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Le pape Léon XIV veut «désarmer» l’intelligence artificielle: réarmons plutôt l’intelligence humaine

Le pape alerte sur les menaces liées à l’intelligence artificielle, sans pour autant appeler à un moratoire. Dans les pays développés, certains économistes redoutent que l’IA générative ne fasse aux emplois qualifiés ce que la mondialisation a fait à de nombreux emplois industriels. Et dans le monde feutré et inquiétant de la tech, nul ne sait plus vraiment si quelqu’un serait toujours en mesure d’appuyer sur le bouton « Arrêt »… Réflexion


Dans son encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV, installé sur le trône de Saint-Pierre depuis plus d’un an, met en garde contre l’intelligence artificielle qu’il invite à « désarmer », sans quoi notre société sombrerait dans une déshumanisation accrue marquée par l’émergence de nouvelles formes d’esclavage. Le Saint-Père est évidemment dans son rôle et dans la continuité historique d’une institution freinant, parfois à raison, parfois à tort, toute forme de progrès. Pourtant, à moins d’un improbable coup d’arrêt planétaire, dont on ignore d’ailleurs par qui il serait décidé ou imposé, et sûrement pas du fait d’une Eglise au pouvoir déclinant, il faudra composer avec l’omniprésence de l’IA. 

La question qui va hanter notre époque

Bien sûr, il ne fait plus guère de doute que celle-ci transformera l’homme dans ce qui le façonne et le caractérise : son génie autant que sa démesure, sa capacité de mémorisation, sa représentation du monde, ses rapports de domination, ses activités parfois routinières jusqu’au travail qui lui assure les conditions financières de sa survie. Ce défi aux confins de la philosophie et de la vie pratique devrait hanter chacun d’entre nous, peut-être pas autant que la question de la mort ou du temps qui passe, mais nous impose d’être à la hauteur des enjeux, individuellement et collectivement, afin au mieux de façonner la révolution à l’œuvre ou au pire nous adapter afin au moins de ne pas trop perdre la partie.

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Individuellement, si l’homme se refuse d’être une meilleure version de lui-même, il sombrera dans l’assistanat, c’est-à-dire dépendant d’une soumission nouvelle, en plus d’être déjà perfusé d’aides en tous genres. Collectivement, une généralisation de ce scénario risquerait fortement d’accélérer la décadence qui prendrait pour traits une société de zombies toujours moins capables d’écrire, de compter, de se projeter, simplement d’exercer une activité professionnelle. Dans cet espace, la barbarie, aiguillonnée par l’ignorance, finirait par triompher et ce serait la victoire finale du « tous contre tous », la guerre généralisée, l’apocalypse et l’avènement possible du « technofascisme ». Et la fin de l’homme dans ce qu’il a de plus précieux : son humanité.

On ne me remplacera pas en premier !

Heureusement, à rebours de cette option, il reste à l’homme l’option d’accompagner l’évolution en s’appropriant les avantages que permet la machine ou, combat peut-être vain, être meilleur qu’elle en se reconnectant avec ce qui fait son essence. En d’autres termes, il devra donc renouer avec son génie et sa grandeur, sans quoi une intelligence artificielle sans garde-fou le remplacera, tant dans le milieu professionnel – pensons entre autres au journalisme, aux services à la clientèle et même à la médecine -, que dans la sphère privée – où, déjà, des applications permettent d’être en couple avec des partenaires virtuels.

A chacun donc, à l’heure où la décivilisation gagne du terrain, de se responsabiliser après des années de laissez-faire, de s’approprier des vertus supérieures, de maîtriser les événements de sa vie, mais aussi d’acquérir une capacité d’analyse des enjeux, une éloquence qui ne saurait faire fi d’une réappropriation du langage, une liberté de pensée non soumise aux tentaculaires algorithmiques et une culture générale solide permettant de briller en société – qu’on se rassure, ce n’est pas à court terme que des puces omniscientes seront implantées dans nos cerveaux. Et si ce défi ne parle pas, que chacun au moins, dans une logique très égoïste cette fois-ci, comprenne qu’il est dans son intérêt de se mettre dans la position de ne pas être le premier à être remplacé par l’IA.

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Pour relever le défi, nous devrons donc revaloriser, dès le plus jeune âge, les savoirs, les émotions et les attitudes qu’aucune intelligence artificielle ne pourrait totalement acquérir. Bien que l’actualité ne pousse pas à l’optimisme, il reste bien cette note positive : jamais aucune d’entre elle ne parviendra à remplacer les actes de bravoure ; aucune impression en 3D ne pourra rivaliser avec les cathédrales ; aucune fragrance artificiellement fabriquée ne dégagera d’effluves plus douces  que le parfum des fleurs qui éclosent sur nos chemins de pèlerinage et sentiers de randonnée ; l’intelligence qui résoudra les conflits mondiaux n’est pas encore arrivée et les hommes continueront de façonner le monde, pour le meilleur et pour le pire.

Contrairement à ce que sous-entend Léon XIV dans son encyclique, la déshumanisation et ses conséquences, dont la guerre, ne viendront pas de l’intelligence artificielle, qui ne fera que renforcer des tendances à l’œuvre, mais d’avoir fait croire à l’homme que sa propre intelligence était devenue superflue.  Et si tout ceci semble fort logique et banal, mais écrit sans l’aide d’une IA, concluons que la montée en puissance d’une forme intelligence ne devrait définitivement signifier qu’une autre s’éteigne, mais au contraire qu’elles se renforcent. 

Comptez la femme…

Coupe du monde: la compétition n’a pas encore commencé, mais Marie Portolano a déjà chaussé ses crampons et dit une ânerie !


Il parait qu’il n’y a pas assez de femmes parmi les journalistes qui couvriront la Coupe du monde. C’est le sport préféré des féministes : compter les femmes – dans les conseils d’administration du CAC 40, les municipalités, les équipes de tournage de cinéma et les abonnés au gaz. Je ne sais pas si ça les aide à s’endormir mais le résultat est toujours le même: il n’y en a pas assez.

Bête comme ses pieds

Avant le début du Mondial de football, la journaliste Marie Portolano pousse une gueulante dans une tribune intitulée « Il faut nous dire si on dérange[1] ». Co-auteur du documentaire Je ne suis pas une salope je suis journaliste, officiant désormais aux Maternelles sur France 5, elle nous prévient : on va en bouffer. « Pendant un mois, le foot sera partout, tout le temps ». Chouette ! Mais, la fête sera gâchée parce que sur 150 journalistes français dépêchés aux Etats-Unis et au Mexique pour nous faire vivre ce grand moment de fraternité, il y a seulement dix femmes (6%). Depuis des années, Marie Portolano et d’autres tempêtent, accusent, publient livres et articles. Et pourtant les journalistes sportives sont toujours invisibilisées, c’est trop injuste.

J’ironise, mais 6 % de femmes ce n’est effectivement pas beaucoup. La société bouge à son rythme. Les femmes ont investi le journalisme sportif depuis une quinzaine d’années. Faites leur confiance, Messieurs, dans une génération voire moins, elles seront majoritaires… Regardez la féminisation du reste de l’ensemble de la profession.

En attendant, une seule question devrait compter : des consœurs sont-elles privées de Coupe du monde parce qu’elles sont des femmes ? Marie Portolano le suggère mais ne fournit malheureusement aucun témoignage.

On discute sur le sexe des anges…

Surtout, je me fiche complètement du sexe des journalistes qui commenteront le foot. Le public serait-il mieux informé s’il y avait 50 % de femmes ? Si toutes les activités humaines doivent être paritaires, Mme Portolano devrait réclamer la parité sur les chantiers de BTP, dans les mines, ou sur les navires de guerre. Et déplorer aussi le fait que l’audiovisuel public soit actuellement dirigé exclusivement par des femmes. Pas très paritaire, tout ça…

Derrière ces ratiocinations statistiques, il y a un récit mensonger d’un monde éternellement patriarcal. En réalité, les féministes ont gagné depuis un moment : l’égalité est la NORME dans nos sociétés. Certes, elle n’est pas pleinement réalisée. Il y a encore ici et là des femmes dominées. Des hommes aussi, d’ailleurs. Mais je vois autour de moi des amazones, des conquérantes, des guerrières, des battantes, des femmes qui font ce qui leur plait sans exiger d’être traitées comme une espèce protégée. Alors, non, Marie Portolano, ce ne sont pas les femmes journalistes qui me dérangent mais ces humiliantes pleurnicheries.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/10-femmes-sur-150-journalistes-au-mondial-de-football-il-faut-nous-dire-si-on-derange-par-marie-portolano-20260608_VKKVC4DWVNGCRGH3YWUEJDDOI4

Écriture inclusive LV2

Alors que la mairie de Clermont-Ferrand renonce à employer l’écriture inclusive dans ses textes officiels, sous prétexte qu’elle serait « un frein à la lecture », l’expérimentation continue outre-Manche. Désormais, les élèves britanniques sont libres d’utiliser un vocabulaire « non-binaire » pour leurs examens de langue française…


Depuis le 4 mai, les élèves britanniques de terminale planchent sur les épreuves finales du GCSE, l’équivalent du baccalauréat outre-Manche. Parmi eux, environ 130 000 lycéens, soit 20 % de la classe d’âge, présentent le français comme langue étrangère. Signe des temps radieusement inclusifs que nous vivons, l’organisme qui établit les standards académiques de l’enseignement secondaire au Royaume-Uni, l’institut Pearson Edexcel, autorise pour la première fois cette année l’emploi dans les copies et lors des oraux du « vocabulaire relatif aux termes “trans” et “non-binaire” ». Concrètement, les candidats ne seront pas sanctionnés s’ils utilisent des «  néo-pronoms hybrides  » tels que «  iel  », «  yel  » ou «  ielle  ». Cependant, la consigne ne précise pas s’il convient d’écrire «  iel est joli·e  », «  yel est joli’e  » ou « ielle est joli-e »

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Pour rappel, le jargon LGBTQIA – superbe illustration de ce que Milan Kundera appelle le « kitsch politique » pour désigner « l’embellissement du mensonge  » – n’est pas recommandé par les instances de contrôle de la langue de Molière que sont l’Académie française ou l’Office québécois de la langue française, et n’est pas davantage consigné dans les dictionnaires de référence comme le Larousse ou le non moins excellent Usito de l’université de Sherbrooke au Québec. Si « iel » figure bien en revanche, depuis 2023, dans l’édition papier du Petit Robert, il y est renseigné comme « rare », car les auteurs en ont constaté l’existence « seulement dans des textes militants et pas dans la langue courante ». En d’autres termes, l’école britannique prend un temps d’avance idéologique sur la nôtre en envisageant d’enseigner le français «  non pas comme il est, mais comme on voudrait qu’il soit », pour reprendre la fameuse expression de Delphine Ernotte-Cunci au sujet de la diversité à la télévision publique. Maigre consolation toutefois, il sera indiqué dans les manuels d’outre Manche que les « formes non genrées sont conçues pour offrir une plus grande liberté d’expression, et non pour imposer une terminologie à autrui  ». Ouf, ils n’ont pas complètement enterré John Stuart Mill !

Affaire Donald Pols: peut-on être écologiste et ségrégationniste?

L’ascension de Donald Pols, figure majeure de l’écologie néerlandaise, a connu un spectaculaire coup d’arrêt après seulement une journée dans une entreprise de sidérurgie. En cause: la révélation de son passé au sein d’un mouvement étudiant afrikaner opposé à la fin de l’apartheid… Une affaire baroque qui relance, aux Pays-Bas, le débat sur le poids du passé et la possibilité d’une rédemption en politique.


Ancien visage de la lutte climatique aux Pays-Bas, Donald Pols a vu dans son arrivée chez Tata Steel l’occasion de peser de l’intérieur sur la transition industrielle. Mais en l’espace de vingt-quatre heures, sa nomination s’est transformée en crise majeure aux retentissements inattendus.

Donald Pols: de héros du climat à dirigeant évincé en vingt-quatre heures

La carrière de Donald Pols semblait illustrer l’une des trajectoires les plus emblématiques du militantisme environnemental européen contemporain. Ancien directeur de Milieudefensie, la branche néerlandaise des Amis de la Terre, figure de proue des batailles judiciaires contre Shell et défenseur acharné de la justice climatique, il venait d’être recruté par Tata Steel Nederland comme directeur du développement durable et de la communication. Une nomination déjà controversée en raison du profil de l’entreprise, régulièrement accusée d’être l’un des principaux pollueurs des Pays-Bas. Mais personne n’imaginait alors que son mandat ne durerait qu’une seule journée.

Le 2 juin 2026, Tata Steel a brutalement annoncé la rupture de son contrat. Dans un communiqué laconique, le groupe expliquait que des « informations supplémentaires concernant son passé » avaient été portées à sa connaissance et qu’elles n’avaient pas été communiquées auparavant à l’entreprise. L’origine de cette décision ? Son passé de membre du Front des étudiants afrikaners (ASF), un mouvement étudiant de droite sud-africain actif à l’Université de Pretoria à la fin de l’ère de l’apartheid.

Un passé ressurgi des années d’apartheid

Fondé en 1983 à l’Université de Pretoria, le Front des étudiants afrikaners entendait être le porte-voix d’une jeunesse afrikaner hostile aux réformes engagées par le gouvernement sud-africain sur fond de pressions internationales en faveur de la fin de la ségrégation raciale. Proche idéologiquement du Parti conservateur sud-africain et du Parti national reconstitué, l’ASF a longtemps et ouvertement défendu le maintien d’institutions réservées aux Blancs, l’autodétermination des Afrikaners et l’existence d’une « démocratie blanche », reprenant à son compte une symbolique rappelant celle du nazisme. L’organisation s’opposait notamment à l’assouplissement des lois interdisant les mariages mixtes et les relations interraciales. Son discours reposait sur la préservation de l’identité nationale afrikaner et la défense d’un ordre politique fondé sur la séparation ethnique.

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Le mouvement va notamment s’illustrer lors de la visite de Nelson Mandela, leader de l’African National Congress (ANC), longtemps emprisonné, à l’Université de Pretoria en avril 1991. Des centaines d’étudiants, encouragés par l’ASF, avaient perturbé l’événement, pris d’assaut la scène et brûlé un drapeau de l’ANC. Le tout filmé par les caméras du monde entier. À cette époque, Donald Pols occupait des responsabilités au sein de l’organisation. « C’est notre pays, et nous ne permettrons pas qu’il nous soit arraché de manière aussi dictatoriale », avait affirmé alors aux médias de l’époque un jeune Donald Pols qui réclamait également la mise en place d’un volkstaat. « La seule façon d’éviter un bain de sang est d’octroyer aux Afrikaners leur propre patrie », affirma-t-il. Selon des archives de presse citées par le quotidien néerlandais NRC, il avait également déclaré que les organisateurs avaient été avertis que l’invitation de Mandela provoquerait une réaction incontrôlable. Des propos qui réapparaissent aujourd’hui dans un contexte radicalement différent.

De l’extrême droite au combat environnemental

L’histoire de Donald Pols est toutefois celle d’une transformation politique spectaculaire. Né à Pretoria en 1972, il quitte l’Afrique du Sud à l’âge de 21 ans pour s’installer aux Pays-Bas. Il poursuit des études à l’Université de Maastricht, où il obtient un diplôme centré sur la mondialisation et le changement sociétal. Durant cette période, il s’éloigne progressivement de ses engagements de jeunesse. Il fréquente les milieux alternatifs néerlandais, participe au Mouvement des squatters et s’oriente vers les questions environnementales.

Au début de sa carrière, il travaille pour le Parti socialiste néerlandais avant de rejoindre le Fonds mondial pour la nature (WWF), où il se spécialise dans les politiques climatiques et industrielles. Sa notoriété explose véritablement lorsqu’il prend la direction de Milieudefensie en 2015. Sous son impulsion, l’organisation devient l’une des ONG environnementales les plus influentes d’Europe. Elle mène plusieurs campagnes majeures contre les grandes entreprises énergétiques et multiplie les recours judiciaires fondés sur les engagements climatiques internationaux. La plus retentissante reste celle de 2021 où Milieudefensie remporte une victoire historique (notre photo) lorsque la justice néerlandaise ordonne au géant pétrolier Shell de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 45 % d’ici 2030. Cette décision fait alors le tour du monde. Jamais auparavant une multinationale n’avait été condamnée de cette manière sur le terrain climatique. La même année, l’organisation obtient également gain de cause dans une affaire concernant des agriculteurs nigérians victimes de déversements pétroliers.

Ces succès font de M. Pols l’un des visages les plus médiatiques du militantisme climatique européen. En 2020, il figure même parmi les personnalités les plus influentes des Pays-Bas dans le classement annuel du journal de Volkskrant. Lorsque la cour d’appel annule finalement le jugement contre Shell en 2025, Pols dénonce une occasion manquée mais promet de poursuivre le combat, affirmant que « la lutte contre le changement climatique dangereux est un marathon, pas un sprint ».

Pourquoi rejoindre Tata Steel?

C’est précisément cette décision qui avait déjà surpris une partie du monde écologiste. Tata Steel Nederland, entreprise indienne spécialisée dans la sidérurgie, exploite à IJmuiden l’une des plus importantes aciéries d’Europe. L’entreprise est régulièrement critiquée pour ses émissions polluantes et fait l’objet de procédures judiciaires régulières. Des habitants de la région réclament actuellement près d’un milliard d’euros de dommages et intérêts, estimant que les activités industrielles du site ont affecté leur santé et déprécié leurs biens immobiliers. Pour de nombreux militants, voir l’ancien directeur de Milieudefensie rejoindre une entreprise aussi controversée ressemblait à une forme de passage de l’autre côté de la barrière.

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La direction de l’ONG n’avait d’ailleurs pas caché son incompréhension. Son président, Marty Smits, a publiquement regretté le choix de celui qui incarnait depuis plus d’une décennie le combat contre les grands pollueurs industriels. Pour ses détracteurs, cette reconversion relevait du « pantouflage écologique ». Pour ses partisans, elle pouvait représenter une tentative d’influencer la transition industrielle depuis l’intérieur. Face au scandale, tout le conseil de direction de Milieudefensie a également démissionné. Il semblerait que ses membres auraient été mis au courant des activités de Donald Pols dès sa candidature au sein du groupe.

Une affaire révélatrice des contradictions de notre époque

Le débat n’aura finalement duré que quelques semaines. Face aux révélations, Donald Pols a reconnu son passé sans chercher à le minimiser. Interrogé par NRC, il a qualifié ses anciennes convictions de « très mauvaises opinions » et de « comportement répréhensible ». « Il n’y a rien à justifier. J’en assume la responsabilité. Mais je ne suis plus du tout la même personne », a-t-il déclaré. Cette défense repose sur l’idée d’une évolution personnelle profonde, illustrée par plusieurs décennies d’engagement en faveur de causes progressistes, environnementales et sociales. Pour certains observateurs, cette trajectoire démontre précisément la capacité d’un individu à changer radicalement de convictions. Pour d’autres, la question centrale n’est pas tant celle du pardon que celle de la transparence: pourquoi ce passé n’a-t-il pas été pleinement porté à la connaissance de Tata Steel avant sa nomination ? C’est ce point qui semble avoir précipité la rupture du contrat.

Au-delà du cas personnel de Donald Pols, l’affaire révèle les tensions croissantes entre mémoire, responsabilité individuelle et culture de la transparence. Elle met également en lumière les paradoxes d’un monde où les frontières idéologiques sont parfois moins étanches qu’on ne l’imagine. Un ancien militant étudiant afrikaner favorable à l’autodétermination blanche devient l’un des principaux visages européens de la justice climatique avant d’être recruté par l’une des entreprises industrielles les plus contestées des Pays-Bas.

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L’histoire aurait pu être celle d’une rédemption politique ou d’une reconversion stratégique au service de la transition écologique. Elle s’est finalement transformée en un feuilleton où chacun semble avoir été pris de court : Tata Steel découvre le passé de son nouveau dirigeant après l’avoir recruté, Milieudefensie ne comprend toujours pas pourquoi son ancien patron est parti chez un grand pollueur, et Donald Pols voit trente années de carrière environnementale soudain rattrapées par quelques années de jeunesse. Au fond, cette affaire laisse une impression singulière : dans un monde où les entreprises promettent de devenir vertes, où les militants rejoignent les industriels pour les transformer de l’intérieur, et où chaque passé finit par ressurgir sur Internet, la seule chose qui semble encore véritablement durable est la mémoire des archives.

Le climat à 1 000 euros la tonne: science ou pifométrie?

Selon l’économiste enseignant à Stanford Adrien Bilal, Prix du meilleur jeune économiste 2026, le réchauffement climatique va coûter 50 % du PIB mondial d’ici à 2100. Mais ses résultats sont tout à fait contestables, car il ignore les effets de compensation possibles ici et là, loin d’être négligeables.


Fin mars, Adrien Bilal reçoit le prix du meilleur jeune économiste 2026. Quelques semaines plus tôt, en février, il publie avec Diego Känzig, dans The Quarterly Journal of Economics, une étude à la conclusion détonante : chaque tonne de CO₂ émise coûterait 1 000 € à l’économie (chaque année, un français en émet en moyenne 9 tonnes) ; à ce compte le réchauffement pourrait faire chuter le PIB mondial en 2100 de près de 50 % par rapport à ce qu’il aurait été autrement, au point que les auteurs écrivent que ses effets « sont comparables à ceux de la Grande Dépression de 1929, qui durerait éternellement ». Le résultat fait peur. Mais la méthode utilisée est discutable. Elle consiste à estimer, à partir de faibles variations annuelles de température, leur effet sur la croissance, puis à extrapoler sur de longues périodes. On y repère trois étrangetés.

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Première étrangeté : le réchauffement ne produit que des perdants. En cause : un choix méthodologique qui, en ramenant le climat à une moyenne globale, efface les possibles effets de compensation locale. Ainsi, les pertes enregistrées dans certaines régions ne peuvent plus être contrebalancées par les gains observés ailleurs. Seconde étrangeté : les capacités d’adaptation sont minimisées (nouvelles variétés agricoles, climatisation, relocalisation des activités, etc.). Certes, les auteurs tiennent compte d’une possible innovation, mais seulement telle qu’elle s’est manifestée dans le passé. Ils supposent ainsi qu’elle restera du même ordre face à une évolution pourtant inédite. Troisième étrangeté : présentée comme une remise en cause des énergies fossiles, l’étude repose sur un scénario où les émissions de CO₂ se poursuivent, sans empêcher l’économie de croître et où donc le réchauffement ne fait qu’en freiner le rythme ; ce qui contredit l’analogie avec la Grande Dépression.

Au total, la sophistication du modèle masque mal la fragilité de ses fondements. À partir d’effets marginaux, il évoque une catastrophe globale, au prix d’un monde sans gagnants, sans véritable adaptation, mais où la croissance continue, sans que ne soit jamais effectué la moindre comparaison avec un monde sans énergies fossiles. Sa précision est donc illusoire face à un réchauffement climatique qui se prête décidément mal à ce type de modélisation.

La révolution antispéciste

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La Fabrique de fantômes: comment Fernando Pessoa a démultiplié la littérature

Grâce à la biographie monumentale de Richard Zenith, on peut enfin tenter d’appréhender un peu mieux la galaxie Fernando Pessoa: ce Portugais qui donna vie à plus de 70 écrivains hétéronymes s’interpellant à travers leurs œuvres.


Fernando Pessoa n’était pas un homme, c’était une légion de fantômes embusqués dans une malle de vingt-cinq mille feuillets. Dans une biographie monumentale qui scalpe le mythe du poète bureaucrate, Richard Zenith autopsie ce grand hold-up ontologique où le « Moi » éclate façon puzzle. Une plongée brute et vertigineuse dans l’usine à spectres d’un génie qui a hacké la littérature moderne.

Un continent littéraire

La malle de Pessoa n’est pas le coffre aux trésors d’un esthète en gants blancs. C’est un Pompéi de papier. Lorsque Fernando Pessoa meurt à Lisbonne en 1935, il laisse derrière lui près de vingt-cinq mille feuillets : poèmes, essais, lettres, projets inachevés, notes éparses, fragments griffonnés sur tout ce qui lui tombait sous la main. Avec Pessoa : L’Œuvre-vie, monumentale biographie publiée au Seuil dans la traduction de Nicolas Richard, Richard Zenith entreprend de parcourir ce territoire vertigineux. Il ne raconte pas seulement une existence. Il explore un continent littéraire.

On a tant commenté le « Je est un autre » de Rimbaud que la formule semble aujourd’hui presque inoffensive. Chez Pessoa, elle prend une dimension radicale. L’écrivain portugais ne se contente pas de changer de masque. Il invente des auteurs complets, dotés d’une biographie, d’un tempérament, d’une vision du monde et d’un style propre. Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Bernardo Soares : chacun possède sa voix, ses obsessions, ses contradictions. Certains dialoguent entre eux, se critiquent, se répondent à distance. Pessoa ne construit pas une œuvre. Il construit une population.

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L’un des grands mérites de Zenith est de ne jamais réduire cette prolifération à un simple symptôme psychologique. Il montre au contraire comment ces figures constituent le cœur même du projet littéraire. À côté des hétéronymes devenus célèbres, il ressuscite aussi des personnages presque oubliés. Maria José, jeune femme bossue et malade qui rédige une bouleversante lettre d’amour à un serrurier qu’elle n’osera jamais approcher. Le Baron de Teive, aristocrate lucide qui détruit ses manuscrits avant de se donner la mort. Tous semblent réclamer le droit d’exister. Pessoa apparaît alors moins comme un auteur que comme une fabrique de fantômes.

Dispersion

Cette logique atteint son point extrême avec Le Livre de l’intranquillité, œuvre centrale qui n’est peut-être même pas un livre. Zenith le rappelle avec une formule décisive : « Ce que l’auteur a produit est par essence un non-livre : une quantité importante mais incertaine de textes à part, non datés, laissés sans ordre précis, si bien que chaque publication […] est nécessairement infidèle à l' »original » inexistant. » Tout est là. Le Livre de l’intranquillité n’est pas un puzzle dont on aurait perdu quelques pièces. C’est un puzzle dont les pièces appartiennent à des boîtes différentes. Chaque édition est une reconstruction. Chaque éditeur doit imposer un ordre à ce qui lui résiste. Il n’existe pas de version définitive à retrouver. Seulement des tentatives successives pour approcher une œuvre qui refuse de se fixer.

Cette impossibilité de coïncider avec soi-même traverse toute la vie de Pessoa. Le jour, il rédige des correspondances commerciales pour des entreprises lisboètes. Le soir, il se disperse dans ses créatures. Bernardo Soares, son célèbre « semi-hétéronyme », formule peut-être le mieux cette étrangeté : « Je suis passé parmi eux en étranger, mais nul d’entre eux n’a vu que je l’étais. J’ai vécu parmi eux en espion, mais personne — pas même moi — n’a soupçonné que je l’étais. Tous me prenaient pour un des leurs : nul ne savait qu’il y avait eu échange à ma naissance. »

Ce n’est pas la plainte d’un artiste incompris. C’est le constat plus inquiétant d’un homme qui ne se sent jamais totalement identique à lui-même. Pessoa n’avance pas masqué. Il découvre peu à peu qu’il n’y a peut-être personne derrière le masque. Cette intuition apparaît très tôt. À dix-neuf ans, il écrit déjà : « Une chose, à elle seule, fait naître dix mille pensées, et de ces dix mille pensées naissent dix mille interassociations, que je n’ai pas la moindre envie d’éliminer ou d’interrompre, ou de réunir en une pensée centrale unique… »

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Là où la tradition littéraire cherche souvent l’unité, Pessoa accepte la dispersion. Il refuse la synthèse. Chaque pensée ouvre une bifurcation. Chaque possibilité appelle une autre possibilité. Son œuvre entière procède de ce refus de choisir. Non par incapacité, mais parce qu’il perçoit toute réduction comme une perte.

Zenith évite heureusement le piège des lectures psychologisantes qui ont longtemps dominé les études pessoennes. Il ne cherche ni à diagnostiquer ni à expliquer définitivement son sujet. Il raconte un homme dont la vie et l’œuvre deviennent progressivement indissociables. Un homme qui transforme son instabilité intérieure en méthode de création.

Au terme de ces mille pages, une évidence s’impose. Pessoa n’a pas seulement inventé des hétéronymes. Il a pressenti une condition devenue familière : celle d’individus traversés par des voix contradictoires, incapables de se réduire à une identité unique. Bien avant l’époque des profils multiples et des existences fragmentées, il avait compris que le moi était peut-être une fiction parmi d’autres. C’est ce qui rend son œuvre si moderne. Et c’est ce que la biographie magistrale de Richard Zenith parvient à montrer sans jamais dissiper complètement son mystère.

1280 pages

Pessoa: L'oeuvre-vie

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Fast fashion: quand la France veut réglementer plus vite et plus fort que l’Europe

Sous couvert d’objectifs environnementaux, la croisade réglementaire contre la fast fashion renseigne surtout sur la tentation française de surtransposer et de moraliser toujours plus la consommation. Au point d’en agacer Bruxelles – ce qui n’est pas peu dire.


Officiellement, le projet de loi anti fast fashion entend répondre à des préoccupations environnementales bien légitimes. Pourtant, à mesure que les discussions parlementaires avancent, il apparait que le gouvernement poursuit avant tout la volonté d’attaquer certaines entreprises sur le terrain de la morale, quitte à fragiliser les principes fondamentaux de liberté du commerce et de concurrence loyale. L’évolution du vocabulaire utilisé est, à ce titre, révélatrice.

D’abord centrée sur la « fast fashion », la proposition de loi s’est progressivement déplacée vers l’« ultra fast fashion », puis vers la « mode ultra express », en bon français. Un glissement sémantique qui traduit la difficulté du législateur à définir précisément ce qu’il cherche à réguler.

Problèmes de définitions, réserves de la DGE

Juridiquement, en effet, la catégorie « ultra fast fashion », et le texte n’en propose aucune définition stable et objective. Il s’appuie surtout sur des notions mouvantes comme le renouvellement très rapide des collections, le volume de références mises en ligne ou encore l’intensité commerciale des plateformes numériques, dont certaines n’hésiteraient pas à se rendre coupables d’ « incitation à la surconsommation » – à partir de quels seuils, sur la base quels critères, peut-on considérer qu’une stratégie publicitaire, qui a par définition pour objectif d’inciter à consommer, constitue une incitation à surconsommer ? Le texte ne le précise pas.

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Un flou qui commence à inquiéter jusque dans l’appareil d’État lui-même. La volonté de l’exécutif de resserrer fortement le périmètre du texte afin de cibler exclusivement les acteurs de « l’ultra fast fashion » aurait ainsi attiré l’attention de la Direction générale des Entreprises (DGE), émanation de Bercy, qui aurait exprimé de fortes réserves sur certains critères envisagés dans le cadre des futurs malus écologiques, en particulier ceux liés aux volumes de mise sur le marché ou à la part des ventes réalisées en ligne. Même Bruxelles, pourtant peu réputée pour son hostilité à la régulation, a récemment fait part de ses doutes quant à la compatibilité de certains mécanismes envisagés avec les principes du marché intérieur et de liberté de circulation des biens.

Là où Bruxelles cherche généralement à harmoniser le marché intérieur, Paris ajoute ainsi une couche supplémentaire de contraintes, de normes et d’interdictions. Le problème n’est évidemment pas d’interdire certains abus ou de lutter contre des pratiques réellement trompeuses. Une régulation économique peut parfaitement se justifier lorsqu’elle repose sur des critères clairs, objectifs et applicables à tous les acteurs de manière identique. Ça ne semble pas être le cas avec ce texte.

Surtransposition des normes et infantilisation des consommateurs

Derrière cette loi affleure cette fâcheuse manie française de considérer que l’État doit non seulement réguler les marchés, mais aussi orienter les comportements individuels. Il ne s’agit plus simplement ici d’un simple combat écologique, mais bien d’une infantilisation du consommateur, qui ne serait pas capable de choisir de façon éclairée ce qu’il achète. Un autre exemple de ce zèle législatif très français est celui de l’agriculture, la France surtransposant régulièrement les règles européennes, plaçant les producteurs sous des contraintes environnementales et administratives invivables qui les rendent moins compétitifs et les appauvrissent.

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Dans un pays où des millions de Français arbitrent déjà chaque mois entre alimentation, carburant et dépenses contraintes, cette obsession réglementaire interroge tout notre modèle social et économique. De fait, les vêtements à bas prix répondent aussi à une demande sociale. Beaucoup de ménages modestes n’achètent pas des produits « fast fashion » par plaisir, mais parce qu’ils n’ont pas les moyens de consommer autrement. Comme souvent, les catégories les plus aisées continueront à consommer des produits plus chers et présentés comme « durables », alors qu’ils ne le sont souvent guère plus, tandis que les classes moyennes et populaires verront disparaître certaines des rares offres réellement accessibles.

A force de vouloir sur-encadrer les comportements de consommation, les modèles économiques, la publicité, les usages numériques et jusqu’aux arbitrages budgétaires des ménages, le risque est ainsi de faire progressivement de l’économie de marché un espace administré où la liberté du consommateur passe après les objectifs moraux et politiques du moment. Et, en l’espèce, de créer une inégalité juridique entre acteurs économiques pourtant comparables.

Un quatuor belliqueux

Avec la Chine, qui finance leur économie de guerre, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord espèrent renverser l’ordre du monde aujourd’hui sous hégémonie occidentale. Mais cette alliance est fragile car chacun suit ses propres objectifs. Le jeu dangereux des Crink pourrait conduire à une conflagration mondiale.


« Crink ». Cet acronyme pour « China, Russia, Iran, North Korea » est employé depuis 2023 par certains géopolitologues pour désigner un rapprochement entre ces quatre pays. Ils partagent une opposition à l’ordre international tel qu’il a été établi par les États-Unis et l’Occident. Il ne s’agit pas d’une alliance formelle comme l’OTAN. Il n’y a pas de traité fondateur, pas de commandement central, pas de sommets réguliers réunissant tous les chefs de ces États. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord, qui ont adopté une posture franchement hostile aux pays de l’Ouest, sont engagés dans des conflits : la Russie et la Corée du Nord en Ukraine, et l’Iran au Moyen-Orient. La Chine, en revanche, reste en marge de ces affrontements militaires, se focalisant plutôt sur une rivalité féroce avec l’Amérique à qui elle dispute la position de superpuissance mondiale. Cette guerre froide sino-américaine se situe sur le terrain de l’économie, de la technologie (surtout l’intelligence artificielle), de l’espionnage et de la course à l’armement. La Chine est la force motrice des Crink, mais elle reste opposée à une formalisation de l’alliance qui l’associerait trop étroitement à des agressions guerrières, car Pékin ne cherche pas à détrôner les États-Unis par la force militaire. Elle veut se proposer au monde comme une source de paix et de stabilité plus fiable que Washington.

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Néanmoins, depuis l’invasion de l’Ukraine, ce quatuor cultive des échanges très poussés en termes de commerce, de technologie, d’armements et de renseignement. Les deux conflits actuels ont renforcé leur coopération et consolidé l’influence de la Chine sur les autres, qu’elle soutient suffisamment pour maintenir une pression constante sur les Occidentaux. De ces quatre pays, trois sont déjà dotés de l’arme nucléaire, et l’Iran cherche à l’acquérir. S’agit-il d’un nouvel « axe du mal », pour reprendre l’expression que George Bush avait utilisée en 2002 pour décrire l’Irak de Saddam Hussein, l’Iran et la Corée du Nord ? Aucun chef d’État occidental n’utiliserait une telle expression pour qualifier les Crink, car la Chine est un partenaire économique incontournable qu’il ne faut pas froisser. Certains commentateurs parlent plutôt d’« Axis of Upheaval » (« axe de chamboulement » – upheaval rime en anglais avec evil), car les Crink déstabilisent l’ordre mondial. Pour l’Occident, ils représentent une menace réelle dont il faut comprendre le fonctionnement afin de la neutraliser.

Infographie : Causeur, d’après CSIS

De bonne guerre

En septembre 2025, lors de la grande parade militaire à Pékin, Xi Jinping paraît sur l’estrade flanqué de Vladimir Poutine et de Kim Jong-un. Certes, le rapprochement entre les trois dirigeants, ainsi que l’Iran, est fondé sur des accords bilatéraux, mais il repose surtout sur des relations personnelles, des échanges opportunistes et une même position anti-occidentale. Ce qui réunit les Crink encore plus que leur statut de régimes autoritaires, c’est un ressentiment tenace envers les règles du droit international qui leur seraient imposées par la superpuissance américaine. En 2007, à Munich, Poutine a dénoncé « un modèle unipolaire » dominé par les États-Unis. En 2025, avant une visite à Moscou pour célébrer le combat des Russes et des Chinois contre les Allemands et les Japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale, Xi Jinping a publié un article soulignant le besoin renouvelé de combattre l’« unilatéralisme », l’« hégémonisme » et la « coercition », une comparaison implicite entre les Américains d’aujourd’hui et les « fascistes » du passé. Accusés de bafouer les droits de l’homme, les Crink ripostent en accusant les Américains d’hypocrisie pour leurs ingérences armées dans différentes régions du monde.

La Russie, l’Iran et la Corée du Nord font l’objet de sanctions occidentales. La Chine, qui domine le commerce mondial, leur permet de les contourner par une action qui traduit un refus de la morale des pays de l’Ouest. De surcroît, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont fourni à l’empire du Milieu l’occasion de transformer ces trois États parias en un front commun censé préfigurer un nouvel ordre international, multipolaire, destiné à s’épanouir sous la supervision bienveillante de Pékin.

C’est entre Poutine et Xi que se sont nouées les relations les plus étroites. Se rencontrant à la veille de l’invasion de l’Ukraine, les deux hommes ont déclaré que leur partenariat serait désormais « sans limite ». Que Xi ait été ou pas informé à l’avance de l’invasion, il ne s’en est pas formalisé. Au contraire, il a aidé Poutine en lui permettant de contourner les embargos occidentaux sur l’exportation de pétrole et l’importation d’armements. La Chine a acheté à bas prix les énergies fossiles russes et vendu à prix élevé des composants à double usage – civil et militaire – permettant à la Russie de fabriquer ses propres armes. Le volume de leur commerce est monté en flèche pour atteindre aujourd’hui le double de ce qu’il était avant l’invasion. Le résultat est que la Russie est totalement dépendante de la Chine sur le plan économique. Xi n’approuve pas nécessairement les buts de guerre de Poutine. Il aurait confié à Trump lors de leur rencontre à Pékin en mai que le dirigeant russe regretterait peut-être son invasion. En attendant, Xi voit en Poutine un allié à exploiter. Après sa propre visite à Pékin en mai, le Russe est parti sans finaliser un projet de gazoduc entre la Chine et la Sibérie, faute d’un accord sur les prix.

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La guerre en Ukraine a également profité à la Corée du Nord, jusque-là État introverti maintenu en vie financièrement par la bienfaisance de Pékin. En 2024, Kim a ouvert son pays vers l’extérieur en envoyant des ouvriers et 15 000 soldats en renfort à la Russie, acquérant par là une expérience directe de la guerre. Il a fourni son allié en armes, munitions et missiles balistiques. Depuis 2023, il a vendu pour 12 milliards d’euros de matériel – 40 % des stocks russes –, ce qui représente presque l’équivalent du PIB annuel de son pays. Les Russes l’aident à développer son arsenal nucléaire qui compte 50 têtes et assez de matière fissile pour 50 autres. La Chine se méfie habituellement de son allié nord-coréen, tenu pour imprévisible, mais en avril, elle a pourtant annoncé un nouveau partenariat. L’Iran a aussi prêté main-forte à Poutine en lui vendant ses drones, accompagnés de formations à leur utilisation et de la technologie de leur fabrication. Ses ventes de matériel aux Russes lui ont apporté des revenus vitaux. L’Iran a prêté à Poutine ses flottes fantômes pour le transport du pétrole russe à l’exportation. Lors de l’opération Epic Fury, la Russie a envoyé à l’Iran des drones de conception iranienne perfectionnés par les Russes grâce à leur expérience du combat, et Poutine a offert de stocker en sécurité l’uranium enrichi des mollahs. La guerre en Iran, en créant une pénurie de pétrole et en augmentant son prix, a permis à la Russie de renflouer son trésor.

Le déni

Si l’Iran a pu frapper avec précision des cibles américaines et autres dans le Golfe, c’est grâce à l’aide russe et surtout chinoise. La Chine lui aurait donné accès à son système de navigation par satellites ultrasophistiqué, BeiDou, pour diriger ses drones et empêcher leur brouillage par l’adversaire. Elle aurait aussi fourni des renseignements sur les positions américaines à travers des entreprises privées, souvent liées à l’armée chinoise, qui exploitent des données publiquement accessibles en utilisant l’IA. En 2024, les Chinois ont vendu à l’Iran un satellite espion déjà lancé en orbite. Désormais, Pékin s’apprêterait à livrer des missiles et des systèmes de défense aérienne dernier cri. En revanche, la Corée du Nord est restée en retrait par rapport à l’Iran, peut-être parce qu’elle espère renouer un dialogue avec Washington, mais elle a menacé Israël de représailles nucléaires en cas d’attaque nucléaire contre l’Iran.

Si les quarante jours d’Epic Fury avaient pour but de neutraliser un des Crink, c’est un échec. L’Iran reste armé et il constitue désormais une menace non seulement pour la région, mais pour le monde entier à travers le blocus du détroit d’Ormuz.

Sous la tutelle chinoise, les Crink semblent donc avoir le vent en poupe. Mais le projet de la Chine, ainsi que sa relation aux autres membres, traduit un équilibre fragile. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord ne sont pas les proxies de Pékin qui ne leur fixe pas d’objectifs et ne les guide pas. Ce sont des puissances moyennes belliqueuses dont la Chine essaie de canaliser l’énergie agressive. Celle-ci, qui ne veut pas se retrouver embarquée dans la guerre, poursuit deux buts. D’abord, en suivant de près ce qui se passe sur les champs de bataille, elle apprend des leçons sur la guerre moderne qui se développe à un rythme effréné. Cela lui permettra de se poser comme une puissance militaire à ne pas défier. Deuxièmement, le prolongement des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient draine les ressources économiques et militaires des États-Unis et des Européens, affaiblissant l’Occident. Ce dernier sera donc moins à même de proposer son aide pour protéger les autres nations du monde et stimuler leur croissance économique, obligeant la majorité à se tourner vers la Chine. Lors de sa visite à Pékin, Trump a essayé en vain de convaincre Xi de l’aider à mettre fin au blocus iranien. La Chine n’a pas encore fini de saigner l’Occident.

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Les conflits sont aussi une distraction qui détourne l’attention américaine de certaines activités chinoises, notamment en mer de Chine méridionale et autour de Taïwan. En 2025, pour justifier le soutien de son pays à Poutine, le ministre des Affaires étrangères chinois aurait confié à Kaja Kallas, haute représentante de l’UE, sa crainte qu’une défaite russe conduise les États-Unis à se focaliser plus sur la Chine. Si les États-Unis sont occupés ailleurs, Pékin pourra plus facilement isoler Taïwan diplomatiquement, démoraliser sa population par des menaces militaires et enfin absorber l’île sans coup férir. Et pendant tout ce temps, la Chine entretient la fiction de sa bienveillance universelle.

Talons d’Achille 

Cependant, la cohésion de ce groupe informel est menacée par plusieurs divergences potentielles. La Chine, qui persécute sa propre population musulmane, ne doit pas apprécier l’aspect théocratique du régime iranien. La Russie considère l’Arctique comme son arrière-cour, mais les Chinois ont leurs propres projets pour exploiter la région en termes de navigation, de minéraux et de bases stratégiques. Plus important encore, les Crink n’ont pas la même relation à l’ordre international. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord cherchent à le renverser, le considérant comme un obstacle à la poursuite de leurs intérêts. En revanche, la Chine a beaucoup profité de cet ordre sur le plan économique et elle sait l’exploiter. Elle ne cherche pas à le renverser, mais à le transformer graduellement en remplaçant les États-Unis à sa tête.

Cette situation présente deux dangers. Le premier est que la Chine réussisse son projet et affaiblisse durablement l’Occident. Le deuxième est qu’elle perde le contrôle de ses trois amis belliqueux et que quelque action précipitée de la part de l’un d’eux – attaque frontale de l’Europe, lancement d’une bombe nucléaire – nous entraîne tous dans une conflagration générale. Cette menace oblige Pékin à mettre des limites à leur agressivité.

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Une autre limite est imposée par la dépendance économique de la Chine par rapport à ses clients occidentaux : l’UE est son premier marché à l’exportation. La Chine n’a pas intérêt à ce que le commerce soit trop perturbé par des hostilités. Enfin, il faut souligner qu’avec les États-Unis, Pékin et ses amis ont choisi un adversaire de taille. Fin 2024, un cargo russe transportant des composants pour la construction d’un sous-marin nucléaire à destination de la Corée du Nord a été coulé dans les eaux espagnoles, certainement par les États-Unis – et sans un mot de protestation des Crink. Actuellement, les poches profondes des Américains leur permettent de nouer des partenariats avec les républiques d’Asie centrale pour exploiter leurs minéraux critiques, au nez et à la barbe des Russes. Et si les Européens semblent orphelins de leur grand allié, leur soutien à l’Ukraine permet à celle-ci de bien résister aux Russes. Les Chinois sont convaincus que l’Occident est déjà en déclin. C’est peut-être leur plus grande erreur.

De Lapid à Bensussan: quand l’antisémitisme s’habille en principe de précaution

Je me radicalise…


Chers lecteurs, chers amis, chers détracteurs, quelque chose est en train de se produire dans ce pays. Une forme de radicalisation, oui, mais pas celle dont parlent les services de police, les procureurs ou le ministre de l’Intérieur. Pas celle qui brûle des voitures, casse des vitrines, pille des magasins ou défile le visage masqué. Une autre radicalisation, qui consiste à refuser de se taire lorsque les libertés reculent.

Raisons de sécurité

À Marseille, le cinéaste israélien Nadav Lapid, pourtant opposé au gouvernement Netanyahou, a dû renoncer à participer à un festival international de cinéma sous la pression du boycott culturel visant Israël. À Strasbourg, le philosophe Gérard Bensussan a été déprogrammé d’une conférence du CHU consacrée à… la vieillesse. Oui, la vieillesse. Pas Gaza, pas le Proche-Orient, pas Israël, pas la guerre. La vieillesse !

Quel motif a été invoqué ? Les désormais incontournables « raisons de sécurité ». Cette formule est devenue le passe-partout de la lâcheté et de la bêtise contemporaines. Elle permet de censurer sans censurer, d’exclure sans exclure, de discriminer sans assumer la discrimination. Elle dispense de toute justification. Elle transforme la capitulation en prudence et la peur en vertu. Le dessinateur Joann Sfar a failli subir le même sort lorsque des militants ont demandé l’annulation de son spectacle à La Criée de Marseille, pourtant inspiré de rencontres menées auprès de Palestiniens comme d’Israéliens après le 7-Octobre. Dans le cas Bensussan, aucune menace n’avait pourtant été signalée, aucun incident, aucun risque identifié. Seulement un intellectuel ayant eu l’audace de réfléchir publiquement à l’antisémitisme contemporain, à ses métamorphoses et à ses nouveaux masques. Dans la France de 2026, cela semble parfois suffire.

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Nous sommes parvenus à ce moment singulier où l’on n’écarte plus les juifs parce qu’ils sont juifs ; ce serait trop grossier. On les écarte parce que leur présence pourrait déplaire à ceux qui détestent les juifs. Il y a une nuance mais le résultat est identique. Pendant des années, chacun de ces épisodes fut présenté comme un cas isolé. Une agression, une intimidation, une exclusion, un malentendu. Mais les exceptions finissent par former une règle. Les faits divers dessinent un paysage, les incidents composent un système.

Universités, hôpitaux, institutions culturelles, associations, syndicats, médias : partout la même mécanique semble à l’œuvre. On ne dit plus « nous ne voulons pas de vous », on dit « le contexte est compliqué. » On ne dit plus « votre identité pose problème », mais « nous craignons des réactions. » On ne dit plus « vous êtes de trop », plutôt « c’est pour votre sécurité. »  L’histoire enseigne pourtant une vérité simple : lorsqu’une société adapte les libertés de ses citoyens aux exigences de leurs persécuteurs potentiels, elle a déjà commencé à perdre. Le scandale n’est pas que des fanatiques réclament des têtes ; les fanatiques ont toujours existé. Le scandale est que des institutions respectables se couchent avant même qu’on le leur demande.

Démission collective

Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Lorsqu’un philosophe est déprogrammé non pour ce qu’il va dire sur la vieillesse, mais pour ce qu’il est censé représenter aux yeux de certains militants, il ne s’agit pas d’une question de sécurité ; il s’agit d’un problème d’antisémitisme. Et lorsque des responsables d’universités, d’hôpitaux, de médias ou d’institutions culturelles entérinent cette logique, il ne s’agit plus d’une faiblesse individuelle, mais bien d’une démission collective.

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Peut-être est-ce cela, finalement, la « Nouvelle France » dont parlent depuis des années Jean-Luc Mélenchon et ses affidés et dont ils feront le thème de leur campagne présidentielle. Une France où certains citoyens regardent derrière eux avant de prendre la parole. Une France où l’on annule un philosophe pour éviter d’avoir à protéger sa liberté. Une France où la peur dicte l’agenda culturel. Une France où les institutions anticipent les exigences des intimidateurs et présentent leur reddition comme un acte de responsabilité.

Si c’est cela la Nouvelle France, alors oui, une forme de radicalisation devient inévitable : la radicalisation du refus de céder. Et puisque tant de gens semblent désormais décidés à se taire, à détourner le regard ou à trouver des excuses à l’inexcusable, alors je me radicalise aussi. Dans la défense de la liberté, le refus de la peur et la détermination à ne plus me taire.

Le grand retournement des élites contre la civilisation

Une société prospère quand les rivalités qui la divisent prennent la forme d’une émulation constructive. Mais dans nos démocraties modernes, une partie des élites politiques trouve son intérêt (électoral) dans des programmes destructeurs… Grande analyse.


La vie politique est fascinante. Comment des élites surdiplômées et surinformées peuvent-elles défendre des idées absurdes, incendiaires, angéliques, irrationnelles ou encore immorales ? Comment des personnes hissées aux sommets de la vie culturelle, sociale et politique purent-elle se vouer au bolchévisme, à l’hitlérisme, au maoïsme et, plus récemment, à l’islamo-gauchisme ou à l’antispécisme ? Comment quelqu’un d’intelligent et de renseigné peut-il prendre parti pour l’étatisation de l’économie, la fiscalité confiscatoire, la retraite à soixante ans, la dénucléarisation de l’énergie ou encore les politiques migratoires laxistes ? Comment des agrégés de philosophie chahutés dans leurs classes peuvent-ils continuer à promouvoir l’idéologie de « l’élève au centre du système »[1] ? Comment des économistes peuvent-ils penser qu’encadrer les loyers va résoudre le problème du logement ? Devant le spectacle des vandales déferlants dans les centres-villes à la première occasion (fête nationale, match de foot, Saint Sylvestre…), comment peut-on fustiger la « société répressive » ?

Quand la rivalité des élites sert le processus de civilisation

Certes, il ne faut pas minimiser la bêtise des élites, leur ignorance, ni leur mauvaise foi, mais une autre explication (non exclusive) tient au fait que leurs prises de positions sont intéressées, stratégiques et par conséquent calculées. Je me concentrerai ici sur les élites politiques. Selon une vision naïve de la vie politique, les gouvernants et chefs de partis visent le bien commun et ont seulement des désaccords sur la nature de ce bien ou les moyens de l’atteindre. Par exemple, tout le monde voudrait réduire le chômage, augmenter le pouvoir d’achat, lutter contre les injustices et les problèmes écologiques, mais par des moyens différents et selon des priorités variées. Hélas, la vie politique ne se résume pas dans cette vision sympathique du pluralisme partisan. La question que se pose une grande partie des politiciens n’est pas « Que puis-je faire pour mon pays ? », mais « Comment accéder au pouvoir et le conserver ? ».

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Ce cynisme n’est pas un problème quand la compétition politique stimule l’innovation et débouche sur des réalisations grandioses. De la même façon, le boulanger d’Adam Smith[2] ne fait pas du bon pain par philanthropie, mais pour s’enrichir au détriment de ses concurrents – ce qui aboutit néanmoins au fait que tout le monde mange du bon pain au meilleur prix. Les rivalités des élites politiques ont toujours donné lieu à des productions culturelles extraordinaires : temples de l’Egypte antique, Acropole athénienne, pyramides maya, Cité interdite, etc. Les grands empires et les civilisations sont sortis de terre sous l’effet (notamment) de la compétition politique et géopolitique. Que les mobiles soient religieux (foi irrationnelle), économiques (enrichissement personnel) ou politique (amour du pouvoir), peu importe s’il en résulte plus de richesses, plus de beauté et plus de savoir pour un nombre croissant d’individus.

Dans un processus civilisationnel classique, les différentes couches de la société contribuent ensemble, y compris dans leur rivalité, au renforcement de l’édifice économique et culturel. Chacun travaille selon ses compétences et tout travail (ou presque) a une utilité sociale. En tout cas une utilité culturelle. Nos musées et nos bibliothèques sont remplis de la production raffinée des classes oisives : orfèvrerie, marqueterie, icônes, peintures, œuvres littéraires, théologiques ou philosophiques.

Quand le politiquement rentable diverge de l’intérêt collectif

Imaginons maintenant qu’un boulanger découvre une recette qui lui permette de surpasser la concurrence en ajoutant quelques ingrédients néfastes pour la santé du consommateur. S’il n’est pas retenu par la morale, la logique de la concurrence le poussera à intoxiquer ses clients. C’est ce qui se passe dans la vie politique quand, à certains moments de l’histoire, des élites découvrent une recette leur permettant d’accéder au pouvoir, quitte à embobiner leur clientèle et à fragiliser le corps social.

A quelle époque le politiquement rentable s’est-il dissocié du socialement constructif ? Quand la démagogie est-elle devenue payante ? Le jour où les flatteurs eurent un électorat à flatter. C’est triste à dire, mais l’avènement des démocraties modernes a été un tournant fondamental à cet égard : la démagogie et le populisme ont vu leur rendement exploser dès lors que le peuple avait son mot à dire dans les affaires publiques.

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Que la démagogie accompagne tendanciellement la démocratie, on le sait depuis au moins l’Antiquité grecque. Depuis lors, l’un des grands enjeux de la théorisation politique est de concevoir un système qui tienne compte de l’intérêt de tous, et donc de permettre à tous de s’exprimer, sans transformer la politique en foire du Trône ni les gouvernants en poissonniers braillards.

Malheureusement, nous ne disposons toujours pas de ce contrepoison. Aujourd’hui, il se pourrait même qu’il soit impossible de remporter une élection sans user de procédés rhétoriques, de mensonges et autres flatteries.

La démocratie sans démagogie : un cercle carré ?

La « trahison des clercs »[3] peut prendre plusieurs formes. La plus simple consiste à confondre « défense du peuple » et populâtrie (amour immodéré du peuple, comme si celui-ci avait toutes les vertus) ou populisme (prétendre incarner le peuple dans sa personne). Ou encore à assimiler n’importe quelle mesure égalitariste à de la « justice sociale » (comme si toute distinction et hiérarchie étaient injustes)[4]. Il s’agit alors de promouvoir des idées comme on vend des sucreries : c’est bon marché et immédiatement appréciable. Difficile d’y résister – le peuple se précipite vers ces démagogues comme il se gave de burgers et de sodas, qui le rendent malade.

Autre trahison possible : faire alliance avec une puissance étrangère pour remporter des victoires politiques locales. C’est prendre le risque de l’effondrement, comme ce fut le cas en Mésoamérique et dans l’Amérique andine précolombienne, quand les conquistadores européens ont su habilement profiter de l’esprit de revanche des populations dominées par les Aztèques et les Incas. Certains observateurs de la vie politique française considèrent que l’extrême droite fait les yeux doux à Poutine pour actionner des leviers politiques, au mépris de notre indépendance géopolitique ; et d’autres que l’extrême gauche noue de dangereuses alliances avec des populations immigrées pour se renforcer électoralement, au risque d’euthanasier la culture française.

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Sous des modalités diverses, une partie des élites politiques injecte du poison dans leur programme pour remporter la mise électorale. Devant le succès de ces opportunistes, d’autres partis doivent à leur tour s’inspirer de cette recette (avec des ingrédients différents). C’est le grand retournement : la rivalité des élites politiques devient vectrice de destruction civilisationnelle. A la bourse des idées politiques, une partie des élites « parie à la baisse », en quelque sorte, c’est-à-dire se renforce par des programmes-poisons.

C’est vrai dans tous les pays occidentaux, où les partis favorables à l’immigration de masse, à la hausse des dépenses publiques, à la discrimination positive et autres mesures coûteuses démographiquement, économiquement et socialement fragilisent l’édifice civilisationnel. C’est vrai également dans le monde arabe, où une partie des élites politiques a compris qu’elle pouvait se renforcer en troquant ses idéaux laïcs et modernistes contre le traditionalisme religieux. C’est vrai dans une large partie de l’Afrique, où la rancœur décoloniale sert de hochet séduisant et de produit masquant l’incurie des gouvernants. Les pays peu/pas démocratiques comme la Russie et la Chine sont moins exposés aux problèmes de la démagogie, car les rivaux politiques sont empêchés ou éliminés. Là où il n’y a pas de pluralisme, on ne peut rencontrer les difficultés inhérentes au pluralisme (situation qui n’est pas plus enviable pour autant).

Comment faire pour que, à nouveau, les élites politiques fassent du bon pain ? Il faudrait des consommateurs avertis, instruits, informés et vigilants. Autrement dit, il faudrait que les élites intellectuelles, scientifiques et journalistiques les aident à former un jugement avisé. Mais une grande partie de ces élites, pour des raisons qui leur sont spécifiques,[5] alimente la machine à broyer le bon sens et la civilisation.

De leur côté, les élites politiques ne renonceront pas spontanément au politiquement utile au profit du civilisationnellement efficient. On ne peut guère en vouloir à un boulanger de vendre du mauvais pain s’il y gagne des clients. Finalement, l’électorat ne doit compter que sur ses propres ressources intellectuelles et son expérience du terrain. On en revient à cette vieille idée que la démocratie ne fonctionnerait bien que pour un peuple de dieux[6]. Nous ne sommes pas divins, mais faisons de notre mieux.


[1]  Principe pédagogique inscrit dans la loi Jospin de 1989, qui affirme que l’école doit s’adapter à la diversité des élèves plutôt que d’imposer à ceux-ci un modèle classique de transmission du savoir.

[2] « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » (A. Smith, La Richesse des nations, livre I, chp. 2).

[3] L’expression est de J. Benda, dans La trahison des clercs [1927].

[4] Voir T. Sowell, Discrimination et disparités [2019] et Illusions de la justice sociale [2023], Paris, Carmin, 2025.

[5] Voir S. Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent ? L’Observatoire, 2025.

[6] « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas aux hommes » (J.-J. Rousseau, Du contrat social, livre III, chp. 4).

Le pape Léon XIV veut «désarmer» l’intelligence artificielle: réarmons plutôt l’intelligence humaine

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Des militants inquiets par l'énergie nécessaire à l'IA manifestent devant des locaux de Google à Londres, le 28 février 2026 © Stephen Chung/LNP/Shutterstock/SIPA

Le pape alerte sur les menaces liées à l’intelligence artificielle, sans pour autant appeler à un moratoire. Dans les pays développés, certains économistes redoutent que l’IA générative ne fasse aux emplois qualifiés ce que la mondialisation a fait à de nombreux emplois industriels. Et dans le monde feutré et inquiétant de la tech, nul ne sait plus vraiment si quelqu’un serait toujours en mesure d’appuyer sur le bouton « Arrêt »… Réflexion


Dans son encyclique Magnifica humanitas, le pape Léon XIV, installé sur le trône de Saint-Pierre depuis plus d’un an, met en garde contre l’intelligence artificielle qu’il invite à « désarmer », sans quoi notre société sombrerait dans une déshumanisation accrue marquée par l’émergence de nouvelles formes d’esclavage. Le Saint-Père est évidemment dans son rôle et dans la continuité historique d’une institution freinant, parfois à raison, parfois à tort, toute forme de progrès. Pourtant, à moins d’un improbable coup d’arrêt planétaire, dont on ignore d’ailleurs par qui il serait décidé ou imposé, et sûrement pas du fait d’une Eglise au pouvoir déclinant, il faudra composer avec l’omniprésence de l’IA. 

La question qui va hanter notre époque

Bien sûr, il ne fait plus guère de doute que celle-ci transformera l’homme dans ce qui le façonne et le caractérise : son génie autant que sa démesure, sa capacité de mémorisation, sa représentation du monde, ses rapports de domination, ses activités parfois routinières jusqu’au travail qui lui assure les conditions financières de sa survie. Ce défi aux confins de la philosophie et de la vie pratique devrait hanter chacun d’entre nous, peut-être pas autant que la question de la mort ou du temps qui passe, mais nous impose d’être à la hauteur des enjeux, individuellement et collectivement, afin au mieux de façonner la révolution à l’œuvre ou au pire nous adapter afin au moins de ne pas trop perdre la partie.

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Individuellement, si l’homme se refuse d’être une meilleure version de lui-même, il sombrera dans l’assistanat, c’est-à-dire dépendant d’une soumission nouvelle, en plus d’être déjà perfusé d’aides en tous genres. Collectivement, une généralisation de ce scénario risquerait fortement d’accélérer la décadence qui prendrait pour traits une société de zombies toujours moins capables d’écrire, de compter, de se projeter, simplement d’exercer une activité professionnelle. Dans cet espace, la barbarie, aiguillonnée par l’ignorance, finirait par triompher et ce serait la victoire finale du « tous contre tous », la guerre généralisée, l’apocalypse et l’avènement possible du « technofascisme ». Et la fin de l’homme dans ce qu’il a de plus précieux : son humanité.

On ne me remplacera pas en premier !

Heureusement, à rebours de cette option, il reste à l’homme l’option d’accompagner l’évolution en s’appropriant les avantages que permet la machine ou, combat peut-être vain, être meilleur qu’elle en se reconnectant avec ce qui fait son essence. En d’autres termes, il devra donc renouer avec son génie et sa grandeur, sans quoi une intelligence artificielle sans garde-fou le remplacera, tant dans le milieu professionnel – pensons entre autres au journalisme, aux services à la clientèle et même à la médecine -, que dans la sphère privée – où, déjà, des applications permettent d’être en couple avec des partenaires virtuels.

A chacun donc, à l’heure où la décivilisation gagne du terrain, de se responsabiliser après des années de laissez-faire, de s’approprier des vertus supérieures, de maîtriser les événements de sa vie, mais aussi d’acquérir une capacité d’analyse des enjeux, une éloquence qui ne saurait faire fi d’une réappropriation du langage, une liberté de pensée non soumise aux tentaculaires algorithmiques et une culture générale solide permettant de briller en société – qu’on se rassure, ce n’est pas à court terme que des puces omniscientes seront implantées dans nos cerveaux. Et si ce défi ne parle pas, que chacun au moins, dans une logique très égoïste cette fois-ci, comprenne qu’il est dans son intérêt de se mettre dans la position de ne pas être le premier à être remplacé par l’IA.

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Pour relever le défi, nous devrons donc revaloriser, dès le plus jeune âge, les savoirs, les émotions et les attitudes qu’aucune intelligence artificielle ne pourrait totalement acquérir. Bien que l’actualité ne pousse pas à l’optimisme, il reste bien cette note positive : jamais aucune d’entre elle ne parviendra à remplacer les actes de bravoure ; aucune impression en 3D ne pourra rivaliser avec les cathédrales ; aucune fragrance artificiellement fabriquée ne dégagera d’effluves plus douces  que le parfum des fleurs qui éclosent sur nos chemins de pèlerinage et sentiers de randonnée ; l’intelligence qui résoudra les conflits mondiaux n’est pas encore arrivée et les hommes continueront de façonner le monde, pour le meilleur et pour le pire.

Contrairement à ce que sous-entend Léon XIV dans son encyclique, la déshumanisation et ses conséquences, dont la guerre, ne viendront pas de l’intelligence artificielle, qui ne fera que renforcer des tendances à l’œuvre, mais d’avoir fait croire à l’homme que sa propre intelligence était devenue superflue.  Et si tout ceci semble fort logique et banal, mais écrit sans l’aide d’une IA, concluons que la montée en puissance d’une forme intelligence ne devrait définitivement signifier qu’une autre s’éteigne, mais au contraire qu’elles se renforcent. 

Comptez la femme…

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L'animatrice Marie Portolano photographiée à Paris le 13 avril 2026 © MPP/Pascal Ribes/SIPA

Coupe du monde: la compétition n’a pas encore commencé, mais Marie Portolano a déjà chaussé ses crampons et dit une ânerie !


Il parait qu’il n’y a pas assez de femmes parmi les journalistes qui couvriront la Coupe du monde. C’est le sport préféré des féministes : compter les femmes – dans les conseils d’administration du CAC 40, les municipalités, les équipes de tournage de cinéma et les abonnés au gaz. Je ne sais pas si ça les aide à s’endormir mais le résultat est toujours le même: il n’y en a pas assez.

Bête comme ses pieds

Avant le début du Mondial de football, la journaliste Marie Portolano pousse une gueulante dans une tribune intitulée « Il faut nous dire si on dérange[1] ». Co-auteur du documentaire Je ne suis pas une salope je suis journaliste, officiant désormais aux Maternelles sur France 5, elle nous prévient : on va en bouffer. « Pendant un mois, le foot sera partout, tout le temps ». Chouette ! Mais, la fête sera gâchée parce que sur 150 journalistes français dépêchés aux Etats-Unis et au Mexique pour nous faire vivre ce grand moment de fraternité, il y a seulement dix femmes (6%). Depuis des années, Marie Portolano et d’autres tempêtent, accusent, publient livres et articles. Et pourtant les journalistes sportives sont toujours invisibilisées, c’est trop injuste.

J’ironise, mais 6 % de femmes ce n’est effectivement pas beaucoup. La société bouge à son rythme. Les femmes ont investi le journalisme sportif depuis une quinzaine d’années. Faites leur confiance, Messieurs, dans une génération voire moins, elles seront majoritaires… Regardez la féminisation du reste de l’ensemble de la profession.

En attendant, une seule question devrait compter : des consœurs sont-elles privées de Coupe du monde parce qu’elles sont des femmes ? Marie Portolano le suggère mais ne fournit malheureusement aucun témoignage.

On discute sur le sexe des anges…

Surtout, je me fiche complètement du sexe des journalistes qui commenteront le foot. Le public serait-il mieux informé s’il y avait 50 % de femmes ? Si toutes les activités humaines doivent être paritaires, Mme Portolano devrait réclamer la parité sur les chantiers de BTP, dans les mines, ou sur les navires de guerre. Et déplorer aussi le fait que l’audiovisuel public soit actuellement dirigé exclusivement par des femmes. Pas très paritaire, tout ça…

Derrière ces ratiocinations statistiques, il y a un récit mensonger d’un monde éternellement patriarcal. En réalité, les féministes ont gagné depuis un moment : l’égalité est la NORME dans nos sociétés. Certes, elle n’est pas pleinement réalisée. Il y a encore ici et là des femmes dominées. Des hommes aussi, d’ailleurs. Mais je vois autour de moi des amazones, des conquérantes, des guerrières, des battantes, des femmes qui font ce qui leur plait sans exiger d’être traitées comme une espèce protégée. Alors, non, Marie Portolano, ce ne sont pas les femmes journalistes qui me dérangent mais ces humiliantes pleurnicheries.


Cette chronique a été diffusée sur Sud radio

Retrouvez Elisabeth Lévy dans la matinale


[1] https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/10-femmes-sur-150-journalistes-au-mondial-de-football-il-faut-nous-dire-si-on-derange-par-marie-portolano-20260608_VKKVC4DWVNGCRGH3YWUEJDDOI4

Écriture inclusive LV2

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D.R.

Alors que la mairie de Clermont-Ferrand renonce à employer l’écriture inclusive dans ses textes officiels, sous prétexte qu’elle serait « un frein à la lecture », l’expérimentation continue outre-Manche. Désormais, les élèves britanniques sont libres d’utiliser un vocabulaire « non-binaire » pour leurs examens de langue française…


Depuis le 4 mai, les élèves britanniques de terminale planchent sur les épreuves finales du GCSE, l’équivalent du baccalauréat outre-Manche. Parmi eux, environ 130 000 lycéens, soit 20 % de la classe d’âge, présentent le français comme langue étrangère. Signe des temps radieusement inclusifs que nous vivons, l’organisme qui établit les standards académiques de l’enseignement secondaire au Royaume-Uni, l’institut Pearson Edexcel, autorise pour la première fois cette année l’emploi dans les copies et lors des oraux du « vocabulaire relatif aux termes “trans” et “non-binaire” ». Concrètement, les candidats ne seront pas sanctionnés s’ils utilisent des «  néo-pronoms hybrides  » tels que «  iel  », «  yel  » ou «  ielle  ». Cependant, la consigne ne précise pas s’il convient d’écrire «  iel est joli·e  », «  yel est joli’e  » ou « ielle est joli-e »

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Pour rappel, le jargon LGBTQIA – superbe illustration de ce que Milan Kundera appelle le « kitsch politique » pour désigner « l’embellissement du mensonge  » – n’est pas recommandé par les instances de contrôle de la langue de Molière que sont l’Académie française ou l’Office québécois de la langue française, et n’est pas davantage consigné dans les dictionnaires de référence comme le Larousse ou le non moins excellent Usito de l’université de Sherbrooke au Québec. Si « iel » figure bien en revanche, depuis 2023, dans l’édition papier du Petit Robert, il y est renseigné comme « rare », car les auteurs en ont constaté l’existence « seulement dans des textes militants et pas dans la langue courante ». En d’autres termes, l’école britannique prend un temps d’avance idéologique sur la nôtre en envisageant d’enseigner le français «  non pas comme il est, mais comme on voudrait qu’il soit », pour reprendre la fameuse expression de Delphine Ernotte-Cunci au sujet de la diversité à la télévision publique. Maigre consolation toutefois, il sera indiqué dans les manuels d’outre Manche que les « formes non genrées sont conçues pour offrir une plus grande liberté d’expression, et non pour imposer une terminologie à autrui  ». Ouf, ils n’ont pas complètement enterré John Stuart Mill !

Affaire Donald Pols: peut-on être écologiste et ségrégationniste?

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Donald Pols, alors directeur de Milieudefensie, tenant une copie du verdict à l'issue du procès de Shell à La Haye, aux Pays-Bas, le mercredi 26 mai 2021. Le géant énergétique avait été sommé de réduire ses émissions de carbone, avant de voir ce jugement annulé en cour d'appel © Peter Dejong/AP/SIPA

L’ascension de Donald Pols, figure majeure de l’écologie néerlandaise, a connu un spectaculaire coup d’arrêt après seulement une journée dans une entreprise de sidérurgie. En cause: la révélation de son passé au sein d’un mouvement étudiant afrikaner opposé à la fin de l’apartheid… Une affaire baroque qui relance, aux Pays-Bas, le débat sur le poids du passé et la possibilité d’une rédemption en politique.


Ancien visage de la lutte climatique aux Pays-Bas, Donald Pols a vu dans son arrivée chez Tata Steel l’occasion de peser de l’intérieur sur la transition industrielle. Mais en l’espace de vingt-quatre heures, sa nomination s’est transformée en crise majeure aux retentissements inattendus.

Donald Pols: de héros du climat à dirigeant évincé en vingt-quatre heures

La carrière de Donald Pols semblait illustrer l’une des trajectoires les plus emblématiques du militantisme environnemental européen contemporain. Ancien directeur de Milieudefensie, la branche néerlandaise des Amis de la Terre, figure de proue des batailles judiciaires contre Shell et défenseur acharné de la justice climatique, il venait d’être recruté par Tata Steel Nederland comme directeur du développement durable et de la communication. Une nomination déjà controversée en raison du profil de l’entreprise, régulièrement accusée d’être l’un des principaux pollueurs des Pays-Bas. Mais personne n’imaginait alors que son mandat ne durerait qu’une seule journée.

Le 2 juin 2026, Tata Steel a brutalement annoncé la rupture de son contrat. Dans un communiqué laconique, le groupe expliquait que des « informations supplémentaires concernant son passé » avaient été portées à sa connaissance et qu’elles n’avaient pas été communiquées auparavant à l’entreprise. L’origine de cette décision ? Son passé de membre du Front des étudiants afrikaners (ASF), un mouvement étudiant de droite sud-africain actif à l’Université de Pretoria à la fin de l’ère de l’apartheid.

Un passé ressurgi des années d’apartheid

Fondé en 1983 à l’Université de Pretoria, le Front des étudiants afrikaners entendait être le porte-voix d’une jeunesse afrikaner hostile aux réformes engagées par le gouvernement sud-africain sur fond de pressions internationales en faveur de la fin de la ségrégation raciale. Proche idéologiquement du Parti conservateur sud-africain et du Parti national reconstitué, l’ASF a longtemps et ouvertement défendu le maintien d’institutions réservées aux Blancs, l’autodétermination des Afrikaners et l’existence d’une « démocratie blanche », reprenant à son compte une symbolique rappelant celle du nazisme. L’organisation s’opposait notamment à l’assouplissement des lois interdisant les mariages mixtes et les relations interraciales. Son discours reposait sur la préservation de l’identité nationale afrikaner et la défense d’un ordre politique fondé sur la séparation ethnique.

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Le mouvement va notamment s’illustrer lors de la visite de Nelson Mandela, leader de l’African National Congress (ANC), longtemps emprisonné, à l’Université de Pretoria en avril 1991. Des centaines d’étudiants, encouragés par l’ASF, avaient perturbé l’événement, pris d’assaut la scène et brûlé un drapeau de l’ANC. Le tout filmé par les caméras du monde entier. À cette époque, Donald Pols occupait des responsabilités au sein de l’organisation. « C’est notre pays, et nous ne permettrons pas qu’il nous soit arraché de manière aussi dictatoriale », avait affirmé alors aux médias de l’époque un jeune Donald Pols qui réclamait également la mise en place d’un volkstaat. « La seule façon d’éviter un bain de sang est d’octroyer aux Afrikaners leur propre patrie », affirma-t-il. Selon des archives de presse citées par le quotidien néerlandais NRC, il avait également déclaré que les organisateurs avaient été avertis que l’invitation de Mandela provoquerait une réaction incontrôlable. Des propos qui réapparaissent aujourd’hui dans un contexte radicalement différent.

De l’extrême droite au combat environnemental

L’histoire de Donald Pols est toutefois celle d’une transformation politique spectaculaire. Né à Pretoria en 1972, il quitte l’Afrique du Sud à l’âge de 21 ans pour s’installer aux Pays-Bas. Il poursuit des études à l’Université de Maastricht, où il obtient un diplôme centré sur la mondialisation et le changement sociétal. Durant cette période, il s’éloigne progressivement de ses engagements de jeunesse. Il fréquente les milieux alternatifs néerlandais, participe au Mouvement des squatters et s’oriente vers les questions environnementales.

Au début de sa carrière, il travaille pour le Parti socialiste néerlandais avant de rejoindre le Fonds mondial pour la nature (WWF), où il se spécialise dans les politiques climatiques et industrielles. Sa notoriété explose véritablement lorsqu’il prend la direction de Milieudefensie en 2015. Sous son impulsion, l’organisation devient l’une des ONG environnementales les plus influentes d’Europe. Elle mène plusieurs campagnes majeures contre les grandes entreprises énergétiques et multiplie les recours judiciaires fondés sur les engagements climatiques internationaux. La plus retentissante reste celle de 2021 où Milieudefensie remporte une victoire historique (notre photo) lorsque la justice néerlandaise ordonne au géant pétrolier Shell de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 45 % d’ici 2030. Cette décision fait alors le tour du monde. Jamais auparavant une multinationale n’avait été condamnée de cette manière sur le terrain climatique. La même année, l’organisation obtient également gain de cause dans une affaire concernant des agriculteurs nigérians victimes de déversements pétroliers.

Ces succès font de M. Pols l’un des visages les plus médiatiques du militantisme climatique européen. En 2020, il figure même parmi les personnalités les plus influentes des Pays-Bas dans le classement annuel du journal de Volkskrant. Lorsque la cour d’appel annule finalement le jugement contre Shell en 2025, Pols dénonce une occasion manquée mais promet de poursuivre le combat, affirmant que « la lutte contre le changement climatique dangereux est un marathon, pas un sprint ».

Pourquoi rejoindre Tata Steel?

C’est précisément cette décision qui avait déjà surpris une partie du monde écologiste. Tata Steel Nederland, entreprise indienne spécialisée dans la sidérurgie, exploite à IJmuiden l’une des plus importantes aciéries d’Europe. L’entreprise est régulièrement critiquée pour ses émissions polluantes et fait l’objet de procédures judiciaires régulières. Des habitants de la région réclament actuellement près d’un milliard d’euros de dommages et intérêts, estimant que les activités industrielles du site ont affecté leur santé et déprécié leurs biens immobiliers. Pour de nombreux militants, voir l’ancien directeur de Milieudefensie rejoindre une entreprise aussi controversée ressemblait à une forme de passage de l’autre côté de la barrière.

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La direction de l’ONG n’avait d’ailleurs pas caché son incompréhension. Son président, Marty Smits, a publiquement regretté le choix de celui qui incarnait depuis plus d’une décennie le combat contre les grands pollueurs industriels. Pour ses détracteurs, cette reconversion relevait du « pantouflage écologique ». Pour ses partisans, elle pouvait représenter une tentative d’influencer la transition industrielle depuis l’intérieur. Face au scandale, tout le conseil de direction de Milieudefensie a également démissionné. Il semblerait que ses membres auraient été mis au courant des activités de Donald Pols dès sa candidature au sein du groupe.

Une affaire révélatrice des contradictions de notre époque

Le débat n’aura finalement duré que quelques semaines. Face aux révélations, Donald Pols a reconnu son passé sans chercher à le minimiser. Interrogé par NRC, il a qualifié ses anciennes convictions de « très mauvaises opinions » et de « comportement répréhensible ». « Il n’y a rien à justifier. J’en assume la responsabilité. Mais je ne suis plus du tout la même personne », a-t-il déclaré. Cette défense repose sur l’idée d’une évolution personnelle profonde, illustrée par plusieurs décennies d’engagement en faveur de causes progressistes, environnementales et sociales. Pour certains observateurs, cette trajectoire démontre précisément la capacité d’un individu à changer radicalement de convictions. Pour d’autres, la question centrale n’est pas tant celle du pardon que celle de la transparence: pourquoi ce passé n’a-t-il pas été pleinement porté à la connaissance de Tata Steel avant sa nomination ? C’est ce point qui semble avoir précipité la rupture du contrat.

Au-delà du cas personnel de Donald Pols, l’affaire révèle les tensions croissantes entre mémoire, responsabilité individuelle et culture de la transparence. Elle met également en lumière les paradoxes d’un monde où les frontières idéologiques sont parfois moins étanches qu’on ne l’imagine. Un ancien militant étudiant afrikaner favorable à l’autodétermination blanche devient l’un des principaux visages européens de la justice climatique avant d’être recruté par l’une des entreprises industrielles les plus contestées des Pays-Bas.

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L’histoire aurait pu être celle d’une rédemption politique ou d’une reconversion stratégique au service de la transition écologique. Elle s’est finalement transformée en un feuilleton où chacun semble avoir été pris de court : Tata Steel découvre le passé de son nouveau dirigeant après l’avoir recruté, Milieudefensie ne comprend toujours pas pourquoi son ancien patron est parti chez un grand pollueur, et Donald Pols voit trente années de carrière environnementale soudain rattrapées par quelques années de jeunesse. Au fond, cette affaire laisse une impression singulière : dans un monde où les entreprises promettent de devenir vertes, où les militants rejoignent les industriels pour les transformer de l’intérieur, et où chaque passé finit par ressurgir sur Internet, la seule chose qui semble encore véritablement durable est la mémoire des archives.

Le climat à 1 000 euros la tonne: science ou pifométrie?

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Capture TMC.

Selon l’économiste enseignant à Stanford Adrien Bilal, Prix du meilleur jeune économiste 2026, le réchauffement climatique va coûter 50 % du PIB mondial d’ici à 2100. Mais ses résultats sont tout à fait contestables, car il ignore les effets de compensation possibles ici et là, loin d’être négligeables.


Fin mars, Adrien Bilal reçoit le prix du meilleur jeune économiste 2026. Quelques semaines plus tôt, en février, il publie avec Diego Känzig, dans The Quarterly Journal of Economics, une étude à la conclusion détonante : chaque tonne de CO₂ émise coûterait 1 000 € à l’économie (chaque année, un français en émet en moyenne 9 tonnes) ; à ce compte le réchauffement pourrait faire chuter le PIB mondial en 2100 de près de 50 % par rapport à ce qu’il aurait été autrement, au point que les auteurs écrivent que ses effets « sont comparables à ceux de la Grande Dépression de 1929, qui durerait éternellement ». Le résultat fait peur. Mais la méthode utilisée est discutable. Elle consiste à estimer, à partir de faibles variations annuelles de température, leur effet sur la croissance, puis à extrapoler sur de longues périodes. On y repère trois étrangetés.

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Première étrangeté : le réchauffement ne produit que des perdants. En cause : un choix méthodologique qui, en ramenant le climat à une moyenne globale, efface les possibles effets de compensation locale. Ainsi, les pertes enregistrées dans certaines régions ne peuvent plus être contrebalancées par les gains observés ailleurs. Seconde étrangeté : les capacités d’adaptation sont minimisées (nouvelles variétés agricoles, climatisation, relocalisation des activités, etc.). Certes, les auteurs tiennent compte d’une possible innovation, mais seulement telle qu’elle s’est manifestée dans le passé. Ils supposent ainsi qu’elle restera du même ordre face à une évolution pourtant inédite. Troisième étrangeté : présentée comme une remise en cause des énergies fossiles, l’étude repose sur un scénario où les émissions de CO₂ se poursuivent, sans empêcher l’économie de croître et où donc le réchauffement ne fait qu’en freiner le rythme ; ce qui contredit l’analogie avec la Grande Dépression.

Au total, la sophistication du modèle masque mal la fragilité de ses fondements. À partir d’effets marginaux, il évoque une catastrophe globale, au prix d’un monde sans gagnants, sans véritable adaptation, mais où la croissance continue, sans que ne soit jamais effectué la moindre comparaison avec un monde sans énergies fossiles. Sa précision est donc illusoire face à un réchauffement climatique qui se prête décidément mal à ce type de modélisation.

La révolution antispéciste

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La Fabrique de fantômes: comment Fernando Pessoa a démultiplié la littérature

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Open AI.

Grâce à la biographie monumentale de Richard Zenith, on peut enfin tenter d’appréhender un peu mieux la galaxie Fernando Pessoa: ce Portugais qui donna vie à plus de 70 écrivains hétéronymes s’interpellant à travers leurs œuvres.


Fernando Pessoa n’était pas un homme, c’était une légion de fantômes embusqués dans une malle de vingt-cinq mille feuillets. Dans une biographie monumentale qui scalpe le mythe du poète bureaucrate, Richard Zenith autopsie ce grand hold-up ontologique où le « Moi » éclate façon puzzle. Une plongée brute et vertigineuse dans l’usine à spectres d’un génie qui a hacké la littérature moderne.

Un continent littéraire

La malle de Pessoa n’est pas le coffre aux trésors d’un esthète en gants blancs. C’est un Pompéi de papier. Lorsque Fernando Pessoa meurt à Lisbonne en 1935, il laisse derrière lui près de vingt-cinq mille feuillets : poèmes, essais, lettres, projets inachevés, notes éparses, fragments griffonnés sur tout ce qui lui tombait sous la main. Avec Pessoa : L’Œuvre-vie, monumentale biographie publiée au Seuil dans la traduction de Nicolas Richard, Richard Zenith entreprend de parcourir ce territoire vertigineux. Il ne raconte pas seulement une existence. Il explore un continent littéraire.

On a tant commenté le « Je est un autre » de Rimbaud que la formule semble aujourd’hui presque inoffensive. Chez Pessoa, elle prend une dimension radicale. L’écrivain portugais ne se contente pas de changer de masque. Il invente des auteurs complets, dotés d’une biographie, d’un tempérament, d’une vision du monde et d’un style propre. Alberto Caeiro, Ricardo Reis, Álvaro de Campos, Bernardo Soares : chacun possède sa voix, ses obsessions, ses contradictions. Certains dialoguent entre eux, se critiquent, se répondent à distance. Pessoa ne construit pas une œuvre. Il construit une population.

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L’un des grands mérites de Zenith est de ne jamais réduire cette prolifération à un simple symptôme psychologique. Il montre au contraire comment ces figures constituent le cœur même du projet littéraire. À côté des hétéronymes devenus célèbres, il ressuscite aussi des personnages presque oubliés. Maria José, jeune femme bossue et malade qui rédige une bouleversante lettre d’amour à un serrurier qu’elle n’osera jamais approcher. Le Baron de Teive, aristocrate lucide qui détruit ses manuscrits avant de se donner la mort. Tous semblent réclamer le droit d’exister. Pessoa apparaît alors moins comme un auteur que comme une fabrique de fantômes.

Dispersion

Cette logique atteint son point extrême avec Le Livre de l’intranquillité, œuvre centrale qui n’est peut-être même pas un livre. Zenith le rappelle avec une formule décisive : « Ce que l’auteur a produit est par essence un non-livre : une quantité importante mais incertaine de textes à part, non datés, laissés sans ordre précis, si bien que chaque publication […] est nécessairement infidèle à l' »original » inexistant. » Tout est là. Le Livre de l’intranquillité n’est pas un puzzle dont on aurait perdu quelques pièces. C’est un puzzle dont les pièces appartiennent à des boîtes différentes. Chaque édition est une reconstruction. Chaque éditeur doit imposer un ordre à ce qui lui résiste. Il n’existe pas de version définitive à retrouver. Seulement des tentatives successives pour approcher une œuvre qui refuse de se fixer.

Cette impossibilité de coïncider avec soi-même traverse toute la vie de Pessoa. Le jour, il rédige des correspondances commerciales pour des entreprises lisboètes. Le soir, il se disperse dans ses créatures. Bernardo Soares, son célèbre « semi-hétéronyme », formule peut-être le mieux cette étrangeté : « Je suis passé parmi eux en étranger, mais nul d’entre eux n’a vu que je l’étais. J’ai vécu parmi eux en espion, mais personne — pas même moi — n’a soupçonné que je l’étais. Tous me prenaient pour un des leurs : nul ne savait qu’il y avait eu échange à ma naissance. »

Ce n’est pas la plainte d’un artiste incompris. C’est le constat plus inquiétant d’un homme qui ne se sent jamais totalement identique à lui-même. Pessoa n’avance pas masqué. Il découvre peu à peu qu’il n’y a peut-être personne derrière le masque. Cette intuition apparaît très tôt. À dix-neuf ans, il écrit déjà : « Une chose, à elle seule, fait naître dix mille pensées, et de ces dix mille pensées naissent dix mille interassociations, que je n’ai pas la moindre envie d’éliminer ou d’interrompre, ou de réunir en une pensée centrale unique… »

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Là où la tradition littéraire cherche souvent l’unité, Pessoa accepte la dispersion. Il refuse la synthèse. Chaque pensée ouvre une bifurcation. Chaque possibilité appelle une autre possibilité. Son œuvre entière procède de ce refus de choisir. Non par incapacité, mais parce qu’il perçoit toute réduction comme une perte.

Zenith évite heureusement le piège des lectures psychologisantes qui ont longtemps dominé les études pessoennes. Il ne cherche ni à diagnostiquer ni à expliquer définitivement son sujet. Il raconte un homme dont la vie et l’œuvre deviennent progressivement indissociables. Un homme qui transforme son instabilité intérieure en méthode de création.

Au terme de ces mille pages, une évidence s’impose. Pessoa n’a pas seulement inventé des hétéronymes. Il a pressenti une condition devenue familière : celle d’individus traversés par des voix contradictoires, incapables de se réduire à une identité unique. Bien avant l’époque des profils multiples et des existences fragmentées, il avait compris que le moi était peut-être une fiction parmi d’autres. C’est ce qui rend son œuvre si moderne. Et c’est ce que la biographie magistrale de Richard Zenith parvient à montrer sans jamais dissiper complètement son mystère.

1280 pages

Pessoa: L'oeuvre-vie

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Fast fashion: quand la France veut réglementer plus vite et plus fort que l’Europe

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La députée anti fast-fashion d'Evian (74) Anne-Cécile Violland photographiée à l'Institut français de la mode à Paris, le 3 avril 2025 © LEO VIGNAL/SIPA

Sous couvert d’objectifs environnementaux, la croisade réglementaire contre la fast fashion renseigne surtout sur la tentation française de surtransposer et de moraliser toujours plus la consommation. Au point d’en agacer Bruxelles – ce qui n’est pas peu dire.


Officiellement, le projet de loi anti fast fashion entend répondre à des préoccupations environnementales bien légitimes. Pourtant, à mesure que les discussions parlementaires avancent, il apparait que le gouvernement poursuit avant tout la volonté d’attaquer certaines entreprises sur le terrain de la morale, quitte à fragiliser les principes fondamentaux de liberté du commerce et de concurrence loyale. L’évolution du vocabulaire utilisé est, à ce titre, révélatrice.

D’abord centrée sur la « fast fashion », la proposition de loi s’est progressivement déplacée vers l’« ultra fast fashion », puis vers la « mode ultra express », en bon français. Un glissement sémantique qui traduit la difficulté du législateur à définir précisément ce qu’il cherche à réguler.

Problèmes de définitions, réserves de la DGE

Juridiquement, en effet, la catégorie « ultra fast fashion », et le texte n’en propose aucune définition stable et objective. Il s’appuie surtout sur des notions mouvantes comme le renouvellement très rapide des collections, le volume de références mises en ligne ou encore l’intensité commerciale des plateformes numériques, dont certaines n’hésiteraient pas à se rendre coupables d’ « incitation à la surconsommation » – à partir de quels seuils, sur la base quels critères, peut-on considérer qu’une stratégie publicitaire, qui a par définition pour objectif d’inciter à consommer, constitue une incitation à surconsommer ? Le texte ne le précise pas.

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Un flou qui commence à inquiéter jusque dans l’appareil d’État lui-même. La volonté de l’exécutif de resserrer fortement le périmètre du texte afin de cibler exclusivement les acteurs de « l’ultra fast fashion » aurait ainsi attiré l’attention de la Direction générale des Entreprises (DGE), émanation de Bercy, qui aurait exprimé de fortes réserves sur certains critères envisagés dans le cadre des futurs malus écologiques, en particulier ceux liés aux volumes de mise sur le marché ou à la part des ventes réalisées en ligne. Même Bruxelles, pourtant peu réputée pour son hostilité à la régulation, a récemment fait part de ses doutes quant à la compatibilité de certains mécanismes envisagés avec les principes du marché intérieur et de liberté de circulation des biens.

Là où Bruxelles cherche généralement à harmoniser le marché intérieur, Paris ajoute ainsi une couche supplémentaire de contraintes, de normes et d’interdictions. Le problème n’est évidemment pas d’interdire certains abus ou de lutter contre des pratiques réellement trompeuses. Une régulation économique peut parfaitement se justifier lorsqu’elle repose sur des critères clairs, objectifs et applicables à tous les acteurs de manière identique. Ça ne semble pas être le cas avec ce texte.

Surtransposition des normes et infantilisation des consommateurs

Derrière cette loi affleure cette fâcheuse manie française de considérer que l’État doit non seulement réguler les marchés, mais aussi orienter les comportements individuels. Il ne s’agit plus simplement ici d’un simple combat écologique, mais bien d’une infantilisation du consommateur, qui ne serait pas capable de choisir de façon éclairée ce qu’il achète. Un autre exemple de ce zèle législatif très français est celui de l’agriculture, la France surtransposant régulièrement les règles européennes, plaçant les producteurs sous des contraintes environnementales et administratives invivables qui les rendent moins compétitifs et les appauvrissent.

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Dans un pays où des millions de Français arbitrent déjà chaque mois entre alimentation, carburant et dépenses contraintes, cette obsession réglementaire interroge tout notre modèle social et économique. De fait, les vêtements à bas prix répondent aussi à une demande sociale. Beaucoup de ménages modestes n’achètent pas des produits « fast fashion » par plaisir, mais parce qu’ils n’ont pas les moyens de consommer autrement. Comme souvent, les catégories les plus aisées continueront à consommer des produits plus chers et présentés comme « durables », alors qu’ils ne le sont souvent guère plus, tandis que les classes moyennes et populaires verront disparaître certaines des rares offres réellement accessibles.

A force de vouloir sur-encadrer les comportements de consommation, les modèles économiques, la publicité, les usages numériques et jusqu’aux arbitrages budgétaires des ménages, le risque est ainsi de faire progressivement de l’économie de marché un espace administré où la liberté du consommateur passe après les objectifs moraux et politiques du moment. Et, en l’espèce, de créer une inégalité juridique entre acteurs économiques pourtant comparables.

Un quatuor belliqueux

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Un quatuor presque au complet : Vladimir Poutine, Xi Jinping et Kim Jong-un à Pékin, 3 septembre 2025. Le partenaire iranien reste absent de la photo de famille. © Alexander Kazakov/TASS via ZUMA Press/SIPA

Avec la Chine, qui finance leur économie de guerre, la Russie, l’Iran et la Corée du Nord espèrent renverser l’ordre du monde aujourd’hui sous hégémonie occidentale. Mais cette alliance est fragile car chacun suit ses propres objectifs. Le jeu dangereux des Crink pourrait conduire à une conflagration mondiale.


« Crink ». Cet acronyme pour « China, Russia, Iran, North Korea » est employé depuis 2023 par certains géopolitologues pour désigner un rapprochement entre ces quatre pays. Ils partagent une opposition à l’ordre international tel qu’il a été établi par les États-Unis et l’Occident. Il ne s’agit pas d’une alliance formelle comme l’OTAN. Il n’y a pas de traité fondateur, pas de commandement central, pas de sommets réguliers réunissant tous les chefs de ces États. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord, qui ont adopté une posture franchement hostile aux pays de l’Ouest, sont engagés dans des conflits : la Russie et la Corée du Nord en Ukraine, et l’Iran au Moyen-Orient. La Chine, en revanche, reste en marge de ces affrontements militaires, se focalisant plutôt sur une rivalité féroce avec l’Amérique à qui elle dispute la position de superpuissance mondiale. Cette guerre froide sino-américaine se situe sur le terrain de l’économie, de la technologie (surtout l’intelligence artificielle), de l’espionnage et de la course à l’armement. La Chine est la force motrice des Crink, mais elle reste opposée à une formalisation de l’alliance qui l’associerait trop étroitement à des agressions guerrières, car Pékin ne cherche pas à détrôner les États-Unis par la force militaire. Elle veut se proposer au monde comme une source de paix et de stabilité plus fiable que Washington.

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Néanmoins, depuis l’invasion de l’Ukraine, ce quatuor cultive des échanges très poussés en termes de commerce, de technologie, d’armements et de renseignement. Les deux conflits actuels ont renforcé leur coopération et consolidé l’influence de la Chine sur les autres, qu’elle soutient suffisamment pour maintenir une pression constante sur les Occidentaux. De ces quatre pays, trois sont déjà dotés de l’arme nucléaire, et l’Iran cherche à l’acquérir. S’agit-il d’un nouvel « axe du mal », pour reprendre l’expression que George Bush avait utilisée en 2002 pour décrire l’Irak de Saddam Hussein, l’Iran et la Corée du Nord ? Aucun chef d’État occidental n’utiliserait une telle expression pour qualifier les Crink, car la Chine est un partenaire économique incontournable qu’il ne faut pas froisser. Certains commentateurs parlent plutôt d’« Axis of Upheaval » (« axe de chamboulement » – upheaval rime en anglais avec evil), car les Crink déstabilisent l’ordre mondial. Pour l’Occident, ils représentent une menace réelle dont il faut comprendre le fonctionnement afin de la neutraliser.

Infographie : Causeur, d’après CSIS

De bonne guerre

En septembre 2025, lors de la grande parade militaire à Pékin, Xi Jinping paraît sur l’estrade flanqué de Vladimir Poutine et de Kim Jong-un. Certes, le rapprochement entre les trois dirigeants, ainsi que l’Iran, est fondé sur des accords bilatéraux, mais il repose surtout sur des relations personnelles, des échanges opportunistes et une même position anti-occidentale. Ce qui réunit les Crink encore plus que leur statut de régimes autoritaires, c’est un ressentiment tenace envers les règles du droit international qui leur seraient imposées par la superpuissance américaine. En 2007, à Munich, Poutine a dénoncé « un modèle unipolaire » dominé par les États-Unis. En 2025, avant une visite à Moscou pour célébrer le combat des Russes et des Chinois contre les Allemands et les Japonais pendant la Deuxième Guerre mondiale, Xi Jinping a publié un article soulignant le besoin renouvelé de combattre l’« unilatéralisme », l’« hégémonisme » et la « coercition », une comparaison implicite entre les Américains d’aujourd’hui et les « fascistes » du passé. Accusés de bafouer les droits de l’homme, les Crink ripostent en accusant les Américains d’hypocrisie pour leurs ingérences armées dans différentes régions du monde.

La Russie, l’Iran et la Corée du Nord font l’objet de sanctions occidentales. La Chine, qui domine le commerce mondial, leur permet de les contourner par une action qui traduit un refus de la morale des pays de l’Ouest. De surcroît, les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient ont fourni à l’empire du Milieu l’occasion de transformer ces trois États parias en un front commun censé préfigurer un nouvel ordre international, multipolaire, destiné à s’épanouir sous la supervision bienveillante de Pékin.

C’est entre Poutine et Xi que se sont nouées les relations les plus étroites. Se rencontrant à la veille de l’invasion de l’Ukraine, les deux hommes ont déclaré que leur partenariat serait désormais « sans limite ». Que Xi ait été ou pas informé à l’avance de l’invasion, il ne s’en est pas formalisé. Au contraire, il a aidé Poutine en lui permettant de contourner les embargos occidentaux sur l’exportation de pétrole et l’importation d’armements. La Chine a acheté à bas prix les énergies fossiles russes et vendu à prix élevé des composants à double usage – civil et militaire – permettant à la Russie de fabriquer ses propres armes. Le volume de leur commerce est monté en flèche pour atteindre aujourd’hui le double de ce qu’il était avant l’invasion. Le résultat est que la Russie est totalement dépendante de la Chine sur le plan économique. Xi n’approuve pas nécessairement les buts de guerre de Poutine. Il aurait confié à Trump lors de leur rencontre à Pékin en mai que le dirigeant russe regretterait peut-être son invasion. En attendant, Xi voit en Poutine un allié à exploiter. Après sa propre visite à Pékin en mai, le Russe est parti sans finaliser un projet de gazoduc entre la Chine et la Sibérie, faute d’un accord sur les prix.

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La guerre en Ukraine a également profité à la Corée du Nord, jusque-là État introverti maintenu en vie financièrement par la bienfaisance de Pékin. En 2024, Kim a ouvert son pays vers l’extérieur en envoyant des ouvriers et 15 000 soldats en renfort à la Russie, acquérant par là une expérience directe de la guerre. Il a fourni son allié en armes, munitions et missiles balistiques. Depuis 2023, il a vendu pour 12 milliards d’euros de matériel – 40 % des stocks russes –, ce qui représente presque l’équivalent du PIB annuel de son pays. Les Russes l’aident à développer son arsenal nucléaire qui compte 50 têtes et assez de matière fissile pour 50 autres. La Chine se méfie habituellement de son allié nord-coréen, tenu pour imprévisible, mais en avril, elle a pourtant annoncé un nouveau partenariat. L’Iran a aussi prêté main-forte à Poutine en lui vendant ses drones, accompagnés de formations à leur utilisation et de la technologie de leur fabrication. Ses ventes de matériel aux Russes lui ont apporté des revenus vitaux. L’Iran a prêté à Poutine ses flottes fantômes pour le transport du pétrole russe à l’exportation. Lors de l’opération Epic Fury, la Russie a envoyé à l’Iran des drones de conception iranienne perfectionnés par les Russes grâce à leur expérience du combat, et Poutine a offert de stocker en sécurité l’uranium enrichi des mollahs. La guerre en Iran, en créant une pénurie de pétrole et en augmentant son prix, a permis à la Russie de renflouer son trésor.

Le déni

Si l’Iran a pu frapper avec précision des cibles américaines et autres dans le Golfe, c’est grâce à l’aide russe et surtout chinoise. La Chine lui aurait donné accès à son système de navigation par satellites ultrasophistiqué, BeiDou, pour diriger ses drones et empêcher leur brouillage par l’adversaire. Elle aurait aussi fourni des renseignements sur les positions américaines à travers des entreprises privées, souvent liées à l’armée chinoise, qui exploitent des données publiquement accessibles en utilisant l’IA. En 2024, les Chinois ont vendu à l’Iran un satellite espion déjà lancé en orbite. Désormais, Pékin s’apprêterait à livrer des missiles et des systèmes de défense aérienne dernier cri. En revanche, la Corée du Nord est restée en retrait par rapport à l’Iran, peut-être parce qu’elle espère renouer un dialogue avec Washington, mais elle a menacé Israël de représailles nucléaires en cas d’attaque nucléaire contre l’Iran.

Si les quarante jours d’Epic Fury avaient pour but de neutraliser un des Crink, c’est un échec. L’Iran reste armé et il constitue désormais une menace non seulement pour la région, mais pour le monde entier à travers le blocus du détroit d’Ormuz.

Sous la tutelle chinoise, les Crink semblent donc avoir le vent en poupe. Mais le projet de la Chine, ainsi que sa relation aux autres membres, traduit un équilibre fragile. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord ne sont pas les proxies de Pékin qui ne leur fixe pas d’objectifs et ne les guide pas. Ce sont des puissances moyennes belliqueuses dont la Chine essaie de canaliser l’énergie agressive. Celle-ci, qui ne veut pas se retrouver embarquée dans la guerre, poursuit deux buts. D’abord, en suivant de près ce qui se passe sur les champs de bataille, elle apprend des leçons sur la guerre moderne qui se développe à un rythme effréné. Cela lui permettra de se poser comme une puissance militaire à ne pas défier. Deuxièmement, le prolongement des conflits en Ukraine et au Moyen-Orient draine les ressources économiques et militaires des États-Unis et des Européens, affaiblissant l’Occident. Ce dernier sera donc moins à même de proposer son aide pour protéger les autres nations du monde et stimuler leur croissance économique, obligeant la majorité à se tourner vers la Chine. Lors de sa visite à Pékin, Trump a essayé en vain de convaincre Xi de l’aider à mettre fin au blocus iranien. La Chine n’a pas encore fini de saigner l’Occident.

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Les conflits sont aussi une distraction qui détourne l’attention américaine de certaines activités chinoises, notamment en mer de Chine méridionale et autour de Taïwan. En 2025, pour justifier le soutien de son pays à Poutine, le ministre des Affaires étrangères chinois aurait confié à Kaja Kallas, haute représentante de l’UE, sa crainte qu’une défaite russe conduise les États-Unis à se focaliser plus sur la Chine. Si les États-Unis sont occupés ailleurs, Pékin pourra plus facilement isoler Taïwan diplomatiquement, démoraliser sa population par des menaces militaires et enfin absorber l’île sans coup férir. Et pendant tout ce temps, la Chine entretient la fiction de sa bienveillance universelle.

Talons d’Achille 

Cependant, la cohésion de ce groupe informel est menacée par plusieurs divergences potentielles. La Chine, qui persécute sa propre population musulmane, ne doit pas apprécier l’aspect théocratique du régime iranien. La Russie considère l’Arctique comme son arrière-cour, mais les Chinois ont leurs propres projets pour exploiter la région en termes de navigation, de minéraux et de bases stratégiques. Plus important encore, les Crink n’ont pas la même relation à l’ordre international. La Russie, l’Iran et la Corée du Nord cherchent à le renverser, le considérant comme un obstacle à la poursuite de leurs intérêts. En revanche, la Chine a beaucoup profité de cet ordre sur le plan économique et elle sait l’exploiter. Elle ne cherche pas à le renverser, mais à le transformer graduellement en remplaçant les États-Unis à sa tête.

Cette situation présente deux dangers. Le premier est que la Chine réussisse son projet et affaiblisse durablement l’Occident. Le deuxième est qu’elle perde le contrôle de ses trois amis belliqueux et que quelque action précipitée de la part de l’un d’eux – attaque frontale de l’Europe, lancement d’une bombe nucléaire – nous entraîne tous dans une conflagration générale. Cette menace oblige Pékin à mettre des limites à leur agressivité.

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Une autre limite est imposée par la dépendance économique de la Chine par rapport à ses clients occidentaux : l’UE est son premier marché à l’exportation. La Chine n’a pas intérêt à ce que le commerce soit trop perturbé par des hostilités. Enfin, il faut souligner qu’avec les États-Unis, Pékin et ses amis ont choisi un adversaire de taille. Fin 2024, un cargo russe transportant des composants pour la construction d’un sous-marin nucléaire à destination de la Corée du Nord a été coulé dans les eaux espagnoles, certainement par les États-Unis – et sans un mot de protestation des Crink. Actuellement, les poches profondes des Américains leur permettent de nouer des partenariats avec les républiques d’Asie centrale pour exploiter leurs minéraux critiques, au nez et à la barbe des Russes. Et si les Européens semblent orphelins de leur grand allié, leur soutien à l’Ukraine permet à celle-ci de bien résister aux Russes. Les Chinois sont convaincus que l’Occident est déjà en déclin. C’est peut-être leur plus grande erreur.

De Lapid à Bensussan: quand l’antisémitisme s’habille en principe de précaution

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Le cinéaste israélien Nadav Lapid, ici photographié à Paris en 2023, a refusé de participer au Festival international de cinéma de Marseille dans un mois, suite à des appels au boycott © JM HAEDRICH/SIPA

Je me radicalise…


Chers lecteurs, chers amis, chers détracteurs, quelque chose est en train de se produire dans ce pays. Une forme de radicalisation, oui, mais pas celle dont parlent les services de police, les procureurs ou le ministre de l’Intérieur. Pas celle qui brûle des voitures, casse des vitrines, pille des magasins ou défile le visage masqué. Une autre radicalisation, qui consiste à refuser de se taire lorsque les libertés reculent.

Raisons de sécurité

À Marseille, le cinéaste israélien Nadav Lapid, pourtant opposé au gouvernement Netanyahou, a dû renoncer à participer à un festival international de cinéma sous la pression du boycott culturel visant Israël. À Strasbourg, le philosophe Gérard Bensussan a été déprogrammé d’une conférence du CHU consacrée à… la vieillesse. Oui, la vieillesse. Pas Gaza, pas le Proche-Orient, pas Israël, pas la guerre. La vieillesse !

Quel motif a été invoqué ? Les désormais incontournables « raisons de sécurité ». Cette formule est devenue le passe-partout de la lâcheté et de la bêtise contemporaines. Elle permet de censurer sans censurer, d’exclure sans exclure, de discriminer sans assumer la discrimination. Elle dispense de toute justification. Elle transforme la capitulation en prudence et la peur en vertu. Le dessinateur Joann Sfar a failli subir le même sort lorsque des militants ont demandé l’annulation de son spectacle à La Criée de Marseille, pourtant inspiré de rencontres menées auprès de Palestiniens comme d’Israéliens après le 7-Octobre. Dans le cas Bensussan, aucune menace n’avait pourtant été signalée, aucun incident, aucun risque identifié. Seulement un intellectuel ayant eu l’audace de réfléchir publiquement à l’antisémitisme contemporain, à ses métamorphoses et à ses nouveaux masques. Dans la France de 2026, cela semble parfois suffire.

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Nous sommes parvenus à ce moment singulier où l’on n’écarte plus les juifs parce qu’ils sont juifs ; ce serait trop grossier. On les écarte parce que leur présence pourrait déplaire à ceux qui détestent les juifs. Il y a une nuance mais le résultat est identique. Pendant des années, chacun de ces épisodes fut présenté comme un cas isolé. Une agression, une intimidation, une exclusion, un malentendu. Mais les exceptions finissent par former une règle. Les faits divers dessinent un paysage, les incidents composent un système.

Universités, hôpitaux, institutions culturelles, associations, syndicats, médias : partout la même mécanique semble à l’œuvre. On ne dit plus « nous ne voulons pas de vous », on dit « le contexte est compliqué. » On ne dit plus « votre identité pose problème », mais « nous craignons des réactions. » On ne dit plus « vous êtes de trop », plutôt « c’est pour votre sécurité. »  L’histoire enseigne pourtant une vérité simple : lorsqu’une société adapte les libertés de ses citoyens aux exigences de leurs persécuteurs potentiels, elle a déjà commencé à perdre. Le scandale n’est pas que des fanatiques réclament des têtes ; les fanatiques ont toujours existé. Le scandale est que des institutions respectables se couchent avant même qu’on le leur demande.

Démission collective

Il faut désormais appeler les choses par leur nom. Lorsqu’un philosophe est déprogrammé non pour ce qu’il va dire sur la vieillesse, mais pour ce qu’il est censé représenter aux yeux de certains militants, il ne s’agit pas d’une question de sécurité ; il s’agit d’un problème d’antisémitisme. Et lorsque des responsables d’universités, d’hôpitaux, de médias ou d’institutions culturelles entérinent cette logique, il ne s’agit plus d’une faiblesse individuelle, mais bien d’une démission collective.

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Peut-être est-ce cela, finalement, la « Nouvelle France » dont parlent depuis des années Jean-Luc Mélenchon et ses affidés et dont ils feront le thème de leur campagne présidentielle. Une France où certains citoyens regardent derrière eux avant de prendre la parole. Une France où l’on annule un philosophe pour éviter d’avoir à protéger sa liberté. Une France où la peur dicte l’agenda culturel. Une France où les institutions anticipent les exigences des intimidateurs et présentent leur reddition comme un acte de responsabilité.

Si c’est cela la Nouvelle France, alors oui, une forme de radicalisation devient inévitable : la radicalisation du refus de céder. Et puisque tant de gens semblent désormais décidés à se taire, à détourner le regard ou à trouver des excuses à l’inexcusable, alors je me radicalise aussi. Dans la défense de la liberté, le refus de la peur et la détermination à ne plus me taire.

Le grand retournement des élites contre la civilisation

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Ignorant qu'il est filmé, dans une manifestation début septembre 2025, Jean-Luc Mélenchon affirme abandonner la France rurale au profit des quartiers minés par le communautarisme : « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps ! » Capture.

Une société prospère quand les rivalités qui la divisent prennent la forme d’une émulation constructive. Mais dans nos démocraties modernes, une partie des élites politiques trouve son intérêt (électoral) dans des programmes destructeurs… Grande analyse.


La vie politique est fascinante. Comment des élites surdiplômées et surinformées peuvent-elles défendre des idées absurdes, incendiaires, angéliques, irrationnelles ou encore immorales ? Comment des personnes hissées aux sommets de la vie culturelle, sociale et politique purent-elle se vouer au bolchévisme, à l’hitlérisme, au maoïsme et, plus récemment, à l’islamo-gauchisme ou à l’antispécisme ? Comment quelqu’un d’intelligent et de renseigné peut-il prendre parti pour l’étatisation de l’économie, la fiscalité confiscatoire, la retraite à soixante ans, la dénucléarisation de l’énergie ou encore les politiques migratoires laxistes ? Comment des agrégés de philosophie chahutés dans leurs classes peuvent-ils continuer à promouvoir l’idéologie de « l’élève au centre du système »[1] ? Comment des économistes peuvent-ils penser qu’encadrer les loyers va résoudre le problème du logement ? Devant le spectacle des vandales déferlants dans les centres-villes à la première occasion (fête nationale, match de foot, Saint Sylvestre…), comment peut-on fustiger la « société répressive » ?

Quand la rivalité des élites sert le processus de civilisation

Certes, il ne faut pas minimiser la bêtise des élites, leur ignorance, ni leur mauvaise foi, mais une autre explication (non exclusive) tient au fait que leurs prises de positions sont intéressées, stratégiques et par conséquent calculées. Je me concentrerai ici sur les élites politiques. Selon une vision naïve de la vie politique, les gouvernants et chefs de partis visent le bien commun et ont seulement des désaccords sur la nature de ce bien ou les moyens de l’atteindre. Par exemple, tout le monde voudrait réduire le chômage, augmenter le pouvoir d’achat, lutter contre les injustices et les problèmes écologiques, mais par des moyens différents et selon des priorités variées. Hélas, la vie politique ne se résume pas dans cette vision sympathique du pluralisme partisan. La question que se pose une grande partie des politiciens n’est pas « Que puis-je faire pour mon pays ? », mais « Comment accéder au pouvoir et le conserver ? ».

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Ce cynisme n’est pas un problème quand la compétition politique stimule l’innovation et débouche sur des réalisations grandioses. De la même façon, le boulanger d’Adam Smith[2] ne fait pas du bon pain par philanthropie, mais pour s’enrichir au détriment de ses concurrents – ce qui aboutit néanmoins au fait que tout le monde mange du bon pain au meilleur prix. Les rivalités des élites politiques ont toujours donné lieu à des productions culturelles extraordinaires : temples de l’Egypte antique, Acropole athénienne, pyramides maya, Cité interdite, etc. Les grands empires et les civilisations sont sortis de terre sous l’effet (notamment) de la compétition politique et géopolitique. Que les mobiles soient religieux (foi irrationnelle), économiques (enrichissement personnel) ou politique (amour du pouvoir), peu importe s’il en résulte plus de richesses, plus de beauté et plus de savoir pour un nombre croissant d’individus.

Dans un processus civilisationnel classique, les différentes couches de la société contribuent ensemble, y compris dans leur rivalité, au renforcement de l’édifice économique et culturel. Chacun travaille selon ses compétences et tout travail (ou presque) a une utilité sociale. En tout cas une utilité culturelle. Nos musées et nos bibliothèques sont remplis de la production raffinée des classes oisives : orfèvrerie, marqueterie, icônes, peintures, œuvres littéraires, théologiques ou philosophiques.

Quand le politiquement rentable diverge de l’intérêt collectif

Imaginons maintenant qu’un boulanger découvre une recette qui lui permette de surpasser la concurrence en ajoutant quelques ingrédients néfastes pour la santé du consommateur. S’il n’est pas retenu par la morale, la logique de la concurrence le poussera à intoxiquer ses clients. C’est ce qui se passe dans la vie politique quand, à certains moments de l’histoire, des élites découvrent une recette leur permettant d’accéder au pouvoir, quitte à embobiner leur clientèle et à fragiliser le corps social.

A quelle époque le politiquement rentable s’est-il dissocié du socialement constructif ? Quand la démagogie est-elle devenue payante ? Le jour où les flatteurs eurent un électorat à flatter. C’est triste à dire, mais l’avènement des démocraties modernes a été un tournant fondamental à cet égard : la démagogie et le populisme ont vu leur rendement exploser dès lors que le peuple avait son mot à dire dans les affaires publiques.

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Que la démagogie accompagne tendanciellement la démocratie, on le sait depuis au moins l’Antiquité grecque. Depuis lors, l’un des grands enjeux de la théorisation politique est de concevoir un système qui tienne compte de l’intérêt de tous, et donc de permettre à tous de s’exprimer, sans transformer la politique en foire du Trône ni les gouvernants en poissonniers braillards.

Malheureusement, nous ne disposons toujours pas de ce contrepoison. Aujourd’hui, il se pourrait même qu’il soit impossible de remporter une élection sans user de procédés rhétoriques, de mensonges et autres flatteries.

La démocratie sans démagogie : un cercle carré ?

La « trahison des clercs »[3] peut prendre plusieurs formes. La plus simple consiste à confondre « défense du peuple » et populâtrie (amour immodéré du peuple, comme si celui-ci avait toutes les vertus) ou populisme (prétendre incarner le peuple dans sa personne). Ou encore à assimiler n’importe quelle mesure égalitariste à de la « justice sociale » (comme si toute distinction et hiérarchie étaient injustes)[4]. Il s’agit alors de promouvoir des idées comme on vend des sucreries : c’est bon marché et immédiatement appréciable. Difficile d’y résister – le peuple se précipite vers ces démagogues comme il se gave de burgers et de sodas, qui le rendent malade.

Autre trahison possible : faire alliance avec une puissance étrangère pour remporter des victoires politiques locales. C’est prendre le risque de l’effondrement, comme ce fut le cas en Mésoamérique et dans l’Amérique andine précolombienne, quand les conquistadores européens ont su habilement profiter de l’esprit de revanche des populations dominées par les Aztèques et les Incas. Certains observateurs de la vie politique française considèrent que l’extrême droite fait les yeux doux à Poutine pour actionner des leviers politiques, au mépris de notre indépendance géopolitique ; et d’autres que l’extrême gauche noue de dangereuses alliances avec des populations immigrées pour se renforcer électoralement, au risque d’euthanasier la culture française.

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Sous des modalités diverses, une partie des élites politiques injecte du poison dans leur programme pour remporter la mise électorale. Devant le succès de ces opportunistes, d’autres partis doivent à leur tour s’inspirer de cette recette (avec des ingrédients différents). C’est le grand retournement : la rivalité des élites politiques devient vectrice de destruction civilisationnelle. A la bourse des idées politiques, une partie des élites « parie à la baisse », en quelque sorte, c’est-à-dire se renforce par des programmes-poisons.

C’est vrai dans tous les pays occidentaux, où les partis favorables à l’immigration de masse, à la hausse des dépenses publiques, à la discrimination positive et autres mesures coûteuses démographiquement, économiquement et socialement fragilisent l’édifice civilisationnel. C’est vrai également dans le monde arabe, où une partie des élites politiques a compris qu’elle pouvait se renforcer en troquant ses idéaux laïcs et modernistes contre le traditionalisme religieux. C’est vrai dans une large partie de l’Afrique, où la rancœur décoloniale sert de hochet séduisant et de produit masquant l’incurie des gouvernants. Les pays peu/pas démocratiques comme la Russie et la Chine sont moins exposés aux problèmes de la démagogie, car les rivaux politiques sont empêchés ou éliminés. Là où il n’y a pas de pluralisme, on ne peut rencontrer les difficultés inhérentes au pluralisme (situation qui n’est pas plus enviable pour autant).

Comment faire pour que, à nouveau, les élites politiques fassent du bon pain ? Il faudrait des consommateurs avertis, instruits, informés et vigilants. Autrement dit, il faudrait que les élites intellectuelles, scientifiques et journalistiques les aident à former un jugement avisé. Mais une grande partie de ces élites, pour des raisons qui leur sont spécifiques,[5] alimente la machine à broyer le bon sens et la civilisation.

De leur côté, les élites politiques ne renonceront pas spontanément au politiquement utile au profit du civilisationnellement efficient. On ne peut guère en vouloir à un boulanger de vendre du mauvais pain s’il y gagne des clients. Finalement, l’électorat ne doit compter que sur ses propres ressources intellectuelles et son expérience du terrain. On en revient à cette vieille idée que la démocratie ne fonctionnerait bien que pour un peuple de dieux[6]. Nous ne sommes pas divins, mais faisons de notre mieux.


[1]  Principe pédagogique inscrit dans la loi Jospin de 1989, qui affirme que l’école doit s’adapter à la diversité des élèves plutôt que d’imposer à ceux-ci un modèle classique de transmission du savoir.

[2] « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme » (A. Smith, La Richesse des nations, livre I, chp. 2).

[3] L’expression est de J. Benda, dans La trahison des clercs [1927].

[4] Voir T. Sowell, Discrimination et disparités [2019] et Illusions de la justice sociale [2023], Paris, Carmin, 2025.

[5] Voir S. Fitoussi, Pourquoi les intellectuels se trompent ? L’Observatoire, 2025.

[6] « S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas aux hommes » (J.-J. Rousseau, Du contrat social, livre III, chp. 4).