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Renaud Camus expliqué aux parents

J’essaie de faire comprendre Renaud Camus à mes parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, je suis passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet de son dernier essai, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin que je leur fasse un dessin.


Je vais avoir moins de mal à parler autour de moi du dernier essai de Renaud Camus, Décolonisation, que du précédent, La Destruction des Européens d’Europe, mais il va quand même falloir faire de l’explication de titre aux Juifs de ma famille effarouchés par l’écrivain « antisémite » depuis « l’affaire », et qui n’ont pas tellement envie d’être détrompés depuis qu’il ose mettre les pieds dans leur champ lexical pour parler d’autre chose que de leur extermination.

Avec le « grand remplacement » déjà, il avait fallu trouver les mots pour convaincre mes aînés que non, l’écrivain n’exposait pas une théorie et ne dénonçait pas un complot, mais décrivait ce qu’il voyait : un processus sans précédent dans l’histoire des colonisations ; un processus aux ressorts complexes : les colons ne sont pas les colonisateurs, les remplaçants ne sont pas les remplacistes, l’occupant n’est pas l’occupateur.

Petit point de méthode

Il avait fallu rappeler aux parents pas très portés sur la chose remplaciste que personne n’accusait Massaré, l’aide-soignante de mémé, dévouée et attentionnée, pas plus que Rachid, l’épicier gentil, souriant, toujours prêt à rendre service, d’être animés par un esprit de conquête, un désir de revanche ou une haine des Blancs.

Chacun sa méthode, moi j’ai la sauterelle. C’est gentil une sauterelle, ça ne pique même pas, et quand c’est criquet ça donne de bons conseils à Pinocchio. Mais dans son nuage, sans penser à mal, elle ravage le champ.

— Voilà, c’est ça l’immigration massive et incontrôlée, la submersion comme on dit. Ils ne sont pas méchants, enfin pas tous. Et le problème n’est pas là, hélas, enfin pas seulement.

— Hein maman, tu vois ce que je veux dire ? 

— Mais oui, et il va bien le petit ? Tu m’as apporté des photos ?

Et voilà, si vous croyez que c’est facile.

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Et puis rebelote avec le génocide par substitution. Là, même Finkielkraut a calé, alors tonton Marco, vous pensez !

— Alors mon fils, tu vois bien qu’il n’est pas net ton gars. Un génocide ça ne se fait pas tout seul.

— Mais il ne compare pas les méthodes, il ne dit pas que les 10 000 morts par jour assassinés quand Auschwitz tournait à plein régime et la submersion migratoire c’est la même chose, mais reconnaît que si on laisse faire, il pourrait bien rester un jour autant d’Européens en Europe qu’il reste de Juifs aujourd’hui en Allemagne, en Pologne ou en Hollande. Le résultat serait le même. Et puis renvoyer la politesse aux décoloniaux par la formule d’Aimé Césaire, le poète noir et communiste qui s’inquiétait du nombre de Blancs aux Antilles, avoue que ça a de la gueule.

— Si tu le dis ! Et ta mère comment qu’ça va ?

Avec sa destruction des Européens d’Europe, j’ai été à deux doigts de jeter l’éponge. D’autant que, sitôt un incendie Renaud Camus éteint d’un côté, j’ai un départ de feu Éric Zemmour de l’autre.

— Dis-moi mon fils, c’est quoi cette histoire avec ton Zemmour sur Pétain ? Et sur Dreyfus ?

Et me voilà reparti dans mes explications talmudiques sur le thème de c’est plus compliqué que ça. Mais au bout de cinq minutes, tata Arlette a décroché et j’ai droit à :

— Et t’y as vu comme elle est belle sa femme ? On dirait un peu la fille de Maurice.

— Oui d’accord mais on s’en fout de ça. Tu as compris ce que je t’ai dit ?

— Oui, oui, il me prend pour une idiote çui-là ? Allez, on passe à table.

Je pourrais essayer de convaincre que les Juifs n’ont pas le monopole du mot génocide. J’ai plutôt envie de refiler le bébé, le numéro de tata Arlette, à messieurs Zemmour et Camus en leur disant écoutez les gars, débrouillez-vous avec elle, moi je laisse tomber. Mais je ne suis pas assez intime avec le président de Reconquête ! ou avec l’un des plus grands prosateurs aujourd’hui de la langue française selon Alain Finkielkraut pour être aussi familier. Alors je ne laisse pas tomber, je remets la grosse pierre sur mon dos et je remonte la colline, jusqu’à la prochaine fois. Parce que je n’ai pas encore abordé l’épineuse question de la deuxième carrière d’Adolf Hitler ou celle de la seconde occupation.

Gravure représentant le fléau des sauterelles en Egypte, Bible allemande dite « de Cologne », 1483.

Avis de décolonisation

J’étais parti pour vous parler de son dernier essai. Je m’y colle, vous avez l’air moins bouchés que mes Juifs habituels. Avec Décolonisation, Renaud Camus retourne les mots et voilà qu’apparaît du sens. Il nous rappelle qu’à présent, les indigènes, les colonisés c’est nous, les envahisseurs, les colons, ce sont eux. Et avec notre sens de l’accueil, nos utopies, nos naïvetés, nos présomptions, puisque l’essence de la colonisation, c’est le transfert de population, l’Europe est aujourd’hui vingt fois plus colonisée qu’elle n’a jamais colonisé elle-même.

Mais qui sont eux et qui sommes-nous ? La reine Victoria était impératrice des Indes. Et indienne pour autant ? Le maire de Londres Sadiq Khan est anglais et ça ne surprend personne. Et so british ? Là, j’en vois qui sourient. Tout le monde n’a pas perdu le sens commun ? Tout n’est-il donc pas foutu ?

Renaud Camus nous fait une proposition, à moins de nous satisfaire de cette colonisation-là, nous avons une bataille à mener : la décolonisation. Parce qu’aucune occupation n’a jamais pris fin sans le départ de l’occupant, aucune colonisation ne s’est jamais achevée sans le retour chez lui du colon, sa remigration. Mais ils sont Français, nous dit-on. Il y a le droit, la Constitution, les traités européens… L’Algérie aussi était française, et depuis plus longtemps. Il n’y a pas d’erreur que l’on ne puisse réparer. Et il ne saurait y avoir décolonisation avec le droit qui a assuré la colonisation.

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Comme de bien entendu, un passage va faire tiquer. Même moi, je ne suis pas sûr de le suivre dans son développement de cette formule Entre la concentration marxienne du capital, telle que nous en vivons l’aboutissement, et la concentration des camps du même nom, il y a forcément des liens. Chacun jugera si comparaison est bien raisonnable.

Dans l’essai de notre écrivain, le sujet est mieux traité, et le propos démontré, détaillé, illustré, et tout est bien mieux dit. Mais ce n’est pas vers le « mieux dit » que notre grand écrivain doit tendre, c’est vers le « mieux compris », vous l’aurez compris. Enfin j’espère.

L'affranchi

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Décolonisation

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Michael Jackson: imprimez la légende

Notre contributeur est sorti ravi de sa séance du film évoquant les débuts de la star américaine – et dont la critique est pour le moins partagée


Le biopic de l’Américain Antoine Fuqua sur le phénoménal Michael Jackson, sorti mercredi, est un pari réussi… mais, oui, à condition de prendre en compte quelques remarques préalables.

Le biopic au cinéma, surtout lorsqu’il concerne une célébrité comme l’est et le sera pour l’éternité « The King of Pop », constitue par essence un exercice hautement périlleux… Au terme d’un métrage d’un peu plus de deux heures, il semble évidemment impossible de satisfaire tout le monde : fans, profanes, partisans, détracteurs, amis, ennemis, idolâtres, aigris et haineux… Surtout lorsque l’on ambitionne de traiter la première partie de la trajectoire d’une personnalité aussi hors norme que MJ, avec « ses rayons et ses ombres », comme écrirait Victor Hugo.

Print the legend

Autant l’affirmer tout net : on sort de la projection de Michael bouleversés, sonnés, sidérés, tant le choc est brutal et finalement assez inattendu par rapport à tout ce que l’on a pu lire et écouter çà et là de la part de certains médias parisiens pseudo-intellos ou pseudo-branchés (qui se reconnaîtront…), définitivement prisonniers des canons et des dogmes de notre temps. On a surtout pu décrypter et ressentir leur déception de ne pas avoir assisté à la version putassière et racoleuse qu’ils semblaient appeler de leurs vœux… Voilà leurs stimuli : la rumeur, le caniveau, la fange, l’infamie, les larmes, le sang… et bien entendu la monstration des « affaires » de pédophilie ! Le gros mot est lâché !

Rappelons à toutes ces belles plumes « expertes » que le parti pris des auteurs est de couvrir les origines du phénomène Michael : ses dures années d’apprentissage familial, son aventure avec ses frères (The Jackson Five) puis son envol avec sa carrière solo (via les albums Off the Wall, Thriller) jusqu’au mémorable Bad Tour de 1987-1989. Or, les premières accusations de pédophilie n’ont lieu qu’en 1993… et, si l’on veut être totalement objectifs et transparents, précisons qu’à ce jour, aucune plainte n’a totalement abouti ! Même post-mortem, le chanteur est donc toujours présumé innocent.

Ceci étant posé, force est de reconnaître que le film est coproduit par une partie de la fratrie de la star, qui a délibérément choisi un traitement « favorable ». Rappelons-nous cette fameuse phrase qui clôt le cultissime film L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962) : « Quand la légende devient réalité, imprimez la légende ! ». Michael n’est-il pas une légende vivante ? La plus grande star que la planète pop culture ait jamais connue ? L’homme qui a réussi à vendre plus de 500 millions de disques à travers le monde (certaines sources évoquent même le milliard !), devant Elvis Presley et The Beatles ! L’équivalent d’un être humain sur seize (ou sur huit) posséderait un disque de MJ ! Plus célèbre que le Christ, pour reprendre le formidable titre du livre écrit par Yves Bigot en 2004, consacré aux plus grandes rock stars de la planète.

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Mais Michael, au-delà de la seule sphère de la « pop culture », avait cette capacité rare d’hybrider et de métisser tous les genres, tous les styles de musique, à l’instar des neuf titres de l’album Thriller — dont sept singles de légende — qui se serait vendu à près de 70 (100 ?) millions d’exemplaires à ce jour. Tout n’est sans doute pas « authentiquement réel » dans la version voulue par les auteurs et les producteurs… mais qu’importe ! On ne va pas voir un film au cinéma comme l’on regarderait un documentaire d’investigation sur une chaîne d’info continue, qui lui-même est forcément subjectif car réalisé par un être humain avec ses opinions et sa sensibilité, même si on le nomme « journaliste » sur un plan professionnel.

Les clés du succès

Le plus important me semble que l’émotion soit au rendez-vous à chaque image, à chaque plan, à chaque instant. Tout est fluide et parfaitement huilé, orchestré, agencé. Le contrat en direction du spectateur est donc parfaitement rempli. Il l’est pour plusieurs raisons. Le réalisateur américain Antoine Fuqua est loin d’être un manchot ! C’est quand même l’homme de l’excellent Training Day, qui avait valu l’Oscar du meilleur acteur à Denzel Washington en 2002. On lui doit également de solides films d’action tels que Shooter, tireur d’élite, Equalizer ou encore La Rage au ventre… en attendant sa prochaine version de Hannibal Barca, le général carthaginois qui a défié Rome, avec toujours Denzel dans le rôle-titre. Deuxième observation : l’acteur principal, Jaafar Jackson, 29 ans, le propre neveu du « King of Pop », est tout bonnement incroyable ! Sa prestation scénique et artistique est en tout point exceptionnelle. jusque dans les cordes de sa propre voix imitant celle du maître. Troisième facteur de réussite : l’acteur Colman Domingo, interprétant l’âme grise, le mauvais génie de Michael, son père autoritaire et machiavélique, Joseph, dit Jo, contribue également puissamment à consolider la trame dramatique et tragique du métrage. Michael Jackson apparaît avant tout comme un enfant battu, maltraité et systématiquement rabaissé par son père… Ce « Bad Jo » n’hésite pas à sortir son ceinturon pour le corriger, tout en l’affublant d’un quolibet terrible (« Big Nose »), ce qui peut, en partie, expliquer la volonté de l’artiste de recourir ensuite à la chirurgie esthétique plus que de raison.

L’émotion nous gagne encore lorsque l’on voit le jeune homme, très seul et introverti dans un monde d’adultes qu’il refuse et rejette, s’entourer d’amis imaginaires (Peter Pan et son fameux royaume de Neverland…), tout en parlant à des animaux de compagnie plus ou moins loufoques et exotiques : un singe, un lama, une girafe, un python (il y a d’ailleurs une scène d’intérieur assez terrifiante)… L’ensemble de ce biopic peut ainsi être lu comme la progressive et complexe tentative de « désintoxication », de « desserrement », de « décarcération » d’un fils prodige hors des griffes d’un père-manager aux méthodes brutales et cyniques.

Machine à tubes

Le métrage offre enfin un aperçu fort stimulant de la confection de ces grands tubes du XXe siècle. C’est en voyant à la télévision américaine un reportage sur la guerre des gangs à Los Angeles au début des années 80 que le génie de la pop a l’idée de la chanson Beat It, en faisant appel à Eddie Van Halen, alors star du plus grand groupe de heavy metal, pour le poste de lead guitar. Et c’est en regardant une série de films d’épouvante — L’Homme au masque de cire d’André de Toth (1953, avec Vincent Price dans le rôle du professeur Jarrod), La Mouche noire de Kurt Neumann (1958), La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (1968) — que l’artiste aura l’idée géniale du tube Thriller, en embauchant le réalisateur John Landis pour la confection du plus long vidéo-clip musical de l’histoire.

https://www.youtube.com/watch?v=sOnqjkJTMaA

Impossible de ne pas mentionner l’influence de Rick Baker, le génie des effets spéciaux du cinéma fantastique de l’époque. Le clip de Thriller n’est pas seulement de la musique : c’est l’invasion du cinéma d’horreur de série B dans le salon des familles conservatrices américaines. Toujours est-il que l’Histoire était en marche, inarrêtable, irréversible, inaltérable, transcendée par un artiste hors norme, soucieux de s’adresser à la planète entière, par-delà les ghettos, les classes sociales, les races et les ethnies… Un message qui sera explicité avec encore plus de force dans l’album Dangerous (1991) et son phénoménal tube Black or White (avec Slash à la guitare, et les premières techniques de morphing pour le clip).

Mais ça, c’est une autre histoire… qui devrait sans doute constituer la deuxième partie du biopic (avec davantage de zones d’ombre ?) que l’on attend évidemment avec impatience. Et évidemment, nous vous recommandons de voir le film en VO sous-titrée !

2h10

« Précieux » Giraudoux ? Très

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Une évocation en hommage à Giraudoux l’Enchanteur – avant de filer au Festival Off d’Avignon en juillet pour y voir La Guerre de Troie n’aura pas lieu, mise en scène par l’épatant Edouard Dossetto et sa troupe (vue au Studio Hébertot). Conseil d’ami.


            « On a tort de croire au hasard, au bonheur du hasard. Les êtres ne se dérangent dans la vie que pour vous apporter des leçons, des signes, ou des devoirs (…). Ce qu’ils disent par leur voix n’est pas du tout ce qu’ils disent par leur apparition (…). Car les êtres qui surgissent viennent en général pour vous emmener… » (Choix des élues)

« Ces hommes qui me regardent, ces femmes qui m’envient voient en moi l’amour. Évidemment…On ne personnifie bien que ce qu’on n’est pas. » (ibid.)

Isabelle Adjani dans la pièce de théâtre « Ondine », de Jean Giraudoux, Comédie Française, 1972 © LIDO/SIPA

On recommandera de remiser aux oubliettes l’image figée de Jean Giraudoux (1882-1944) longtemps véhiculée par le « Profil d’une œuvre » sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu – tant on aimerait évoquer Giraudoux sans qu’immanquablement ce soit cette pièce remarquable qu’on nomme.

Autre conseil : se rappeler le mot du général de Gaulle qui disait reconnaître « immédiatement un imbécile à trois signes », trois formules creuses : « la douce France, le réalisme de Balzac et la préciosité de Giraudoux. »

Se souvenir aussi, pour la tonalité de la prose de l’Enchanteur, du secret de l’amnésique Siegfried (Siegfried et le Limousin), retrouvé blessé entre deux tranchées, devenu chancelier d’Allemagne (la France et l’Allemagne, la grande affaire de Giraudoux, ancien combattant, germaniste et diplomate).

Ce secret, c’est un simple mot français : « C’est le type de l’épithète banale, commune, presque vulgaire, mais il est ce qu’il y avait en moi d’insoluble. C’est le mot qui m’accompagnera dans ma mort. Mon seul bagage (…). Vous allez rire, c’est le mot ‘’ravissant’’. (Il répète, les yeux fermés) : ‘’ravissant’’. »

Enfin, pour goûter l’humour de Giraudoux critique des institutions et administrations qu’il a tant fréquentées, citer Busiris (La Guerre de Troie…), auteur d’un amendement sur les mesures « défensives-offensives » dont il obtient, à force d’obstination, le reclassement en mesures « offensives-défensives » – Busiris qui sait que « l’anéantissement d’une nation ne modifie en rien l’avantage de sa position morale internationale ».

Sourire, donc, avec Giraudoux (« Nul moyen, sinon par barbarie, de résister au sourire de Giraudoux », disait André Gide).

« La femme est rare. La plupart des hommes épousent une médiocre contrefaçon des hommes, un peu plus retorse, un peu plus souple, un peu plus belle, s’épousent eux-mêmes (…). La femme est forte, elle enjambe les crues, elle renverse les trônes, elle arrête les années. Sa peau est le marbre. Quand il y en a une, elle est l’impasse du monde… Où vont les fleuves, les nuages, les oiseaux isolés ? Se jeter dans la femme. Mais elle est rare… Il faut fuir quand on la voit, car, si elle aime, si elle déteste, elle est implacable… Sa compassion est implacable… Mais elle est rare… » (Choix des élues)

Toute son œuvre atteste sa capacité à transfigurer ce qu’il voit ou imagine – à défaire la supposée réalité pour imposer la seule chose qui lui importe : la poésie – la fiction de son regard imposée à la fiction de la réalité. Et habiter ainsi un monde à sa convenance – c’est le mot connu et exemplaire de l’herméneute Giraudoux : « Veux-tu découvrir le monde ? / Ferme les yeux, Rosemonde. »(Suzanne et le Pacifique)

Et dans Choix des élues (un des plus beaux romans avec Aventures de Jérôme Bardini) – lorsqu’il énonce les symptômes qui annoncent la « fin » d’une jeune fille (Claudie) :

« Elle abdiquait le son si pur qu’elle rendait sur la terre ; elle devenait lente et furtive. Claudie ne savait plus être là sans y être, être absente en étant présente. Pour voir clair elle allumait, pour sortir elle ouvrait la porte. Elle n’avait plus la manie d’entrer dans une baignoire pleine au ras du bord, comme si elle allait non s’y baigner mais s’y dissoudre… »

Absolue singularité du ton de Giraudoux dans son siècle.

« Cette vie sans but de femme sans homme, c’était là sa couronne, c’était là son métier. Solitaire, anonyme, pure, elle goûtait cette joie de l’élection que les autres femmes ne trouvent que dans l’encerclement, le nom et le plaisir… »

(Choix des élues)

« On ne peut guère donner de l’innocence qu’une définition : l’innocence d’un être est l’adaptation absolue à l’univers dans lequel il vit. » (Intermezzo)

Il y avait jusqu’alors, outre l’œuvre et les biographies irréprochables de Jacques Body (2004) et de Mauricette Berne/Guy Tessier (2010), deux essais magnifiques, giralduciens en diable, à lire pour qui voulait rencontrer Giraudoux : Giraudoux par lui-même de Chris Marker (1952, « le coup de force de Giraudoux est d’avoir enraciné l’au-delà dans l’immanent », « cette mise à mort de Dieu par l’idéalisme ») et Giraudoux ? Tiens !… de Paul Guimard (1988).

« Tout le monde sait que ce sont justement en ce bas monde les humains les plus réussis et les plus sensibles qui sont les hommes de paille du destin et de sa brutalité. » (Choix des élues – ce titre, quand même !)

Aujourd’hui, à côté du scrupuleux vade-mecum (vie et œuvre) de Jacqueline Blancart-Cassou, c’est le démesuré Dictionnaire Giraudoux qui fait évènement – voire époque : 516 entrées, la crème des giralduciens et la quintessence de 70 années d’études giralduciennes : capiteux bouquet.

Coda : A l’attention de ceux qui n’ont jamais lu l’Électre de Giraudoux – pour leur donner… envie :

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? / Demande au mendiant. Il le sait. / Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Louis Aragon : « Comment cela s’est passé, je n’en sais rien. Le certain est que j’ai changé. Un beau jour, je me suis aperçu que j’avais pris goût à Giraudoux. Il ne m’irritait plus… Oui : je m’étais mis à aimer ça. Tout ça… Et, qu’on me pardonne ! c’est, je crois, la France que je m’étais mis à aimer en Giraudoux. »

Jean Prévost : « Les écrivains les moins compris, les plus attaqués pour leur étrangeté, leur bizarrerie, leur goût du procédé, me semblent les plus français de langue et d’esprit, les plus spontanés et les plus populaires d’expression : Claudel et Giraudoux. »

Chris Marker – auteur d’un des premiers très bons essais biographiques (Le Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1952 – bien avant La Jetée, donc) (sourire) : « Notre accord avec tout ce que l’œuvre de Giraudoux contient de joueur, de rieur, de phosphorescent, n’est possible qu’à partir d’une confiance absolue dans le sérieux de l’entreprise. »

1) Dictionnaire Jean Giraudoux – Dir. André Job et Sylviane Coyault, avec la collaboration de Pierre d’Almeida, Honoré Champion, 2 vol. (624 pages et 532 pages).

DICTIONNAIRE JEAN GIRAUDOUX. 2 volumes

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2) Giraudoux, de Jacqueline Blancart-Cassou, Pardès, 128 pages.

"Qui suis-je?" Giraudoux

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Morceaux choisis (très « Giraudoux ») :

« Sur un atoll, un Hollandais tout blanc s’est mis au garde à vous devant ce qu’il croit un bateau hollandais et qui n’est qu’une phrase française. » (Choix des élues)

« Il nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore. » (Aventures de Jérôme Bardini)

« Quand meurt une personne aimée à laquelle vous devez écrire une lettre, si vous êtes égoïste, vous vous en réjouissez. Si vous êtes bon, vous n’aurez de tranquillité qu’après avoir écrit cette réponse. » (Juliette au pays des hommes)

« La seule assise de la vie est la sécurité de ceux qu’on trompe, l’admiration de ceux que l’on tolère, la liaison à vous par le sang et la chair de ceux auxquels vous-mêmes n’êtes attachés que par la convention et l’habitude. » (Choix des élues)

« C’est comme cela que se suicident les raffinés : la veille ils ne bronchent pas si leur collection de timbre brûle ou leur Degas se crève. » (Aventures de Jérôme Bardini

« Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. » (ibid.)


A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, francophones ou non.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


La Fermeture: 13 avril 1946, la fin des maisons closes, Alphonse Boudard, Robert Laffont, 1986.

Le 13 avril 1946 était votée la loi « interdisant les maisons de tolérance sur l’ensemble du territoire français ». En avril 1986, pour en marquer le quarantième anniversaire, Alphonse Boudard publie La Fermeture. Sur la couverture, au-dessus d’un titre on ne peut plus sobre, la photo colorée d’une prostituée début de siècle à peine vêtue donne le ton de l’ouvrage. Et le ton, c’est bien la marque de fabrique de Boudard : sa gouaille populo et son argot fleuri enrichissent un style mordant, souvent hilarant, qu’il met au service d’un récit inclassable, à mi-chemin entre l’autobiographie, le reportage journalistique et le travail d’historien. Sous ses airs de vieux poulbot cabossé par la vie, Alphonse Boudard est un sérieux érudit.

Il a le don de la variation sur un thème, et en Paganini de la langue, la maison close devient le rade à filles, le clandé, le bouclard et le bobinard, la maison de plaisirs, de tolérance ou de joie, le bordel, le boxon, le lupanar, le claque… En immersion dans ce milieu trouble, on voit passer une marée de harengs, de maquereaux et de morues – et on ne parle pas là de poissonnerie. Les souteneurs portent parfois les mêmes costumes croisés à rayures que les politiciens qui hantent les salons privés de ces établissements – la rosette en moins. Il faut montrer patte blanche dès l’entrée face à la maîtresse des lieux : la tenancière est une mère maquerelle qui protège ses filles. Pour les messieurs, cette gérante-proxénète sait se faire entremetteuse. On l’appelle Madame, Dame, Abbesse… Elle connaît les flics du quartier, voire les gradés de la Mondaine, quai des Orfèvres. Des relations toujours utiles.

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Boudard pousse les portes des luxueux et mythiques One Two Two, Sphinx et Chabanais, mais aussi du Fourcy et du Panier Fleury, des bouges où les femmes font plus de soixante-dix passes par jour. L’histoire des maisons closes est à la fois sordide et éclatante, l’auteur ne peut qu’en convenir. Mais il s’interroge d’emblée sur le moment choisi pour décider de leur fermeture, rappelant qu’en 1946 le Français libéré a toujours le ventre creux, que les gouvernements valsent, que l’Indochine vacille… « La France redevenait un pays de petites combines, petits congrès politicards après une période kafkaïenne… héroïque, dira-t-on plus tard dans les manuels scolaires. Ambiguë en réalité, indéchiffrable, incompréhensible. »

Pour régénérer un pays souillé par quatre années d’occupation, Marthe Richard est mise en avant par le MRP, « le parti des curetons, des cagots, des pisse-froid, bande-mou, etc. ». Héroïne du renseignement durant la Grande Guerre, elle devient l’égérie du parti de la morale au Palais-Bourbon. On sait peu de choses d’elle, sa photo n’est jamais publiée dans la presse… Boudard mène l’enquête pour lui tirer le portrait.

Sa croisade anti-bordels rencontre peu d’opposition et sa loi, à peine débattue, est votée dans la quasi-indifférence. Pourtant, comme le souligne Pierre Mac Orlan : « C’est la base d’une civilisation millénaire qui s’écroule. » Quarante ans plus tard, Alphonse Boudard se demande si les filles laissées en plein air sur les trottoirs et dans les bois « ont gagné à l’affaire ». Et quarante ans après lui, la question demeure sans réponse. 

La fermeture - 13 avril 1946 : la fin des maisons closes

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Lionel Duroy: destination Moldavie

Moldavie, mon amour…


Vous aviez prévu un week-end à Rome, Barcelone, ou Dublin ? Et si vous partiez plutôt en Moldavie, pays « confetti » coincé entre la Roumanie et l’Ukraine ?

C’est une sorte d’Atlantide pétrifiée depuis la chute de l’URSS, avec encore quelques statues de Lénine qui attendent qu’on les jette au sol, le linge qui pend sur un fil jeté entre deux platanes sur la place du théâtre de Chişinǎu, la capitale, ou encore les églises orthodoxes aux façades jaunes, surmontées de coupoles bulbeuses gris acier, sans oublier, ici et là, quelques vieux tracteurs MTZ 50 dans la campagne jouxtant les villes.

Le fleuve Pruth, bien connu des spectateurs de LCI

Le nouveau livre de Lionel Duroy nous entraine dans un voyage pour le moins dépaysant. Auteur de plus d’une vingtaine de romans, dont Le Chagrin – prix François-Mauriac –, sans oublier les collaborations à plusieurs autobiographies de célébrités – je pense en particulier à celle de Gérard Depardieu, Ça c’est fait comme ça – il propose de nous retrouver le 20 octobre 2024, jour d’élection en Moldavie. Évitant l’écueil d’écrire un reportage rasoir, il crée le personnage de l’écrivain Marc Orban, son double, qui suit pas à pas Maria Ivanova, directrice d’un mensuel culturel, L’Observatorul. La jeune femme est divorcée, ce qui est mal vu en Moldavie, et mère d’une petite fille qui vomit durant les trajets en voiture. Elle vote dans son village natal, et se retrouve confrontée à sa mère qui n’a pas supporté son divorce. L’accueil qui lui est réservé est du reste surprenant. Ses parents agriculteurs ont la nostalgie du kolkhoze et de la collectivisation. Ils regrettent l’URSS – l’indépendance fut acquise en 1999 – qui les asservissait mais leur permettait de ne manquer de rien. Ils ne possédaient pas la liberté. Le Pruth, frontière naturelle avec la Roumanie, hérissée de barbelés électrifiés, était infranchissable, mais qu’importe. Aujourd’hui les barbelés n’existent plus mais ils n’ont pas les moyens de prendre un billet de train.

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L’enjeu du scrutin est capital : Maia Sandu, la présidente sortante, fait de cette élection un référendum pour le rattachement de la Moldavie à l’Union Européenne. Face à elle, Alexandr Stoianoglo, homme de la corruption généralisée, soutenu par les oligarques russes, pilleurs du petit pays.

La part du gâteau

Cette plongée à l’intérieur de l’Etat moldave donne, au-delà de la mélancolie qu’elle peut susciter chez certains, le tournis. Maria Ivanova déclare : « Le communisme a cessé d’exister quand mes parents se sont mariés, ils auraient pu se retourner et découvrir l’inhumanité de ce régime, mais non, ils le regrettent et soutiennent Poutine qui, de la même façon, jette les homosexuels et les dissidents en prison, quand il ne les fait pas assassiner. » Dissidents honnis, naturellement, à l’image de Gorbatchev « qui a tout foutu par terre », s’écrie le père de Maria. Il poursuit : « Ça tournait à fond en ce temps-là, j’avais vingt ans, je m’en souviens. Toute la production partait dans le pays, et jusqu’à Vladivostok, pas de concurrence, pas besoin de chercher des débouchés, chaque famille recevait sa part du gâteau. » Poutine pourrait envahir la Moldavie, il y trouverait de nombreux alliés. Mais, comme le souligne Maria Ivanova à Marc, il est moins coûteux pour le maitre du Kremlin de faire assassiner Maia Sandu que de déclarer la guerre aux moldaves.

Le oui finit par l’emporter, de très peu. C’est un timide refus à la soumission russe. Il faut plus que jamais soutenir les peuples qui la refusent. Et surtout, il faut aimer la Moldavie aux immeubles désuets et aux petites places paisibles.

Lionel Duroy, Une journée dans la vie de Maria Ivanova, Flammarion, 176 pages.

Une journée dans la vie de Maria Ivanova

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🎙️ Podcast: Attal pense à 2027; Trump pense à novembre; Macron soutient le Liban; Starmer se soutient à peine

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Avec Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


En France, il y a une véritable inflation des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Parmi eux, l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal. Ce dernier a publié un livre, En homme libre, afin de prendre de la distance par rapport au président actuel, à qui il fait un certain nombre de reproches. Le problème, c’est que cette tentative pour « tuer le père » sur le plan personnel est loin de le tuer sur le plan idéologique.

Emmanuel Macron lui-même cherche à affirmer son statut d’homme d’Etat en affichant son soutien au Liban dans la crise actuelle. Mais avec quelle crédibilité? La Résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui date de 2006, a prévu le désarmement du Hezbollah par la FINUL. Les efforts de cette force internationale se sont révélées inefficaces; pourquoi croire que la France fera mieux toute seule?

A lire aussi: Déracinés des villes, abandonnés des champs

On répète que Donald Trump est en train d’aliéner sa base électorale en poursuivant le conflit armé avec l’Iran. Certes, cette guerre n’est pas populaire aux Etats-Unis. Pourtant, un sondage commandité par la chaîne de droite, Fox News, suggère que les électeurs républicains continuent à soutenir leur parti sur la plupart des questions économiques et sociales. Il est vrai que le média qui a publié ces résultats n’est pas impartial, mais le Parti démocrate, qui critique la guerre de manière intransigeante, aura du mal à attirer les électeurs de droite.

La descente aux enfers du Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, se poursuit, et c’est toujours l’affaire Mandelson qui en est la cause. Cette semaine, le haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, sir Olly Robbins, que Starmer a renvoyé en lui faisant porter le chapeau de la nomination de Mandelson au poste d’ambassadeur à Washington, a témoigné devant une commission parlementaire. Il a certifié avoir subi une pression énorme de la part du bureau du Premier ministre pour accélérer le processus de nomination de l’ancien ministre qui a dû déjà démissionner deux fois au cours de sa carrière politique et qui est aujourd’hui accusé d’avoir partagé des données confidentielles avec Jeffrey Epstein quand il faisait partie du gouvernement britannique à l’époque de la crise financière. Le manque à la fois de jugement et de courage dont fait preuve Starmer lui attire les critiques de ses propres ministres et l’hostilité de la fonction publique.

En homme libre

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Bardella au Medef: déjeuner en terre inconnue

Les liens se renforcent entre le Rassemblement national et les milieux économiques. Ancien conseiller discret, le gestionnaire et polytechnicien François Durvye a quitté le fonds Otium de Pierre-Édouard Stérin pour rejoindre directement Jordan Bardella. Reste à savoir quelle part de souverainisme les chefs d’entreprise sont prêts à accepter, et, en retour, quelle dose de libéralisme économique le RN intégrera dans son programme en vue de 2027.


Dans leur frénésie de respectabilité, Marine Le Pen et Jordan Bardella ne lésinent pas sur les dîners en ville. Cette semaine encore, lundi 20 avril, Jordan Bardella déjeunait avec le bureau exécutif du Medef dans le 17e arrondissement parisien.

Quelques semaines plus tôt, Marine Le Pen avait réuni une quinzaine de grands patrons du CAC 40 dont Bernard Arnault et Patrick Pouyanné autour d’une table « discrète ». Si discrète que toute la presse nationale en avait parlé !

Le parti envoie même une lettre commune aux chefs d’entreprise pour préparer 2027 en promettant de « lever les verrous normatifs » qui étouffent l’économie. On se pince.

La fin d’un tabou

Dans les matinales, les porte-parole déroulent le nouveau mantra : le RN est « pro-business », adepte de la simplification administrative, de l’allègement des charges et de la défense de la compétitivité française. Jordan Bardella, flanqué de ses conseillers économiques François Durvye et Alexandre Loubet, a exposé les grandes lignes de son projet devant le Medef. Le 1er mai, à Mâcon, la « Fête de la nation » viendra donner à tout cela un petit air populaire et conquérant. Le cordon sanitaire craque, paraît-il. Le tabou tombe. Hourra.

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Sauf que… les patrons sont-ils vraiment en train de virer RN ? Le CAC 40 sonde, c’est vrai. Il teste le terrain « pour voir », comme on dit au poker. Les grands groupes veulent savoir jusqu’où Bardella est prêt à aller sur la baisse des charges, la réduction des normes européennes et la fiscalité. Ils donnent des gages à un parti qui caracole dans les sondages. Mais restons sérieux : les PDG restent les marionnettistes, pas les marionnettes du parti à la flamme.

Libres échanges

Historiquement, la grande bourgeoisie française a parfois flirté avec la droite nationale quand celle-ci défendait protectionnisme et rentes de situation. Mais la mondialisation a tout changé. Aujourd’hui, LVMH, L’Oréal, Schneider ou Danone réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires hors de France. Leur ADN est pro libre-échange, pro Commission européenne et pro laissez-faire globalisé. Le Medef parle d’échanges « légitimes » avec tous les partis ? Traduction : on écoute tout le monde, on ne s’engage avec personne.

Le RN donne des gages : vote contre l’augmentation du Smic, contre la taxe Zucman, contre l’indexation des salaires sur l’inflation, mais les patrons restent pragmatiques. Ils misent sur plusieurs chevaux à la fois. Ils testent Bardella « au cas où ». Le parti, lui, cherche à prouver qu’il peut gouverner sans faire fuir les investisseurs.

Le tabou s’effrite, incontestablement. Le RN se patronise à vue d’œil. Mais comme l’écrit Marianne, il n’est pas certain que les patrons se RN-isent. Reste à savoir si cette cour effrénée débouchera sur un mariage ou sur un simple flirt de convenance. Entre les attentes du patronat (retraites, coût du travail, désindustrialisation) et les fondamentaux souverainistes du mouvement, les contradictions sont bien réelles. Les grands patrons resteront-ils les cyniques calculateurs qu’ils ont toujours été, ou finiront-ils par se laisser séduire pour de bon?

Une chose est sûre: la vraie normalisation ne se mesurera pas au nombre de déjeuners, mais à celui des actes. Pour l’instant, tout le monde joue le jeu. Et personne ne sait encore vraiment qui, pour finir, mangera l’autre.

L’esclavage se porte bien, merci…

Des poursuites sont engagées auprès du parquet de Paris contre Uber et Deliveroo, géants de la livraison à domicile, dénonçant des conditions de travail contraires à la dignité humaine.


Quatre associations de coursiers ont décidé d’engager des poursuites contre les deux grandes plateformes de livraison à domicile Uber Eats et Déliveroo. Elles ont saisi le parquet de Paris pour « traite d’êtres humains ». Faut-il rappeler que nous sommes en 2026, en France, pays qui peut s’enorgueillir à bon droit d’avoir aboli l’esclavage voilà quelque deux ou trois siècles ? Rappelons aussi que, chez nous, ce crime de traite des êtres humains est passible de dix ans de prison et 1,5 million d’amende.

Il semble que, dans le lamentable mouvement de déclin que connaît notre pays, cette abolition se trouve allègrement détournée. Bien sûr, cet esclavage-là, celui des temps modernes, l’esclavage digitalisé ne dit pas clairement son nom. Certains vont même jusqu’à y voir une des formes les plus achevées du libéralisme entrepreneurial. Sur le papier peut-être. Dans les faits, on en est aux antipodes.

On les voit, ces livreurs, fourmis à vélo, se faufilant dans la circulation au mépris du danger, mais aussi des règles ordinaires de circulation, pour aller livrer à Monsieur-tout-le-monde sa pitance du soir de match ou du petit dîner entre copains, entre filles, comme dans les pubs vantant ce joyeux service. Vu de ce côté-là, celui du client-consommateur, c’est d’ailleurs plutôt sympa. Le système convient, à preuve son succès. Vu du côté du gars qui livre, c’est autre chose. Rémunération calculée au plus chiche, 6 euros de l’heure selon les plaignants alors qu’un accord à 11, 45 euros avait été conclu voilà deux ans. Une course de 4 km qui était payée 6,50 euros avant le Covid ne vaut plus que 4,50 aujourd’hui. Pour espérer un gain mensuel (non assuré) de 1 450 euros, il faut aligner au minimum quelque 63 heures de boulot hebdomadaire. Les heures d’attente ne sont pas payées, on s’en doute. Avec ça, prière de ne pas attraper la crève ou de tomber de vélo. La course par tous les temps. Le garde chiourme d’aujourd’hui, le sous-esclavagiste qui tient le fouet en main porte le nom très chic et très affriolant d’algorithme. Le livreur est tout entier sous sa domination. L’algorithme sait tout de lui, l’a à l’œil en permanence. Le faux pas, le client mal léché, et le gars voit son compte bloqué. Il en est averti juste par SMS. Pourquoi s’encombrer d’un minimum d’humanité ? Le compte, parlons-en. Comme ces forçats du mollet ou du gymkhana en deux roues motorisées sont à 98% des immigrés, et à 68% sans papiers, il leur faut trouver un prête-nom pour faire exister ce compte. Et donc reverser à cet humaniste bon teint une part de leur paie. Merveilleux système. Immigrés, sans papiers, ce n’est pas évidemment la meilleure position pour la ramener, protester, revendiquer ses droits. Tu pédales, tu livres ou tu crèves, en quelque sorte…

En fait, on l’aura bien compris, le nœud de l’affaire est bien là : l’immigration hors de contrôle, pléthorique que nous connaissons depuis maintenant tant d’années. C’est elle qui fournit les bataillons de ces sous-prolétaires taillables et corvéables quasiment à merci, sans véritable statut, sans réelle protection. Elle, l’immigration folle qui fait que ces exploiteurs planqués derrière leur algorithme savent fort bien qu’ils se trouvent devant une réserve de tâcherons – j’allais dire de bêtes de somme – inépuisable. Pour un qui lâche, ou qui est jeté, dix accourent. Nul besoin de les forcer à coups de trique. La précarité galopante dont ils sont les premières victimes en tient lieu.

Nous verrons ce que dira la justice. Mais le simple fait que, comme je le disais, en France, en 2026, cette noble institution ait à instruire, juger un tel système et ses effets me semble constituer bel et bien la marque évidente d’une infamante régression. Une honte, en vérité.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Qui dirige vraiment Radio Nova et «Les Inrocks»?

Sur fond de tensions politiques locales, l’annulation d’une émission de Radio Nova à Auray (56) a déclenché une polémique entre accusations de censure et justifications logistiques de la mairie. Parallèlement, des témoignages dénoncent un climat de « management toxique » au sein du groupe de médias de Matthieu Pigasse, notamment lié au rôle controversé de Wassila Meddas. Récit.


Télérama s’en est ému, Mediapart en a parlé avec des accents révoltés, s’il n’y avait pas eu « l’affaire Grasset », cette affaire-là aurait vraisemblablement été traitée comme il se doit dans la grande presse et, sur France 5, un numéro de l’émission C ce soir lui aurait été entièrement consacrée : dans le Morbihan, les habitants d’Auray n’auront pas le bonheur d’assister, en juin, à l’enregistrement de La Dernière, l’émission de Radio Nova animée par Guillaume Meurice (notre photo).

Manifestation pour la liberté d’expression à Auray

Le nouveau conseil municipal de cette commune bretonne a en effet décidé d’annuler la prestation des « humoristes » de la radio bobo du banquier d’affaires d’extrême gauche Matthieu Pigasse. Immédiatement, ces derniers ont crié à la censure. La maire Françoise Naël réfute cette accusation et évoque un « très lourd cahier des charges » imposé par la radio ainsi que des difficultés pour accueillir deux mille personnes en extérieur en cas de mauvais temps. L’ancien conseil municipal de gauche – qui a signé la convention avec Radio Nova le dernier jour de ses fonctions et ne l’avait apparemment pas transmise à la nouvelle équipe – a sauté sur l’occasion pour organiser une manifestation : le 21 avril dernier, une centaine de personnes se sont réunies pour défendre la « liberté d’expression » en levant leurs petits poings. « Faut-il comprendre que certaines expressions culturelles (sic) ne trouvent plus leur place à Auray ? Que l’humour (resic), l’information (et sic de der) et la liberté de ton dérangent au point d’être écartés? », sanglotent Guillaume Meurice et l’équipe de Radio Nova dans un message relayé sur les réseaux par le collectif soutenant Claire Masson, l’ancienne maire écolo d’Auray. Comme l’heure est grave et qu’il n’y a aucun autre motif de mécontentement en ce moment, une autre manifestation pro-Radio Nova est prévue le samedi 25 avril.

Mal-être au travail dans les médias de gauche

Les ennuis de Radio Nova ne s’arrêtent pas là. Le journal Libération affirme en effet qu’un « climat de pression et d’humiliations verbales » se serait installé dans les médias du groupe Combat, propriété de Matthieu Pigasse. Plusieurs salariés du groupe – qui, précise Libé, ont tous requis l’anonymat – dénoncent le malaise grandissant au sein de Radio Nova et des Inrocks.

La cause ? La nomination à un poste de direction de Wassila Meddas. Cette jeune femme de 32 ans, « compagne affichée du banquier d’affaires », ferait régner la terreur dans les couloirs de Combat et sur les messageries numériques du groupe. Management autoritaire, voire dégradant, « propos très dévalorisants envers certains collaborateurs, les qualifiant de “nuls” ou affirmant qu’ils “ne savent rien faire” », menaces de renvoi – la jeune dame, « au CV inconnu dans les médias », occupe une fonction floue (directrice des marques du groupe), mais sa relation privilégiée avec le maître des lieux lui permet, semble-t-il, de bénéficier d’un pouvoir illimité.

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Elle est ainsi parvenue à imposer, pour célébrer le 40ème anniversaire des Inrocks, un maillot imitant ceux des footballeurs américains que les salariés avaient pourtant jugé très éloigné du style de la revue prétendument culturelle. Puis, écartant les photos proposées pour en faire malgré tout la publicité, elle a imposé des images fabriquées avec une application d’IA, l’une représentant un homme portant maillot et pantalon, l’autre représentant une femme en bottes, sans pantalon ni jupe, revêtue de ce seul maillot. « On a tous été très mal à l’aise », a confié une salariée à Libé. Pour avoir « liké » un commentaire de l’association féministe Pépite Sexiste critiquant cette photo jugée misogyne, une collaboratrice a été sèchement rappelée à l’ordre et convoquée afin de recevoir un blâme pour… « déloyauté ». Des tensions ont également vu le jour entre certains collaborateurs de Radio Nova et Akim Omiri. L’animateur gaucho-communautariste de l’émission Riposte se comporterait de manière très directive, « parfois brutale ».

Wassila Meddas a soutenu Akim Omiri, lequel avait été recruté directement par Matthieu Pigasse qui lui a également apporté son soutien. « Depuis, Akim traite directement avec elle ou Pigasse », explique un employé de la radio à Libération. Une nouvelle forme de népotisme semble régner sur le groupe Combat.

Pigasse se défend le wokisme en bandoulière, de curieux et obscurs tweets ressortent

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Invité à s’expliquer sur le management rigide de sa dulcinée dans l’émission Quotidien, M. Pigasse s’est livré à un petit numéro victimaire tout ce qu’il y a de plus woke : « Il faut respecter tous et toutes, y compris une femme, jeune, issue de la diversité, qui a des responsabilités. » Du respect, il semblerait bien que cette jeune femme n’en ait pas beaucoup pour ses collaborateurs, qu’elle traite comme des larbins. Quelques tweets du compte X de Wassila Meddas – fermé depuis – ont refait surface et renseignent un peu plus sur cette personne. L’un d’eux fait suite à un message de Matthieu Pigasse prenant la défense de Jean-Michel Aphatie critiqué pour ses propos délirants sur la colonisation française en Algérie qu’il comparait aux crimes nazis : « Vive l’Algérie et les Algériens ». Un autre semble être sa réponse à un tabloïd ayant révélé ses liens intimes avec le patron de Combat. Le style et l’orthographe en sont pour le moins relâchés : « Ferme ta geul toi adultère de koi elle étais même pas marier quand elle a vu son ex !!!!! Déjà commencer à savoir la vérité avant d’ouvrir vos geul ». Si Wassila Meddas parle aux salariés de Combat comme elle écrit, c’est-à-dire dans la langue atrophiée et vulgaire de n’importe quelle « influenceuse » possédant un QI inférieur à la pointure de ses Louboutin, il n’est pas étonnant qu’ils se sentent un tantinet mal à l’aise.

La chose est connue : plus un manager est limité intellectuellement, plus son expression orale et écrite est étroite, plus il y a de risque qu’il soit borné, autoritaire, brutal, colérique et grossier. Cette corrélation n’est d’ailleurs pas l’apanage de cette catégorie d’individus – la violence, la muflerie et les incivilités augmentent partout au fur et à mesure que notre société se décivilise: une langue déficiente – résultat de quarante ans de pédagogisme à l’école – une idéologie égalitariste et une sous-culture véhiculée par le divertissement médiatique et la commercialisation industrielle de produits culturels invariablement médiocres et laids, ont abouti à ce déclin.

Wassila Meddas semble être un exemple parfaitement exécrable de ce que cette époque négligée et inculte est capable de produire. Elle officie, cela était inévitable, dans un de ces endroits ayant systématiquement pour cible la langue, l’histoire, la culture d’un pays voué aux gémonies. Finalement, il y a une justice en ce bas monde: Wassila Meddas se comporte mal vis-à-vis de gens qui s’en plaignent mais se comportent guère mieux envers la majorité des Français qu’ils détestent. Tout ce petit monde s’entre-déchire ? C’est moche mais, d’un autre côté, tout à fait réjouissant.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Claude Bessy: grandeur, discipline et scandale à l’Opéra

Elle s’est éteinte à 93 ans, noyée sous les décorations, les croix, les médailles. Elle avait été danseuse étoile, puis directrice de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris. Avant que son règne impérieux ne soit entaché par un joli scandale. 


On pourrait dire d’elle, sans trop risquer de se tromper ou d’être injuste, qu’elle aura été à l’arrière de l’arrière-garde. Du moins durant la seconde partie de sa vie active, quand elle obtint la direction de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris qu’elle dirigea durant plus de trente ans, années au cours desquelles apparut en France cette première génération d’artistes chorégraphiques dont elle fut l’ennemie jurée et l’infatigable contemptrice.

Ces derniers tournaient effrontément le dos au monde du ballet classique où elle s’était épanouie. Ils balayaient toutes les règles de cette danse académique qu’elle-même avait pratiquée sans ciller au sein du Ballet de l’Opéra de Paris où elle avait été nommée danseuse étoile en 1956.  

Un je ne sais quoi de populacier

Etoile, elle l’était sans conteste, du moins pour ceux qui l’ont vue danser à cette époque déjà lointaine. Mais avant même de le devenir, elle faisait preuve d’un fort tempérament. Et sans nul doute réjouissant. Non loin de ses débuts à l’Opéra, un fou rire inextinguible durant une représentation lui avait valu les foudres de l’administration. Et alors qu’elle avait déjà rang de petit sujet, elle s’était vue cruellement rétrogradée au niveau de coryphée. Pour deux mois seulement, il est vrai. On n’était pas si méchant. Il est vrai qu’elle avait pour atout d’avoir du talent. Ses contemporains purent à juste titre vanter ses qualités techniques, son abatage, son brillant. Elle avait aussi un certain chic canaille, mêlé d’un je ne sais quoi de populacier qui faisait quelque effet dans l’univers policé du ballet.   

Un Torquemada courant sus à l’hérétique

Quand elle quitta la scène du Palais Garnier, elle avait fait dix fois le tour du monde, aussi bien avec le Ballet de l’Opéra qui participait alors à de nombreuses tournées internationales, qu’en tant qu’étoile invitée par des compagnies étrangères. Et elle avait servi sans faille un vaste répertoire classique et néo-classique, parfois dansé durant ces soirées de gala qu’il était alors d’usage d’offrir aux chefs d’Etat en visite officielle à Paris.

Avec son déclin de danseuse, c’était aussi une époque qui s’achevait. Quelques jours après ses adieux à la scène fin octobre 1974, le Ballet de l’Opéra entreprenait enfin dès novembre son aggiornamento en interprétant la première chorégraphie réellement moderne écrite pour la compagnie par Merce Cunningham ! De là sans doute cette détestation féroce pour tout ce qui était vu par Bessy (Durand, eh oui ! de son vrai nom) comme indigne du monde de la danse ; cette fureur d’un Torquemada courant sus à l’hérétique. « Son univers artistique s’était arrêté à la fin du XIXe siècle », osera le directeur d’une célèbre compagnie de ballet.

Si loin des regards

Claude Bessy aura exercé cent fonctions diverses durant son existence. Mais c’est évidemment celle de directrice de l‘Ecole de Danse de l’Opéra de Paris qui sera la plus en vue. Elle avait été désignée à ce poste clef parce qu’elle jouissait d’une réputation de bonne pédagogue. Et de 1972 à 2004, elle dirigera ainsi une institution créée à l’extrême fin du règne de Louis XIV, en 1713, abritée sous la coupole de l’Opéra de Paris depuis 1875, puis installée à Nanterre en 1987. Devenu directeur de la Musique et de la Danse au moment où les socialistes prennent le pouvoir en 1981 et où prend corps cette idée de déménagement nécessaire de l’Ecole de Danse dans la banlieue, Maurice Fleuret, connaissant Claude Bessy, redoutait cette installation si loin de l’Opéra, si loin des regards. L’avenir allait lui donner quelque peu raison.

Un bataillon disciplinaire

On y dressera des élèves qui seront de brillants techniciens, mais souvent sans grande personnalité. Parmi eux cependant va éclore une nouvelle génération de magnifiques artistes. Alors qu’elle innove et qu’elle offre aux élèves avancés la chance d’affronter la scène en se produisant dans de nombreux pays, de l’Asie aux Amériques, Claude Bessy dirige toutefois l’école d’une main de fer. Et peu à peu lui imprime un cachet qui n’est pas toujours pittoresque. A cause d’un environnement qui n’est pas parfois des plus favorables, l’établissement, pour se protéger d’agressions extérieures, se mue en forteresse. Volets mi-clos, enfermement des internes, interdiction de téléphone personnel, privation de journaux, isolement du monde extérieur : l’école paraît relever davantage du bataillon disciplinaire que de l’institution artistique. Claude Bessy n’est peut-être pas la Mère Mac Miche du Bon petit diable de Sophie de Ségur, ni même l’affreuse Madame Papovsky du Général Dourakine auxquelles on pourrait penser en lisant les journaux, mais la voilà bel et bien précipitée subitement du haut de son piédestal à la suite d’un rapport d’experts diligentés à l’Ecole de Nanterre à la suite de multiples plaintes et doléances à l’aube des années 2000.

Malgré la douleur

« La souffrance et le harcèlement moral y sont poussés jusqu’à la caricature à cause du despotisme imposé par une conception étroite de l’enseignement artistique et (…) de la discipline », écrivent les rapporteurs qui relatent un déni de souffrance des enfants, un climat de terreur psychologique, une insuffisance de suivi médical, le mépris affiché face aux parents, les insultes publiques aux élèves comme aux professeurs… sans parler de la rumeur persistante d’un viol d’élèves par deux de ses camarades plus âgés. « Voudrait-on produire des imbéciles, des inadaptés de la vie que l’on ne s’y prendrait pas autrement » s’indignera un danseur-étoile devant des méthodes qui déjà paraissent d’un autre âge.

Une grande froideur

Dans cet univers calfeutré, « un sentiment de peur semble se répandre parmi le personnel », reprend le cabinet d’experts qui cite un professeur : « Elle (Claude Bessy) nous terrorise en étant très vulgaire. Elle nous traite de « connes », nous dit : « Je vous emmerde ». Cela n’empêche pas, cela favorise même la tendance de certains membres du corps enseignant à reproduire sur leur élèves semblables débordements. « J’ai vu une adolescente s’étant fait une entorse, contrainte par son professeur de poursuivre le cours jusqu’à la fin malgré la douleur », se souviendra une danseuse étoile. « Plus encore que la douleur intense engendrée par les exercices, ce qui faisait le plus mal, c’était la méchanceté. Et la froideur des adultes, témoignera une autre danseuse étoile, elle aussi passée par là.  « Un peu de douceur, de gentillesse ne nous aurait pas fait moins bien danser ». 

De légitimes exigences

Consciemment ou non, Claude Bessy avait appliqué les règles impitoyables en usage du temps de sa jeunesse.

Négligeant la souffrance au nom de l’excellence et du culte de l’effort, dure avec ses subordonnées qui reproduisaient cette dureté sur les élèves, son état d’esprit ne correspondait plus du tout aux légitimes exigences des nouvelles générations. Elle n’avait apparemment pas compris qu’on peut être extrêmement exigeant (ce qui est indispensable dans une discipline comme la danse classique qui requiert une excellence sans faille et un permanent dépassement de soi), sans pour autant être tyrannique, cynique ou méprisant. Au Conservatoire national de Musique et de Danse de Paris, une danseuse étoile d’une autre génération, Wilfride Piollet, savait quant à elle obtenir le meilleur de ses disciples par l’écoute et la douceur.

A la baguette

« Moi j’ai été élevée à la baguette. Aujourd’hui, quand tu fais une connerie, il n’y a plus de sanctions, rétorquera Claude Bessy aux enquêteurs dans son langage fleuri. Moins on travaille, plus on gagne de l’argent. Tout le monde discute. Je n’ai plus rien à voir avec cette société ».

Si ce qu’elle avançait n’était pas tout à fait dénué de bon sens, elle s’était cependant révélée incapable de comprendre que les temps avaient changé et surtout que les meilleurs résultats, même s’ils exigent des efforts inouïs, peuvent tout aussi bien, sinon mieux, s’obtenir en étant encadré avec bienveillance plutôt que par la violence.

Comme en France on n’aime guère faire d’éclat, et comme l’on ne pouvait pas désavouer d’un coup une aussi longue carrière, Claude Bessy sera maintenue deux ans encore à la tête de l’Ecole de Danse de l’Opéra. Elle a pour la soutenir activement la droite chiraquienne. N’était-elle pas d’ailleurs adjointe du maire RPR d’un arrondissement parisien ?

Un délire de reconnaissance

Mieux encore qu’un roitelet africain, mille fois mieux qu’un maréchal de l’Armée Rouge, et sans qu’il soit possible de comprendre et pourquoi et comment, Claude Bessy croulera bientôt sous 78 décorations de toutes sortes conférées par plus de quarante nations. Dont 10 provenant de la seule Russie et quatre de la petite principauté de Monaco ! Elle aura même réussi à en soutirer une à la principauté d’Andorre. De façon tout aussi cocasse, elle croulera sous 76 prix attribués par une multitude d’institutions de tout poil.

En France même, le scandale n’empêchera pas quelle soit faite grand-croix de l’Ordre national du Mérite en 2009, puis élevée à la dignité de grand officier de la Légion d’Honneur en 2016. Cette avidité, ce délire de reconnaissance d’une ex-danseuse étoile pas plus extraordinaire que cinq cents autres, mais d’une activité débordante et multiple, d’une chorégraphe aimablement insignifiante, d’une directrice d’école certes prestigieuse, n’avaient jamais été répertoriés dans l’histoire. Un phénomène à relier à son portrait en pied, exécrable peinture au demeurant, qu’elle avait fait suspendre dans le grand escalier de l’Ecole de Danse de l’Opéra dessiné par Christian de Portzamparc et qui desservait tout le bâtiment. Ce qui en dit long sur l’image enivrante que Bessy avait d‘elle-même et qu’elle entendait imposer à tout un chacun.

La danse pour passion

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Renaud Camus expliqué aux parents

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A gauche, Cyril Bennasar. A droite, Renaud Camus. © Hannah Assouline

J’essaie de faire comprendre Renaud Camus à mes parents. Difficile pour ces vieux Juifs d’accepter son emploi du mot génocide. Pour expliquer le grand remplacement, je suis passé par Walt Disney. Mais pour la décolonisation, sujet de son dernier essai, ces vieux pieds-noirs n’ont pas besoin que je leur fasse un dessin.


Je vais avoir moins de mal à parler autour de moi du dernier essai de Renaud Camus, Décolonisation, que du précédent, La Destruction des Européens d’Europe, mais il va quand même falloir faire de l’explication de titre aux Juifs de ma famille effarouchés par l’écrivain « antisémite » depuis « l’affaire », et qui n’ont pas tellement envie d’être détrompés depuis qu’il ose mettre les pieds dans leur champ lexical pour parler d’autre chose que de leur extermination.

Avec le « grand remplacement » déjà, il avait fallu trouver les mots pour convaincre mes aînés que non, l’écrivain n’exposait pas une théorie et ne dénonçait pas un complot, mais décrivait ce qu’il voyait : un processus sans précédent dans l’histoire des colonisations ; un processus aux ressorts complexes : les colons ne sont pas les colonisateurs, les remplaçants ne sont pas les remplacistes, l’occupant n’est pas l’occupateur.

Petit point de méthode

Il avait fallu rappeler aux parents pas très portés sur la chose remplaciste que personne n’accusait Massaré, l’aide-soignante de mémé, dévouée et attentionnée, pas plus que Rachid, l’épicier gentil, souriant, toujours prêt à rendre service, d’être animés par un esprit de conquête, un désir de revanche ou une haine des Blancs.

Chacun sa méthode, moi j’ai la sauterelle. C’est gentil une sauterelle, ça ne pique même pas, et quand c’est criquet ça donne de bons conseils à Pinocchio. Mais dans son nuage, sans penser à mal, elle ravage le champ.

— Voilà, c’est ça l’immigration massive et incontrôlée, la submersion comme on dit. Ils ne sont pas méchants, enfin pas tous. Et le problème n’est pas là, hélas, enfin pas seulement.

— Hein maman, tu vois ce que je veux dire ? 

— Mais oui, et il va bien le petit ? Tu m’as apporté des photos ?

Et voilà, si vous croyez que c’est facile.

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Et puis rebelote avec le génocide par substitution. Là, même Finkielkraut a calé, alors tonton Marco, vous pensez !

— Alors mon fils, tu vois bien qu’il n’est pas net ton gars. Un génocide ça ne se fait pas tout seul.

— Mais il ne compare pas les méthodes, il ne dit pas que les 10 000 morts par jour assassinés quand Auschwitz tournait à plein régime et la submersion migratoire c’est la même chose, mais reconnaît que si on laisse faire, il pourrait bien rester un jour autant d’Européens en Europe qu’il reste de Juifs aujourd’hui en Allemagne, en Pologne ou en Hollande. Le résultat serait le même. Et puis renvoyer la politesse aux décoloniaux par la formule d’Aimé Césaire, le poète noir et communiste qui s’inquiétait du nombre de Blancs aux Antilles, avoue que ça a de la gueule.

— Si tu le dis ! Et ta mère comment qu’ça va ?

Avec sa destruction des Européens d’Europe, j’ai été à deux doigts de jeter l’éponge. D’autant que, sitôt un incendie Renaud Camus éteint d’un côté, j’ai un départ de feu Éric Zemmour de l’autre.

— Dis-moi mon fils, c’est quoi cette histoire avec ton Zemmour sur Pétain ? Et sur Dreyfus ?

Et me voilà reparti dans mes explications talmudiques sur le thème de c’est plus compliqué que ça. Mais au bout de cinq minutes, tata Arlette a décroché et j’ai droit à :

— Et t’y as vu comme elle est belle sa femme ? On dirait un peu la fille de Maurice.

— Oui d’accord mais on s’en fout de ça. Tu as compris ce que je t’ai dit ?

— Oui, oui, il me prend pour une idiote çui-là ? Allez, on passe à table.

Je pourrais essayer de convaincre que les Juifs n’ont pas le monopole du mot génocide. J’ai plutôt envie de refiler le bébé, le numéro de tata Arlette, à messieurs Zemmour et Camus en leur disant écoutez les gars, débrouillez-vous avec elle, moi je laisse tomber. Mais je ne suis pas assez intime avec le président de Reconquête ! ou avec l’un des plus grands prosateurs aujourd’hui de la langue française selon Alain Finkielkraut pour être aussi familier. Alors je ne laisse pas tomber, je remets la grosse pierre sur mon dos et je remonte la colline, jusqu’à la prochaine fois. Parce que je n’ai pas encore abordé l’épineuse question de la deuxième carrière d’Adolf Hitler ou celle de la seconde occupation.

Gravure représentant le fléau des sauterelles en Egypte, Bible allemande dite « de Cologne », 1483.

Avis de décolonisation

J’étais parti pour vous parler de son dernier essai. Je m’y colle, vous avez l’air moins bouchés que mes Juifs habituels. Avec Décolonisation, Renaud Camus retourne les mots et voilà qu’apparaît du sens. Il nous rappelle qu’à présent, les indigènes, les colonisés c’est nous, les envahisseurs, les colons, ce sont eux. Et avec notre sens de l’accueil, nos utopies, nos naïvetés, nos présomptions, puisque l’essence de la colonisation, c’est le transfert de population, l’Europe est aujourd’hui vingt fois plus colonisée qu’elle n’a jamais colonisé elle-même.

Mais qui sont eux et qui sommes-nous ? La reine Victoria était impératrice des Indes. Et indienne pour autant ? Le maire de Londres Sadiq Khan est anglais et ça ne surprend personne. Et so british ? Là, j’en vois qui sourient. Tout le monde n’a pas perdu le sens commun ? Tout n’est-il donc pas foutu ?

Renaud Camus nous fait une proposition, à moins de nous satisfaire de cette colonisation-là, nous avons une bataille à mener : la décolonisation. Parce qu’aucune occupation n’a jamais pris fin sans le départ de l’occupant, aucune colonisation ne s’est jamais achevée sans le retour chez lui du colon, sa remigration. Mais ils sont Français, nous dit-on. Il y a le droit, la Constitution, les traités européens… L’Algérie aussi était française, et depuis plus longtemps. Il n’y a pas d’erreur que l’on ne puisse réparer. Et il ne saurait y avoir décolonisation avec le droit qui a assuré la colonisation.

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Comme de bien entendu, un passage va faire tiquer. Même moi, je ne suis pas sûr de le suivre dans son développement de cette formule Entre la concentration marxienne du capital, telle que nous en vivons l’aboutissement, et la concentration des camps du même nom, il y a forcément des liens. Chacun jugera si comparaison est bien raisonnable.

Dans l’essai de notre écrivain, le sujet est mieux traité, et le propos démontré, détaillé, illustré, et tout est bien mieux dit. Mais ce n’est pas vers le « mieux dit » que notre grand écrivain doit tendre, c’est vers le « mieux compris », vous l’aurez compris. Enfin j’espère.

L'affranchi

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Décolonisation

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Michael Jackson: imprimez la légende

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Jaafar Jackson interprète Michael Jackson © Universal Pictures

Notre contributeur est sorti ravi de sa séance du film évoquant les débuts de la star américaine – et dont la critique est pour le moins partagée


Le biopic de l’Américain Antoine Fuqua sur le phénoménal Michael Jackson, sorti mercredi, est un pari réussi… mais, oui, à condition de prendre en compte quelques remarques préalables.

Le biopic au cinéma, surtout lorsqu’il concerne une célébrité comme l’est et le sera pour l’éternité « The King of Pop », constitue par essence un exercice hautement périlleux… Au terme d’un métrage d’un peu plus de deux heures, il semble évidemment impossible de satisfaire tout le monde : fans, profanes, partisans, détracteurs, amis, ennemis, idolâtres, aigris et haineux… Surtout lorsque l’on ambitionne de traiter la première partie de la trajectoire d’une personnalité aussi hors norme que MJ, avec « ses rayons et ses ombres », comme écrirait Victor Hugo.

Print the legend

Autant l’affirmer tout net : on sort de la projection de Michael bouleversés, sonnés, sidérés, tant le choc est brutal et finalement assez inattendu par rapport à tout ce que l’on a pu lire et écouter çà et là de la part de certains médias parisiens pseudo-intellos ou pseudo-branchés (qui se reconnaîtront…), définitivement prisonniers des canons et des dogmes de notre temps. On a surtout pu décrypter et ressentir leur déception de ne pas avoir assisté à la version putassière et racoleuse qu’ils semblaient appeler de leurs vœux… Voilà leurs stimuli : la rumeur, le caniveau, la fange, l’infamie, les larmes, le sang… et bien entendu la monstration des « affaires » de pédophilie ! Le gros mot est lâché !

Rappelons à toutes ces belles plumes « expertes » que le parti pris des auteurs est de couvrir les origines du phénomène Michael : ses dures années d’apprentissage familial, son aventure avec ses frères (The Jackson Five) puis son envol avec sa carrière solo (via les albums Off the Wall, Thriller) jusqu’au mémorable Bad Tour de 1987-1989. Or, les premières accusations de pédophilie n’ont lieu qu’en 1993… et, si l’on veut être totalement objectifs et transparents, précisons qu’à ce jour, aucune plainte n’a totalement abouti ! Même post-mortem, le chanteur est donc toujours présumé innocent.

Ceci étant posé, force est de reconnaître que le film est coproduit par une partie de la fratrie de la star, qui a délibérément choisi un traitement « favorable ». Rappelons-nous cette fameuse phrase qui clôt le cultissime film L’homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962) : « Quand la légende devient réalité, imprimez la légende ! ». Michael n’est-il pas une légende vivante ? La plus grande star que la planète pop culture ait jamais connue ? L’homme qui a réussi à vendre plus de 500 millions de disques à travers le monde (certaines sources évoquent même le milliard !), devant Elvis Presley et The Beatles ! L’équivalent d’un être humain sur seize (ou sur huit) posséderait un disque de MJ ! Plus célèbre que le Christ, pour reprendre le formidable titre du livre écrit par Yves Bigot en 2004, consacré aux plus grandes rock stars de la planète.

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Mais Michael, au-delà de la seule sphère de la « pop culture », avait cette capacité rare d’hybrider et de métisser tous les genres, tous les styles de musique, à l’instar des neuf titres de l’album Thriller — dont sept singles de légende — qui se serait vendu à près de 70 (100 ?) millions d’exemplaires à ce jour. Tout n’est sans doute pas « authentiquement réel » dans la version voulue par les auteurs et les producteurs… mais qu’importe ! On ne va pas voir un film au cinéma comme l’on regarderait un documentaire d’investigation sur une chaîne d’info continue, qui lui-même est forcément subjectif car réalisé par un être humain avec ses opinions et sa sensibilité, même si on le nomme « journaliste » sur un plan professionnel.

Les clés du succès

Le plus important me semble que l’émotion soit au rendez-vous à chaque image, à chaque plan, à chaque instant. Tout est fluide et parfaitement huilé, orchestré, agencé. Le contrat en direction du spectateur est donc parfaitement rempli. Il l’est pour plusieurs raisons. Le réalisateur américain Antoine Fuqua est loin d’être un manchot ! C’est quand même l’homme de l’excellent Training Day, qui avait valu l’Oscar du meilleur acteur à Denzel Washington en 2002. On lui doit également de solides films d’action tels que Shooter, tireur d’élite, Equalizer ou encore La Rage au ventre… en attendant sa prochaine version de Hannibal Barca, le général carthaginois qui a défié Rome, avec toujours Denzel dans le rôle-titre. Deuxième observation : l’acteur principal, Jaafar Jackson, 29 ans, le propre neveu du « King of Pop », est tout bonnement incroyable ! Sa prestation scénique et artistique est en tout point exceptionnelle. jusque dans les cordes de sa propre voix imitant celle du maître. Troisième facteur de réussite : l’acteur Colman Domingo, interprétant l’âme grise, le mauvais génie de Michael, son père autoritaire et machiavélique, Joseph, dit Jo, contribue également puissamment à consolider la trame dramatique et tragique du métrage. Michael Jackson apparaît avant tout comme un enfant battu, maltraité et systématiquement rabaissé par son père… Ce « Bad Jo » n’hésite pas à sortir son ceinturon pour le corriger, tout en l’affublant d’un quolibet terrible (« Big Nose »), ce qui peut, en partie, expliquer la volonté de l’artiste de recourir ensuite à la chirurgie esthétique plus que de raison.

L’émotion nous gagne encore lorsque l’on voit le jeune homme, très seul et introverti dans un monde d’adultes qu’il refuse et rejette, s’entourer d’amis imaginaires (Peter Pan et son fameux royaume de Neverland…), tout en parlant à des animaux de compagnie plus ou moins loufoques et exotiques : un singe, un lama, une girafe, un python (il y a d’ailleurs une scène d’intérieur assez terrifiante)… L’ensemble de ce biopic peut ainsi être lu comme la progressive et complexe tentative de « désintoxication », de « desserrement », de « décarcération » d’un fils prodige hors des griffes d’un père-manager aux méthodes brutales et cyniques.

Machine à tubes

Le métrage offre enfin un aperçu fort stimulant de la confection de ces grands tubes du XXe siècle. C’est en voyant à la télévision américaine un reportage sur la guerre des gangs à Los Angeles au début des années 80 que le génie de la pop a l’idée de la chanson Beat It, en faisant appel à Eddie Van Halen, alors star du plus grand groupe de heavy metal, pour le poste de lead guitar. Et c’est en regardant une série de films d’épouvante — L’Homme au masque de cire d’André de Toth (1953, avec Vincent Price dans le rôle du professeur Jarrod), La Mouche noire de Kurt Neumann (1958), La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (1968) — que l’artiste aura l’idée géniale du tube Thriller, en embauchant le réalisateur John Landis pour la confection du plus long vidéo-clip musical de l’histoire.

https://www.youtube.com/watch?v=sOnqjkJTMaA

Impossible de ne pas mentionner l’influence de Rick Baker, le génie des effets spéciaux du cinéma fantastique de l’époque. Le clip de Thriller n’est pas seulement de la musique : c’est l’invasion du cinéma d’horreur de série B dans le salon des familles conservatrices américaines. Toujours est-il que l’Histoire était en marche, inarrêtable, irréversible, inaltérable, transcendée par un artiste hors norme, soucieux de s’adresser à la planète entière, par-delà les ghettos, les classes sociales, les races et les ethnies… Un message qui sera explicité avec encore plus de force dans l’album Dangerous (1991) et son phénoménal tube Black or White (avec Slash à la guitare, et les premières techniques de morphing pour le clip).

Mais ça, c’est une autre histoire… qui devrait sans doute constituer la deuxième partie du biopic (avec davantage de zones d’ombre ?) que l’on attend évidemment avec impatience. Et évidemment, nous vous recommandons de voir le film en VO sous-titrée !

2h10

« Précieux » Giraudoux ? Très

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L'écrivain français Jean Giraudoux (1882-1944). DR.

Une évocation en hommage à Giraudoux l’Enchanteur – avant de filer au Festival Off d’Avignon en juillet pour y voir La Guerre de Troie n’aura pas lieu, mise en scène par l’épatant Edouard Dossetto et sa troupe (vue au Studio Hébertot). Conseil d’ami.


            « On a tort de croire au hasard, au bonheur du hasard. Les êtres ne se dérangent dans la vie que pour vous apporter des leçons, des signes, ou des devoirs (…). Ce qu’ils disent par leur voix n’est pas du tout ce qu’ils disent par leur apparition (…). Car les êtres qui surgissent viennent en général pour vous emmener… » (Choix des élues)

« Ces hommes qui me regardent, ces femmes qui m’envient voient en moi l’amour. Évidemment…On ne personnifie bien que ce qu’on n’est pas. » (ibid.)

Isabelle Adjani dans la pièce de théâtre « Ondine », de Jean Giraudoux, Comédie Française, 1972 © LIDO/SIPA

On recommandera de remiser aux oubliettes l’image figée de Jean Giraudoux (1882-1944) longtemps véhiculée par le « Profil d’une œuvre » sur La Guerre de Troie n’aura pas lieu – tant on aimerait évoquer Giraudoux sans qu’immanquablement ce soit cette pièce remarquable qu’on nomme.

Autre conseil : se rappeler le mot du général de Gaulle qui disait reconnaître « immédiatement un imbécile à trois signes », trois formules creuses : « la douce France, le réalisme de Balzac et la préciosité de Giraudoux. »

Se souvenir aussi, pour la tonalité de la prose de l’Enchanteur, du secret de l’amnésique Siegfried (Siegfried et le Limousin), retrouvé blessé entre deux tranchées, devenu chancelier d’Allemagne (la France et l’Allemagne, la grande affaire de Giraudoux, ancien combattant, germaniste et diplomate).

Ce secret, c’est un simple mot français : « C’est le type de l’épithète banale, commune, presque vulgaire, mais il est ce qu’il y avait en moi d’insoluble. C’est le mot qui m’accompagnera dans ma mort. Mon seul bagage (…). Vous allez rire, c’est le mot ‘’ravissant’’. (Il répète, les yeux fermés) : ‘’ravissant’’. »

Enfin, pour goûter l’humour de Giraudoux critique des institutions et administrations qu’il a tant fréquentées, citer Busiris (La Guerre de Troie…), auteur d’un amendement sur les mesures « défensives-offensives » dont il obtient, à force d’obstination, le reclassement en mesures « offensives-défensives » – Busiris qui sait que « l’anéantissement d’une nation ne modifie en rien l’avantage de sa position morale internationale ».

Sourire, donc, avec Giraudoux (« Nul moyen, sinon par barbarie, de résister au sourire de Giraudoux », disait André Gide).

« La femme est rare. La plupart des hommes épousent une médiocre contrefaçon des hommes, un peu plus retorse, un peu plus souple, un peu plus belle, s’épousent eux-mêmes (…). La femme est forte, elle enjambe les crues, elle renverse les trônes, elle arrête les années. Sa peau est le marbre. Quand il y en a une, elle est l’impasse du monde… Où vont les fleuves, les nuages, les oiseaux isolés ? Se jeter dans la femme. Mais elle est rare… Il faut fuir quand on la voit, car, si elle aime, si elle déteste, elle est implacable… Sa compassion est implacable… Mais elle est rare… » (Choix des élues)

Toute son œuvre atteste sa capacité à transfigurer ce qu’il voit ou imagine – à défaire la supposée réalité pour imposer la seule chose qui lui importe : la poésie – la fiction de son regard imposée à la fiction de la réalité. Et habiter ainsi un monde à sa convenance – c’est le mot connu et exemplaire de l’herméneute Giraudoux : « Veux-tu découvrir le monde ? / Ferme les yeux, Rosemonde. »(Suzanne et le Pacifique)

Et dans Choix des élues (un des plus beaux romans avec Aventures de Jérôme Bardini) – lorsqu’il énonce les symptômes qui annoncent la « fin » d’une jeune fille (Claudie) :

« Elle abdiquait le son si pur qu’elle rendait sur la terre ; elle devenait lente et furtive. Claudie ne savait plus être là sans y être, être absente en étant présente. Pour voir clair elle allumait, pour sortir elle ouvrait la porte. Elle n’avait plus la manie d’entrer dans une baignoire pleine au ras du bord, comme si elle allait non s’y baigner mais s’y dissoudre… »

Absolue singularité du ton de Giraudoux dans son siècle.

« Cette vie sans but de femme sans homme, c’était là sa couronne, c’était là son métier. Solitaire, anonyme, pure, elle goûtait cette joie de l’élection que les autres femmes ne trouvent que dans l’encerclement, le nom et le plaisir… »

(Choix des élues)

« On ne peut guère donner de l’innocence qu’une définition : l’innocence d’un être est l’adaptation absolue à l’univers dans lequel il vit. » (Intermezzo)

Il y avait jusqu’alors, outre l’œuvre et les biographies irréprochables de Jacques Body (2004) et de Mauricette Berne/Guy Tessier (2010), deux essais magnifiques, giralduciens en diable, à lire pour qui voulait rencontrer Giraudoux : Giraudoux par lui-même de Chris Marker (1952, « le coup de force de Giraudoux est d’avoir enraciné l’au-delà dans l’immanent », « cette mise à mort de Dieu par l’idéalisme ») et Giraudoux ? Tiens !… de Paul Guimard (1988).

« Tout le monde sait que ce sont justement en ce bas monde les humains les plus réussis et les plus sensibles qui sont les hommes de paille du destin et de sa brutalité. » (Choix des élues – ce titre, quand même !)

Aujourd’hui, à côté du scrupuleux vade-mecum (vie et œuvre) de Jacqueline Blancart-Cassou, c’est le démesuré Dictionnaire Giraudoux qui fait évènement – voire époque : 516 entrées, la crème des giralduciens et la quintessence de 70 années d’études giralduciennes : capiteux bouquet.

Coda : A l’attention de ceux qui n’ont jamais lu l’Électre de Giraudoux – pour leur donner… envie :

« Comment cela s’appelle-t-il, quand le jour se lève, comme aujourd’hui, et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire, et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entre-tuent, mais que les coupables agonisent, dans un coin du jour qui se lève ? / Demande au mendiant. Il le sait. / Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore. »

Louis Aragon : « Comment cela s’est passé, je n’en sais rien. Le certain est que j’ai changé. Un beau jour, je me suis aperçu que j’avais pris goût à Giraudoux. Il ne m’irritait plus… Oui : je m’étais mis à aimer ça. Tout ça… Et, qu’on me pardonne ! c’est, je crois, la France que je m’étais mis à aimer en Giraudoux. »

Jean Prévost : « Les écrivains les moins compris, les plus attaqués pour leur étrangeté, leur bizarrerie, leur goût du procédé, me semblent les plus français de langue et d’esprit, les plus spontanés et les plus populaires d’expression : Claudel et Giraudoux. »

Chris Marker – auteur d’un des premiers très bons essais biographiques (Le Seuil, coll. Écrivains de toujours, 1952 – bien avant La Jetée, donc) (sourire) : « Notre accord avec tout ce que l’œuvre de Giraudoux contient de joueur, de rieur, de phosphorescent, n’est possible qu’à partir d’une confiance absolue dans le sérieux de l’entreprise. »

1) Dictionnaire Jean Giraudoux – Dir. André Job et Sylviane Coyault, avec la collaboration de Pierre d’Almeida, Honoré Champion, 2 vol. (624 pages et 532 pages).

DICTIONNAIRE JEAN GIRAUDOUX. 2 volumes

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2) Giraudoux, de Jacqueline Blancart-Cassou, Pardès, 128 pages.

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Morceaux choisis (très « Giraudoux ») :

« Sur un atoll, un Hollandais tout blanc s’est mis au garde à vous devant ce qu’il croit un bateau hollandais et qui n’est qu’une phrase française. » (Choix des élues)

« Il nageait bien, mais, habitué à l’eau douce, il prodiguait les mouvements inutiles, il avait dans ses réflexes une prudence hors de mise, comme d’ailleurs sur terre tous ceux qui croient que la vie est un adversaire mesquin, un fluide hypocrite et non une force brutale qui vous ignore. » (Aventures de Jérôme Bardini)

« Quand meurt une personne aimée à laquelle vous devez écrire une lettre, si vous êtes égoïste, vous vous en réjouissez. Si vous êtes bon, vous n’aurez de tranquillité qu’après avoir écrit cette réponse. » (Juliette au pays des hommes)

« La seule assise de la vie est la sécurité de ceux qu’on trompe, l’admiration de ceux que l’on tolère, la liaison à vous par le sang et la chair de ceux auxquels vous-mêmes n’êtes attachés que par la convention et l’habitude. » (Choix des élues)

« C’est comme cela que se suicident les raffinés : la veille ils ne bronchent pas si leur collection de timbre brûle ou leur Degas se crève. » (Aventures de Jérôme Bardini

« Quand on a attendu plus de trente-cinq ans, après sa naissance, pour se déclarer ennemi de la vie, c’est qu’on est fait pour elle ; et toute cette fuite facile lui paraissait maintenant artificielle et banale. » (ibid.)


A lire également : Bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, de François Kasbi, Éditions de Paris-Max Chaleil – à propos de 600 écrivains, femmes et hommes, francophones ou non.

La boîte du bouquiniste

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Alphonse Boudard D.R.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


La Fermeture: 13 avril 1946, la fin des maisons closes, Alphonse Boudard, Robert Laffont, 1986.

Le 13 avril 1946 était votée la loi « interdisant les maisons de tolérance sur l’ensemble du territoire français ». En avril 1986, pour en marquer le quarantième anniversaire, Alphonse Boudard publie La Fermeture. Sur la couverture, au-dessus d’un titre on ne peut plus sobre, la photo colorée d’une prostituée début de siècle à peine vêtue donne le ton de l’ouvrage. Et le ton, c’est bien la marque de fabrique de Boudard : sa gouaille populo et son argot fleuri enrichissent un style mordant, souvent hilarant, qu’il met au service d’un récit inclassable, à mi-chemin entre l’autobiographie, le reportage journalistique et le travail d’historien. Sous ses airs de vieux poulbot cabossé par la vie, Alphonse Boudard est un sérieux érudit.

Il a le don de la variation sur un thème, et en Paganini de la langue, la maison close devient le rade à filles, le clandé, le bouclard et le bobinard, la maison de plaisirs, de tolérance ou de joie, le bordel, le boxon, le lupanar, le claque… En immersion dans ce milieu trouble, on voit passer une marée de harengs, de maquereaux et de morues – et on ne parle pas là de poissonnerie. Les souteneurs portent parfois les mêmes costumes croisés à rayures que les politiciens qui hantent les salons privés de ces établissements – la rosette en moins. Il faut montrer patte blanche dès l’entrée face à la maîtresse des lieux : la tenancière est une mère maquerelle qui protège ses filles. Pour les messieurs, cette gérante-proxénète sait se faire entremetteuse. On l’appelle Madame, Dame, Abbesse… Elle connaît les flics du quartier, voire les gradés de la Mondaine, quai des Orfèvres. Des relations toujours utiles.

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Boudard pousse les portes des luxueux et mythiques One Two Two, Sphinx et Chabanais, mais aussi du Fourcy et du Panier Fleury, des bouges où les femmes font plus de soixante-dix passes par jour. L’histoire des maisons closes est à la fois sordide et éclatante, l’auteur ne peut qu’en convenir. Mais il s’interroge d’emblée sur le moment choisi pour décider de leur fermeture, rappelant qu’en 1946 le Français libéré a toujours le ventre creux, que les gouvernements valsent, que l’Indochine vacille… « La France redevenait un pays de petites combines, petits congrès politicards après une période kafkaïenne… héroïque, dira-t-on plus tard dans les manuels scolaires. Ambiguë en réalité, indéchiffrable, incompréhensible. »

Pour régénérer un pays souillé par quatre années d’occupation, Marthe Richard est mise en avant par le MRP, « le parti des curetons, des cagots, des pisse-froid, bande-mou, etc. ». Héroïne du renseignement durant la Grande Guerre, elle devient l’égérie du parti de la morale au Palais-Bourbon. On sait peu de choses d’elle, sa photo n’est jamais publiée dans la presse… Boudard mène l’enquête pour lui tirer le portrait.

Sa croisade anti-bordels rencontre peu d’opposition et sa loi, à peine débattue, est votée dans la quasi-indifférence. Pourtant, comme le souligne Pierre Mac Orlan : « C’est la base d’une civilisation millénaire qui s’écroule. » Quarante ans plus tard, Alphonse Boudard se demande si les filles laissées en plein air sur les trottoirs et dans les bois « ont gagné à l’affaire ». Et quarante ans après lui, la question demeure sans réponse. 

La fermeture - 13 avril 1946 : la fin des maisons closes

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Lionel Duroy: destination Moldavie

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L'écrivain français Lionel Duroy © BALTEL/SIPA

Moldavie, mon amour…


Vous aviez prévu un week-end à Rome, Barcelone, ou Dublin ? Et si vous partiez plutôt en Moldavie, pays « confetti » coincé entre la Roumanie et l’Ukraine ?

C’est une sorte d’Atlantide pétrifiée depuis la chute de l’URSS, avec encore quelques statues de Lénine qui attendent qu’on les jette au sol, le linge qui pend sur un fil jeté entre deux platanes sur la place du théâtre de Chişinǎu, la capitale, ou encore les églises orthodoxes aux façades jaunes, surmontées de coupoles bulbeuses gris acier, sans oublier, ici et là, quelques vieux tracteurs MTZ 50 dans la campagne jouxtant les villes.

Le fleuve Pruth, bien connu des spectateurs de LCI

Le nouveau livre de Lionel Duroy nous entraine dans un voyage pour le moins dépaysant. Auteur de plus d’une vingtaine de romans, dont Le Chagrin – prix François-Mauriac –, sans oublier les collaborations à plusieurs autobiographies de célébrités – je pense en particulier à celle de Gérard Depardieu, Ça c’est fait comme ça – il propose de nous retrouver le 20 octobre 2024, jour d’élection en Moldavie. Évitant l’écueil d’écrire un reportage rasoir, il crée le personnage de l’écrivain Marc Orban, son double, qui suit pas à pas Maria Ivanova, directrice d’un mensuel culturel, L’Observatorul. La jeune femme est divorcée, ce qui est mal vu en Moldavie, et mère d’une petite fille qui vomit durant les trajets en voiture. Elle vote dans son village natal, et se retrouve confrontée à sa mère qui n’a pas supporté son divorce. L’accueil qui lui est réservé est du reste surprenant. Ses parents agriculteurs ont la nostalgie du kolkhoze et de la collectivisation. Ils regrettent l’URSS – l’indépendance fut acquise en 1999 – qui les asservissait mais leur permettait de ne manquer de rien. Ils ne possédaient pas la liberté. Le Pruth, frontière naturelle avec la Roumanie, hérissée de barbelés électrifiés, était infranchissable, mais qu’importe. Aujourd’hui les barbelés n’existent plus mais ils n’ont pas les moyens de prendre un billet de train.

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L’enjeu du scrutin est capital : Maia Sandu, la présidente sortante, fait de cette élection un référendum pour le rattachement de la Moldavie à l’Union Européenne. Face à elle, Alexandr Stoianoglo, homme de la corruption généralisée, soutenu par les oligarques russes, pilleurs du petit pays.

La part du gâteau

Cette plongée à l’intérieur de l’Etat moldave donne, au-delà de la mélancolie qu’elle peut susciter chez certains, le tournis. Maria Ivanova déclare : « Le communisme a cessé d’exister quand mes parents se sont mariés, ils auraient pu se retourner et découvrir l’inhumanité de ce régime, mais non, ils le regrettent et soutiennent Poutine qui, de la même façon, jette les homosexuels et les dissidents en prison, quand il ne les fait pas assassiner. » Dissidents honnis, naturellement, à l’image de Gorbatchev « qui a tout foutu par terre », s’écrie le père de Maria. Il poursuit : « Ça tournait à fond en ce temps-là, j’avais vingt ans, je m’en souviens. Toute la production partait dans le pays, et jusqu’à Vladivostok, pas de concurrence, pas besoin de chercher des débouchés, chaque famille recevait sa part du gâteau. » Poutine pourrait envahir la Moldavie, il y trouverait de nombreux alliés. Mais, comme le souligne Maria Ivanova à Marc, il est moins coûteux pour le maitre du Kremlin de faire assassiner Maia Sandu que de déclarer la guerre aux moldaves.

Le oui finit par l’emporter, de très peu. C’est un timide refus à la soumission russe. Il faut plus que jamais soutenir les peuples qui la refusent. Et surtout, il faut aimer la Moldavie aux immeubles désuets et aux petites places paisibles.

Lionel Duroy, Une journée dans la vie de Maria Ivanova, Flammarion, 176 pages.

Une journée dans la vie de Maria Ivanova

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🎙️ Podcast: Attal pense à 2027; Trump pense à novembre; Macron soutient le Liban; Starmer se soutient à peine

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Dédicace de Gabriel Attal, président du Groupe Ensemble pour la République et ancien Premier ministre qui publie son livre intitulé : "En homme libre", aux Editions de l'Observatoire, à la Librairie Lamartine à Paris le 22 avril 2026. © ISA HARSIN/SIPA

Avec Eliott Mamane et Jeremy Stubbs.


En France, il y a une véritable inflation des candidats à l’élection présidentielle de 2027. Parmi eux, l’ancien Premier ministre d’Emmanuel Macron, Gabriel Attal. Ce dernier a publié un livre, En homme libre, afin de prendre de la distance par rapport au président actuel, à qui il fait un certain nombre de reproches. Le problème, c’est que cette tentative pour « tuer le père » sur le plan personnel est loin de le tuer sur le plan idéologique.

Emmanuel Macron lui-même cherche à affirmer son statut d’homme d’Etat en affichant son soutien au Liban dans la crise actuelle. Mais avec quelle crédibilité? La Résolution 1701 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui date de 2006, a prévu le désarmement du Hezbollah par la FINUL. Les efforts de cette force internationale se sont révélées inefficaces; pourquoi croire que la France fera mieux toute seule?

A lire aussi: Déracinés des villes, abandonnés des champs

On répète que Donald Trump est en train d’aliéner sa base électorale en poursuivant le conflit armé avec l’Iran. Certes, cette guerre n’est pas populaire aux Etats-Unis. Pourtant, un sondage commandité par la chaîne de droite, Fox News, suggère que les électeurs républicains continuent à soutenir leur parti sur la plupart des questions économiques et sociales. Il est vrai que le média qui a publié ces résultats n’est pas impartial, mais le Parti démocrate, qui critique la guerre de manière intransigeante, aura du mal à attirer les électeurs de droite.

La descente aux enfers du Premier ministre britannique, sir Keir Starmer, se poursuit, et c’est toujours l’affaire Mandelson qui en est la cause. Cette semaine, le haut fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, sir Olly Robbins, que Starmer a renvoyé en lui faisant porter le chapeau de la nomination de Mandelson au poste d’ambassadeur à Washington, a témoigné devant une commission parlementaire. Il a certifié avoir subi une pression énorme de la part du bureau du Premier ministre pour accélérer le processus de nomination de l’ancien ministre qui a dû déjà démissionner deux fois au cours de sa carrière politique et qui est aujourd’hui accusé d’avoir partagé des données confidentielles avec Jeffrey Epstein quand il faisait partie du gouvernement britannique à l’époque de la crise financière. Le manque à la fois de jugement et de courage dont fait preuve Starmer lui attire les critiques de ses propres ministres et l’hostilité de la fonction publique.

En homme libre

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Bardella au Medef: déjeuner en terre inconnue

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Arrivée de Jordan Bardella à un dejeuner avec Patrick Martin du Medef au siege du mouvement patronal, Paris, 20 avril 2026. Derrière lui, le conseiller spécial François Durvye et le député Alexandre Loubet © Romuald Meigneux/SIPA

Les liens se renforcent entre le Rassemblement national et les milieux économiques. Ancien conseiller discret, le gestionnaire et polytechnicien François Durvye a quitté le fonds Otium de Pierre-Édouard Stérin pour rejoindre directement Jordan Bardella. Reste à savoir quelle part de souverainisme les chefs d’entreprise sont prêts à accepter, et, en retour, quelle dose de libéralisme économique le RN intégrera dans son programme en vue de 2027.


Dans leur frénésie de respectabilité, Marine Le Pen et Jordan Bardella ne lésinent pas sur les dîners en ville. Cette semaine encore, lundi 20 avril, Jordan Bardella déjeunait avec le bureau exécutif du Medef dans le 17e arrondissement parisien.

Quelques semaines plus tôt, Marine Le Pen avait réuni une quinzaine de grands patrons du CAC 40 dont Bernard Arnault et Patrick Pouyanné autour d’une table « discrète ». Si discrète que toute la presse nationale en avait parlé !

Le parti envoie même une lettre commune aux chefs d’entreprise pour préparer 2027 en promettant de « lever les verrous normatifs » qui étouffent l’économie. On se pince.

La fin d’un tabou

Dans les matinales, les porte-parole déroulent le nouveau mantra : le RN est « pro-business », adepte de la simplification administrative, de l’allègement des charges et de la défense de la compétitivité française. Jordan Bardella, flanqué de ses conseillers économiques François Durvye et Alexandre Loubet, a exposé les grandes lignes de son projet devant le Medef. Le 1er mai, à Mâcon, la « Fête de la nation » viendra donner à tout cela un petit air populaire et conquérant. Le cordon sanitaire craque, paraît-il. Le tabou tombe. Hourra.

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Sauf que… les patrons sont-ils vraiment en train de virer RN ? Le CAC 40 sonde, c’est vrai. Il teste le terrain « pour voir », comme on dit au poker. Les grands groupes veulent savoir jusqu’où Bardella est prêt à aller sur la baisse des charges, la réduction des normes européennes et la fiscalité. Ils donnent des gages à un parti qui caracole dans les sondages. Mais restons sérieux : les PDG restent les marionnettistes, pas les marionnettes du parti à la flamme.

Libres échanges

Historiquement, la grande bourgeoisie française a parfois flirté avec la droite nationale quand celle-ci défendait protectionnisme et rentes de situation. Mais la mondialisation a tout changé. Aujourd’hui, LVMH, L’Oréal, Schneider ou Danone réalisent l’essentiel de leur chiffre d’affaires hors de France. Leur ADN est pro libre-échange, pro Commission européenne et pro laissez-faire globalisé. Le Medef parle d’échanges « légitimes » avec tous les partis ? Traduction : on écoute tout le monde, on ne s’engage avec personne.

Le RN donne des gages : vote contre l’augmentation du Smic, contre la taxe Zucman, contre l’indexation des salaires sur l’inflation, mais les patrons restent pragmatiques. Ils misent sur plusieurs chevaux à la fois. Ils testent Bardella « au cas où ». Le parti, lui, cherche à prouver qu’il peut gouverner sans faire fuir les investisseurs.

Le tabou s’effrite, incontestablement. Le RN se patronise à vue d’œil. Mais comme l’écrit Marianne, il n’est pas certain que les patrons se RN-isent. Reste à savoir si cette cour effrénée débouchera sur un mariage ou sur un simple flirt de convenance. Entre les attentes du patronat (retraites, coût du travail, désindustrialisation) et les fondamentaux souverainistes du mouvement, les contradictions sont bien réelles. Les grands patrons resteront-ils les cyniques calculateurs qu’ils ont toujours été, ou finiront-ils par se laisser séduire pour de bon?

Une chose est sûre: la vraie normalisation ne se mesurera pas au nombre de déjeuners, mais à celui des actes. Pour l’instant, tout le monde joue le jeu. Et personne ne sait encore vraiment qui, pour finir, mangera l’autre.

L’esclavage se porte bien, merci…

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© SYSPEO/SIPA

Des poursuites sont engagées auprès du parquet de Paris contre Uber et Deliveroo, géants de la livraison à domicile, dénonçant des conditions de travail contraires à la dignité humaine.


Quatre associations de coursiers ont décidé d’engager des poursuites contre les deux grandes plateformes de livraison à domicile Uber Eats et Déliveroo. Elles ont saisi le parquet de Paris pour « traite d’êtres humains ». Faut-il rappeler que nous sommes en 2026, en France, pays qui peut s’enorgueillir à bon droit d’avoir aboli l’esclavage voilà quelque deux ou trois siècles ? Rappelons aussi que, chez nous, ce crime de traite des êtres humains est passible de dix ans de prison et 1,5 million d’amende.

Il semble que, dans le lamentable mouvement de déclin que connaît notre pays, cette abolition se trouve allègrement détournée. Bien sûr, cet esclavage-là, celui des temps modernes, l’esclavage digitalisé ne dit pas clairement son nom. Certains vont même jusqu’à y voir une des formes les plus achevées du libéralisme entrepreneurial. Sur le papier peut-être. Dans les faits, on en est aux antipodes.

On les voit, ces livreurs, fourmis à vélo, se faufilant dans la circulation au mépris du danger, mais aussi des règles ordinaires de circulation, pour aller livrer à Monsieur-tout-le-monde sa pitance du soir de match ou du petit dîner entre copains, entre filles, comme dans les pubs vantant ce joyeux service. Vu de ce côté-là, celui du client-consommateur, c’est d’ailleurs plutôt sympa. Le système convient, à preuve son succès. Vu du côté du gars qui livre, c’est autre chose. Rémunération calculée au plus chiche, 6 euros de l’heure selon les plaignants alors qu’un accord à 11, 45 euros avait été conclu voilà deux ans. Une course de 4 km qui était payée 6,50 euros avant le Covid ne vaut plus que 4,50 aujourd’hui. Pour espérer un gain mensuel (non assuré) de 1 450 euros, il faut aligner au minimum quelque 63 heures de boulot hebdomadaire. Les heures d’attente ne sont pas payées, on s’en doute. Avec ça, prière de ne pas attraper la crève ou de tomber de vélo. La course par tous les temps. Le garde chiourme d’aujourd’hui, le sous-esclavagiste qui tient le fouet en main porte le nom très chic et très affriolant d’algorithme. Le livreur est tout entier sous sa domination. L’algorithme sait tout de lui, l’a à l’œil en permanence. Le faux pas, le client mal léché, et le gars voit son compte bloqué. Il en est averti juste par SMS. Pourquoi s’encombrer d’un minimum d’humanité ? Le compte, parlons-en. Comme ces forçats du mollet ou du gymkhana en deux roues motorisées sont à 98% des immigrés, et à 68% sans papiers, il leur faut trouver un prête-nom pour faire exister ce compte. Et donc reverser à cet humaniste bon teint une part de leur paie. Merveilleux système. Immigrés, sans papiers, ce n’est pas évidemment la meilleure position pour la ramener, protester, revendiquer ses droits. Tu pédales, tu livres ou tu crèves, en quelque sorte…

En fait, on l’aura bien compris, le nœud de l’affaire est bien là : l’immigration hors de contrôle, pléthorique que nous connaissons depuis maintenant tant d’années. C’est elle qui fournit les bataillons de ces sous-prolétaires taillables et corvéables quasiment à merci, sans véritable statut, sans réelle protection. Elle, l’immigration folle qui fait que ces exploiteurs planqués derrière leur algorithme savent fort bien qu’ils se trouvent devant une réserve de tâcherons – j’allais dire de bêtes de somme – inépuisable. Pour un qui lâche, ou qui est jeté, dix accourent. Nul besoin de les forcer à coups de trique. La précarité galopante dont ils sont les premières victimes en tient lieu.

Nous verrons ce que dira la justice. Mais le simple fait que, comme je le disais, en France, en 2026, cette noble institution ait à instruire, juger un tel système et ses effets me semble constituer bel et bien la marque évidente d’une infamante régression. Une honte, en vérité.

LES TÊTES MOLLES - HONTE ET RUINE DE LA FRANCE

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Qui dirige vraiment Radio Nova et «Les Inrocks»?

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L'humoriste gauchiste Guillaume Meurice enregistrant son émission au théâtre l'Européen à Paris, novembre 2025 © Arnaud Cesar VILETTE/SIPA

Sur fond de tensions politiques locales, l’annulation d’une émission de Radio Nova à Auray (56) a déclenché une polémique entre accusations de censure et justifications logistiques de la mairie. Parallèlement, des témoignages dénoncent un climat de « management toxique » au sein du groupe de médias de Matthieu Pigasse, notamment lié au rôle controversé de Wassila Meddas. Récit.


Télérama s’en est ému, Mediapart en a parlé avec des accents révoltés, s’il n’y avait pas eu « l’affaire Grasset », cette affaire-là aurait vraisemblablement été traitée comme il se doit dans la grande presse et, sur France 5, un numéro de l’émission C ce soir lui aurait été entièrement consacrée : dans le Morbihan, les habitants d’Auray n’auront pas le bonheur d’assister, en juin, à l’enregistrement de La Dernière, l’émission de Radio Nova animée par Guillaume Meurice (notre photo).

Manifestation pour la liberté d’expression à Auray

Le nouveau conseil municipal de cette commune bretonne a en effet décidé d’annuler la prestation des « humoristes » de la radio bobo du banquier d’affaires d’extrême gauche Matthieu Pigasse. Immédiatement, ces derniers ont crié à la censure. La maire Françoise Naël réfute cette accusation et évoque un « très lourd cahier des charges » imposé par la radio ainsi que des difficultés pour accueillir deux mille personnes en extérieur en cas de mauvais temps. L’ancien conseil municipal de gauche – qui a signé la convention avec Radio Nova le dernier jour de ses fonctions et ne l’avait apparemment pas transmise à la nouvelle équipe – a sauté sur l’occasion pour organiser une manifestation : le 21 avril dernier, une centaine de personnes se sont réunies pour défendre la « liberté d’expression » en levant leurs petits poings. « Faut-il comprendre que certaines expressions culturelles (sic) ne trouvent plus leur place à Auray ? Que l’humour (resic), l’information (et sic de der) et la liberté de ton dérangent au point d’être écartés? », sanglotent Guillaume Meurice et l’équipe de Radio Nova dans un message relayé sur les réseaux par le collectif soutenant Claire Masson, l’ancienne maire écolo d’Auray. Comme l’heure est grave et qu’il n’y a aucun autre motif de mécontentement en ce moment, une autre manifestation pro-Radio Nova est prévue le samedi 25 avril.

Mal-être au travail dans les médias de gauche

Les ennuis de Radio Nova ne s’arrêtent pas là. Le journal Libération affirme en effet qu’un « climat de pression et d’humiliations verbales » se serait installé dans les médias du groupe Combat, propriété de Matthieu Pigasse. Plusieurs salariés du groupe – qui, précise Libé, ont tous requis l’anonymat – dénoncent le malaise grandissant au sein de Radio Nova et des Inrocks.

La cause ? La nomination à un poste de direction de Wassila Meddas. Cette jeune femme de 32 ans, « compagne affichée du banquier d’affaires », ferait régner la terreur dans les couloirs de Combat et sur les messageries numériques du groupe. Management autoritaire, voire dégradant, « propos très dévalorisants envers certains collaborateurs, les qualifiant de “nuls” ou affirmant qu’ils “ne savent rien faire” », menaces de renvoi – la jeune dame, « au CV inconnu dans les médias », occupe une fonction floue (directrice des marques du groupe), mais sa relation privilégiée avec le maître des lieux lui permet, semble-t-il, de bénéficier d’un pouvoir illimité.

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Elle est ainsi parvenue à imposer, pour célébrer le 40ème anniversaire des Inrocks, un maillot imitant ceux des footballeurs américains que les salariés avaient pourtant jugé très éloigné du style de la revue prétendument culturelle. Puis, écartant les photos proposées pour en faire malgré tout la publicité, elle a imposé des images fabriquées avec une application d’IA, l’une représentant un homme portant maillot et pantalon, l’autre représentant une femme en bottes, sans pantalon ni jupe, revêtue de ce seul maillot. « On a tous été très mal à l’aise », a confié une salariée à Libé. Pour avoir « liké » un commentaire de l’association féministe Pépite Sexiste critiquant cette photo jugée misogyne, une collaboratrice a été sèchement rappelée à l’ordre et convoquée afin de recevoir un blâme pour… « déloyauté ». Des tensions ont également vu le jour entre certains collaborateurs de Radio Nova et Akim Omiri. L’animateur gaucho-communautariste de l’émission Riposte se comporterait de manière très directive, « parfois brutale ».

Wassila Meddas a soutenu Akim Omiri, lequel avait été recruté directement par Matthieu Pigasse qui lui a également apporté son soutien. « Depuis, Akim traite directement avec elle ou Pigasse », explique un employé de la radio à Libération. Une nouvelle forme de népotisme semble régner sur le groupe Combat.

Pigasse se défend le wokisme en bandoulière, de curieux et obscurs tweets ressortent

RS

Invité à s’expliquer sur le management rigide de sa dulcinée dans l’émission Quotidien, M. Pigasse s’est livré à un petit numéro victimaire tout ce qu’il y a de plus woke : « Il faut respecter tous et toutes, y compris une femme, jeune, issue de la diversité, qui a des responsabilités. » Du respect, il semblerait bien que cette jeune femme n’en ait pas beaucoup pour ses collaborateurs, qu’elle traite comme des larbins. Quelques tweets du compte X de Wassila Meddas – fermé depuis – ont refait surface et renseignent un peu plus sur cette personne. L’un d’eux fait suite à un message de Matthieu Pigasse prenant la défense de Jean-Michel Aphatie critiqué pour ses propos délirants sur la colonisation française en Algérie qu’il comparait aux crimes nazis : « Vive l’Algérie et les Algériens ». Un autre semble être sa réponse à un tabloïd ayant révélé ses liens intimes avec le patron de Combat. Le style et l’orthographe en sont pour le moins relâchés : « Ferme ta geul toi adultère de koi elle étais même pas marier quand elle a vu son ex !!!!! Déjà commencer à savoir la vérité avant d’ouvrir vos geul ». Si Wassila Meddas parle aux salariés de Combat comme elle écrit, c’est-à-dire dans la langue atrophiée et vulgaire de n’importe quelle « influenceuse » possédant un QI inférieur à la pointure de ses Louboutin, il n’est pas étonnant qu’ils se sentent un tantinet mal à l’aise.

La chose est connue : plus un manager est limité intellectuellement, plus son expression orale et écrite est étroite, plus il y a de risque qu’il soit borné, autoritaire, brutal, colérique et grossier. Cette corrélation n’est d’ailleurs pas l’apanage de cette catégorie d’individus – la violence, la muflerie et les incivilités augmentent partout au fur et à mesure que notre société se décivilise: une langue déficiente – résultat de quarante ans de pédagogisme à l’école – une idéologie égalitariste et une sous-culture véhiculée par le divertissement médiatique et la commercialisation industrielle de produits culturels invariablement médiocres et laids, ont abouti à ce déclin.

Wassila Meddas semble être un exemple parfaitement exécrable de ce que cette époque négligée et inculte est capable de produire. Elle officie, cela était inévitable, dans un de ces endroits ayant systématiquement pour cible la langue, l’histoire, la culture d’un pays voué aux gémonies. Finalement, il y a une justice en ce bas monde: Wassila Meddas se comporte mal vis-à-vis de gens qui s’en plaignent mais se comportent guère mieux envers la majorité des Français qu’ils détestent. Tout ce petit monde s’entre-déchire ? C’est moche mais, d’un autre côté, tout à fait réjouissant.

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Claude Bessy: grandeur, discipline et scandale à l’Opéra

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La chorégraphe française Claude Bessy photographiée en 2004 © IBO/SIPA

Elle s’est éteinte à 93 ans, noyée sous les décorations, les croix, les médailles. Elle avait été danseuse étoile, puis directrice de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris. Avant que son règne impérieux ne soit entaché par un joli scandale. 


On pourrait dire d’elle, sans trop risquer de se tromper ou d’être injuste, qu’elle aura été à l’arrière de l’arrière-garde. Du moins durant la seconde partie de sa vie active, quand elle obtint la direction de l’Ecole de Danse de l’Opéra de Paris qu’elle dirigea durant plus de trente ans, années au cours desquelles apparut en France cette première génération d’artistes chorégraphiques dont elle fut l’ennemie jurée et l’infatigable contemptrice.

Ces derniers tournaient effrontément le dos au monde du ballet classique où elle s’était épanouie. Ils balayaient toutes les règles de cette danse académique qu’elle-même avait pratiquée sans ciller au sein du Ballet de l’Opéra de Paris où elle avait été nommée danseuse étoile en 1956.  

Un je ne sais quoi de populacier

Etoile, elle l’était sans conteste, du moins pour ceux qui l’ont vue danser à cette époque déjà lointaine. Mais avant même de le devenir, elle faisait preuve d’un fort tempérament. Et sans nul doute réjouissant. Non loin de ses débuts à l’Opéra, un fou rire inextinguible durant une représentation lui avait valu les foudres de l’administration. Et alors qu’elle avait déjà rang de petit sujet, elle s’était vue cruellement rétrogradée au niveau de coryphée. Pour deux mois seulement, il est vrai. On n’était pas si méchant. Il est vrai qu’elle avait pour atout d’avoir du talent. Ses contemporains purent à juste titre vanter ses qualités techniques, son abatage, son brillant. Elle avait aussi un certain chic canaille, mêlé d’un je ne sais quoi de populacier qui faisait quelque effet dans l’univers policé du ballet.   

Un Torquemada courant sus à l’hérétique

Quand elle quitta la scène du Palais Garnier, elle avait fait dix fois le tour du monde, aussi bien avec le Ballet de l’Opéra qui participait alors à de nombreuses tournées internationales, qu’en tant qu’étoile invitée par des compagnies étrangères. Et elle avait servi sans faille un vaste répertoire classique et néo-classique, parfois dansé durant ces soirées de gala qu’il était alors d’usage d’offrir aux chefs d’Etat en visite officielle à Paris.

Avec son déclin de danseuse, c’était aussi une époque qui s’achevait. Quelques jours après ses adieux à la scène fin octobre 1974, le Ballet de l’Opéra entreprenait enfin dès novembre son aggiornamento en interprétant la première chorégraphie réellement moderne écrite pour la compagnie par Merce Cunningham ! De là sans doute cette détestation féroce pour tout ce qui était vu par Bessy (Durand, eh oui ! de son vrai nom) comme indigne du monde de la danse ; cette fureur d’un Torquemada courant sus à l’hérétique. « Son univers artistique s’était arrêté à la fin du XIXe siècle », osera le directeur d’une célèbre compagnie de ballet.

Si loin des regards

Claude Bessy aura exercé cent fonctions diverses durant son existence. Mais c’est évidemment celle de directrice de l‘Ecole de Danse de l’Opéra de Paris qui sera la plus en vue. Elle avait été désignée à ce poste clef parce qu’elle jouissait d’une réputation de bonne pédagogue. Et de 1972 à 2004, elle dirigera ainsi une institution créée à l’extrême fin du règne de Louis XIV, en 1713, abritée sous la coupole de l’Opéra de Paris depuis 1875, puis installée à Nanterre en 1987. Devenu directeur de la Musique et de la Danse au moment où les socialistes prennent le pouvoir en 1981 et où prend corps cette idée de déménagement nécessaire de l’Ecole de Danse dans la banlieue, Maurice Fleuret, connaissant Claude Bessy, redoutait cette installation si loin de l’Opéra, si loin des regards. L’avenir allait lui donner quelque peu raison.

Un bataillon disciplinaire

On y dressera des élèves qui seront de brillants techniciens, mais souvent sans grande personnalité. Parmi eux cependant va éclore une nouvelle génération de magnifiques artistes. Alors qu’elle innove et qu’elle offre aux élèves avancés la chance d’affronter la scène en se produisant dans de nombreux pays, de l’Asie aux Amériques, Claude Bessy dirige toutefois l’école d’une main de fer. Et peu à peu lui imprime un cachet qui n’est pas toujours pittoresque. A cause d’un environnement qui n’est pas parfois des plus favorables, l’établissement, pour se protéger d’agressions extérieures, se mue en forteresse. Volets mi-clos, enfermement des internes, interdiction de téléphone personnel, privation de journaux, isolement du monde extérieur : l’école paraît relever davantage du bataillon disciplinaire que de l’institution artistique. Claude Bessy n’est peut-être pas la Mère Mac Miche du Bon petit diable de Sophie de Ségur, ni même l’affreuse Madame Papovsky du Général Dourakine auxquelles on pourrait penser en lisant les journaux, mais la voilà bel et bien précipitée subitement du haut de son piédestal à la suite d’un rapport d’experts diligentés à l’Ecole de Nanterre à la suite de multiples plaintes et doléances à l’aube des années 2000.

Malgré la douleur

« La souffrance et le harcèlement moral y sont poussés jusqu’à la caricature à cause du despotisme imposé par une conception étroite de l’enseignement artistique et (…) de la discipline », écrivent les rapporteurs qui relatent un déni de souffrance des enfants, un climat de terreur psychologique, une insuffisance de suivi médical, le mépris affiché face aux parents, les insultes publiques aux élèves comme aux professeurs… sans parler de la rumeur persistante d’un viol d’élèves par deux de ses camarades plus âgés. « Voudrait-on produire des imbéciles, des inadaptés de la vie que l’on ne s’y prendrait pas autrement » s’indignera un danseur-étoile devant des méthodes qui déjà paraissent d’un autre âge.

Une grande froideur

Dans cet univers calfeutré, « un sentiment de peur semble se répandre parmi le personnel », reprend le cabinet d’experts qui cite un professeur : « Elle (Claude Bessy) nous terrorise en étant très vulgaire. Elle nous traite de « connes », nous dit : « Je vous emmerde ». Cela n’empêche pas, cela favorise même la tendance de certains membres du corps enseignant à reproduire sur leur élèves semblables débordements. « J’ai vu une adolescente s’étant fait une entorse, contrainte par son professeur de poursuivre le cours jusqu’à la fin malgré la douleur », se souviendra une danseuse étoile. « Plus encore que la douleur intense engendrée par les exercices, ce qui faisait le plus mal, c’était la méchanceté. Et la froideur des adultes, témoignera une autre danseuse étoile, elle aussi passée par là.  « Un peu de douceur, de gentillesse ne nous aurait pas fait moins bien danser ». 

De légitimes exigences

Consciemment ou non, Claude Bessy avait appliqué les règles impitoyables en usage du temps de sa jeunesse.

Négligeant la souffrance au nom de l’excellence et du culte de l’effort, dure avec ses subordonnées qui reproduisaient cette dureté sur les élèves, son état d’esprit ne correspondait plus du tout aux légitimes exigences des nouvelles générations. Elle n’avait apparemment pas compris qu’on peut être extrêmement exigeant (ce qui est indispensable dans une discipline comme la danse classique qui requiert une excellence sans faille et un permanent dépassement de soi), sans pour autant être tyrannique, cynique ou méprisant. Au Conservatoire national de Musique et de Danse de Paris, une danseuse étoile d’une autre génération, Wilfride Piollet, savait quant à elle obtenir le meilleur de ses disciples par l’écoute et la douceur.

A la baguette

« Moi j’ai été élevée à la baguette. Aujourd’hui, quand tu fais une connerie, il n’y a plus de sanctions, rétorquera Claude Bessy aux enquêteurs dans son langage fleuri. Moins on travaille, plus on gagne de l’argent. Tout le monde discute. Je n’ai plus rien à voir avec cette société ».

Si ce qu’elle avançait n’était pas tout à fait dénué de bon sens, elle s’était cependant révélée incapable de comprendre que les temps avaient changé et surtout que les meilleurs résultats, même s’ils exigent des efforts inouïs, peuvent tout aussi bien, sinon mieux, s’obtenir en étant encadré avec bienveillance plutôt que par la violence.

Comme en France on n’aime guère faire d’éclat, et comme l’on ne pouvait pas désavouer d’un coup une aussi longue carrière, Claude Bessy sera maintenue deux ans encore à la tête de l’Ecole de Danse de l’Opéra. Elle a pour la soutenir activement la droite chiraquienne. N’était-elle pas d’ailleurs adjointe du maire RPR d’un arrondissement parisien ?

Un délire de reconnaissance

Mieux encore qu’un roitelet africain, mille fois mieux qu’un maréchal de l’Armée Rouge, et sans qu’il soit possible de comprendre et pourquoi et comment, Claude Bessy croulera bientôt sous 78 décorations de toutes sortes conférées par plus de quarante nations. Dont 10 provenant de la seule Russie et quatre de la petite principauté de Monaco ! Elle aura même réussi à en soutirer une à la principauté d’Andorre. De façon tout aussi cocasse, elle croulera sous 76 prix attribués par une multitude d’institutions de tout poil.

En France même, le scandale n’empêchera pas quelle soit faite grand-croix de l’Ordre national du Mérite en 2009, puis élevée à la dignité de grand officier de la Légion d’Honneur en 2016. Cette avidité, ce délire de reconnaissance d’une ex-danseuse étoile pas plus extraordinaire que cinq cents autres, mais d’une activité débordante et multiple, d’une chorégraphe aimablement insignifiante, d’une directrice d’école certes prestigieuse, n’avaient jamais été répertoriés dans l’histoire. Un phénomène à relier à son portrait en pied, exécrable peinture au demeurant, qu’elle avait fait suspendre dans le grand escalier de l’Ecole de Danse de l’Opéra dessiné par Christian de Portzamparc et qui desservait tout le bâtiment. Ce qui en dit long sur l’image enivrante que Bessy avait d‘elle-même et qu’elle entendait imposer à tout un chacun.

La danse pour passion

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