Accueil Édition Abonné La chute d’un tombeur

La chute d’un tombeur

En janvier, "Causeur" consacre un grand dossier aux années Macron


La chute d’un tombeur
Emmanuel Macron quitte Downing Street après une réunion sur l’Ukraine, Londres, 8 décembre 2025 © Szymanowicz/ZUMA Press Wire/SIPA

Emmanuel Macron est toujours président mais il n’est plus vraiment au pouvoir. L’heure est déjà au bilan, et il n’est pas glorieux : immigration incontrôlée, déclin économique, progression de l’islamisme, désastre de l’École. Au-delà des erreurs partagées avec ses prédécesseurs et d’une détestation excessive et déplaisante de sa personne, le plus jeune président de la République s’est employé à tout gâcher, ou presque.


Jeune, beau, brillant, enthousiaste : le gars semblait taillé pour l’emploi. Certes, il ne fallait pas être trop regardant sur les paroles. Justement, on ne l’était pas. Sinon, qu’un candidat à la fonction suprême de la République française puisse déclarer qu’il n’y a pas de culture française nous aurait mis la puce à l’oreille. On aimait la musique qui racontait qu’avec ce jeune prodige, nous allions entrer dans le xxie siècle sans douleur et sans sacrifice. Tous les celles-et-ceux du monde allaient se donner la main dans la grande farandole du progrès. Bon, pas les déplorables populistes, mais eux aussi finiraient par être touchés par la grâce macroniste. On allait libérer les énergies, détruire les blocages, réenchanter la politique. La droite et la gauche raisonnables sortiraient de ce bain de jouvence relookées, régénérées et réconciliées.

Nous avons été les complices consentants d’un tour de passe-passe. Macron l’enchanteur ne nous a pas vendu un grand projet, une vision du monde et de la France, il a fait don à la France de sa personne et de sa parole, convaincu que le charme indéniable de la première garantirait le caractère performatif de la seconde. Je parle donc j’agis. La preuve par la réforme des retraites votée après des mois de bazar et suspendue après des semaines de palabres. « Macron a à cœur de démontrer que sa vision est la plus réfléchie, la plus logique », affirme Arthur Chevallier. Ça ne se voit pas à l’œil nu.

Huit ans après son entrée à l’Élysée, la France compte les semaines qui la séparent de 2027 dans l’espoir d’un grand reset. La recomposition annoncée se réduit à un centre ondoyant entre droite et gauche, ce qui n’est pas franchement révolutionnaire. Pour le reste, la facture est salée : 3 millions d’immigrés sont entrés dans le pays sans que l’on fasse quoi que ce soit pour dégripper la machine à fabriquer des Français appelée assimilation ; l’islam radical a prospéré en conséquence ; le déficit commercial a atteint des niveaux inégalés ; la dette, n’insistons pas ; et nous préférons oublier de combien de points nous avons plongé dans les classements PISA.

Le président est abandonné par nombre de ses soutiens. Le patronat l’a lâché. À l’instar de Nicolas Baverez, nombre d’intellectuels, qui avaient vu avec intérêt cette apparente boule d’énergie débouler dans la politique française, se désolent aujourd’hui de la suite de renoncements et de changements de pieds baptisés « en même temps » pour leur donner l’air d’une stratégie.

Arthur Chevallier observe que, dans le face-à-face, Macron retourne ses interlocuteurs. Mais il ne peut pas parler à chaque Français. Et une partie du pays lui voue une haine si profonde qu’elle est prête à gober et propager les bobards les plus abjects ou insensés. Le caractère irrationnel, fanatique et impitoyable de cette détestation incline à prendre sa défense. Emmanuel Macron a commis suffisamment d’erreurs concrètes et montre assez de défauts bien réels pour qu’on n’ait pas à le charger de péchés imaginaires.

Bruno Retailleau déplore que le président « s’adresse aux Français comme à des clientèles successives, au lieu de leur parler comme à un seul peuple ». À l’évidence, certaines clientèles sont plus dignes de l’attention présidentielle que d’autres. La France des clochers et des bistrots n’accuse pas seulement le président de l’abandonner, elle croit qu’il veut la détruire – alors qu’il entend seulement la convertir au Progrès, même si elle doit le payer par l’effacement de ses anciens cadres de vie et de pensée. Comme l’observe Alain Finkielkraut, le droit fondamental de l’homme à la continuité historique n’intéresse guère le président. Les grands discours mémoriels teintés de lyrisme républicain et de patriotisme d’estrade ne font pas oublier que, pour complaire à la nouvelle France et la dissuader de brûler des voitures, il a heurté de mille façons ceux que Mathieu Bock-Côté appelle le « peuple historique » – et en prime tous ceux qui ont choisi de lui appartenir. Certes, il a tenu sa promesse de rebâtir Notre-Dame comme le reconnaît Jonathan Siksou tout en ironisant sur sa prétention à la rebâtir « plus belle », et redécouvert pour l’occasion que la France ne se confondait pas avec la République (d’accord, nous exagérons). Mais quand il réagit au quart de tour à la mort de Nahel et oublie Thomas, Elias et les autres parce que ce sont des faits divers avec lesquels on brainwashe les ploucs, quand il félicite une prétendue féministe parce qu’elle est voilée ou se pose en défenseur de la vérité face à un populo manipulé par le populisme, il insulte les gens ordinaires. C’est la faute à CNews !

En 2017 on savait que Macron était immigrationniste, européiste et multiculturaliste. Et nous l’avons réélu en 2022. À défaut d’endiguer l’immigration ou de combattre le séparatisme islamique, on croyait à sa promesse de libérer l’économie de la bureaucratie et de la surfiscalité qui font fuir nos jeunes. Sans oublier la réindustrialisation, aujourd’hui aussi fantomatique que l’Arlésienne. On peut créditer le chef de l’État d’avoir tenu bon sur l’Ukraine et décidé la hausse des crédits militaires. Reste à savoir comment on va payer tout ça, se dit-on dans les bistrots.

Certes, il n’est pas le seul ni même sans doute le premier responsable de ce désastre fabriqué avec constance pendant quatorze années de socialisme suivies de quinze ans de chiraco-hollandisme durant lesquels l’immobilisme a été érigé en sagesse politique. De plus, le peuple aussi adore le « en même temps ». Nous voulons la puissance et les allocations, la souveraineté et les médicaments à bas prix, la fluidité et la continuité.

Reste un sentiment de gâchis. Macron aurait pu, aurait dû, entraîner le pays vers l’avenir sans piétiner son passé. Marcel Gauchet juge sévèrement que, ce qui lui a manqué pour être un grand président, c’est « la connaissance et l’amour de son pays, au lieu de la préférence pour sa petite personne et son minable bagage de bon élève ». De fait, on critique abondamment son narcissisme, mais peut-on se croire capable de diriger la France sans un égo en acier trempé ?

Paradoxalement, c’est peut-être Arthur Chevallier, préposé ici à la défense du président, qui donne la clé de son échec. Macron, nous a-t-il répété plusieurs fois, « ne veut appartenir à personne ». D’où sa propension à s’affranchir des bonnes manières, histoire d’épater le bourgeois (qui a voté pour lui). Désolés, mais quand on veut faire président, on accepte d’appartenir au peuple français.

Janvier 2026 – #141

Article extrait du Magazine Causeur




Article précédent Initials G.C.
Article suivant L’Art déco, une révolution française
Elisabeth Lévy est directrice de la rédaction de Causeur. Jean-Baptiste Roques est directeur adjoint de la rédaction.

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération