A Avignon, Jean-Luc Mélenchon a fait fureur cette année. Présentation de ce brave « peuple de gauche » rêveur qui l’acclame – et qui rêve en réalité surtout d’interdire à peu près tout.
J’étais un peu pessimiste. Je pensais que Mélenchon finirait qualifié pour le second tour des présidentielles avec « seulement » 17 ou 18 % des voix. Édouard Philippe a entamé sa chute inéluctable vers le plancher des 15 % (le dernier sondage Elabe vient de noter les premiers signes de cet atterrissage).
C’était sans compter sur la mobilisation du « peuple de gauche ». La visite de Jean-Luc Mélenchon au festival d’Avignon vient d’inaugurer cette marche triomphale sous les acclamations des cadres « du pays profond »… Ce rassemblement de petits-bourgeois (je ne dis pas « bohèmes » car ils sont extrêmement installés et ancrés dans l’establishment), professeurs d’histoire au collège de Châteaudun ou chercheurs à la section paloise du département d’anthropologie du CNRS, magistrates au tribunal judiciaire de Castres ou juges de l’application des peines à Aix-en-Provence, secrétaires générales d’associations d’insertion d’immigrés en situation d’OQTF à Rennes ou à Nanterre, directrices de la culture et de la diversité du département du Gers ou DRH de la ville de Colombes, avocats au barreau de Vierzon ou de Nantes, directeurs de production aux Films d’un autre monde, inspecteurs d’académie à Maubeuge ou directrices de la parité pour l’académie de Créteil, maîtres de conférences à l’Université de Lyon-II ou de Paris-VII…
Ce peuple qui ne sait pas combien de millions de personnes ont tué ou emprisonné Trotski et Lénine, mais qui pense que le trotskisme ce n’est pas si mal car c’est la « résistance au fascisme »… Ce peuple qui est « antiraciste », évidemment, mais qui signe une pétition contre la venue d’un artiste juif parce qu’il a refusé de participer à une manifestation où l’on criait « Les Juifs à la mer ! »… Ce peuple qui, comme Darroussin, pense que « ça fait bouger les lignes »… Ce peuple qui est pour l’interdiction de l’IA, des médias Bolloré, des mégabassines, d’Internet aux moins de 18 ans, des GAFAM, du Printemps Républicain, d’Amazon, de la climatisation, des OGM, de Joann Sfar, du nucléaire, de Big Pharma, des caricatures du « Prophète », des holdings, des pesticides, de Bernard Arnault et des chaussettes en nylon parce que « ça gratte »…
Ce peuple qui est pour la taxation des fortunes (à plus de 500 000 €), des retraites (à plus de 3 000 €), des téléchargements Internet de plus de 3 mégaoctets, des voitures de plus de 1 500 kg, des billets d’avion pris plus de deux fois par an, des bains de plus de 50 litres, des côtes de bœuf de plus de 200 g, de l’eau en bouteille de moins d’un litre et des sacs de plus de 50 pommes de terre…
Ce peuple qui n’a pas voulu voir L’Abandon parce que Caroline Fourest a dit que c’était bien, mais qui a hâte que la loi sur l’euthanasie permette à chacun de terminer sa vie « dignement ».
Oui, je suis optimiste car ce peuple se mobilise. Raphaël Arnault et sa Jeune Garde entouraient Jean-Luc Mélenchon à Avignon. C’est bien. Clémentine Autain, jetant les rancunes à la rivière, renonce à se présenter et s’apprête à les rejoindre… Oubliés « Epstiiine ou Glucksman », oublié l’assassinat du jeune Quentin, il faut faire bloc. La révolution est un bloc, comme disait l’autre. Alors oui, Jean-Luc Mélenchon fera sans doute bloc à près de 20 % et il sera qualifié. Il ne sera pas élu, mais il pourra prendre la direction d’un nouveau CNR. Ça nous rend tous optimistes.
Il faut du courage, en 2026, pour écrire une hilarante dystopie qui retourne les codes du genre ; ici, Legayet ne se contente pas de railler les totalitarismes classiques du XXe siècle, il s’en prend à l’actuelle folie progressiste.
Alice, jeune enseignante nourrie de théorie critique, décroche son poste de professeure des écoles après un concours où elle impressionne le jury par ses lectures militantes. Dans sa classe, le jeune Jérémy voit son père, Paul, perdre sa garde sur la base d’un dossier fabriqué par l’Aide Sociale à l’Enfance. Brisé, Paul sombre dans l’alcool tandis qu’Alice poursuit son ascension.
L’enfant sera envoyé dans une curieuse institution, le Centre Gaïa, dirigée par une certaine Isabelle Stangars. Parallèlement, le pays bascule sous une « dictature climatique » ; des révoltes éclatent sur les ronds-points, et Paul va se retrouver malgré lui propulsé en meneur de la contestation.
La République de Gaïa ne se contente pas de moquer ; elle déconstruit la façon dont une bonne intention (protéger l’enfance, sauver le climat, déconstruire les dominations) peut, poussée jusqu’à sa cohérence ultime, se retourner en appareil de contrôle. La scène de l’enquêtrice de l’Aide Sociale à l’Enfance qui construit un dossier à charge contre un père innocent à partir du contenu de ses poubelles est un modèle du genre : on y voit, dans le détail précis et presque documentaire du dispositif administratif, comment le zèle protecteur devient l’instrument arbitraire du pouvoir.
Le roman évite pourtant le manichéisme : les figures du système, notamment Isabelle Stangars, sont dotées d’une vraie cohérence intellectuelle, capables de retourner contre leurs contradicteurs les armes mêmes de leur propre logique. C’est cette rigueur interne qui rend la satire efficace : le lecteur est mis au défi de trouver la faille dans des raisonnements qui, poussés jusqu’au bout, produisent des conclusions vertigineuses.
En convoquant Robespierre et la Terreur en épigraphe de sa troisième partie, Legayet assume une filiation historique claire et invite à une réflexion plus large sur la manière dont toute vertu militante finit par exiger des sacrifices. Mais il le fait sans didactisme, avec une construction narrative solide, des personnages ambigus, et surtout un humour constant, qui empêche cette satire de verser dans le pamphlet.
La République de Gaïa, d’Alexis Legayet (éd. La Mouette de Minerve, 294 p.)
Alors que le gouvernement britannique continue de durcir sa politique migratoire et promet de renforcer les contrôles sur les visas, un élu indien en Écosse met Londres dans l’embarras.
Bollywood s’exporte en Écosse. Q Manivannan, de son vrai prénom Srivatsan, a été élu le 7 mai au Parlement écossais dans une circonscription d’Édimbourg. Né dans le Tamil Nadu, en Inde, il a suivi un parcours académique entre l’Irlande et l’Écosse. Reconverti en politique au sein du Parti vert écossais, il s’identifie comme non-binaire et siège aux côtés d’Iris Duane, une femme transgenre, ce qui fait d’eux les premières personnes transgenres élues au Parlement écossais. Bien qu’il ait pris ses fonctions, plusieurs médias ont révélé qu’il se trouvait au Royaume-Uni avec un visa étudiant au moment de l’élection, ce qui devrait lui interdire toute activité professionnelle. L’intéressé cherche depuis à réunir 2 000 livres sterling par financement participatif pour se payer un nouveau visa. Mais cet immigré tamoul transgenre ne s’est pas laissé démonter pour si peu. Il a notamment soutenu un manifeste réclamant une « justice réparatrice » pour les Palestiniens et demandant à son gouvernement d’examiner les liens historiques de l’Écosse avec la colonisation.
Naturellement, c’est sur les questions LGBTQ+ qu’il mène son combat le plus acharné, et il a de quoi faire. La commission gouvernementale responsable de l’application de la loi sur l’égalité dans tout le Royaume-Uni vient de confirmer l’interdiction aux hommes biologiques d’utiliser les toilettes réservées aux femmes. En réponse, Q Manivannan a exhorté ses abonnés sur les réseaux sociaux à porter plainte contre cette directive qu’il qualifie d’« activement nuisible ». Mandy Lindsay, élue du Parlement écossais et porte-parole du groupe Reform UK Scotland, a répliqué que son attitude était « irresponsable et potentiellement illégale ». Rappelons aussi que les Verts écossais sont favorables à l’indépendance. Pour reprendre les mots de l’historien Peter Sarris, accepter que l’on vienne au Royaume-Uni en tant qu’invité pour ensuite s’employer à le démanteler, « c’est un peu comme laisser un inconnu venir prendre le thé chez soi et le regarder tranquillement briser la vaisselle ».
Le profil conservateur de François-Noël Buffetinquiète les progressistes, qui voient dans le Défenseur des droits un « contre-pouvoir essentiel » (Le Monde) et fantasment sur un pays en voie de fascisation.
François-Noël Buffet, sénateur Les Républicains du Rhône, devient donc le nouveau Défenseur des droits, succédant à Claire Hudon, arrivée au terme de son mandat de six ans.
La candidature du sénateur Buffet a été proposée par Emmanuel Macron, et ce choix a été entériné par un vote au sein des commissions des lois du Sénat et de l’Assemblée nationale par 43 voix pour et 39 contre.
Panique au quartier général
Aussitôt, levée de bouclier – pardon levée de pétitions – à gauche. Comment serait-il possible, ou seulement imaginable, qu’un LR assumant ses convictions – dont certaines sont effectivement ancrées plutôt à droite – soit perçu comme légitime à défendre les droits des Français ?
Il faut dire qu’elle n’est pas habituée à cela, la gauche. Cette dernière décennie macronienne l’a plutôt gâtée, il est vrai. On n’a guère vu, en effet, affluer au Conseil Constitutionnel, au Conseil d’État, à la Cour des Comptes, au très inutile Conseil économique et social et ailleurs, des têtes dirigeantes autres que fortement teintées de rose, parfois même tirant sur le carmin. Alors, comprenez-vous, avec cette nomination elle voit rouge, la gauche.
Et, comme je l’entends venir avec ses gros sabots, j’ai choisi pour ce modeste écrit un titre qui soit en avance sur les récriminations, les craintes, les alertes, les hauts cris dont elle va nous rebattre les oreilles matin midi et soir. Elle s’angoisse, assurément : « Sera-ce exclusivement pour des droits de droite que ce défenseur des droits de droite prendra fait et cause ? » (Vous me suivez ?) Droits de droite, genre la sécurité des biens et des personnes. Genre défense du proprio ou du locataire en règle face aux squatters, du gamin racketté face à son racketteur, de la compagne face à son castagneur, du gendarme et du policier face à celui qui leur crache à la gueule, les insulte et, à l’occasion, leur roule dessus pour s’offrir le fun d’un refus d’obtempérer… J’en passe. Et quand je galège en parlant de droits de droite, vous aurez compris que je pense tout simplement droit des braves gens. Vous, moi…
Un lourd passé
Cela dit, la gauche, il faut la comprendre. C’est que le sénateur Buffet a un lourd passé derrière lui. D’ailleurs, on s’étonnera qu’il soit encore en liberté. Figurez-vous qu’en 2013 il manifestait contre le mariage pour tous, contre le mariage homosexuel, donc ; qu’en 2021 il a voté contre l’extension de la procréation médicale assistée, la PMA, et qu’il a eu le front de s’abstenir lors du vote préparant l’inscription de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. C’est comme je vous le dis ! Cet homme-là est dangereux. D’ici à ce qu’il ait apporté sa voix à la loi visant à instituer la perpétuité pour les violeurs et assassins d’enfant, il n’y a pas loin ! Aussi, la gauche, ce Buffet-là, elle aurait grandement préféré qu’on le laissât au placard. (Mille fois pardon pour ce truc bien lourdingue, mais c’était trop tentant.)
Voilà que je galège encore. Je voudrais tout de même la rassurer, la gauche. Qu’elle lorgne du côté d’un des prédécesseurs de M. Buffet, Jacques Toubon, ci-devant RPR chiraquien bon teint et viré progressiste de première classe avec palmes dès que bombardé défenseur des droits. Tout espoir n’est donc pas perdu. Ni celui d’un revirement de cette nature. Ni tout bonnement que le nouveau défenseur des droits remplisse sa mission en « honnête homme », comme on disait à une époque où une certaine gauche, désormais révolue, reléguée dans un passé que celle d’aujourd’hui déshonore, en cultivait les vertus. Vertus d’ouverture d’esprit, de mesure, de tolérance, de désintéressement, de sens de la nation et du devoir. Bref, tout ce qu’il faut pour faire un bon défenseur des droits, d’où qu’il vienne et qui soit-il. Puisse M. Buffet être celui-là !
Annoncé comme un pari risqué, le diptyque d’Antonin Baudry est devenu un succès populaire: plus de 1,3 million d’entrées pour L’Âge de fer et un lancement à plus de 400 000 spectateurs pour J’écris ton nom. Au-delà de ses qualités cinématographiques unanimement saluées, La Bataille de Gaulle révèle le désir de renouer avec une histoire incarnée, et de retrouver, le temps d’un film (ou deux), une certaine idée de la France.
Avec La Bataille de Gaulle, Antonin Baudry confirme qu’il est l’un des cinéastes français les plus ambitieux de sa génération. Après Le Chant du loup (2019), remarquable film de fiction suivant un sous-marin de la dissuasion nucléaire en plongée dans les profondeurs silencieuses, où il faisait déjà preuve d’une maîtrise exceptionnelle de la tension dramatique, il change d’échelle sans perdre en précision. Cette fois, c’est l’Histoire qui devient son théâtre.
Le film impressionne d’abord par son souffle. La reconstitution est d’une ampleur et d’un lyrisme peu communs dans le cinéma français contemporain. Chaque plan semble porté par une exigence de vérité ; chaque décor, chaque costume, chaque mouvement de caméra participe à faire revivre ces années où le destin de la France se jouait dans l’incertitude, le courage et le sacrifice. Baudry ne filme pas seulement des événements : il restitue une époque, une atmosphère, un état d’esprit. Il redonne à l’Histoire sa densité humaine.
Des figures historiques rendues à leur humanité
La direction d’acteurs est remarquable. Tous les comédiens trouvent le ton juste, sans emphase ni caricature. Ils incarnent des figures immenses sans jamais les réduire à des statues de bronze. Charles de Gaulle retrouve sa grandeur, non par l’imitation, mais par l’incarnation. Leclerc (Philippe de Hauteclocque), Jean Moulin et Pierre Kœnig apparaissent dans toute leur complexité : des hommes de chair et de sang, traversés parfois par le doute, mais toujours habités par une fidélité absolue à la France.
Ce qui frappe, c’est que le film ne construit pas une galerie de héros abstraits. Il montre des hommes qui, au moment où tout semblait perdu, choisirent l’honneur plutôt que la résignation. Leur courage ne procède ni du goût de la gloire ni de la recherche du pouvoir ; il naît de la conviction qu’une nation ne peut mourir tant qu’il demeure quelques hommes pour porter son espérance.
Une certaine idée de la France
À travers eux, Antonin Baudry célèbre une certaine idée de la France. Celle que Charles de Gaulle portait avec une force incomparable. Une France qui ne se réduit ni à un territoire ni à une administration, mais qui est une civilisation, une histoire, une mémoire vivante. Cette France plonge ses racines dans les siècles : celle de Clovis, qui posa les premières pierres du royaume ; de Charles Martel, qui stoppa l’invasion des Sarrasins ; de Charlemagne, qui fit rayonner l’Occident ; de saint Louis, symbole de justice ; de Jeanne d’Arc, qui résista aux Anglais et fit couronner Charles VII à Reims ; des grands rois qui bâtirent patiemment l’État ; de Napoléon, qui donna à la France une puissance et un rayonnement universels ; enfin, celle du général de Gaulle, qui refusa que la défaite militaire devienne une défaite morale.
Mais cette grandeur est aussi spirituelle. C’est la France de Molière, de Corneille, de Racine, de Pascal, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Proust, de Péguy, de Bernanos et de Camus. Une nation où la puissance des armes n’a jamais été dissociée de celle des idées, où les soldats défendent une civilisation façonnée par les écrivains, les philosophes, les savants et les artistes.
La musique, la photographie et le rythme du récit accompagnent admirablement cette ambition. Rien n’est démonstratif ; tout est au service de l’émotion et de la vérité historique. Les scènes militaires impressionnent par leur ampleur, tandis que les séquences plus intimistes donnent toute leur place au doute, à la solitude des chefs et au poids des décisions.
En réalisant La Bataille de Gaulle, Antonin Baudry ne signe pas seulement un grand film historique. Il rappelle qu’il existe, dans l’histoire des peuples, des instants où quelques hommes suffisent à maintenir vivante une nation tout entière. Il montre que la France ne s’est jamais définie par la facilité, mais par cette capacité, lorsque tout semblait perdu, à faire surgir l’espérance par la volonté.
La bataille diplomatique de la souveraineté
Le film montre aussi, avec beaucoup de finesse, que le combat du général de Gaulle ne se limitait pas à la lutte contre l’occupant allemand. Il lui fallait également défendre, parfois avec une inflexible fermeté, l’indépendance politique de la France face à ses propres alliés. Winston Churchill admirait le courage de De Gaulle tout en redoutant son intransigeance ; Franklin Roosevelt, quant à lui, se méfiait profondément de cet homme qu’il jugeait difficile et chercha longtemps d’autres interlocuteurs français. Entre Londres, Washington et Alger se jouait une autre bataille, moins spectaculaire que celle des champs de bataille, mais tout aussi décisive : celle de la souveraineté française.
De Gaulle comprit très tôt qu’une France libérée par les armes alliées, mais privée de sa liberté de décision, ne serait plus véritablement la France. Il refusa avec une constance remarquable toute mise sous tutelle politique. Face aux exigences des grandes puissances, il opposa cette conviction qui ne le quitta jamais : la France pouvait être vaincue ; elle ne devait jamais être ravalée au rang de nation administrée par d’autres. Cette résistance diplomatique, faite de courage, d’orgueil national et d’une extraordinaire force de caractère, constitue l’une des dimensions les plus fortes du film. Elle rappelle que la victoire de 1945 fut aussi celle d’un homme qui sut imposer l’existence de la France libre à ceux-là mêmes qui hésitaient à la reconnaître pleinement.
La Bataille de Gaulle est un film de mémoire, un film de transmission et, surtout, un grand film sur la fidélité à une certaine idée de la France. Une œuvre à montrer à tous les enfants et à tous les jeunes de France.
La Bataille De Gaulle : 1 -L’Âge de fer (2h40) 2 – J’écris ton nom (2h40)
France 2026 Un film d’Antonin Baudry Scénario :Bérénice Vila et Antonin Baudry, d’après le livre « De Gaulle, une certaine idée de la France » de Julian T. Jackson Interprétation : Simon Abkarian, Niels Schneider, Anamaria Vartolomei, Scott Campbell, Thierry Lhermitte, Simon Russell Beale, Benoît Magimel, Mathieu Kassovitz…
La guerre en Iran n’a pas donné lieu à un choc pétrolier tel que le monde en a connu dans le passé. L’enjeu pour la France est désormais de renforcer sa souveraineté énergétique grâce au nucléaire.
La fermeture du détroit d’Ormuz a pris en otage un cinquième du pétrole mondial, ce qui a propulsé le prix du baril à des niveaux records. Pourtant, à l’aube de l’accord signé entre les États-Unis et l’Iran, le brent est repassé sous les 80 dollars. Le marché a enterré la crise avant même l’accord final. Le choc pétrolier que le monde entier guettait n’a pas eu lieu.
Un troisième choc pétrolier ?
Une flambée des prix n’est pas un choc. Le brut s’est bel et bien emballé, une hausse de près de 42 % au plus fort des combats, mais en 1973 l’embargo arabe a quadruplé le baril, et en 1979 la révolution iranienne l’a propulsé à 40 dollars, soit l’équivalent de 160 aujourd’hui.
Ces chocs-là ont été des déflagrations durables qui ont retourné des économies nationales et sonné le glas des Trente Glorieuses et des thèses keynésiennes. Celui de 2026 s’est dégonflé en quelques semaines. Défait par une poignée de main, il était déjà retombé de 40 % grâce à la production américaine, aux capacités de l’OPEP et à une demande mondiale qui plafonne.
Un carburant pas si cher
Depuis les deux chocs pétroliers, le prix du carburant n’a pas évolué de manière spectaculaire. L’énergie pesait 11,9 % du budget des ménages en 1985, au lendemain du second choc ; elle n’en représentait que 9,5 % en 2022, pourtant une année noire marquée par un cours du baril de brent élevé. Un plein de 50 litres engloutissait plus de 10 % du SMIC mensuel en 1983 ; il en coûte 6,5 % aujourd’hui. L’essence à 1,62 franc de 1974, qui soulevait l’indignation, équivaut à 1,50 euro : notre prix ordinaire.
Surtout, comme l’a calculé Philippe Charlez, expert énergie du Millénaire, le litre à 2 euros n’est, en monnaie constante, que 6 % au-dessus de son prix de 1960. Tout le reste a flambé sans commune mesure : le prix du pain a doublé, celui du mètre carré parisien a décuplé, tout comme le coût du lait ! De tous nos achats, le carburant est celui qui a finalement le moins augmenté.
Un « choc » limité
Si la France a résisté au « choc pétrolier », c’est aussi parce que le réseau électrique français repose sur une souveraineté vieille d’un demi-siècle. Le choc de 1973 a enfanté le plan Messmer qui a lancé le « tout-nucléaire ». Cette décision nous a permis de nous doter d’un parc nucléaire qui fournit près des deux tiers de notre électricité – la part la plus élevée au monde.
Le véritable danger de cette crise énergétique serait d’oublier la leçon : les prix du carburant sont volatils en raison de la spéculation financière (qui a abouti à un prix record en 2008), mais aussi des incertitudes géopolitiques, comme le démontre la situation tendue au Moyen-Orient ou en Ukraine. Le baril remontera, puis redescendra, la seule constante étant notre dépendance à des événements extérieurs. Or, un grand peuple ne sous-traite pas son destin. Comme en 1973, la France doit œuvrer pour être de plus en plus indépendante. Le chemin de l’électrification passe par le développement de nouveaux projets nucléaires.
William Thay est président du think tank gaulliste Le Millénaire, spécialisé en politiques publiques.
À l’automne, United World Wrestling élira son président pour un nouveau mandat. Cette échéance intervient dans un contexte où la Fédération doit à la fois renforcer sa gouvernance, consolider son modèle économique et préparer l’avenir de la lutte au sein du programme olympique. Plusieurs questions soulevées par les enquêtes publiées ces derniers jours demeurent toutefois sans réponse…
Depuis plusieurs semaines, Causeur publie une série d’enquêtes consacrées à la gouvernance de United World Wrestling (UWW), la fédération internationale qui dirige la lutte olympique. Ces articles ont notamment porté sur la procédure de désignation des Championnats du monde 2026, sur la situation financière de la fédération, sur son modèle économique, sur certaines décisions de gouvernance prises par son Bureau, ainsi que sur des questions relatives à la transparence de plusieurs opérations et déplacements impliquant ses dirigeants. À chaque étape, les personnes concernées ont été sollicitées afin de pouvoir présenter leurs observations avant publication. L’objectif de cette série n’est pas de démontrer l’existence d’irrégularités, mais de documenter le fonctionnement d’une organisation investie d’une mission d’intérêt général pour le mouvement sportif international et financée en partie par les revenus du mouvement olympique.
Ces questions interviennent à un moment particulièrement important pour l’avenir de la discipline. La lutte figure au programme des Jeux olympiques de Los Angeles en 2028, mais, comme toutes les disciplines olympiques, elle devra continuer à démontrer sa valeur sportive, économique et médiatique pour conserver sa place au-delà de cette échéance. Les fédérations internationales sont aujourd’hui évaluées sur des critères de gouvernance, de transparence, de solidité financière, d’audience et de développement mondial. Dans ce contexte, les choix de la direction de l’UWW dépassent largement les enjeux internes de la Fédération : ils concernent l’avenir de plusieurs centaines de fédérations nationales, de milliers d’athlètes et la capacité de la lutte à demeurer durablement un sport olympique.
Une élection décisive pour l’avenir de la lutte
L’élection présidentielle prévue à l’automne revêt donc une importance particulière. Nenad Lalović, qui dirige l’UWW depuis 2013, sollicite un troisième mandat. À ce stade, il n’a pas présenté publiquement de programme détaillant les priorités qu’il entend mettre en œuvre au cours des prochaines années, notamment sur les questions de gouvernance, de développement économique ou de stratégie olympique. Ce débat est d’autant plus important que la lutte a déjà connu, en 2013, une remise en cause de sa présence au programme olympique avant d’être réintégrée à l’issue d’une réforme profonde de sa gouvernance. Il convient de rappeler que cette crise de 2013 est précisément celle qui a conduit à l’arrivée de Nenad Lalović à la présidence de l’UWW. Plus d’une décennie plus tard, la question de la capacité de la Fédération à consolider durablement la place de la discipline dans le mouvement olympique demeure un enjeu majeur pour l’ensemble de ses acteurs.
Au cours des dernières semaines, nous avons adressé plusieurs demandes d’information à différentes organisations dans le cadre d’une enquête portant sur la gouvernance de United World Wrestling (UWW). Ces demandes concernaient notamment certains documents financiers, des déplacements en avion privé et plusieurs décisions intervenues avant l’élection à la présidence de la fédération.
Les courriers ont été adressés à des banques, à des aéroports, à des entreprises privées ainsi qu’à plusieurs organismes publics. Ils ne portaient ni sur des informations couvertes par le secret bancaire ni sur des données personnelles. Ils visaient essentiellement à vérifier l’authenticité de certains documents, à confirmer des faits matériels ou à permettre aux personnes et aux institutions concernées d’exposer leur position avant publication.
À ce jour, certaines organisations ont accusé réception de nos courriers sans répondre aux questions posées. D’autres n’ont donné aucune suite. Dans quelques cas, les demandes ont été transmises à différents services sans qu’une réponse n’intervienne.
De nombreuses raisons peuvent expliquer cette situation. Une organisation peut choisir de ne pas répondre à un journaliste. Elle peut également être tenue par des contraintes juridiques ou internes. L’absence de réponse ne permet donc pas, en elle-même, de tirer une conclusion sur les faits faisant l’objet de l’enquête. En revanche, elle signifie qu’un certain nombre de vérifications n’ont pas pu être effectuées auprès des organismes directement concernés.
Les réponses obtenues à ce stade
M. Nenad Lalović a répondu à nos questions. Il conteste l’ensemble des éléments qui lui ont été soumis et soutient que les documents transmis sont des faux. Une autre réponse a été reçue d’une société privée mentionnée dans certains documents soumis à vérification. Cette réponse a été prise en compte dans le cadre de l’enquête. Elle n’a toutefois pas permis, à ce stade, de confirmer ou d’infirmer les éléments factuels sur lesquels portaient nos demandes.
Plusieurs points demeurent ainsi en cours de vérification. Les documents financiers transmis sont-ils authentiques ? Les relations contractuelles auxquelles ils font référence ont-elles existé ? Les opérations financières qui y sont mentionnées correspondent-elles à des opérations réelles ? Quel a été, le cas échéant, le rôle des différentes personnes et sociétés citées dans ces documents ? Les organes dirigeants de l’UWW avaient-ils connaissance des faits évoqués, s’ils étaient établis ?
Comme indiqué plus haut, ces questions ont été adressées aux personnes et aux organismes susceptibles de disposer d’informations utiles. Certaines demandes ont donné lieu à une réponse, d’autres n’ont reçu qu’une réponse partielle ou n’ont pas donné lieu à une réponse sur le fond. Ces circonstances ne permettent pas, à elles seules, de tirer une conclusion sur les faits examinés ; elles conduisent simplement à constater que plusieurs vérifications n’ont, à ce jour, pas pu être menées à leur terme. L’objet de cette publication n’est donc pas de tirer des conclusions à partir d’absences de réponse. Il consiste à rendre compte de l’état actuel de l’enquête. L’enquête, reprise par d’autres médias, se poursuit afin de vérifier les éléments qui n’ont pas encore pu l’être.
La célèbre et prémonitoire trilogie Mabuse de l’immense Fritz Lang (1890-1976), entamée il y a plus d’un siècle, vient pour la première fois en France d’être éditée en coffret Blu-ray et en version restaurée, chez Potemkine. L’occasion de revenir sur l’un des plus grands génies du crime du cinéma mondial, épousant les angoisses et les peurs de notre temps. Une œuvre intemporelle à voir et à revoir…
À l’instar des aventures extraordinaires de l’Asiatique Fu Manchu (ce « péril jaune » créé par le romancier britannique Sax Rohmer en 1912) ou de celles du maître du crime masqué français Fantômas, inventé au même moment par les écrivains iconoclastes Pierre Souvestre et Marcel Allain, la figure complexe et protéiforme mabusienne vient considérablement enrichir et moderniser cette galerie transnationale des génies du mal du début du XXe siècle. Nous sommes alors à quelques années du déclenchement du Premier conflit mondial, qui allait célébrer les noces de sang du machinisme industriel, du chauvinisme belliciste et des nouvelles technologies de propagande « médiatique ».
Naissance d’un auteur
Né à Vienne dans une famille bourgeoise en 1890, sous le règne de l’empereur austro-hongrois François-Joseph Ier, le jeune Fritz Lang entame d’abord des études d’architecture sous l’influence d’un père autoritaire. Très vite, il décide de laisser libre cours à ses passions et s’oriente vers des études supérieures d’arts plastiques à Vienne puis à Munich. Pour subvenir à ses besoins et s’affranchir de toute tutelle familiale, il se résout à vendre des dessins et des affiches, s’inspirant notamment de l’œuvre du peintre et dessinateur autrichien Egon Schiele.
Une rencontre capitale va alors changer le cours de sa vie : celle du producteur allemand Erich Pommer, venu fonder dans la capitale autrichienne une antenne de sa société de production Decla (Deutsche Eclair). Lang devient d’abord son scénariste avant de passer lui-même à la réalisation avec plusieurs longs métrages, dont un magnifique serial, Les Araignées (Die Spinnen), photographié en partie par la future légende de l’expressionnisme Karl Freund.
Il enchaîne avec une fable métaphysique sur la destinée, les coups du sort et le caractère inéluctable de la mort, l’excellent Les Trois Lumières (Der müde Tod). Il décide alors d’approfondir ses amours feuilletonesques de jeunesse en s’inspirant des méfaits d’un personnage littéraire diabolique et génial, le docteur Mabuse, créé par l’écrivain luxembourgeois Norbert Jacques. Son roman (Dr. Mabuse, der Spieler), publié en 1921 dans le Berliner Illustrierte Zeitung, remporta immédiatement un succès considérable.
Le cinéaste viennois entreprend l’adaptation cinématographique en deux parties (Le Grand Joueur, un tableau de notre époque ; Inferno, une pièce sur les hommes de ce temps), aidé au scénario par sa future femme, Thea von Harbou, qui adhérera par la suite aux thèses national-socialistes.
Scènes de la vie future
Simultanément psychiatre, hypnotiseur, stratège financier, joueur invétéré, démagogue, Führer en puissance et mâle dominant en quête de l’assouvissement de son désir absolu auprès de toute communauté humaine, Mabuse évolue dans une Allemagne d’après-guerre en profondes mutations : la fameuse et fragile République de Weimar.
Au premier abord, le spectateur a l’impression d’un pays en roue libre, en proie à la décadence morale (incarnée par les frasques de la comtesse Dusy Told – Gertrude Welcker), à la transgression des interdits, à la confusion des valeurs (sexualité libre, recours à toutes les drogues) ainsi qu’aux soubresauts économico-financiers qui lui seront finalement fatals à la fin des années 1920.
Dans le même temps, Berlin apparaît comme une métropole bouillonnante, dynamique et hédoniste, proposant des avancées dans tous les domaines : psychiatrie, médecine, spiritisme, arts (on notera le mélange extravagant, dans les différents plans d’intérieurs, entre les influences expressionnistes, les arts primitifs, africains et asiatiques, ou encore les fulgurances très « Art nouveau » et « Art déco »). Sans oublier les fabuleuses scènes constitutives d’un « entertainment » très moderne et avant-gardiste, avec des spectacles sophistiqués et licencieux mettant en scène des femmes aux tenues affriolantes, annonçant la future société occidentale du spectacle et du divertissement.
« Nous avons le sang fatigué pour supporter la vie ; nous avons besoin de sensations très spéciales ! » déclare une danseuse de cabaret aux intentions troubles. Lang en profite pour dépeindre les bas-fonds et les cercles plus huppés d’une société qui cherche à s’enivrer de jeux et de prostitution comme pour mieux oublier sa funeste réalité. Ce qui demeure fascinant est la capacité du génie démoniaque à profiter et à tirer parti, avec une facilité déconcertante, de l’indolence, de l’ennui de vivre et de la servitude volontaire dans lesquels semblent embourbés les différents protagonistes de la grande ville. Il accrédite par-là la thèse de Siegfried Kracauer (De Caligari à Hitler) sur la quête inconsciente d’un maître autoritaire, voire tyrannique, exprimée par les classes moyennes et bourgeoises de cette époque si particulière.
Héritage maléfique
Début des années 1930. Face à la montée des périls, Lang réalise M le Maudit, chef-d’œuvre paranoïaque du film noir moderne. Le film devait d’abord s’intituler Les Assassins sont parmi nous, titre finalement abandonné par crainte de la réaction des autorités. Son succès place le cinéaste au sommet de son art. Sur l’insistance de son producteur, Seymour Nebenzal (Nero-Film AG), Lang accepte de donner une suite aux aventures machiavéliques de son héros mabusien, qu’il avait pourtant laissé en mauvaise posture dans un asile psychiatrique à la fin du précédent épisode.
Le tournage s’échelonne de septembre 1932 à janvier 1933, soit durant les quelques mois décisifs qui vont permettre à Hitler et aux nazis d’accéder au pouvoir suprême. La réalité semble avoir dépassé la fiction !
Pour son dernier film sur le sol allemand, Lang n’hésite pas à placer dans la bouche du savant fou des extraits complets de slogans propagandistes des dignitaires nazis: « Ce cerveau surhumain [du Dr. Mabuse] aurait réduit cette humanité pourrie en ruines, ce monde sans justice, sans bonté, fondé sur l’égoïsme, la haine. Une humanité criminelle que seule la Terreur peut encore sauver. » Ou encore : « Quand les hommes seront dominés par la Terreur, rendus fous d’épouvante, que le chaos sera la Loi suprême, l’heure de l’Empire du crime sera arrivée ! »
À distance, par télépathie et par téléportation « hologrammique » (saisissants trucages en surimpression annonçant les futurs effets spéciaux de L’Homme invisible de James Whale), Mabuse continue de contrôler son réseau de malfrats aux quatre coins de la ville, tout en prenant possession du cerveau « friable » du psychiatre chargé de le soigner et de le surveiller. Le commissaire Lohmann (Otto Wernicke – le même acteur qui diligente l’enquête contre M le Maudit) tente de remonter sa piste et de contrecarrer ses plans, bien alerté et aiguillé par son collègue, l’inspecteur Hofmeister, lequel va progressivement sombrer dans la démence…
Le 29 mars 1933, la commission de censure annonce l’interdiction du film, jugé dangereux pour l’ordre et la sécurité publique. Goebbels a-t-il alors véritablement proposé de confier les clés du cinéma allemand à Lang ? Selon le spécialiste langien Michel Ciment, cette rencontre décisive relève davantage de la fiction et contribue à forger la légende du réalisateur viennois.
Quelques semaines plus tard, Lang, divorcé de Thea von Harbou, ouvertement pro-nazie, s’enfuit vers Paris, ville-étape avant de gagner la terre promise nord-américaine, où il écrira de nouvelles et magnifiques pages de l’histoire du cinéma (Furie, notamment, sur le lynchage d’un homme – Spencer Tracy – et l’emballement d’une société devenue irrationnelle…).
Mille yeux pour une surveillance totale
Début des années 1960. Lang revient au pays. Le monde est en proie à une nouvelle hydre, nommée Guerre froide. Les spectateurs vont assister, dans les salles, au grand retour des super-vilains masqués (Fantômas, Fu Manchu, avant les Diabolik et autres Satanik venus de la péninsule italienne…), sur fond de rivalité pour la domination mondiale et de menace d’apocalypse nucléaire.
Pour son dernier film, Lang redonne logiquement vie à son Mabuse, dont le titre original, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, évoque symboliquement « Les Mille Yeux du docteur Mabuse ». Entre la série B tendance « pulp » et le film d’auteur léché, magnifiquement éclairé par la photographie en noir et blanc de Karl Löb, l’artiste balade sa caméra à travers les corridors, les murs et les sous-sols d’un mystérieux hôtel Luxor (aménagé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale), truffé d’espions et de pièges.
À travers les agissements d’un médium aveugle, d’un psychiatre ambigu, d’un détective corrompu et même d’un berger allemand particulièrement perspicace, Lang aborde les dérives d’une société fondée sur la surveillance, le contrôle et l’individualisme exacerbé. Derrière la modernité technologique se profile déjà la menace d’un totalitarisme discret, moins spectaculaire que les dictatures classiques, mais tout aussi intrusif.
Revoir aujourd’hui cette trilogie permet de mesurer combien Fritz Lang fut l’un des grands prophètes du cinéma moderne. Plus d’un siècle après sa création, le docteur Mabuse continue d’incarner les fantasmes de domination, de manipulation des masses et de surveillance généralisée. À l’heure des réseaux numériques, des algorithmes et du contrôle informationnel, son ombre plane toujours sur notre présent. Une preuve supplémentaire du caractère profondément intemporel de cette œuvre majeure du septième art.
Docteur Mabuse – Trois films de Fritz Lang, version restaurée, distribuée par Potemkine Films.
L’anthropologie, depuis ses origines, n’a cessé d’interroger l’énigme du sacrifice, sous ses formes religieuses, politiques et sociales. Or, force est de constater que cette question essentielle est aujourd’hui reléguée aux marges de la conscience moderne, à peine maintenue dans le seul cercle intime de la famille et du sacrifice parental.
Dès lors, une hypothèse mérite d’être examinée : la crise démographique que traverse la France (en 2025, le nombre de naissances a atteint le chiffre le plus bas depuis 1942 ; tendance baissière qui se confirme sur les premiers mois de 2026) ne serait-elle pas aussi, en profondeur, une crise du sens du sacrifice ? Dit autrement : une société qui peine à répondre à la question de ce qui mérite d’être aimé, transmis et défendu jusqu’au sacrifice peut-elle encore trouver naturellement le désir d’engendrer ?
Si l’on interrogeait les Français sur les raisons de la dénatalité, ils répondraient selon toute probabilité qu’il est devenu trop coûteux d’avoir des enfants, que les difficultés économiques, la fragilité de l’emploi ou encore le prix du logement rendent ce projet plus difficile qu’autrefois. A n’en point douter, ils évoqueraient également le manque de temps pour concilier vie professionnelle et vie familiale, ainsi que le désir de préserver une certaine libertépersonnelle. D’autres mentionneraient les inquiétudes liées à l’avenir, qu’il s’agisse des crises économiques, des conflits internationaux ou de la précarisation des conditions d’existence. En somme, les explications avancées renverraient principalement à des considérations matérielles.
Prenons un peu de hauteur. Dans son tract intitulé Défécondité, Ses raisons, sa déraison, Olivier Rey décentre la question et défend une idée centrale : la baisse de la natalité est le symptôme d’une crise avant tout spirituelle. En effet, si les difficultés matérielles comptent – comment le nier ? – il observe que plus les sociétés vivent dans le confort matériel (toujours relatif, certes), moins elles font d’enfants. Pour le tout nouveau pensionnaire de l’Académie des sciences morales et politiques, la crise spirituelle s’enracine dans la révélation des mensonges du progrès (pourquoi engendrer si la dévastation et la mort sont le fin mot de notre condition ?), la victoire de l’individualisme hédoniste (incompatible avec la « tension » de la parentalité), la prosternation devant le dieu de la consommation (l’enfant ne fera jamais le poids s’il est réduit à un simple indicateur de « rapport qualité-prix »), l’effacement des communautés d’entraide traditionnelles, l’écologisme radical (l’enfant comme pollueur de la « planète ») ou encore le recul des références religieuses et de la transmission. À cet ensemble de facteurs, Rey ajoute une mutation anthropologique majeure : la planification de la procréation, qui fait de l’enfant non plus un événement reçu comme un don de l’existence (pour ne pas dire une providence ou une promesse, selon la formule d’Hannah Arendt) mais l’aboutissement d’un choix rationnel, constamment réévalué à l’aune des circonstances.
Femme enceinte, image d’illustration. DR.
Le tract est brillant, percutant. Il laisse cependant dans l’ombre une question anthropologique majeure, à savoir qu’aucune communauté humaine ne subsiste durablement sans un principe de transcendance symbolique, sans un récit qui transforme l’appartenance en vocation. A ce titre, lorsque Tertullien écrivait que « le sang des martyrs est une semence », il révélait un enseignement profond sur la nature humaine : les grandes aventures collectives tirent leur pérennité moins des avantages matériels qu’elles offrent que de la capacité qu’elles ont à produire des hommes prêts au don de soi. Dès lors, une question surgit, presque naïve dans sa formulation mais vertigineuse dans sa portée : existe-t-il aujourd’hui, dans notre beau pays, un seul Français qui serait prêt à mourir pour Bruxelles ? Question qui pourrait être élargie à tous les pays de l’Union européenne : existe-t-il un seul Allemand, un seul Espagnol, un seul Letton, un seul Bulgare… etc., prêts à mourir pour Bruxelles ? Sauf à adopter une posture de déni, chacun connaît la réponse. Pour reprendre cette idée sous un autre angle : une communauté politique peut-elle demander à ses membres un sacrifice ultime lorsqu’elle peine à définir ce pour quoi elle mérite d’être aimée ?
Le prix de la vie
Pourquoi ce détour, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il existe un lien intime entre martyr et natalité. Entre donner la vie et donner sa vie[1]. Affinité profonde souvent occultée par la modernité, comme si cette constante anthropologique s’était noyée dans les eaux glacées de nos certitudes et de notre arrogance. Toujours est-il que si l’on accepte le postulat, il devient impératif d’examiner la défécondité comme un phénomène politique (et non plus seulement à partir des motivations individuelles). Dans cette perspective, convenons que la France fait le pari, ces dernières années, d’un alignement tous azimuts sur les directives d’une fédération européenne dans laquelle elle perd sciemment sa personnalité nationale et se mue fatalement en simple partenaire d’un aréopage technocratique, apatride et irresponsable (le lecteur aura reconnu la célèbre formule prononcée par le général De Gaulle lors de la conférence de presse du 9 septembre 1965). Très bien. Mais l’homme donne-t-il sa vie pour des normes, des règlements, des directives ? Jamais vu ! Never. Dans l’ordre politique, il ne consent au sacrifice suprême que pour ce qui revêt à ses yeux une dimension de transcendance : une terre, une histoire, un peuple, une patrie. En clair, on meurt pour une réalité que l’on aime, on ne meurt pas pour une circulaire tamponnée ou un Ausweis. Circulez y a rien à naître, raus !
On comprend mieux dès lors le malaise sourd de nos dirigeants devant le succès du diptyque La bataille de Gaulle signé par le talentueux Antonin Baudry.Pourquoi ? Tout simplement parce que le film déroule une évidence :De Gaulle ne se battait pas pour un règlement, une architecture institutionnelle ou un catalogue de droits, il se battait pour… la France. What ? Pour ce truc désuet qu’on ne glorifie qu’en période de Coupe du monde ? On imagine sans peine la panique de ceux qui briguent la magistrature suprême : Edouard, Gabriel, Raphaël, Philippe, vous savez quoi ? Lepeuple se rue sur un film souverainiste ! Mais quel « narratif » allons-nous lui servir ? La France est morte ! Et c’est nous qui l’avons tuée ! Comment nous consolerons-nous, nous les meurtriers des meurtriers ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Quelles directives sacrées serons-nous forcés d’inventer ? L’euthanasie ? La GPA pour tous ? Une journée nationale de la reproduction citoyenne ?
Ce prolongement libre de l’intuition nietzschéenne nous aide à mieux saisir le moment historique que nous traversons. Il révèle le drame d’un corps politique en perte de souffle, celui qui excelle à identifier ce qu’il veut dépasser (réinventer, reconstruire, rebâtir, selon le vocabulaire en vogue) mais peine à formuler ce qui pourrait demain rassembler et inspirer. Car si détruire les anciens autels est somme toute aisé, ériger de nouveaux lieux de fidélité et œuvrer au bien commun est une tout autre affaire !
Une fiction révélatrice
Et si le film d’Antonin Baudry nous livrait une solution clé en main ? Les plus optimistes seront tentés d’y croire. Les autres daigneront à peine hausser les épaules, persuadés que la perte du sens du sacrifice s’est étendue jusqu’à la mère patrie. Difficile de trancher : l’Histoire, seule juge en dernier ressort, rendra son verdict. En revanche, une vérité s’impose : aucune politique de continuité démographique ne saurait porter ses fruits dans la durée sans un peuple à la fois convaincu de la valeur de ce qu’il lui revient de préserver et libre de choisir son propre destin.
[1] Si les deux gestes ne relèvent évidemment pas du même ordre, ils ont pourtant une racine commune. Tous deux supposent que l’existence humaine s’accomplit dans une fidélité à ce qui la dépasse. Or, une civilisation où plus rien ne paraît digne d’être transmis finit souvent par douter de l’opportunité même de transmettre la vie.
Dario, séduisant quadra parisien, pratique l’escorting à Paris depuis dix ans. Il revient pour nous sur son parcours de vie singulier, et balaie quelques clichés tenaces sur un métier qu’il a appris à aimer. Ses clientes déboursent 200€ de l’heure pour s’offrir ses services, et sont pour la plupart ignorantes de l’illégalité de leur démarche au regard de la baroque législation française. Entretien vérité.
Pierre des Esseintes. D’où viens-tu, quel est ton background?
Dario. Je suis un provincial monté à Paris à dix-huit ans pour vivre ses rêves.
Es-tu en train de les vivre en ce moment ?
Non. Mes rêves étaient plutôt liés à un projet professionnel que j’ai mené à bien, donc je n’y rêve plus aujourd’hui !
Je suppose que tu ne veux pas forcément qu’on en parle plus précisément…
Oui, c’est une activité un peu particulière, je préfère ne pas en parler.
Alors venons-en au sujet qui nous intéresse vraiment. Comment as-tu débuté dans l’escorting?
J’y suis arrivé sur le tard, par accident. J’ai dû gérer un divorce compliqué, des avocats, une pension, des trajets parce que mes enfants habitent loin de Paris… Il a fallu que je trouve une solution. J’ai une amie qui m’a avoué faire de l’escorting pour s’en sortir. Et je me suis dit que je pourrais bien essayer de le faire. Il fallait que je paie les frais d’avocat, près de quarante mille euros, les trajets pour aller voir les enfants à six cents kilomètres, louer un toit pour les recevoir. Des coûts que je ne pouvais pas supporter avec mon activité… J’étais dans une impasse financière, et je voyais le mur arriver ! Il me fallait trouver une activité non seulement rémunératrice, mais qui me permette aussi d’avoir le temps, un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires, d’assurer mon rôle de père.
Tu t’es inscrit sur un site ?
J’ai dû passer une annonce, je ne sais plus sur quel site… Je me suis dit : on verra bien ! Rapidement, j’ai eu un retour. C’était un mari qui me contactait pour que je rencontre sa femme. Il travaillait en Afrique. Sa femme vivait en Normandie, et il voulait que j’aille la rencontrer sans qu’elle sache que j’étais escort ! Il fallait qu’elle pense que j’étais simplement libertin. Il m’a envoyé des photos. Elle ne correspondait pas du tout à mes critères ! J’ai proposé un tarif assez élevé pour ce premier rendez-vous, et ça a été validé. Donc du coup, c’était un vrai test. Je me suis dit : si ça fonctionne, on y va. Si je n’y arrive pas, au moins ce sera clair, je trouverai une autre solution. Il s’avère que ça a fonctionné ! Elle était très contente, son mari aussi… D’ailleurs, ils m’ont rappelé.
As-tu déjà eu des demandes très particulières ?
Sur le plan sexuel, non, pas vraiment. Mis à part quelques curieuses, qui fantasment sur les escorts, j’ai surtout des clientes qui sont en détresse sociale, qui ont des problèmes à gérer, qui n’ont pas de sexualité, qui sont encore vierges à un âge très avancé, qui ont subi des traumatismes, un manque de confiance, un décès… Mon activité va souvent au-delà d’un simple rapport sexuel. Mon activité se rapproche du social, du médical, de la psychologie, de la thérapie. Une femme qui a juste envie de pimenter sa vie sexuelle n’a pas besoin d’un escort boy. Les femmes ne viennent pas chercher quelque chose de fou, sexuellement. Après, ça pourra l’être pour elle, mais pour moi qui ai une grosse expérience, ça n’aura rien d’extraordinaire !
Parmi tes clientes, est-ce que certains profils reviennent fréquemment – par exemple des femmes d’affaires fortunées qui n’ont pas le temps de se chercher un amant ?
Parfois, on peut avoir des clichés sur les types de femmes qui font appel à un escort boy. Mais la réalité, c’est qu’il n’y a pas de profil type. Chacune vient avec son histoire, des besoins différents, certaines font un effort financier important (même si je ne prends pas très cher pour le service que je propose)… J’ai parfois des clientes de milieu populaire. Pour d’autres, l’argent a moins d’importance. En tout cas, les plus généreuses ne sont pas forcément celles qui ont le plus d’argent !
Et comment parviens-tu à être toujours performant ?
Pendant longtemps j’ai eu une appréhension, je redoutais la panne. Avec le temps et l’expérience, aujourd’hui, je sais qu’un jour ça peut arriver, mais ça ne me stresse plus. Je maitrise de mieux en mieux mon corps. Je ne jouis jamais avec mes clientes, ce qui me permet de garder une tension sexuelle permanente, et d’enchaîner les rendez-vous. Si vraiment c’est important pour la personne, je peux parfois faire plaisir, et du coup ça peut être compliqué si je rencontre, juste après, une femme avec qui j’accroche moins. Il faudra que je fasse plus d’efforts de concentration, d’imagination, pour pouvoir être performant.
Quand les femmes te demandent une éjaculation, demandes-tu plus d’argent ?
Non, ce que je vends c’est mon temps. Le service peut consister à prendre un verre, ou avoir un rapport sexuel, peu importe, c’est le temps qui compte.
Comment procèdes-tu lorsqu’une femme ne te plaît pas du tout ?
Il m’arrive de temps en temps, sur le chemin qui me mène à mon rendez-vous, de regarder un porno sur mon téléphone, avec un casque sur les oreilles, pour me conditionner (rires) ! Parfois, je me concentre sur une partie du corps, ou bien je pense à quelqu’un d’autre… On se raccroche à ce qu’on peut !
Est-ce que tu as une pilule bleue, au cas où, dans ta poche ?
Non, jamais !
Est-ce que tu souffres de la loi sur la pénalisation des clients ?
Pas du tout. Souvent, les femmes qui me contactent ne sont même pas au courant de cette législation. Je suis évidemment solidaire des escorts qui peuvent en souffrir, mais personnellement ça ne me concerne pas.
Tu serais favorable à une dépénalisation totale du travail du sexe en France ?
Oui, j’y serais favorable, avec un encadrement.
Photos fournies par Dario. DR.
Qu’est ce que les femmes recherchent finalement chez un escort boy, selon ton expérience ?
Elles recherchent un homme performant. Elles sont très souvent déçues par les hommes qu’elles rencontrent dans la vraie vie, sur les applications… Avec un professionnel, elles se sentent plus respectées. Quand on rencontre une personne « dans la vraie vie », on ne sait jamais ce que l’autre veut vraiment. Les femmes ne se sentent jamais entièrement libres, elles ont toujours le souci de plaire. Avec moi, la relation est claire dès le départ, il n’y a rien à attendre de plus. Le rapport est beaucoup plus vrai, ça peut aller plus loin sexuellement parce qu’on baisse vraiment les armes, parce qu’on peut se lâcher sans avoir peur du regard de l’autre.
Je suppose que tu as appris beaucoup sur la sexualité féminine, depuis que tu pratiques cette singulière activité ?
Honnêtement, j’ai eu une très grande expérience avant d’être escort. La première fois que je suis allé en club libertin, j’avais dix-neuf ans. Je connais bien le Cap d’Agde, j’ai vécu de nombreuses relations… Je suis quelqu’un de sexuel. J’ai aussi beaucoup d’empathie, je suis très à l’écoute. Donc tout au long de ma vie, je me suis intéressé aux autres. Du coup, je n’ai pas l’impression d’en avoir appris tellement sur le plan sexuel. Mais j’ai appris beaucoup sur le plan humain.
Tu as des critères de sélection pour tes rendez-vous ?
Non, je rencontre tout le monde. Je n’ai pas de critères physiques d’âge, de religion, de couleur, ou quoi que ce soit. A partir du moment où les personnes valident mes conditions, et qu’elles me paraissent respectueuses, voilà, je ne me permets pas de les sélectionner sur d’autres critères.
Proposes-tu l’accompagnement sexuel pour les handicapés ?
Oui, je rencontre aussi ces personnes-là. Même si je suis rarement contacté pour ça. Mais plus je rencontre des personnes qui ont connu des difficultés dans la vie, plus j’ai envie d’être généreux avec elles. Je veux que ce moment soit le plus beau possible pour elles, qu’elles oublient qu’elles sont handicapées. Au-delà du rapport sexuel, je pense que je suis un mec plaisant et gentil, et je suis content de pouvoir leur offrir ça. Parfois c’est un peu compliqué, quand je rencontre une femme paraplégique par exemple… Il y a des rendez plus ou moins faciles, mais j’en sors toujours content et humainement plus riche.
J’imagine que ça doit être très compliqué pour ces femmes très vulnérables, de faire appel à un homme qu’elles ne connaissent pas, pour acheter un rapport sexuel…
Oui, elles peuvent avoir une appréhension par rapport au regard que je leur porte. Je dois toujours les rassurer.
Tu as déjà reçu des propositions amoureuses de la part de tes clientes ?
Oui, de nombreuses clientes m’ont fait comprendre qu’elles seraient prêtes à se mettre en couple avec moi. Ça ne m’intéresse pas. Je fais la part des choses…
Tu gagnes bien ta vie ?
Oui, très bien !
Tu es parfois contacté par des couples bi ?
Sur mon annonce, j’ai précisé que je n’ai pas de rapports sexuels avec les hommes. Malgré ça, je suis souvent contacté par des hommes seuls, des transsexuelles, des couples avec un homme bisexuel… Mais je demande aux gens de respecter mes choix. C’est vrai que si j’étais plus ouvert sexuellement, je serais beaucoup plus riche !
Que faudrait-il faire selon toi pour améliorer les conditions de travail des escorts ?
Personnellement, je ne me sens pas en danger. Le seul vrai problème pour moi, c’est le regard de la société. Je sais que ce n’est pas un métier comme les autres, mais il devrait être mieux considéré. Même chose pour les gens qui vont rencontrer des escorts, ils ne devraient pas être pointés du doigt. Chez les femmes, il y a différents types d’escorts : celles qui travaillent dans les bois, au coin de la rue, celles qui font des centaines de passes par jour pour peu d’argent, et les escorts haut de gamme qui voyagent beaucoup et qui vendent très cher leurs prestations. Toutes ne rencontrent pas les mêmes risques. Malheureusement, celles qui prennent la parole dans les médias, c’est rarement le haut du panier ! Si on se lance là-dedans parce qu’on n’a pas le choix, si on subit des contraintes, de la violence, c’est vrai qu’on ne va pas parler de ce métier en bien, ni avoir de la considération pour les clients ! Mais ce n’est pas la réalité de l’ensemble de l’activité. On devrait prendre en compte l’aide réelle que les femmes ou les hommes escorts peuvent apporter. Je ne dis pas ça pour enjoliver les choses. Des gens ont besoin d’aller voir des prostitué(e)s, comme d’autres ont besoin d’aller voir un psy. Essayons d’encadrer la prostitution, car de toutes façons elle ne disparaitra jamais.
Images fournies par Dario. DR.
Penses-tu faire cela encore longtemps ?
Déjà, je n’imaginais pas faire ça aussi longtemps ! J’ai déjà envisagé arrêter, parce que je ne pensais pas que cette activité pouvait être compatible avec une vie amoureuse stable et sereine ! Pendant les dix dernières années, j’ai eu quelques relations, et toutes ces femmes ont bien accepté cette activité. Aucune ne m’a demandé d’arrêter, et de mon côté je n’ai pas encore rencontré la femme qui me donnerait envie d’arrêter. Après, je ne vais pas faire ça jusqu’à soixante-dix ans ! Pour l’instant, je constate que je plais toujours beaucoup, et ça peut donc durer encore quelques années ! Donc je continue à mettre de l’argent de côté, pour mon futur et pour mes enfants…
Dario a participé à un documentaire diffusé en 2024 : Escort boys, ce que veulent les femmes, également visible sur Prime Video.
Le candidat à la présidentielle Jean-Luc Mélenchon et sa clique paradant parmi les saltimbanques au festival d'Avignon, 10 juillet 2026. Image : RS S. Legrain.
A Avignon, Jean-Luc Mélenchon a fait fureur cette année. Présentation de ce brave « peuple de gauche » rêveur qui l’acclame – et qui rêve en réalité surtout d’interdire à peu près tout.
J’étais un peu pessimiste. Je pensais que Mélenchon finirait qualifié pour le second tour des présidentielles avec « seulement » 17 ou 18 % des voix. Édouard Philippe a entamé sa chute inéluctable vers le plancher des 15 % (le dernier sondage Elabe vient de noter les premiers signes de cet atterrissage).
C’était sans compter sur la mobilisation du « peuple de gauche ». La visite de Jean-Luc Mélenchon au festival d’Avignon vient d’inaugurer cette marche triomphale sous les acclamations des cadres « du pays profond »… Ce rassemblement de petits-bourgeois (je ne dis pas « bohèmes » car ils sont extrêmement installés et ancrés dans l’establishment), professeurs d’histoire au collège de Châteaudun ou chercheurs à la section paloise du département d’anthropologie du CNRS, magistrates au tribunal judiciaire de Castres ou juges de l’application des peines à Aix-en-Provence, secrétaires générales d’associations d’insertion d’immigrés en situation d’OQTF à Rennes ou à Nanterre, directrices de la culture et de la diversité du département du Gers ou DRH de la ville de Colombes, avocats au barreau de Vierzon ou de Nantes, directeurs de production aux Films d’un autre monde, inspecteurs d’académie à Maubeuge ou directrices de la parité pour l’académie de Créteil, maîtres de conférences à l’Université de Lyon-II ou de Paris-VII…
Ce peuple qui ne sait pas combien de millions de personnes ont tué ou emprisonné Trotski et Lénine, mais qui pense que le trotskisme ce n’est pas si mal car c’est la « résistance au fascisme »… Ce peuple qui est « antiraciste », évidemment, mais qui signe une pétition contre la venue d’un artiste juif parce qu’il a refusé de participer à une manifestation où l’on criait « Les Juifs à la mer ! »… Ce peuple qui, comme Darroussin, pense que « ça fait bouger les lignes »… Ce peuple qui est pour l’interdiction de l’IA, des médias Bolloré, des mégabassines, d’Internet aux moins de 18 ans, des GAFAM, du Printemps Républicain, d’Amazon, de la climatisation, des OGM, de Joann Sfar, du nucléaire, de Big Pharma, des caricatures du « Prophète », des holdings, des pesticides, de Bernard Arnault et des chaussettes en nylon parce que « ça gratte »…
Ce peuple qui est pour la taxation des fortunes (à plus de 500 000 €), des retraites (à plus de 3 000 €), des téléchargements Internet de plus de 3 mégaoctets, des voitures de plus de 1 500 kg, des billets d’avion pris plus de deux fois par an, des bains de plus de 50 litres, des côtes de bœuf de plus de 200 g, de l’eau en bouteille de moins d’un litre et des sacs de plus de 50 pommes de terre…
Ce peuple qui n’a pas voulu voir L’Abandon parce que Caroline Fourest a dit que c’était bien, mais qui a hâte que la loi sur l’euthanasie permette à chacun de terminer sa vie « dignement ».
Oui, je suis optimiste car ce peuple se mobilise. Raphaël Arnault et sa Jeune Garde entouraient Jean-Luc Mélenchon à Avignon. C’est bien. Clémentine Autain, jetant les rancunes à la rivière, renonce à se présenter et s’apprête à les rejoindre… Oubliés « Epstiiine ou Glucksman », oublié l’assassinat du jeune Quentin, il faut faire bloc. La révolution est un bloc, comme disait l’autre. Alors oui, Jean-Luc Mélenchon fera sans doute bloc à près de 20 % et il sera qualifié. Il ne sera pas élu, mais il pourra prendre la direction d’un nouveau CNR. Ça nous rend tous optimistes.
Il faut du courage, en 2026, pour écrire une hilarante dystopie qui retourne les codes du genre ; ici, Legayet ne se contente pas de railler les totalitarismes classiques du XXe siècle, il s’en prend à l’actuelle folie progressiste.
Alice, jeune enseignante nourrie de théorie critique, décroche son poste de professeure des écoles après un concours où elle impressionne le jury par ses lectures militantes. Dans sa classe, le jeune Jérémy voit son père, Paul, perdre sa garde sur la base d’un dossier fabriqué par l’Aide Sociale à l’Enfance. Brisé, Paul sombre dans l’alcool tandis qu’Alice poursuit son ascension.
L’enfant sera envoyé dans une curieuse institution, le Centre Gaïa, dirigée par une certaine Isabelle Stangars. Parallèlement, le pays bascule sous une « dictature climatique » ; des révoltes éclatent sur les ronds-points, et Paul va se retrouver malgré lui propulsé en meneur de la contestation.
La République de Gaïa ne se contente pas de moquer ; elle déconstruit la façon dont une bonne intention (protéger l’enfance, sauver le climat, déconstruire les dominations) peut, poussée jusqu’à sa cohérence ultime, se retourner en appareil de contrôle. La scène de l’enquêtrice de l’Aide Sociale à l’Enfance qui construit un dossier à charge contre un père innocent à partir du contenu de ses poubelles est un modèle du genre : on y voit, dans le détail précis et presque documentaire du dispositif administratif, comment le zèle protecteur devient l’instrument arbitraire du pouvoir.
Le roman évite pourtant le manichéisme : les figures du système, notamment Isabelle Stangars, sont dotées d’une vraie cohérence intellectuelle, capables de retourner contre leurs contradicteurs les armes mêmes de leur propre logique. C’est cette rigueur interne qui rend la satire efficace : le lecteur est mis au défi de trouver la faille dans des raisonnements qui, poussés jusqu’au bout, produisent des conclusions vertigineuses.
En convoquant Robespierre et la Terreur en épigraphe de sa troisième partie, Legayet assume une filiation historique claire et invite à une réflexion plus large sur la manière dont toute vertu militante finit par exiger des sacrifices. Mais il le fait sans didactisme, avec une construction narrative solide, des personnages ambigus, et surtout un humour constant, qui empêche cette satire de verser dans le pamphlet.
La République de Gaïa, d’Alexis Legayet (éd. La Mouette de Minerve, 294 p.)
Alors que le gouvernement britannique continue de durcir sa politique migratoire et promet de renforcer les contrôles sur les visas, un élu indien en Écosse met Londres dans l’embarras.
Bollywood s’exporte en Écosse. Q Manivannan, de son vrai prénom Srivatsan, a été élu le 7 mai au Parlement écossais dans une circonscription d’Édimbourg. Né dans le Tamil Nadu, en Inde, il a suivi un parcours académique entre l’Irlande et l’Écosse. Reconverti en politique au sein du Parti vert écossais, il s’identifie comme non-binaire et siège aux côtés d’Iris Duane, une femme transgenre, ce qui fait d’eux les premières personnes transgenres élues au Parlement écossais. Bien qu’il ait pris ses fonctions, plusieurs médias ont révélé qu’il se trouvait au Royaume-Uni avec un visa étudiant au moment de l’élection, ce qui devrait lui interdire toute activité professionnelle. L’intéressé cherche depuis à réunir 2 000 livres sterling par financement participatif pour se payer un nouveau visa. Mais cet immigré tamoul transgenre ne s’est pas laissé démonter pour si peu. Il a notamment soutenu un manifeste réclamant une « justice réparatrice » pour les Palestiniens et demandant à son gouvernement d’examiner les liens historiques de l’Écosse avec la colonisation.
Naturellement, c’est sur les questions LGBTQ+ qu’il mène son combat le plus acharné, et il a de quoi faire. La commission gouvernementale responsable de l’application de la loi sur l’égalité dans tout le Royaume-Uni vient de confirmer l’interdiction aux hommes biologiques d’utiliser les toilettes réservées aux femmes. En réponse, Q Manivannan a exhorté ses abonnés sur les réseaux sociaux à porter plainte contre cette directive qu’il qualifie d’« activement nuisible ». Mandy Lindsay, élue du Parlement écossais et porte-parole du groupe Reform UK Scotland, a répliqué que son attitude était « irresponsable et potentiellement illégale ». Rappelons aussi que les Verts écossais sont favorables à l’indépendance. Pour reprendre les mots de l’historien Peter Sarris, accepter que l’on vienne au Royaume-Uni en tant qu’invité pour ensuite s’employer à le démanteler, « c’est un peu comme laisser un inconnu venir prendre le thé chez soi et le regarder tranquillement briser la vaisselle ».
Le profil conservateur de François-Noël Buffetinquiète les progressistes, qui voient dans le Défenseur des droits un « contre-pouvoir essentiel » (Le Monde) et fantasment sur un pays en voie de fascisation.
François-Noël Buffet, sénateur Les Républicains du Rhône, devient donc le nouveau Défenseur des droits, succédant à Claire Hudon, arrivée au terme de son mandat de six ans.
La candidature du sénateur Buffet a été proposée par Emmanuel Macron, et ce choix a été entériné par un vote au sein des commissions des lois du Sénat et de l’Assemblée nationale par 43 voix pour et 39 contre.
Panique au quartier général
Aussitôt, levée de bouclier – pardon levée de pétitions – à gauche. Comment serait-il possible, ou seulement imaginable, qu’un LR assumant ses convictions – dont certaines sont effectivement ancrées plutôt à droite – soit perçu comme légitime à défendre les droits des Français ?
Il faut dire qu’elle n’est pas habituée à cela, la gauche. Cette dernière décennie macronienne l’a plutôt gâtée, il est vrai. On n’a guère vu, en effet, affluer au Conseil Constitutionnel, au Conseil d’État, à la Cour des Comptes, au très inutile Conseil économique et social et ailleurs, des têtes dirigeantes autres que fortement teintées de rose, parfois même tirant sur le carmin. Alors, comprenez-vous, avec cette nomination elle voit rouge, la gauche.
Et, comme je l’entends venir avec ses gros sabots, j’ai choisi pour ce modeste écrit un titre qui soit en avance sur les récriminations, les craintes, les alertes, les hauts cris dont elle va nous rebattre les oreilles matin midi et soir. Elle s’angoisse, assurément : « Sera-ce exclusivement pour des droits de droite que ce défenseur des droits de droite prendra fait et cause ? » (Vous me suivez ?) Droits de droite, genre la sécurité des biens et des personnes. Genre défense du proprio ou du locataire en règle face aux squatters, du gamin racketté face à son racketteur, de la compagne face à son castagneur, du gendarme et du policier face à celui qui leur crache à la gueule, les insulte et, à l’occasion, leur roule dessus pour s’offrir le fun d’un refus d’obtempérer… J’en passe. Et quand je galège en parlant de droits de droite, vous aurez compris que je pense tout simplement droit des braves gens. Vous, moi…
Un lourd passé
Cela dit, la gauche, il faut la comprendre. C’est que le sénateur Buffet a un lourd passé derrière lui. D’ailleurs, on s’étonnera qu’il soit encore en liberté. Figurez-vous qu’en 2013 il manifestait contre le mariage pour tous, contre le mariage homosexuel, donc ; qu’en 2021 il a voté contre l’extension de la procréation médicale assistée, la PMA, et qu’il a eu le front de s’abstenir lors du vote préparant l’inscription de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution. C’est comme je vous le dis ! Cet homme-là est dangereux. D’ici à ce qu’il ait apporté sa voix à la loi visant à instituer la perpétuité pour les violeurs et assassins d’enfant, il n’y a pas loin ! Aussi, la gauche, ce Buffet-là, elle aurait grandement préféré qu’on le laissât au placard. (Mille fois pardon pour ce truc bien lourdingue, mais c’était trop tentant.)
Voilà que je galège encore. Je voudrais tout de même la rassurer, la gauche. Qu’elle lorgne du côté d’un des prédécesseurs de M. Buffet, Jacques Toubon, ci-devant RPR chiraquien bon teint et viré progressiste de première classe avec palmes dès que bombardé défenseur des droits. Tout espoir n’est donc pas perdu. Ni celui d’un revirement de cette nature. Ni tout bonnement que le nouveau défenseur des droits remplisse sa mission en « honnête homme », comme on disait à une époque où une certaine gauche, désormais révolue, reléguée dans un passé que celle d’aujourd’hui déshonore, en cultivait les vertus. Vertus d’ouverture d’esprit, de mesure, de tolérance, de désintéressement, de sens de la nation et du devoir. Bref, tout ce qu’il faut pour faire un bon défenseur des droits, d’où qu’il vienne et qui soit-il. Puisse M. Buffet être celui-là !
Annoncé comme un pari risqué, le diptyque d’Antonin Baudry est devenu un succès populaire: plus de 1,3 million d’entrées pour L’Âge de fer et un lancement à plus de 400 000 spectateurs pour J’écris ton nom. Au-delà de ses qualités cinématographiques unanimement saluées, La Bataille de Gaulle révèle le désir de renouer avec une histoire incarnée, et de retrouver, le temps d’un film (ou deux), une certaine idée de la France.
Avec La Bataille de Gaulle, Antonin Baudry confirme qu’il est l’un des cinéastes français les plus ambitieux de sa génération. Après Le Chant du loup (2019), remarquable film de fiction suivant un sous-marin de la dissuasion nucléaire en plongée dans les profondeurs silencieuses, où il faisait déjà preuve d’une maîtrise exceptionnelle de la tension dramatique, il change d’échelle sans perdre en précision. Cette fois, c’est l’Histoire qui devient son théâtre.
Le film impressionne d’abord par son souffle. La reconstitution est d’une ampleur et d’un lyrisme peu communs dans le cinéma français contemporain. Chaque plan semble porté par une exigence de vérité ; chaque décor, chaque costume, chaque mouvement de caméra participe à faire revivre ces années où le destin de la France se jouait dans l’incertitude, le courage et le sacrifice. Baudry ne filme pas seulement des événements : il restitue une époque, une atmosphère, un état d’esprit. Il redonne à l’Histoire sa densité humaine.
Des figures historiques rendues à leur humanité
La direction d’acteurs est remarquable. Tous les comédiens trouvent le ton juste, sans emphase ni caricature. Ils incarnent des figures immenses sans jamais les réduire à des statues de bronze. Charles de Gaulle retrouve sa grandeur, non par l’imitation, mais par l’incarnation. Leclerc (Philippe de Hauteclocque), Jean Moulin et Pierre Kœnig apparaissent dans toute leur complexité : des hommes de chair et de sang, traversés parfois par le doute, mais toujours habités par une fidélité absolue à la France.
Ce qui frappe, c’est que le film ne construit pas une galerie de héros abstraits. Il montre des hommes qui, au moment où tout semblait perdu, choisirent l’honneur plutôt que la résignation. Leur courage ne procède ni du goût de la gloire ni de la recherche du pouvoir ; il naît de la conviction qu’une nation ne peut mourir tant qu’il demeure quelques hommes pour porter son espérance.
Une certaine idée de la France
À travers eux, Antonin Baudry célèbre une certaine idée de la France. Celle que Charles de Gaulle portait avec une force incomparable. Une France qui ne se réduit ni à un territoire ni à une administration, mais qui est une civilisation, une histoire, une mémoire vivante. Cette France plonge ses racines dans les siècles : celle de Clovis, qui posa les premières pierres du royaume ; de Charles Martel, qui stoppa l’invasion des Sarrasins ; de Charlemagne, qui fit rayonner l’Occident ; de saint Louis, symbole de justice ; de Jeanne d’Arc, qui résista aux Anglais et fit couronner Charles VII à Reims ; des grands rois qui bâtirent patiemment l’État ; de Napoléon, qui donna à la France une puissance et un rayonnement universels ; enfin, celle du général de Gaulle, qui refusa que la défaite militaire devienne une défaite morale.
Mais cette grandeur est aussi spirituelle. C’est la France de Molière, de Corneille, de Racine, de Pascal, de Chateaubriand, de Victor Hugo, de Proust, de Péguy, de Bernanos et de Camus. Une nation où la puissance des armes n’a jamais été dissociée de celle des idées, où les soldats défendent une civilisation façonnée par les écrivains, les philosophes, les savants et les artistes.
La musique, la photographie et le rythme du récit accompagnent admirablement cette ambition. Rien n’est démonstratif ; tout est au service de l’émotion et de la vérité historique. Les scènes militaires impressionnent par leur ampleur, tandis que les séquences plus intimistes donnent toute leur place au doute, à la solitude des chefs et au poids des décisions.
En réalisant La Bataille de Gaulle, Antonin Baudry ne signe pas seulement un grand film historique. Il rappelle qu’il existe, dans l’histoire des peuples, des instants où quelques hommes suffisent à maintenir vivante une nation tout entière. Il montre que la France ne s’est jamais définie par la facilité, mais par cette capacité, lorsque tout semblait perdu, à faire surgir l’espérance par la volonté.
La bataille diplomatique de la souveraineté
Le film montre aussi, avec beaucoup de finesse, que le combat du général de Gaulle ne se limitait pas à la lutte contre l’occupant allemand. Il lui fallait également défendre, parfois avec une inflexible fermeté, l’indépendance politique de la France face à ses propres alliés. Winston Churchill admirait le courage de De Gaulle tout en redoutant son intransigeance ; Franklin Roosevelt, quant à lui, se méfiait profondément de cet homme qu’il jugeait difficile et chercha longtemps d’autres interlocuteurs français. Entre Londres, Washington et Alger se jouait une autre bataille, moins spectaculaire que celle des champs de bataille, mais tout aussi décisive : celle de la souveraineté française.
De Gaulle comprit très tôt qu’une France libérée par les armes alliées, mais privée de sa liberté de décision, ne serait plus véritablement la France. Il refusa avec une constance remarquable toute mise sous tutelle politique. Face aux exigences des grandes puissances, il opposa cette conviction qui ne le quitta jamais : la France pouvait être vaincue ; elle ne devait jamais être ravalée au rang de nation administrée par d’autres. Cette résistance diplomatique, faite de courage, d’orgueil national et d’une extraordinaire force de caractère, constitue l’une des dimensions les plus fortes du film. Elle rappelle que la victoire de 1945 fut aussi celle d’un homme qui sut imposer l’existence de la France libre à ceux-là mêmes qui hésitaient à la reconnaître pleinement.
La Bataille de Gaulle est un film de mémoire, un film de transmission et, surtout, un grand film sur la fidélité à une certaine idée de la France. Une œuvre à montrer à tous les enfants et à tous les jeunes de France.
La Bataille De Gaulle : 1 -L’Âge de fer (2h40) 2 – J’écris ton nom (2h40)
France 2026 Un film d’Antonin Baudry Scénario :Bérénice Vila et Antonin Baudry, d’après le livre « De Gaulle, une certaine idée de la France » de Julian T. Jackson Interprétation : Simon Abkarian, Niels Schneider, Anamaria Vartolomei, Scott Campbell, Thierry Lhermitte, Simon Russell Beale, Benoît Magimel, Mathieu Kassovitz…
La guerre en Iran n’a pas donné lieu à un choc pétrolier tel que le monde en a connu dans le passé. L’enjeu pour la France est désormais de renforcer sa souveraineté énergétique grâce au nucléaire.
La fermeture du détroit d’Ormuz a pris en otage un cinquième du pétrole mondial, ce qui a propulsé le prix du baril à des niveaux records. Pourtant, à l’aube de l’accord signé entre les États-Unis et l’Iran, le brent est repassé sous les 80 dollars. Le marché a enterré la crise avant même l’accord final. Le choc pétrolier que le monde entier guettait n’a pas eu lieu.
Un troisième choc pétrolier ?
Une flambée des prix n’est pas un choc. Le brut s’est bel et bien emballé, une hausse de près de 42 % au plus fort des combats, mais en 1973 l’embargo arabe a quadruplé le baril, et en 1979 la révolution iranienne l’a propulsé à 40 dollars, soit l’équivalent de 160 aujourd’hui.
Ces chocs-là ont été des déflagrations durables qui ont retourné des économies nationales et sonné le glas des Trente Glorieuses et des thèses keynésiennes. Celui de 2026 s’est dégonflé en quelques semaines. Défait par une poignée de main, il était déjà retombé de 40 % grâce à la production américaine, aux capacités de l’OPEP et à une demande mondiale qui plafonne.
Un carburant pas si cher
Depuis les deux chocs pétroliers, le prix du carburant n’a pas évolué de manière spectaculaire. L’énergie pesait 11,9 % du budget des ménages en 1985, au lendemain du second choc ; elle n’en représentait que 9,5 % en 2022, pourtant une année noire marquée par un cours du baril de brent élevé. Un plein de 50 litres engloutissait plus de 10 % du SMIC mensuel en 1983 ; il en coûte 6,5 % aujourd’hui. L’essence à 1,62 franc de 1974, qui soulevait l’indignation, équivaut à 1,50 euro : notre prix ordinaire.
Surtout, comme l’a calculé Philippe Charlez, expert énergie du Millénaire, le litre à 2 euros n’est, en monnaie constante, que 6 % au-dessus de son prix de 1960. Tout le reste a flambé sans commune mesure : le prix du pain a doublé, celui du mètre carré parisien a décuplé, tout comme le coût du lait ! De tous nos achats, le carburant est celui qui a finalement le moins augmenté.
Un « choc » limité
Si la France a résisté au « choc pétrolier », c’est aussi parce que le réseau électrique français repose sur une souveraineté vieille d’un demi-siècle. Le choc de 1973 a enfanté le plan Messmer qui a lancé le « tout-nucléaire ». Cette décision nous a permis de nous doter d’un parc nucléaire qui fournit près des deux tiers de notre électricité – la part la plus élevée au monde.
Le véritable danger de cette crise énergétique serait d’oublier la leçon : les prix du carburant sont volatils en raison de la spéculation financière (qui a abouti à un prix record en 2008), mais aussi des incertitudes géopolitiques, comme le démontre la situation tendue au Moyen-Orient ou en Ukraine. Le baril remontera, puis redescendra, la seule constante étant notre dépendance à des événements extérieurs. Or, un grand peuple ne sous-traite pas son destin. Comme en 1973, la France doit œuvrer pour être de plus en plus indépendante. Le chemin de l’électrification passe par le développement de nouveaux projets nucléaires.
William Thay est président du think tank gaulliste Le Millénaire, spécialisé en politiques publiques.
À l’automne, United World Wrestling élira son président pour un nouveau mandat. Cette échéance intervient dans un contexte où la Fédération doit à la fois renforcer sa gouvernance, consolider son modèle économique et préparer l’avenir de la lutte au sein du programme olympique. Plusieurs questions soulevées par les enquêtes publiées ces derniers jours demeurent toutefois sans réponse…
Depuis plusieurs semaines, Causeur publie une série d’enquêtes consacrées à la gouvernance de United World Wrestling (UWW), la fédération internationale qui dirige la lutte olympique. Ces articles ont notamment porté sur la procédure de désignation des Championnats du monde 2026, sur la situation financière de la fédération, sur son modèle économique, sur certaines décisions de gouvernance prises par son Bureau, ainsi que sur des questions relatives à la transparence de plusieurs opérations et déplacements impliquant ses dirigeants. À chaque étape, les personnes concernées ont été sollicitées afin de pouvoir présenter leurs observations avant publication. L’objectif de cette série n’est pas de démontrer l’existence d’irrégularités, mais de documenter le fonctionnement d’une organisation investie d’une mission d’intérêt général pour le mouvement sportif international et financée en partie par les revenus du mouvement olympique.
Ces questions interviennent à un moment particulièrement important pour l’avenir de la discipline. La lutte figure au programme des Jeux olympiques de Los Angeles en 2028, mais, comme toutes les disciplines olympiques, elle devra continuer à démontrer sa valeur sportive, économique et médiatique pour conserver sa place au-delà de cette échéance. Les fédérations internationales sont aujourd’hui évaluées sur des critères de gouvernance, de transparence, de solidité financière, d’audience et de développement mondial. Dans ce contexte, les choix de la direction de l’UWW dépassent largement les enjeux internes de la Fédération : ils concernent l’avenir de plusieurs centaines de fédérations nationales, de milliers d’athlètes et la capacité de la lutte à demeurer durablement un sport olympique.
Une élection décisive pour l’avenir de la lutte
L’élection présidentielle prévue à l’automne revêt donc une importance particulière. Nenad Lalović, qui dirige l’UWW depuis 2013, sollicite un troisième mandat. À ce stade, il n’a pas présenté publiquement de programme détaillant les priorités qu’il entend mettre en œuvre au cours des prochaines années, notamment sur les questions de gouvernance, de développement économique ou de stratégie olympique. Ce débat est d’autant plus important que la lutte a déjà connu, en 2013, une remise en cause de sa présence au programme olympique avant d’être réintégrée à l’issue d’une réforme profonde de sa gouvernance. Il convient de rappeler que cette crise de 2013 est précisément celle qui a conduit à l’arrivée de Nenad Lalović à la présidence de l’UWW. Plus d’une décennie plus tard, la question de la capacité de la Fédération à consolider durablement la place de la discipline dans le mouvement olympique demeure un enjeu majeur pour l’ensemble de ses acteurs.
Au cours des dernières semaines, nous avons adressé plusieurs demandes d’information à différentes organisations dans le cadre d’une enquête portant sur la gouvernance de United World Wrestling (UWW). Ces demandes concernaient notamment certains documents financiers, des déplacements en avion privé et plusieurs décisions intervenues avant l’élection à la présidence de la fédération.
Les courriers ont été adressés à des banques, à des aéroports, à des entreprises privées ainsi qu’à plusieurs organismes publics. Ils ne portaient ni sur des informations couvertes par le secret bancaire ni sur des données personnelles. Ils visaient essentiellement à vérifier l’authenticité de certains documents, à confirmer des faits matériels ou à permettre aux personnes et aux institutions concernées d’exposer leur position avant publication.
À ce jour, certaines organisations ont accusé réception de nos courriers sans répondre aux questions posées. D’autres n’ont donné aucune suite. Dans quelques cas, les demandes ont été transmises à différents services sans qu’une réponse n’intervienne.
De nombreuses raisons peuvent expliquer cette situation. Une organisation peut choisir de ne pas répondre à un journaliste. Elle peut également être tenue par des contraintes juridiques ou internes. L’absence de réponse ne permet donc pas, en elle-même, de tirer une conclusion sur les faits faisant l’objet de l’enquête. En revanche, elle signifie qu’un certain nombre de vérifications n’ont pas pu être effectuées auprès des organismes directement concernés.
Les réponses obtenues à ce stade
M. Nenad Lalović a répondu à nos questions. Il conteste l’ensemble des éléments qui lui ont été soumis et soutient que les documents transmis sont des faux. Une autre réponse a été reçue d’une société privée mentionnée dans certains documents soumis à vérification. Cette réponse a été prise en compte dans le cadre de l’enquête. Elle n’a toutefois pas permis, à ce stade, de confirmer ou d’infirmer les éléments factuels sur lesquels portaient nos demandes.
Plusieurs points demeurent ainsi en cours de vérification. Les documents financiers transmis sont-ils authentiques ? Les relations contractuelles auxquelles ils font référence ont-elles existé ? Les opérations financières qui y sont mentionnées correspondent-elles à des opérations réelles ? Quel a été, le cas échéant, le rôle des différentes personnes et sociétés citées dans ces documents ? Les organes dirigeants de l’UWW avaient-ils connaissance des faits évoqués, s’ils étaient établis ?
Comme indiqué plus haut, ces questions ont été adressées aux personnes et aux organismes susceptibles de disposer d’informations utiles. Certaines demandes ont donné lieu à une réponse, d’autres n’ont reçu qu’une réponse partielle ou n’ont pas donné lieu à une réponse sur le fond. Ces circonstances ne permettent pas, à elles seules, de tirer une conclusion sur les faits examinés ; elles conduisent simplement à constater que plusieurs vérifications n’ont, à ce jour, pas pu être menées à leur terme. L’objet de cette publication n’est donc pas de tirer des conclusions à partir d’absences de réponse. Il consiste à rendre compte de l’état actuel de l’enquête. L’enquête, reprise par d’autres médias, se poursuit afin de vérifier les éléments qui n’ont pas encore pu l’être.
La célèbre et prémonitoire trilogie Mabuse de l’immense Fritz Lang (1890-1976), entamée il y a plus d’un siècle, vient pour la première fois en France d’être éditée en coffret Blu-ray et en version restaurée, chez Potemkine. L’occasion de revenir sur l’un des plus grands génies du crime du cinéma mondial, épousant les angoisses et les peurs de notre temps. Une œuvre intemporelle à voir et à revoir…
À l’instar des aventures extraordinaires de l’Asiatique Fu Manchu (ce « péril jaune » créé par le romancier britannique Sax Rohmer en 1912) ou de celles du maître du crime masqué français Fantômas, inventé au même moment par les écrivains iconoclastes Pierre Souvestre et Marcel Allain, la figure complexe et protéiforme mabusienne vient considérablement enrichir et moderniser cette galerie transnationale des génies du mal du début du XXe siècle. Nous sommes alors à quelques années du déclenchement du Premier conflit mondial, qui allait célébrer les noces de sang du machinisme industriel, du chauvinisme belliciste et des nouvelles technologies de propagande « médiatique ».
Naissance d’un auteur
Né à Vienne dans une famille bourgeoise en 1890, sous le règne de l’empereur austro-hongrois François-Joseph Ier, le jeune Fritz Lang entame d’abord des études d’architecture sous l’influence d’un père autoritaire. Très vite, il décide de laisser libre cours à ses passions et s’oriente vers des études supérieures d’arts plastiques à Vienne puis à Munich. Pour subvenir à ses besoins et s’affranchir de toute tutelle familiale, il se résout à vendre des dessins et des affiches, s’inspirant notamment de l’œuvre du peintre et dessinateur autrichien Egon Schiele.
Une rencontre capitale va alors changer le cours de sa vie : celle du producteur allemand Erich Pommer, venu fonder dans la capitale autrichienne une antenne de sa société de production Decla (Deutsche Eclair). Lang devient d’abord son scénariste avant de passer lui-même à la réalisation avec plusieurs longs métrages, dont un magnifique serial, Les Araignées (Die Spinnen), photographié en partie par la future légende de l’expressionnisme Karl Freund.
Il enchaîne avec une fable métaphysique sur la destinée, les coups du sort et le caractère inéluctable de la mort, l’excellent Les Trois Lumières (Der müde Tod). Il décide alors d’approfondir ses amours feuilletonesques de jeunesse en s’inspirant des méfaits d’un personnage littéraire diabolique et génial, le docteur Mabuse, créé par l’écrivain luxembourgeois Norbert Jacques. Son roman (Dr. Mabuse, der Spieler), publié en 1921 dans le Berliner Illustrierte Zeitung, remporta immédiatement un succès considérable.
Le cinéaste viennois entreprend l’adaptation cinématographique en deux parties (Le Grand Joueur, un tableau de notre époque ; Inferno, une pièce sur les hommes de ce temps), aidé au scénario par sa future femme, Thea von Harbou, qui adhérera par la suite aux thèses national-socialistes.
Scènes de la vie future
Simultanément psychiatre, hypnotiseur, stratège financier, joueur invétéré, démagogue, Führer en puissance et mâle dominant en quête de l’assouvissement de son désir absolu auprès de toute communauté humaine, Mabuse évolue dans une Allemagne d’après-guerre en profondes mutations : la fameuse et fragile République de Weimar.
Au premier abord, le spectateur a l’impression d’un pays en roue libre, en proie à la décadence morale (incarnée par les frasques de la comtesse Dusy Told – Gertrude Welcker), à la transgression des interdits, à la confusion des valeurs (sexualité libre, recours à toutes les drogues) ainsi qu’aux soubresauts économico-financiers qui lui seront finalement fatals à la fin des années 1920.
Dans le même temps, Berlin apparaît comme une métropole bouillonnante, dynamique et hédoniste, proposant des avancées dans tous les domaines : psychiatrie, médecine, spiritisme, arts (on notera le mélange extravagant, dans les différents plans d’intérieurs, entre les influences expressionnistes, les arts primitifs, africains et asiatiques, ou encore les fulgurances très « Art nouveau » et « Art déco »). Sans oublier les fabuleuses scènes constitutives d’un « entertainment » très moderne et avant-gardiste, avec des spectacles sophistiqués et licencieux mettant en scène des femmes aux tenues affriolantes, annonçant la future société occidentale du spectacle et du divertissement.
« Nous avons le sang fatigué pour supporter la vie ; nous avons besoin de sensations très spéciales ! » déclare une danseuse de cabaret aux intentions troubles. Lang en profite pour dépeindre les bas-fonds et les cercles plus huppés d’une société qui cherche à s’enivrer de jeux et de prostitution comme pour mieux oublier sa funeste réalité. Ce qui demeure fascinant est la capacité du génie démoniaque à profiter et à tirer parti, avec une facilité déconcertante, de l’indolence, de l’ennui de vivre et de la servitude volontaire dans lesquels semblent embourbés les différents protagonistes de la grande ville. Il accrédite par-là la thèse de Siegfried Kracauer (De Caligari à Hitler) sur la quête inconsciente d’un maître autoritaire, voire tyrannique, exprimée par les classes moyennes et bourgeoises de cette époque si particulière.
Héritage maléfique
Début des années 1930. Face à la montée des périls, Lang réalise M le Maudit, chef-d’œuvre paranoïaque du film noir moderne. Le film devait d’abord s’intituler Les Assassins sont parmi nous, titre finalement abandonné par crainte de la réaction des autorités. Son succès place le cinéaste au sommet de son art. Sur l’insistance de son producteur, Seymour Nebenzal (Nero-Film AG), Lang accepte de donner une suite aux aventures machiavéliques de son héros mabusien, qu’il avait pourtant laissé en mauvaise posture dans un asile psychiatrique à la fin du précédent épisode.
Le tournage s’échelonne de septembre 1932 à janvier 1933, soit durant les quelques mois décisifs qui vont permettre à Hitler et aux nazis d’accéder au pouvoir suprême. La réalité semble avoir dépassé la fiction !
Pour son dernier film sur le sol allemand, Lang n’hésite pas à placer dans la bouche du savant fou des extraits complets de slogans propagandistes des dignitaires nazis: « Ce cerveau surhumain [du Dr. Mabuse] aurait réduit cette humanité pourrie en ruines, ce monde sans justice, sans bonté, fondé sur l’égoïsme, la haine. Une humanité criminelle que seule la Terreur peut encore sauver. » Ou encore : « Quand les hommes seront dominés par la Terreur, rendus fous d’épouvante, que le chaos sera la Loi suprême, l’heure de l’Empire du crime sera arrivée ! »
À distance, par télépathie et par téléportation « hologrammique » (saisissants trucages en surimpression annonçant les futurs effets spéciaux de L’Homme invisible de James Whale), Mabuse continue de contrôler son réseau de malfrats aux quatre coins de la ville, tout en prenant possession du cerveau « friable » du psychiatre chargé de le soigner et de le surveiller. Le commissaire Lohmann (Otto Wernicke – le même acteur qui diligente l’enquête contre M le Maudit) tente de remonter sa piste et de contrecarrer ses plans, bien alerté et aiguillé par son collègue, l’inspecteur Hofmeister, lequel va progressivement sombrer dans la démence…
Le 29 mars 1933, la commission de censure annonce l’interdiction du film, jugé dangereux pour l’ordre et la sécurité publique. Goebbels a-t-il alors véritablement proposé de confier les clés du cinéma allemand à Lang ? Selon le spécialiste langien Michel Ciment, cette rencontre décisive relève davantage de la fiction et contribue à forger la légende du réalisateur viennois.
Quelques semaines plus tard, Lang, divorcé de Thea von Harbou, ouvertement pro-nazie, s’enfuit vers Paris, ville-étape avant de gagner la terre promise nord-américaine, où il écrira de nouvelles et magnifiques pages de l’histoire du cinéma (Furie, notamment, sur le lynchage d’un homme – Spencer Tracy – et l’emballement d’une société devenue irrationnelle…).
Mille yeux pour une surveillance totale
Début des années 1960. Lang revient au pays. Le monde est en proie à une nouvelle hydre, nommée Guerre froide. Les spectateurs vont assister, dans les salles, au grand retour des super-vilains masqués (Fantômas, Fu Manchu, avant les Diabolik et autres Satanik venus de la péninsule italienne…), sur fond de rivalité pour la domination mondiale et de menace d’apocalypse nucléaire.
Pour son dernier film, Lang redonne logiquement vie à son Mabuse, dont le titre original, Die 1000 Augen des Dr. Mabuse, évoque symboliquement « Les Mille Yeux du docteur Mabuse ». Entre la série B tendance « pulp » et le film d’auteur léché, magnifiquement éclairé par la photographie en noir et blanc de Karl Löb, l’artiste balade sa caméra à travers les corridors, les murs et les sous-sols d’un mystérieux hôtel Luxor (aménagé par les nazis durant la Seconde Guerre mondiale), truffé d’espions et de pièges.
À travers les agissements d’un médium aveugle, d’un psychiatre ambigu, d’un détective corrompu et même d’un berger allemand particulièrement perspicace, Lang aborde les dérives d’une société fondée sur la surveillance, le contrôle et l’individualisme exacerbé. Derrière la modernité technologique se profile déjà la menace d’un totalitarisme discret, moins spectaculaire que les dictatures classiques, mais tout aussi intrusif.
Revoir aujourd’hui cette trilogie permet de mesurer combien Fritz Lang fut l’un des grands prophètes du cinéma moderne. Plus d’un siècle après sa création, le docteur Mabuse continue d’incarner les fantasmes de domination, de manipulation des masses et de surveillance généralisée. À l’heure des réseaux numériques, des algorithmes et du contrôle informationnel, son ombre plane toujours sur notre présent. Une preuve supplémentaire du caractère profondément intemporel de cette œuvre majeure du septième art.
Docteur Mabuse – Trois films de Fritz Lang, version restaurée, distribuée par Potemkine Films.
L’anthropologie, depuis ses origines, n’a cessé d’interroger l’énigme du sacrifice, sous ses formes religieuses, politiques et sociales. Or, force est de constater que cette question essentielle est aujourd’hui reléguée aux marges de la conscience moderne, à peine maintenue dans le seul cercle intime de la famille et du sacrifice parental.
Dès lors, une hypothèse mérite d’être examinée : la crise démographique que traverse la France (en 2025, le nombre de naissances a atteint le chiffre le plus bas depuis 1942 ; tendance baissière qui se confirme sur les premiers mois de 2026) ne serait-elle pas aussi, en profondeur, une crise du sens du sacrifice ? Dit autrement : une société qui peine à répondre à la question de ce qui mérite d’être aimé, transmis et défendu jusqu’au sacrifice peut-elle encore trouver naturellement le désir d’engendrer ?
Si l’on interrogeait les Français sur les raisons de la dénatalité, ils répondraient selon toute probabilité qu’il est devenu trop coûteux d’avoir des enfants, que les difficultés économiques, la fragilité de l’emploi ou encore le prix du logement rendent ce projet plus difficile qu’autrefois. A n’en point douter, ils évoqueraient également le manque de temps pour concilier vie professionnelle et vie familiale, ainsi que le désir de préserver une certaine libertépersonnelle. D’autres mentionneraient les inquiétudes liées à l’avenir, qu’il s’agisse des crises économiques, des conflits internationaux ou de la précarisation des conditions d’existence. En somme, les explications avancées renverraient principalement à des considérations matérielles.
Prenons un peu de hauteur. Dans son tract intitulé Défécondité, Ses raisons, sa déraison, Olivier Rey décentre la question et défend une idée centrale : la baisse de la natalité est le symptôme d’une crise avant tout spirituelle. En effet, si les difficultés matérielles comptent – comment le nier ? – il observe que plus les sociétés vivent dans le confort matériel (toujours relatif, certes), moins elles font d’enfants. Pour le tout nouveau pensionnaire de l’Académie des sciences morales et politiques, la crise spirituelle s’enracine dans la révélation des mensonges du progrès (pourquoi engendrer si la dévastation et la mort sont le fin mot de notre condition ?), la victoire de l’individualisme hédoniste (incompatible avec la « tension » de la parentalité), la prosternation devant le dieu de la consommation (l’enfant ne fera jamais le poids s’il est réduit à un simple indicateur de « rapport qualité-prix »), l’effacement des communautés d’entraide traditionnelles, l’écologisme radical (l’enfant comme pollueur de la « planète ») ou encore le recul des références religieuses et de la transmission. À cet ensemble de facteurs, Rey ajoute une mutation anthropologique majeure : la planification de la procréation, qui fait de l’enfant non plus un événement reçu comme un don de l’existence (pour ne pas dire une providence ou une promesse, selon la formule d’Hannah Arendt) mais l’aboutissement d’un choix rationnel, constamment réévalué à l’aune des circonstances.
Femme enceinte, image d’illustration. DR.
Le tract est brillant, percutant. Il laisse cependant dans l’ombre une question anthropologique majeure, à savoir qu’aucune communauté humaine ne subsiste durablement sans un principe de transcendance symbolique, sans un récit qui transforme l’appartenance en vocation. A ce titre, lorsque Tertullien écrivait que « le sang des martyrs est une semence », il révélait un enseignement profond sur la nature humaine : les grandes aventures collectives tirent leur pérennité moins des avantages matériels qu’elles offrent que de la capacité qu’elles ont à produire des hommes prêts au don de soi. Dès lors, une question surgit, presque naïve dans sa formulation mais vertigineuse dans sa portée : existe-t-il aujourd’hui, dans notre beau pays, un seul Français qui serait prêt à mourir pour Bruxelles ? Question qui pourrait être élargie à tous les pays de l’Union européenne : existe-t-il un seul Allemand, un seul Espagnol, un seul Letton, un seul Bulgare… etc., prêts à mourir pour Bruxelles ? Sauf à adopter une posture de déni, chacun connaît la réponse. Pour reprendre cette idée sous un autre angle : une communauté politique peut-elle demander à ses membres un sacrifice ultime lorsqu’elle peine à définir ce pour quoi elle mérite d’être aimée ?
Le prix de la vie
Pourquoi ce détour, me direz-vous ? Tout simplement parce qu’il existe un lien intime entre martyr et natalité. Entre donner la vie et donner sa vie[1]. Affinité profonde souvent occultée par la modernité, comme si cette constante anthropologique s’était noyée dans les eaux glacées de nos certitudes et de notre arrogance. Toujours est-il que si l’on accepte le postulat, il devient impératif d’examiner la défécondité comme un phénomène politique (et non plus seulement à partir des motivations individuelles). Dans cette perspective, convenons que la France fait le pari, ces dernières années, d’un alignement tous azimuts sur les directives d’une fédération européenne dans laquelle elle perd sciemment sa personnalité nationale et se mue fatalement en simple partenaire d’un aréopage technocratique, apatride et irresponsable (le lecteur aura reconnu la célèbre formule prononcée par le général De Gaulle lors de la conférence de presse du 9 septembre 1965). Très bien. Mais l’homme donne-t-il sa vie pour des normes, des règlements, des directives ? Jamais vu ! Never. Dans l’ordre politique, il ne consent au sacrifice suprême que pour ce qui revêt à ses yeux une dimension de transcendance : une terre, une histoire, un peuple, une patrie. En clair, on meurt pour une réalité que l’on aime, on ne meurt pas pour une circulaire tamponnée ou un Ausweis. Circulez y a rien à naître, raus !
On comprend mieux dès lors le malaise sourd de nos dirigeants devant le succès du diptyque La bataille de Gaulle signé par le talentueux Antonin Baudry.Pourquoi ? Tout simplement parce que le film déroule une évidence :De Gaulle ne se battait pas pour un règlement, une architecture institutionnelle ou un catalogue de droits, il se battait pour… la France. What ? Pour ce truc désuet qu’on ne glorifie qu’en période de Coupe du monde ? On imagine sans peine la panique de ceux qui briguent la magistrature suprême : Edouard, Gabriel, Raphaël, Philippe, vous savez quoi ? Lepeuple se rue sur un film souverainiste ! Mais quel « narratif » allons-nous lui servir ? La France est morte ! Et c’est nous qui l’avons tuée ! Comment nous consolerons-nous, nous les meurtriers des meurtriers ? La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Quelles directives sacrées serons-nous forcés d’inventer ? L’euthanasie ? La GPA pour tous ? Une journée nationale de la reproduction citoyenne ?
Ce prolongement libre de l’intuition nietzschéenne nous aide à mieux saisir le moment historique que nous traversons. Il révèle le drame d’un corps politique en perte de souffle, celui qui excelle à identifier ce qu’il veut dépasser (réinventer, reconstruire, rebâtir, selon le vocabulaire en vogue) mais peine à formuler ce qui pourrait demain rassembler et inspirer. Car si détruire les anciens autels est somme toute aisé, ériger de nouveaux lieux de fidélité et œuvrer au bien commun est une tout autre affaire !
Une fiction révélatrice
Et si le film d’Antonin Baudry nous livrait une solution clé en main ? Les plus optimistes seront tentés d’y croire. Les autres daigneront à peine hausser les épaules, persuadés que la perte du sens du sacrifice s’est étendue jusqu’à la mère patrie. Difficile de trancher : l’Histoire, seule juge en dernier ressort, rendra son verdict. En revanche, une vérité s’impose : aucune politique de continuité démographique ne saurait porter ses fruits dans la durée sans un peuple à la fois convaincu de la valeur de ce qu’il lui revient de préserver et libre de choisir son propre destin.
[1] Si les deux gestes ne relèvent évidemment pas du même ordre, ils ont pourtant une racine commune. Tous deux supposent que l’existence humaine s’accomplit dans une fidélité à ce qui la dépasse. Or, une civilisation où plus rien ne paraît digne d’être transmis finit souvent par douter de l’opportunité même de transmettre la vie.
Dario, séduisant quadra parisien, pratique l’escorting à Paris depuis dix ans. Il revient pour nous sur son parcours de vie singulier, et balaie quelques clichés tenaces sur un métier qu’il a appris à aimer. Ses clientes déboursent 200€ de l’heure pour s’offrir ses services, et sont pour la plupart ignorantes de l’illégalité de leur démarche au regard de la baroque législation française. Entretien vérité.
Pierre des Esseintes. D’où viens-tu, quel est ton background?
Dario. Je suis un provincial monté à Paris à dix-huit ans pour vivre ses rêves.
Es-tu en train de les vivre en ce moment ?
Non. Mes rêves étaient plutôt liés à un projet professionnel que j’ai mené à bien, donc je n’y rêve plus aujourd’hui !
Je suppose que tu ne veux pas forcément qu’on en parle plus précisément…
Oui, c’est une activité un peu particulière, je préfère ne pas en parler.
Alors venons-en au sujet qui nous intéresse vraiment. Comment as-tu débuté dans l’escorting?
J’y suis arrivé sur le tard, par accident. J’ai dû gérer un divorce compliqué, des avocats, une pension, des trajets parce que mes enfants habitent loin de Paris… Il a fallu que je trouve une solution. J’ai une amie qui m’a avoué faire de l’escorting pour s’en sortir. Et je me suis dit que je pourrais bien essayer de le faire. Il fallait que je paie les frais d’avocat, près de quarante mille euros, les trajets pour aller voir les enfants à six cents kilomètres, louer un toit pour les recevoir. Des coûts que je ne pouvais pas supporter avec mon activité… J’étais dans une impasse financière, et je voyais le mur arriver ! Il me fallait trouver une activité non seulement rémunératrice, mais qui me permette aussi d’avoir le temps, un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires, d’assurer mon rôle de père.
Tu t’es inscrit sur un site ?
J’ai dû passer une annonce, je ne sais plus sur quel site… Je me suis dit : on verra bien ! Rapidement, j’ai eu un retour. C’était un mari qui me contactait pour que je rencontre sa femme. Il travaillait en Afrique. Sa femme vivait en Normandie, et il voulait que j’aille la rencontrer sans qu’elle sache que j’étais escort ! Il fallait qu’elle pense que j’étais simplement libertin. Il m’a envoyé des photos. Elle ne correspondait pas du tout à mes critères ! J’ai proposé un tarif assez élevé pour ce premier rendez-vous, et ça a été validé. Donc du coup, c’était un vrai test. Je me suis dit : si ça fonctionne, on y va. Si je n’y arrive pas, au moins ce sera clair, je trouverai une autre solution. Il s’avère que ça a fonctionné ! Elle était très contente, son mari aussi… D’ailleurs, ils m’ont rappelé.
As-tu déjà eu des demandes très particulières ?
Sur le plan sexuel, non, pas vraiment. Mis à part quelques curieuses, qui fantasment sur les escorts, j’ai surtout des clientes qui sont en détresse sociale, qui ont des problèmes à gérer, qui n’ont pas de sexualité, qui sont encore vierges à un âge très avancé, qui ont subi des traumatismes, un manque de confiance, un décès… Mon activité va souvent au-delà d’un simple rapport sexuel. Mon activité se rapproche du social, du médical, de la psychologie, de la thérapie. Une femme qui a juste envie de pimenter sa vie sexuelle n’a pas besoin d’un escort boy. Les femmes ne viennent pas chercher quelque chose de fou, sexuellement. Après, ça pourra l’être pour elle, mais pour moi qui ai une grosse expérience, ça n’aura rien d’extraordinaire !
Parmi tes clientes, est-ce que certains profils reviennent fréquemment – par exemple des femmes d’affaires fortunées qui n’ont pas le temps de se chercher un amant ?
Parfois, on peut avoir des clichés sur les types de femmes qui font appel à un escort boy. Mais la réalité, c’est qu’il n’y a pas de profil type. Chacune vient avec son histoire, des besoins différents, certaines font un effort financier important (même si je ne prends pas très cher pour le service que je propose)… J’ai parfois des clientes de milieu populaire. Pour d’autres, l’argent a moins d’importance. En tout cas, les plus généreuses ne sont pas forcément celles qui ont le plus d’argent !
Et comment parviens-tu à être toujours performant ?
Pendant longtemps j’ai eu une appréhension, je redoutais la panne. Avec le temps et l’expérience, aujourd’hui, je sais qu’un jour ça peut arriver, mais ça ne me stresse plus. Je maitrise de mieux en mieux mon corps. Je ne jouis jamais avec mes clientes, ce qui me permet de garder une tension sexuelle permanente, et d’enchaîner les rendez-vous. Si vraiment c’est important pour la personne, je peux parfois faire plaisir, et du coup ça peut être compliqué si je rencontre, juste après, une femme avec qui j’accroche moins. Il faudra que je fasse plus d’efforts de concentration, d’imagination, pour pouvoir être performant.
Quand les femmes te demandent une éjaculation, demandes-tu plus d’argent ?
Non, ce que je vends c’est mon temps. Le service peut consister à prendre un verre, ou avoir un rapport sexuel, peu importe, c’est le temps qui compte.
Comment procèdes-tu lorsqu’une femme ne te plaît pas du tout ?
Il m’arrive de temps en temps, sur le chemin qui me mène à mon rendez-vous, de regarder un porno sur mon téléphone, avec un casque sur les oreilles, pour me conditionner (rires) ! Parfois, je me concentre sur une partie du corps, ou bien je pense à quelqu’un d’autre… On se raccroche à ce qu’on peut !
Est-ce que tu as une pilule bleue, au cas où, dans ta poche ?
Non, jamais !
Est-ce que tu souffres de la loi sur la pénalisation des clients ?
Pas du tout. Souvent, les femmes qui me contactent ne sont même pas au courant de cette législation. Je suis évidemment solidaire des escorts qui peuvent en souffrir, mais personnellement ça ne me concerne pas.
Tu serais favorable à une dépénalisation totale du travail du sexe en France ?
Oui, j’y serais favorable, avec un encadrement.
Photos fournies par Dario. DR.
Qu’est ce que les femmes recherchent finalement chez un escort boy, selon ton expérience ?
Elles recherchent un homme performant. Elles sont très souvent déçues par les hommes qu’elles rencontrent dans la vraie vie, sur les applications… Avec un professionnel, elles se sentent plus respectées. Quand on rencontre une personne « dans la vraie vie », on ne sait jamais ce que l’autre veut vraiment. Les femmes ne se sentent jamais entièrement libres, elles ont toujours le souci de plaire. Avec moi, la relation est claire dès le départ, il n’y a rien à attendre de plus. Le rapport est beaucoup plus vrai, ça peut aller plus loin sexuellement parce qu’on baisse vraiment les armes, parce qu’on peut se lâcher sans avoir peur du regard de l’autre.
Je suppose que tu as appris beaucoup sur la sexualité féminine, depuis que tu pratiques cette singulière activité ?
Honnêtement, j’ai eu une très grande expérience avant d’être escort. La première fois que je suis allé en club libertin, j’avais dix-neuf ans. Je connais bien le Cap d’Agde, j’ai vécu de nombreuses relations… Je suis quelqu’un de sexuel. J’ai aussi beaucoup d’empathie, je suis très à l’écoute. Donc tout au long de ma vie, je me suis intéressé aux autres. Du coup, je n’ai pas l’impression d’en avoir appris tellement sur le plan sexuel. Mais j’ai appris beaucoup sur le plan humain.
Tu as des critères de sélection pour tes rendez-vous ?
Non, je rencontre tout le monde. Je n’ai pas de critères physiques d’âge, de religion, de couleur, ou quoi que ce soit. A partir du moment où les personnes valident mes conditions, et qu’elles me paraissent respectueuses, voilà, je ne me permets pas de les sélectionner sur d’autres critères.
Proposes-tu l’accompagnement sexuel pour les handicapés ?
Oui, je rencontre aussi ces personnes-là. Même si je suis rarement contacté pour ça. Mais plus je rencontre des personnes qui ont connu des difficultés dans la vie, plus j’ai envie d’être généreux avec elles. Je veux que ce moment soit le plus beau possible pour elles, qu’elles oublient qu’elles sont handicapées. Au-delà du rapport sexuel, je pense que je suis un mec plaisant et gentil, et je suis content de pouvoir leur offrir ça. Parfois c’est un peu compliqué, quand je rencontre une femme paraplégique par exemple… Il y a des rendez plus ou moins faciles, mais j’en sors toujours content et humainement plus riche.
J’imagine que ça doit être très compliqué pour ces femmes très vulnérables, de faire appel à un homme qu’elles ne connaissent pas, pour acheter un rapport sexuel…
Oui, elles peuvent avoir une appréhension par rapport au regard que je leur porte. Je dois toujours les rassurer.
Tu as déjà reçu des propositions amoureuses de la part de tes clientes ?
Oui, de nombreuses clientes m’ont fait comprendre qu’elles seraient prêtes à se mettre en couple avec moi. Ça ne m’intéresse pas. Je fais la part des choses…
Tu gagnes bien ta vie ?
Oui, très bien !
Tu es parfois contacté par des couples bi ?
Sur mon annonce, j’ai précisé que je n’ai pas de rapports sexuels avec les hommes. Malgré ça, je suis souvent contacté par des hommes seuls, des transsexuelles, des couples avec un homme bisexuel… Mais je demande aux gens de respecter mes choix. C’est vrai que si j’étais plus ouvert sexuellement, je serais beaucoup plus riche !
Que faudrait-il faire selon toi pour améliorer les conditions de travail des escorts ?
Personnellement, je ne me sens pas en danger. Le seul vrai problème pour moi, c’est le regard de la société. Je sais que ce n’est pas un métier comme les autres, mais il devrait être mieux considéré. Même chose pour les gens qui vont rencontrer des escorts, ils ne devraient pas être pointés du doigt. Chez les femmes, il y a différents types d’escorts : celles qui travaillent dans les bois, au coin de la rue, celles qui font des centaines de passes par jour pour peu d’argent, et les escorts haut de gamme qui voyagent beaucoup et qui vendent très cher leurs prestations. Toutes ne rencontrent pas les mêmes risques. Malheureusement, celles qui prennent la parole dans les médias, c’est rarement le haut du panier ! Si on se lance là-dedans parce qu’on n’a pas le choix, si on subit des contraintes, de la violence, c’est vrai qu’on ne va pas parler de ce métier en bien, ni avoir de la considération pour les clients ! Mais ce n’est pas la réalité de l’ensemble de l’activité. On devrait prendre en compte l’aide réelle que les femmes ou les hommes escorts peuvent apporter. Je ne dis pas ça pour enjoliver les choses. Des gens ont besoin d’aller voir des prostitué(e)s, comme d’autres ont besoin d’aller voir un psy. Essayons d’encadrer la prostitution, car de toutes façons elle ne disparaitra jamais.
Images fournies par Dario. DR.
Penses-tu faire cela encore longtemps ?
Déjà, je n’imaginais pas faire ça aussi longtemps ! J’ai déjà envisagé arrêter, parce que je ne pensais pas que cette activité pouvait être compatible avec une vie amoureuse stable et sereine ! Pendant les dix dernières années, j’ai eu quelques relations, et toutes ces femmes ont bien accepté cette activité. Aucune ne m’a demandé d’arrêter, et de mon côté je n’ai pas encore rencontré la femme qui me donnerait envie d’arrêter. Après, je ne vais pas faire ça jusqu’à soixante-dix ans ! Pour l’instant, je constate que je plais toujours beaucoup, et ça peut donc durer encore quelques années ! Donc je continue à mettre de l’argent de côté, pour mon futur et pour mes enfants…
Dario a participé à un documentaire diffusé en 2024 : Escort boys, ce que veulent les femmes, également visible sur Prime Video.