l’Art déco français, le Japon a croisé la Suède. Le cubisme se taille également une belle part de cette effervescence artistique en plaçant l’Art déco aux confluences picturales et sculpturales de son époque. Ce centenaire est enfin l’occasion de célébrer le musée des Arts Décoratifs qui a joué un rôle majeur dans la reconnaissance de ce mouvement. Dès ses débuts, l’institution a accueilli les salons de la Société des Artistes décorateurs et a constitué une collection d’une richesse exceptionnelle. Nombre des pièces exposées actuellement sont issues de son fonds remarquable.

À voir :

« 1925-2025 : Cent ans d’Art déco », Musée des Arts Décoratifs de Paris, jusqu’au 26 avril 2026.


En français dans le texte !
Entretien avec Emmanuel Bréon, conseiller scientifique de l’exposition.


Causeur. Le caractère français de l’Art déco a été oublié après-guerre, est-il désormais reconnu ? 
Emmanuel Bréon. Son caractère français est reconnu par le monde entier, mais peu en France ! À Miami, en 1973, l’Association pour la préservation de l’Art déco a été créée sous l’impulsion de Barbara Capitan, bientôt suivie d’émules dans de nombreuses villes américaines. Toutes ces associations ont toujours proclamé que l’Art déco était né en France. Ce n’est qu’après l’expo de 2013 à la Cité de l’Architecture et du Patrimoine, à Paris, « Quand l’Art déco séduit le monde », que la Société des Arts déco de France a pris son envol. Ironie de l’histoire, il n’y a pas eu d’exposants américains à l’expo de 1925 ! Le gouvernement fédéral ne pensait pas que les États-Unis avaient assez de créations à exposer, mais il a envoyé des observateurs.

L’Art déco est-t-il le dernier style qui allie le décoratif, l’ornemental, au fonctionnalisme moderne ?
C’est le dernier règne des belles matières, mais il ouvre la voie à la modernité. L’Art déco est pour moi comme un logiciel, articulé très souvent autour de l’octogone, dans lequel on met ce qu’on veut selon sa nationalité. Les Américains y ont placé la tête d’un chef Sioux et les Japonais une carpe. Il reste à la fois un grand style, et peut-être le dernier, qui a été prolongé jusqu’à la Seconde Guerre mondiale par le streamline (style paquebot) aux États-Unis, à Miami notamment. C’est le refus du dogme « ornement égale crime » prôné par Le Corbusier. 

Est-ce un style qui peut être ressuscité sans se transformer en pastiche ?
Il y a énormément d’architectes actuels qui imitent l’Art déco, telles les maisons à la Mallet-Stevens construites notamment par Maurice Culot. Quand l’esprit, les matériaux et la qualité sont réunis, le néo-Art Déco est beaucoup plus valable que le néo-haussmannien qui n’est que du façadisme • 

La chute d’un tombeur

Emmanuel Macron quitte Downing Street après une réunion sur l’Ukraine, Londres, 8 décembre 2025 © Szymanowicz/ZUMA Press Wire/SIPA

Emmanuel Macron est toujours président mais il n’est plus vraiment au pouvoir. L’heure est déjà au bilan, et il n’est pas glorieux : immigration incontrôlée, déclin économique, progression de l’islamisme, désastre de l’École. Au-delà des erreurs partagées avec ses prédécesseurs et d’une détestation excessive et déplaisante de sa personne, le plus jeune président de la République s’est employé à tout gâcher, ou presque.


Jeune, beau, brillant, enthousiaste : le gars semblait taillé pour l’emploi. Certes, il ne fallait pas être trop regardant sur les paroles. Justement, on ne l’était pas. Sinon, qu’un candidat à la fonction suprême de la République française puisse déclarer qu’il n’y a pas de culture française nous aurait mis la puce à l’oreille. On aimait la musique qui racontait qu’avec ce jeune prodige, nous allions entrer dans le xxie siècle sans douleur et sans sacrifice. Tous les celles-et-ceux du monde allaient se donner la main dans la grande farandole du progrès. Bon, pas les déplorables populistes, mais eux aussi finiraient par être touchés par la grâce macroniste. On allait libérer les énergies, détruire les blocages, réenchanter la politique. La droite et la gauche raisonnables sortiraient de ce bain de jouvence relookées, régénérées et réconciliées.

Nous avons été les complices consentants d’un tour de passe-passe. Macron l’enchanteur ne nous a pas vendu un grand projet, une vision du monde et de la France, il a fait don à la France de sa personne et de sa parole, convaincu que le charme indéniable de la première garantirait le caractère performatif de la seconde. Je parle donc j’agis. La preuve par la réforme des retraites votée après des mois de bazar et suspendue après des semaines de palabres. « Macron a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique », affirme Arthur Chevallier. Ça ne se voit pas à l’œil nu.

Huit ans après son entrée à l’Élysée, la France compte les semaines qui la séparent de 2027 dans l’espoir d’un grand reset. La recomposition annoncée se réduit à un centre ondoyant entre droite et gauche, ce qui n’est pas franchement révolutionnaire. Pour le reste, la facture est salée : 3 millions d’immigrés sont entrés dans le pays sans que l’on fasse quoi que ce soit pour dégripper la machine à fabriquer des Français appelée assimilation ; l’islam radical a prospéré en conséquence ; le déficit commercial a atteint des niveaux inégalés ; la dette, n’insistons pas ; et nous préférons oublier de combien de points nous avons plongé dans les classements PISA.

Le président est abandonné par nombre de ses soutiens. Le patronat l’a lâché. À l’instar de Nicolas Baverez, nombre d’intellectuels, qui avaient vu avec intérêt cette apparente boule d’énergie débouler dans la politique française, se désolent aujourd’hui de la suite de renoncements et de changements de pieds baptisés « en même temps » pour leur donner l’air d’une stratégie.

Arthur Chevallier observe que, dans le face-à-face, Macron retourne ses interlocuteurs. Mais il ne peut pas parler à chaque Français. Et une partie du pays lui voue une haine si profonde qu’elle est prête à gober et propager les bobards les plus abjects ou insensés. Le caractère irrationnel, fanatique et impitoyable de cette détestation incline à prendre sa défense. Emmanuel Macron a commis suffisamment d’erreurs concrètes et montre assez de défauts bien réels pour qu’on n’ait pas à le charger de péchés imaginaires.

Bruno Retailleau déplore que le président « s’adresse aux Français comme à des clientèles successives, au lieu de leur parler comme à un seul peuple ». À l’évidence, certaines clientèles sont plus dignes de l’attention présidentielle que d’autres. La France des clochers et des bistrots n’accuse pas seulement le président de l’abandonner, elle croit qu’il veut la détruire – alors qu’il entend seulement la convertir au Progrès, même si elle doit le payer par l’effacement de ses anciens cadres de vie et de pensée. Comme l’observe Alain Finkielkraut, le droit fondamental de l’homme à la continuité historique n’intéresse guère le président. Les grands discours mémoriels teintés de lyrisme républicain et de patriotisme d’estrade ne font pas oublier que, pour complaire à la nouvelle France et la dissuader de brûler des voitures, il a heurté de mille façons ceux que Mathieu Bock-Côté appelle le « peuple historique » – et en prime tous ceux qui ont choisi de lui appartenir. Certes, il a tenu sa promesse de rebâtir Notre-Dame comme le reconnaît Jonathan Siksou tout en ironisant sur sa prétention à la rebâtir « plus belle », et redécouvert pour l’occasion que la France ne se confondait pas avec la République (d’accord, nous exagérons). Mais quand il réagit au quart de tour à la mort de Nahel et oublie Thomas, Elias et les autres parce que ce sont des faits divers avec lesquels on brainwashe les ploucs, quand il félicite une prétendue féministe parce qu’elle est voilée ou se pose en défenseur de la vérité face à un populo manipulé par le populisme, il insulte les gens ordinaires. C’est la faute à CNews !

En 2017 on savait que Macron était immigrationniste, européiste et multiculturaliste. Et nous l’avons réélu en 2022. À défaut d’endiguer l’immigration ou de combattre le séparatisme islamique, on croyait à sa promesse de libérer l’économie de la bureaucratie et de la surfiscalité qui font fuir nos jeunes. Sans oublier la réindustrialisation, aujourd’hui aussi fantomatique que l’Arlésienne. On peut créditer le chef de l’État d’avoir tenu bon sur l’Ukraine et décidé la hausse des crédits militaires. Reste à savoir comment on va payer tout ça, se dit-on dans les bistrots.

Certes, il n’est pas le seul ni même sans doute le premier responsable de ce désastre fabriqué avec constance pendant quatorze années de socialisme suivies de quinze ans de chiraco-hollandisme durant lesquels l’immobilisme a été érigé en sagesse politique. De plus, le peuple aussi adore le « en même temps ». Nous voulons la puissance et les allocations, la souveraineté et les médicaments à bas prix, la fluidité et la continuité.

Reste un sentiment de gâchis. Macron aurait pu, aurait dû, entraîner le pays vers l’avenir sans piétiner son passé. Marcel Gauchet juge sévèrement que, ce qui lui a manqué pour être un grand président, c’est « la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève ». De fait, on critique abondamment son narcissisme, mais peut-on se croire capable de diriger la France sans un égo en acier trempé ?

Paradoxalement, c’est peut-être Arthur Chevallier, préposé ici à la défense du président, qui donne la clé de son échec. Macron, nous a-t-il répété plusieurs fois, « ne veut appartenir à personne ». D’où sa propension à s’affranchir des bonnes manières, histoire d’épater le bourgeois (qui a voté pour lui). Désolés, mais quand on veut faire président, on accepte d’appartenir au peuple français.