Accueil Site Page 3

Trappes: la grande foire à la récupération politique est ouverte

0

Selon notre chroniqueur, ce sont les « antifascistes » qui sont devenus les fascistes. Il nous rappelle ici comment.


La liste des coupables est dressée. Les « antifascistes » ont les photos. Il ne leur manque que les adresses. Les fascistes d’hier n’ont rien à envier à la gauche épuratrice d’aujourd’hui. Après l’abject attentat raciste (un mort, cinq blessés dont une fillette de 12 ans) qui a frappé vendredi la population d’origine immigrée de Trappes et de La Verrière (Yvelines), les adeptes du « pas d’amalgame » ont immédiatement renié leur principe. Le député (LFI) Thomas Portes a, le premier, réclamé la fermeture de CNews en rappelant notamment un propos de votre serviteur décrivant en 2021 la réalité de l’islamisation de Trappes. L’avocat Seydi Ba, proche de LFI, a complété l’inventaire des nuisibles, en offrant aux plus ardents sicaires de possibles fatwas. Jean-Luc Mélenchon s’en est pris à BFMTV, lors de la manifestation de samedi à Paris, accusant la chaîne de racisme.

Ali Rabeh déserte sa ville

Le tort de tous ces indésirables, qui ont désormais une cible sur le front : avoir rendu compte de la terreur du 17 octobre et avoir décrit, entre autres, le comportement des jeunes pilleurs, arabo-musulmans pour la plupart, venus des cités « racisées ». Pour qui douterait de l’emprise totalitaire qui enferme la gauche « antifasciste », il suffit de l’observer répondre docilement aux injonctions victimaires de l’islamosphère. Ce week-end, la gauche soumise (LFI, PC, écolos et PS réunis) était à Orléans pour protester contre le congrès du RN, brièvement perturbé dimanche. L’unique obsession des censeurs : faire taire les critiques contre la « nouvelle France » et son « grand remplacement » revendiqué. En attisant la haine qu’ils dénoncent.

A lire aussi: Après l’attaque dans les Yvelines, la faillite du discours officiel

Ali Rabeh (Génération.s), maire de Trappes, illustre la pente sectaire et liberticide qui menace la démocratie, prise en otage par les intimidations d’un communautarisme revanchard. Plutôt que de rester auprès de ses administrés traumatisés par l’attentat de Kevin T., schizophrène sous cocaïne placé hier en cellule psychiatrique, l’élu était aussi à Orléans pour signifier son intolérance politique à l’égard de « l’extrême droite ». Après avoir reçu Emmanuel Macron, vendredi soir dans sa ville, M. Rabeh a regretté que le président n’ait pas avalisé sa propre accusation d’« islamophobie » pour caractériser le meurtre. En réalité la victime, Pengo Bossio Wangi, était chrétienne.

« Islamophobie » : un mot piégé sans cesse imposé par l’extrême gauche

Surtout, ce terme d’islamophobie n’est pas neutre : il est brandi par les islamistes pour les mettre à l’abri de la critique. D’ailleurs, le maire de Trappes était flanqué ce soir-là d’Elias d’Imzalène, qui avait déclaré en 2024 : « Est-ce qu’on est prêts à mener l’intifada dans Paris ? Dans nos banlieues ? Dans nos quartiers ? ». En revanche le chef de l’État, aveuglé par son immigrationnisme, a repris l’analyse erronée sur le « tournant » que représenterait ce drame destiné selon lui à tuer « nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne ». Macron-la-gaffe a oublié les multiples crimes islamistes commis contre des juifs ou des chrétiens à cause de leur religion (rue Copernic, rue des Rosiers, Ilan Halimi, école Ozar Hatorah, Hyper Cacher, père Hamel, basilique de Nice, etc.). L’Elysée a dû rectifier dans la soirée.

Hier, Marine Le Pen a eu beau jeu de dénoncer les « obscurantistes » tandis que Bally Bagayoko (LFI), maire de Saint-Denis, réclamait sur LCI l’interdiction du RN. Ces idéologues incendiaires sont ses meilleurs promoteurs.

La révolution des oubliés

Prix: 10,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,19 €

Siège d’Orléans: Marine boute les casseurs et le manque de savoir-vivre

Alors que des manifestations violentes et une fusillade raciste viennent de secouer la France, et qu’un rassemblement contre le RN – pourtant interdit – se tenait dans le centre-ville, le parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen s’était barricadé pour son congrès au Zénith d’Orléans, samedi, où Mme Le Pen a lancé sa campagne présidentielle hier. Durant un grand show, elle a présenté sa vision d’une France apaisée. Nous y étions.


Un centre-ville bouclé, des commerçants qui affichent sur leur vitrine des panneaux suppliant les casseurs de les épargner (voir plus bas), un impressionnant dispositif policier et de gendarmerie, des accès filtrés, des fouilles, une circulation entravée… Si notre gendarmerie nationale demeure affable, le congrès du RN avait des allures de siège d’Orléans ! La référence johannique était d’ailleurs dans tous les discours. Dans le Zénith, quelque 8 500 militants fêtaient la fin du XIXᵉ congrès du Rassemblement national et le lancement de la campagne présidentielle de 2027.

Plus qu’un duo, c’est un trio qui s’annonce pour cette campagne. L’UDR avait fait le déplacement : Éric Ciotti a été applaudi à tout rompre, notamment quand il a rappelé son audace de juin 2024 et sa proposition d’union des droites. Jérôme Besnard, conseiller municipal UDR à Saint-Malo, témoigne : « Il y a une ambiance de meeting de droite populaire qui rappelle un peu les grandes heures du fillonisme, voire même du RPR. » De fait, l’ambiance était apaisée, d’un calme de notables de province, avec des rangées d’écharpes tricolores. Le parti a mis en scène son unité retrouvée à la veille d’un scrutin majeur. Les déçus d’hier étaient de retour : Marion Maréchal est arrivée avec les députés IDL Anne Sicard, Thibaut Monnier et Eddy Casterman – ils ont réussi à capter l’attention lors de leur entrée. Pour faire taire les soupçons de dissensions, la candidate Marine Le Pen a rappelé à Jordan Bardella son statut de Premier ministre putatif.

Mélenchon a des maillots de foot floqués à son nom ? Marine a déjà produit des écharpes pour ses supporters.

Tous les chemins mènent à de Gaulle

Dans son discours, largement inspiré par la plume de son conseiller et beau-frère Philippe Olivier, Marine Le Pen s’est voulue présidentielle et policée. Significativement, le professeur Frédéric Rouvillois a fait une apparition aussi insolite qu’inattendue dans un discours de campagne. Marine Le Pen a en effet cité son Histoire de la politesse. Une politesse qui vient donc policer les discours : après la dédiabolisation, le Rassemblement national entre dans l’âge du savoir-vivre…

Marine Le Pen donne l’impression de changer quelque peu de registre. Son diagnostic serait, en substance, « partagé » par les Français. « Tout le monde en France est d’accord avec nous : la bataille des constats est gagnée », a déclaré la candidate durant son grand discours. Reste à voir plus loin. « Nous ne disons pas : “c’était mieux avant”. Nous disons : “c’était bien avant, ce sera mieux demain !” » Le mot du jour est « Renaissance ». Elle convoque l’humanisme, le savoir, la culture classique, les grandes découvertes, l’imprimerie et la beauté. Le parallèle historique renvoie aussi, selon une vieille habitude scolaire, à un Moyen Âge obscur et dogmatique. Les médiévistes feront la grimace. Reste l’ambition affichée : donner à son discours une stature présidentielle, faire entendre à nouveau la voix de la France, fédérer largement et entrouvrir les portes du RN, dans le prolongement de l’appel d’Éric Ciotti à ses anciens camarades de LR.

A lire aussi, Philippe Bilger: On n’en peut plus !

Avec 34 % d’intentions de vote, Marine Le Pen peut déjà songer au second tour. Presque aux législatives. Le détail concret des mesures, elle le laisse à Jordan Bardella – son « futur Premier ministre », a-t-elle donc tenu à réaffirmer –, qui détaille : le vouvoiement, le principe du « casseur-payeur », la suspension des allocations pour les parents de mineurs délinquants, l’inscription de la « communauté nationale » dans la Constitution, la proportionnelle assortie d’une prime majoritaire… Éric Ciotti y ajoute une touche UDR avec la réduction des dépenses publiques, l’allègement des normes et une dose de capitalisation pour les retraites.

La campagne met déjà en scène un trio avec Eric Ciotti en troisième homme, plutôt qu’un duo.

L’Union des étudiants juifs de France expulsée

Le ton du rassemblement est donné dans les discours comme dans la mise en scène. À Orléans, Jeanne d’Arc joue à domicile. De Gaulle, lui, est l’invité régulier des discours. « Nous sommes issus de traditions politiques différentes », euphémise Éric Ciotti à propos de l’antigaullisme passé du Front national. Des militants de l’Union des étudiants juifs de France tentent de déployer une banderole dénonçant « le racisme et l’antisémitisme du RN ». Ils sont expulsés de la salle. L’association dénoncera des conditions violentes. À plusieurs reprises, M. Bardella demande au public de se calmer et lance une Marseillaise pour reprendre le plein contrôle de la salle. La promesse d’apaisement est sauve et le parti peut continuer de donner sa meilleure image.

Une claque pour les bardellistes ?

Les tensions, il faut éventuellement aller les chercher en interne. Chaque congrès est l’occasion pour les adhérents d’élire les cent membres du Conseil national (ancien comité central), sorte de parlement interne du parti. À ces élus s’ajoutent vingt membres cooptés par le président. C’est toujours l’occasion de tester le poids des personnalités du parti ou des courants internes.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Macron, Mélenchon: grands prêtres du pathétisme d’Etat

En mars 1997, à Strasbourg, Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou arrivent aux deux premières places de l’élection au comité central, révélant l’emprise croissante des mégrétistes sur l’appareil. Marine Le Pen, elle, n’est alors même pas élue. Son père doit la repêcher parmi les vingt membres qu’il peut nommer discrétionnairement. Dix-huit mois plus tard, c’est la scission. En avril 2003, à Nice, c’est un nouveau désaveu pour la fille du chef qui n’obtient que la trente-quatrième place. La vieille garde, emmenée par Bruno Gollnisch, Carl Lang et les représentants de la droite nationale-catholique, résiste à la révolution culturelle que prépare Marine Le Pen. Jean-Marie doit encore intervenir pour imposer sa fille à la vice-présidence du parti. À Bordeaux, en 2007, M. Gollnisch conserve la première place du suffrage militant, mais Marine Le Pen remonte à la deuxième. La succession se prépare… À Lyon, en 2014, Marion Maréchal-Le Pen caracole en tête et Florian Philippot, pourtant inspirateur du marinisme, doit se contenter de la quatrième place. Trois ans plus tard, M. Philippot quitte le Front national.

À Orléans, en 2026, c’est Jean-Philippe Tanguy qui arrive en pole position, devant Louis Aliot, Sébastien Chenu, Julien Odoul et Laure Lavalette. Plus révélatrice encore est l’absence, parmi les cent élus, de plusieurs proches de Jordan Bardella, que le président doit repêcher grâce à son contingent de vingt nominations. « C’est une claque pour Jordan… », persifle un cadre qui attribue ces déceptions à l’absence de « réseautage » et de « noyautage du parti par Bardella », lequel aurait préféré les tournées médiatiques à la gestion du parti au jour le jour. « Ce qui a fait l’élection, c’est surtout le poids des fédérations, on vote pour la figure régionale », analyse aussi ce cadre de PACA. Le Var, le Nord, le Pas-de-Calais, l’Hérault et les Bouches-du-Rhône ont ainsi envoyé les plus gros contingents.

En position de favori, le parti soigne désormais son image, évite les débordements et se présente comme le contre-modèle de la France des émeutes et des vitres cassées. Ses cadres pensent déjà à l’après : majorité plurielle, ouverture, rapports de force internes et, peut-être, bataille des places.

Histoire de la politesse: De 1789 à nos jours

Prix: 13,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 13,00 €

Brésil: l’incroyable remontada de Lula

0

Lula da Silva, qui aura 81 ans demain, a été réélu président du Brésil avec 51,8% des voix dimanche, alors qu’il était en mauvaise position à l’issue du premier tour.


Pour la deuxième fois consécutive en l’espace de trois semaines (le temps séparant les deux tours de la présidentielle), les sondages se sont plantés au Brésil. Encore samedi, à la veille du scrutin, les cinq principaux instituts prédisaient une « égalité technique » à 50-50 % entre les deux candidats : Lula da Silva, président sortant en lice pour son 4ᵉ mandat, qui fêtera mardi son 81ᵉ anniversaire, et Flavio Bolsonaro, 45 ans, sénateur et fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro. Ce dernier a été condamné à 27 ans de prison pour une tentative de coup d’État que ses partisans considèrent comme infondée. Toutefois, tous les cinq envisageaient comme hypothèse la plus probable la victoire de Bolsonaro avec une chiche avance oscillant entre 0,5 et 1 %, et en aucun cas celle de Lula.

Or, le résultat final a donné Lula vainqueur avec un appréciable avantage de 3,58 points (51,79 contre 48,21 % des suffrages), soit 4,4 millions de voix de plus que son rival. En outre, il a engrangé 10 millions de bulletins supplémentaires par rapport au 1ᵉʳ tour. À quoi donc peut-on imputer ce renversement de tendance ?

Ola la dette !

À la surprise générale, à l’issue du 1ᵉʳ tour, Lula avait été devancé par Bolsonaro (47 contre 45 %), soit 2 millions de voix de plus pour ce dernier. Dès le lendemain, trois autres candidats qui avaient totalisé à eux tous un peu plus de 7 % s’étaient ralliés à lui. Tous les partis du centre et du centre droit lui apportaient aussi leur soutien, lui assurant en outre, en cas de victoire, une confortable majorité parlementaire de 303 députés sur 513 et de 55 sénateurs sur 81. La victoire de Bolsonaro se profilait en conséquence comme l’éventualité la plus plausible. D’autant que depuis le rétablissement de la démocratie en 1988, sur les huit présidentielles qui ont précédé celle-ci, aucun candidat arrivé second au premier tour ne l’avait emporté au deuxième. Les premiers sondages post-premier tour confortaient cette probabilité : ils lui octroyaient une moyenne de 52 contre 48 % des intentions de vote.

La réponse à la question ci-dessus réside très certainement dans la soudaine générosité sociale qui s’est saisie de Lula, qu’on peut assimiler à un vaste achat de votes sans équivalent. À dix jours du scrutin, il a réduit la semaine de travail de 44 h à 40 h sans perte de salaire, promis les transports urbains gratuits les fins de semaine pour que « les travailleurs puissent profiter de ce temps libre », annulé les arriérés d’impôts de 3,6 millions d’autoentrepreneurs, s’est engagé à racheter 95 % de leurs dettes auprès des banques, revalorisé de 15 % « la bourse familiale » (une aide mensuelle de 137 dollars accordée à 56 millions de familles) et accordé un salaire mensuel de 140 dollars à chaque étudiant de l’enseignement public pendant les dix mois de l’année universitaire, plus un livret d’épargne de 2 000 dollars à la fin de leurs quatre années d’études s’ils sont diplômés, entre autres.

Il s’est bien gardé de dire comment il entendait financer cette manne qui est, peu ou prou, estimée à environ 7 milliards de dollars. Le Brésil accuse déjà un déficit budgétaire de plus de 8 %. La croissance est en berne : de 3,2 % en 2024, elle se situerait à la fin de l’année en cours entre 1,6 et 1,9 %.

Bolsonaro Jr mauvais perdant

À l’annonce des résultats, Bolsonaro a indiqué qu’il allait déposer un recours en annulation de l’élection auprès du Tribunal supérieur électoral (TSE). Il estime notamment que la prolongation de deux heures de l’ouverture des bureaux de vote par ce même tribunal constituait une grave entorse à la règle du jeu électoral, ayant servi à faire voter un électorat qui lui était défavorable et qui s’abstenait jusqu’alors. Il est peu probable que ce recours aboutisse, car il impliquerait que le TSE se dédise. De plus, une telle décision ne pourrait que provoquer une grave crise politique.

Au terme de ce 4ᵉ mandat, Lula aura gouverné le Brésil pendant 16 ans, auxquels il faut ajouter les cinq années où il a été l’éminence grise de celle qui lui avait succédé en 2011, Dilma Rousseff, destituée pour falsification de comptes publics. C’est le plus long règne présidentiel de l’histoire du Brésil. À l’étranger, seul Poutine surpasse sa longévité au pouvoir (21 ans). Le Chinois Xi Jinping ne totalise pour l’instant que 13 ans.

Dans sa première déclaration après l’annonce de sa victoire, Lula a promis « de gouverner différemment ». À vrai dire, il lui faut trouver une majorité qui apparaît pour le moment introuvable. Le Parti libéral de Bolsonaro, qui est passé de 98 à 121 députés, est la première formation de la Chambre basse, fédère le centre et la droite, et a la main sur le Sénat. La majorité des gouverneurs des États, dont celui de São Paulo, le poumon économique du pays, lui sont opposés. Or leur influence politique pèse lourd.

Au niveau international, la victoire de Lula va avoir des incidences importantes. Premièrement, elle endigue le basculement de l’Amérique latine à droite. Les deux grandes puissances économiques de la région, le Mexique et le Brésil, restent à gauche. Deuxièmement, elle va fragiliser le Mercosur, dont l’Argentine et le Brésil sont les deux piliers. Or Lula et Javier Milei sont à couteaux tirés. Le président argentin avait ouvertement pris parti pour Bolsonaro et avait rappelé que Lula n’a pas été innocenté de sa condamnation pour corruption qui lui avait valu une peine de prison. « Il a été libéré grâce à un vice de forme », a maintes fois répété publiquement Milei. Enfin, troisièmement, c’est une bonne nouvelle pour la Chine qui conserve avec le Brésil, 9ᵉ puissance économique mondiale, sa tête de pont en Amérique du Sud. Du coup, l’ascendant que Trump prenait sur tout le sous-continent est contrarié. Les économies mexicaine et brésilienne restent très dépendantes de celle des États-Unis, ce dont Trump saura jouer.

Élections israéliennes : comment prendrez-vous votre Likoud?

Le 27 octobre, les Israéliens auront à choisir entre deux conceptions de leur nation : un régime combinant libéralisme politique et respect de l’identité juive, ou un système niant l’État de droit et délégant la définition du caractère juif à l’orthodoxie religieuse. C’est la question laissée sans réponse depuis 1948: qu’est-ce qu’un «État juif»?


Le 27 octobre, Israël a rendez-vous avec son destin. Les 7,3 millions d’électeurs appelés aux urnes pour désigner les 120 membres de la Knesset ne vont pas seulement se prononcer « pour ou contre Bibi ». Même si beaucoup n’en ont pas pleinement conscience, ils devront choisir entre deux conceptions de l’État : une démocratie libérale fondée sur l’équilibre des pouvoirs et l’égalité civique, ou un État dont le caractère juif serait de plus en plus défini par les représentants non élus d’une orthodoxie religieuse fermée au monde extérieur.

Issu des élections de novembre 2022, le gouvernement sortant aura, à quelques jours près, achevé un mandat complet de quatre ans, fait rare dans un pays qui a connu cinq scrutins entre 2019 et 2022. Cette longévité constitue déjà un succès politique pour Benyamin Netanyahou. Depuis le dernier scrutin, sa coalition a pourtant dû affronter la mobilisation contre la réforme judiciaire, le traumatisme du 7-Octobre et plusieurs années de guerre, sans pouvoir se prévaloir d’une réussite incontestable dans aucun de ces dossiers.

La majorité sortante rassemble le Likoud, autrefois situé au centre droit et désormais nettement ancré dans une droite religieuse et nationaliste, les partis ultra-orthodoxes séfarade et ashkénaze, ainsi que les formations nationalistes-religieuses (également appelées sionistes-religieuses) dominées par Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir. Ces forces, différentes et parfois concurrentes, ont en commun la volonté de rompre avec l’équilibre constitutionnel actuel en réduisant fortement le pouvoir de la Cour suprême et le contrôle qu’elle exerce sur les décisions de la Knesset et du gouvernement. Pour des raisons propres à chacune, elles souhaitent qu’une majorité de députés puisse gouverner presque sans contre-pouvoir constitutionnel et donc sans garanties pour les droits des minorités. Elles forment ainsi le bloc de « l’État des Juifs, pour les Juifs et par les Juifs », dans lequel les citoyens non-juifs n’occuperaient qu’une place politique marginale.

En face, l’opposition, dont la dispersion explique en partie la défaite de 2022, s’est mise en ordre de bataille. Elle ne constitue pas pour autant un bloc homogène. On y trouve des nationalistes laïques, des centristes, d’anciens dirigeants du Likoud, une gauche sioniste affaiblie et des partis arabes qui ne partagent ni la même conception de l’État, ni les mêmes priorités stratégiques. Leur premier dénominateur commun est leur volonté de mettre fin au règne de Netanyahou. Mais tous se retrouvent autour d’une forme de républicanisme israélien protégeant les institutions et garantissant l’égalité civique entre citoyens juifs et non-juifs.

Au-delà de la personne de Bibi, la confrontation oppose donc deux projets de régime. D’un côté, la primauté du caractère juif de l’État et de la volonté majoritaire, de l’autre, la préservation d’un État à la fois juif et démocratique, incarné dans des institutions laïques et fondé sur une citoyenneté commune.

Cependant, la tectonique des plaques idéologiques et politiques a modifié le paysage ces dernières années, rendant la lecture des clivages et enjeux plus difficile. En faisant évoluer le Likoud d’une droite nationale et républicaine vers une droite religieuse, identitaire, populiste et messianique, Netanyahou n’a pas seulement intégré à sa coalition Itamar Ben-Gvir, héritier politique de Meir Kahane, dont la liste fut interdite en 1988. Il a aussi rejeté dans l’opposition une partie de la droite traditionnelle. Bibi est ainsi devenu à la fois le principal atout de son camp et sa principale faiblesse. Il domine un bloc plus cohérent, mais aussi plus étroit que celui qu’aurait pu rassembler un Likoud resté fidèle à son ancien positionnement. Autrement dit, il règne sans partage sur un bloc rétréci.

Sans lui, une droite élargie pourrait probablement réunir entre 55 et 60 % de l’électorat, contre environ 45 % dans les sondages actuels et 49,5 % lors des élections de 2022. Bennett, Lieberman, Gantz, Eisenkot et même, dans une certaine mesure, Lapid appartiennent en effet, au-delà de leurs différences, au même univers politique avec la priorité accordée à la sécurité, une méfiance envers les concessions territoriales, une vision économique plutôt libérale et une relative indulgence envers l’orthodoxie. Leur rupture avec le Likoud tient souvent moins à ses orientations historiques qu’à Netanyahou, son mode d’exercice du pouvoir, ses procès, ses alliances avec les extrêmes, sans oublier les frasques de sa famille.

Dans ces conditions, les catégories de « droite » et de « gauche » sont largement inopérantes pour comprendre l’enjeu du scrutin. Si les partis mènent d’abord campagne pour ou contre Netanyahou, la question de régime n’apparaît qu’à travers des controverses plus concrètes autour du service militaire des ultra-orthodoxes, du respect des décisions de la Cour suprême ou de la nécessité de doter enfin Israël d’une Constitution – sans préciser comment on réussira en 2027 ce qu’on a échoué à réaliser en 1948.

Si Israël demeure bâti sur un sol institutionnel mouvant, c’est que depuis sa naissance, il n’existe pas de consensus sur ce qu’est un « État juif et démocratique » : si les fondateurs se sont accordés sur les mots, tous n’avaient pas la même idée de la chose. Pour une raison simple : un Juif, personne ne sait ce que c’est. Fallait-il privilégier une définition généalogique, nationale et culturelle, ou une définition religieuse en vertu de laquelle la judéité, qui donne un accès presque automatique à la nationalité, relèverait de la halakha et de ses interprètes ? Et dans la foulée pourquoi ne pas faire de la Torah et des préceptes religieux le socle de la loi de l’État – et inventer une théocratie juive ?

Ben Gourion a pris acte de l’impossibilité de trancher. Et on en est resté à « juif et démocratique ». Il disposait d’une majorité mais à ses yeux, une décision aussi fondamentale devait reposer sur un consensus beaucoup plus large. De plus, il pensait certainement que la modernisation du pays réduirait progressivement l’influence de la religion. Comme les pères fondateurs américains, qui espéraient que l’esclavage disparaîtrait sans qu’il soit nécessaire de briser l’Union, il s’est trompé. Quoi qu’il en soit, il a fait de larges concessions aux orthodoxes. Ceux-ci ont conservé les prérogatives dont ils jouissaient dans la Palestine ottomane, notamment en matière de mariage, d’alimentation publique et de respect du shabbat. Sans oublier l’exemption militaire accordée aux meilleurs étudiants des yeshivot (écoles talmudiques) pour qu’ils puissent reconstruire un monde religieux englouti par la Shoah.

Le compromis provisoire est devenu permanent. Près de quatre-vingts ans après sa création, Israël ne dispose toujours pas d’une « masse de granit » constitutionnelle sur laquelle fonder une république parlementaire. Il n’a pas de Constitution, ni de seconde chambre, ni de véritable séparation entre le pouvoir exécutif et la majorité parlementaire. La Cour suprême constitue donc l’un des rares contre-pouvoirs capables de limiter les décisions du gouvernement et de la Knesset.

C’est dans cet édifice fragile que le désaccord originel sur l’articulation entre judaïsme rabbinique et État-nation démocratique resurgit aujourd’hui. Compréhensible à la naissance du pays, le compromis devait préserver l’unité du peuple juif et éviter une guerre culturelle. Mais le poids démographique et politique du monde ultra-orthodoxe n’est plus celui des premières années de l’État. Accordée autrefois à quelques centaines d’étudiants en religion, l’exemption bénéficie aujourd’hui à des centaines de milliers de jeunes qui ne font pas spécialement avancer la connaissance. On comprend qu’elle soit ressentie comme une injustice criante par tous ceux qui payent le prix du sang. De sorte qu’elle est devenue une question existentielle.

La situation actuelle d’Israël rappelle celle des États-Unis en 1859. Les compromis ne marchent plus et le modus vivendi n’est tout simplement plus vivable.

Malheureusement, rien ne garantit que le scrutin du 27 octobre ouvrira la voie à l’élaboration d’un nouveau consensus. En effet, les adversaires les plus sérieux de Netanyahou, à commencer par Gadi Eisenkot, ne semblent pas comprendre clairement ce qui se joue. Ils adressent simultanément des signaux rassurants aux ultra-orthodoxes et aux nationalistes-religieux, promettant qu’ils négocieront plutôt que passer en force. Le cœur de l’opposition propose donc moins une rupture idéologique qu’une droite sans Bibi. Ils offrent aux électeurs honnêteté, compétence, esprit républicain et sens du rassemblement, le tout accommodé à une forme de yiddishkeit bienveillante envers la tradition. Et surtout ils se gardent bien de poser la question qui fâche : à quelle conception du signifiant « juif » se réfère-t-on quand on dit « État juif » ?

C’est toute l’ambiguïté de l’alternance qui se prépare. Remplacer Netanyahou pourrait apaiser la vie publique, restaurer certaines normes institutionnelles et améliorer la position régionale et internationale d’Israël. Son départ libérerait sans doute une majorité de droite aujourd’hui fragmentée par la seule question de sa personne. Mais une alternance sans rupture sur l’école, le service militaire, les libertés individuelles et les rapports entre la religion et l’État ne modifiera que la surface du système. Les prochaines élections mettront peut-être fin au règne de Bibi. Mais rien n’assure que ses successeurs sauront résoudre la crise profonde dont il est l’expression.

Ballon d’Or 2026 : Mbappé, Yamal, Kane… qui sont les favoris d’une soirée qui tombe en plein PSG-OL ?

0

Le 70e Ballon d’Or sera remis ce lundi soir à Londres dans une édition très ouverte. Kylian Mbappé, Lamine Yamal, Harry Kane et plusieurs Parisiens figurent parmi les candidats les plus observés. Particularité française : la cérémonie se déroulera au même moment que PSG-OL.


Le Ballon d’Or 2026 sera décerné ce lundi 26 octobre au London Palladium. Pour la première fois, la cérémonie quitte Paris pour Londres, à l’occasion du 70e anniversaire du trophée. Le gala doit commencer à 21 heures, heure française, avec Thierry Henry et Kate Scott à la présentation.

Parmi les principaux prétendants figurent Kylian Mbappé, Lamine Yamal et Harry Kane. Ousmane Dembélé, tenant du titre, fait également partie des trente nommés, tout comme plusieurs joueurs du PSG. Le vote porte sur la période allant du 3 août 2025 au 19 juillet 2026, ce qui signifie que les performances réalisées depuis le début de la nouvelle saison ne comptent pas.

Une soirée impossible pour le PSG

Pour Paris, le calendrier crée une situation assez improbable. Le PSG reçoit Lyon au Parc des Princes à 20 h 30, soit trente minutes avant le début de la cérémonie londonienne. La rencontre devait initialement avoir lieu dimanche et a été reportée au lundi sur décision de la Préfecture de police.

Le PSG compte dix joueurs parmi les trente nommés, un record. Les joueurs indisponibles peuvent évidemment rejoindre Londres, tandis que ceux retenus pour PSG-OL devront suivre le résultat du Ballon d’Or à distance. Le club parisien pourrait ainsi vivre simultanément une rencontre importante de Ligue 1 et la remise de la récompense individuelle la plus prestigieuse du football.

A lire aussi : Zinedine Amnésique Zidane

Les principaux favoris

Harry Kane possède un dossier statistique exceptionnel, tandis que Lamine Yamal bénéficie du poids de la victoire espagnole à la Coupe du monde et de son statut de phénomène mondial. Kylian Mbappé reste lui aussi au cœur de la course après sa saison au Real Madrid et son Mondial. Le scrutin étant clos depuis plusieurs semaines, les rumeurs et faux classements qui circulent depuis quelques jours ne peuvent plus influencer le vote.

Le règlement donne la priorité aux performances individuelles et au caractère décisif, puis aux performances collectives et au palmarès, enfin à la classe et au fair-play. Cent journalistes représentant les cent premières nations du classement FIFA participent au vote masculin.

Heureux l’homme qui a vécu parmi les chiens!

L’écrivain Stéphane Hoffmann fait une déclaration d’amour, une déambulation sensible et littéraire au pays des chiens réels ou imaginaires, dans la collection des Dictionnaires amoureux…


Il manquait cruellement à l’appel. Les papes, les cafés et même les trains ont droit à leur beau volume, à couverture jaune dans la collection créée par Jean-Claude Simoën et illustrée par Alain Bouldouyre. Chez les écrivains, le chat détient un magistère culturel, voire moral ; on loue son indépendance, sa sauvagerie et son anarchisme. Il coche toutes les cases du refus d’obéissance et d’une factice liberté. Il serait le miroir du créateur, insoumis et dissident. Pendant que l’un écrit seul dans la nuit, l’autre est un vagabond des songes. On le pare de toutes les qualités d’orgueil et de nonchalance. Il n’est pas un sentimental ou un mendiant de l’amour. Alors que patelin, « docile », fidèle et généreux, le chien patachon est le compagnon collant et gourmand, viscéralement attaché à la figure de son « maître ». Une bête qui ne se serait pas émancipée du regard des hommes est-elle notre égale ? Stéphane Hoffmann, romancier délicat, styliste baulois qui travaille dans les interstices, en légèreté, en élégance ébréchée, est un propriétaire heureux de chiens. Il était le plus habilité à nous guider, à capter leur onde nostalgique, à nous émouvoir et à nous divertir. Un bon Dictionnaire amoureux doit être à la fois une source d’évasion et de savoir. Un savoir foutraque où cohabitent des entrées aussi incongrues que « Freud et les chiens » ou « les réverbères ». De quel bord politique sont-ils ? Quelle est leur place dans la chanson ? Pourquoi leur interdit-on d’entrer dans les églises ? Comment devient-on chien-guide d’aveugle ? Ou plus dramatiquement, comment notre pays peut-il supporter ces déferlantes d’abandons aux premières lueurs de l’été ? Au langage froid des statistiques, Hoffmann préfère se souvenir d’un geste héroïque, quand le père Raimondet « sauva un chiot d’une mort certaine » dans les années 1960, près du marché Jules Vallès. Hoffmman n’est pas un éducateur certifié, ni expert en pedigree ou en Canicross, il ne disserte pas du caractère soupe au lait du teckel ou de l’odorat exponentiel du Saint-Hubert, il évoque ses chers disparus, son compagnonnage parfois mouvementé avec ses amis de toujours, il y eut Skasia, Deroxa, Lilus, Itsy Bitsy et Joli Cœur ; cette école des absents a fait de ce néophyte, un observateur attentif et curieux. Suivons-le, avec bonheur.

A lire aussi: Humour gracieux

Dès les premières pages, il prévient le lecteur : « ce livre est moins un livre de connaissance qu’un livre de reconnaissance ». Il ajoute : « c’est un hommage au génie des chiens ». Dans cette encyclique, il n’est question que d’amour et de partage. Hoffmann a foi en eux. Leur amour inconditionnel n’est pas une servitude, mais au contraire, une confiance saine, sans équivoque, une éthique de la bonté. Et pourtant, ils sont usants, ils demandent du temps et de la patience, l’apprentissage de la propreté n’est pas une sinécure. Dans cette galerie de portraits canins, Hoffmann est, comme à son habitude, pétri de littérature et de culture populaire, ce qui rend la lecture soyeuse, on passe de Buck à Mabrouk, de Baltique à Croc-Blanc, de Miraut de Louis Pergaud à Didier d’Alain Chabat. On s’amuse et on apprend des dizaines d’anecdotes. Le grand mérite d’Hoffmann, c’est son sens de la fidélité. Une fidélité de Patou pour tous ceux qui ont écrit sur le sujet avec talent. Quel plaisir de lire les noms de Jacques Brenner, François Nourissier, Jean Dutourd, Michel Déon ou du vibrionnant Maurice Druon. Une entrée est même consacrée à l’inoubliable Christine de Rivoyre, landaise et cavalière émérite. L’auteur en profite au passage pour tacler l’indéboulonnable statue Deleuze qui préférait les tiques aux aboiements, étrange garçon. Hoffmann s’intéresse aux véritables amis des chiens, ceux qui y ont dédié leur vie, leur argent et leur âme. Comment comprendre le complexe Alain Delon sans la complicité avec son Malinois jusqu’au dernier souffle ? Et Brigitte Bardot, lâchement moquée, on se souvient des ricanements quand elle abandonna sa carrière d’actrice d’un coup, sans préméditation. Son œuvre immense de protection et de soutien à la cause animale perdure aujourd’hui, il ridiculise tous les salisseurs de mémoire. Ce dictionnaire est assurément l’un des plus attachants de la collection.

Dictionnaire amoureux des chiens de Stéphane Hoffmann – Plon 672 pages

Dictionnaire amoureux des chiens

Prix: 27,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 27,00 €

Turner au bûcher

Pourquoi donc John Ruskin, le grand critique d’art anglais, s’est-il vanté d’avoir détruit une partie des œuvres du peintre, dont il était pourtant le fervent admirateur ? Claro a voulu en savoir plus sur cette troublante histoire d’amour-détestation…


Le coucher de soleil écarlate, avec des reflets orangés, le soleil, point jaune, au-dessus du fleuve dont le nom est inconnu, la silhouette sombre dans le lointain, un imposant bâtiment – religieux ? –, un pont… L’aquarelle et gouache, signée William Turner (1775-1851) garde tout son mystère, et c’est tant mieux. Ce qui importe ici, pour cet article, c’est le flamboiement du ciel. Dans son récit très documenté, Le feu aux nues, qui se lit comme un roman allègre, Claro raconte que John Ruskin (1819-1900), le talentueux critique d’art, s’est vanté d’avoir détruit une partie des œuvres de Turner. Ainsi a-t-il brûlé, lui, l’inconditionnel du peintre britannique, des centaines de toiles et dessins jugés « obscènes ». L’âtre pour purifier une œuvre monumentale des fumerolles érotiques insupportables. Un coup de folie qui ressemble à une histoire d’amour-haine. Détruire la part maudite d’un artiste pour préserver sa grâce et sa pureté. Un acte totalitaire, serait-on tenté d’ajouter.

Londres malfamé

Claro mène l’enquête. L’affaire paraît très vite plus complexe. Ce qui est certain, c’est que Ruskin n’a pas supporté la vue de femmes nues, cuisses entrouvertes, sexe sombre, annonçant « L’Origine du monde », de Gustave Courbet. Ruskin n’en reste pas là, il veut savoir si Turner est un obsédé sexuel. Il apprend que le peintre fréquente les bars malfamés de Londres. Il passe le week-end en compagnie de filles à matelots. Elles deviennent ses modèles. Ruskin devient dingue. Il faut faire disparaître ces horreurs. « Oui, je les brûlai toutes ! », s’exclame-t-il. Protéger la postérité « du grand peintre solaire », telle est sa mission. Mais Ruskin est-il passé à l’acte ? A-t-il réellement détruit l’œuvre de Turner « décrétée scrofuleuse » ? N’a-t-il pas plutôt brouillé les pistes ? Le feu aux toiles ou le chaos dans les toiles ?

A lire aussi, Julien San Frax: Voyage, voyage…

Parallèlement à son enquête menée « en direct », qui tente de faire la lumière sur cette histoire insensée, Claro brosse le portrait psychologique de Ruskin. Le critique d’art est en réalité un névrosé, transi face au corps féminin. L’auteur exhume les lettres d’Effie Gray, l’ex-épouse de Ruskin, dont le mariage fut annulé pour « non-consommation ». Incapable de toucher le corps vivant de sa femme, il préfère les courbes lascives des statues de marbre grecques. Le blocage sexuel de Ruskin, ses troublantes fascinations, nous réservent des surprises, et la Lolita de Nabokov éclaire, de manière inattendue, la part hideuse du critique. La découverte est donc double car « c’est en s’enfonçant dans le labyrinthe des innombrables dessins, aquarelles et carnets à sa disposition que Ruskin découvrit le darkside du peintre, cette face cachée qu’il affirma avoir brûlée », écrit Claro. Au final, un jeu de miroirs déroutant.

Déstockage avant fermeture définitive

Les créateurs doivent se méfier des adulateurs. Ils ne seront cependant jamais à l’abri des revirements spectaculaires de la société, la morale étant à géométrie variable. On comprend du reste mieux ceux qui font le ménage avant de quitter le monde des vivants.

Claro, Le feu aux nues, Flammarion, 192 pages.

Le feu aux nues

Prix: 20,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 9,05 €

Le nouveau visage monstrueux de DC Studios

0

Avec ce thriller horrifique et multi-référentiel consacré à l’un des ennemis les plus fascinants de Batman, le Britannique James Watkins réconcilie le film de super-héros, la romance gothique et la grande tradition du body horror.


Attention, quelques révélations argileuses dans les lignes qui suivent…

Voici sans doute l’une des meilleures adaptations d’un personnage de DC Comics qu’il nous ait été permis de voir sur grand écran ! Le principal responsable en est assurément son réalisateur, le petit gars de Nottingham, James Watkins, déjà auteur des excellents Eden Lake et La Dame en noir, pour les fans et les connaisseurs de cinéma horrifique. Sans oublier un scénario signé Hossein Amini et le légendaire Mike « Stephen King’s adapted movies » Flanagan, également auteur de l’histoire originale et que l’on ne présente plus…

De gueule d’ange à gueule d’argile

Pour les puristes de comics américains, précisons qu’il s’agit du troisième long métrage du nouveau DC Universe et qu’il appartient à son premier chapitre, intitulé Gods and Monsters. Le film est centré sur le personnage complexe, ambivalent et polymorphe de Gueule d’argile, Clayface en version originale, identité criminelle successivement endossée par plusieurs adversaires de Batman. Si la première incarnation, Basil Karlo, fut créée en 1940 par Bill Finger et Bob Kane, celle de Matt Hagen, dont s’inspire librement le film, apparut en 1961 sous la plume de Bill Finger et le crayon de Sheldon Moldoff.

Mais il n’est évidemment pas nécessaire d’être un spécialiste pour suivre ce thriller romantico-surnaturel au cœur d’un Gotham City plus polarisé que jamais entre ses bas-fonds mal famés et clochardisés et, aux antipodes, ses boîtes de nuit aux néons scintillants réservées aux milliardaires et aux happy few, points de ralliement électriques et pervers pour stars du show-business et mafieux véreux.

Matt Hagen, interprété par l’athlétique Gallois Tom Rhys Harries, est un jeune acteur à la frimousse angélique, issu d’un milieu défavorisé, qui vient d’être nommé dans la catégorie du meilleur acteur pour la prochaine cérémonie des Oscars. Mais sa vie bascule lorsqu’il a l’outrecuidance de se laisser séduire, le soir même, par la vamp Mia Torrez, incarnée par Joana Ribeiro, elle-même acoquinée au caïd local barbu dénommé Markos Szabo, joué par David Dencik. Un méchant caricatural en costard, au regard noir et au patronyme à consonance magyare, qui fait un peu désordre dans l’Amérique trumpiste…

Littéralement défiguré au cours d’une expédition punitive dans son appartement, le pauvre Matt n’a d’autre issue que de se porter volontaire pour devenir le cobaye clandestin d’une opération chirurgicale enfreignant évidemment toutes les règles élémentaires de la bioéthique. Au domicile de la Dr Caitlyn Corr, incarnée par la Britannique Naomi Ackie, il se fait injecter de puissantes nanites, minuscules agents artificiels capables de régénérer les tissus endommagés. Le résultat est quasi miraculeux : Matt retrouve un visage propre et lisse et pense pouvoir revenir illico dans le grand bain de la célébrité…

A lire aussi, Jean Chauvet: Tant qu’il y aura des films

Mais c’était évidemment sans compter sur les réactions impromptues de son corps et de ses tissus cellulaires, qui présentent la désagréable particularité de se dégrader rapidement, surtout lorsque Matt rumine sa rancœur et échafaude une hypothétique vengeance contre celles et ceux qui ont ruiné sa vie et sa carrière. La métaphore est en elle-même magnifique : le corps devient le réceptacle monstrueux des tourments de l’âme.

Et c’est parti pour un grand huit immersif de près de deux heures dans le corps et la tête de ce cher Matt, dont le visage, vous l’aurez compris, évolue de Charybde en Scylla… ou plutôt de gueule d’ange en gueule d’argile ! L’argile étant ici un doux euphémisme pour désigner une très répugnante pâte à modeler organique qui va lui permettre de prendre l’apparence des salauds qu’il ambitionne d’éliminer, en leur faisant préalablement mordre la poussière… ou les revêtements chics de bureaux de Gotham City.

Body horror et tyrannie des apparences

Quantité de références à l’Histoire du cinéma mondial parsèment cet excellent divertissement, du Fantôme de l’Opéra dont le cinéma n’a cessé de réinventer la légende et qu’Alexandre Castagnetti ressuscite à son tour sur les écrans français ce mercredi 28 octobre à l’indépassable classique Les Yeux sans visage de Georges Franju, de La Mouche de David Cronenberg à Darkman de Sam Raimi, sans oublier Bruiser de George A. Romero, autre fable cruellement ironique sur un homme humilié dont l’effacement du visage libère les pulsions vengeresses.

On pense encore à Basket Case de Frank Henenlotter, à The Substance de notre chère Coralie Fargeat tricolore, et même au mythique Scarface de Brian De Palma, au détour d’une scène enivrante, vertigineuse et surchauffée au sein du Vesuvo, la boîte de nuit, bien nommée, du mafieux Szabo. De Franju à Cronenberg, de Romero à Raimi, le visage mutilé ou recomposé n’est jamais un simple effet horrifique : il devient le champ de bataille où s’affrontent l’identité intime, le regard social et la monstrueuse tyrannie des apparences.

Le parallèle avec Bruiser apparaît à cet égard particulièrement fécond. Dans le film de Romero, le visage de Henry Creedlow devient une surface blanche et vide, traduction plastique de son effacement social et de l’anéantissement de sa personnalité. Chez James Watkins, celui de Matt Hagen devient au contraire une matière saturée de formes possibles. Romero filmait un homme auquel la société avait retiré toute identité ; Clayface raconte le calvaire d’un homme qui, devenu capable d’emprunter toutes les identités, ne parvient plus à retrouver la sienne. Cette tragédie du visage rejoint directement La Mouche de David Cronenberg. Comme Seth Brundle / Jeff Goldblum, Matt accepte une expérience scientifique censée réparer ou améliorer son existence, avant que son propre corps ne devienne autonome, instable et monstrueux. Le héros ne se contente plus de porter le monstre en lui : il le devient biologiquement. Mais là où la métamorphose de Brundle est inexorable et entropique, celle de Matt demeure plastique, mouvante et mimétique. Il transforme ainsi sa perte d’identité en une faculté d’usurpation dont il ne tarde pas à devenir lui-même le prisonnier.

A lire aussi, du même auteur: Michael Jackson: imprimez la légende

Clayface pose dès lors les questions fondamentales de la dictature de l’apparence et de la célébrité à tout prix dans nos sociétés hyperconnectées, où règnent le culte de l’instant, l’obsession de l’image et la tyrannie d’une beauté manufacturée, retouchée et réparée jusqu’à l’abjection. À Gotham comme à Hollywood, le visage n’est plus seulement le miroir de l’âme : il est une marchandise, un passeport social et, lorsqu’il se décompose, une condamnation à mort professionnelle.

Les spectatrices devraient tomber raides dingues du beau Matt… du moins avant qu’il ne commence à perdre la face, au sens le plus littéral du terme ! Quant aux spectateurs, jeunes ou moins jeunes, ils pourront toujours se laisser ensorceler par la vénéneuse Mia ou confier leurs chairs défaillantes à la douce doctoresse Corr, chirurgienne de l’impossible dont le patronyme semble annoncer que, dans cette histoire, tout finira nécessairement par se corrompre. Mais à Gotham – chacun devrait pourtant le savoir – derrière les plus beaux visages mijote toujours quelque chose de passablement répugnant, comme si la décomposition des chairs devenait le reflet organique d’une certaine Amérique décrépite et déliquescente…

Actuellement dans les salles. 1h 48

Le goût d’ailleurs

L’Israélien Roi Hendel vient d’ouvrir au marché Saint-Martin, à Paris, un repère dédié aux épices d’Orient et d’Asie qu’il déniche lui-même auprès de petits producteurs à travers le monde. Ces parfums et ces saveurs ancestrales inspirent déjà la gastronomie du futur.


Connaissez-vous la vanille de Zanzibar ? Les pistaches sauvages d’Iran ? La cannelle du Sulawesi ? Le safran millésimé du Moyen Atlas ? Découvertes sur place par un chercheur d’or solitaire, dans des paysages d’une beauté inimaginablement préservée, ces épices d’exception sont désormais accessibles à tous, depuis septembre, dans une boutique du marché couvert Saint-Martin à Paris, face à la caserne des pompiers. Le feu des épices Shira est un feu doux qui revigore sans rien détruire. Il y a quelques années, je vous avais déjà parlé du fondateur de cette petite marque, l’Israélien Roi Hendel. Celui-ci a décidé de franchir le pas en créant un lieu insolite et convivial, où chaque visiteur se voit offrir une tasse de café à la turque parfumé à la cardamome.

« Le langage des épices est universel, c’est le langage millénaire de la route de la soie. Je le parle avec des Palestiniens, des Jordaniens, des Syriens, des Iraniens, des Marocains, des Indonésiens, des Pakistanais : ils savent tous d’où je viens et qui je suis, mais nous échangeons fraternellement, car ils savent que je milite pour la paix. Du reste, depuis que je vis à Paris, je n’ai rencontré que de la bienveillance, je tiens à le souligner. »

A lire aussi: Voyage, voyage…

Avant de découvrir ses merveilles, je ne savais pas que la noix de muscade ou le clou de girofle pouvaient sentir le miel à ce point-là ! « Normal, la plupart des épices vendues dans le commerce sont déjà âgées de plusieurs années et ont perdu l’essentiel de leur parfum. »

Aujourd’hui, les plus grands chefs viennent rendre visite à Roi Hendel, telle notre Anne-Sophie Pic nationale (trois étoiles Michelin depuis 2007), dont les capacités olfactives sont dignes d’un nez de chez Guerlain ! Rentrée d’un voyage en Inde, elle est ainsi venue voir comment il prépare ses mélanges, à l’image de son « curry impérial » réalisé à partir d’épices ultra-fraîches arrivées entières dans des sacs en toile de jute. « Le mot curry vient du tamoul kari qui signifie “plat cuit en sauce”. Mon mélange, qui s’inspire de la cuisine royale moghole du Cachemire, est légèrement piquant et dévoile la présence précieuse du safran au milieu du cumin, du girofle, du poivre blanc, du fenouil et d’autres épices. Le secret est de les broyer ensemble afin d’harmoniser les parfums. »

La boutique Shira occupe la place qui était naguère celle de l’épicerie allemande « Tante Emma Laden » bien connue des habitants du quartier. Vous y trouverez enfin réunies les 150 épices dénichées par Roi Hendel depuis dix ans auprès de petits producteurs qui sont devenus ses amis, comme Monsieur Bakari qui cultive la vanille sur l’île de Zanzibar au milieu de la jungle…

« L’avantage d’avoir une boutique, c’est d’abord de pouvoir donner à sentir les parfums aux clients, ce que ne permet évidemment pas un site internet. C’est aussi la présence d’un conseil humain (moi-même !) car les gens ont besoin d’être guidés, le monde des épices restant très complexe et exotique, on ne sait pas comment les utiliser, je propose donc des recettes et des techniques. »

Dans son arrière-boutique, Roi Hendel cuisine tous les matins des plats très simples à emporter qui mettent en lumière une épice ou un mélange, comme ses aubergines marinées à l’huile d’olive, farcies aux noix et aux poivrons, relevées par un mélange de pistaches sauvages d’Iran, de fruits secs, de thym, de cumin et de grains de coriandre broyés. À manger avec des bretzels au fromage maison.

On ne le dit pas assez mais, dans la France de 2026, de plus en plus d’étudiants pauvres se rabattent sur les lentilles qui ne coûtent pas cher. Je leur conseille cette recette : une cuillère de curry impérial, un trait d’huile d’olive, persil, gingembre coupé en fines lamelles, ail confit, du bon lard ou, pour les végétariens, des champignons boutons de paille. Un régal !

A lire aussi: Virées insulaires

Une analyse objective de la situation alimentaire nous conduit à penser que les épices vont jouer un rôle primordial et que la cuisine aux épices va très vite s’imposer comme la cuisine du futur. Il ne s’agit donc pas seulement de regarder le passé, du côté des cuisiniers indiens passés maîtres dans l’art de préparer l’agneau et le poulet tandoori. Non. Il s’agit d’inventer et de créer une nouvelle cuisine adaptée à notre époque, une cuisine du quotidien, économique et naturelle qui nous relie aux racines de la terre : c’est un défi. La viande ? Elle n’a plus de goût et les conditions d’élevage et d’abattage nous donnent la nausée. Le poisson sauvage ? Il est de plus en plus rare. Restent donc les œufs et les légumes frais, le riz, les légumineuses (haricots secs, lentilles)… Les épices permettent de faire plus avec moins. Elles apportent de la magie aux plats les plus modestes : œufs au paprika fumé, boulettes de veau aux herbes et à la coriandre moulue, riz au lait de coco et à la cardamome…

Dimanche dernier, au marché Bastille, j’entendais des vendeurs de fruits faire la leçon à des clients effarés par l’explosion des prix : « Que voulez-vous, m’sieurs-dames, tout ça, c’est à cause du détroit d’Ormuz, la guerre en Ukraine, la canicule ! »

Nous voilà bien avancés. 

Épicerie Shira : marché Saint-Martin, 31, rue du Château-d’Eau, 75010 Paris.
Du mardi au dimanche matin, www.shira.fr


Nos épices coup de cœur
Le paprika fumé de Murcia est un piment bio typiquement espagnol fumé avec des troncs de chênes verts entiers pendant deux jours au moins, sans aucun additif chimique. La fumée est débarrassée de ses impuretés par un filtre à eau… Parfum fabuleux !
Semblable à une racine de gingembre, le très rare curcuma de Guadeloupe fascine par ses notes fruitées de mangue et d’ananas. Il arrive séché et coupé dans l’atelier, Roi le broie au moulin pour en faire une magnifique poudre d’or.
Quant au safran d’Iran, cueilli sauvage sur les hauts plateaux, près de la frontière avec l’Afghanistan, je n’en connais pas de plus parfumé, il embaume le miel et la mandarine !

La loi et l’ordre sous le regard de Jonathan Littel

0

On se souvient des Bienveillantes, ce chef-d’œuvre de 900 pages serrées dont la maestria stylistique, plus encore que le sujet – chronique macabre, à la première personne, d’un jeune officier SS dans l’accomplissement de son ‘’devoir’’ – valut à cet auteur inconnu dont c’était le premier roman, outre la double récompense du Goncourt et du Grand prix de l’Académie française, une célébrité mondiale fulgurante. Dix ans ont passé. Et voilà que Jonathan Littell crée à nouveau l’événement : vient de paraître, toujours chez Gallimard : L’héritage – roman moitié moins épais (458 pages) mais dense tout de même. Et tout aussi captivant.

Mémoire tentaculaire

Le narrateur ne s’appelle plus Maximilian Aue, comme celui des Bienveillantes, mais il hérite du même prénom, francisé : Maxime A. Doué d’hypermnésie, le garçon se souvient pratiquement de tout, avec une précision ahurissante, traversée d’étranges éclipses de mémoire : du suicide de son père, Henri, et des amants de sa veuve érotomane ;  de sa sœur Anna, jouant avec lui, A., dans la maison désertée par leur mère ; de ses premières pulsions libidinales ; de ses liaisons fatales ; de son mariage ; de sa soudaine, contrariante paternité ; de son entrée progressive dans la vie active… « Evidemment, je ne me souviens pas de ma vie entière, après tout elle a été bien chargée. A certaines périodes il y a des grands blancs, des pans entiers qui manquent, c’est normal sans doute ». Ailleurs : « mes souvenirs de cette période sont souvent confus, mais ces journées-là restent parfaitement claires, comme si les événements les avaient gravées dans ma mémoire pourtant si défaillante ». Le flux continu de la réminiscence n’en alimentera pas moins le récit tout entier, prenant des proportions tentaculaires.  

A lire aussi, Thomas Morales: Si la Champagne m’était contée…

Cette fois, le ci-devant Maximilian renommé Maxime A. ne grandit ni ne fait carrière sous le IIIème Reich : L’héritage nous transporte dans l’époque contemporaine, sans autre précision de date ni même de période exacte, au cœur d’une ville de province (probablement européenne), avec des tramways, des usines, des monuments anciens, une ville proche de la mer, située au bord d’une falaise, dans un pays indéterminé régi par un régime politique autoritaire dont Maxime va devenir un rouage agissant. Après avoir vécu d’expédients, il entame une carrière d’enquêteur auprès de la ‘’procurature’’ du district, pour monter en grade de proche en proche jusqu’à en devenir un cacique craint et respecté…

Passages insoutenables

Les acteurs qui jalonnent cette autobiographie de ‘’A.’’ renvoient eux-mêmes à une géographie exogène autant qu’indécise: Claire Zaborovna, Mirsky, Judith, Olena Denysivna, mais aussi Weygand, un certain docteur Maloletki, Borok le directeur d’un asile, sans compter les innombrables comparses qui surgissent dans sa trajectoire – Lemnir, Hauser, Chikau, Glinko Jardan, Holub, Turkul le chauffeur, le nouvel adjoint Biélorev, le patron Mandel… Traversé de fureurs utérines, d’obsessions libidinales, émaillé de meurtrissures physiques, de viols (homo et hétérosexuels), d’interrogatoires qui virent à la question, de sévices variés, d’exécutions, etc. L’héritage ne relève pas précisément de la littérature édifiante. Le paroxysme horrifique s’atteint (p. 387 et suivantes) avec le martyre d’Anna, la propre sœur de A., instrumentiste (elle joue de la viole) soupçonnée d’actes de sédition, et dont le policier Hauser, son tortionnaire, fracture méthodiquement la main sous le regard impavide de son frère – lecture insoutenable : Littel sait y faire.

A lire aussi, du même auteur: Voyage, voyage…

L’expression de la cruauté, chez l’auteur, se vrille d’une malice sardonique, d’une ironie macabre, distanciée, mêlée d’angoisse térébrante qui, d’un bout à l’autre, met le texte sous tension. L’extraordinaire virtuosité, la singularité de la prose de Littell ne tient pas seulement à ce qu’elle sait conjuguer le réalisme le plus cru à une précision lexicale et syntaxique qui rappelle, par bien des côtés, la perfection stylistique d’un Kafka. Mais aussi, à ce que, d’une seule coulée, sans solution de continuité, la narration s’écarte du pur vérisme, en épousant une temporalité improbable, chargée d’une dimension onirique, qui véhicule des accélérations insolites. Ainsi font-elles le narrateur évoluer à toute vitesse, d’un chapitre à l’autre, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte et à la maturité ; sa femme changer, de parturiente à l’état de nourrice ; le nourrisson devenir enfant en l’espace d’une scène ; et le temps sauter en un clin d’œil d’une période de la vie à la suivante, – tandis que, paradoxalement, l’histoire suit la courbe des saisons d’une année. Le style même du récit, évoluant à mesure, passe de la parodie du langage enfantin, au début du livre, à la prose mieux assurée d’un mémorialiste adulte. Conduit au passé composé dans un premier temps, le récit choisit subrepticement, au mitan du livre, de se mettre au passé simple, et ce jusqu’à l’épilogue, qui repasse soudain à la forme grammaticale initiale… Autant d’indices qui témoignent, s’il en était besoin, chez Littell, d’une souveraine maîtrise formelle : la grande littérature se signale souvent par ces apparents détails, qui n’en sont pas.

Rébellion sourde

Il faut en arriver au plus étonnant : la sortie en librairie de L’héritage coïncide avec le climat d’insurrection qui s’est imposé en France le 17 octobre : tout se passe comme si, arrivant à point nommé, le roman en figurait la prémonition, la fabuleuse prophétie littéraire. Car – et c’est son arrière-plan génialement intuitif – à mesure que s’accomplit la carrière professionnelle d’un narrateur aux nuits traversées de mauvais rêves, fonctionnaire promu, pour ainsi dire passivement, d’un échelon de base à l’échelon supérieur dans son métier de sbire, la procurature, bras armé du pouvoir en place, fait face à une rébellion sourde, puis chaque jour plus insistante, et se durcit en retour jusqu’à s’engager dans une répression aveugle : « comme il s’agissait souvent de comparutions immédiates, les tribunaux se retrouvèrent bondés, les prévenus faisaient la queue, pour une première offense les juges leur mettaient une amende, pour une deuxième c’était quinze jours, pour une troisième un mois, on ne savait plus où enfermer les condamnés, le ministère de l’intérieur faisait rénover des baraquements hors de la ville, improvisant des camps entourés de barbelés et gardés par de nouvelles recrues qu’on nous envoyait par trains entiers après une formation accélérée, ce qui entraînait des excès qu’il fallait ensuite réprimer ». L’Etat de siège s’installe tandis que les attentats se multiplient, que l’insurrection généralisée gagne le pays : « une douzaine d’attaques  contre des bâtiments ou des véhicules officiels avaient eu lieu dans d’autres districts que le mien, les agressions contre les fonctionnaires de police se multipliaient […] et il me paraissait hors de doute que si rien n’était fait pour endiguer le flot ce serait bientôt un soulèvement généralisé, perspective qui m’emplissait de terreur, car au-delà, quoiqu’il arrive, ce serait l’abîme ; l’autorité de l’Etat, ébranlée jusque dans ses fondements, peinerait à se remettre, les gens, ayant compris qu’il était possible de rompre avec  l’ordre établi, mettraient longtemps à retrouver le chemin du bien commun assuré par la soumission de tous à la loi ». Les événements se précipitent avec l’assassinat du procureur, Radek : « dans l’heure arriva un courrier du procureur général de la province me nommant procureur de la ville par intérim ».  Le couvre-feu est instauré. De plus en plus fébrile et désorienté, A. affronte en tête-à-tête un universitaire médiéviste, Orlik, lequel le traite de « chien de garde », puis il s’entretient avec le gouverneur, Mandel, qui l’intime de « finir le travail ». Vain projet, car « les troubles ne cessaient pas ». Le spectacle de la guérilla urbaine nourrit les dernières pages du chapitre intitulé Devant la loi : « Au premier rang, des dizaines de jeunes vêtus de casques de motos ou de chantier avançaient, tentant de protéger leurs corps derrière des boucliers de police, des containers à poubelles sur roues, des chariots de supermarchés sur lesquels on avait fixé des plaques de métal. Derrière eux, des hommes armés tiraient, d’autres lançaient des pierres ou des bouteilles incendiaires ». Et le récit du procureur, au bout du compte défait de ses fonctions et en fuite, flanqué du sinistre Hauser, s’achève dans l’atmosphère de fin du monde d’un paysage dévasté par le « vaste accident industriel [qui] avait eu lieu ici des années avant ma naissance, contaminant toute la région »…

L’héritage, réflexion ambigüe sur l’ordre et la loi, risque bien de s’offrir à de hasardeux contre-sens… C’est la richesse de la littérature : elle n’est pas là pour nous faire la morale. 


A lire : L’héritage, roman de Jonathan Littell. 457 p., Gallimard, 2026.

L'héritage

Prix: 23,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 19,05 €

Trappes: la grande foire à la récupération politique est ouverte

0
Le maire de Trappes Ali Rabeh. Capture BFMTV.

Selon notre chroniqueur, ce sont les « antifascistes » qui sont devenus les fascistes. Il nous rappelle ici comment.


La liste des coupables est dressée. Les « antifascistes » ont les photos. Il ne leur manque que les adresses. Les fascistes d’hier n’ont rien à envier à la gauche épuratrice d’aujourd’hui. Après l’abject attentat raciste (un mort, cinq blessés dont une fillette de 12 ans) qui a frappé vendredi la population d’origine immigrée de Trappes et de La Verrière (Yvelines), les adeptes du « pas d’amalgame » ont immédiatement renié leur principe. Le député (LFI) Thomas Portes a, le premier, réclamé la fermeture de CNews en rappelant notamment un propos de votre serviteur décrivant en 2021 la réalité de l’islamisation de Trappes. L’avocat Seydi Ba, proche de LFI, a complété l’inventaire des nuisibles, en offrant aux plus ardents sicaires de possibles fatwas. Jean-Luc Mélenchon s’en est pris à BFMTV, lors de la manifestation de samedi à Paris, accusant la chaîne de racisme.

Ali Rabeh déserte sa ville

Le tort de tous ces indésirables, qui ont désormais une cible sur le front : avoir rendu compte de la terreur du 17 octobre et avoir décrit, entre autres, le comportement des jeunes pilleurs, arabo-musulmans pour la plupart, venus des cités « racisées ». Pour qui douterait de l’emprise totalitaire qui enferme la gauche « antifasciste », il suffit de l’observer répondre docilement aux injonctions victimaires de l’islamosphère. Ce week-end, la gauche soumise (LFI, PC, écolos et PS réunis) était à Orléans pour protester contre le congrès du RN, brièvement perturbé dimanche. L’unique obsession des censeurs : faire taire les critiques contre la « nouvelle France » et son « grand remplacement » revendiqué. En attisant la haine qu’ils dénoncent.

A lire aussi: Après l’attaque dans les Yvelines, la faillite du discours officiel

Ali Rabeh (Génération.s), maire de Trappes, illustre la pente sectaire et liberticide qui menace la démocratie, prise en otage par les intimidations d’un communautarisme revanchard. Plutôt que de rester auprès de ses administrés traumatisés par l’attentat de Kevin T., schizophrène sous cocaïne placé hier en cellule psychiatrique, l’élu était aussi à Orléans pour signifier son intolérance politique à l’égard de « l’extrême droite ». Après avoir reçu Emmanuel Macron, vendredi soir dans sa ville, M. Rabeh a regretté que le président n’ait pas avalisé sa propre accusation d’« islamophobie » pour caractériser le meurtre. En réalité la victime, Pengo Bossio Wangi, était chrétienne.

« Islamophobie » : un mot piégé sans cesse imposé par l’extrême gauche

Surtout, ce terme d’islamophobie n’est pas neutre : il est brandi par les islamistes pour les mettre à l’abri de la critique. D’ailleurs, le maire de Trappes était flanqué ce soir-là d’Elias d’Imzalène, qui avait déclaré en 2024 : « Est-ce qu’on est prêts à mener l’intifada dans Paris ? Dans nos banlieues ? Dans nos quartiers ? ». En revanche le chef de l’État, aveuglé par son immigrationnisme, a repris l’analyse erronée sur le « tournant » que représenterait ce drame destiné selon lui à tuer « nos compatriotes, nos enfants, à raison de leur couleur de peau ou de la religion qu’on leur donne ». Macron-la-gaffe a oublié les multiples crimes islamistes commis contre des juifs ou des chrétiens à cause de leur religion (rue Copernic, rue des Rosiers, Ilan Halimi, école Ozar Hatorah, Hyper Cacher, père Hamel, basilique de Nice, etc.). L’Elysée a dû rectifier dans la soirée.

Hier, Marine Le Pen a eu beau jeu de dénoncer les « obscurantistes » tandis que Bally Bagayoko (LFI), maire de Saint-Denis, réclamait sur LCI l’interdiction du RN. Ces idéologues incendiaires sont ses meilleurs promoteurs.

La révolution des oubliés

Prix: 10,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 3,19 €

Siège d’Orléans: Marine boute les casseurs et le manque de savoir-vivre

0
Marine Le Pen prononce son discours à Orléans, le 25 octobre 2026 © Alain ROBERT/SIPA

Alors que des manifestations violentes et une fusillade raciste viennent de secouer la France, et qu’un rassemblement contre le RN – pourtant interdit – se tenait dans le centre-ville, le parti de Jordan Bardella et Marine Le Pen s’était barricadé pour son congrès au Zénith d’Orléans, samedi, où Mme Le Pen a lancé sa campagne présidentielle hier. Durant un grand show, elle a présenté sa vision d’une France apaisée. Nous y étions.


Un centre-ville bouclé, des commerçants qui affichent sur leur vitrine des panneaux suppliant les casseurs de les épargner (voir plus bas), un impressionnant dispositif policier et de gendarmerie, des accès filtrés, des fouilles, une circulation entravée… Si notre gendarmerie nationale demeure affable, le congrès du RN avait des allures de siège d’Orléans ! La référence johannique était d’ailleurs dans tous les discours. Dans le Zénith, quelque 8 500 militants fêtaient la fin du XIXᵉ congrès du Rassemblement national et le lancement de la campagne présidentielle de 2027.

Plus qu’un duo, c’est un trio qui s’annonce pour cette campagne. L’UDR avait fait le déplacement : Éric Ciotti a été applaudi à tout rompre, notamment quand il a rappelé son audace de juin 2024 et sa proposition d’union des droites. Jérôme Besnard, conseiller municipal UDR à Saint-Malo, témoigne : « Il y a une ambiance de meeting de droite populaire qui rappelle un peu les grandes heures du fillonisme, voire même du RPR. » De fait, l’ambiance était apaisée, d’un calme de notables de province, avec des rangées d’écharpes tricolores. Le parti a mis en scène son unité retrouvée à la veille d’un scrutin majeur. Les déçus d’hier étaient de retour : Marion Maréchal est arrivée avec les députés IDL Anne Sicard, Thibaut Monnier et Eddy Casterman – ils ont réussi à capter l’attention lors de leur entrée. Pour faire taire les soupçons de dissensions, la candidate Marine Le Pen a rappelé à Jordan Bardella son statut de Premier ministre putatif.

Mélenchon a des maillots de foot floqués à son nom ? Marine a déjà produit des écharpes pour ses supporters.

Tous les chemins mènent à de Gaulle

Dans son discours, largement inspiré par la plume de son conseiller et beau-frère Philippe Olivier, Marine Le Pen s’est voulue présidentielle et policée. Significativement, le professeur Frédéric Rouvillois a fait une apparition aussi insolite qu’inattendue dans un discours de campagne. Marine Le Pen a en effet cité son Histoire de la politesse. Une politesse qui vient donc policer les discours : après la dédiabolisation, le Rassemblement national entre dans l’âge du savoir-vivre…

Marine Le Pen donne l’impression de changer quelque peu de registre. Son diagnostic serait, en substance, « partagé » par les Français. « Tout le monde en France est d’accord avec nous : la bataille des constats est gagnée », a déclaré la candidate durant son grand discours. Reste à voir plus loin. « Nous ne disons pas : “c’était mieux avant”. Nous disons : “c’était bien avant, ce sera mieux demain !” » Le mot du jour est « Renaissance ». Elle convoque l’humanisme, le savoir, la culture classique, les grandes découvertes, l’imprimerie et la beauté. Le parallèle historique renvoie aussi, selon une vieille habitude scolaire, à un Moyen Âge obscur et dogmatique. Les médiévistes feront la grimace. Reste l’ambition affichée : donner à son discours une stature présidentielle, faire entendre à nouveau la voix de la France, fédérer largement et entrouvrir les portes du RN, dans le prolongement de l’appel d’Éric Ciotti à ses anciens camarades de LR.

A lire aussi, Philippe Bilger: On n’en peut plus !

Avec 34 % d’intentions de vote, Marine Le Pen peut déjà songer au second tour. Presque aux législatives. Le détail concret des mesures, elle le laisse à Jordan Bardella – son « futur Premier ministre », a-t-elle donc tenu à réaffirmer –, qui détaille : le vouvoiement, le principe du « casseur-payeur », la suspension des allocations pour les parents de mineurs délinquants, l’inscription de la « communauté nationale » dans la Constitution, la proportionnelle assortie d’une prime majoritaire… Éric Ciotti y ajoute une touche UDR avec la réduction des dépenses publiques, l’allègement des normes et une dose de capitalisation pour les retraites.

La campagne met déjà en scène un trio avec Eric Ciotti en troisième homme, plutôt qu’un duo.

L’Union des étudiants juifs de France expulsée

Le ton du rassemblement est donné dans les discours comme dans la mise en scène. À Orléans, Jeanne d’Arc joue à domicile. De Gaulle, lui, est l’invité régulier des discours. « Nous sommes issus de traditions politiques différentes », euphémise Éric Ciotti à propos de l’antigaullisme passé du Front national. Des militants de l’Union des étudiants juifs de France tentent de déployer une banderole dénonçant « le racisme et l’antisémitisme du RN ». Ils sont expulsés de la salle. L’association dénoncera des conditions violentes. À plusieurs reprises, M. Bardella demande au public de se calmer et lance une Marseillaise pour reprendre le plein contrôle de la salle. La promesse d’apaisement est sauve et le parti peut continuer de donner sa meilleure image.

Une claque pour les bardellistes ?

Les tensions, il faut éventuellement aller les chercher en interne. Chaque congrès est l’occasion pour les adhérents d’élire les cent membres du Conseil national (ancien comité central), sorte de parlement interne du parti. À ces élus s’ajoutent vingt membres cooptés par le président. C’est toujours l’occasion de tester le poids des personnalités du parti ou des courants internes.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Macron, Mélenchon: grands prêtres du pathétisme d’Etat

En mars 1997, à Strasbourg, Bruno Mégret et Jean-Yves Le Gallou arrivent aux deux premières places de l’élection au comité central, révélant l’emprise croissante des mégrétistes sur l’appareil. Marine Le Pen, elle, n’est alors même pas élue. Son père doit la repêcher parmi les vingt membres qu’il peut nommer discrétionnairement. Dix-huit mois plus tard, c’est la scission. En avril 2003, à Nice, c’est un nouveau désaveu pour la fille du chef qui n’obtient que la trente-quatrième place. La vieille garde, emmenée par Bruno Gollnisch, Carl Lang et les représentants de la droite nationale-catholique, résiste à la révolution culturelle que prépare Marine Le Pen. Jean-Marie doit encore intervenir pour imposer sa fille à la vice-présidence du parti. À Bordeaux, en 2007, M. Gollnisch conserve la première place du suffrage militant, mais Marine Le Pen remonte à la deuxième. La succession se prépare… À Lyon, en 2014, Marion Maréchal-Le Pen caracole en tête et Florian Philippot, pourtant inspirateur du marinisme, doit se contenter de la quatrième place. Trois ans plus tard, M. Philippot quitte le Front national.

À Orléans, en 2026, c’est Jean-Philippe Tanguy qui arrive en pole position, devant Louis Aliot, Sébastien Chenu, Julien Odoul et Laure Lavalette. Plus révélatrice encore est l’absence, parmi les cent élus, de plusieurs proches de Jordan Bardella, que le président doit repêcher grâce à son contingent de vingt nominations. « C’est une claque pour Jordan… », persifle un cadre qui attribue ces déceptions à l’absence de « réseautage » et de « noyautage du parti par Bardella », lequel aurait préféré les tournées médiatiques à la gestion du parti au jour le jour. « Ce qui a fait l’élection, c’est surtout le poids des fédérations, on vote pour la figure régionale », analyse aussi ce cadre de PACA. Le Var, le Nord, le Pas-de-Calais, l’Hérault et les Bouches-du-Rhône ont ainsi envoyé les plus gros contingents.

En position de favori, le parti soigne désormais son image, évite les débordements et se présente comme le contre-modèle de la France des émeutes et des vitres cassées. Ses cadres pensent déjà à l’après : majorité plurielle, ouverture, rapports de force internes et, peut-être, bataille des places.

Histoire de la politesse: De 1789 à nos jours

Prix: 13,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 13,00 €

Brésil: l’incroyable remontada de Lula

0
Sao Paulo, hier soir © Natacha Pisarenko/AP/SIPA

Lula da Silva, qui aura 81 ans demain, a été réélu président du Brésil avec 51,8% des voix dimanche, alors qu’il était en mauvaise position à l’issue du premier tour.


Pour la deuxième fois consécutive en l’espace de trois semaines (le temps séparant les deux tours de la présidentielle), les sondages se sont plantés au Brésil. Encore samedi, à la veille du scrutin, les cinq principaux instituts prédisaient une « égalité technique » à 50-50 % entre les deux candidats : Lula da Silva, président sortant en lice pour son 4ᵉ mandat, qui fêtera mardi son 81ᵉ anniversaire, et Flavio Bolsonaro, 45 ans, sénateur et fils aîné de l’ancien président Jair Bolsonaro. Ce dernier a été condamné à 27 ans de prison pour une tentative de coup d’État que ses partisans considèrent comme infondée. Toutefois, tous les cinq envisageaient comme hypothèse la plus probable la victoire de Bolsonaro avec une chiche avance oscillant entre 0,5 et 1 %, et en aucun cas celle de Lula.

Or, le résultat final a donné Lula vainqueur avec un appréciable avantage de 3,58 points (51,79 contre 48,21 % des suffrages), soit 4,4 millions de voix de plus que son rival. En outre, il a engrangé 10 millions de bulletins supplémentaires par rapport au 1ᵉʳ tour. À quoi donc peut-on imputer ce renversement de tendance ?

Ola la dette !

À la surprise générale, à l’issue du 1ᵉʳ tour, Lula avait été devancé par Bolsonaro (47 contre 45 %), soit 2 millions de voix de plus pour ce dernier. Dès le lendemain, trois autres candidats qui avaient totalisé à eux tous un peu plus de 7 % s’étaient ralliés à lui. Tous les partis du centre et du centre droit lui apportaient aussi leur soutien, lui assurant en outre, en cas de victoire, une confortable majorité parlementaire de 303 députés sur 513 et de 55 sénateurs sur 81. La victoire de Bolsonaro se profilait en conséquence comme l’éventualité la plus plausible. D’autant que depuis le rétablissement de la démocratie en 1988, sur les huit présidentielles qui ont précédé celle-ci, aucun candidat arrivé second au premier tour ne l’avait emporté au deuxième. Les premiers sondages post-premier tour confortaient cette probabilité : ils lui octroyaient une moyenne de 52 contre 48 % des intentions de vote.

La réponse à la question ci-dessus réside très certainement dans la soudaine générosité sociale qui s’est saisie de Lula, qu’on peut assimiler à un vaste achat de votes sans équivalent. À dix jours du scrutin, il a réduit la semaine de travail de 44 h à 40 h sans perte de salaire, promis les transports urbains gratuits les fins de semaine pour que « les travailleurs puissent profiter de ce temps libre », annulé les arriérés d’impôts de 3,6 millions d’autoentrepreneurs, s’est engagé à racheter 95 % de leurs dettes auprès des banques, revalorisé de 15 % « la bourse familiale » (une aide mensuelle de 137 dollars accordée à 56 millions de familles) et accordé un salaire mensuel de 140 dollars à chaque étudiant de l’enseignement public pendant les dix mois de l’année universitaire, plus un livret d’épargne de 2 000 dollars à la fin de leurs quatre années d’études s’ils sont diplômés, entre autres.

Il s’est bien gardé de dire comment il entendait financer cette manne qui est, peu ou prou, estimée à environ 7 milliards de dollars. Le Brésil accuse déjà un déficit budgétaire de plus de 8 %. La croissance est en berne : de 3,2 % en 2024, elle se situerait à la fin de l’année en cours entre 1,6 et 1,9 %.

Bolsonaro Jr mauvais perdant

À l’annonce des résultats, Bolsonaro a indiqué qu’il allait déposer un recours en annulation de l’élection auprès du Tribunal supérieur électoral (TSE). Il estime notamment que la prolongation de deux heures de l’ouverture des bureaux de vote par ce même tribunal constituait une grave entorse à la règle du jeu électoral, ayant servi à faire voter un électorat qui lui était défavorable et qui s’abstenait jusqu’alors. Il est peu probable que ce recours aboutisse, car il impliquerait que le TSE se dédise. De plus, une telle décision ne pourrait que provoquer une grave crise politique.

Au terme de ce 4ᵉ mandat, Lula aura gouverné le Brésil pendant 16 ans, auxquels il faut ajouter les cinq années où il a été l’éminence grise de celle qui lui avait succédé en 2011, Dilma Rousseff, destituée pour falsification de comptes publics. C’est le plus long règne présidentiel de l’histoire du Brésil. À l’étranger, seul Poutine surpasse sa longévité au pouvoir (21 ans). Le Chinois Xi Jinping ne totalise pour l’instant que 13 ans.

Dans sa première déclaration après l’annonce de sa victoire, Lula a promis « de gouverner différemment ». À vrai dire, il lui faut trouver une majorité qui apparaît pour le moment introuvable. Le Parti libéral de Bolsonaro, qui est passé de 98 à 121 députés, est la première formation de la Chambre basse, fédère le centre et la droite, et a la main sur le Sénat. La majorité des gouverneurs des États, dont celui de São Paulo, le poumon économique du pays, lui sont opposés. Or leur influence politique pèse lourd.

Au niveau international, la victoire de Lula va avoir des incidences importantes. Premièrement, elle endigue le basculement de l’Amérique latine à droite. Les deux grandes puissances économiques de la région, le Mexique et le Brésil, restent à gauche. Deuxièmement, elle va fragiliser le Mercosur, dont l’Argentine et le Brésil sont les deux piliers. Or Lula et Javier Milei sont à couteaux tirés. Le président argentin avait ouvertement pris parti pour Bolsonaro et avait rappelé que Lula n’a pas été innocenté de sa condamnation pour corruption qui lui avait valu une peine de prison. « Il a été libéré grâce à un vice de forme », a maintes fois répété publiquement Milei. Enfin, troisièmement, c’est une bonne nouvelle pour la Chine qui conserve avec le Brésil, 9ᵉ puissance économique mondiale, sa tête de pont en Amérique du Sud. Du coup, l’ascendant que Trump prenait sur tout le sous-continent est contrarié. Les économies mexicaine et brésilienne restent très dépendantes de celle des États-Unis, ce dont Trump saura jouer.

Élections israéliennes : comment prendrez-vous votre Likoud?

0
Jerusalem, 23 mai 2023 © Ohad Zwigenberg/AP/SIPA

Le 27 octobre, les Israéliens auront à choisir entre deux conceptions de leur nation : un régime combinant libéralisme politique et respect de l’identité juive, ou un système niant l’État de droit et délégant la définition du caractère juif à l’orthodoxie religieuse. C’est la question laissée sans réponse depuis 1948: qu’est-ce qu’un «État juif»?


Le 27 octobre, Israël a rendez-vous avec son destin. Les 7,3 millions d’électeurs appelés aux urnes pour désigner les 120 membres de la Knesset ne vont pas seulement se prononcer « pour ou contre Bibi ». Même si beaucoup n’en ont pas pleinement conscience, ils devront choisir entre deux conceptions de l’État : une démocratie libérale fondée sur l’équilibre des pouvoirs et l’égalité civique, ou un État dont le caractère juif serait de plus en plus défini par les représentants non élus d’une orthodoxie religieuse fermée au monde extérieur.

Issu des élections de novembre 2022, le gouvernement sortant aura, à quelques jours près, achevé un mandat complet de quatre ans, fait rare dans un pays qui a connu cinq scrutins entre 2019 et 2022. Cette longévité constitue déjà un succès politique pour Benyamin Netanyahou. Depuis le dernier scrutin, sa coalition a pourtant dû affronter la mobilisation contre la réforme judiciaire, le traumatisme du 7-Octobre et plusieurs années de guerre, sans pouvoir se prévaloir d’une réussite incontestable dans aucun de ces dossiers.

La majorité sortante rassemble le Likoud, autrefois situé au centre droit et désormais nettement ancré dans une droite religieuse et nationaliste, les partis ultra-orthodoxes séfarade et ashkénaze, ainsi que les formations nationalistes-religieuses (également appelées sionistes-religieuses) dominées par Bezalel Smotrich et Itamar Ben-Gvir. Ces forces, différentes et parfois concurrentes, ont en commun la volonté de rompre avec l’équilibre constitutionnel actuel en réduisant fortement le pouvoir de la Cour suprême et le contrôle qu’elle exerce sur les décisions de la Knesset et du gouvernement. Pour des raisons propres à chacune, elles souhaitent qu’une majorité de députés puisse gouverner presque sans contre-pouvoir constitutionnel et donc sans garanties pour les droits des minorités. Elles forment ainsi le bloc de « l’État des Juifs, pour les Juifs et par les Juifs », dans lequel les citoyens non-juifs n’occuperaient qu’une place politique marginale.

En face, l’opposition, dont la dispersion explique en partie la défaite de 2022, s’est mise en ordre de bataille. Elle ne constitue pas pour autant un bloc homogène. On y trouve des nationalistes laïques, des centristes, d’anciens dirigeants du Likoud, une gauche sioniste affaiblie et des partis arabes qui ne partagent ni la même conception de l’État, ni les mêmes priorités stratégiques. Leur premier dénominateur commun est leur volonté de mettre fin au règne de Netanyahou. Mais tous se retrouvent autour d’une forme de républicanisme israélien protégeant les institutions et garantissant l’égalité civique entre citoyens juifs et non-juifs.

Au-delà de la personne de Bibi, la confrontation oppose donc deux projets de régime. D’un côté, la primauté du caractère juif de l’État et de la volonté majoritaire, de l’autre, la préservation d’un État à la fois juif et démocratique, incarné dans des institutions laïques et fondé sur une citoyenneté commune.

Cependant, la tectonique des plaques idéologiques et politiques a modifié le paysage ces dernières années, rendant la lecture des clivages et enjeux plus difficile. En faisant évoluer le Likoud d’une droite nationale et républicaine vers une droite religieuse, identitaire, populiste et messianique, Netanyahou n’a pas seulement intégré à sa coalition Itamar Ben-Gvir, héritier politique de Meir Kahane, dont la liste fut interdite en 1988. Il a aussi rejeté dans l’opposition une partie de la droite traditionnelle. Bibi est ainsi devenu à la fois le principal atout de son camp et sa principale faiblesse. Il domine un bloc plus cohérent, mais aussi plus étroit que celui qu’aurait pu rassembler un Likoud resté fidèle à son ancien positionnement. Autrement dit, il règne sans partage sur un bloc rétréci.

Sans lui, une droite élargie pourrait probablement réunir entre 55 et 60 % de l’électorat, contre environ 45 % dans les sondages actuels et 49,5 % lors des élections de 2022. Bennett, Lieberman, Gantz, Eisenkot et même, dans une certaine mesure, Lapid appartiennent en effet, au-delà de leurs différences, au même univers politique avec la priorité accordée à la sécurité, une méfiance envers les concessions territoriales, une vision économique plutôt libérale et une relative indulgence envers l’orthodoxie. Leur rupture avec le Likoud tient souvent moins à ses orientations historiques qu’à Netanyahou, son mode d’exercice du pouvoir, ses procès, ses alliances avec les extrêmes, sans oublier les frasques de sa famille.

Dans ces conditions, les catégories de « droite » et de « gauche » sont largement inopérantes pour comprendre l’enjeu du scrutin. Si les partis mènent d’abord campagne pour ou contre Netanyahou, la question de régime n’apparaît qu’à travers des controverses plus concrètes autour du service militaire des ultra-orthodoxes, du respect des décisions de la Cour suprême ou de la nécessité de doter enfin Israël d’une Constitution – sans préciser comment on réussira en 2027 ce qu’on a échoué à réaliser en 1948.

Si Israël demeure bâti sur un sol institutionnel mouvant, c’est que depuis sa naissance, il n’existe pas de consensus sur ce qu’est un « État juif et démocratique » : si les fondateurs se sont accordés sur les mots, tous n’avaient pas la même idée de la chose. Pour une raison simple : un Juif, personne ne sait ce que c’est. Fallait-il privilégier une définition généalogique, nationale et culturelle, ou une définition religieuse en vertu de laquelle la judéité, qui donne un accès presque automatique à la nationalité, relèverait de la halakha et de ses interprètes ? Et dans la foulée pourquoi ne pas faire de la Torah et des préceptes religieux le socle de la loi de l’État – et inventer une théocratie juive ?

Ben Gourion a pris acte de l’impossibilité de trancher. Et on en est resté à « juif et démocratique ». Il disposait d’une majorité mais à ses yeux, une décision aussi fondamentale devait reposer sur un consensus beaucoup plus large. De plus, il pensait certainement que la modernisation du pays réduirait progressivement l’influence de la religion. Comme les pères fondateurs américains, qui espéraient que l’esclavage disparaîtrait sans qu’il soit nécessaire de briser l’Union, il s’est trompé. Quoi qu’il en soit, il a fait de larges concessions aux orthodoxes. Ceux-ci ont conservé les prérogatives dont ils jouissaient dans la Palestine ottomane, notamment en matière de mariage, d’alimentation publique et de respect du shabbat. Sans oublier l’exemption militaire accordée aux meilleurs étudiants des yeshivot (écoles talmudiques) pour qu’ils puissent reconstruire un monde religieux englouti par la Shoah.

Le compromis provisoire est devenu permanent. Près de quatre-vingts ans après sa création, Israël ne dispose toujours pas d’une « masse de granit » constitutionnelle sur laquelle fonder une république parlementaire. Il n’a pas de Constitution, ni de seconde chambre, ni de véritable séparation entre le pouvoir exécutif et la majorité parlementaire. La Cour suprême constitue donc l’un des rares contre-pouvoirs capables de limiter les décisions du gouvernement et de la Knesset.

C’est dans cet édifice fragile que le désaccord originel sur l’articulation entre judaïsme rabbinique et État-nation démocratique resurgit aujourd’hui. Compréhensible à la naissance du pays, le compromis devait préserver l’unité du peuple juif et éviter une guerre culturelle. Mais le poids démographique et politique du monde ultra-orthodoxe n’est plus celui des premières années de l’État. Accordée autrefois à quelques centaines d’étudiants en religion, l’exemption bénéficie aujourd’hui à des centaines de milliers de jeunes qui ne font pas spécialement avancer la connaissance. On comprend qu’elle soit ressentie comme une injustice criante par tous ceux qui payent le prix du sang. De sorte qu’elle est devenue une question existentielle.

La situation actuelle d’Israël rappelle celle des États-Unis en 1859. Les compromis ne marchent plus et le modus vivendi n’est tout simplement plus vivable.

Malheureusement, rien ne garantit que le scrutin du 27 octobre ouvrira la voie à l’élaboration d’un nouveau consensus. En effet, les adversaires les plus sérieux de Netanyahou, à commencer par Gadi Eisenkot, ne semblent pas comprendre clairement ce qui se joue. Ils adressent simultanément des signaux rassurants aux ultra-orthodoxes et aux nationalistes-religieux, promettant qu’ils négocieront plutôt que passer en force. Le cœur de l’opposition propose donc moins une rupture idéologique qu’une droite sans Bibi. Ils offrent aux électeurs honnêteté, compétence, esprit républicain et sens du rassemblement, le tout accommodé à une forme de yiddishkeit bienveillante envers la tradition. Et surtout ils se gardent bien de poser la question qui fâche : à quelle conception du signifiant « juif » se réfère-t-on quand on dit « État juif » ?

C’est toute l’ambiguïté de l’alternance qui se prépare. Remplacer Netanyahou pourrait apaiser la vie publique, restaurer certaines normes institutionnelles et améliorer la position régionale et internationale d’Israël. Son départ libérerait sans doute une majorité de droite aujourd’hui fragmentée par la seule question de sa personne. Mais une alternance sans rupture sur l’école, le service militaire, les libertés individuelles et les rapports entre la religion et l’État ne modifiera que la surface du système. Les prochaines élections mettront peut-être fin au règne de Bibi. Mais rien n’assure que ses successeurs sauront résoudre la crise profonde dont il est l’expression.

Ballon d’Or 2026 : Mbappé, Yamal, Kane… qui sont les favoris d’une soirée qui tombe en plein PSG-OL ?

0
La cérémonie du ballon d'or aura lieu ce lundi 26 octobre au soir. Les favoris sont nombreux.
September 27, 2025, Paris, France, France: Illustration of the Ballon d'Or trophy during the Ligue 1 match between Paris Saint-Germain (PSG) and AJ Auxerre at Parc des Princes Stadium on September 27, 2025 in Paris, France. (Credit Image: © Matthieu Mirville/ZUMA Press Wire)/20250927_zsp_m308_142/ZEUS/2510062314

Le 70e Ballon d’Or sera remis ce lundi soir à Londres dans une édition très ouverte. Kylian Mbappé, Lamine Yamal, Harry Kane et plusieurs Parisiens figurent parmi les candidats les plus observés. Particularité française : la cérémonie se déroulera au même moment que PSG-OL.


Le Ballon d’Or 2026 sera décerné ce lundi 26 octobre au London Palladium. Pour la première fois, la cérémonie quitte Paris pour Londres, à l’occasion du 70e anniversaire du trophée. Le gala doit commencer à 21 heures, heure française, avec Thierry Henry et Kate Scott à la présentation.

Parmi les principaux prétendants figurent Kylian Mbappé, Lamine Yamal et Harry Kane. Ousmane Dembélé, tenant du titre, fait également partie des trente nommés, tout comme plusieurs joueurs du PSG. Le vote porte sur la période allant du 3 août 2025 au 19 juillet 2026, ce qui signifie que les performances réalisées depuis le début de la nouvelle saison ne comptent pas.

Une soirée impossible pour le PSG

Pour Paris, le calendrier crée une situation assez improbable. Le PSG reçoit Lyon au Parc des Princes à 20 h 30, soit trente minutes avant le début de la cérémonie londonienne. La rencontre devait initialement avoir lieu dimanche et a été reportée au lundi sur décision de la Préfecture de police.

Le PSG compte dix joueurs parmi les trente nommés, un record. Les joueurs indisponibles peuvent évidemment rejoindre Londres, tandis que ceux retenus pour PSG-OL devront suivre le résultat du Ballon d’Or à distance. Le club parisien pourrait ainsi vivre simultanément une rencontre importante de Ligue 1 et la remise de la récompense individuelle la plus prestigieuse du football.

A lire aussi : Zinedine Amnésique Zidane

Les principaux favoris

Harry Kane possède un dossier statistique exceptionnel, tandis que Lamine Yamal bénéficie du poids de la victoire espagnole à la Coupe du monde et de son statut de phénomène mondial. Kylian Mbappé reste lui aussi au cœur de la course après sa saison au Real Madrid et son Mondial. Le scrutin étant clos depuis plusieurs semaines, les rumeurs et faux classements qui circulent depuis quelques jours ne peuvent plus influencer le vote.

Le règlement donne la priorité aux performances individuelles et au caractère décisif, puis aux performances collectives et au palmarès, enfin à la classe et au fair-play. Cent journalistes représentant les cent premières nations du classement FIFA participent au vote masculin.

Heureux l’homme qui a vécu parmi les chiens!

0
Brigitte Bardot visite un refuge pour Chiens à Carnoules dans le Var, 20 décembre 1998 © NICE MATIN/SIPA

L’écrivain Stéphane Hoffmann fait une déclaration d’amour, une déambulation sensible et littéraire au pays des chiens réels ou imaginaires, dans la collection des Dictionnaires amoureux…


Il manquait cruellement à l’appel. Les papes, les cafés et même les trains ont droit à leur beau volume, à couverture jaune dans la collection créée par Jean-Claude Simoën et illustrée par Alain Bouldouyre. Chez les écrivains, le chat détient un magistère culturel, voire moral ; on loue son indépendance, sa sauvagerie et son anarchisme. Il coche toutes les cases du refus d’obéissance et d’une factice liberté. Il serait le miroir du créateur, insoumis et dissident. Pendant que l’un écrit seul dans la nuit, l’autre est un vagabond des songes. On le pare de toutes les qualités d’orgueil et de nonchalance. Il n’est pas un sentimental ou un mendiant de l’amour. Alors que patelin, « docile », fidèle et généreux, le chien patachon est le compagnon collant et gourmand, viscéralement attaché à la figure de son « maître ». Une bête qui ne se serait pas émancipée du regard des hommes est-elle notre égale ? Stéphane Hoffmann, romancier délicat, styliste baulois qui travaille dans les interstices, en légèreté, en élégance ébréchée, est un propriétaire heureux de chiens. Il était le plus habilité à nous guider, à capter leur onde nostalgique, à nous émouvoir et à nous divertir. Un bon Dictionnaire amoureux doit être à la fois une source d’évasion et de savoir. Un savoir foutraque où cohabitent des entrées aussi incongrues que « Freud et les chiens » ou « les réverbères ». De quel bord politique sont-ils ? Quelle est leur place dans la chanson ? Pourquoi leur interdit-on d’entrer dans les églises ? Comment devient-on chien-guide d’aveugle ? Ou plus dramatiquement, comment notre pays peut-il supporter ces déferlantes d’abandons aux premières lueurs de l’été ? Au langage froid des statistiques, Hoffmann préfère se souvenir d’un geste héroïque, quand le père Raimondet « sauva un chiot d’une mort certaine » dans les années 1960, près du marché Jules Vallès. Hoffmman n’est pas un éducateur certifié, ni expert en pedigree ou en Canicross, il ne disserte pas du caractère soupe au lait du teckel ou de l’odorat exponentiel du Saint-Hubert, il évoque ses chers disparus, son compagnonnage parfois mouvementé avec ses amis de toujours, il y eut Skasia, Deroxa, Lilus, Itsy Bitsy et Joli Cœur ; cette école des absents a fait de ce néophyte, un observateur attentif et curieux. Suivons-le, avec bonheur.

A lire aussi: Humour gracieux

Dès les premières pages, il prévient le lecteur : « ce livre est moins un livre de connaissance qu’un livre de reconnaissance ». Il ajoute : « c’est un hommage au génie des chiens ». Dans cette encyclique, il n’est question que d’amour et de partage. Hoffmann a foi en eux. Leur amour inconditionnel n’est pas une servitude, mais au contraire, une confiance saine, sans équivoque, une éthique de la bonté. Et pourtant, ils sont usants, ils demandent du temps et de la patience, l’apprentissage de la propreté n’est pas une sinécure. Dans cette galerie de portraits canins, Hoffmann est, comme à son habitude, pétri de littérature et de culture populaire, ce qui rend la lecture soyeuse, on passe de Buck à Mabrouk, de Baltique à Croc-Blanc, de Miraut de Louis Pergaud à Didier d’Alain Chabat. On s’amuse et on apprend des dizaines d’anecdotes. Le grand mérite d’Hoffmann, c’est son sens de la fidélité. Une fidélité de Patou pour tous ceux qui ont écrit sur le sujet avec talent. Quel plaisir de lire les noms de Jacques Brenner, François Nourissier, Jean Dutourd, Michel Déon ou du vibrionnant Maurice Druon. Une entrée est même consacrée à l’inoubliable Christine de Rivoyre, landaise et cavalière émérite. L’auteur en profite au passage pour tacler l’indéboulonnable statue Deleuze qui préférait les tiques aux aboiements, étrange garçon. Hoffmann s’intéresse aux véritables amis des chiens, ceux qui y ont dédié leur vie, leur argent et leur âme. Comment comprendre le complexe Alain Delon sans la complicité avec son Malinois jusqu’au dernier souffle ? Et Brigitte Bardot, lâchement moquée, on se souvient des ricanements quand elle abandonna sa carrière d’actrice d’un coup, sans préméditation. Son œuvre immense de protection et de soutien à la cause animale perdure aujourd’hui, il ridiculise tous les salisseurs de mémoire. Ce dictionnaire est assurément l’un des plus attachants de la collection.

Dictionnaire amoureux des chiens de Stéphane Hoffmann – Plon 672 pages

Dictionnaire amoureux des chiens

Prix: 27,00 €

1 d'occasion et neuf disponible à partir de 27,00 €

Turner au bûcher

0
William Turner, vers 1799-1800. DR.

Pourquoi donc John Ruskin, le grand critique d’art anglais, s’est-il vanté d’avoir détruit une partie des œuvres du peintre, dont il était pourtant le fervent admirateur ? Claro a voulu en savoir plus sur cette troublante histoire d’amour-détestation…


Le coucher de soleil écarlate, avec des reflets orangés, le soleil, point jaune, au-dessus du fleuve dont le nom est inconnu, la silhouette sombre dans le lointain, un imposant bâtiment – religieux ? –, un pont… L’aquarelle et gouache, signée William Turner (1775-1851) garde tout son mystère, et c’est tant mieux. Ce qui importe ici, pour cet article, c’est le flamboiement du ciel. Dans son récit très documenté, Le feu aux nues, qui se lit comme un roman allègre, Claro raconte que John Ruskin (1819-1900), le talentueux critique d’art, s’est vanté d’avoir détruit une partie des œuvres de Turner. Ainsi a-t-il brûlé, lui, l’inconditionnel du peintre britannique, des centaines de toiles et dessins jugés « obscènes ». L’âtre pour purifier une œuvre monumentale des fumerolles érotiques insupportables. Un coup de folie qui ressemble à une histoire d’amour-haine. Détruire la part maudite d’un artiste pour préserver sa grâce et sa pureté. Un acte totalitaire, serait-on tenté d’ajouter.

Londres malfamé

Claro mène l’enquête. L’affaire paraît très vite plus complexe. Ce qui est certain, c’est que Ruskin n’a pas supporté la vue de femmes nues, cuisses entrouvertes, sexe sombre, annonçant « L’Origine du monde », de Gustave Courbet. Ruskin n’en reste pas là, il veut savoir si Turner est un obsédé sexuel. Il apprend que le peintre fréquente les bars malfamés de Londres. Il passe le week-end en compagnie de filles à matelots. Elles deviennent ses modèles. Ruskin devient dingue. Il faut faire disparaître ces horreurs. « Oui, je les brûlai toutes ! », s’exclame-t-il. Protéger la postérité « du grand peintre solaire », telle est sa mission. Mais Ruskin est-il passé à l’acte ? A-t-il réellement détruit l’œuvre de Turner « décrétée scrofuleuse » ? N’a-t-il pas plutôt brouillé les pistes ? Le feu aux toiles ou le chaos dans les toiles ?

A lire aussi, Julien San Frax: Voyage, voyage…

Parallèlement à son enquête menée « en direct », qui tente de faire la lumière sur cette histoire insensée, Claro brosse le portrait psychologique de Ruskin. Le critique d’art est en réalité un névrosé, transi face au corps féminin. L’auteur exhume les lettres d’Effie Gray, l’ex-épouse de Ruskin, dont le mariage fut annulé pour « non-consommation ». Incapable de toucher le corps vivant de sa femme, il préfère les courbes lascives des statues de marbre grecques. Le blocage sexuel de Ruskin, ses troublantes fascinations, nous réservent des surprises, et la Lolita de Nabokov éclaire, de manière inattendue, la part hideuse du critique. La découverte est donc double car « c’est en s’enfonçant dans le labyrinthe des innombrables dessins, aquarelles et carnets à sa disposition que Ruskin découvrit le darkside du peintre, cette face cachée qu’il affirma avoir brûlée », écrit Claro. Au final, un jeu de miroirs déroutant.

Déstockage avant fermeture définitive

Les créateurs doivent se méfier des adulateurs. Ils ne seront cependant jamais à l’abri des revirements spectaculaires de la société, la morale étant à géométrie variable. On comprend du reste mieux ceux qui font le ménage avant de quitter le monde des vivants.

Claro, Le feu aux nues, Flammarion, 192 pages.

Le feu aux nues

Prix: 20,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 9,05 €

Le nouveau visage monstrueux de DC Studios

0
Tom Rhys Harries © Warner Bros.

Avec ce thriller horrifique et multi-référentiel consacré à l’un des ennemis les plus fascinants de Batman, le Britannique James Watkins réconcilie le film de super-héros, la romance gothique et la grande tradition du body horror.


Attention, quelques révélations argileuses dans les lignes qui suivent…

Voici sans doute l’une des meilleures adaptations d’un personnage de DC Comics qu’il nous ait été permis de voir sur grand écran ! Le principal responsable en est assurément son réalisateur, le petit gars de Nottingham, James Watkins, déjà auteur des excellents Eden Lake et La Dame en noir, pour les fans et les connaisseurs de cinéma horrifique. Sans oublier un scénario signé Hossein Amini et le légendaire Mike « Stephen King’s adapted movies » Flanagan, également auteur de l’histoire originale et que l’on ne présente plus…

De gueule d’ange à gueule d’argile

Pour les puristes de comics américains, précisons qu’il s’agit du troisième long métrage du nouveau DC Universe et qu’il appartient à son premier chapitre, intitulé Gods and Monsters. Le film est centré sur le personnage complexe, ambivalent et polymorphe de Gueule d’argile, Clayface en version originale, identité criminelle successivement endossée par plusieurs adversaires de Batman. Si la première incarnation, Basil Karlo, fut créée en 1940 par Bill Finger et Bob Kane, celle de Matt Hagen, dont s’inspire librement le film, apparut en 1961 sous la plume de Bill Finger et le crayon de Sheldon Moldoff.

Mais il n’est évidemment pas nécessaire d’être un spécialiste pour suivre ce thriller romantico-surnaturel au cœur d’un Gotham City plus polarisé que jamais entre ses bas-fonds mal famés et clochardisés et, aux antipodes, ses boîtes de nuit aux néons scintillants réservées aux milliardaires et aux happy few, points de ralliement électriques et pervers pour stars du show-business et mafieux véreux.

Matt Hagen, interprété par l’athlétique Gallois Tom Rhys Harries, est un jeune acteur à la frimousse angélique, issu d’un milieu défavorisé, qui vient d’être nommé dans la catégorie du meilleur acteur pour la prochaine cérémonie des Oscars. Mais sa vie bascule lorsqu’il a l’outrecuidance de se laisser séduire, le soir même, par la vamp Mia Torrez, incarnée par Joana Ribeiro, elle-même acoquinée au caïd local barbu dénommé Markos Szabo, joué par David Dencik. Un méchant caricatural en costard, au regard noir et au patronyme à consonance magyare, qui fait un peu désordre dans l’Amérique trumpiste…

Littéralement défiguré au cours d’une expédition punitive dans son appartement, le pauvre Matt n’a d’autre issue que de se porter volontaire pour devenir le cobaye clandestin d’une opération chirurgicale enfreignant évidemment toutes les règles élémentaires de la bioéthique. Au domicile de la Dr Caitlyn Corr, incarnée par la Britannique Naomi Ackie, il se fait injecter de puissantes nanites, minuscules agents artificiels capables de régénérer les tissus endommagés. Le résultat est quasi miraculeux : Matt retrouve un visage propre et lisse et pense pouvoir revenir illico dans le grand bain de la célébrité…

A lire aussi, Jean Chauvet: Tant qu’il y aura des films

Mais c’était évidemment sans compter sur les réactions impromptues de son corps et de ses tissus cellulaires, qui présentent la désagréable particularité de se dégrader rapidement, surtout lorsque Matt rumine sa rancœur et échafaude une hypothétique vengeance contre celles et ceux qui ont ruiné sa vie et sa carrière. La métaphore est en elle-même magnifique : le corps devient le réceptacle monstrueux des tourments de l’âme.

Et c’est parti pour un grand huit immersif de près de deux heures dans le corps et la tête de ce cher Matt, dont le visage, vous l’aurez compris, évolue de Charybde en Scylla… ou plutôt de gueule d’ange en gueule d’argile ! L’argile étant ici un doux euphémisme pour désigner une très répugnante pâte à modeler organique qui va lui permettre de prendre l’apparence des salauds qu’il ambitionne d’éliminer, en leur faisant préalablement mordre la poussière… ou les revêtements chics de bureaux de Gotham City.

Body horror et tyrannie des apparences

Quantité de références à l’Histoire du cinéma mondial parsèment cet excellent divertissement, du Fantôme de l’Opéra dont le cinéma n’a cessé de réinventer la légende et qu’Alexandre Castagnetti ressuscite à son tour sur les écrans français ce mercredi 28 octobre à l’indépassable classique Les Yeux sans visage de Georges Franju, de La Mouche de David Cronenberg à Darkman de Sam Raimi, sans oublier Bruiser de George A. Romero, autre fable cruellement ironique sur un homme humilié dont l’effacement du visage libère les pulsions vengeresses.

On pense encore à Basket Case de Frank Henenlotter, à The Substance de notre chère Coralie Fargeat tricolore, et même au mythique Scarface de Brian De Palma, au détour d’une scène enivrante, vertigineuse et surchauffée au sein du Vesuvo, la boîte de nuit, bien nommée, du mafieux Szabo. De Franju à Cronenberg, de Romero à Raimi, le visage mutilé ou recomposé n’est jamais un simple effet horrifique : il devient le champ de bataille où s’affrontent l’identité intime, le regard social et la monstrueuse tyrannie des apparences.

Le parallèle avec Bruiser apparaît à cet égard particulièrement fécond. Dans le film de Romero, le visage de Henry Creedlow devient une surface blanche et vide, traduction plastique de son effacement social et de l’anéantissement de sa personnalité. Chez James Watkins, celui de Matt Hagen devient au contraire une matière saturée de formes possibles. Romero filmait un homme auquel la société avait retiré toute identité ; Clayface raconte le calvaire d’un homme qui, devenu capable d’emprunter toutes les identités, ne parvient plus à retrouver la sienne. Cette tragédie du visage rejoint directement La Mouche de David Cronenberg. Comme Seth Brundle / Jeff Goldblum, Matt accepte une expérience scientifique censée réparer ou améliorer son existence, avant que son propre corps ne devienne autonome, instable et monstrueux. Le héros ne se contente plus de porter le monstre en lui : il le devient biologiquement. Mais là où la métamorphose de Brundle est inexorable et entropique, celle de Matt demeure plastique, mouvante et mimétique. Il transforme ainsi sa perte d’identité en une faculté d’usurpation dont il ne tarde pas à devenir lui-même le prisonnier.

A lire aussi, du même auteur: Michael Jackson: imprimez la légende

Clayface pose dès lors les questions fondamentales de la dictature de l’apparence et de la célébrité à tout prix dans nos sociétés hyperconnectées, où règnent le culte de l’instant, l’obsession de l’image et la tyrannie d’une beauté manufacturée, retouchée et réparée jusqu’à l’abjection. À Gotham comme à Hollywood, le visage n’est plus seulement le miroir de l’âme : il est une marchandise, un passeport social et, lorsqu’il se décompose, une condamnation à mort professionnelle.

Les spectatrices devraient tomber raides dingues du beau Matt… du moins avant qu’il ne commence à perdre la face, au sens le plus littéral du terme ! Quant aux spectateurs, jeunes ou moins jeunes, ils pourront toujours se laisser ensorceler par la vénéneuse Mia ou confier leurs chairs défaillantes à la douce doctoresse Corr, chirurgienne de l’impossible dont le patronyme semble annoncer que, dans cette histoire, tout finira nécessairement par se corrompre. Mais à Gotham – chacun devrait pourtant le savoir – derrière les plus beaux visages mijote toujours quelque chose de passablement répugnant, comme si la décomposition des chairs devenait le reflet organique d’une certaine Amérique décrépite et déliquescente…

Actuellement dans les salles. 1h 48

Le goût d’ailleurs

0
Roi Hendel dans sa boutique Shira, au marché Saint-Martin : dix ans de voyages et 150 épices sur les étagères © Hannah Assouline

L’Israélien Roi Hendel vient d’ouvrir au marché Saint-Martin, à Paris, un repère dédié aux épices d’Orient et d’Asie qu’il déniche lui-même auprès de petits producteurs à travers le monde. Ces parfums et ces saveurs ancestrales inspirent déjà la gastronomie du futur.


Connaissez-vous la vanille de Zanzibar ? Les pistaches sauvages d’Iran ? La cannelle du Sulawesi ? Le safran millésimé du Moyen Atlas ? Découvertes sur place par un chercheur d’or solitaire, dans des paysages d’une beauté inimaginablement préservée, ces épices d’exception sont désormais accessibles à tous, depuis septembre, dans une boutique du marché couvert Saint-Martin à Paris, face à la caserne des pompiers. Le feu des épices Shira est un feu doux qui revigore sans rien détruire. Il y a quelques années, je vous avais déjà parlé du fondateur de cette petite marque, l’Israélien Roi Hendel. Celui-ci a décidé de franchir le pas en créant un lieu insolite et convivial, où chaque visiteur se voit offrir une tasse de café à la turque parfumé à la cardamome.

« Le langage des épices est universel, c’est le langage millénaire de la route de la soie. Je le parle avec des Palestiniens, des Jordaniens, des Syriens, des Iraniens, des Marocains, des Indonésiens, des Pakistanais : ils savent tous d’où je viens et qui je suis, mais nous échangeons fraternellement, car ils savent que je milite pour la paix. Du reste, depuis que je vis à Paris, je n’ai rencontré que de la bienveillance, je tiens à le souligner. »

A lire aussi: Voyage, voyage…

Avant de découvrir ses merveilles, je ne savais pas que la noix de muscade ou le clou de girofle pouvaient sentir le miel à ce point-là ! « Normal, la plupart des épices vendues dans le commerce sont déjà âgées de plusieurs années et ont perdu l’essentiel de leur parfum. »

Aujourd’hui, les plus grands chefs viennent rendre visite à Roi Hendel, telle notre Anne-Sophie Pic nationale (trois étoiles Michelin depuis 2007), dont les capacités olfactives sont dignes d’un nez de chez Guerlain ! Rentrée d’un voyage en Inde, elle est ainsi venue voir comment il prépare ses mélanges, à l’image de son « curry impérial » réalisé à partir d’épices ultra-fraîches arrivées entières dans des sacs en toile de jute. « Le mot curry vient du tamoul kari qui signifie “plat cuit en sauce”. Mon mélange, qui s’inspire de la cuisine royale moghole du Cachemire, est légèrement piquant et dévoile la présence précieuse du safran au milieu du cumin, du girofle, du poivre blanc, du fenouil et d’autres épices. Le secret est de les broyer ensemble afin d’harmoniser les parfums. »

La boutique Shira occupe la place qui était naguère celle de l’épicerie allemande « Tante Emma Laden » bien connue des habitants du quartier. Vous y trouverez enfin réunies les 150 épices dénichées par Roi Hendel depuis dix ans auprès de petits producteurs qui sont devenus ses amis, comme Monsieur Bakari qui cultive la vanille sur l’île de Zanzibar au milieu de la jungle…

« L’avantage d’avoir une boutique, c’est d’abord de pouvoir donner à sentir les parfums aux clients, ce que ne permet évidemment pas un site internet. C’est aussi la présence d’un conseil humain (moi-même !) car les gens ont besoin d’être guidés, le monde des épices restant très complexe et exotique, on ne sait pas comment les utiliser, je propose donc des recettes et des techniques. »

Dans son arrière-boutique, Roi Hendel cuisine tous les matins des plats très simples à emporter qui mettent en lumière une épice ou un mélange, comme ses aubergines marinées à l’huile d’olive, farcies aux noix et aux poivrons, relevées par un mélange de pistaches sauvages d’Iran, de fruits secs, de thym, de cumin et de grains de coriandre broyés. À manger avec des bretzels au fromage maison.

On ne le dit pas assez mais, dans la France de 2026, de plus en plus d’étudiants pauvres se rabattent sur les lentilles qui ne coûtent pas cher. Je leur conseille cette recette : une cuillère de curry impérial, un trait d’huile d’olive, persil, gingembre coupé en fines lamelles, ail confit, du bon lard ou, pour les végétariens, des champignons boutons de paille. Un régal !

A lire aussi: Virées insulaires

Une analyse objective de la situation alimentaire nous conduit à penser que les épices vont jouer un rôle primordial et que la cuisine aux épices va très vite s’imposer comme la cuisine du futur. Il ne s’agit donc pas seulement de regarder le passé, du côté des cuisiniers indiens passés maîtres dans l’art de préparer l’agneau et le poulet tandoori. Non. Il s’agit d’inventer et de créer une nouvelle cuisine adaptée à notre époque, une cuisine du quotidien, économique et naturelle qui nous relie aux racines de la terre : c’est un défi. La viande ? Elle n’a plus de goût et les conditions d’élevage et d’abattage nous donnent la nausée. Le poisson sauvage ? Il est de plus en plus rare. Restent donc les œufs et les légumes frais, le riz, les légumineuses (haricots secs, lentilles)… Les épices permettent de faire plus avec moins. Elles apportent de la magie aux plats les plus modestes : œufs au paprika fumé, boulettes de veau aux herbes et à la coriandre moulue, riz au lait de coco et à la cardamome…

Dimanche dernier, au marché Bastille, j’entendais des vendeurs de fruits faire la leçon à des clients effarés par l’explosion des prix : « Que voulez-vous, m’sieurs-dames, tout ça, c’est à cause du détroit d’Ormuz, la guerre en Ukraine, la canicule ! »

Nous voilà bien avancés. 

Épicerie Shira : marché Saint-Martin, 31, rue du Château-d’Eau, 75010 Paris.
Du mardi au dimanche matin, www.shira.fr


Nos épices coup de cœur
Le paprika fumé de Murcia est un piment bio typiquement espagnol fumé avec des troncs de chênes verts entiers pendant deux jours au moins, sans aucun additif chimique. La fumée est débarrassée de ses impuretés par un filtre à eau… Parfum fabuleux !
Semblable à une racine de gingembre, le très rare curcuma de Guadeloupe fascine par ses notes fruitées de mangue et d’ananas. Il arrive séché et coupé dans l’atelier, Roi le broie au moulin pour en faire une magnifique poudre d’or.
Quant au safran d’Iran, cueilli sauvage sur les hauts plateaux, près de la frontière avec l’Afghanistan, je n’en connais pas de plus parfumé, il embaume le miel et la mandarine !

La loi et l’ordre sous le regard de Jonathan Littel

0
L'écrivain franco-américain Jonathan Littell © Photo Benjamin LOYSEAU / Gallimard

On se souvient des Bienveillantes, ce chef-d’œuvre de 900 pages serrées dont la maestria stylistique, plus encore que le sujet – chronique macabre, à la première personne, d’un jeune officier SS dans l’accomplissement de son ‘’devoir’’ – valut à cet auteur inconnu dont c’était le premier roman, outre la double récompense du Goncourt et du Grand prix de l’Académie française, une célébrité mondiale fulgurante. Dix ans ont passé. Et voilà que Jonathan Littell crée à nouveau l’événement : vient de paraître, toujours chez Gallimard : L’héritage – roman moitié moins épais (458 pages) mais dense tout de même. Et tout aussi captivant.

Mémoire tentaculaire

Le narrateur ne s’appelle plus Maximilian Aue, comme celui des Bienveillantes, mais il hérite du même prénom, francisé : Maxime A. Doué d’hypermnésie, le garçon se souvient pratiquement de tout, avec une précision ahurissante, traversée d’étranges éclipses de mémoire : du suicide de son père, Henri, et des amants de sa veuve érotomane ;  de sa sœur Anna, jouant avec lui, A., dans la maison désertée par leur mère ; de ses premières pulsions libidinales ; de ses liaisons fatales ; de son mariage ; de sa soudaine, contrariante paternité ; de son entrée progressive dans la vie active… « Evidemment, je ne me souviens pas de ma vie entière, après tout elle a été bien chargée. A certaines périodes il y a des grands blancs, des pans entiers qui manquent, c’est normal sans doute ». Ailleurs : « mes souvenirs de cette période sont souvent confus, mais ces journées-là restent parfaitement claires, comme si les événements les avaient gravées dans ma mémoire pourtant si défaillante ». Le flux continu de la réminiscence n’en alimentera pas moins le récit tout entier, prenant des proportions tentaculaires.  

A lire aussi, Thomas Morales: Si la Champagne m’était contée…

Cette fois, le ci-devant Maximilian renommé Maxime A. ne grandit ni ne fait carrière sous le IIIème Reich : L’héritage nous transporte dans l’époque contemporaine, sans autre précision de date ni même de période exacte, au cœur d’une ville de province (probablement européenne), avec des tramways, des usines, des monuments anciens, une ville proche de la mer, située au bord d’une falaise, dans un pays indéterminé régi par un régime politique autoritaire dont Maxime va devenir un rouage agissant. Après avoir vécu d’expédients, il entame une carrière d’enquêteur auprès de la ‘’procurature’’ du district, pour monter en grade de proche en proche jusqu’à en devenir un cacique craint et respecté…

Passages insoutenables

Les acteurs qui jalonnent cette autobiographie de ‘’A.’’ renvoient eux-mêmes à une géographie exogène autant qu’indécise: Claire Zaborovna, Mirsky, Judith, Olena Denysivna, mais aussi Weygand, un certain docteur Maloletki, Borok le directeur d’un asile, sans compter les innombrables comparses qui surgissent dans sa trajectoire – Lemnir, Hauser, Chikau, Glinko Jardan, Holub, Turkul le chauffeur, le nouvel adjoint Biélorev, le patron Mandel… Traversé de fureurs utérines, d’obsessions libidinales, émaillé de meurtrissures physiques, de viols (homo et hétérosexuels), d’interrogatoires qui virent à la question, de sévices variés, d’exécutions, etc. L’héritage ne relève pas précisément de la littérature édifiante. Le paroxysme horrifique s’atteint (p. 387 et suivantes) avec le martyre d’Anna, la propre sœur de A., instrumentiste (elle joue de la viole) soupçonnée d’actes de sédition, et dont le policier Hauser, son tortionnaire, fracture méthodiquement la main sous le regard impavide de son frère – lecture insoutenable : Littel sait y faire.

A lire aussi, du même auteur: Voyage, voyage…

L’expression de la cruauté, chez l’auteur, se vrille d’une malice sardonique, d’une ironie macabre, distanciée, mêlée d’angoisse térébrante qui, d’un bout à l’autre, met le texte sous tension. L’extraordinaire virtuosité, la singularité de la prose de Littell ne tient pas seulement à ce qu’elle sait conjuguer le réalisme le plus cru à une précision lexicale et syntaxique qui rappelle, par bien des côtés, la perfection stylistique d’un Kafka. Mais aussi, à ce que, d’une seule coulée, sans solution de continuité, la narration s’écarte du pur vérisme, en épousant une temporalité improbable, chargée d’une dimension onirique, qui véhicule des accélérations insolites. Ainsi font-elles le narrateur évoluer à toute vitesse, d’un chapitre à l’autre, de l’enfance à l’adolescence puis à l’âge adulte et à la maturité ; sa femme changer, de parturiente à l’état de nourrice ; le nourrisson devenir enfant en l’espace d’une scène ; et le temps sauter en un clin d’œil d’une période de la vie à la suivante, – tandis que, paradoxalement, l’histoire suit la courbe des saisons d’une année. Le style même du récit, évoluant à mesure, passe de la parodie du langage enfantin, au début du livre, à la prose mieux assurée d’un mémorialiste adulte. Conduit au passé composé dans un premier temps, le récit choisit subrepticement, au mitan du livre, de se mettre au passé simple, et ce jusqu’à l’épilogue, qui repasse soudain à la forme grammaticale initiale… Autant d’indices qui témoignent, s’il en était besoin, chez Littell, d’une souveraine maîtrise formelle : la grande littérature se signale souvent par ces apparents détails, qui n’en sont pas.

Rébellion sourde

Il faut en arriver au plus étonnant : la sortie en librairie de L’héritage coïncide avec le climat d’insurrection qui s’est imposé en France le 17 octobre : tout se passe comme si, arrivant à point nommé, le roman en figurait la prémonition, la fabuleuse prophétie littéraire. Car – et c’est son arrière-plan génialement intuitif – à mesure que s’accomplit la carrière professionnelle d’un narrateur aux nuits traversées de mauvais rêves, fonctionnaire promu, pour ainsi dire passivement, d’un échelon de base à l’échelon supérieur dans son métier de sbire, la procurature, bras armé du pouvoir en place, fait face à une rébellion sourde, puis chaque jour plus insistante, et se durcit en retour jusqu’à s’engager dans une répression aveugle : « comme il s’agissait souvent de comparutions immédiates, les tribunaux se retrouvèrent bondés, les prévenus faisaient la queue, pour une première offense les juges leur mettaient une amende, pour une deuxième c’était quinze jours, pour une troisième un mois, on ne savait plus où enfermer les condamnés, le ministère de l’intérieur faisait rénover des baraquements hors de la ville, improvisant des camps entourés de barbelés et gardés par de nouvelles recrues qu’on nous envoyait par trains entiers après une formation accélérée, ce qui entraînait des excès qu’il fallait ensuite réprimer ». L’Etat de siège s’installe tandis que les attentats se multiplient, que l’insurrection généralisée gagne le pays : « une douzaine d’attaques  contre des bâtiments ou des véhicules officiels avaient eu lieu dans d’autres districts que le mien, les agressions contre les fonctionnaires de police se multipliaient […] et il me paraissait hors de doute que si rien n’était fait pour endiguer le flot ce serait bientôt un soulèvement généralisé, perspective qui m’emplissait de terreur, car au-delà, quoiqu’il arrive, ce serait l’abîme ; l’autorité de l’Etat, ébranlée jusque dans ses fondements, peinerait à se remettre, les gens, ayant compris qu’il était possible de rompre avec  l’ordre établi, mettraient longtemps à retrouver le chemin du bien commun assuré par la soumission de tous à la loi ». Les événements se précipitent avec l’assassinat du procureur, Radek : « dans l’heure arriva un courrier du procureur général de la province me nommant procureur de la ville par intérim ».  Le couvre-feu est instauré. De plus en plus fébrile et désorienté, A. affronte en tête-à-tête un universitaire médiéviste, Orlik, lequel le traite de « chien de garde », puis il s’entretient avec le gouverneur, Mandel, qui l’intime de « finir le travail ». Vain projet, car « les troubles ne cessaient pas ». Le spectacle de la guérilla urbaine nourrit les dernières pages du chapitre intitulé Devant la loi : « Au premier rang, des dizaines de jeunes vêtus de casques de motos ou de chantier avançaient, tentant de protéger leurs corps derrière des boucliers de police, des containers à poubelles sur roues, des chariots de supermarchés sur lesquels on avait fixé des plaques de métal. Derrière eux, des hommes armés tiraient, d’autres lançaient des pierres ou des bouteilles incendiaires ». Et le récit du procureur, au bout du compte défait de ses fonctions et en fuite, flanqué du sinistre Hauser, s’achève dans l’atmosphère de fin du monde d’un paysage dévasté par le « vaste accident industriel [qui] avait eu lieu ici des années avant ma naissance, contaminant toute la région »…

L’héritage, réflexion ambigüe sur l’ordre et la loi, risque bien de s’offrir à de hasardeux contre-sens… C’est la richesse de la littérature : elle n’est pas là pour nous faire la morale. 


A lire : L’héritage, roman de Jonathan Littell. 457 p., Gallimard, 2026.

L'héritage

Prix: 23,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 19,05 €