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Tractons sous la pluie

Sarah Knafo est aussi à l’aise en campagne qu’à son bureau pour éplucher des rapports de la Cour des comptes. Causeur l’a suivie une journée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens, touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale. Reportage.


Jaune et polie ! Depuis des semaines, c’est ainsi que la presse mainstream décrit la candidate à la Mairie de Paris Sarah Knafo. C’est peut-être un peu court. L’eurodéputée de 32 ans, connue jusqu’à présent pour avoir été la cheville ouvrière de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, pour avoir contribué au lancement d’un parti politique situé à la droite du RN, et pour être la compagne de l’auteur du Suicide français (un demi-million d’exemplaires vendus chez Albin Michel depuis 2014), est également assez unanimement présentée comme brillante. Mais l’énarque nous réserve-t-elle une botte secrète pour le scrutin parisien ? Sa mue, de stratège mystérieuse en potentielle élue locale accessible, est-elle achevée ? Longtemps dans l’ombre de M. Zemmour ou de Marion Maréchal, comment mène-t-elle sa campagne ? Le jour où Causeur se décide à la suivre pour voir de quoi il retourne, son équipe affiche un optimisme prudent. Quelques jours plus tôt, un sondage a crédité Sarah Knafo de 12 %, devant la LFiste Sophia Chikirou, présentée comme très proche de Jean-Luc Mélenchon. « Maintenant, on espère passer devant Bournazel », confie Diane Ouvry, en charge de la presse, devant le premier café de la journée. Nous verrons ce qu’il en sera au soir du 15 mars. C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! En ce mercredi 18 février, Sarah Knafo est en opération séduction auprès des restaurateurs et des petits commerçants. Elle ira samedi à l’ouverture du Salon de l’agriculture, mais pas de bouses de vache cette année.

Mission séduction chez les hôteliers et restaurateurs

Avec ses propositions disruptives et concrètes (réouverture des voies sur berge, détection des agressions par IA, par exemple), Sarah Knafo est venue perturber le duel annoncé entre la LR Dati et le socialiste Grégoire. Ce matin, elle a donné rendez-vous à 10 heures aux restaurateurs parisiens au Sacré Frenchy, établissement de la rive droite situé boulevard de Sébastopol, à l’angle de la rue aux Ours. Petite déception : la candidate n’a pas revêtu la robe jaune qui a contribué au début de sa légende dans la capitale. Face aux adhérents restaurateurs et hôteliers de l’UMIH et du GHR, elle promet plus de terrasses et moins de paperasse. Elle leur apporte trois bonnes nouvelles : geler la taxe de séjour, autoriser les terrasses chauffées – quitte à engager un bras de fer avec l’État – et instaurer un tarif unique de stationnement à cinq euros de l’heure. La première heure serait en outre gratuite, et le stationnement offert entre midi et 14 heures. Objectif : permettre aux clients de déjeuner plus facilement à Paris. « Ce que vos clients ne mettront plus dans l’horodateur, ils pourront le dépenser chez vous », détaille-t-elle lors de la table ronde. Voir des terrasses vides l’hiver lui « crève le cœur ». Quant aux terrasses éphémères datant du Covid, dont certains riverains dénoncent les nuisances, pourquoi ne pas prolonger d’une heure l’autorisation nocturne ? s’interroge-t-elle devant nos bistrotiers dont les yeux se mettent à briller. Elle promet également que les professionnels respectueux des règles pourront obtenir des autorisations pluriannuelles, afin de ne plus devoir constituer un dossier chaque année. Ces questions de voirie occupent une bonne partie de la matinée. Le succès du vélo à Paris ou la baisse de la pollution doivent davantage aux initiatives privées qu’à la municipalité. JCDecaux est à l’origine du Vélib’ sous Delanoé qui initialement n’en voulait pas. Et Renault et PSA dont les moteurs se sont améliorés pour la qualité de l’air sont bien plus humbles qu’Anne Hidalgo, estime Mme Knafo. « On avait à peine obtenu l’autorisation d’installer des bacs à fleurs devant notre établissement que tout a été annulé parce qu’un parking à vélos a été installé sans concertation par la mairie centrale », peste Valérie Saas-Lovich, du Patio, situé près de l’Opéra Garnier. « Je ne fais pas de politique au sens politicien du terme », précise-t-elle. « Nous ne donnons pas de consignes de vote, mais nous posons des questions précises aux candidats et transmettons leurs réponses à nos adhérents. » Elle reconnaît néanmoins que, dans le 9e arrondissement, la maire Delphine Bürkli est proche des commerces, tout en regrettant ses marges de manœuvre limitées. Sarah Knafo promet justement de renforcer les pouvoirs des mairies d’arrondissement sur toutes ces questions pratiques. Pour qui votera Mme Saas-Lovich ? « Je sais, mais je ne vous le dirai pas », répond-elle en souriant. « Parlez-nous, on a besoin d’alliance, d’alternative », s’était-elle exclamée pendant la réunion. Sarah Knafo y a indiqué que seule sa candidature est en dynamique dans les sondages, et que son but est d’arriver au second tour pour faire une alliance avec Mme Dati. Tant que les socialistes quittent la Mairie, tout conviendra aux hôteliers et restaurateurs… Il n’y a que pour la verbalisation des automobilistes que la gauche fait confiance au privé, déplore-t-on ici.

Un coup médiatique inattendu

Diane Ouvry se félicite de son coup du jour. Peu avant midi, Paris Match révèle que la rappeuse Koxie, interprète du tube Garçon qui dénonçait le harcèlement de rue avec humour à l’été 2007, sera tête de liste dans le 14e arrondissement. L’annonce amuse et intrigue les réseaux sociaux, et fait beaucoup de reprises dans les journaux. La chanteuse, passée par la radio aux côtés d’Arthur, Camille Combal ou Laurent Baffie, assume son engagement : « Ce sont des élections municipales. Sarah présente une liste ouverte à tous les Parisiens. Il n’y a pas de bla-bla chez elle. » Il est vrai que le logo du parti Reconquête ! a été gommé dans la communication, et que les thèmes identitaires se font plus discrets pour ne pas trop effrayer le bobo. Reste que certains adversaires jugent évidemment ce recrutement complètement ringard. Et que la vieille garde de Reconquête ! n’est en réalité pas bien loin : Samuel Lafont est ainsi investi dans le 15e, et Olivier Ubéda devrait chorégraphier le meeting prévu au Palais des sports le 9 mars.

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À 14 heures, rendez-vous est donné aux journalistes au métro Mouton-Duvernet, dans le 14e arrondissement, pour une déambulation jusqu’à la porte d’Orléans. Koxie rejoint le groupe. Thierry Véron, représentant des commerçants, sert de guide. Deux gardes du corps accompagnent les candidates, bien qu’aucun incident n’ait été signalé depuis le début de la campagne. Matthieu Louves filme absolument tout pour les réseaux sociaux, où la candidate est très active. La revue Nature, citant une étude de l’agence de veille Arago[1], créée par Pierre-Étienne Pommier, ancien conseiller numérique LREM et candidat écarté à la présidence de France Télévisions constate que les vidéos de Sarah Knafo sur X affichent des audiences trop élevées pour être « organiques » et se demande si l’algorithme du réseau social d’Elon Musk ne favoriserait pas à dessein la jeune femme. Vous avez dit conspirationnisme ?

Laure Cohen, dite Koxie, Sarah Knafo et Thierry Véron. Photo : Hannah Assouline

Balade rive gauche

Les échanges avec les commerçants se succèdent sous la pluie. « Que préférez-vous : faire campagne dans la rue ou éplucher des rapports de la Cour des comptes ou de l’UE ? » lui demande-t-on. « Les deux », répond-elle, sans hésiter – et on ne va pas vexer M. Véron qui a déjà tant de remontrances à faire aux élus. Il évoque auprès de nous la vacance commerciale : « Sur 110 commerces de l’avenue du Général-Leclerc, une trentaine ont fermé. Nous sommes largement au-dessus de la moyenne parisienne. » Giovanni Lorenzo, poissonnier à l’angle de la rue Bezout, confirme les difficultés : livraisons compliquées, charges élevées, accès restreint. « Le programme de Mme Knafo parle aux commerçants, et aux Parisiens qui regrettent l’ambiance d’autrefois », dit-il. Il me confie avoir voté pour M. Zemmour en 2022, et pour Marine Le Pen au second tour. Il est parfois tenté de baisser les bras, voire de s’exiler aux États-Unis. Il amuse la galerie en présentant les trois tables qu’il a installées en terrasse et que les services de la Ville veulent lui faire retirer. Il y propose une formule buffet à 35 euros qui rencontre un franc succès, et il y a largement la place pour le passage des piétons. « La moitié des commerces ont vu leur fréquentation baisser ici. Pourquoi ? Les difficultés pour rentrer dans Paris depuis Montrouge ou Châtenay-Malabry ont été multipliées par 100 ! Pour ma part, j’ai vendu la boutique que j’avais rue Cadet dans le 9e parce que mes gars mettaient cinq heures pour aller livrer là-bas ».

La visite s’achève dans la boutique de prêt-à-porter Caprices, tenue depuis trente-six ans par Brigitte et sa fille Leslie. Une cliente âgée habituée qui passe des heures dans cette boutique comme on n’en voit plus trop, et qui s’amuse à se faire passer pour plus folle ou plus sénile qu’elle n’est vraiment, lance bruyamment, faussement ingénue : « C’est la gauche ou la droite ? Ce n’est pas le FN, quand même ? » Oh non, pensez-vous, s’entend-elle répondre. On la félicite, car elle distribue chaque jour à manger aux clochards du quartier. Sarah Knafo prend le temps d’échanger avec les commerçantes et, pour les convaincre de voter pour elle, du retard pour un important interview prévu dans le centre. Elle ressort finalement délestée de 130 euros et parée d’un nouveau blouson en jean, offert par la maison. Toujours pas de jaune.


[1] « L’algorithme de X boosterait les vidéos de Sarah Knafo », arago.app, 18 février 2026.

Privilège rouge sang

En 1990, la gauche a fait croire que la profanation du cimetière juif de Carpentras était l’œuvre du FN. Un mensonge qui a permis l’excommunication définitive de Jean-Marie Le Pen. En 2026, malgré les liens avérés entre les agresseurs de Quentin Deranque et LFI, la droite est incapable d’obtenir la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon. Quand prendra-t-elle enfin une leçon de politique ?


On peut penser le plus grand mal de la gauche, mais elle sait faire de la politique. Si la droite comptait dans ses rangs quelques anciens trotskystes capables de fomenter manigances et coups tordus pour exploiter jusqu’à la corde toute faiblesse de l’adversaire, la mort dramatique de Quentin Deranque serait, comme le pronostiquait judicieusement mais imprudemment l’un d’entre nous, le « Carpentras de LFI » : un point de non-retour dans la marche vers l’ostracisation du parti mélenchoniste et l’érection d’un front républicain contre lui. Le souvenir du jeune homme lynché alors qu’il était à terre ferait office d’interdit pour tout élu tenté de fricoter avec un parti qui couve une milice fascistoïde. Autrement dit, ce serait le début de la fin des Insoumis qui, privés d’alliés, seraient réduits à brailler sur leurs bancs de l’Assemblée et à pleurnicher devant d’obscurs médias s’enfonçant avec eux dans la marginalité politique, Reporterre et autres Blast jouant à merveille le rôle de propagateurs d’idées dangereuses hier dévolu à Rivarol et consorts.

Mélenchon sonné

À l’évidence, ce scénario n’est pas près de se réaliser. Certes, pendant quelques jours après le drame, les troupes de notre général Tapioca paraissent sonnées, au point qu’elles se tiennent à peu près bien pendant la minute de silence observée par l’Assemblée nationale. On les voit même vaguement penauds, encaissant reproches et accusations quasiment sans broncher. Très vite, une autre musique se fait entendre, d’abord par notes discrètes. « Aucune idée ne vaut qu’on meure pour elle », répètent des élus de gauche l’œil humide. Sous-entendu, même pas les idées nauséabondes de Quentin Deranque. Puis le jeune homme est progressivement affublé d’épithètes qui, sous couvert de précision descriptive, visent à distiller l’idée qu’il l’avait bien cherché. Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, alors que Jean-Luc Mélenchon exprime sa « compassion » et son « empathie », le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite[1]. Le 16, Le Monde, refusant de choisir entre les stigmates, évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale », n’en jetez plus. Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néo-fasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néo-nazi et antisémite » – aussi condamnable que soit cet assassinat croit-elle bon de préciser.

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La messe est dite. Après la marche de Lyon, passablement noyautée par des groupuscules authentiquement fascistoïdes ou néo-nazis, ce qui n’a pas empêché beaucoup de braves gens d’y participer mais explique la faible mobilisation, on oublie opportunément que « l’extrême gauche tue », comme le proclament Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et quelques autres, pour revenir au business as usual, c’est-à-dire au combat contre la bête immonde, toujours tapie dans le même terrier brun. Quant au président, il finit bien sûr par renvoyer tout le monde dos à dos, dénonçant la violence politique, qu’elle vienne d’extrême gauche ou d’extrême droite,et appelant lesdits extrêmes à « faire le ménage » dans leurs rangs. Les extrêmes, c’est pas bien. Merci Macron.

La profanation du cimetière juif de Carpentras, le 10 mai 1990, n’a strictement rien à voir avec le Front national. Mais avec un cynisme érigé au rang d’art, l’Élysée et sa bande de stratèges trotsko-antiracistes font avaler à la France entière qu’il s’agit d’un crime lepéno-fasciste et, dans la foulée s’emploient à frapper d’infamie toute personne qui oserait s’allier ou même simplement parler avec le diable. La légende est devenue vérité, si bien qu’en janvier 2007, tout en reconnaissant que les auteurs de la profanation étaient des skinheads, une certaine Julie Legac ose écrire sur le site de l’INA que « la profanation de Carpentras, macabre par nature, a été rendue bien plus sordide encore par les manipulations du Front national ». Dans cette affaire, on voit surtout les manipulations de François Mitterrand, mais foin du réel. Assurée du monopole du récit face à une droite qui a intériorisé son infériorité morale, la gauche s’emploie dans la foulée à disqualifier les préoccupations des électeurs lepénistes, à commencer par la question migratoire – avec les glorieux résultats que l’on sait.

Nouveau cordon sanitaire

La mort de Quentin, le 14 février 2026, a clairement partie liée (pour être prudent) avec les agissements de la Jeune Garde, proxy notoire et assumé de LFI. Pourtant, à l’exception, il est vrai notable de François Hollande et des francs-tireurs habituels comme Guedj et Glucksman, personne n’ose prononcer le divorce définitif. Tandis que Verts et Insoumis serrent les rangs autour de leurs camarades injustement diffamés, nombre de hiérarques socialistes assurent que « plus jamais », tout en précisant en petits caractères que, face au vrai danger, ils feront toujours le bon choix. En somme, Mélenchon exagère, mais ce n’est pas le diable. À la différence de Jean-Marie Le Pen et de sa descendance.

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On dira que, justement, on en a assez soupé de la grandiloquence antifasciste, de la diabolisation, du cordon sanitaire (qui revenait à psychiatriser les mauvais électeurs et les mauvaises idées) et des hautes postures morales pour ne pas recommencer en sens inverse. Du reste, contre LFI, il n’est nul besoin d’inventer des méfaits ou des arrière-pensées. Le parti de Mélenchon excuse ou encourage ouvertement la violence, qu’elle émane du Hamas ou des nervis de Raphaël Arnault. Et il laisse volontiers entendre que, dans certaines circonstances, pour le salut de la patrie, il s’affranchira du verdict des urnes. Cela devrait suffire pour que plus personne n’accepte de travailler avec lui. Encore faut-il s’adresser à ses électeurs. Outre son public islamisé, Mélenchon séduit toute une frange de fonctionnaires, intellectuels et chercheurs-militants prolétarisés qui, grâce à lui, peuvent se rêver en héroïques résistants, face au capitalisme colonialiste et masculiniste qui est, selon le caudillo Insoumis « la deuxième peau du Système ». Il n’existe pas de recette miracle pour les libérer de leur fantasme victimaire. Les mépriser ou les ignorer, comme on l’a fait avec les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ne les fera pas disparaître.

Laurent Wauquiez, Retailleau et d’autres appellent à la constitution d’un nouveau cordon sanitaire contre LFI, le premier disputant de façon un brin infantile la paternité de cette fausse bonne idée au second. L’un et l’autre oublient que la politique, c’est du rapport de forces. Pour obliger la droite à se soumettre à son chantage moral, la gauche mitterrandienne a fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Redoutant (non sans raison) d’être associés à l’extrême droite, quand personne n’a peur d’être pris en photo avec un Insoumis ou un « antifa », Bardella et les autres n’ont probablement même pas pensé qu’ils pourraient eux-mêmes appeler à une grande marche contre la violence politique et contre LFI. Ils ont abandonné le pavé à leurs adversaires.

Hommage à Quentin Deranque, place de la Sorbonne, Paris, 15 février 2026 (C) WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA

En attendant, la comparaison entre la profanation de Carpentras et le meurtre de Quentin Deranque prouve que la gauche sait fabriquer un croquemitaine, pas la droite. Pour Gil Mihaely, cette dissymétrie tient au fait que la droite n’a pas engendré de François Mitterrand, orfèvre en matière de manœuvre politique. Sans doute. Mais c’est au moins autant une affaire de superstructure idéologique, pour parler comme Marx, de privilège rouge, pour parler comme notre cher Goldnadel, ou de combat culturel, comme on dit désormais à droite, que de nullité tactique. Les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans nombre d’universités où Raphaël Arnault est un héros et François Hollande, un traître, dans la Justice, d’une admirable lenteur pour instruire les innombrables plaintes contre des élus LFI et bien sûr, dans les médias publics où le mélenchonisme syndical est une seconde nature. Dans notre magazine de février, Pierre Vermeren remonte aux origines révolutionnaires de cette hégémonie qui campe sur un inaltérable sentiment de supériorité morale. Et explore cette singularité française qu’est la persistance d’un et même de plusieurs partis revendiquant toujours les crimes de masse de la Terreur : « De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. » Le carburant inépuisable de cette violence, c’est la bonne conscience. Sans la Terreur, disait Robespierre, la vertu est impuissante. Autrement dit, il y a toujours une fin supérieure qui justifie les moyens les plus abjects, un ennemi de l’humanité contre lequel tout est permis, y compris le lynchage d’un homme à terre.

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Après la mort de Quentin Deranque, de bons esprits assurent que rien ne sera plus comme avant. On attend de voir. En tout cas, face à une extrême gauche que la décence n’arrête jamais, les mantras usés de la moraline républicaine et les grands sentiments ne sont d’aucune aide. On ne la vaincra pas non plus par la censure, comme le suggère Caroline Yadan qui s’est mis en tête de pénaliser l’antisionisme – ce qui supposerait de poursuivre tout imbécile qui braille « génocide » –, ou l’interdiction que notre ami Naulleau appelle de ses vœux. Mélenchon disparaîtra du paysage quand une majorité d’électeurs sanctionnera dans les urnes tous ceux qui pactisent avec lui.


[1]. Il faut cependant noter l’éditorial de Thomas Legrand intitulé : « Lyncher un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » On ne saurait mieux dire.

Non, Trump n’est pas encore « néocon »!

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Contrairement à ce que certains ont écrit, l’opération « Epic Fury » n’est ni une trahison des engagements de Donald Trump auprès du mouvement MAGA, ni un exemple d’aventurisme impérialiste, analyse Gerald Olivier. C’est au contraire selon lui une application stricte de la Doctrine Trump, appelée « Peace Through Strength », qui consiste à confronter les menaces et imposer la paix par la force.


Samedi 28 février, aux premières heures du jour, le président Donald Trump a autorisé le déclenchement de l’Opération Furie Epique (« Epic Fury »), une campagne de bombardements contre l’Iran, menée conjointement avec Israël.

« Répugnant et diabolique », selon Tucker Carlson

Dans un communiqué de huit minutes, il a détaillé les objectifs de guerre : annihiler le programme nucléaire militaire iranien, détruire leur stock de missiles balistiques et leur capacité à les lancer, anéantir leur flotte, et garantir que l’Iran ne pourra plus utiliser ses subordonnés (« proxy ») dans la région pour menacer ou attaquer ses voisins et Israël.

En conclusion de son message le président américain a appelé le peuple iranien à se soulever pour renverser le régime tyrannique des mollahs une fois les bombardements achevés : « l’heure est venue de reprendre le contrôle de votre destin… C’est votre seule chance pour plusieurs générations peut-être. »

Aussitôt, le lancement de cette opération militaire majeure a fait l’objet de critiques, de toutes parts.

A droite, Tucker Carlson, chroniqueur vedette de la cause MAGA (« Make America Great Again », qui rassemble la base électorale de Donald Trump) a parlé d’une « action répugnante et diabolique ». Marjorie Taylor Greene, ancienne élue républicaine au Congrès, de Georgie a parlé de « la pire trahison ». Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump et pilier du mouvement MAGA, a mis en garde contre « un nouvel Irak » en soulignant qu’on « ne peut pas refaire la même erreur. » Pour eux, Trump a trahi sa promesse de ne pas engager l’Amérique dans de nouveaux conflits lointains aux objectifs incertains…

A gauche, Kamala Harris, ex-vice-présidente, s’est dit « opposée à cette guerre choisie » refusant « que nos fils et nos filles meurent dans ce conflit non autorisé ».  Trump a été qualifié de « néo-conservateur », mouvement qu’il a toujours farouchement combattu. Le New York Times a critiqué « l’absence de stratégie » et « l’appel à un changement de régime sans apporter de garantie que cette aventure finira autrement que celles du début du siècle en Irak et en Afghanistan. »

Front intérieur

Ces réactions, pouvant influer sur l’opinion publique américaine, sont importantes. Une guerre ne se gagne pas sans le soutien du « home front ». Le président Trump ne pourra poursuivre longtemps cette campagne si elle s’avère impopulaire. Lui et les Républicains pourraient payer un prix politique très élevé, aux élections de mi-mandat qui auront lieu début novembre, si cette opération ne se solde pas par un succès incontestable.

Téhéran, 28 février 2026 © AP/SIPA

Cependant, à l’heure actuelle, pour l’instant, Epic Fury ne constitue pas une trahison des engagements de Donald Trump pour « América First », et encore moins une répétition de l’aventure irakienne de 2003. Voici pourquoi.

La première erreur d’analyse concernant « America First » et le « mouvement MAGA » est d’y voir un mouvement « isolationniste ». Cela n’a jamais été le cas. Contrairement à ce que beaucoup ont écrit (surtout à gauche) America First n’est pas un « repli sur soi », encore moins « une peur de l’autre », c’est une doctrine qui place les intérêts des Etats-Unis « en premier » dans le contexte d’un monde globalisé et interdépendant. « Je ne suis pas isolationniste, disait Trump en 2016, je suis nationaliste ».

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Il ne s’agit pas de se retirer du monde, il s’agit d’adopter une posture « non-interventionniste », en accord avec les souhaits des Pères Fondateurs, mais tenant compte des réalités stratégiques du vingt-et-unième siècle. « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, une adhésion rigide au principe de non-intervention n’est pas possible. Mais notre prédisposition à ne pas intervenir, impose un seuil d’exigence élevé pour justifier une intervention, » est-il écrit dans le document sur la Stratégie de Sécurité Nationale publié en novembre 2025.

La perspective d’un Iran en possession d’une arme nucléaire constitue ce « seuil d’exigence élevé », et à partir de là, l’intervention américaine est justifiée et en accord avec les promesses de Donald Trump.

Le mouvement MAGA ne s’oppose pas à la guerre par principe. Il s’oppose aux « guerres sans fin » et à celles qui ne sont pas dans l’intérêt direct de la sécurité ou de la prospérité des Etats-Unis.

De plus, il faut distinguer une véritable « guerre » – c’est-à-dire un affrontement de plusieurs semaines, plusieurs mois, ou mêmes plusieurs années – de possibles opérations ponctuelles. Donald Trump ne s’est jamais interdit ces opérations, au contraire. Il s’en est même fait une gloire.

Des précédents

Donald Trump avait ordonné des frappes contre la Syrie de Bachar al-Assad dès avril 2017, trois mois après sa prise de fonction, en représailles contre l’utilisation d’armes chimiques par le régime contre son propre peuple. Barack Obama, dans les mêmes circonstances, quelques années plus tôt, n’avait pas lui osé ordonner de telles frappes…

Donald Trump a ordonné l’assassinat d’Abou Bakr al-Baghdadi en octobre 2019 dans le cadre de la « guerre » américaine contre le terrorisme et contre l’Etat islamique au Levant.

En janvier 2020, Donald Trump a fait tuer le général iranien Qassem Soleymani, responsable des opérations terroristes du régime islamique, sans préavis d’aucune sorte.

En juin 2025, il a frappé trois sites nucléaires iraniens (Fordo, Natanz et Ispahan), pour éliminer la menace que ces sites faisaient peser sur la région et sur les Etats-Unis, notamment les nombreuses bases militaires américaines dans le golfe.

En vérité, la Doctrine Trump se rapproche de ce que certains aux Etats-Unis appellent le « réalisme jacksonien », une politique étrangère musclée nommée pour le président Andrew Jackson (1829 – 1837). Jackson était un ancien général, vainqueur de la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, devenu président. Il était nationaliste, se méfiait des alliances extérieures, et souhaitait lors du recours à la force militaire disposer d’une domination écrasante, pour des actions décisives et brèves.

Ce principe fut appliqué lors de l’opération Détermination Absolue (« Absolute Resolve ») pour la capture de Nicolas Maduro et de son épouse le 3 janvier 2026. Les Forces armées américaines ont mis à bas les défenses du Venezuela pour capturer son président, considéré comme illégitime et recherché par la justice des Etats-Unis, et se sont aussitôt retirées.

DR.

Jackson croyait fermement qu’il était plus facile d’obtenir la paix par la peur et la force que par la persuasion. En anglais cela s’appelle « Peace Through Strength ». C’est une approche suivie par de nombreux présidents américains, de George Washington à Ronald Reagan, en passant par Dwight Eisenhower et Theodore Roosevelt. C’est la doctrine appliquée et vantée par le président Trump.

Puisque le régime islamique en Iran ne voulait pas abandonner volontairement son programme nucléaire militaire, les Etats-Unis ont pris sur eux d’oblitérer les installations iraniennes et de réduire ce programme à néant. Et ils l’ont fait à deux reprises. Lors de l’opération Marteau de Minuit (« Midnight Hammer ») et à nouveau avec « Epic Fury ».

Pour rappel l’objectif d’Epic Fury n’est pas le renversement du régime des mollahs à Téhéran. C’est l’anéantissement des capacités de l’Iran à déstabiliser et menacer la région. Il y a quatre objectifs militaires clairs : démantèlement du programme nucléaire ; destruction des missiles accumulés par le régime; anéantissement de la flotte pour mettre fin à ses entraves au commerce maritime par le détroit d’Ormuz; suppression de son soutien aux « proxys» de la région.

Ces objectifs seront atteints. C’est une certitude. Les forces américaines et israéliennes en ont les moyens et la volonté.  

Pas de « nation building » au programme

Si cet affaiblissement militaire, accompagné de l’élimination physique des principaux dirigeants du pays (47 dignitaires, dont, bien sûr, le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei, ont déjà été tués, affirment les Américains) débouche sur la chute du régime, tant mieux. Donald Trump a clairement appelé le peuple iranien à se soulever contre les tyrans qui les oppressent. Il avait promis de lui venir en aide suite à la répression dans le sang des manifestations du début 2026 (trente-deux mille morts évoqués parmi les manifestants). Mais ce ne sont pas les forces américaines qui vont orchestrer ce changement de régime. Et encore moins venir bâtir des institutions démocratiques par la suite.

Les critiques qui évoquent la volteface d’un Donald Trump ayant soudain embrassé le « changement de régime » commettent une double erreur.

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Un, le changement de régime ne fait pas partie des objectifs de l’administration américaine. S’il survient tant mieux, s’il ne survient pas, tant pis. Deux, même si ce changement de régime se produit, il n’est pas question pour les Etats-Unis de se livrer à ce qu’on appelle en anglais le « nation building » c’est-à-dire le « reconstruction nationale ».

Il faut distinguer ces deux processus. En Irak en 2003 l’objectif du président George W. Bush était de faire tomber Saddam Hussein, dans un premier temps, et de bâtir ensuite des institutions démocratiques en Irak. L’intervention américaine poursuivait à la fois le changement de régime et la construction de nouvelles institutions. L’opération Epic Fury ne poursuit ni le premier, ni le second de ces objectifs. Toute comparaison avec l’aventure irakienne est donc erronée. D’ailleurs il n’y a aucun soldat au sol en Iran et il n’est pas question d’en envoyer. Au passage, tout déploiement de G.I.s sur le sol iranien serait un vrai « game-changer » (un changement de paradigme) qui, cette fois, brouillerait sérieusement Donald Trump avec sa base.

En clair, tant que l’opération Epic Fury reste brève – Trump a parlé de quatre semaines – tant qu’elle n’implique ni déploiement au sol, ni occupation, elle ne constitue ni une trahison des engagements de Trump vis-à-vis de ses troupes, ni une dérive néoconservatrice vers un aventurisme à la « Bush ».

Elle signifie simplement qu’au contraire des présidents qui l’ont précédé, Donald Trump est prêt à agir pour sanctionner un Etat voyou, et pour mettre fin à une menace lancinante.

Au contraire de ce qu’on écrit certains, Epic Fury n’est même pas, non plus, une « nouvelle » guerre. C’est la continuation d’une guerre qui dure depuis 47 ans. Elle a commencé avec la prise en otages du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran le 4 novembre 1979 en pleine révolution iranienne.

Des étudiants iraniens escaladant la clôture de l’ambassade américaine à Téhéran, le 4 novembre 1979. DR.

Elle s’est continuée à travers les décennies par des attentats contre des ressortissants et soldats américains dans la région et au-delà, par des manifestations régulières appelant à la « mort de l’Amérique », et par une déstabilisation systématique de la région via le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, la Syrie sous Assad, les Houthis au Yémen, et même l’utilisation des populations chiites en Irak et à Bahreïn. Loin de commencer une nouvelle guerre, Trump s’est engagée dans une formidable bataille pour mettre fin à une guerre en cours depuis des décennies. L’enjeu en est colossal. Il s’agit d’envisager un Proche-Orient débarrassé de la menace islamiste chiite. C’est possible, même si cela semble lointain. Tout aussi lointain que d’imaginer un monde sans la menace du communisme soviétique à l’aube des années 1980…  

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Déontologie et autres instruments de l’allégeance médiatique

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Le média belge 21News, plutôt centriste mais étiqueté « extrême-droite » par l’infatigable meute bien-pensante, avait retranscrit le discours tenu par le vice-président J. D. Vance lors de la fameuse Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2025. Mal lui en a pris. De là à dire que les trumpistes ont raison de s’inquiéter pour la liberté d’expression en Europe, il y a un pas que notre contributrice ne se risquerait pas à franchir…


Deux particuliers courageusement anonymes avaient déposé plainte auprès du Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ), duègne sourcilleuse de la moralité gauchisante des journalistes du plat pays. Et le 18 février, auréolé de moraline, le fameux CDJ a jugé la plainte partiellement fondée. «Partiellement» ou «partialement» ?

Dans 1984, George Orwell imaginait un monde où les autorités réécrivaient les journaux pour les aligner sur la vérité officielle. En Belgique, nous avons trouvé une méthode plus raffinée: nul besoin de réécrire les articles. Il suffit de rappeler aux journalistes, avec toute la douceur administrative requise, qu’ils auraient dû écrire autrement.

Cordon sanitaire

Cette récente décision du Conseil à propos du site 21News appartient à cette tradition bien belge de la pédagogie médiatique. Une plainte «partiellement fondée» ? L’expression est admirable. Elle possède cette neutralité bureaucratique qui permet de corriger un média tout en assurant que rien, absolument rien, n’a été corrigé. La raison officielle tient à quelques principes déontologiques : vérification des informations, prudence dans l’identification d’une personne, contextualisation jugée insuffisante. Des notions nobles, évidemment. Des notions auxquelles personne de sensé ne pourrait s’opposer. Mais l’affaire devient plus intéressante lorsqu’on se rappelle un détail: l’article incriminé de 21News, rare média belge qui distribue autre chose que de l’eau tiède et auquel j’ai l’honneur de collaborer, ne faisait que retranscrire un discours prononcé en 2025. Autrement dit, le problème ne résiderait pas tant dans l’existence des propos que dans le fait de les avoir rapportés !

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Depuis plusieurs décennies, la Belgique vit sous un dispositif délicatement nommé «cordon sanitaire». Officiellement, il s’agit d’un accord politico-médiatique visant à isoler certains partis. Dans la pratique, il s’est progressivement étendu bien au-delà des coalitions parlementaires pour devenir une sorte de climat intellectuel. Une atmosphère. Un réflexe.

Il est interdit d’interdire

Dans cette atmosphère, certaines idées ne sont pas interdites — ce serait grossier — mais elles doivent circuler avec précaution. Idéalement, elles ne circulent pas du tout. Si elles apparaissent malgré tout, il convient de les entourer de suffisamment de précautions, de guillemets critiques et de distances morales pour que personne ne puisse imaginer qu’elles existent réellement dans l’espace public.

C’est là que la déontologie intervient avec toute son utilité. Le CDJ n’interdit rien. Il ne censure pas. Il ne ferme aucun site. Il se contente d’émettre des avis, de rappeler des règles, d’indiquer que certains articles auraient gagné à être rédigés autrement. C’est un art très subtil : celui de la régulation morale sans contrainte juridique.

Le message n’a d’ailleurs pas besoin d’être explicite pour être compris. Les rédactions sont des organismes sensibles. Elles savent reconnaître les signaux faibles. Une plainte «partiellement fondée» ici, un rappel à la prudence là, et chacun comprend rapidement où se situe la frontière invisible entre l’information acceptable et l’information problématique.

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Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les journalistes de parler de certains sujets. Simplement de leur rappeler que la manière d’en parler doit être… appropriée. Appropriée au climat. Appropriée au consensus. Appropriée à cette idée très contemporaine selon laquelle la responsabilité journalistique consiste parfois à protéger le public contre certaines réalités trop abruptes.

Au fond, la Belgique a peut-être inventé une forme particulièrement élégante de gestion de l’information. Dans le monde d’Orwell, la vérité était décidée par un ministère. Chez nous, elle émerge d’un ensemble harmonieux de conseils, de chartes, de cordons et de bonnes intentions, le plus souvent relayées par des associations et des ONG qui, bien que largement subventionnées, ne représentent qu’elles-mêmes. Et c’est sans doute pour cela que le système fonctionne si bien. Car chacun reste libre d’écrire ce qu’il veut. À condition, bien sûr, de savoir ce qu’il vaut mieux ne pas écrire.

Montres: le luxe ne meurt jamais d’être cher

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Le luxe ne disparaît pas lorsqu’il devient inaccessible. Il se fragilise lorsqu’il renonce à la discipline qui fondait sa légitimité. À mesure que les grandes maisons se transforment en machines de croissance financière, la rareté cesse d’être une contrainte pour devenir une stratégie. L’horlogerie contemporaine offre aujourd’hui un laboratoire révélateur de cette mutation : lorsque le prix ne reflète plus une exigence, le prestige cesse d’être une culture pour devenir une simple mécanique d’extraction…


En 2022, certaines Rolex Daytona se négociaient sur le marché secondaire à plus du double de leur prix catalogue. Sur des plateformes comme Chrono24, ces écarts ont attiré jusqu’aux analystes financiers vers un secteur longtemps considéré comme marginal.

Ce phénomène n’est pas une simple bulle spéculative. Il révèle une transformation plus profonde du luxe contemporain.

Il faut aujourd’hui parfois plusieurs années pour acheter certaines montres sportives en acier. Chez certains détaillants, accéder à une Rolex Daytona ou à une Patek Philippe Nautilus suppose d’avoir d’abord acheté d’autres pièces, parfois pour plusieurs dizaines de milliers d’euros. Il faut, littéralement, « construire un historique ».

Le produit n’est plus simplement vendu. Il est octroyé.

Ce système n’est plus marginal. Il constitue désormais une architecture commerciale entière de l’horlogerie de prestige.

Sur le marché secondaire, une Rolex Daytona vendue environ 15 000 euros en boutique peut dépasser 35 000 euros, et certaines références ont atteint entre 2021 et 2023 plus du double de leur prix catalogue. Les maisons observent ce phénomène avec attention : cette tension permanente entretient le désir, stimule la spéculation et consolide le prestige.

Économiquement, la mécanique est remarquable. Mais elle révèle aussi une mutation plus profonde. Car le luxe ne meurt jamais d’être cher. Il meurt lorsqu’il devient cupide.

La contradiction du luxe contemporain

Depuis vingt ans, l’industrie mondiale du luxe connaît une expansion spectaculaire. Selon Bain & Company, le marché mondial des biens personnels de luxe est passé d’environ 100 milliards d’euros au début des années 2000 à plus de 360 milliards aujourd’hui.

LVMH a dépassé 86 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Sa capitalisation boursière a parfois frôlé les 500 milliards. Dans l’horlogerie, des groupes comme Richemont ou des maisons indépendantes telles qu’Audemars Piguet participent à cette même dynamique d’expansion mondiale.

Ces chiffres racontent un succès indéniable. Ils révèlent aussi une contradiction. Le luxe repose sur la rareté. La finance exige la croissance. Or la rareté ne croît pas indéfiniment. Elle se protège. Elle suppose la limite. Lorsque les grandes maisons deviennent des groupes cotés, elles entrent dans une logique différente : attentes trimestrielles, pression des analystes, nécessité d’afficher une progression constante.

Le luxe devient alors une industrie comme une autre. Simplement plus chère.

Quand la rareté devient une mise en scène

Dans ce contexte, la rareté change de nature.

Autrefois, elle résultait d’une contrainte réelle. Une montre compliquée nécessitait des mois de travail. Une pièce rare l’était parce qu’elle demandait du temps. Aujourd’hui, la rareté est parfois organisée.

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Les listes d’attente deviennent un outil. Les éditions « limitées » se succèdent à un rythme paradoxalement illimité. Les collaborations multiplient les événements destinés à relancer le désir.

La frustration devient une stratégie. On ne vend plus simplement un objet. On administre un accès.

Le client cesse d’être un amateur ou un collectionneur. Il devient un postulant.

L’avidité est toujours rationnelle

Du point de vue économique, cette évolution est parfaitement logique.

Certaines maisons de luxe affichent aujourd’hui des marges opérationnelles supérieures à 30 %, parfois proches de 40 % pour les acteurs les plus performants du secteur. Dans un tel environnement, la tentation est simple : augmenter les prix, accélérer les cycles, exploiter la désirabilité au maximum.

Entre 2018 et 2023, plusieurs modèles emblématiques de Rolex ont vu leurs prix progresser de plus de 40 %. Le luxe a toujours été cher. La cherté n’a jamais posé problème. La question est ailleurs : le prix reflète-t-il encore une exigence, ou seulement une opportunité ?

Le luxe fut une discipline

Historiquement, le luxe n’était pas seulement un secteur économique. C’était une culture. Une culture du temps long. Une culture de la cohérence. Une culture du refus. Former un maître horloger peut prendre plus de dix ans. Développer un mouvement exige parfois plusieurs années de recherche. Maintenir des ateliers exigeants coûte cher et ne produit pas immédiatement de rendement visible. Ces infrastructures invisibles constituent pourtant la véritable matière du luxe.

Or la logique financière valorise autre chose : ce qui produit un effet immédiat.

Une hausse de prix améliore instantanément une marge. Une campagne virale génère immédiatement de la visibilité.

Former des artisans, en revanche, ne figure dans aucun tableau trimestriel.

La tentation devient alors évidente : déplacer l’effort de la substance vers le signal.

Le luxe vit de la croyance

Contrairement à la plupart des industries, le luxe repose sur une matière fragile : la crédibilité symbolique. Le client accepte de payer cher. Il accepte la mise en scène. Il accepte même une certaine théâtralisation du désir. Mais il perçoit très vite lorsque le prix cesse d’être crédible.

Lorsque les boutiques deviennent interchangeables. Lorsque les objets se ressemblent tous. Lorsque la rareté apparaît comme une simple mise en scène.

Le client continue parfois d’acheter. Mais il cesse de croire. Or le luxe vit de la croyance.

Une question de civilisation

La mutation actuelle du luxe révèle une transformation plus large. Le luxe a longtemps stylisé l’inégalité : il produisait des objets où se mêlaient savoir-faire, hiérarchie et temps long. Aujourd’hui, il risque de devenir simplement l’une des expressions les plus raffinées de la logique dominante: tout doit être monétisable, tout doit être optimisé, tout doit être exploité. Le luxe aurait pu constituer une résistance culturelle à cette frénésie. Il en devient parfois la forme la plus sophistiquée.

Guerre aérienne ou guerre embourbée?

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A force d’écouter certains commentateurs médiatiques hostiles à l’interventionnisme de Trump en Iran, on a l’impression qu’ils espèrent secrètement que la coalition américano-israélienne va échouer – voire qu’elle connaisse le sort des opérations passées d’Irak et d’Afghanistan. La grande histoire n’est cependant jamais écrite à l’avance.


C’est un pronostic sur la guerre en Iran si souvent répété qu’il paraît indiscutable. Guillaume Ancel l’a énoncé sous sa forme canonique sur France-info au soir du 2 mars : « Aucune guerre n’a été gagnée sans aller au sol », donc la coalition israélo-américaine devra poser ses bottes dans le bourbier. Elle a été redite le lendemain chez Pascal Praud par Vincent Hervouët, de qui on aurait pu attendre davantage de lucidité. Elle est affirmée depuis longtemps comme un dogme par le général Nicolas Richoux sur LCI. Une seule voix s’est élevée contre l’unisson de la volaille médiatique, une certaine Elisabeth Lévy qui dans sa chronique du 3 mars sur Sud Radio s’est moqué du mantra de la guerre au sol indispensable.

Il me semble que sur LCI on a mis en sourdine la chorale des généraux français pacifistes et violemment allergiques à la moindre prise de risque. Grâce à Dieu, entre les Russes et nous, il y a l’Ukraine, la Pologne et l’Allemagne. Merci la géographie ! En cas de nécessité, on trouvera sans doute dans les armées de ces pays des hauts-gradés plus allants que les Français. Des experts prédisaient la semaine dernière que Donald Trump allait « se déballonner » et repartir dans ses foyers avec un vague accord sur le nucléaire iranien, encore plus piteux que celui qu’il avait dénoncé lors de son premier mandat. La critique du président américain par les journalistes français de gauche consiste toujours à lui prêter des projets lâches ou absurdes et à ensuite ricaner sur le fruit de leur propre imagination…

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Le samedi 28 février a démenti toutes les judicieuses prédictions. Darius Rochebin a peut-être fait le ménage sur son plateau, où il lui arrivait de recadrer poliment l’antitrumpisme forcené de ses invités. Ah ! Une pièce de théâtre sur la dramaturgie de ces plateaux : modérateur subtilement tyrannique ou diaboliquement malin, participant vedette, participant ridicule ou trop humble, participant attardé dans son macronisme vieillot, expert de gauche qui se dispute furieusement avec la si jolie experte de droite, les deux s’embrassant fougueusement dans le rideau de coulisse… Je dépose les droits, succès assuré.

Avec beaucoup de mauvais esprit, on pourrait insinuer que le pronostic du bourbier cache une joie mauvaise à l’idée que la coalition pourrait échouer et connaître le sort des corps expéditionnaires envoyés de longues années en Irak et Afghanistan. « Ces juifs et ces Amerloques sont trop forts, trop audacieux, trop bien organisés ! Ils sont une insulte à la médiocrité humaine, pourvu qu’ils se plantent ! », chronique de la jalousie ordinaire. Ces pensées mesquines ne seraient pas graves, si elles n’inquiétaient en révélant une forme de décadence intellectuelle propre à l’Europe : le refus de croire à l’entièrement neuf.

Attention ! Je vais frapper fort contre la chorale du bourbier, je ne vais pas leur balancer la bombe atomique (tiens, le Japon en 45, une guerre gagnée par la seule aviation !), ce serait dangereux pour la planète, mais je vais leur envoyer mon B-52 avec ses bombes perforantes, j’ai nommé le grand historien Paul Veyne ! Oui, oui, on m’accusera de réponse disproportionnée, on dira que j’utilise un génie pour écrabouiller les pauvres petits commentateurs que j’ai nommés. Mais aux grands maux les grands remèdes, je vérifie que mon gigantesque aéronef se trouve pile au bon endroit et j’appuie sur la manette qui va lâcher mon chapelet de bombes.

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L’historien de la Grèce antique et de Rome a tiré de ses études l’idée que chaque époque porte en elle tellement de causalités différentes qu’on ne peut déduire la forme que prendra l’époque suivante. L’Histoire humaine produit une multitude de commencements absolus qui n’étaient absolument pas prévisibles : rien n’est plus faux que ce dicton de la sagesse des nations : « L’histoire est un éternel recommencement ». Prétendre qu’un renversement de régime ne peut se produire qu’au sol, c’est dire que pour qu’une chose nouvelle apparaisse, il faut que sa semblable se soit déjà produite. Absurde. L’historien développe son idée dans Comment on écrit l’histoire et dans son livre consacré à Michel Foucault, où il dit : « Dans la nature physique que scrutent les sciences exactes, les objets du discours scientifique présentent des régularités (…). En revanche, dans les choses humaines, il n’existe et ne peut exister que des singularités d’un moment (…), puisque le devenir de l’humanité est sans fondement, sans vocation ni dialectique qui l’ordonneraient ; à chaque époque ce n’est qu’un chaos de singularités arbitraires, issues de la concaténation chaotique précédente ».

Exemple personnel : à l’époque de mes études, les brillants professeurs d’histoire de la khâgne et de l’Université de Strasbourg classaient le christianisme parmi les religions orientales dont s’entichaient les Romains, comme le culte de Mithra, Cybèle, Isis et toute la bande. Sous-texte laïcard : le christianisme n’a rien de spécial, il a prospéré en Occident grâce à une tocade bizarre de l’empereur Constantin. Enfin Paul Veyne vient et publie en 2010 Quand notre monde est devenu chrétien, lumineuse explication de la pensée de Constantin et du succès planétaire du christianisme, dont la naissance fut « un commencement absolu ». Ajoutons que ce magnifique éloge du christianisme a été écrit par un total incroyant… A ceux qui doutent que le chaos de l’Histoire est constitué de micro-chaos qui ne sauraient en aucun cas se reconstituer à l’identique, je conseille Les mythes de la guerre d’Espagne de Pio Moa. « L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs » : autre mantra absurde, en Espagne l’Histoire de la guerre civile a été écrite par les vaincus et ils nous ont longtemps abusés.

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Beaucoup de conséquences. L’Histoire ne donne rigoureusement aucun conseil d’action. Il faut tout de même l’étudier pour l’infinité d’anecdotes et de renseignements qu’elle nous fournit sur la nature humaine. Elle est en outre amusante, ce qui n’est pas rien. La Vie des Douze Césars de Suétone est encore plus fun que les dossiers Epstein, avec folies érotiques, réseaux d’amitiés criminelles et voluptés de l’omnipotence.

Seuls ceux qui ne croient pas aux inéluctables répétitions et ne s’encombrent pas de précédents, comme l’actuel président des Etats-Unis, sont capables d’innover, de produire des commencements absolus. Même si, aux dernières nouvelles, les Américains poussent en avant des milices kurdes irakiennes pour qu’ils franchissent les monts Zagros et, avec l’aide de leurs frères d’Iran, s’attaquent armés aux Gardiens de la Révolution errant blessés et affamés dans les ruines de leurs casernes. Il serait temps qu’on donne enfin un Etat national aux valeureux Kurdes écartelés entre quatre pays qui ne les aiment guère. Grâce à Trump, c’est « l’internationale réactionnaire » qui innove et ce sont les « progressistes » européens, dont le plus célèbre d’entre eux stagne à l’Elysée, qui restent embourbés dans leurs normes, juridictions, légalités nationales et internationales. Lui qui nous a répété qu’il était « disruptif », le voilà figé en homme-statue de bronze, installé avec sa sébille sur le trottoir du Faubourg Saint-Honoré. On est en plein chez Paul Veyne : la surprise est la vraie façon qu’a l’Histoire d’avancer.

Son cul sur la commode

Selon une prof de géographie queer et pro-Palestine de la Sorbonne, il faut « se faufiler dans l’université, y voler tout ce qu’on peut, abuser de son hospitalité », car « la seule relation possible à l’université aujourd’hui est une relation criminelle ».


Rachele Borghi est maître de conférences à la Sorbonne où elle enseigne la géographie. Attention, pas n’importe quelle géographie… la « géographie sociale et culturelle ».

« En tant que géographe, je m’intéresse au post-porno dans ses potentialités de rupture de l’ordre hétéronormatif de l’espace public », baragouine-t-elle lors d’une de ses conférences. Post-porno, kézako ? Le post-porno consiste essentiellement en l’exploration méticuleuse d’une partie précise de l’anatomie humaine. Cette exploration a permis à Mme Borghi d’aboutir à des conclusions fulgurantes qui resteront sûrement dans les annales de la géographie d’obédience butlérienne: « Le post-porno met l’accent sur l’anus comme laboratoire des pratiques démocratiques. En effet, l’anus est cet espace où l’on ne peut pas différencier les individus “assignés femmes” ou “assignés hommes”. Aussi, les pratiques anales viennent défaire l’idée selon laquelle la pénétration est une pratique uniquement hétérosexuelle et patriarcale. » Pour éclairer le fondement de ses réflexions, Mme Borghi n’hésite pas, lors de certaines de ses conférences, à se mettre littéralement à nu. « Mon anus doit être visible pour ne pas être caché par l’hétéronormativité », brame-t-elle alors en montant à poil sur la table.

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Le 8 février, dans le cadre d’un colloque diffusé sur le média communautariste Paroles d’honneur, cette universitaire qui se qualifie de propalestinienne, décoloniale et queer a dénoncé, en vrac, « les savoirs dominants blancs et coloniaux », « l’usage élitiste de la langue française », « les méthodes d’évaluation discriminantes comme la dissertation », « la blanchité des enseignants » et « l’islamophobie ». Elle a ensuite recommandé de « se faufiler dans l’université, d’y voler tout ce qu’on peut, d’abuser de son hospitalité », car, a-t-elle conclu, « la seule relation possible à l’université aujourd’hui est une relation criminelle ».

Pratiques anales démocratiques ou pas, il faut reconnaître qu’il y a quand même des coups de pied au derrière qui se perdent…

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Chiites et sunnites, les Frères musulmans en armes

L’islamisme chiite n’est pas un simple prolongement politique du chiisme. Il est le produit d’une rencontre entre une tradition religieuse ancienne, la crise du monde musulman au XXᵉ siècle et les méthodes de l’islamisme moderne. De l’abolition du califat à la révolution iranienne, en passant par les Frères musulmans, s’est formée une idéologie capable de transformer la mémoire du martyre en projet d’État et en stratégie d’influence régionale.


L’islamisme chiite se comprend avant tout comme un projet politique moderne élaboré à partir de matériaux théologiques beaucoup plus anciens du chiisme. Il s’est développé sous les mêmes pressions historiques qui ont vu naître l’islamisme sunnite au XXᵉ siècle, avant de se cristalliser dans une forme étatique après la révolution iranienne de 1979. Il ne s’agit pas simplement d’un chiisme devenu politique, mais d’une lecture révolutionnaire particulière du chiisme, qui emprunte des méthodes, des catégories intellectuelles, des formes d’organisation et d’action au « moment » islamiste plus large tout en revendiquant une généalogie propre et une légitimité distincte.

Le « cataclysme » Atatürk, oublié

La relation entre l’islamisme chiite et l’islamisme au sens large est donc à la fois étroite et marquée par une certaine tension. Elle est étroite parce que ces deux phénomènes appartiennent à la même famille de réponses historiques à la domination coloniale, à l’occidentalisation, à la crise de la souveraineté musulmane et à l’effondrement ou à la délégitimation des autorités traditionnelles. Or, si les rapports souvent tourmentés du monde arabe et musulman avec l’Occident et leurs répercussions sur l’évolution de l’islam politique sont bien connus, un autre élément, dont la mémoire est plus discrète, a joué un rôle déterminant : l’abolition du califat par Mustafa Kemal Atatürk en mars 1924. C’est un événement charnière dans l’histoire politique du monde musulman moderne, dont l’influence dépasse largement la Turquie et touche directement la formation de l’islamisme, y compris dans sa version chiite. Mais, bien évidemment, en vouloir aux Turcs et à Mustafa Kemal était politiquement et idéologiquement intenable. Ce cataclysme et son auteur ont donc été largement refoulés dans la mémoire politique du monde musulman. Ce très convenable  « oubli » ne change pas le fait que la suppression du califat a mis brutalement fin à une institution qui, même affaiblie, conservait une valeur symbolique majeure. Le calife ottoman était encore perçu comme une forme d’autorité religieuse supranationale capable d’incarner l’unité de la communauté musulmane. En abolissant cette fonction, la nouvelle République turque rompt avec un principe central de l’ordre politique islamique classique. Pour la première fois depuis les débuts de l’islam, il n’existe plus aucune autorité prétendant incarner la direction politique de l’ensemble de l’oumma.

Ce vide institutionnel provoque une onde de choc dans l’ensemble du monde musulman. Dans les milieux réformistes sunnites, il alimente un débat intense sur la nature du pouvoir islamique et sur la possibilité de reconstruire une autorité religieuse ou politique légitime. C’est dans ce contexte que naît, quelques années plus tard, la confrérie fondée par Hassan al-Banna en 1928. Pour une partie des penseurs islamistes, la disparition du califat devient la preuve que les sociétés musulmanes ont été entraînées dans une trajectoire de décadence politique et de dépendance vis-à-vis de l’Occident. Elle accentue la fragmentation politique du monde musulman et accélère l’émergence d’États-nations séculiers, souvent inspirés de modèles européens. La restauration d’un ordre islamique devient alors un objectif politique central.  Cette transformation renforce un sentiment de crise civilisationnelle qui nourrit également les courants chiites activistes.

Pour le chiisme, l’effet est plus indirect mais néanmoins profond. La tradition chiite duodécimaine ne reconnaissait déjà pas la légitimité des califes sunnites depuis les débuts de l’islam. En théorie, la seule autorité politique parfaitement légitime était celle de l’Imam, descendant d’Ali, dont le douzième est entré en occultation au IXᵉ siècle. Pourtant, l’existence du califat sunnite constituait malgré tout un cadre politique global auquel les sociétés musulmanes étaient habituées.

Dans les décennies suivantes, certains penseurs chiites commencent à s’interroger sur la place du clergé et sur la possibilité d’un pouvoir islamique exercé en l’absence de l’Imam. La révolution iranienne de 1979 peut en partie être comprise comme l’une des réponses à ce problème historique. La doctrine du gouvernement du juriste religieux, élaborée par Ruhollah Khomeini, constitue précisément une tentative de résoudre la question de l’autorité politique dans un monde musulman où les structures traditionnelles ont disparu.

L’abolition du califat a donc contribué à transformer la question de l’autorité en problème central de la pensée islamique moderne. Dans le monde sunnite, elle alimente les projets de restauration d’un ordre islamique et favorise la naissance des mouvements islamistes. Dans le monde chiite, elle renforce la réflexion sur la légitimité du pouvoir pendant l’occultation de l’Imam et ouvre la voie à des doctrines politiques nouvelles. Dans les deux cas, elle participe à la formation d’un climat intellectuel dans lequel l’islam cesse d’être seulement une tradition religieuse pour devenir un programme politique destiné à répondre à la crise de souveraineté et d’identité du monde musulman au XXᵉ siècle.

Comme les mouvements islamistes sunnites, l’islamisme chiite affirme que l’islam constitue un système global et non une simple religion privée, et que la loi, la morale, l’économie, l’éducation et le gouvernement doivent être réorganisés en conséquence.

Emprunts sélectifs

Mais Chiites et Sunnites n’encaissent pas ces chocs de la même manière. L’islamisme sunnite présente typiquement son projet comme une renaissance, un retour à la communauté des origines et une purification doctrinale. L’islamisme chiite en revanche est issu d’une tradition minoritaire dotée de sa propre hiérarchie cléricale, de sa propre théorie de l’autorité en l’absence de l’Imam et de ses propres récits historiques d’injustice et de martyre. L’islamisme chiite peut donc se présenter comme la réalisation concrète et politiquement incarnée d’une justice longtemps refusée et comme une revanche. Cette différence façonne la manière dont la légitimité de l’action politique est justifiée.

Les liens entre l’islamisme chiite et les idées ainsi que les pratiques des Frères musulmans relèvent généralement d’emprunts sélectifs. Les Frères musulmans ont fourni un répertoire d’action et d’organisation, notamment la formation de cadres disciplinés, l’enracinement social à travers l’action caritative et éducative, un langage moral de renouveau religieux et une formulation politique moderne dans laquelle l’islam devient la solution à la crise de l’État. L’idiome de Sayyid Qutb, notamment sa thèse selon laquelle les sociétés contemporaines peuvent retomber dans une forme d’ignorance préislamique (jahiliya), a résonné bien au-delà du monde sunnite parce qu’il proposait un pont entre la piété religieuse et la violence politique, comme l’illustre par exemple la militarisation de certains courants salafistes. Les penseurs islamistes chiites n’avaient pas besoin d’importer la théorie sunnite du califat, mais pouvaient reprendre l’imaginaire révolutionnaire avec des notions telles que l’avant-garde, l’ordre corrompu à renverser, le devoir de résistance et, bien sûr, la fusion entre morale et politique. Ce n’est donc pas un hasard si dans les années 1960 et 1970, alors qu’il était encore un jeune religieux engagé dans l’opposition au régime du Shah, Khamenei s’intéressait de près aux écrits des idéologues de la mouvance islamiste sunnite, en particulier ceux liés aux Muslim Brotherhood. Il traduisit notamment en persan un ouvrage de Qutb intitulé « L’avenir appartient à l’islam » (en arabe Mustaqbal hādhā al-dīn). Cette traduction circula dans les milieux militants iraniens avant la révolution de 1979 et contribua à introduire les thèmes de la pensée qutbienne dans certains cercles islamistes chiites.

Dans le même temps, l’islamisme chiite disposait d’atouts dont les Frères musulmans ne possédaient pas. Le chiisme duodécimain disposait déjà d’un clergé structuré, de séminaires, de fondations religieuses richement dotées et intégrées dans la vie économique, d’une vie rituelle intense et d’un répertoire symbolique puissant capable de mobiliser les foules. Les commémorations de Karbala et la culture du martyre constituaient déjà un langage politique latent.

Ainsi, on remarque que les pratiques de l’Achoura et, plus largement, la mise en scène publique de la souffrance et du sang dans les rituels chiites, ont évolué depuis le XIXᵉ siècle de manière étroitement liée aux transformations politiques du monde chiite et à la montée de l’islam politique.

L’Achoura, qui commémore le martyre de l’imam Husayn à Karbala en 680, est depuis longtemps au cœur de la culture religieuse chiite. Mais la forme sociale et politique de cette commémoration a changé selon les périodes. Sous les dynasties safavide (1501-1739) puis qajare (1789-1925) en Iran (pour les curieux, entre les deux les Afsharides 1736–1747 puis les Zand 1751–1794), la ritualisation de la catastrophe de Karbala prend déjà une dimension publique et collective avec les processions et certaines formes de mortification corporelle. Toutefois ces rituels restent essentiellement inscrits dans un registre de piété communautaire et de mémoire religieuse.

Au XIXᵉ siècle, avec l’intensification de transformations sociales de l’Iran et de l’Irak en contact avec l’Europe, ces pratiques commencent à prendre un sens plus explicitement  politique. Les processions deviennent des moments de mobilisation collective et le récit de Karbala est de plus en plus interprété comme une lutte universelle entre justice et tyrannie.

1979, un grand tournant

Le tournant décisif intervient au XXᵉ siècle avec l’émergence du chiisme politique. Des penseurs comme Ali Shariati (sociologue de formation et l’un des penseurs les plus influents dans la formation de l’idéologie révolutionnaire qui mènera à la révolution iranienne de 1979) puis les révolutionnaires iraniens vont réinterpréter Karbala comme un modèle permanent de révolte contre l’oppression. Husayn cesse d’être seulement une figure de sainteté pour devenir un symbole révolutionnaire. Dans ce cadre, les manifestations publiques de souffrance et de sang acquièrent une dimension performative. Elles matérialisent l’idée de sacrifice et rendent visible l’engagement du croyant dans une lutte morale et politique.

La révolution iranienne de 1979 marque une étape supplémentaire. Le régime issu de la révolution institutionnalise la mémoire de Karbala et l’intègre dans la culture politique de l’État. Pendant la guerre Iran-Irak, la rhétorique du martyre et les images de sang versé sont utilisées pour mobiliser la population et légitimer l’effort de guerre. Le vocabulaire de Karbala devient un langage politique central. Mourir pour la révolution ou pour la patrie est explicitement présenté comme une réédition du sacrifice de Husayn.

Paradoxalement, cette politisation s’accompagne aussi d’une tentative de régulation. Depuis les années 1990 et 2000, plusieurs autorités religieuses chiites, y compris en Iran, ont cherché à limiter certaines pratiques spectaculaires d’auto-flagellation ou de blessures publiques jugées excessives ou nuisibles à l’image du chiisme. Cela montre que ces rituels restent un terrain de débat interne entre tradition, sens politique et gestion de l’image religieuse.

Depuis la révolution, les influences ont allé aussi dans l’autre sens quand des islamistes sunnites ont étudié avec attention l’expérience révolutionnaire iranienne et sa capacité à construire un État. Mais ce qui circule le plus facilement entre ces univers n’est pas la doctrine, mais les techniques d’organisation et les imaginaires politiques.

Cependant, pour que cet ensemble d’évolutions puisse accoucher d’une idéologie et d’une stratégie pour guider la République islamique d’Iran, il manquait un élément important pour servir de liant et de pont vers l’extérieur : le rejet et la haine des Etats-Unis et d’Israël. Dans l’idéologie chiite politique élaborée par Ruhollah Khomeini, ces haines occupent une place centrale doctrinale, symbolique et mobilisatrice. Ces deux adversaires deviennent, dans le discours révolutionnaire iranien, les incarnations contemporaines de l’injustice métaphysique et de la domination étrangère, catégories déjà profondément enracinées dans l’imaginaire politique chiite.

Le premier niveau est idéologique. La révolution iranienne se définit dès l’origine comme islamique et anti-impérialiste. Dans la lecture khomeyniste du monde, l’ordre international est dominé par des puissances arrogantes qui imposent leur domination politique et économique mais surtout culturelle aux sociétés musulmanes. Les États-Unis apparaissent comme le centre de ce système. Le slogan « Grand Satan » qui leur est appliqué exprime l’idée que Washington représente la puissance principale responsable de la corruption morale et la faiblesse politique du monde musulman, notamment par son soutien aux régimes autoritaires de la région et par son alliance avec Israël. Israël, de son côté, occupe une position particulière dans cette vision. Pour le célèbre voyageur d’Air France, l’État juif n’est pas seulement un adversaire régional mais un symbole de l’injustice faite au monde musulman et de l’humiliation politique de la région. Il est présenté comme une entité coloniale implantée au cœur du Moyen-Orient avec l’appui des puissances occidentales. Dans cette lecture, Israël devient une extension des États-Unis. La question palestinienne acquiert ainsi une fonction idéologique majeure et permettant au régime de présenter son projet non seulement comme une révolution iranienne, mais comme un combat pour l’ensemble de la communauté musulmane voire pour la cause de la liberté de peuples indigènes et l’anticolonialisme. On sait quelles riches dividendes géopolitiques peut générer un tel positionnement, qui peut réunir des foules pakistanises, des militants écologiques européens, Dieudonné et Tucker Carlson.

Cette centralité de la question palestinienne n’est pas propre au chiisme politique iranien. Elle s’inscrit dans une tradition plus large de l’islamisme moderne. Dès les années 1930 et 1940, le fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, avait placé le rejet du sionisme et la défense de la Palestine au cœur de son mouvement. Pour al-Banna, la lutte contre le projet sioniste constituait l’un des fronts majeurs du combat pour la renaissance islamique. Les Frères musulmans participèrent d’ailleurs directement à la guerre de 1948 contre le nouvel État d’Israël. Chez al-Banna comme plus tard chez Khomeini, la question palestinienne fonctionne donc comme un puissant catalyseur politique. Elle permet de transformer une cause territoriale en symbole global de la domination occidentale et de la mobilisation islamique.

Cependant, dans le cas iranien, cette rhétorique s’inscrit aussi dans la transformation politique du chiisme opérée au XXᵉ siècle. La mémoire de Karbala et le récit du martyre de l’imam Husayn fournissent un langage symbolique puissant pour désigner les adversaires du régime. Cette dimension idéologique se double d’une fonction stratégique quand l’hostilité envers Israël et les États-Unis permet au régime de dépasser la dimension nationale iranienne et de se présenter comme le champion d’une cause plus large dépassant l’audience musulmane. Elle facilite également la construction de réseaux régionaux d’alliances et de mouvements armés se réclamant de la « résistance ». Dans cette logique, la lutte contre Israël devient un instrument de projection d’influence dans le monde arabe, musulman et les milieux tiermondistes et un moyen d’ancrer la République islamique dans les dynamiques politiques globaux.

« Mort à Israël ! mort à l’Amérique !» 

Enfin, cette hostilité joue aussi un rôle intérieur. Elle contribue à consolider la légitimité révolutionnaire du régime. En maintenant un discours de confrontation avec des ennemis extérieurs puissants, le pouvoir peut mobiliser la société autour d’une identité de résistance et justifier la permanence d’un système politique issu de la révolution. En temoigne le slogan « mort à Israël ! mort à l’Amérique !».  

Ainsi, dans l’idéologie khomeyniste, le rejet d’Israël et l’hostilité envers les États-Unis constituent des éléments structurants d’une vision du monde qui combine mémoire religieuse, anti-impérialisme révolutionnaire et stratégie de puissance régionale, dans une logique qui prolonge en partie les thèmes déjà formulés plusieurs décennies plus tôt par l’islamisme sunnite des Frères musulmans.

Cette idéologie définit la théorie même de la légitimité du régime. La République islamique ne se présente pas simplement comme un État-nation doté d’une religion d’Etat mais comme un ordre politico-moral fondé sur la loi islamique et guidé par l’autorité des juristes religieux. Ce cadre permet au pouvoir d’utiliser un langage théologique comme source d’autorité pour délégitimer ses opposants et sacraliser l’obéissance. La contestation politique même peut être interprétée comme une forme de déviation religieuse ou de trahison.

Ensuite, cette synthèse idéologique façonne l’identité révolutionnaire exportable du régime. Dès l’origine, les dirigeants iraniens ont présenté leur révolution comme un modèle pour l’ensemble du monde musulman et non pour les seuls chiites. Pour cela, ils ont développé un double langage : des symboles chiites pour consolider la cohésion interne et un vocabulaire islamique plus large, centré sur l’anti-impérialisme et la résistance, pour s’adresser aux sociétés musulmanes dans leur ensemble. Cette dimension explique que la politique régionale de l’Iran puisse être à la fois marquée par des alliances confessionnelles dans les faits et par un discours panislamique dans sa rhétorique.

Les attentats suicides et la valorisation du sacrifice dans la guerre constituent un exemple particulièrement révélateur de ce mécanisme. Ils illustrent la manière dont la République islamique a réussi à transformer un imaginaire religieux chiite en instrument de mobilisation politique capable de circuler bien au-delà de son cadre confessionnel, avec un mode opératoire fondé sur la combinaison entre croyance révolutionnaire et guerre asymétrique. L’éthique du sacrifice propre au chiisme radical donne une valeur politique au martyre et s’accorde avec des formes de conflit prolongé et indirect.

Dans le chiisme, la mémoire de Karbala et du martyre de l’imam Husayn occupe une place centrale. Le sacrifice volontaire face à une puissance injuste y est interprété comme un acte moral supérieur qui confère au martyr une dimension rédemptrice et exemplaire. Après la révolution de 1979, cette symbolique est activement réinterprétée par le régime iranien. Pendant la guerre Iran-Irak, les autorités iraniennes mobilisent massivement ce langage du martyre pour encourager l’engagement et le sacrifice. Les volontaires des milices Bassidj sont présentés comme les héritiers des compagnons de Husayn et la mort sur le champ de bataille est décrite comme une répétition contemporaine de Karbala.

C’est dans ce contexte que se développent certaines pratiques militaires inédites, notamment les opérations sacrificielles et les attaques suicides. Dans les premières années de la guerre contre l’Irak, des vagues de volontaires iraniens sont envoyées dans des assauts extrêmement risqués, parfois pour ouvrir des champs de mines ou pour briser les lignes irakiennes. Ces actions sont explicitement décrites dans la propagande iranienne comme des actes de martyre et non simplement comme des opérations militaires.

Le même imaginaire est exporté au Liban à partir du début des années 1980 avec la création du Hezbollah, mouvement chiite soutenu et encadré par l’Iran. Les premiers attentats suicides modernes visant des objectifs occidentaux apparaissent précisément dans ce contexte, notamment les attaques contre les forces américaines et françaises à Beyrouth en 1983. Là encore, l’opération est présentée comme un acte de martyre inspiré par la tradition de Karbala et par la culture du sacrifice que la révolution iranienne a remise au centre de la politique islamique.

Ce qui est particulièrement important est que cette pratique dépasse rapidement le cadre chiite. Dans les années 1990, l’organisation palestinienne Hamas, issue de la mouvance des Frères musulmans, adopte la tactique des attentats suicides contre Israël et la présente elle aussi comme un acte de martyre. Bien que le Hamas soit un mouvement sunnite, son vocabulaire et sa mise en scène du sacrifice reprennent des éléments du registre symbolique popularisé par le Hezbollah et par la révolution iranienne. Le martyr devient la figure centrale d’une guerre asymétrique menée par des acteurs non étatiques contre un adversaire militairement supérieur.

La diffusion ne s’arrête pas là. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, l’organisation sunnite transnationale Al-Qaïda transforme à son tour l’attentat suicide en arme stratégique globale. Les opérations spectaculaires menées par ce réseau, culminant avec les attentats du 11 septembre 2001, reposent sur la même logique de sacrifice volontaire présenté comme un acte religieux et politique. Bien que l’idéologie d’Al-Qaïda s’inscrive dans le salafisme jihadiste et non dans le chiisme, la tactique et la dramaturgie du martyre avaient déjà été largement expérimentées et médiatisées dans les conflits impliquant l’Iran et le Hezbollah.

On voit ainsi très concrètement ce que signifie l’« identité révolutionnaire exportable » de la République islamique. À l’intérieur, le régime mobilise les symboles spécifiquement chiites de Karbala et du martyre pour renforcer la cohésion et la légitimité de la révolution. À l’extérieur, ces mêmes symboles sont traduits dans un langage plus universel de résistance islamique et d’anti-impérialisme. Cette traduction permet à certaines pratiques, comme l’attentat suicide présenté comme acte de martyre, de circuler dans l’ensemble du monde musulman et d’être adoptées par des mouvements très différents, du Hezbollah libanais au Hamas palestinien puis aux organisations jihadistes transnationales comme Al-Qaïda.

Vers la normalisation ?

En somme, l’islamisme chiite se situe à la croisée de trois histoires. La longue histoire du chiisme et de ses doctrines d’autorité et de martyre. L’histoire plus récente de l’islamisme qui, au XXᵉ siècle, a transformé l’islam en projet politique global. Et enfin l’expérience révolutionnaire moderne qui a transformé une doctrine religieuse en institutions étatiques. La République islamique d’Iran représente la cristallisation de cette rencontre. C’est un régime clérical duodécimain qui a appris de l’âge islamiste comment organiser, mobiliser et internationaliser son projet, et qui a transformé la mémoire sacrée chiite en ressource durable de légitimité intérieure et de projection stratégique.

La question qui se pose est donc de savoir si ce système idéologique et politique peut évoluer vers une « normalisation » et devenir un acteur qui n’a plus pour raison d’être la volonté de changer le monde. L’expérience du Hamas, descendant des grands frères sunnites de l’islamisme politique, suggère qu’un tel changement n’est pas le plus probable. Pendant presque deux décennies, les dirigeants israéliens ont cru que la milice islamiste palestinienne était capable d’évoluer pour devenir une sorte d’Organisation de libération de la Palestine musulmane, et que la responsabilité d’un mini-État à Gaza créerait une situation où la pratique transformerait l’idéologie pour faire triompher le pragmatisme. Le 7 octobre à 6 h 30, cette hypothèse a été brutalement démentie. Renoncer au rejet total et définitif d’une existence politique juive dans la région et à la lutte armée comme stratégie pour y parvenir signifierait pour ses responsables que le Hamas ne serait plus le Hamas. Il n’est donc pas déraisonnable de penser que les héritiers de Khomeiny ne seront pas radicalement différents de ceux de Hassan el-Banna.

Les tyrans finissent mal, en général…

Ayatollah… Ayaplula !


Samedi dernier, le régime iranien a été frappé à la tête. Une large part de l’appareil sécuritaire a été pulvérisée et le vieux Guide suprême, Ali Khamenei, a été éliminé par l’aviation israélienne. En quelques heures, la chaîne de commandement d’un système honni qui pend ses opposants, écrase les femmes et tire à balles réelles sur sa jeunesse a vacillé. 

On discute la méthode, on pleure sur les décombres du droit international, on disserte encore sur la stabilité régionale menacée, le chaos à venir, le prix des hydrocarbures. Très bien, c’est l’inaliénable privilège de la démocratie. Mais ce qui frappe tout de même aujourd’hui, c’est la gêne feutrée d’une partie de notre classe politique. 

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Depuis des années, une frange de la gauche européenne, autour des bonnes âmes de La France insoumise ou dans l’orbite d’un Pedro Sanchez, a installé une grille de lecture paresseuse : le désordre du monde vient d’abord d’Occident. L’ennemi prioritaire est à Jérusalem ou à Washington, le reste relève du « contexte », des causes lointaines, de l’Orient compliqué… On peut haïr Benjamin Netanyahou, vomir Donald Trump, contester leurs choix et leur politique, mais lorsque la détestation devient si exclusive qu’elle conduit à s’accommoder de la nature criminelle de la République islamique d’Iran, il ne s’agit plus de nuance, mais d’aveuglement volontaire. À l’époque de Staline, les réflexes des compagnons de route étaient les mêmes. N’est pas Victor Serge, André Gide ou Arthur Koestler qui veut.

Qu’on se comprenne bien. Le pouvoir islamique n’est pas une abstraction géopolitique que l’on manipule dans des colloques. C’est un régime totalitaire qui emprisonne, torture, tire sur ses étudiants et transforme la haine de l’Occident en carburant hautement inflammable. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’était ni une manœuvre étrangère ni un slogan importé, c’était un cri vital, arraché à la peur.

Dans la petite meute des effarouchés, il y a les esthètes de la diplomatie comme l’élégant Dominique de Villepin, toujours au-dessus de la mêlée, l’indignation sélective soigneusement pliée dans la poche. Le verbe fort et ample pour condamner les frappes occidentales, la voix plus veloutée lorsqu’il s’agit de qualifier frontalement le régime des assassins. Un art consommé de l’équilibre : dénoncer avec emphase ce qui vient de Tel-Aviv ou de Washington, et envelopper Téhéran dans les brumes rassurantes du « dialogue » et de la « désescalade », notre ancien Premier ministre sait faire. D’aucuns appellent cela « hauteur de vue » ; d’autres diront plutôt posture de fat enivré de lui-même.

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Il faut, en vérité, un certain talent pour se proclamer défenseur des peuples tout en ménageant ceux qui les oppriment. Une discipline mentale solide pour préférer haïr des dirigeants occidentaux plutôt que soutenir, sans ambiguïté, un peuple iranien qui risque la prison, la torture et la mort pour un slogan, et aspire à se libérer de ses tyrans.

Les Iraniens n’ont pas ce luxe-là. Ils ont les prisons d’Evin, les potences dressées à l’aube et les enterrements nocturnes. Nul ne peut donc leur reprocher de remercier sans chichis « Bibi » et « Abou Ivanka »…

La morale, au fond, est une affaire de priorité. Lorsque la priorité n’est pas le peuple iranien mais toujours l’Occident à blâmer, ce n’est plus une erreur d’analyse ni une subtilité stratégique, c’est une désertion, une fuite – parfois lyrique, souvent confortable -, mais une fuite.

On peut se tromper de diagnostic, débattre des moyens, mais détourner le regard et prendre une mine dégoûtée quand une dictature s’effondre et qu’un peuple peut se libérer après 47 ans d’enfer ne relève pas de l’intelligence critique. Cela porte un nom plus simple, et infiniment moins glorieux : la lâcheté.

🎙️ Podcast: Publication-choc, « LFI, anatomie d’une perversion »

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Avec Daniel Salvatore Schiffer et Jeremy Stubbs.


Le livre collectif, LFI, anatomie d’une perversion, dirigé par Pierre André Taguieff et coordonné par David Reinharc, paraît aujourd’hui aux éditions David Reinharc. Une soixantaine de contributeurs – Michel Onfray, Philippe Val, Raphaël Enthoven, Dominique Schnapper, Robert Redeker, Florence Bergeaud-Blackler, Renée Fregosi, Bérénice Levet, Judith Weintraub, Guy Bensoussan, Brice Couturier, Jean-Paul Lilienfeld, Samuel Fitoussi, Jean-Eric Schoettl, Noémie Halioua… – dissèquent les affinités idéologiques, la stratégie électorale et les contradictions du parti de Jean-Luc Mélenchon, ainsi que la menace que représente cette formation islamogauchiste.

L’un des contributeurs, Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, intellectuel engagé, spécialiste de la Renaissance et du dandysme, nous explique pourquoi il était urgent de consacrer un livre de plus de 400 pages à un seul parti qui n’existe que depuis 10 ans. En effet, à la veille des municipales de mars et un an avant les élections présidentielle et législatives de 2027, il fallait tirer la sonnette d’alarme au sujet d’un parti qui ne respecte ni la démocratie ni les institutions de la Ve République. Le meurtre récent de Quentin Deranque ne fait que renforcer le caractère urgent de cet avertissement.

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Sur le plan idéologique, LFI a remplacé la lutte des classes par une lutte des races. Sur le plan de l’action, les LFIstes – selon les termes définis par le sociologue Max Weber – font fi de l’éthique de la responsabilité au profit d’une pure éthique de conviction. Parce que, pour eux, ils sont du bon côté de l’histoire, ils se croient tout permis, y compris une approbation à peine voilée de la violence.

Si, malgré tous leurs excès, ils trouvent toujours grâce auprès de certaines sections de l’électorat, c’est parce qu’ils jouissent d’une indulgence extraordinaire de la part de politiques et de médias qui n’ont pas le courage de les condamner. Cette abdication représente une nouvelle « trahison des clercs », selon le livre de Julien Benda qui porte ce titre.

En particulier, la proximité de LFI avec les milieux islamo-gauchistes est coupable à un moment où Israël et les Etats-Unis essaient de neutraliser la menace que le régime des mollahs en Iran fait planer au-dessous de la paix au Moyen-Orient et de la sécurité dans les démocraties occidentales. Par ses récentes déclarations, Emmanuel Macron a montré que, pour sa part, il peine toujours à comprendre la stratégie d’Israël et la nécessité de désamorcer la menace islamiste. écoutez 👇

LFI, anatomie d’une perversion, sous la direction de Pierre-André Taguieff, coordonné par David Reinharc (Editions David Reinharc, 2026), 424 pp.

Daniel Salvatore Schiffer D.R.
Daniel Salvatore Schiffer.

LFI - Anatomie d'une perversion

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Tractons sous la pluie

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Sarah Knafo en visite chez les commerçants du 14e arrondissement, ici à la poissonnerie Ledreux, Paris, 18 février 2026 © Hannah Assouline

Sarah Knafo est aussi à l’aise en campagne qu’à son bureau pour éplucher des rapports de la Cour des comptes. Causeur l’a suivie une journée à la rencontre des commerçants et des hôteliers restaurateurs parisiens, touchés de plein fouet par la circulation calamiteuse dans la capitale. Reportage.


Jaune et polie ! Depuis des semaines, c’est ainsi que la presse mainstream décrit la candidate à la Mairie de Paris Sarah Knafo. C’est peut-être un peu court. L’eurodéputée de 32 ans, connue jusqu’à présent pour avoir été la cheville ouvrière de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour, pour avoir contribué au lancement d’un parti politique situé à la droite du RN, et pour être la compagne de l’auteur du Suicide français (un demi-million d’exemplaires vendus chez Albin Michel depuis 2014), est également assez unanimement présentée comme brillante. Mais l’énarque nous réserve-t-elle une botte secrète pour le scrutin parisien ? Sa mue, de stratège mystérieuse en potentielle élue locale accessible, est-elle achevée ? Longtemps dans l’ombre de M. Zemmour ou de Marion Maréchal, comment mène-t-elle sa campagne ? Le jour où Causeur se décide à la suivre pour voir de quoi il retourne, son équipe affiche un optimisme prudent. Quelques jours plus tôt, un sondage a crédité Sarah Knafo de 12 %, devant la LFiste Sophia Chikirou, présentée comme très proche de Jean-Luc Mélenchon. « Maintenant, on espère passer devant Bournazel », confie Diane Ouvry, en charge de la presse, devant le premier café de la journée. Nous verrons ce qu’il en sera au soir du 15 mars. C’est à la fin de la foire qu’on compte les bouses ! En ce mercredi 18 février, Sarah Knafo est en opération séduction auprès des restaurateurs et des petits commerçants. Elle ira samedi à l’ouverture du Salon de l’agriculture, mais pas de bouses de vache cette année.

Mission séduction chez les hôteliers et restaurateurs

Avec ses propositions disruptives et concrètes (réouverture des voies sur berge, détection des agressions par IA, par exemple), Sarah Knafo est venue perturber le duel annoncé entre la LR Dati et le socialiste Grégoire. Ce matin, elle a donné rendez-vous à 10 heures aux restaurateurs parisiens au Sacré Frenchy, établissement de la rive droite situé boulevard de Sébastopol, à l’angle de la rue aux Ours. Petite déception : la candidate n’a pas revêtu la robe jaune qui a contribué au début de sa légende dans la capitale. Face aux adhérents restaurateurs et hôteliers de l’UMIH et du GHR, elle promet plus de terrasses et moins de paperasse. Elle leur apporte trois bonnes nouvelles : geler la taxe de séjour, autoriser les terrasses chauffées – quitte à engager un bras de fer avec l’État – et instaurer un tarif unique de stationnement à cinq euros de l’heure. La première heure serait en outre gratuite, et le stationnement offert entre midi et 14 heures. Objectif : permettre aux clients de déjeuner plus facilement à Paris. « Ce que vos clients ne mettront plus dans l’horodateur, ils pourront le dépenser chez vous », détaille-t-elle lors de la table ronde. Voir des terrasses vides l’hiver lui « crève le cœur ». Quant aux terrasses éphémères datant du Covid, dont certains riverains dénoncent les nuisances, pourquoi ne pas prolonger d’une heure l’autorisation nocturne ? s’interroge-t-elle devant nos bistrotiers dont les yeux se mettent à briller. Elle promet également que les professionnels respectueux des règles pourront obtenir des autorisations pluriannuelles, afin de ne plus devoir constituer un dossier chaque année. Ces questions de voirie occupent une bonne partie de la matinée. Le succès du vélo à Paris ou la baisse de la pollution doivent davantage aux initiatives privées qu’à la municipalité. JCDecaux est à l’origine du Vélib’ sous Delanoé qui initialement n’en voulait pas. Et Renault et PSA dont les moteurs se sont améliorés pour la qualité de l’air sont bien plus humbles qu’Anne Hidalgo, estime Mme Knafo. « On avait à peine obtenu l’autorisation d’installer des bacs à fleurs devant notre établissement que tout a été annulé parce qu’un parking à vélos a été installé sans concertation par la mairie centrale », peste Valérie Saas-Lovich, du Patio, situé près de l’Opéra Garnier. « Je ne fais pas de politique au sens politicien du terme », précise-t-elle. « Nous ne donnons pas de consignes de vote, mais nous posons des questions précises aux candidats et transmettons leurs réponses à nos adhérents. » Elle reconnaît néanmoins que, dans le 9e arrondissement, la maire Delphine Bürkli est proche des commerces, tout en regrettant ses marges de manœuvre limitées. Sarah Knafo promet justement de renforcer les pouvoirs des mairies d’arrondissement sur toutes ces questions pratiques. Pour qui votera Mme Saas-Lovich ? « Je sais, mais je ne vous le dirai pas », répond-elle en souriant. « Parlez-nous, on a besoin d’alliance, d’alternative », s’était-elle exclamée pendant la réunion. Sarah Knafo y a indiqué que seule sa candidature est en dynamique dans les sondages, et que son but est d’arriver au second tour pour faire une alliance avec Mme Dati. Tant que les socialistes quittent la Mairie, tout conviendra aux hôteliers et restaurateurs… Il n’y a que pour la verbalisation des automobilistes que la gauche fait confiance au privé, déplore-t-on ici.

Un coup médiatique inattendu

Diane Ouvry se félicite de son coup du jour. Peu avant midi, Paris Match révèle que la rappeuse Koxie, interprète du tube Garçon qui dénonçait le harcèlement de rue avec humour à l’été 2007, sera tête de liste dans le 14e arrondissement. L’annonce amuse et intrigue les réseaux sociaux, et fait beaucoup de reprises dans les journaux. La chanteuse, passée par la radio aux côtés d’Arthur, Camille Combal ou Laurent Baffie, assume son engagement : « Ce sont des élections municipales. Sarah présente une liste ouverte à tous les Parisiens. Il n’y a pas de bla-bla chez elle. » Il est vrai que le logo du parti Reconquête ! a été gommé dans la communication, et que les thèmes identitaires se font plus discrets pour ne pas trop effrayer le bobo. Reste que certains adversaires jugent évidemment ce recrutement complètement ringard. Et que la vieille garde de Reconquête ! n’est en réalité pas bien loin : Samuel Lafont est ainsi investi dans le 15e, et Olivier Ubéda devrait chorégraphier le meeting prévu au Palais des sports le 9 mars.

A lire aussi: Sarah Knafo: «A Paris, le vote utile c’est moi!»

À 14 heures, rendez-vous est donné aux journalistes au métro Mouton-Duvernet, dans le 14e arrondissement, pour une déambulation jusqu’à la porte d’Orléans. Koxie rejoint le groupe. Thierry Véron, représentant des commerçants, sert de guide. Deux gardes du corps accompagnent les candidates, bien qu’aucun incident n’ait été signalé depuis le début de la campagne. Matthieu Louves filme absolument tout pour les réseaux sociaux, où la candidate est très active. La revue Nature, citant une étude de l’agence de veille Arago[1], créée par Pierre-Étienne Pommier, ancien conseiller numérique LREM et candidat écarté à la présidence de France Télévisions constate que les vidéos de Sarah Knafo sur X affichent des audiences trop élevées pour être « organiques » et se demande si l’algorithme du réseau social d’Elon Musk ne favoriserait pas à dessein la jeune femme. Vous avez dit conspirationnisme ?

Laure Cohen, dite Koxie, Sarah Knafo et Thierry Véron. Photo : Hannah Assouline

Balade rive gauche

Les échanges avec les commerçants se succèdent sous la pluie. « Que préférez-vous : faire campagne dans la rue ou éplucher des rapports de la Cour des comptes ou de l’UE ? » lui demande-t-on. « Les deux », répond-elle, sans hésiter – et on ne va pas vexer M. Véron qui a déjà tant de remontrances à faire aux élus. Il évoque auprès de nous la vacance commerciale : « Sur 110 commerces de l’avenue du Général-Leclerc, une trentaine ont fermé. Nous sommes largement au-dessus de la moyenne parisienne. » Giovanni Lorenzo, poissonnier à l’angle de la rue Bezout, confirme les difficultés : livraisons compliquées, charges élevées, accès restreint. « Le programme de Mme Knafo parle aux commerçants, et aux Parisiens qui regrettent l’ambiance d’autrefois », dit-il. Il me confie avoir voté pour M. Zemmour en 2022, et pour Marine Le Pen au second tour. Il est parfois tenté de baisser les bras, voire de s’exiler aux États-Unis. Il amuse la galerie en présentant les trois tables qu’il a installées en terrasse et que les services de la Ville veulent lui faire retirer. Il y propose une formule buffet à 35 euros qui rencontre un franc succès, et il y a largement la place pour le passage des piétons. « La moitié des commerces ont vu leur fréquentation baisser ici. Pourquoi ? Les difficultés pour rentrer dans Paris depuis Montrouge ou Châtenay-Malabry ont été multipliées par 100 ! Pour ma part, j’ai vendu la boutique que j’avais rue Cadet dans le 9e parce que mes gars mettaient cinq heures pour aller livrer là-bas ».

La visite s’achève dans la boutique de prêt-à-porter Caprices, tenue depuis trente-six ans par Brigitte et sa fille Leslie. Une cliente âgée habituée qui passe des heures dans cette boutique comme on n’en voit plus trop, et qui s’amuse à se faire passer pour plus folle ou plus sénile qu’elle n’est vraiment, lance bruyamment, faussement ingénue : « C’est la gauche ou la droite ? Ce n’est pas le FN, quand même ? » Oh non, pensez-vous, s’entend-elle répondre. On la félicite, car elle distribue chaque jour à manger aux clochards du quartier. Sarah Knafo prend le temps d’échanger avec les commerçantes et, pour les convaincre de voter pour elle, du retard pour un important interview prévu dans le centre. Elle ressort finalement délestée de 130 euros et parée d’un nouveau blouson en jean, offert par la maison. Toujours pas de jaune.


[1] « L’algorithme de X boosterait les vidéos de Sarah Knafo », arago.app, 18 février 2026.

Privilège rouge sang

Raphaël Arnault et des députés LFI lors d’une séance à l’Assemblée nationale, Paris, 18 mars 2025 © ARNAUD CESAR VILETTE/SIPA

En 1990, la gauche a fait croire que la profanation du cimetière juif de Carpentras était l’œuvre du FN. Un mensonge qui a permis l’excommunication définitive de Jean-Marie Le Pen. En 2026, malgré les liens avérés entre les agresseurs de Quentin Deranque et LFI, la droite est incapable d’obtenir la mise au ban de Jean-Luc Mélenchon. Quand prendra-t-elle enfin une leçon de politique ?


On peut penser le plus grand mal de la gauche, mais elle sait faire de la politique. Si la droite comptait dans ses rangs quelques anciens trotskystes capables de fomenter manigances et coups tordus pour exploiter jusqu’à la corde toute faiblesse de l’adversaire, la mort dramatique de Quentin Deranque serait, comme le pronostiquait judicieusement mais imprudemment l’un d’entre nous, le « Carpentras de LFI » : un point de non-retour dans la marche vers l’ostracisation du parti mélenchoniste et l’érection d’un front républicain contre lui. Le souvenir du jeune homme lynché alors qu’il était à terre ferait office d’interdit pour tout élu tenté de fricoter avec un parti qui couve une milice fascistoïde. Autrement dit, ce serait le début de la fin des Insoumis qui, privés d’alliés, seraient réduits à brailler sur leurs bancs de l’Assemblée et à pleurnicher devant d’obscurs médias s’enfonçant avec eux dans la marginalité politique, Reporterre et autres Blast jouant à merveille le rôle de propagateurs d’idées dangereuses hier dévolu à Rivarol et consorts.

Mélenchon sonné

À l’évidence, ce scénario n’est pas près de se réaliser. Certes, pendant quelques jours après le drame, les troupes de notre général Tapioca paraissent sonnées, au point qu’elles se tiennent à peu près bien pendant la minute de silence observée par l’Assemblée nationale. On les voit même vaguement penauds, encaissant reproches et accusations quasiment sans broncher. Très vite, une autre musique se fait entendre, d’abord par notes discrètes. « Aucune idée ne vaut qu’on meure pour elle », répètent des élus de gauche l’œil humide. Sous-entendu, même pas les idées nauséabondes de Quentin Deranque. Puis le jeune homme est progressivement affublé d’épithètes qui, sous couvert de précision descriptive, visent à distiller l’idée qu’il l’avait bien cherché. Ses affiliations, réelles ou supposées, surtout supposées, remplacent la jupe trop courte de la fille violée. Le 15 février, alors que Jean-Luc Mélenchon exprime sa « compassion » et son « empathie », le jeune homme est déjà qualifié dans Libération de militant d’extrême droite[1]. Le 16, Le Monde, refusant de choisir entre les stigmates, évoque « un étudiant traditionaliste au croisement des chapelles de l’extrême droite radicale », n’en jetez plus. Le 20, sous la plume de Daniel Schneidermann, il devient un « militant néo-fasciste ». Le même jour, Ségolène Royal décroche haut la main le pompon de la dégueulasserie en s’indignant que l’Assemblée ait rendu hommage à « un militant présumé néo-nazi et antisémite » – aussi condamnable que soit cet assassinat croit-elle bon de préciser.

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La messe est dite. Après la marche de Lyon, passablement noyautée par des groupuscules authentiquement fascistoïdes ou néo-nazis, ce qui n’a pas empêché beaucoup de braves gens d’y participer mais explique la faible mobilisation, on oublie opportunément que « l’extrême gauche tue », comme le proclament Gérald Darmanin, Bruno Retailleau et quelques autres, pour revenir au business as usual, c’est-à-dire au combat contre la bête immonde, toujours tapie dans le même terrier brun. Quant au président, il finit bien sûr par renvoyer tout le monde dos à dos, dénonçant la violence politique, qu’elle vienne d’extrême gauche ou d’extrême droite,et appelant lesdits extrêmes à « faire le ménage » dans leurs rangs. Les extrêmes, c’est pas bien. Merci Macron.

La profanation du cimetière juif de Carpentras, le 10 mai 1990, n’a strictement rien à voir avec le Front national. Mais avec un cynisme érigé au rang d’art, l’Élysée et sa bande de stratèges trotsko-antiracistes font avaler à la France entière qu’il s’agit d’un crime lepéno-fasciste et, dans la foulée s’emploient à frapper d’infamie toute personne qui oserait s’allier ou même simplement parler avec le diable. La légende est devenue vérité, si bien qu’en janvier 2007, tout en reconnaissant que les auteurs de la profanation étaient des skinheads, une certaine Julie Legac ose écrire sur le site de l’INA que « la profanation de Carpentras, macabre par nature, a été rendue bien plus sordide encore par les manipulations du Front national ». Dans cette affaire, on voit surtout les manipulations de François Mitterrand, mais foin du réel. Assurée du monopole du récit face à une droite qui a intériorisé son infériorité morale, la gauche s’emploie dans la foulée à disqualifier les préoccupations des électeurs lepénistes, à commencer par la question migratoire – avec les glorieux résultats que l’on sait.

Nouveau cordon sanitaire

La mort de Quentin, le 14 février 2026, a clairement partie liée (pour être prudent) avec les agissements de la Jeune Garde, proxy notoire et assumé de LFI. Pourtant, à l’exception, il est vrai notable de François Hollande et des francs-tireurs habituels comme Guedj et Glucksman, personne n’ose prononcer le divorce définitif. Tandis que Verts et Insoumis serrent les rangs autour de leurs camarades injustement diffamés, nombre de hiérarques socialistes assurent que « plus jamais », tout en précisant en petits caractères que, face au vrai danger, ils feront toujours le bon choix. En somme, Mélenchon exagère, mais ce n’est pas le diable. À la différence de Jean-Marie Le Pen et de sa descendance.

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On dira que, justement, on en a assez soupé de la grandiloquence antifasciste, de la diabolisation, du cordon sanitaire (qui revenait à psychiatriser les mauvais électeurs et les mauvaises idées) et des hautes postures morales pour ne pas recommencer en sens inverse. Du reste, contre LFI, il n’est nul besoin d’inventer des méfaits ou des arrière-pensées. Le parti de Mélenchon excuse ou encourage ouvertement la violence, qu’elle émane du Hamas ou des nervis de Raphaël Arnault. Et il laisse volontiers entendre que, dans certaines circonstances, pour le salut de la patrie, il s’affranchira du verdict des urnes. Cela devrait suffire pour que plus personne n’accepte de travailler avec lui. Encore faut-il s’adresser à ses électeurs. Outre son public islamisé, Mélenchon séduit toute une frange de fonctionnaires, intellectuels et chercheurs-militants prolétarisés qui, grâce à lui, peuvent se rêver en héroïques résistants, face au capitalisme colonialiste et masculiniste qui est, selon le caudillo Insoumis « la deuxième peau du Système ». Il n’existe pas de recette miracle pour les libérer de leur fantasme victimaire. Les mépriser ou les ignorer, comme on l’a fait avec les électeurs de Jean-Marie Le Pen, ne les fera pas disparaître.

Laurent Wauquiez, Retailleau et d’autres appellent à la constitution d’un nouveau cordon sanitaire contre LFI, le premier disputant de façon un brin infantile la paternité de cette fausse bonne idée au second. L’un et l’autre oublient que la politique, c’est du rapport de forces. Pour obliger la droite à se soumettre à son chantage moral, la gauche mitterrandienne a fait descendre des centaines de milliers de personnes dans la rue. Redoutant (non sans raison) d’être associés à l’extrême droite, quand personne n’a peur d’être pris en photo avec un Insoumis ou un « antifa », Bardella et les autres n’ont probablement même pas pensé qu’ils pourraient eux-mêmes appeler à une grande marche contre la violence politique et contre LFI. Ils ont abandonné le pavé à leurs adversaires.

Hommage à Quentin Deranque, place de la Sorbonne, Paris, 15 février 2026 (C) WELSCHINGER/OLA NEWS/SIPA

En attendant, la comparaison entre la profanation de Carpentras et le meurtre de Quentin Deranque prouve que la gauche sait fabriquer un croquemitaine, pas la droite. Pour Gil Mihaely, cette dissymétrie tient au fait que la droite n’a pas engendré de François Mitterrand, orfèvre en matière de manœuvre politique. Sans doute. Mais c’est au moins autant une affaire de superstructure idéologique, pour parler comme Marx, de privilège rouge, pour parler comme notre cher Goldnadel, ou de combat culturel, comme on dit désormais à droite, que de nullité tactique. Les Insoumis et leur idéologie prospèrent dans un écosystème multiforme qui se déploie dans nombre d’universités où Raphaël Arnault est un héros et François Hollande, un traître, dans la Justice, d’une admirable lenteur pour instruire les innombrables plaintes contre des élus LFI et bien sûr, dans les médias publics où le mélenchonisme syndical est une seconde nature. Dans notre magazine de février, Pierre Vermeren remonte aux origines révolutionnaires de cette hégémonie qui campe sur un inaltérable sentiment de supériorité morale. Et explore cette singularité française qu’est la persistance d’un et même de plusieurs partis revendiquant toujours les crimes de masse de la Terreur : « De nos jours, les héritiers des coupeurs de têtes ont toujours pignon sur rue dans la scène politique française. » Le carburant inépuisable de cette violence, c’est la bonne conscience. Sans la Terreur, disait Robespierre, la vertu est impuissante. Autrement dit, il y a toujours une fin supérieure qui justifie les moyens les plus abjects, un ennemi de l’humanité contre lequel tout est permis, y compris le lynchage d’un homme à terre.

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Après la mort de Quentin Deranque, de bons esprits assurent que rien ne sera plus comme avant. On attend de voir. En tout cas, face à une extrême gauche que la décence n’arrête jamais, les mantras usés de la moraline républicaine et les grands sentiments ne sont d’aucune aide. On ne la vaincra pas non plus par la censure, comme le suggère Caroline Yadan qui s’est mis en tête de pénaliser l’antisionisme – ce qui supposerait de poursuivre tout imbécile qui braille « génocide » –, ou l’interdiction que notre ami Naulleau appelle de ses vœux. Mélenchon disparaîtra du paysage quand une majorité d’électeurs sanctionnera dans les urnes tous ceux qui pactisent avec lui.


[1]. Il faut cependant noter l’éditorial de Thomas Legrand intitulé : « Lyncher un homme à terre, ce n’est pas antifa, c’est fa. » On ne saurait mieux dire.

Non, Trump n’est pas encore « néocon »!

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A Palm Beach, en Floride, le 4 mars 2026, Le président des États-Unis, Donald Trump consulte ses conseillers après avoir lancé l’opération Epic Fury visant l’Iran, dans son complexe de Mar-a-Lago © Daniel Torok/White House/ZUMA/SIPA

Contrairement à ce que certains ont écrit, l’opération « Epic Fury » n’est ni une trahison des engagements de Donald Trump auprès du mouvement MAGA, ni un exemple d’aventurisme impérialiste, analyse Gerald Olivier. C’est au contraire selon lui une application stricte de la Doctrine Trump, appelée « Peace Through Strength », qui consiste à confronter les menaces et imposer la paix par la force.


Samedi 28 février, aux premières heures du jour, le président Donald Trump a autorisé le déclenchement de l’Opération Furie Epique (« Epic Fury »), une campagne de bombardements contre l’Iran, menée conjointement avec Israël.

« Répugnant et diabolique », selon Tucker Carlson

Dans un communiqué de huit minutes, il a détaillé les objectifs de guerre : annihiler le programme nucléaire militaire iranien, détruire leur stock de missiles balistiques et leur capacité à les lancer, anéantir leur flotte, et garantir que l’Iran ne pourra plus utiliser ses subordonnés (« proxy ») dans la région pour menacer ou attaquer ses voisins et Israël.

En conclusion de son message le président américain a appelé le peuple iranien à se soulever pour renverser le régime tyrannique des mollahs une fois les bombardements achevés : « l’heure est venue de reprendre le contrôle de votre destin… C’est votre seule chance pour plusieurs générations peut-être. »

Aussitôt, le lancement de cette opération militaire majeure a fait l’objet de critiques, de toutes parts.

A droite, Tucker Carlson, chroniqueur vedette de la cause MAGA (« Make America Great Again », qui rassemble la base électorale de Donald Trump) a parlé d’une « action répugnante et diabolique ». Marjorie Taylor Greene, ancienne élue républicaine au Congrès, de Georgie a parlé de « la pire trahison ». Steve Bannon, l’ancien conseiller de Trump et pilier du mouvement MAGA, a mis en garde contre « un nouvel Irak » en soulignant qu’on « ne peut pas refaire la même erreur. » Pour eux, Trump a trahi sa promesse de ne pas engager l’Amérique dans de nouveaux conflits lointains aux objectifs incertains…

A gauche, Kamala Harris, ex-vice-présidente, s’est dit « opposée à cette guerre choisie » refusant « que nos fils et nos filles meurent dans ce conflit non autorisé ».  Trump a été qualifié de « néo-conservateur », mouvement qu’il a toujours farouchement combattu. Le New York Times a critiqué « l’absence de stratégie » et « l’appel à un changement de régime sans apporter de garantie que cette aventure finira autrement que celles du début du siècle en Irak et en Afghanistan. »

Front intérieur

Ces réactions, pouvant influer sur l’opinion publique américaine, sont importantes. Une guerre ne se gagne pas sans le soutien du « home front ». Le président Trump ne pourra poursuivre longtemps cette campagne si elle s’avère impopulaire. Lui et les Républicains pourraient payer un prix politique très élevé, aux élections de mi-mandat qui auront lieu début novembre, si cette opération ne se solde pas par un succès incontestable.

Téhéran, 28 février 2026 © AP/SIPA

Cependant, à l’heure actuelle, pour l’instant, Epic Fury ne constitue pas une trahison des engagements de Donald Trump pour « América First », et encore moins une répétition de l’aventure irakienne de 2003. Voici pourquoi.

La première erreur d’analyse concernant « America First » et le « mouvement MAGA » est d’y voir un mouvement « isolationniste ». Cela n’a jamais été le cas. Contrairement à ce que beaucoup ont écrit (surtout à gauche) America First n’est pas un « repli sur soi », encore moins « une peur de l’autre », c’est une doctrine qui place les intérêts des Etats-Unis « en premier » dans le contexte d’un monde globalisé et interdépendant. « Je ne suis pas isolationniste, disait Trump en 2016, je suis nationaliste ».

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Il ne s’agit pas de se retirer du monde, il s’agit d’adopter une posture « non-interventionniste », en accord avec les souhaits des Pères Fondateurs, mais tenant compte des réalités stratégiques du vingt-et-unième siècle. « Pour un pays dont les intérêts sont aussi nombreux et divers que les nôtres, une adhésion rigide au principe de non-intervention n’est pas possible. Mais notre prédisposition à ne pas intervenir, impose un seuil d’exigence élevé pour justifier une intervention, » est-il écrit dans le document sur la Stratégie de Sécurité Nationale publié en novembre 2025.

La perspective d’un Iran en possession d’une arme nucléaire constitue ce « seuil d’exigence élevé », et à partir de là, l’intervention américaine est justifiée et en accord avec les promesses de Donald Trump.

Le mouvement MAGA ne s’oppose pas à la guerre par principe. Il s’oppose aux « guerres sans fin » et à celles qui ne sont pas dans l’intérêt direct de la sécurité ou de la prospérité des Etats-Unis.

De plus, il faut distinguer une véritable « guerre » – c’est-à-dire un affrontement de plusieurs semaines, plusieurs mois, ou mêmes plusieurs années – de possibles opérations ponctuelles. Donald Trump ne s’est jamais interdit ces opérations, au contraire. Il s’en est même fait une gloire.

Des précédents

Donald Trump avait ordonné des frappes contre la Syrie de Bachar al-Assad dès avril 2017, trois mois après sa prise de fonction, en représailles contre l’utilisation d’armes chimiques par le régime contre son propre peuple. Barack Obama, dans les mêmes circonstances, quelques années plus tôt, n’avait pas lui osé ordonner de telles frappes…

Donald Trump a ordonné l’assassinat d’Abou Bakr al-Baghdadi en octobre 2019 dans le cadre de la « guerre » américaine contre le terrorisme et contre l’Etat islamique au Levant.

En janvier 2020, Donald Trump a fait tuer le général iranien Qassem Soleymani, responsable des opérations terroristes du régime islamique, sans préavis d’aucune sorte.

En juin 2025, il a frappé trois sites nucléaires iraniens (Fordo, Natanz et Ispahan), pour éliminer la menace que ces sites faisaient peser sur la région et sur les Etats-Unis, notamment les nombreuses bases militaires américaines dans le golfe.

En vérité, la Doctrine Trump se rapproche de ce que certains aux Etats-Unis appellent le « réalisme jacksonien », une politique étrangère musclée nommée pour le président Andrew Jackson (1829 – 1837). Jackson était un ancien général, vainqueur de la bataille de la Nouvelle Orléans en 1815, devenu président. Il était nationaliste, se méfiait des alliances extérieures, et souhaitait lors du recours à la force militaire disposer d’une domination écrasante, pour des actions décisives et brèves.

Ce principe fut appliqué lors de l’opération Détermination Absolue (« Absolute Resolve ») pour la capture de Nicolas Maduro et de son épouse le 3 janvier 2026. Les Forces armées américaines ont mis à bas les défenses du Venezuela pour capturer son président, considéré comme illégitime et recherché par la justice des Etats-Unis, et se sont aussitôt retirées.

DR.

Jackson croyait fermement qu’il était plus facile d’obtenir la paix par la peur et la force que par la persuasion. En anglais cela s’appelle « Peace Through Strength ». C’est une approche suivie par de nombreux présidents américains, de George Washington à Ronald Reagan, en passant par Dwight Eisenhower et Theodore Roosevelt. C’est la doctrine appliquée et vantée par le président Trump.

Puisque le régime islamique en Iran ne voulait pas abandonner volontairement son programme nucléaire militaire, les Etats-Unis ont pris sur eux d’oblitérer les installations iraniennes et de réduire ce programme à néant. Et ils l’ont fait à deux reprises. Lors de l’opération Marteau de Minuit (« Midnight Hammer ») et à nouveau avec « Epic Fury ».

Pour rappel l’objectif d’Epic Fury n’est pas le renversement du régime des mollahs à Téhéran. C’est l’anéantissement des capacités de l’Iran à déstabiliser et menacer la région. Il y a quatre objectifs militaires clairs : démantèlement du programme nucléaire ; destruction des missiles accumulés par le régime; anéantissement de la flotte pour mettre fin à ses entraves au commerce maritime par le détroit d’Ormuz; suppression de son soutien aux « proxys» de la région.

Ces objectifs seront atteints. C’est une certitude. Les forces américaines et israéliennes en ont les moyens et la volonté.  

Pas de « nation building » au programme

Si cet affaiblissement militaire, accompagné de l’élimination physique des principaux dirigeants du pays (47 dignitaires, dont, bien sûr, le guide suprême de la Révolution, Ali Khamenei, ont déjà été tués, affirment les Américains) débouche sur la chute du régime, tant mieux. Donald Trump a clairement appelé le peuple iranien à se soulever contre les tyrans qui les oppressent. Il avait promis de lui venir en aide suite à la répression dans le sang des manifestations du début 2026 (trente-deux mille morts évoqués parmi les manifestants). Mais ce ne sont pas les forces américaines qui vont orchestrer ce changement de régime. Et encore moins venir bâtir des institutions démocratiques par la suite.

Les critiques qui évoquent la volteface d’un Donald Trump ayant soudain embrassé le « changement de régime » commettent une double erreur.

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Un, le changement de régime ne fait pas partie des objectifs de l’administration américaine. S’il survient tant mieux, s’il ne survient pas, tant pis. Deux, même si ce changement de régime se produit, il n’est pas question pour les Etats-Unis de se livrer à ce qu’on appelle en anglais le « nation building » c’est-à-dire le « reconstruction nationale ».

Il faut distinguer ces deux processus. En Irak en 2003 l’objectif du président George W. Bush était de faire tomber Saddam Hussein, dans un premier temps, et de bâtir ensuite des institutions démocratiques en Irak. L’intervention américaine poursuivait à la fois le changement de régime et la construction de nouvelles institutions. L’opération Epic Fury ne poursuit ni le premier, ni le second de ces objectifs. Toute comparaison avec l’aventure irakienne est donc erronée. D’ailleurs il n’y a aucun soldat au sol en Iran et il n’est pas question d’en envoyer. Au passage, tout déploiement de G.I.s sur le sol iranien serait un vrai « game-changer » (un changement de paradigme) qui, cette fois, brouillerait sérieusement Donald Trump avec sa base.

En clair, tant que l’opération Epic Fury reste brève – Trump a parlé de quatre semaines – tant qu’elle n’implique ni déploiement au sol, ni occupation, elle ne constitue ni une trahison des engagements de Trump vis-à-vis de ses troupes, ni une dérive néoconservatrice vers un aventurisme à la « Bush ».

Elle signifie simplement qu’au contraire des présidents qui l’ont précédé, Donald Trump est prêt à agir pour sanctionner un Etat voyou, et pour mettre fin à une menace lancinante.

Au contraire de ce qu’on écrit certains, Epic Fury n’est même pas, non plus, une « nouvelle » guerre. C’est la continuation d’une guerre qui dure depuis 47 ans. Elle a commencé avec la prise en otages du personnel de l’ambassade américaine de Téhéran le 4 novembre 1979 en pleine révolution iranienne.

Des étudiants iraniens escaladant la clôture de l’ambassade américaine à Téhéran, le 4 novembre 1979. DR.

Elle s’est continuée à travers les décennies par des attentats contre des ressortissants et soldats américains dans la région et au-delà, par des manifestations régulières appelant à la « mort de l’Amérique », et par une déstabilisation systématique de la région via le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza, la Syrie sous Assad, les Houthis au Yémen, et même l’utilisation des populations chiites en Irak et à Bahreïn. Loin de commencer une nouvelle guerre, Trump s’est engagée dans une formidable bataille pour mettre fin à une guerre en cours depuis des décennies. L’enjeu en est colossal. Il s’agit d’envisager un Proche-Orient débarrassé de la menace islamiste chiite. C’est possible, même si cela semble lointain. Tout aussi lointain que d’imaginer un monde sans la menace du communisme soviétique à l’aube des années 1980…  

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Déontologie et autres instruments de l’allégeance médiatique

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Le Vice-président des Etats-Unis d'Amérique J.D. Vance prononce un discours à la "Munich Security Conference" Allemagne, 14 février 2025 © Sven Hoppe/DPA/SIPA

Le média belge 21News, plutôt centriste mais étiqueté « extrême-droite » par l’infatigable meute bien-pensante, avait retranscrit le discours tenu par le vice-président J. D. Vance lors de la fameuse Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2025. Mal lui en a pris. De là à dire que les trumpistes ont raison de s’inquiéter pour la liberté d’expression en Europe, il y a un pas que notre contributrice ne se risquerait pas à franchir…


Deux particuliers courageusement anonymes avaient déposé plainte auprès du Conseil de Déontologie Journalistique (CDJ), duègne sourcilleuse de la moralité gauchisante des journalistes du plat pays. Et le 18 février, auréolé de moraline, le fameux CDJ a jugé la plainte partiellement fondée. «Partiellement» ou «partialement» ?

Dans 1984, George Orwell imaginait un monde où les autorités réécrivaient les journaux pour les aligner sur la vérité officielle. En Belgique, nous avons trouvé une méthode plus raffinée: nul besoin de réécrire les articles. Il suffit de rappeler aux journalistes, avec toute la douceur administrative requise, qu’ils auraient dû écrire autrement.

Cordon sanitaire

Cette récente décision du Conseil à propos du site 21News appartient à cette tradition bien belge de la pédagogie médiatique. Une plainte «partiellement fondée» ? L’expression est admirable. Elle possède cette neutralité bureaucratique qui permet de corriger un média tout en assurant que rien, absolument rien, n’a été corrigé. La raison officielle tient à quelques principes déontologiques : vérification des informations, prudence dans l’identification d’une personne, contextualisation jugée insuffisante. Des notions nobles, évidemment. Des notions auxquelles personne de sensé ne pourrait s’opposer. Mais l’affaire devient plus intéressante lorsqu’on se rappelle un détail: l’article incriminé de 21News, rare média belge qui distribue autre chose que de l’eau tiède et auquel j’ai l’honneur de collaborer, ne faisait que retranscrire un discours prononcé en 2025. Autrement dit, le problème ne résiderait pas tant dans l’existence des propos que dans le fait de les avoir rapportés !

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Depuis plusieurs décennies, la Belgique vit sous un dispositif délicatement nommé «cordon sanitaire». Officiellement, il s’agit d’un accord politico-médiatique visant à isoler certains partis. Dans la pratique, il s’est progressivement étendu bien au-delà des coalitions parlementaires pour devenir une sorte de climat intellectuel. Une atmosphère. Un réflexe.

Il est interdit d’interdire

Dans cette atmosphère, certaines idées ne sont pas interdites — ce serait grossier — mais elles doivent circuler avec précaution. Idéalement, elles ne circulent pas du tout. Si elles apparaissent malgré tout, il convient de les entourer de suffisamment de précautions, de guillemets critiques et de distances morales pour que personne ne puisse imaginer qu’elles existent réellement dans l’espace public.

C’est là que la déontologie intervient avec toute son utilité. Le CDJ n’interdit rien. Il ne censure pas. Il ne ferme aucun site. Il se contente d’émettre des avis, de rappeler des règles, d’indiquer que certains articles auraient gagné à être rédigés autrement. C’est un art très subtil : celui de la régulation morale sans contrainte juridique.

Le message n’a d’ailleurs pas besoin d’être explicite pour être compris. Les rédactions sont des organismes sensibles. Elles savent reconnaître les signaux faibles. Une plainte «partiellement fondée» ici, un rappel à la prudence là, et chacun comprend rapidement où se situe la frontière invisible entre l’information acceptable et l’information problématique.

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Il ne s’agit évidemment pas d’empêcher les journalistes de parler de certains sujets. Simplement de leur rappeler que la manière d’en parler doit être… appropriée. Appropriée au climat. Appropriée au consensus. Appropriée à cette idée très contemporaine selon laquelle la responsabilité journalistique consiste parfois à protéger le public contre certaines réalités trop abruptes.

Au fond, la Belgique a peut-être inventé une forme particulièrement élégante de gestion de l’information. Dans le monde d’Orwell, la vérité était décidée par un ministère. Chez nous, elle émerge d’un ensemble harmonieux de conseils, de chartes, de cordons et de bonnes intentions, le plus souvent relayées par des associations et des ONG qui, bien que largement subventionnées, ne représentent qu’elles-mêmes. Et c’est sans doute pour cela que le système fonctionne si bien. Car chacun reste libre d’écrire ce qu’il veut. À condition, bien sûr, de savoir ce qu’il vaut mieux ne pas écrire.

Montres: le luxe ne meurt jamais d’être cher

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Image d'illustration.

Le luxe ne disparaît pas lorsqu’il devient inaccessible. Il se fragilise lorsqu’il renonce à la discipline qui fondait sa légitimité. À mesure que les grandes maisons se transforment en machines de croissance financière, la rareté cesse d’être une contrainte pour devenir une stratégie. L’horlogerie contemporaine offre aujourd’hui un laboratoire révélateur de cette mutation : lorsque le prix ne reflète plus une exigence, le prestige cesse d’être une culture pour devenir une simple mécanique d’extraction…


En 2022, certaines Rolex Daytona se négociaient sur le marché secondaire à plus du double de leur prix catalogue. Sur des plateformes comme Chrono24, ces écarts ont attiré jusqu’aux analystes financiers vers un secteur longtemps considéré comme marginal.

Ce phénomène n’est pas une simple bulle spéculative. Il révèle une transformation plus profonde du luxe contemporain.

Il faut aujourd’hui parfois plusieurs années pour acheter certaines montres sportives en acier. Chez certains détaillants, accéder à une Rolex Daytona ou à une Patek Philippe Nautilus suppose d’avoir d’abord acheté d’autres pièces, parfois pour plusieurs dizaines de milliers d’euros. Il faut, littéralement, « construire un historique ».

Le produit n’est plus simplement vendu. Il est octroyé.

Ce système n’est plus marginal. Il constitue désormais une architecture commerciale entière de l’horlogerie de prestige.

Sur le marché secondaire, une Rolex Daytona vendue environ 15 000 euros en boutique peut dépasser 35 000 euros, et certaines références ont atteint entre 2021 et 2023 plus du double de leur prix catalogue. Les maisons observent ce phénomène avec attention : cette tension permanente entretient le désir, stimule la spéculation et consolide le prestige.

Économiquement, la mécanique est remarquable. Mais elle révèle aussi une mutation plus profonde. Car le luxe ne meurt jamais d’être cher. Il meurt lorsqu’il devient cupide.

La contradiction du luxe contemporain

Depuis vingt ans, l’industrie mondiale du luxe connaît une expansion spectaculaire. Selon Bain & Company, le marché mondial des biens personnels de luxe est passé d’environ 100 milliards d’euros au début des années 2000 à plus de 360 milliards aujourd’hui.

LVMH a dépassé 86 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2023. Sa capitalisation boursière a parfois frôlé les 500 milliards. Dans l’horlogerie, des groupes comme Richemont ou des maisons indépendantes telles qu’Audemars Piguet participent à cette même dynamique d’expansion mondiale.

Ces chiffres racontent un succès indéniable. Ils révèlent aussi une contradiction. Le luxe repose sur la rareté. La finance exige la croissance. Or la rareté ne croît pas indéfiniment. Elle se protège. Elle suppose la limite. Lorsque les grandes maisons deviennent des groupes cotés, elles entrent dans une logique différente : attentes trimestrielles, pression des analystes, nécessité d’afficher une progression constante.

Le luxe devient alors une industrie comme une autre. Simplement plus chère.

Quand la rareté devient une mise en scène

Dans ce contexte, la rareté change de nature.

Autrefois, elle résultait d’une contrainte réelle. Une montre compliquée nécessitait des mois de travail. Une pièce rare l’était parce qu’elle demandait du temps. Aujourd’hui, la rareté est parfois organisée.

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Les listes d’attente deviennent un outil. Les éditions « limitées » se succèdent à un rythme paradoxalement illimité. Les collaborations multiplient les événements destinés à relancer le désir.

La frustration devient une stratégie. On ne vend plus simplement un objet. On administre un accès.

Le client cesse d’être un amateur ou un collectionneur. Il devient un postulant.

L’avidité est toujours rationnelle

Du point de vue économique, cette évolution est parfaitement logique.

Certaines maisons de luxe affichent aujourd’hui des marges opérationnelles supérieures à 30 %, parfois proches de 40 % pour les acteurs les plus performants du secteur. Dans un tel environnement, la tentation est simple : augmenter les prix, accélérer les cycles, exploiter la désirabilité au maximum.

Entre 2018 et 2023, plusieurs modèles emblématiques de Rolex ont vu leurs prix progresser de plus de 40 %. Le luxe a toujours été cher. La cherté n’a jamais posé problème. La question est ailleurs : le prix reflète-t-il encore une exigence, ou seulement une opportunité ?

Le luxe fut une discipline

Historiquement, le luxe n’était pas seulement un secteur économique. C’était une culture. Une culture du temps long. Une culture de la cohérence. Une culture du refus. Former un maître horloger peut prendre plus de dix ans. Développer un mouvement exige parfois plusieurs années de recherche. Maintenir des ateliers exigeants coûte cher et ne produit pas immédiatement de rendement visible. Ces infrastructures invisibles constituent pourtant la véritable matière du luxe.

Or la logique financière valorise autre chose : ce qui produit un effet immédiat.

Une hausse de prix améliore instantanément une marge. Une campagne virale génère immédiatement de la visibilité.

Former des artisans, en revanche, ne figure dans aucun tableau trimestriel.

La tentation devient alors évidente : déplacer l’effort de la substance vers le signal.

Le luxe vit de la croyance

Contrairement à la plupart des industries, le luxe repose sur une matière fragile : la crédibilité symbolique. Le client accepte de payer cher. Il accepte la mise en scène. Il accepte même une certaine théâtralisation du désir. Mais il perçoit très vite lorsque le prix cesse d’être crédible.

Lorsque les boutiques deviennent interchangeables. Lorsque les objets se ressemblent tous. Lorsque la rareté apparaît comme une simple mise en scène.

Le client continue parfois d’acheter. Mais il cesse de croire. Or le luxe vit de la croyance.

Une question de civilisation

La mutation actuelle du luxe révèle une transformation plus large. Le luxe a longtemps stylisé l’inégalité : il produisait des objets où se mêlaient savoir-faire, hiérarchie et temps long. Aujourd’hui, il risque de devenir simplement l’une des expressions les plus raffinées de la logique dominante: tout doit être monétisable, tout doit être optimisé, tout doit être exploité. Le luxe aurait pu constituer une résistance culturelle à cette frénésie. Il en devient parfois la forme la plus sophistiquée.

Guerre aérienne ou guerre embourbée?

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Cette image fournie par le Commandement central des États-Unis montre un F/A-18E Super Hornet se préparant à effectuer un appontage avec brin d’arrêt sur le USS Gerald R. Ford après une mission de soutien à l’opération Epic Fury, le samedi 28 février 2026 © AP/SIPA

A force d’écouter certains commentateurs médiatiques hostiles à l’interventionnisme de Trump en Iran, on a l’impression qu’ils espèrent secrètement que la coalition américano-israélienne va échouer – voire qu’elle connaisse le sort des opérations passées d’Irak et d’Afghanistan. La grande histoire n’est cependant jamais écrite à l’avance.


C’est un pronostic sur la guerre en Iran si souvent répété qu’il paraît indiscutable. Guillaume Ancel l’a énoncé sous sa forme canonique sur France-info au soir du 2 mars : « Aucune guerre n’a été gagnée sans aller au sol », donc la coalition israélo-américaine devra poser ses bottes dans le bourbier. Elle a été redite le lendemain chez Pascal Praud par Vincent Hervouët, de qui on aurait pu attendre davantage de lucidité. Elle est affirmée depuis longtemps comme un dogme par le général Nicolas Richoux sur LCI. Une seule voix s’est élevée contre l’unisson de la volaille médiatique, une certaine Elisabeth Lévy qui dans sa chronique du 3 mars sur Sud Radio s’est moqué du mantra de la guerre au sol indispensable.

Il me semble que sur LCI on a mis en sourdine la chorale des généraux français pacifistes et violemment allergiques à la moindre prise de risque. Grâce à Dieu, entre les Russes et nous, il y a l’Ukraine, la Pologne et l’Allemagne. Merci la géographie ! En cas de nécessité, on trouvera sans doute dans les armées de ces pays des hauts-gradés plus allants que les Français. Des experts prédisaient la semaine dernière que Donald Trump allait « se déballonner » et repartir dans ses foyers avec un vague accord sur le nucléaire iranien, encore plus piteux que celui qu’il avait dénoncé lors de son premier mandat. La critique du président américain par les journalistes français de gauche consiste toujours à lui prêter des projets lâches ou absurdes et à ensuite ricaner sur le fruit de leur propre imagination…

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Le samedi 28 février a démenti toutes les judicieuses prédictions. Darius Rochebin a peut-être fait le ménage sur son plateau, où il lui arrivait de recadrer poliment l’antitrumpisme forcené de ses invités. Ah ! Une pièce de théâtre sur la dramaturgie de ces plateaux : modérateur subtilement tyrannique ou diaboliquement malin, participant vedette, participant ridicule ou trop humble, participant attardé dans son macronisme vieillot, expert de gauche qui se dispute furieusement avec la si jolie experte de droite, les deux s’embrassant fougueusement dans le rideau de coulisse… Je dépose les droits, succès assuré.

Avec beaucoup de mauvais esprit, on pourrait insinuer que le pronostic du bourbier cache une joie mauvaise à l’idée que la coalition pourrait échouer et connaître le sort des corps expéditionnaires envoyés de longues années en Irak et Afghanistan. « Ces juifs et ces Amerloques sont trop forts, trop audacieux, trop bien organisés ! Ils sont une insulte à la médiocrité humaine, pourvu qu’ils se plantent ! », chronique de la jalousie ordinaire. Ces pensées mesquines ne seraient pas graves, si elles n’inquiétaient en révélant une forme de décadence intellectuelle propre à l’Europe : le refus de croire à l’entièrement neuf.

Attention ! Je vais frapper fort contre la chorale du bourbier, je ne vais pas leur balancer la bombe atomique (tiens, le Japon en 45, une guerre gagnée par la seule aviation !), ce serait dangereux pour la planète, mais je vais leur envoyer mon B-52 avec ses bombes perforantes, j’ai nommé le grand historien Paul Veyne ! Oui, oui, on m’accusera de réponse disproportionnée, on dira que j’utilise un génie pour écrabouiller les pauvres petits commentateurs que j’ai nommés. Mais aux grands maux les grands remèdes, je vérifie que mon gigantesque aéronef se trouve pile au bon endroit et j’appuie sur la manette qui va lâcher mon chapelet de bombes.

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L’historien de la Grèce antique et de Rome a tiré de ses études l’idée que chaque époque porte en elle tellement de causalités différentes qu’on ne peut déduire la forme que prendra l’époque suivante. L’Histoire humaine produit une multitude de commencements absolus qui n’étaient absolument pas prévisibles : rien n’est plus faux que ce dicton de la sagesse des nations : « L’histoire est un éternel recommencement ». Prétendre qu’un renversement de régime ne peut se produire qu’au sol, c’est dire que pour qu’une chose nouvelle apparaisse, il faut que sa semblable se soit déjà produite. Absurde. L’historien développe son idée dans Comment on écrit l’histoire et dans son livre consacré à Michel Foucault, où il dit : « Dans la nature physique que scrutent les sciences exactes, les objets du discours scientifique présentent des régularités (…). En revanche, dans les choses humaines, il n’existe et ne peut exister que des singularités d’un moment (…), puisque le devenir de l’humanité est sans fondement, sans vocation ni dialectique qui l’ordonneraient ; à chaque époque ce n’est qu’un chaos de singularités arbitraires, issues de la concaténation chaotique précédente ».

Exemple personnel : à l’époque de mes études, les brillants professeurs d’histoire de la khâgne et de l’Université de Strasbourg classaient le christianisme parmi les religions orientales dont s’entichaient les Romains, comme le culte de Mithra, Cybèle, Isis et toute la bande. Sous-texte laïcard : le christianisme n’a rien de spécial, il a prospéré en Occident grâce à une tocade bizarre de l’empereur Constantin. Enfin Paul Veyne vient et publie en 2010 Quand notre monde est devenu chrétien, lumineuse explication de la pensée de Constantin et du succès planétaire du christianisme, dont la naissance fut « un commencement absolu ». Ajoutons que ce magnifique éloge du christianisme a été écrit par un total incroyant… A ceux qui doutent que le chaos de l’Histoire est constitué de micro-chaos qui ne sauraient en aucun cas se reconstituer à l’identique, je conseille Les mythes de la guerre d’Espagne de Pio Moa. « L’Histoire est toujours écrite par les vainqueurs » : autre mantra absurde, en Espagne l’Histoire de la guerre civile a été écrite par les vaincus et ils nous ont longtemps abusés.

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Beaucoup de conséquences. L’Histoire ne donne rigoureusement aucun conseil d’action. Il faut tout de même l’étudier pour l’infinité d’anecdotes et de renseignements qu’elle nous fournit sur la nature humaine. Elle est en outre amusante, ce qui n’est pas rien. La Vie des Douze Césars de Suétone est encore plus fun que les dossiers Epstein, avec folies érotiques, réseaux d’amitiés criminelles et voluptés de l’omnipotence.

Seuls ceux qui ne croient pas aux inéluctables répétitions et ne s’encombrent pas de précédents, comme l’actuel président des Etats-Unis, sont capables d’innover, de produire des commencements absolus. Même si, aux dernières nouvelles, les Américains poussent en avant des milices kurdes irakiennes pour qu’ils franchissent les monts Zagros et, avec l’aide de leurs frères d’Iran, s’attaquent armés aux Gardiens de la Révolution errant blessés et affamés dans les ruines de leurs casernes. Il serait temps qu’on donne enfin un Etat national aux valeureux Kurdes écartelés entre quatre pays qui ne les aiment guère. Grâce à Trump, c’est « l’internationale réactionnaire » qui innove et ce sont les « progressistes » européens, dont le plus célèbre d’entre eux stagne à l’Elysée, qui restent embourbés dans leurs normes, juridictions, légalités nationales et internationales. Lui qui nous a répété qu’il était « disruptif », le voilà figé en homme-statue de bronze, installé avec sa sébille sur le trottoir du Faubourg Saint-Honoré. On est en plein chez Paul Veyne : la surprise est la vraie façon qu’a l’Histoire d’avancer.

Son cul sur la commode

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DR.

Selon une prof de géographie queer et pro-Palestine de la Sorbonne, il faut « se faufiler dans l’université, y voler tout ce qu’on peut, abuser de son hospitalité », car « la seule relation possible à l’université aujourd’hui est une relation criminelle ».


Rachele Borghi est maître de conférences à la Sorbonne où elle enseigne la géographie. Attention, pas n’importe quelle géographie… la « géographie sociale et culturelle ».

« En tant que géographe, je m’intéresse au post-porno dans ses potentialités de rupture de l’ordre hétéronormatif de l’espace public », baragouine-t-elle lors d’une de ses conférences. Post-porno, kézako ? Le post-porno consiste essentiellement en l’exploration méticuleuse d’une partie précise de l’anatomie humaine. Cette exploration a permis à Mme Borghi d’aboutir à des conclusions fulgurantes qui resteront sûrement dans les annales de la géographie d’obédience butlérienne: « Le post-porno met l’accent sur l’anus comme laboratoire des pratiques démocratiques. En effet, l’anus est cet espace où l’on ne peut pas différencier les individus “assignés femmes” ou “assignés hommes”. Aussi, les pratiques anales viennent défaire l’idée selon laquelle la pénétration est une pratique uniquement hétérosexuelle et patriarcale. » Pour éclairer le fondement de ses réflexions, Mme Borghi n’hésite pas, lors de certaines de ses conférences, à se mettre littéralement à nu. « Mon anus doit être visible pour ne pas être caché par l’hétéronormativité », brame-t-elle alors en montant à poil sur la table.

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Le 8 février, dans le cadre d’un colloque diffusé sur le média communautariste Paroles d’honneur, cette universitaire qui se qualifie de propalestinienne, décoloniale et queer a dénoncé, en vrac, « les savoirs dominants blancs et coloniaux », « l’usage élitiste de la langue française », « les méthodes d’évaluation discriminantes comme la dissertation », « la blanchité des enseignants » et « l’islamophobie ». Elle a ensuite recommandé de « se faufiler dans l’université, d’y voler tout ce qu’on peut, d’abuser de son hospitalité », car, a-t-elle conclu, « la seule relation possible à l’université aujourd’hui est une relation criminelle ».

Pratiques anales démocratiques ou pas, il faut reconnaître qu’il y a quand même des coups de pied au derrière qui se perdent…

Les Gobeurs ne se reposent jamais

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Chiites et sunnites, les Frères musulmans en armes

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Téhéran, juin 1979 © ALFRED-YA/SIPA

L’islamisme chiite n’est pas un simple prolongement politique du chiisme. Il est le produit d’une rencontre entre une tradition religieuse ancienne, la crise du monde musulman au XXᵉ siècle et les méthodes de l’islamisme moderne. De l’abolition du califat à la révolution iranienne, en passant par les Frères musulmans, s’est formée une idéologie capable de transformer la mémoire du martyre en projet d’État et en stratégie d’influence régionale.


L’islamisme chiite se comprend avant tout comme un projet politique moderne élaboré à partir de matériaux théologiques beaucoup plus anciens du chiisme. Il s’est développé sous les mêmes pressions historiques qui ont vu naître l’islamisme sunnite au XXᵉ siècle, avant de se cristalliser dans une forme étatique après la révolution iranienne de 1979. Il ne s’agit pas simplement d’un chiisme devenu politique, mais d’une lecture révolutionnaire particulière du chiisme, qui emprunte des méthodes, des catégories intellectuelles, des formes d’organisation et d’action au « moment » islamiste plus large tout en revendiquant une généalogie propre et une légitimité distincte.

Le « cataclysme » Atatürk, oublié

La relation entre l’islamisme chiite et l’islamisme au sens large est donc à la fois étroite et marquée par une certaine tension. Elle est étroite parce que ces deux phénomènes appartiennent à la même famille de réponses historiques à la domination coloniale, à l’occidentalisation, à la crise de la souveraineté musulmane et à l’effondrement ou à la délégitimation des autorités traditionnelles. Or, si les rapports souvent tourmentés du monde arabe et musulman avec l’Occident et leurs répercussions sur l’évolution de l’islam politique sont bien connus, un autre élément, dont la mémoire est plus discrète, a joué un rôle déterminant : l’abolition du califat par Mustafa Kemal Atatürk en mars 1924. C’est un événement charnière dans l’histoire politique du monde musulman moderne, dont l’influence dépasse largement la Turquie et touche directement la formation de l’islamisme, y compris dans sa version chiite. Mais, bien évidemment, en vouloir aux Turcs et à Mustafa Kemal était politiquement et idéologiquement intenable. Ce cataclysme et son auteur ont donc été largement refoulés dans la mémoire politique du monde musulman. Ce très convenable  « oubli » ne change pas le fait que la suppression du califat a mis brutalement fin à une institution qui, même affaiblie, conservait une valeur symbolique majeure. Le calife ottoman était encore perçu comme une forme d’autorité religieuse supranationale capable d’incarner l’unité de la communauté musulmane. En abolissant cette fonction, la nouvelle République turque rompt avec un principe central de l’ordre politique islamique classique. Pour la première fois depuis les débuts de l’islam, il n’existe plus aucune autorité prétendant incarner la direction politique de l’ensemble de l’oumma.

Ce vide institutionnel provoque une onde de choc dans l’ensemble du monde musulman. Dans les milieux réformistes sunnites, il alimente un débat intense sur la nature du pouvoir islamique et sur la possibilité de reconstruire une autorité religieuse ou politique légitime. C’est dans ce contexte que naît, quelques années plus tard, la confrérie fondée par Hassan al-Banna en 1928. Pour une partie des penseurs islamistes, la disparition du califat devient la preuve que les sociétés musulmanes ont été entraînées dans une trajectoire de décadence politique et de dépendance vis-à-vis de l’Occident. Elle accentue la fragmentation politique du monde musulman et accélère l’émergence d’États-nations séculiers, souvent inspirés de modèles européens. La restauration d’un ordre islamique devient alors un objectif politique central.  Cette transformation renforce un sentiment de crise civilisationnelle qui nourrit également les courants chiites activistes.

Pour le chiisme, l’effet est plus indirect mais néanmoins profond. La tradition chiite duodécimaine ne reconnaissait déjà pas la légitimité des califes sunnites depuis les débuts de l’islam. En théorie, la seule autorité politique parfaitement légitime était celle de l’Imam, descendant d’Ali, dont le douzième est entré en occultation au IXᵉ siècle. Pourtant, l’existence du califat sunnite constituait malgré tout un cadre politique global auquel les sociétés musulmanes étaient habituées.

Dans les décennies suivantes, certains penseurs chiites commencent à s’interroger sur la place du clergé et sur la possibilité d’un pouvoir islamique exercé en l’absence de l’Imam. La révolution iranienne de 1979 peut en partie être comprise comme l’une des réponses à ce problème historique. La doctrine du gouvernement du juriste religieux, élaborée par Ruhollah Khomeini, constitue précisément une tentative de résoudre la question de l’autorité politique dans un monde musulman où les structures traditionnelles ont disparu.

L’abolition du califat a donc contribué à transformer la question de l’autorité en problème central de la pensée islamique moderne. Dans le monde sunnite, elle alimente les projets de restauration d’un ordre islamique et favorise la naissance des mouvements islamistes. Dans le monde chiite, elle renforce la réflexion sur la légitimité du pouvoir pendant l’occultation de l’Imam et ouvre la voie à des doctrines politiques nouvelles. Dans les deux cas, elle participe à la formation d’un climat intellectuel dans lequel l’islam cesse d’être seulement une tradition religieuse pour devenir un programme politique destiné à répondre à la crise de souveraineté et d’identité du monde musulman au XXᵉ siècle.

Comme les mouvements islamistes sunnites, l’islamisme chiite affirme que l’islam constitue un système global et non une simple religion privée, et que la loi, la morale, l’économie, l’éducation et le gouvernement doivent être réorganisés en conséquence.

Emprunts sélectifs

Mais Chiites et Sunnites n’encaissent pas ces chocs de la même manière. L’islamisme sunnite présente typiquement son projet comme une renaissance, un retour à la communauté des origines et une purification doctrinale. L’islamisme chiite en revanche est issu d’une tradition minoritaire dotée de sa propre hiérarchie cléricale, de sa propre théorie de l’autorité en l’absence de l’Imam et de ses propres récits historiques d’injustice et de martyre. L’islamisme chiite peut donc se présenter comme la réalisation concrète et politiquement incarnée d’une justice longtemps refusée et comme une revanche. Cette différence façonne la manière dont la légitimité de l’action politique est justifiée.

Les liens entre l’islamisme chiite et les idées ainsi que les pratiques des Frères musulmans relèvent généralement d’emprunts sélectifs. Les Frères musulmans ont fourni un répertoire d’action et d’organisation, notamment la formation de cadres disciplinés, l’enracinement social à travers l’action caritative et éducative, un langage moral de renouveau religieux et une formulation politique moderne dans laquelle l’islam devient la solution à la crise de l’État. L’idiome de Sayyid Qutb, notamment sa thèse selon laquelle les sociétés contemporaines peuvent retomber dans une forme d’ignorance préislamique (jahiliya), a résonné bien au-delà du monde sunnite parce qu’il proposait un pont entre la piété religieuse et la violence politique, comme l’illustre par exemple la militarisation de certains courants salafistes. Les penseurs islamistes chiites n’avaient pas besoin d’importer la théorie sunnite du califat, mais pouvaient reprendre l’imaginaire révolutionnaire avec des notions telles que l’avant-garde, l’ordre corrompu à renverser, le devoir de résistance et, bien sûr, la fusion entre morale et politique. Ce n’est donc pas un hasard si dans les années 1960 et 1970, alors qu’il était encore un jeune religieux engagé dans l’opposition au régime du Shah, Khamenei s’intéressait de près aux écrits des idéologues de la mouvance islamiste sunnite, en particulier ceux liés aux Muslim Brotherhood. Il traduisit notamment en persan un ouvrage de Qutb intitulé « L’avenir appartient à l’islam » (en arabe Mustaqbal hādhā al-dīn). Cette traduction circula dans les milieux militants iraniens avant la révolution de 1979 et contribua à introduire les thèmes de la pensée qutbienne dans certains cercles islamistes chiites.

Dans le même temps, l’islamisme chiite disposait d’atouts dont les Frères musulmans ne possédaient pas. Le chiisme duodécimain disposait déjà d’un clergé structuré, de séminaires, de fondations religieuses richement dotées et intégrées dans la vie économique, d’une vie rituelle intense et d’un répertoire symbolique puissant capable de mobiliser les foules. Les commémorations de Karbala et la culture du martyre constituaient déjà un langage politique latent.

Ainsi, on remarque que les pratiques de l’Achoura et, plus largement, la mise en scène publique de la souffrance et du sang dans les rituels chiites, ont évolué depuis le XIXᵉ siècle de manière étroitement liée aux transformations politiques du monde chiite et à la montée de l’islam politique.

L’Achoura, qui commémore le martyre de l’imam Husayn à Karbala en 680, est depuis longtemps au cœur de la culture religieuse chiite. Mais la forme sociale et politique de cette commémoration a changé selon les périodes. Sous les dynasties safavide (1501-1739) puis qajare (1789-1925) en Iran (pour les curieux, entre les deux les Afsharides 1736–1747 puis les Zand 1751–1794), la ritualisation de la catastrophe de Karbala prend déjà une dimension publique et collective avec les processions et certaines formes de mortification corporelle. Toutefois ces rituels restent essentiellement inscrits dans un registre de piété communautaire et de mémoire religieuse.

Au XIXᵉ siècle, avec l’intensification de transformations sociales de l’Iran et de l’Irak en contact avec l’Europe, ces pratiques commencent à prendre un sens plus explicitement  politique. Les processions deviennent des moments de mobilisation collective et le récit de Karbala est de plus en plus interprété comme une lutte universelle entre justice et tyrannie.

1979, un grand tournant

Le tournant décisif intervient au XXᵉ siècle avec l’émergence du chiisme politique. Des penseurs comme Ali Shariati (sociologue de formation et l’un des penseurs les plus influents dans la formation de l’idéologie révolutionnaire qui mènera à la révolution iranienne de 1979) puis les révolutionnaires iraniens vont réinterpréter Karbala comme un modèle permanent de révolte contre l’oppression. Husayn cesse d’être seulement une figure de sainteté pour devenir un symbole révolutionnaire. Dans ce cadre, les manifestations publiques de souffrance et de sang acquièrent une dimension performative. Elles matérialisent l’idée de sacrifice et rendent visible l’engagement du croyant dans une lutte morale et politique.

La révolution iranienne de 1979 marque une étape supplémentaire. Le régime issu de la révolution institutionnalise la mémoire de Karbala et l’intègre dans la culture politique de l’État. Pendant la guerre Iran-Irak, la rhétorique du martyre et les images de sang versé sont utilisées pour mobiliser la population et légitimer l’effort de guerre. Le vocabulaire de Karbala devient un langage politique central. Mourir pour la révolution ou pour la patrie est explicitement présenté comme une réédition du sacrifice de Husayn.

Paradoxalement, cette politisation s’accompagne aussi d’une tentative de régulation. Depuis les années 1990 et 2000, plusieurs autorités religieuses chiites, y compris en Iran, ont cherché à limiter certaines pratiques spectaculaires d’auto-flagellation ou de blessures publiques jugées excessives ou nuisibles à l’image du chiisme. Cela montre que ces rituels restent un terrain de débat interne entre tradition, sens politique et gestion de l’image religieuse.

Depuis la révolution, les influences ont allé aussi dans l’autre sens quand des islamistes sunnites ont étudié avec attention l’expérience révolutionnaire iranienne et sa capacité à construire un État. Mais ce qui circule le plus facilement entre ces univers n’est pas la doctrine, mais les techniques d’organisation et les imaginaires politiques.

Cependant, pour que cet ensemble d’évolutions puisse accoucher d’une idéologie et d’une stratégie pour guider la République islamique d’Iran, il manquait un élément important pour servir de liant et de pont vers l’extérieur : le rejet et la haine des Etats-Unis et d’Israël. Dans l’idéologie chiite politique élaborée par Ruhollah Khomeini, ces haines occupent une place centrale doctrinale, symbolique et mobilisatrice. Ces deux adversaires deviennent, dans le discours révolutionnaire iranien, les incarnations contemporaines de l’injustice métaphysique et de la domination étrangère, catégories déjà profondément enracinées dans l’imaginaire politique chiite.

Le premier niveau est idéologique. La révolution iranienne se définit dès l’origine comme islamique et anti-impérialiste. Dans la lecture khomeyniste du monde, l’ordre international est dominé par des puissances arrogantes qui imposent leur domination politique et économique mais surtout culturelle aux sociétés musulmanes. Les États-Unis apparaissent comme le centre de ce système. Le slogan « Grand Satan » qui leur est appliqué exprime l’idée que Washington représente la puissance principale responsable de la corruption morale et la faiblesse politique du monde musulman, notamment par son soutien aux régimes autoritaires de la région et par son alliance avec Israël. Israël, de son côté, occupe une position particulière dans cette vision. Pour le célèbre voyageur d’Air France, l’État juif n’est pas seulement un adversaire régional mais un symbole de l’injustice faite au monde musulman et de l’humiliation politique de la région. Il est présenté comme une entité coloniale implantée au cœur du Moyen-Orient avec l’appui des puissances occidentales. Dans cette lecture, Israël devient une extension des États-Unis. La question palestinienne acquiert ainsi une fonction idéologique majeure et permettant au régime de présenter son projet non seulement comme une révolution iranienne, mais comme un combat pour l’ensemble de la communauté musulmane voire pour la cause de la liberté de peuples indigènes et l’anticolonialisme. On sait quelles riches dividendes géopolitiques peut générer un tel positionnement, qui peut réunir des foules pakistanises, des militants écologiques européens, Dieudonné et Tucker Carlson.

Cette centralité de la question palestinienne n’est pas propre au chiisme politique iranien. Elle s’inscrit dans une tradition plus large de l’islamisme moderne. Dès les années 1930 et 1940, le fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, avait placé le rejet du sionisme et la défense de la Palestine au cœur de son mouvement. Pour al-Banna, la lutte contre le projet sioniste constituait l’un des fronts majeurs du combat pour la renaissance islamique. Les Frères musulmans participèrent d’ailleurs directement à la guerre de 1948 contre le nouvel État d’Israël. Chez al-Banna comme plus tard chez Khomeini, la question palestinienne fonctionne donc comme un puissant catalyseur politique. Elle permet de transformer une cause territoriale en symbole global de la domination occidentale et de la mobilisation islamique.

Cependant, dans le cas iranien, cette rhétorique s’inscrit aussi dans la transformation politique du chiisme opérée au XXᵉ siècle. La mémoire de Karbala et le récit du martyre de l’imam Husayn fournissent un langage symbolique puissant pour désigner les adversaires du régime. Cette dimension idéologique se double d’une fonction stratégique quand l’hostilité envers Israël et les États-Unis permet au régime de dépasser la dimension nationale iranienne et de se présenter comme le champion d’une cause plus large dépassant l’audience musulmane. Elle facilite également la construction de réseaux régionaux d’alliances et de mouvements armés se réclamant de la « résistance ». Dans cette logique, la lutte contre Israël devient un instrument de projection d’influence dans le monde arabe, musulman et les milieux tiermondistes et un moyen d’ancrer la République islamique dans les dynamiques politiques globaux.

« Mort à Israël ! mort à l’Amérique !» 

Enfin, cette hostilité joue aussi un rôle intérieur. Elle contribue à consolider la légitimité révolutionnaire du régime. En maintenant un discours de confrontation avec des ennemis extérieurs puissants, le pouvoir peut mobiliser la société autour d’une identité de résistance et justifier la permanence d’un système politique issu de la révolution. En temoigne le slogan « mort à Israël ! mort à l’Amérique !».  

Ainsi, dans l’idéologie khomeyniste, le rejet d’Israël et l’hostilité envers les États-Unis constituent des éléments structurants d’une vision du monde qui combine mémoire religieuse, anti-impérialisme révolutionnaire et stratégie de puissance régionale, dans une logique qui prolonge en partie les thèmes déjà formulés plusieurs décennies plus tôt par l’islamisme sunnite des Frères musulmans.

Cette idéologie définit la théorie même de la légitimité du régime. La République islamique ne se présente pas simplement comme un État-nation doté d’une religion d’Etat mais comme un ordre politico-moral fondé sur la loi islamique et guidé par l’autorité des juristes religieux. Ce cadre permet au pouvoir d’utiliser un langage théologique comme source d’autorité pour délégitimer ses opposants et sacraliser l’obéissance. La contestation politique même peut être interprétée comme une forme de déviation religieuse ou de trahison.

Ensuite, cette synthèse idéologique façonne l’identité révolutionnaire exportable du régime. Dès l’origine, les dirigeants iraniens ont présenté leur révolution comme un modèle pour l’ensemble du monde musulman et non pour les seuls chiites. Pour cela, ils ont développé un double langage : des symboles chiites pour consolider la cohésion interne et un vocabulaire islamique plus large, centré sur l’anti-impérialisme et la résistance, pour s’adresser aux sociétés musulmanes dans leur ensemble. Cette dimension explique que la politique régionale de l’Iran puisse être à la fois marquée par des alliances confessionnelles dans les faits et par un discours panislamique dans sa rhétorique.

Les attentats suicides et la valorisation du sacrifice dans la guerre constituent un exemple particulièrement révélateur de ce mécanisme. Ils illustrent la manière dont la République islamique a réussi à transformer un imaginaire religieux chiite en instrument de mobilisation politique capable de circuler bien au-delà de son cadre confessionnel, avec un mode opératoire fondé sur la combinaison entre croyance révolutionnaire et guerre asymétrique. L’éthique du sacrifice propre au chiisme radical donne une valeur politique au martyre et s’accorde avec des formes de conflit prolongé et indirect.

Dans le chiisme, la mémoire de Karbala et du martyre de l’imam Husayn occupe une place centrale. Le sacrifice volontaire face à une puissance injuste y est interprété comme un acte moral supérieur qui confère au martyr une dimension rédemptrice et exemplaire. Après la révolution de 1979, cette symbolique est activement réinterprétée par le régime iranien. Pendant la guerre Iran-Irak, les autorités iraniennes mobilisent massivement ce langage du martyre pour encourager l’engagement et le sacrifice. Les volontaires des milices Bassidj sont présentés comme les héritiers des compagnons de Husayn et la mort sur le champ de bataille est décrite comme une répétition contemporaine de Karbala.

C’est dans ce contexte que se développent certaines pratiques militaires inédites, notamment les opérations sacrificielles et les attaques suicides. Dans les premières années de la guerre contre l’Irak, des vagues de volontaires iraniens sont envoyées dans des assauts extrêmement risqués, parfois pour ouvrir des champs de mines ou pour briser les lignes irakiennes. Ces actions sont explicitement décrites dans la propagande iranienne comme des actes de martyre et non simplement comme des opérations militaires.

Le même imaginaire est exporté au Liban à partir du début des années 1980 avec la création du Hezbollah, mouvement chiite soutenu et encadré par l’Iran. Les premiers attentats suicides modernes visant des objectifs occidentaux apparaissent précisément dans ce contexte, notamment les attaques contre les forces américaines et françaises à Beyrouth en 1983. Là encore, l’opération est présentée comme un acte de martyre inspiré par la tradition de Karbala et par la culture du sacrifice que la révolution iranienne a remise au centre de la politique islamique.

Ce qui est particulièrement important est que cette pratique dépasse rapidement le cadre chiite. Dans les années 1990, l’organisation palestinienne Hamas, issue de la mouvance des Frères musulmans, adopte la tactique des attentats suicides contre Israël et la présente elle aussi comme un acte de martyre. Bien que le Hamas soit un mouvement sunnite, son vocabulaire et sa mise en scène du sacrifice reprennent des éléments du registre symbolique popularisé par le Hezbollah et par la révolution iranienne. Le martyr devient la figure centrale d’une guerre asymétrique menée par des acteurs non étatiques contre un adversaire militairement supérieur.

La diffusion ne s’arrête pas là. À la fin des années 1990 et au début des années 2000, l’organisation sunnite transnationale Al-Qaïda transforme à son tour l’attentat suicide en arme stratégique globale. Les opérations spectaculaires menées par ce réseau, culminant avec les attentats du 11 septembre 2001, reposent sur la même logique de sacrifice volontaire présenté comme un acte religieux et politique. Bien que l’idéologie d’Al-Qaïda s’inscrive dans le salafisme jihadiste et non dans le chiisme, la tactique et la dramaturgie du martyre avaient déjà été largement expérimentées et médiatisées dans les conflits impliquant l’Iran et le Hezbollah.

On voit ainsi très concrètement ce que signifie l’« identité révolutionnaire exportable » de la République islamique. À l’intérieur, le régime mobilise les symboles spécifiquement chiites de Karbala et du martyre pour renforcer la cohésion et la légitimité de la révolution. À l’extérieur, ces mêmes symboles sont traduits dans un langage plus universel de résistance islamique et d’anti-impérialisme. Cette traduction permet à certaines pratiques, comme l’attentat suicide présenté comme acte de martyre, de circuler dans l’ensemble du monde musulman et d’être adoptées par des mouvements très différents, du Hezbollah libanais au Hamas palestinien puis aux organisations jihadistes transnationales comme Al-Qaïda.

Vers la normalisation ?

En somme, l’islamisme chiite se situe à la croisée de trois histoires. La longue histoire du chiisme et de ses doctrines d’autorité et de martyre. L’histoire plus récente de l’islamisme qui, au XXᵉ siècle, a transformé l’islam en projet politique global. Et enfin l’expérience révolutionnaire moderne qui a transformé une doctrine religieuse en institutions étatiques. La République islamique d’Iran représente la cristallisation de cette rencontre. C’est un régime clérical duodécimain qui a appris de l’âge islamiste comment organiser, mobiliser et internationaliser son projet, et qui a transformé la mémoire sacrée chiite en ressource durable de légitimité intérieure et de projection stratégique.

La question qui se pose est donc de savoir si ce système idéologique et politique peut évoluer vers une « normalisation » et devenir un acteur qui n’a plus pour raison d’être la volonté de changer le monde. L’expérience du Hamas, descendant des grands frères sunnites de l’islamisme politique, suggère qu’un tel changement n’est pas le plus probable. Pendant presque deux décennies, les dirigeants israéliens ont cru que la milice islamiste palestinienne était capable d’évoluer pour devenir une sorte d’Organisation de libération de la Palestine musulmane, et que la responsabilité d’un mini-État à Gaza créerait une situation où la pratique transformerait l’idéologie pour faire triompher le pragmatisme. Le 7 octobre à 6 h 30, cette hypothèse a été brutalement démentie. Renoncer au rejet total et définitif d’une existence politique juive dans la région et à la lutte armée comme stratégie pour y parvenir signifierait pour ses responsables que le Hamas ne serait plus le Hamas. Il n’est donc pas déraisonnable de penser que les héritiers de Khomeiny ne seront pas radicalement différents de ceux de Hassan el-Banna.

Les tyrans finissent mal, en général…

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Ayatollah… Ayaplula !


Samedi dernier, le régime iranien a été frappé à la tête. Une large part de l’appareil sécuritaire a été pulvérisée et le vieux Guide suprême, Ali Khamenei, a été éliminé par l’aviation israélienne. En quelques heures, la chaîne de commandement d’un système honni qui pend ses opposants, écrase les femmes et tire à balles réelles sur sa jeunesse a vacillé. 

On discute la méthode, on pleure sur les décombres du droit international, on disserte encore sur la stabilité régionale menacée, le chaos à venir, le prix des hydrocarbures. Très bien, c’est l’inaliénable privilège de la démocratie. Mais ce qui frappe tout de même aujourd’hui, c’est la gêne feutrée d’une partie de notre classe politique. 

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Depuis des années, une frange de la gauche européenne, autour des bonnes âmes de La France insoumise ou dans l’orbite d’un Pedro Sanchez, a installé une grille de lecture paresseuse : le désordre du monde vient d’abord d’Occident. L’ennemi prioritaire est à Jérusalem ou à Washington, le reste relève du « contexte », des causes lointaines, de l’Orient compliqué… On peut haïr Benjamin Netanyahou, vomir Donald Trump, contester leurs choix et leur politique, mais lorsque la détestation devient si exclusive qu’elle conduit à s’accommoder de la nature criminelle de la République islamique d’Iran, il ne s’agit plus de nuance, mais d’aveuglement volontaire. À l’époque de Staline, les réflexes des compagnons de route étaient les mêmes. N’est pas Victor Serge, André Gide ou Arthur Koestler qui veut.

Qu’on se comprenne bien. Le pouvoir islamique n’est pas une abstraction géopolitique que l’on manipule dans des colloques. C’est un régime totalitaire qui emprisonne, torture, tire sur ses étudiants et transforme la haine de l’Occident en carburant hautement inflammable. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’était ni une manœuvre étrangère ni un slogan importé, c’était un cri vital, arraché à la peur.

Dans la petite meute des effarouchés, il y a les esthètes de la diplomatie comme l’élégant Dominique de Villepin, toujours au-dessus de la mêlée, l’indignation sélective soigneusement pliée dans la poche. Le verbe fort et ample pour condamner les frappes occidentales, la voix plus veloutée lorsqu’il s’agit de qualifier frontalement le régime des assassins. Un art consommé de l’équilibre : dénoncer avec emphase ce qui vient de Tel-Aviv ou de Washington, et envelopper Téhéran dans les brumes rassurantes du « dialogue » et de la « désescalade », notre ancien Premier ministre sait faire. D’aucuns appellent cela « hauteur de vue » ; d’autres diront plutôt posture de fat enivré de lui-même.

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Il faut, en vérité, un certain talent pour se proclamer défenseur des peuples tout en ménageant ceux qui les oppriment. Une discipline mentale solide pour préférer haïr des dirigeants occidentaux plutôt que soutenir, sans ambiguïté, un peuple iranien qui risque la prison, la torture et la mort pour un slogan, et aspire à se libérer de ses tyrans.

Les Iraniens n’ont pas ce luxe-là. Ils ont les prisons d’Evin, les potences dressées à l’aube et les enterrements nocturnes. Nul ne peut donc leur reprocher de remercier sans chichis « Bibi » et « Abou Ivanka »…

La morale, au fond, est une affaire de priorité. Lorsque la priorité n’est pas le peuple iranien mais toujours l’Occident à blâmer, ce n’est plus une erreur d’analyse ni une subtilité stratégique, c’est une désertion, une fuite – parfois lyrique, souvent confortable -, mais une fuite.

On peut se tromper de diagnostic, débattre des moyens, mais détourner le regard et prendre une mine dégoûtée quand une dictature s’effondre et qu’un peuple peut se libérer après 47 ans d’enfer ne relève pas de l’intelligence critique. Cela porte un nom plus simple, et infiniment moins glorieux : la lâcheté.

🎙️ Podcast: Publication-choc, « LFI, anatomie d’une perversion »

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Jean-Luc Mélenchon et Manuel Bompard lors d'un meeting pour soutenir la candidate LFI à la mairie de Paris, Sophia Chikirou, au Cirque d'Hiver, Paris, le 30 janvier 2026. Stephane Lemouton/SIPA

Avec Daniel Salvatore Schiffer et Jeremy Stubbs.


Le livre collectif, LFI, anatomie d’une perversion, dirigé par Pierre André Taguieff et coordonné par David Reinharc, paraît aujourd’hui aux éditions David Reinharc. Une soixantaine de contributeurs – Michel Onfray, Philippe Val, Raphaël Enthoven, Dominique Schnapper, Robert Redeker, Florence Bergeaud-Blackler, Renée Fregosi, Bérénice Levet, Judith Weintraub, Guy Bensoussan, Brice Couturier, Jean-Paul Lilienfeld, Samuel Fitoussi, Jean-Eric Schoettl, Noémie Halioua… – dissèquent les affinités idéologiques, la stratégie électorale et les contradictions du parti de Jean-Luc Mélenchon, ainsi que la menace que représente cette formation islamogauchiste.

L’un des contributeurs, Daniel Salvatore Schiffer, philosophe, intellectuel engagé, spécialiste de la Renaissance et du dandysme, nous explique pourquoi il était urgent de consacrer un livre de plus de 400 pages à un seul parti qui n’existe que depuis 10 ans. En effet, à la veille des municipales de mars et un an avant les élections présidentielle et législatives de 2027, il fallait tirer la sonnette d’alarme au sujet d’un parti qui ne respecte ni la démocratie ni les institutions de la Ve République. Le meurtre récent de Quentin Deranque ne fait que renforcer le caractère urgent de cet avertissement.

A lire aussi: Jean-Luc Mélenchon: l’ivresse de la radicalité

Sur le plan idéologique, LFI a remplacé la lutte des classes par une lutte des races. Sur le plan de l’action, les LFIstes – selon les termes définis par le sociologue Max Weber – font fi de l’éthique de la responsabilité au profit d’une pure éthique de conviction. Parce que, pour eux, ils sont du bon côté de l’histoire, ils se croient tout permis, y compris une approbation à peine voilée de la violence.

Si, malgré tous leurs excès, ils trouvent toujours grâce auprès de certaines sections de l’électorat, c’est parce qu’ils jouissent d’une indulgence extraordinaire de la part de politiques et de médias qui n’ont pas le courage de les condamner. Cette abdication représente une nouvelle « trahison des clercs », selon le livre de Julien Benda qui porte ce titre.

En particulier, la proximité de LFI avec les milieux islamo-gauchistes est coupable à un moment où Israël et les Etats-Unis essaient de neutraliser la menace que le régime des mollahs en Iran fait planer au-dessous de la paix au Moyen-Orient et de la sécurité dans les démocraties occidentales. Par ses récentes déclarations, Emmanuel Macron a montré que, pour sa part, il peine toujours à comprendre la stratégie d’Israël et la nécessité de désamorcer la menace islamiste. écoutez 👇

LFI, anatomie d’une perversion, sous la direction de Pierre-André Taguieff, coordonné par David Reinharc (Editions David Reinharc, 2026), 424 pp.

Daniel Salvatore Schiffer D.R.
Daniel Salvatore Schiffer.

LFI - Anatomie d'une perversion

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