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Sollers définitif

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La Deuxième Vie, le roman posthume de Philippe Sollers. Rien de nouveau sous le soleil de Sollers, me direz-vous, sauf que, cette fois-ci, le soleil est noir.


La Deuxième Vie est l’ultime roman de Philippe Sollers. Entré en littérature, comme on entre en religion, avec Une curieuse solitude, roman paru en 1958, Sollers, né Joyau, en 1936, aura écrit jusqu’à son dernier souffle. La pensée reste précise, le style efficace, sans pathos ni lyrisme. Les fulgurances demeurent. Le joueur a eu la force, malgré le corps en déroute, de s’asseoir à la table du Temps, de battre les cartes et de les distribuer. Une nouvelle fois, les fées, qui aiment l’écrivain d’après André Breton, un expert en la matière, lui offrent un jeu parfait. L’ennemi face à lui n’a pas changé, il est seulement plus puissant et mieux organisé. Il se nomme le nihilisme. Il a été combattu par Nietzsche, Heidegger, Bataille, « Les Voyageurs du Temps », compagnons de route de Sollers. C’est un ennemi protéiforme, sacrément malin. Il faut en permanence le confondre. De très rares contemporains de l’auteur de Paradis, l’ont aussi dénoncé. On ne cesse de les louer aujourd’hui, malgré leur aigreur qui finit par indisposer le lecteur de nature plutôt optimiste. Sollers, dans chacun de ses livres, a indiqué les chemins clandestins à suivre afin de préserver l’homme personnel en liberté. Il convient de les relire avant la dissolution finale. Son roman posthume, fractionné en pensées incisives et brûlantes, rappelle que la Société, ce « Gros Animal » aux pouvoirs devenus illimités, travaille à l’effacement de votre nom. Elle est aidée dans sa tâche destructrice par la révolution des ordinateurs numériques, le féminisme social échevelé, la sexualité sous contrôle de la Technique, « l’océan maléfique » des mères, « la connerie conformiste », la falsification permanente de l’Histoire, le mensonge institutionnalisé, l’esprit de vengeance poussé au-delà de toute mesure. Rien de nouveau sous le soleil de Sollers, me direz-vous, sauf que, cette fois-ci, le soleil est noir. Du reste, la dernière phrase de l’écrivain est la suivante : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir. » Un peu déroutant, quand on connaît la passion de Sollers pour la lumière salvatrice de Venise et de de Ré.

Dans sa postface, Julia Kristeva, son épouse depuis août 1967, révèle que cette maxime est écrite le 10 mars 2023. Il est alors de retour chez lui, après un long séjour à l’hôpital des Invalides où il a demandé à relire la traduction par Jacqueline Risset du chant XXXIII du Paradis de Dante. Comme l’écrit Julia Kristeva, à propos de l’ouvrage dantesque, il s’agit d’un « hymne à l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ». L’amour, thème majeur dans la première vie de l’écrivain. Les lettres à Dominique Rolin, sa « passion fixe », l’attestent. Dans La Deuxième Vie, les femmes qui ont compté pour lui, notamment sa drôle de sœur, sont rassemblées sous le prénom d’Eva. On peut ici penser que c’est un signe adressé à Krist-Eva – merci Lacan.

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Dans un cahier d’écolier à la couverture verte – un Clairefontaine ? – Sollers tente de prendre de vitesse la mort en écrivant à chaque fois que la maladie le laisse souffler. L’enjeu : continuer d’évoquer la Deuxième Vie. Car elle est là depuis toujours ; elle est contiguë à la première. Julia tente de le prouver à coup de citations extraites des livres de Sollers. Résumons : il s’agit d’une « Pensée en acte » pour défier la « société finale », dans le but d’être encore capable « de penser notre mort ». Une nouvelle fois la Technique (l’intelligence artificielle) est pointée du doigt, car « elle déréalise la mort au fur et à mesure qu’elle épargne la souffrance de mourir », souligne avec pertinence Julia Kristeva. L’actualité avec le projet de loi sur « l’aide à mourir » donne raison, de façon éclatante, à Sollers. Le crâne de Yorick n’a pas été placé par hasard dans le cinquième acte d’Hamlet. Shakespeare est un précieux « Voyageur du Temps ». Cet ultime roman, court, trop court, mais abouti, nous donne la clé métaphysique de l’œuvre de l’auteur de Femmes.

Dans La Deuxième Vie, la saine colère n’est pas absente. Sollers ne s’épargne pas. Il fait son autocritique et se traite même de « connard », ce qui réjouira les peine-à-jouir qui ne le lâchent pas d’une semelle. Il s’en prend encore à Michel Houellebecq, chantre de la panne coïtale. Il attaque également Annie Ernaux. Extrait : « Enfin, une vieille dame française, écrivaine, Prix Nobel de littérature, se souviendra, au bord des larmes, de l’épicerie familiale, en disant qu’elle n’écrit que pour ‘’venger sa race et sa classe’’. Tout va donc dans la bonne direction, puisque les victimes sont récompensées. » Et l’homme, sur le point de devenir « corps glorieux », d’ajouter : « En douter vous désigne immédiatement comme conservateur élitiste, et signifie que votre famille, quelle qu’elle soit, n’aurait pas dû exister. »

Sollers m’a confié un jour qu’il avait la durée pour lui. J’ajoute que sa devise, dans un monde n’ayant aucun sens, était : « postulez posthume ». Pour l’écrivain Sollers, tout commence donc. Les romans, genre dont il a explosé les limites, sont là. La petite communauté inavouable est présente. Déjà elle s’active. Venise reste la plaque tournante privilégiée. Sollers, dans La Deuxième Vie, ne lui accorde que quelques lignes. Mais, on l’a dit, le cœur était sur le point de lâcher, et l’essentiel était d’arriver « là où je devais aller. » Pourquoi se réunir à Venise, sur les Zattere ? Pour le singulier catholicisme vénitien. Ce « corps glorieux » qui, jusqu’au bout, sera resté fidèle à l’institution, poursuit sa mission. Laquelle ? Sollers : « Il aime qu’elle n’ait ni but ni raison, qu’elle ait lieu uniquement pour avoir lieu. »


Philippe Sollers, La Deuxième Vie, postface de Julia Kristeva, Gallimard.

Omegatown


Du précédent roman de Marc Obregon, Mort au peuple, je disais avoir été agacé et séduit par la prose violente, où visible était l’influence de Dantec. Dans ce périple eschatologique, Obregon dépeignait, dans la France de 2039, un terroriste, victime d’une vicieuse manipulation, enfermé à vie dans une cellule de haute sécurité. Il s’agissait là de la description clinique d’un jeune conspirationniste, gavé de sous-culture numérique et révulsé par le remplacement de toute expérience sensible du monde par le simulacre global.

Paris soumis à l’IA

Avec Omegatown, nous restons dans la même atmosphère vénéneuse et cauchemardesque : quelques années après le Grand Champignon de 2035, une guerre nucléaire en Mer de Chine, Victor rentre à Paris après des années de prison pour son engagement comme mercenaire dans une guerre perdue d’Asie centrale. L’ancien taulard, ravagé par divers traumatismes, auxquels s’ajoute le poids d’une longue détention sous neuroleptiques, découvre un Paris métamorphosé en parc d’attractions et soumis à de redoutables intelligences artificielles : quartiers gentrifiés, fermes verticales, trottinettes solaires pour élites aussi névrosées que technolâtres, logements interconnectés où absolu est le contrôle de l’habitant (jusque dans ses victuailles), naissante épidémie de peste…

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Pour se racheter, Victor a dû céder ses données mémorielles à la Direction du Renseignement, qui va l’utiliser comme agent clandestin d’une opération de surveillance, dont la cible est un ingénieur, Becker, un ténor de l’IA soupçonné d’espionnage.

Cyberpunk

Pour son bien, et aussi pour le surveiller, l’État lui adjoint le Doc, une IA omnisciente qui prend la forme d’un hologramme hyper-réaliste d’Anna Karina. Nous le suivons dans ses premières investigations (Omegatown n’est qu’un premier volume) dans ce monde dystopique et cyberpunk. Le titre, Omegatown, fait explicitement référence, sur un mode parodique, au film Alphaville, de Jean-Luc Godard, avec Anna Karina justement.

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Obregon place sa ville de la fin (oméga) sur notre vieille terre et non dans l’espace. La suite du roman nous apprendra si, comme dans le film, une sorte d’évasion, l’amour par exemple, est possible… 
Les céliniens reconnaîtront un morceau de bravoure à la fin de ce roman souvent profus et bavard, mais diablement efficace.

Le suite en septembre…

Marc Obregon, Omegatown, Éditions du Verbe haut, 140 pages.

Omegatown: Tome 1

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Jacques François, l’autorité naturelle

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Monsieur Nostalgie vous parle du plus urbain des acteurs français, sa haute civilité reste dans toutes nos mémoires


Ces derniers temps, on s’interroge beaucoup sur la figure du chef. La statue est branlante. Le soc se fissure et l’on regarde le sabordage en direct de nos élites déconfites avec effarement et aussi une pointe d’amusement. C’est beau un système qui tombe. Décideurs politiques ou économiques, artistes engagés ou stars moralisantes des médias, les « autorités » ont perdu de leur superbe. On les bouscule, on les tance, pis, on les ignore superbement. Comme si leurs bavardages et leurs errements avaient fini par nous lasser, voire nous importuner.

De l’ossature, de la conviction que diable !

Qui sont ces gens qui s’agitent alors que leur propre destin file entre leurs mains moites ? Au-delà de la pauvreté de leur langage, la versatilité de leur opinion ou leurs sautes d’humeur d’enfants gâtés, ils sont incapables de se maîtriser en public, ils nous inspirent une forme de désintérêt souverain. Même leurs minables gesticulations pour capter le point rouge de la caméra ne sont plus crédibles. Ils pataugent et nous sombrons avec eux. On ne leur reproche même pas leur nullité, leur impéritie, leur manque de vision et de vista. Ils sont flous par nature comme tous les mauvais acteurs. De la communication écrite et orale, ils n’ont retenu qu’un bric-à-brac de faussetés et d’approximations. Ils balbutient dans le poste, pérorent devant les micros, avec l’assurance de débutants cabochards. Il y a quarante ans, la plupart d’entre eux, ministrables et autres capés, aurait été recalée à une élection cantonale où il fallait essayer de parler juste et vrai pour l’emporter, maîtriser quelques dossiers locaux et posséder une solide culture générale.

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Tout ça manque d’ossature, de conviction, d’incarnation comme disent les politologues à l’approche des présidentielles, de soubassement en fait. À leur décharge, il faut bien avouer que les modèles font défaut depuis le tournant de la rigueur. Le moule a été cassé après-guerre. Notre société a dévissé et a abaissé ses standards de qualité.

Self-control

Nous avons vu ainsi défiler, ces dernières années, une bande de clampins en costumes « bon marché », ressassant la rengaine des jours heureux et de la mondialisation radieuse. Les flonflons à la française des grandes écoles et des corps constitués. Le replâtrage et l’euphémisme comme seule réponse aux graves troubles actuels. Le plus tragique dans cette grande lessiveuse fut la manière, grossière et méprisante, vulgaire et bêtement copineuse que nos élites employèrent avec nous. Le téléspectateur des chaînes d’info continue ne sait donc plus à qui se fier, qui croire, qui suivre. Un chef de parti ressemble plus aujourd’hui à son voisin d’à côté qu’à un guide « spirituel ». Rejoindriez-vous le maquis ou Londres à l’intonation cafouilleuse de nos dirigeants ? Leur Appel resterait sourd. Nous avons besoin d’élévation. D’un peu de dignité et de flambe, d’un ordre naturel qui nous surplombe sans nous anéantir, d’un maintien qui ne soit pas sujet à caution, d’une rigueur qui s’exprime avec une classe folle. Nous avons décidément côtoyé trop de gens inélégants. Le cinéma des années 1970-1980 disposait de cet individu idoine, pose statutaire, débit lent empreint d’une courtoisie sèche, princier dans sa mise et épiscopal dans sa mire. Jacques François (1920-2003) incarnait cette vieille France éternelle, corsetée, tellement désuète qu’elle en devenait indispensable à la cohésion nationale. Aucune fonction honorifique ne lui échappa sur les écrans, tour à tour, procureur, préfet, docteur, colonel, avocat, pharmacien dans « Le Père Noël » et proviseur dans « Pause café ». Ce second rôle discret, précautionneux, ne cachetonnait pas l’amour du public. Il ne verbalisait pas ses émotions. Par politesse, il cachait ses failles. C’était un homme de « Palace » qui ne voyageait pas en troisième classe. Même dans son autobiographie Rappels parue en 1992, il gardait son self-control et ne se vautrait pas dans un déballage. Au théâtre, il fut une vedette, ami de Cocteau et de Jean Marais, proche de Gérard Philipe et de Serge Reggiani, de toutes les aventures d’André Barsacq à Françoise Sagan, jouant indifféremment pour Félicien Marceau et les tournées Karsenty. Il avait été élevé parmi les têtes couronnées et dans ces appartements immenses aussi froids que l’était sa mère. Il faut lire ce texte pour se souvenir d’un monde disparu à jamais, il avait fréquenté tout ce que Paris, New-York et Los Angeles comptaient de gloires. Un jour, à la table de Charlie Chaplin, de Ginger Rogers, de Fred Astaire, d’Arthur Rubinstein ou encore de Hedy Lamarr, un autre l’interprète de Sir Alec Guinness, un soir d’Apostrophes en janvier 1986 et pour toujours, l’intime du couple Noiret (Philippe et Monique). Il était américain par sa mère et devint officier de liaison de la 7ème armée durant la Seconde Guerre mondiale. Il avait été le condisciple à Janson de Jean Dutourd qu’il surnommait « le coq de la classe » ; par deux fois, il tentera l’aventure hollywoodienne sans véritable succès et vécut la vie des expatriés de bohème aux côtés de Charles Boyer et de Jean-Pierre Aumont. En smoking, avec ses lunettes en écaille, il n’était jamais ridicule. À l’Elysée, il aurait été royal.

Monsieur Nostalgie

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HPI mon amour

L’aveuglement est humain, et nombre de parents, affirme notre chroniqueur, estiment que leur enfant a un Haut Potentiel Intellectuel (ou tous leurs enfants, pour ceux qui s’illusionnent le plus). Tout ça parce qu’ils ont fait tester son QI par un psychologue privé qui, pour une rémunération substantielle pouvant monter jusqu’à 600 €, a certifié que le petit prodige en remontrerait à Pascal (Blaise) ou à Poincaré (Henri). Et le discours des médias, analyse-t-il, conforte dangereusement cette lubie.


Un article récent pêché sur l’excellent site The Conversation fait le point sur l’épidémie de génies que nous subissons. « De quoi le Haut Potentiel est-il le nom ? » se demande Marie Duru-Bellat, sociologue spécialisée en éducation. L’avis des enseignants — l’avis quasi unanime — est que les prétendus HPI sont juste des gosses mal élevés, qui se saisissent d’un résultat artificiel pour se comporter comme des sapajous et ne rien faire. Ils méprisent les exercices qu’on leur propose, puisqu’ils sont bien au-dessus de ça. Des surdoués, j’en ai rencontré deux, en 45 ans de métier. Deux dont nous étions sûrs — et qui ne rechignaient pas à faire ce qu’on leur demandait, deux auxquels on fit sauter quelques classes et qui, l’un et l’autre, passèrent un Bac scientifique à 14 ans. Mais comme le souligne avec un humour caustique Mme Duru-Bellat, à en croire les statistiques enthousiastes des parents délirants et des psychologues mercenaires, le nombre de QI supérieur à 130 « représenterait, par construction, 2,3 % de la population soit environ, en France, 1 550 000 personnes ».

Génies opprimés

Tant de génies opprimés, cela interpelle. D’autant que dans le débat éternel de l’inné et de l’acquis, il n’y a pas de raison que ce chiffre ait beaucoup varié au cours des siècles. Sauf que si nous avions, à l’arrivée, tant d’élèves brillants, cela ne manquerait pas de se ressentir dans la qualité actuelle de la population française. Et pourtant, nous constatons bien que la Bêtise à front de taureau, comme disait Baudelaire, l’emporte haut la main. La faute aux enseignants, qui ne détectent pas assez vite et ne traitent pas à part ces enfants aux talents multiples… Qui ne repèrent pas les « dons » qui les accablent. J’imagine que tout le monde saisit bien l’implication inconsciente de cette théorie du « don ». Il faut bien que Quelqu’un les ait dotés, ces garnements… La science fantaisiste des psys et autres testeurs de cervelles s’appuie sur une fantasmagorie religieuse implicite.

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Assez curieusement, les parents qui viennent plaider la cause de leur petit génie appartiennent dans leur écrasante majorité aux CSP+ — chacun sait bien que les pauvres sont bêtes, sinon ils seraient riches. Ce sont eux principalement qui usent d’une « médicalisation décomplexée » et traînent leurs rejetons dans les cabinets de psys, et autres spécialistes de la déculpabilisation. Car s’il s’avère que tout compte fait le garnement est déplorablement normal, on se hâte de lui trouver un dysfonctionnement qui le dédouanera de l’accusation de flemmardise : et le voilà étiqueté dyslexique ou dyscalculique. S’il est pitoyable en dictée, ce n’est pas parce qu’il n’a toujours pas fait l’effort minimal d’accorder le verbe avec le sujet, c’est qu’il est dysorthographique. Et le voici exempté de faire des progrès.

Marchands de rêve

Loin de moi l’idée de nier qu’un gosse puisse être dyslexique — il y en a un en ce moment qui est ministre des Affaires Etrangères. Ou autiste — sans être forcément Glenn Gould. Mais d’expérience je sais qu’ils sont en tout petit nombre, et les cancres « de nature » sont aussi peu nombreux que les génies naturels. Au fil des générations la nature a sélectionné des individus moyens, fiables, aptes à se reproduire méthodiquement, et non des sous-doués dont elle ne saurait que faire, sinon des films burlesques.

En creusant davantage du côté des chercheurs — les vrais, pas les marchands de rêve et de QI —, on s’aperçoit que les études concordent toutes, depuis une centaine d’années que l’on s’occupe de mesurer l’intelligence : les HPI n’existent pas, même si on fait des séries télé sur le sujet. Ou de façon si marginale que des siècles plus tard, on se souvient encore du nom de Mozart.

En fait, plutôt que de se soucier d’enfants gâtés par un environnement familial anxieux, on devrait se soucier de tous ceux qui pourraient être de bons élèves, et parfois mieux, et qu’on laisse croupir dans des ghettos scolaires innommables. Là, c’est moins une question de moyens, comme disent les syndicats, que de volonté politique d’intégration par l’enseignement — parce qu’il n’y a pas de levier plus puissant que l’Ecole. La principale déperdition de matière grise n’est pas celle des 2,3% de supposés petits génies, mais des 90% de pauvres gosses condamnés à vivoter dans le collège de leur quartier où on ne leur apprendra rien, et à chercher une subsistance intellectuelle auprès des propagateurs de fanatisme.

Le Hamas ose tout, mais on ne le reconnaît pas qu’à ça

Quand l’ONU arrête d’être aux petits soins avec le Hamas, certaines explications du mouvement islamiste sur les viols du 7 octobre donnent la nausée.


Osama Hamdan se fâche

Osama Hamdan est membre du bureau politique du Hamas. Il est fâché contre l’ONU, ou plutôt contre Pramila Patten, la représentante spéciale du Secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit (SRSG-SVC). Il a d’ailleurs conseillé à son employeur de la licencier.

Tout le monde n’est pas aussi sévère chez les terroristes : le 12 décembre 2023, l’Assemblée générale avait exigé un cessez-le-feu immédiat qui aurait permis au Hamas de se regrouper et de se réapprovisionner en armes, sans contrepartie de sa part, donc en lui permettant de conserver les otages pour usage ultérieur. Le chef du « mouvement de résistance » (©LFI), Ismail Haniyeh, s’était félicité de cette décision et avait remercié le Secrétaire Général, Antonio Guterres, lors d’une émission télévisée[1] : « Nous exprimons également notre appréciation pour les positions du Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, (…) Nous nous félicitons de la résolution adoptée hier par l’Assemblée générale des Nations unies, qui prévoit un cessez-le-feu à une écrasante majorité. Nous sommes certains que l’agression brutale prendra fin et que la résistance restera la gardienne fidèle des droits et des aspirations légitimes de notre peuple. »

De quelle agression parle-t-on ?

L’agression brutale contre les civils israéliens a cessé quand leur armée a réagi, pas avant. Et malgré le chantage aux armes de Biden, qui peut donner l’impression de faciliter une deuxième Shoah plutôt que de désespérer Dearborn et Hamtramck[2], il y a peu de chances qu’Israël accepte de se suicider pour faire plaisir à l’écrasante majorité des dictatures de l’ONU (93 contre 74 démocraties en 2023)[3].

Osama Hamdan, lui, a critiqué le récent rapport de l’ONU sur les violences sexuelles commises contre les Israéliennes lors de l’attaque du 7 octobre. Dans une interview accordée, le 6 mars 2024, à la chaîne libanaise Mayadeen TV[4], il a déclaré que ce rapport était un « scandale dans l’enceinte de l’ONU », qu’il n’était pas fondé sur des preuves et qu’il n’était pas professionnel. D’où son verdict : Mme Praten mérite un licenciement immédiat, sans indemnité.

Séjour des otages all inclusive

D’après lui, les femmes otages qui ont été libérées auraient déclaré qu’elles n’avaient pas été agressées sexuellement. Inutile de citer les nombreux témoignages de ces malheureuses, car les violeurs ont eux-mêmes filmé leurs exploits et les ont eux-mêmes diffusés sur les réseaux sociaux, ce qui leur a valu l’admiration et la reconnaissance de leurs familles et d’un public enthousiaste. « Un combattant exalté appelle son père à Gaza, l’enjoignant d’ouvrir WhatsApp pour regarder les photos qu’il lui a envoyées. Il dit à ses parents qu’il appelle avec le téléphone d’une femme juive tuée. « Ton fils a tué des Juifs », dit l’homme à son père. « J’en ai tué dix à mains nues ». Le père ne dit pas grand-chose et on entend la mère du combattant en arrière-plan. Il se répète encore et encore. « Maman, j’ai tué 10 Juifs de mes propres mains », dit-il.[5] »

A lire aussi, Barbara Lefevbre: Viols du 7 octobre: féministes, où êtes-vous?

Le New York Times, aussi woke et antisioniste que son équivalent français Le Monde, a quand même enquêté pendant deux mois. Il a publié un rapport approfondi et graphique, qui révèle les violences sexuelles généralisées infligées aux femmes et aux filles israéliennes par les terroristes du Hamas, le 7 octobre. L’article cite des témoins, des professionnels de santé, des secouristes et des représentants du gouvernement. Des centaines de vidéos, de photos et de données GPS de téléphones portables ont été examinées.[6]

La crapulerie ajoutée au cynisme

Les vantardises électroniques des terroristes nonobstant, leur représentant ne les innocente pas moins, ajoutant la crapulerie au cynisme. D’après lui, une otage aurait même demandé (et obtenu) une opération de chirurgie esthétique, parce qu’elle pensait que si on ne la violait pas, c’est qu’elle n’était pas assez séduisante !

Décryptons : les « résistants » ne violent pas les captives parce que ce sont des gentlemen. Mais dans le cas où les otages insisteraient, ils offrent un service all inclusive avec chirurgie esthétique à celles qui ont peur de ne pas trouver d’amateurs.

Tout le monde sait que le Hamas traite bien les otages : « Nous avons constaté que tous les otages sont arrivés dans un mauvais état nutritionnel qui comprenait, entre autres, des troubles d’hyponatrémie, soit une baisse du taux de sodium dans le sang,  (…) Plusieurs d’entre eux ont perdu beaucoup de poids, l’un a perdu 20 kilos, une autre 9 et un autre 12[7]» a déclaré le directeur du département Doron Menachemi, directeur du service qui a accueilli les otages libérés à l’hôpital Wolfson.

Les otages libérées sont à l’hôpital, où on essaie de soigner leurs corps et leurs âmes. Elles savent ce qu’il en est. Les violeurs qui ont diffusé les preuves de leurs méfaits également. Parmi les admirateurs de ces derniers, c’est comme en 1945 : les Français nient le crime et les Américains paradent. Voici ce qui est placardé à New York, ces jours-ci :

« Violer, c’est résister – Libérez la Palestine par tous les moyens nécessaires. »

« Les bébés aussi sont des colons– Libérez la Palestine par tous les moyens nécessaires. »


[1] Vidéo sous-titrée : https://honestreporting.com/media-ignore-hamas-praise-for-the-un-after-gaza-ceasefire-resolution/

[2] www.tribunejuive.info/2024/02/22/tartarin-et-pinocchio-vol-au-dessus-de-latlantique-par-liliane-messika/

[3] https://en.wikipedia.org/wiki/The_Economist_Democracy_Index

[4] www.memri.org/reports/hamas-official-osama-hamdan-rejects-un-report-hamass-sexual-violence-october-7-woman-who

[5] https://news.yahoo.com/killed-10-jews-own-hands-145540926.html

[6] www.nytimes.com/2023/12/28/world/middleeast/oct-7-attacks-hamas-israel-sexual-violence.html

[7] www.i24news.tv/fr/actu/israel-en-guerre/1701095671-israel-les-otages-liberes-sont-arrives-dans-un-etat-de-malnutrition-medecins

Quand le monde de Delphine Horvilleur s’effondre

Dans un petit livre portant en sous-titre « Conversations après le 7 octobre », Delphine Horvilleur nous raconte ses entretiens, réels, oniriques ou imaginaires, avec un certain nombre de personnes – dont deux de ses grands-parents – après ce jour propice aux revenants.


Notre rabbin est depuis toujours partagée entre un grand-père paternel à la fibre républicaine, parfaitement assimilé, laïque et profondément redevable à la France et aux Justes non juifs qui le protégèrent, et une grand-mère maternelle apatride, venue des Carpates et surtout revenue de tout ; c’est-à-dire ne faisant plus confiance à personne.

Pendant longtemps Delphine Horvilleur optera pour la confiance grand-paternelle ; plus réjouissante il faut bien le dire. Sans compter que Pépé est un grammairien accompli et qu’on apprend dans la foulée qu’en hébreu il existe une petite virgule appelée le « crochet renversant » et qui fait magistralement danser la gigue à la temporalité. Mais depuis le 7 octobre, Mémé carapatée fait un retour en force dans  une langue « très aléatoire, mâtinée d’accent d’Europe de l’Est – celui qui fait de tous les « u » au choix des « i », des « ou » ou des « w » ; ce qui fait que quand Mémé parle, cela donne ceci : «  Médélé, pouqwoi ti cherches dey réponses don les livres de froncé ? Dans quel bite ? » »

Les belles âmes et la marche du 12 novembre

Pour ma part, ma grand-mère paternelle polonaise avait un sens des liaisons qui n’appartenait qu’à elle : « Z’embête pas gosse avec ton z’histoire ! » quand pépé n’en finissait pas, les verres de vin aidant, à me raconter sa guerre avec les Tchèques dans les bambous… Mais laissons là Marinette et revenons à Delphine, qui trouve en revanche beaucoup moins évidente la conversation avec des « amis » qu’elle met provisoirement entre guillemets, lorsque ceux-ci ne veulent pas se rendre à la manifestation contre l’antisémitisme au motif qu’on y rencontrerait le « Front national ». Les belles âmes ne veulent pas se salir les pieds en mauvaise compagnie et préfèrent s’abstenir. Elle en restera pantoise. Elle qui avait lutté à leurs côtés contre le racisme et l’antisémitisme n’en revient pas. Je lui propose d’en revenir ici même. Par ailleurs, l’Histoire n’étant pas chose immuable, l’antisémitisme dont la plasticité est ici finement analysée, connaît d’autres provenances qui pourraient expliquer les guillemets : « Aujourd’hui, la haine contre les juifs s’alimente, de façon paradoxale, de l’antiracisme affiché. »

À lire aussi, Céline Pina: L’islamo-gauchisme de Sciences-po en passe de devenir une affaire d’État

D’une autre manière, les juifs qui avaient été considérés dans les années 30 du siècle dernier comme des « femmes » face aux hommes à la virilité appuyée de l’époque, ont subi eux aussi une transition ; ils sont devenus le « mâle qui fait le mal », dans la bande de Gaza par exemple. Ce qui fait que les femmes violées le 7 octobre ne sont pas exactement des femmes ; leur sionisme les a masculinisées et on ne peut donc pas les défendre ! « Le leader de la Marche des femmes, Linda Sarsour, l’énonçait déjà très clairement en 2017 : « On ne peut pas être sioniste et féministe à la fois. » »

Passée la sidération

Heureusement, d’autres conversations prennent le relai ; celles avec les gens qui lui font du bien ; « ceux qui se savent hantés » ; comme Wajdi Mouawad, exilé du Liban : « peu de gens parlent aussi bien des fantômes que lui ». Kamel Daoud entre lui aussi dans la danse avec ses propres revenants : l’Algérie et les « 200 000 morts de la décennie noire ».

Enfin, Delphine Horvilleur questionne l’origine de l’antisémitisme et tombe sur l’origine elle-même. Elle rappelle que dans le judaïsme, « il y eut un soir, il y eut un matin » ; c’est-à-dire que la nuit précède le jour et que le shabbat commence le vendredi soir. « Le monde commence et recommence toujours lorsque l’on sait ce qu’on doit à la nuit qui précède notre naissance. Voilà ce que les fondamentalistes et les haineux refuseront toujours d’accepter. Il y eut une nuit avant leur naissance et le jour avait déjà commencé avant eux. Et le refus de ce qui précède n’est pas sans lien avec leur haine de l’autre et surtout des juifs, ce trou noir de leur histoire. »

Et c’est avec Israël que notre rabbin converse pour finir, et c’est à Jacob devenu Israël lors d’un fameux combat qu’elle emprunte la figure et la blessure à la hanche pour dire ce que devrait être, selon elle, ce pays.

Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre de Delphine Horvilleur. Ed. Grasset février 2024.

Les femmes de la terre


C’est à l’heure où éclatent en plein jour les dysfonctionnements de l’Europe dans le secteur agricole, et alors que nos concitoyens découvrent enfin les conditions de travail de nos paysans que de nouveaux visages apparaissent, de femmes, de mères, d’épouses, de filles, présentes sur les plateaux de télévision, sur les points de blocage, porte-parole de leurs syndicats ou présidentes de chambre d’agriculture. Des femmes en colère qui n’hésitent pas à pousser des coups de gueule.

Ces femmes de la Terre, trop longtemps oubliées, invisibles, travaillant en silence, parfois sans droit, sans statut et sans reconnaissance. Les voilà, fières, telles des amazones, prêtes à se battre pour sauver leurs exploitations, pour ne pas trahir l’esprit de la lignée paysanne qui coule dans leurs veines, pour faire honneur à un père ou un grand-père. Ces femmes qui ne cherchent à déconstruire ni un modèle traditionnel ni les hommes, mais simplement à s’affirmer dans le rôle qu’elles ont su conquérir naturellement depuis 50 ans.

Au début du XXème siècle et jusque dans les années 60, le monde agricole est le domaine réservé des hommes, les exploitations se transmettent de père en fils. Main d’œuvre infatigable, l’épouse du chef d’exploitation était « l’aide familiale », sans réelle profession, mais pilier essentiel, mêlant son travail à son statut matrimonial. Sous l’influence des mouvements féministes, les années 70 marquent un vrai tournant et annoncent les prémices de la reconnaissance de ses droits et de son travail. En 1962, la création du GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun), permet aux époux de s’associer… mais avec une troisième personne. Dans les faits, cette loi a surtout été créée en vue de faciliter la reprise de l’exploitation par les fils. La création en 1973, du statut « d’associé d’exploitation » a également connu des conséquences mitigées. Ce seront les années 80 et 90 qui marqueront réellement la fin du règne masculin. En 1980, le statut de « co-exploitante » lui permet d’accomplir des actes administratifs nécessaires à la bonne gestion de l’exploitation, mais ce sera la création en 1985 de la EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) qui apportera un vrai changement – les époux peuvent s’associer en répartissant les tâches et les responsabilités – sans toutefois accorder à la femme un droit individuel dans cette organisation. Le vrai progrès aura lieu en 1999 avec la loi d’orientation agricole qui instaurera le statut de « conjoint collaborateur », lui accordant enfin des droits en matière de protection sociale. Cette loi sera complétée en 2019, en lui permettant de bénéficier d’indemnités journalières en cas de maternité et d’impossibilité de se faire remplacer. Il aura fallu 50 ans aux agricultrices pour que soient reconnus leur travail et la place majeure qu’elles occupent dans les exploitations.

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Les mentalités ont changé, le monde agricole aussi.  Les femmes représentent aujourd’hui   presque   un   quart   des chefs d’exploitations agricoles et viticoles. En 2021, près de 40% des installations sont le fait de femmes, soit 4518 sur 11614. Elles se sont également de plus en plus imposées à la présidence des chambres d’agriculture et des syndicats agricoles. Les lycées agricoles et les écoles d’agronomie comptent, en 2023, 45% de filles, qui sont souvent plus diplômées que les garçons de leur âge et qui ont des parcours plus diversifiés.

Aujourd’hui l’égalité des droits entre les hommes et les femmes agriculteurs semble atteinte et n’est plus un sujet de débat.

Le monde agricole demeure cependant un milieu traditionnel. La représentativité des femmes, bien qu’étant de plus en plus importante, reste freinée par le poids des charges familiales, éducatives et administratives qui repose encore bien souvent sur leurs épaules.

Et puis, il y a toutes ces femmes, celles de ma génération, aujourd’hui cinquantenaires, qui sont parties étudier, comme moi, comme mes cousines et qui sont devenues des citadines. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore, car cet attachement à la terre est plus fort que nous. Combien sont- elles chaque été, à arrêter leurs activités et à rentrer pour les moissons, ou pour les vendanges en septembre ?

Agriculteurs en colère, Bruxelles, 1er février 2024 © Shutterstock/SIPA

À  l’image   de nos aïeules, les « Gardiennes », évoquées par Ernest Perochon dans son roman publié en 1924, et porté à l’écran par Xavier Beauvois, qui avaient répondu à « l’Appel aux femmes de France pour la moisson » lancé par le président du Conseil René Viviani en 1914, aujourd’hui, elles répondent toutes par leur présence et par leur engagement pour garder leurs terres et pour survivre au sein d’une société mondialisée et déracinée.

Et si les femmes étaient l’avenir de l’agriculture, en apportant de nouvelles compétences, une nouvelle vision et une nouvelle sensibilité ?

C’est à vous, Monique et Juliette, ma mère et mon arrière-grand-mère, mais aussi à toi, Marie, ma nièce et à toi Laeticia, future éleveuse âgée de 17 ans rencontrée au SIA, que je pense en écrivant ces lignes.

Journal d’un enquêteur de l’Arcom

Le président d’Avocats sans frontières se met dans la peau d’un agent de l’État chargé de surveiller l’audiovisuel français.


Je m’appelle Jérôme. Je viens, suite à une décision du Conseil d’État, d’être recruté par l’Arcom pour décrire le pluralisme des opinions au sein des télévisions. Je suis content, car j’étais au chômage. Pour me rendre utile, je travaillais de manière anonyme pour les Sleeping Giants. Au fond c’est un peu le même métier, j’adore faire des fichiers. Mais maintenant je suis encore plus content : l’Arcom m’a demandé de m’occuper de France Inter et c’est ma station préférée ! Ça m’étonnerait que ces gens-là ne respectent pas la réglementation, car leurs programmes sont très variés.

Léa Salamé et Nicolas Demorand à une conférence de presse de rentrée Radio France, Paris, 30 août 2017 © Laurent Benhamou/SIPA

Monsieur Haski

Donc, je me suis rendu dès lundi de très bonne heure, à la maison toute ronde pour faire un rapport au carré. On m’installe dans le studio capitonné, alors que commence l’éditorial de Pierre Haski, que j’apprécie. Je le lisais déjà dans Libération. ll a fondé ensuite Rue89. C’était très intéressant. Il seconde d’ailleurs Christophe Deloire à Reporters sans frontières. C’est grâce à eux que j’ai eu mon job, car ils ont initié la procédure contre CNews auprès du Conseil d’État. L’Arcom n’avait jusqu’alors rien trouvé malheureusement à redire, ni le Conseil d’État d’ailleurs, contre cette télé détestable. Mais c’est Deloire qui a eu l’excellente idée de demander que l’on fiche les chroniqueurs et les invités qui ne sont pas des politiques encartés.

A lire aussi : L’enfer, c’est les idées des autres

C’est amusant : George Soros aide non seulement Reporters sans frontières, mais également Pierre Haski, que j’ai entendu sur France Culture reconnaître sans barguigner, avec sincérité, en toute transparence, avoir été payé par une fondation dudit Soros pour surveiller le Net afin d’éviter en Europe une catastrophe du type Trump. C’est généreux de la part de Soros. Chez les Géants, on ne dort pas quand il s’agit de rentrer dans le lard de tous ces médias haineux, de Valeurs actuelles à Boulevard Voltaire, qui critiquent Soros alors qu’il est juif ! Si c’est pas un monde…

Bref, j’ai écouté Haski faire un éditorial très équilibré dans lequel il a critiqué Israël, mais aussi les Américains républicains qui soutiennent Israël. D’ailleurs ensuite, Dominique Eddé, l’invitée libanaise de Léa Salamé, a entièrement confirmé tout ce que Haski a déclaré, et que le père de Léa, Ghassan Salamé, avait déjà dit le mois d’avant. Voilà donc quelque chose de très équilibré que je m’en vais consigner. Je note, s’agissant du Liban, que personne n’a critiqué le Hezbollah à l’antenne de France Inter ce matin-là. Ni Haski, ni Eddé, ni Salamé. Si ça, c’est pas équilibré…

Monsieur Claude

Ensuite, j’ai surveillé la revue de presse de Monsieur Claude. Très bien aussi. Street Press, Télérama, L’Obs, L’Humanité et un article scientifique du Figaro très intéressant. Autrefois il citait même le Bondy Blog, qui avait eu le courage de défendre Mehdi Meklat qui avait eu le courage de défendre Adolf Hitler. C’est beau la défense de la liberté d’expression. Et puis, je suis content, Monsieur Claude ne cite jamais Valeurs actuelles, car nous aux Sleeping Giants, on n’a pas chômé contre ces gens-là. Sauf une fois, Claude, il a cité Valeurs actuelles pour se moquer, en disant que c’était « un journal droitier ». Ça m’avait amusé. Ils sont tellement malins, sur Inter, que le mot gaucher n’existe pas dans leur lexique politique. C’est peut-être pas équilibré, mais c’est futé.

A lire aussi : «Je ne veux pas la mort de CNews»

Le dimanche suivant, c’était sympa, la préposée à la revue de presse, une nouvelle fois, a réussi à ne pas citer Le Journal du dimanche, un dimanche. Et le soir, Thomas Legrand présentait son émission politique sur le trotskisme. C’était sympa, il n’y avait que des anciens trotskystes à l’antenne, enfin anciens… Parce que Legrand écrit en même temps dans Libération, c’est bien équilibré. Et puis comme ça il peut donner des nouvelles de la maison à Demorand, vous savez, l’animateur de la matinale de France Inter qui a dirigé Libé par le passé, c’est bien équilibré. Alors Legrand, qui n’a pas la langue dans sa poche, il a dit ses quatre vérités à Sonia Mabrouk. Comme quoi, c’était pas, contrairement à lui, une vraie journaliste. Bien dit.

Mais une espèce de fou incontrôlable, un avocat avec un cheveu sur la langue, qui a sorti un livre contre l’extrême gauche qu’il prétend antisémite, un livre que France Inter a bien raison de boycotter, a fait remarquer que Legrand était mal placé pour donner des leçons de professionnalisme sachant que son journal a raconté que les Khmers rouges avaient été fêtés à Phnom Penh, que la pédophilie était un péché très mignon et que des pogroms antimaghrébins imaginaires avaient eu lieu en France l’année dernière.

N’importe quoi. Aucun sens de l’équilibre chez ces gens de droite !

Demain, j’ai rendez-vous avec Guillaume Meurice chez Charline, celle qui avait dessiné à un type sans prépuce une moustache rigolote. On va tous se fendre la gueule à gauche de manière très équilibrée.

Journal de guerre: C'est l'Occident qu'on assassine

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Il n’y a pas que des fjords, en Norvège – Salut à Hanne Orstavik

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La rencontre, selon Louise de Vilmorin ? « Un rendez-vous que le hasard fixe, pour nous, à notre insu ». Déclinaison de cette définition avec Hanne Orstavik.


Donc, il n’y a pas que des fjords, en Norvège. Il y a aussi, surtout, Hanne Orstavik, recrue de prix littéraires dans son pays, et gré à gré traduite en France (trois livres parus). Et c’est une (re)découverte. À chaque fois.

La place nous est (un peu) comptée, on le sait : votre temps est précieux. Chaque mot ou adjectif ici employé suppose des prolongements : on compte sur vous.

Place ouverte à Bordeaux est un roman suggestif, elliptique, sensuel, behaviorist, clinique, cru, intime, tendre, précis, poétique, visuel.

Non, nous ne choisirons pas le qualificatif – qui le réduirait. On les multiplie, et vous trouverez les échos qui s’imposent (« ou pas » – d’accord). On énonce tous ceux que ce livre pluriel nous évoque.

D.R

C’est un texte parfois cérébral où le corps est omniprésent. Corps de la rencontre, corps amoureux, corps malade, corps désirant, ou non.

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Un texte qui s’articule autour de deux thèmes fondamentaux qu’Hanne Orstavik, lectrice de Flaubert (« Pour qu’une chose devienne intéressante, il suffit de la regarder assez longtemps »), explore intensément, voire jusqu’à l’épuisement.

Il s’agit de la rencontre, et d’une de ses modalités possibles : amoureuse. Et de cette chose mal nommée en général, le plus souvent ignorée (par lâcheté quotidienne, peur, confort) qui est le biais mortifère d’une rencontre amoureuse lorsque l’une ou l’autre partie (ou les deux) échoue à communiquer sa part d’ombre, de trouble – part « obscure », supposée inavouable.

La narratrice, quarante ans, divorcée, mère d’une adolescente, est artiste plasticienne. Un article d’un critique d’art, Johannes, à propos de son œuvre, la mène sur la route d’icelui. Et la rencontre commence, illustration possible de la définition qu’en donnait Louise de Vilmorin : « Un rendez-vous que le hasard fixe pour nous, à notre insu ». Et le malentendu.

On ne résumera pas. C’est une réflexion sur le rôle de l’art dans la vie d’une artiste. C’est une histoire d’amour. Qu’Orstavik restitue à sa façon, organique : un flux de conscience, des fils narratifs qui se juxtaposent plus qu’ils ne se suivent de façon linéaire. Il s’agit de restituer un chaos intime, plutôt que de le mettre à plat ou de le réduire par une tentative d’explication psychologique, factice et inopérante.

Orstavik a lu Duras, Woolf, Anaïs Nin. Elle a vu, aussi, les photos de Claude Cahun, Cindy Sherman ou les vidéos de Pipilotti Rist. Elle a aimé Eyes Wide Shut, de Kubrick – qu’elle cite.

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Tout cela étaye son regard, la rend plus apte à embrasser la polysémie de la rencontre. Et l’histoire narrée serait banale si ce livre n’était une illustration précise, éloquente, du pouvoir de la forme – et de la transfiguration de la banalité par le style, et par un regard.

Orstavik – c’était déjà présent dans son précédent livre, Amour – écrit les choses, la vie, le couple, l’amour, le sexe, de sorte qu’il semble impossible de les voir ou concevoir autrement. Cela s’appelle une signature, atteste une personnalité, définit une voix – et dénonce une artiste.

Hanne Orstovik – Place ouverte à Bordeaux – Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier – Éd. Notabilia, 248p.

Le mystère Ravel

Boléro, le biopic d’Anne Fontaine sur Maurice Ravel (1875-1937), rappelle la place importante prise par les femmes autour du compositeur un peu dandy


C’était une riche idée de consacrer un biopic à Maurice Ravel. Incontestable génie, il a évolué dans une société parisienne cosmopolite particulièrement brillante, comme si les plus grands artistes de son temps s’étaient donné rendez-vous à Paris pour les dernières fêtes de l’intelligence et du bon goût. Le spectateur d’aujourd’hui, consommateur de divertissements à tout-va, sera-t-il sensible à cette profusion de merveilles ? Le film d’Anne Fontaine, en tout cas, tente une reconstitution historique très léchée de cet univers particulier, nous faisant pénétrer dans l’intimité de Ravel et de quelques-uns de ses comparses, occupés presque exclusivement de création artistique.

L’Esprit du temps

La réalisatrice s’est centrée sur l’œuvre la plus connue de Ravel, le Boléro, mélodie lancinante composée à partir d’un thème répété dix-sept fois, qui avance crescendo et se conclut par une déconstruction sonore emblématique des temps modernes. Rien que pour cette mise en perspective du Boléro, œuvre d’une dimension universelle, il faut aller voir ce film d’Anne Fontaine. L’Esprit du temps cher à Hegel est passé par Ravel, du moins en art.

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Anne Fontaine a voulu insister sur le rôle des femmes autour de Ravel, leur présence quasi systématique à ses côtés, au point que Boléro pourrait nous apparaître comme un film de femmes. À vrai dire, Ravel les recherchait avec passion, jusque dans les maisons closes où il venait seulement pour boire un verre et leur parler. Bien sûr, on le sait, il fut très attaché à sa mère, ainsi du reste qu’à la pianiste Marguerite Long. Comptèrent aussi beaucoup deux femmes d’exception, ses flamboyantes amies Misia Sert et Ida Rubinstein, deux reines de Paris, pour lesquelles Anne Fontaine ressent elle-même une juste fascination.

Deux femmes exceptionnelles

Ida Rubinstein était une danseuse et une mécène, elle fut la commanditaire du Boléro. Elle créera ce spectacle à l’Opéra de Paris (Anne Fontaine filme longuement cette scène étonnante, la reconstituant à sa fantaisie). Russe d’origine, Ida Rubinstein possédait une personnalité baroque, en plein contraste avec la timidité de Ravel. Elle est ici jouée par une surprenante Jeanne Balibar, qui met son grain de folie dans son interprétation, de manière à rendre plus vraie et plus authentique, je pense, la ressemblance.

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L’autre personnage féminin important, dans la vie de Ravel, est la fameuse Misia Sert. Elle paraît plus présente qu’Ida Rubinstein dans le quotidien de Ravel, et elle est peut-être amoureuse de lui. Doria Tillier, qui l’incarne, ne manque pas de sensualité et de charme, mais que sait-on au juste de la vie sentimentale de Ravel ? Rien de tangible assurément. Quand Misia elle-même lui pose la question, dans une scène du film, Ravel lui répond avec gentillesse qu’il n’est amoureux que de la musique. La Misia Sert de Boléro me paraît peut-être moins extravagante, devant la caméra d’Anne Fontaine, que ce que nous rapportaient d’elle les témoignages de ses contemporains ou, par la suite, ses nombreux biographes.

Raphaël Personnaz © Pascal Chantier / Artémis

Ces deux femmes ont aidé Ravel à exercer son art, malgré les difficultés qu’il a pu rencontrer. Car sa musique a eu, au départ, du mal à s’imposer. Ravel fut recalé plusieurs fois au Prix de Rome. Avec les journalistes également, les relations étaient compliquées, dans la mesure où ils ne furent pas en mesure de comprendre la nouveauté de sa musique. Seules les femmes se dévouèrent pour Ravel et l’aidèrent avec ardeur.

Ravel, esthète et dandy

L’une des curiosités du film d’Anne Fontaine est d’observer l’existence de Ravel à Montfort-l’Amaury, dans sa minuscule maison dont l’exiguïté correspondait à sa petite taille – celle d’un « jockey », comme l’écrira Jean Echenoz dans son roman sur le musicien. Il y avait une élégance innée dans sa musique, bien sûr, mais aussi dans son mode de vie. Boléro souligne à maintes reprises le soin presque maniaque dont Ravel, esthète et dandy, faisait preuve pour s’habiller. Anne Fontaine insiste par exemple sur ses chaussures. Pour diriger un orchestre, il lui fallait porter une paire spéciale. Le problème était que Ravel, excessivement distrait, oubliait très souvent de les prendre avec lui. L’orchestre et le public devaient attendre qu’elles arrivent en urgence.

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Ravel n’est pas seulement l’auteur du Boléro, et Anne Fontaine fait le tour de ses œuvres, cherchant à ne rien omettre. Mais était-il nécessaire d’insister autant sur la guerre ou, à la fin de sa vie, sur l’hôpital et l’opération chirurgicale que dut subir le compositeur ? Le biopic d’Anne Fontaine, avec ses deux heures pleines, manque peut-être de l’exquise concision ravélienne. Et puis, si je peux me permettre de rêver un peu, il y a une scène que j’aurais ajoutée, celle où, dans un salon parisien, Ravel lance au jeune Arturo Benedetti Michelangeli qui interprète devant lui une de ses pièces : « Mon garçon, c’est vous qui jouerez le mieux ma musique… » Par ce jugement d’une parfaite lucidité, Ravel transmettait le témoin d’un monde qui était sur le point de disparaître à jamais.

En salle depuis le 6 mars.

Ravel, de Jean Echenoz. Les Éditions de Minuit, 2006.

Sollers définitif

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La Deuxième Vie, le roman posthume de Philippe Sollers. Rien de nouveau sous le soleil de Sollers, me direz-vous, sauf que, cette fois-ci, le soleil est noir.


La Deuxième Vie est l’ultime roman de Philippe Sollers. Entré en littérature, comme on entre en religion, avec Une curieuse solitude, roman paru en 1958, Sollers, né Joyau, en 1936, aura écrit jusqu’à son dernier souffle. La pensée reste précise, le style efficace, sans pathos ni lyrisme. Les fulgurances demeurent. Le joueur a eu la force, malgré le corps en déroute, de s’asseoir à la table du Temps, de battre les cartes et de les distribuer. Une nouvelle fois, les fées, qui aiment l’écrivain d’après André Breton, un expert en la matière, lui offrent un jeu parfait. L’ennemi face à lui n’a pas changé, il est seulement plus puissant et mieux organisé. Il se nomme le nihilisme. Il a été combattu par Nietzsche, Heidegger, Bataille, « Les Voyageurs du Temps », compagnons de route de Sollers. C’est un ennemi protéiforme, sacrément malin. Il faut en permanence le confondre. De très rares contemporains de l’auteur de Paradis, l’ont aussi dénoncé. On ne cesse de les louer aujourd’hui, malgré leur aigreur qui finit par indisposer le lecteur de nature plutôt optimiste. Sollers, dans chacun de ses livres, a indiqué les chemins clandestins à suivre afin de préserver l’homme personnel en liberté. Il convient de les relire avant la dissolution finale. Son roman posthume, fractionné en pensées incisives et brûlantes, rappelle que la Société, ce « Gros Animal » aux pouvoirs devenus illimités, travaille à l’effacement de votre nom. Elle est aidée dans sa tâche destructrice par la révolution des ordinateurs numériques, le féminisme social échevelé, la sexualité sous contrôle de la Technique, « l’océan maléfique » des mères, « la connerie conformiste », la falsification permanente de l’Histoire, le mensonge institutionnalisé, l’esprit de vengeance poussé au-delà de toute mesure. Rien de nouveau sous le soleil de Sollers, me direz-vous, sauf que, cette fois-ci, le soleil est noir. Du reste, la dernière phrase de l’écrivain est la suivante : « Si le néant est là, il est là, en train de voir le monde éclairé par un soleil noir. » Un peu déroutant, quand on connaît la passion de Sollers pour la lumière salvatrice de Venise et de de Ré.

Dans sa postface, Julia Kristeva, son épouse depuis août 1967, révèle que cette maxime est écrite le 10 mars 2023. Il est alors de retour chez lui, après un long séjour à l’hôpital des Invalides où il a demandé à relire la traduction par Jacqueline Risset du chant XXXIII du Paradis de Dante. Comme l’écrit Julia Kristeva, à propos de l’ouvrage dantesque, il s’agit d’un « hymne à l’Amour qui meut le soleil et les autres étoiles ». L’amour, thème majeur dans la première vie de l’écrivain. Les lettres à Dominique Rolin, sa « passion fixe », l’attestent. Dans La Deuxième Vie, les femmes qui ont compté pour lui, notamment sa drôle de sœur, sont rassemblées sous le prénom d’Eva. On peut ici penser que c’est un signe adressé à Krist-Eva – merci Lacan.

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Dans un cahier d’écolier à la couverture verte – un Clairefontaine ? – Sollers tente de prendre de vitesse la mort en écrivant à chaque fois que la maladie le laisse souffler. L’enjeu : continuer d’évoquer la Deuxième Vie. Car elle est là depuis toujours ; elle est contiguë à la première. Julia tente de le prouver à coup de citations extraites des livres de Sollers. Résumons : il s’agit d’une « Pensée en acte » pour défier la « société finale », dans le but d’être encore capable « de penser notre mort ». Une nouvelle fois la Technique (l’intelligence artificielle) est pointée du doigt, car « elle déréalise la mort au fur et à mesure qu’elle épargne la souffrance de mourir », souligne avec pertinence Julia Kristeva. L’actualité avec le projet de loi sur « l’aide à mourir » donne raison, de façon éclatante, à Sollers. Le crâne de Yorick n’a pas été placé par hasard dans le cinquième acte d’Hamlet. Shakespeare est un précieux « Voyageur du Temps ». Cet ultime roman, court, trop court, mais abouti, nous donne la clé métaphysique de l’œuvre de l’auteur de Femmes.

Dans La Deuxième Vie, la saine colère n’est pas absente. Sollers ne s’épargne pas. Il fait son autocritique et se traite même de « connard », ce qui réjouira les peine-à-jouir qui ne le lâchent pas d’une semelle. Il s’en prend encore à Michel Houellebecq, chantre de la panne coïtale. Il attaque également Annie Ernaux. Extrait : « Enfin, une vieille dame française, écrivaine, Prix Nobel de littérature, se souviendra, au bord des larmes, de l’épicerie familiale, en disant qu’elle n’écrit que pour ‘’venger sa race et sa classe’’. Tout va donc dans la bonne direction, puisque les victimes sont récompensées. » Et l’homme, sur le point de devenir « corps glorieux », d’ajouter : « En douter vous désigne immédiatement comme conservateur élitiste, et signifie que votre famille, quelle qu’elle soit, n’aurait pas dû exister. »

Sollers m’a confié un jour qu’il avait la durée pour lui. J’ajoute que sa devise, dans un monde n’ayant aucun sens, était : « postulez posthume ». Pour l’écrivain Sollers, tout commence donc. Les romans, genre dont il a explosé les limites, sont là. La petite communauté inavouable est présente. Déjà elle s’active. Venise reste la plaque tournante privilégiée. Sollers, dans La Deuxième Vie, ne lui accorde que quelques lignes. Mais, on l’a dit, le cœur était sur le point de lâcher, et l’essentiel était d’arriver « là où je devais aller. » Pourquoi se réunir à Venise, sur les Zattere ? Pour le singulier catholicisme vénitien. Ce « corps glorieux » qui, jusqu’au bout, sera resté fidèle à l’institution, poursuit sa mission. Laquelle ? Sollers : « Il aime qu’elle n’ait ni but ni raison, qu’elle ait lieu uniquement pour avoir lieu. »


Philippe Sollers, La Deuxième Vie, postface de Julia Kristeva, Gallimard.

Omegatown

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Image d'illustration.

Du précédent roman de Marc Obregon, Mort au peuple, je disais avoir été agacé et séduit par la prose violente, où visible était l’influence de Dantec. Dans ce périple eschatologique, Obregon dépeignait, dans la France de 2039, un terroriste, victime d’une vicieuse manipulation, enfermé à vie dans une cellule de haute sécurité. Il s’agissait là de la description clinique d’un jeune conspirationniste, gavé de sous-culture numérique et révulsé par le remplacement de toute expérience sensible du monde par le simulacre global.

Paris soumis à l’IA

Avec Omegatown, nous restons dans la même atmosphère vénéneuse et cauchemardesque : quelques années après le Grand Champignon de 2035, une guerre nucléaire en Mer de Chine, Victor rentre à Paris après des années de prison pour son engagement comme mercenaire dans une guerre perdue d’Asie centrale. L’ancien taulard, ravagé par divers traumatismes, auxquels s’ajoute le poids d’une longue détention sous neuroleptiques, découvre un Paris métamorphosé en parc d’attractions et soumis à de redoutables intelligences artificielles : quartiers gentrifiés, fermes verticales, trottinettes solaires pour élites aussi névrosées que technolâtres, logements interconnectés où absolu est le contrôle de l’habitant (jusque dans ses victuailles), naissante épidémie de peste…

A lire aussi, Julien Odoul: Y’a pas moyen Aya!

Pour se racheter, Victor a dû céder ses données mémorielles à la Direction du Renseignement, qui va l’utiliser comme agent clandestin d’une opération de surveillance, dont la cible est un ingénieur, Becker, un ténor de l’IA soupçonné d’espionnage.

Cyberpunk

Pour son bien, et aussi pour le surveiller, l’État lui adjoint le Doc, une IA omnisciente qui prend la forme d’un hologramme hyper-réaliste d’Anna Karina. Nous le suivons dans ses premières investigations (Omegatown n’est qu’un premier volume) dans ce monde dystopique et cyberpunk. Le titre, Omegatown, fait explicitement référence, sur un mode parodique, au film Alphaville, de Jean-Luc Godard, avec Anna Karina justement.

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Obregon place sa ville de la fin (oméga) sur notre vieille terre et non dans l’espace. La suite du roman nous apprendra si, comme dans le film, une sorte d’évasion, l’amour par exemple, est possible… 
Les céliniens reconnaîtront un morceau de bravoure à la fin de ce roman souvent profus et bavard, mais diablement efficace.

Le suite en septembre…

Marc Obregon, Omegatown, Éditions du Verbe haut, 140 pages.

Omegatown: Tome 1

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Jacques François, l’autorité naturelle

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Monsieur Nostalgie vous parle du plus urbain des acteurs français, sa haute civilité reste dans toutes nos mémoires


Ces derniers temps, on s’interroge beaucoup sur la figure du chef. La statue est branlante. Le soc se fissure et l’on regarde le sabordage en direct de nos élites déconfites avec effarement et aussi une pointe d’amusement. C’est beau un système qui tombe. Décideurs politiques ou économiques, artistes engagés ou stars moralisantes des médias, les « autorités » ont perdu de leur superbe. On les bouscule, on les tance, pis, on les ignore superbement. Comme si leurs bavardages et leurs errements avaient fini par nous lasser, voire nous importuner.

De l’ossature, de la conviction que diable !

Qui sont ces gens qui s’agitent alors que leur propre destin file entre leurs mains moites ? Au-delà de la pauvreté de leur langage, la versatilité de leur opinion ou leurs sautes d’humeur d’enfants gâtés, ils sont incapables de se maîtriser en public, ils nous inspirent une forme de désintérêt souverain. Même leurs minables gesticulations pour capter le point rouge de la caméra ne sont plus crédibles. Ils pataugent et nous sombrons avec eux. On ne leur reproche même pas leur nullité, leur impéritie, leur manque de vision et de vista. Ils sont flous par nature comme tous les mauvais acteurs. De la communication écrite et orale, ils n’ont retenu qu’un bric-à-brac de faussetés et d’approximations. Ils balbutient dans le poste, pérorent devant les micros, avec l’assurance de débutants cabochards. Il y a quarante ans, la plupart d’entre eux, ministrables et autres capés, aurait été recalée à une élection cantonale où il fallait essayer de parler juste et vrai pour l’emporter, maîtriser quelques dossiers locaux et posséder une solide culture générale.

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Tout ça manque d’ossature, de conviction, d’incarnation comme disent les politologues à l’approche des présidentielles, de soubassement en fait. À leur décharge, il faut bien avouer que les modèles font défaut depuis le tournant de la rigueur. Le moule a été cassé après-guerre. Notre société a dévissé et a abaissé ses standards de qualité.

Self-control

Nous avons vu ainsi défiler, ces dernières années, une bande de clampins en costumes « bon marché », ressassant la rengaine des jours heureux et de la mondialisation radieuse. Les flonflons à la française des grandes écoles et des corps constitués. Le replâtrage et l’euphémisme comme seule réponse aux graves troubles actuels. Le plus tragique dans cette grande lessiveuse fut la manière, grossière et méprisante, vulgaire et bêtement copineuse que nos élites employèrent avec nous. Le téléspectateur des chaînes d’info continue ne sait donc plus à qui se fier, qui croire, qui suivre. Un chef de parti ressemble plus aujourd’hui à son voisin d’à côté qu’à un guide « spirituel ». Rejoindriez-vous le maquis ou Londres à l’intonation cafouilleuse de nos dirigeants ? Leur Appel resterait sourd. Nous avons besoin d’élévation. D’un peu de dignité et de flambe, d’un ordre naturel qui nous surplombe sans nous anéantir, d’un maintien qui ne soit pas sujet à caution, d’une rigueur qui s’exprime avec une classe folle. Nous avons décidément côtoyé trop de gens inélégants. Le cinéma des années 1970-1980 disposait de cet individu idoine, pose statutaire, débit lent empreint d’une courtoisie sèche, princier dans sa mise et épiscopal dans sa mire. Jacques François (1920-2003) incarnait cette vieille France éternelle, corsetée, tellement désuète qu’elle en devenait indispensable à la cohésion nationale. Aucune fonction honorifique ne lui échappa sur les écrans, tour à tour, procureur, préfet, docteur, colonel, avocat, pharmacien dans « Le Père Noël » et proviseur dans « Pause café ». Ce second rôle discret, précautionneux, ne cachetonnait pas l’amour du public. Il ne verbalisait pas ses émotions. Par politesse, il cachait ses failles. C’était un homme de « Palace » qui ne voyageait pas en troisième classe. Même dans son autobiographie Rappels parue en 1992, il gardait son self-control et ne se vautrait pas dans un déballage. Au théâtre, il fut une vedette, ami de Cocteau et de Jean Marais, proche de Gérard Philipe et de Serge Reggiani, de toutes les aventures d’André Barsacq à Françoise Sagan, jouant indifféremment pour Félicien Marceau et les tournées Karsenty. Il avait été élevé parmi les têtes couronnées et dans ces appartements immenses aussi froids que l’était sa mère. Il faut lire ce texte pour se souvenir d’un monde disparu à jamais, il avait fréquenté tout ce que Paris, New-York et Los Angeles comptaient de gloires. Un jour, à la table de Charlie Chaplin, de Ginger Rogers, de Fred Astaire, d’Arthur Rubinstein ou encore de Hedy Lamarr, un autre l’interprète de Sir Alec Guinness, un soir d’Apostrophes en janvier 1986 et pour toujours, l’intime du couple Noiret (Philippe et Monique). Il était américain par sa mère et devint officier de liaison de la 7ème armée durant la Seconde Guerre mondiale. Il avait été le condisciple à Janson de Jean Dutourd qu’il surnommait « le coq de la classe » ; par deux fois, il tentera l’aventure hollywoodienne sans véritable succès et vécut la vie des expatriés de bohème aux côtés de Charles Boyer et de Jean-Pierre Aumont. En smoking, avec ses lunettes en écaille, il n’était jamais ridicule. À l’Elysée, il aurait été royal.

Monsieur Nostalgie

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HPI mon amour

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© SIPANY/SIPA

L’aveuglement est humain, et nombre de parents, affirme notre chroniqueur, estiment que leur enfant a un Haut Potentiel Intellectuel (ou tous leurs enfants, pour ceux qui s’illusionnent le plus). Tout ça parce qu’ils ont fait tester son QI par un psychologue privé qui, pour une rémunération substantielle pouvant monter jusqu’à 600 €, a certifié que le petit prodige en remontrerait à Pascal (Blaise) ou à Poincaré (Henri). Et le discours des médias, analyse-t-il, conforte dangereusement cette lubie.


Un article récent pêché sur l’excellent site The Conversation fait le point sur l’épidémie de génies que nous subissons. « De quoi le Haut Potentiel est-il le nom ? » se demande Marie Duru-Bellat, sociologue spécialisée en éducation. L’avis des enseignants — l’avis quasi unanime — est que les prétendus HPI sont juste des gosses mal élevés, qui se saisissent d’un résultat artificiel pour se comporter comme des sapajous et ne rien faire. Ils méprisent les exercices qu’on leur propose, puisqu’ils sont bien au-dessus de ça. Des surdoués, j’en ai rencontré deux, en 45 ans de métier. Deux dont nous étions sûrs — et qui ne rechignaient pas à faire ce qu’on leur demandait, deux auxquels on fit sauter quelques classes et qui, l’un et l’autre, passèrent un Bac scientifique à 14 ans. Mais comme le souligne avec un humour caustique Mme Duru-Bellat, à en croire les statistiques enthousiastes des parents délirants et des psychologues mercenaires, le nombre de QI supérieur à 130 « représenterait, par construction, 2,3 % de la population soit environ, en France, 1 550 000 personnes ».

Génies opprimés

Tant de génies opprimés, cela interpelle. D’autant que dans le débat éternel de l’inné et de l’acquis, il n’y a pas de raison que ce chiffre ait beaucoup varié au cours des siècles. Sauf que si nous avions, à l’arrivée, tant d’élèves brillants, cela ne manquerait pas de se ressentir dans la qualité actuelle de la population française. Et pourtant, nous constatons bien que la Bêtise à front de taureau, comme disait Baudelaire, l’emporte haut la main. La faute aux enseignants, qui ne détectent pas assez vite et ne traitent pas à part ces enfants aux talents multiples… Qui ne repèrent pas les « dons » qui les accablent. J’imagine que tout le monde saisit bien l’implication inconsciente de cette théorie du « don ». Il faut bien que Quelqu’un les ait dotés, ces garnements… La science fantaisiste des psys et autres testeurs de cervelles s’appuie sur une fantasmagorie religieuse implicite.

A lire aussi: Sciences-po et notre canari

Assez curieusement, les parents qui viennent plaider la cause de leur petit génie appartiennent dans leur écrasante majorité aux CSP+ — chacun sait bien que les pauvres sont bêtes, sinon ils seraient riches. Ce sont eux principalement qui usent d’une « médicalisation décomplexée » et traînent leurs rejetons dans les cabinets de psys, et autres spécialistes de la déculpabilisation. Car s’il s’avère que tout compte fait le garnement est déplorablement normal, on se hâte de lui trouver un dysfonctionnement qui le dédouanera de l’accusation de flemmardise : et le voilà étiqueté dyslexique ou dyscalculique. S’il est pitoyable en dictée, ce n’est pas parce qu’il n’a toujours pas fait l’effort minimal d’accorder le verbe avec le sujet, c’est qu’il est dysorthographique. Et le voici exempté de faire des progrès.

Marchands de rêve

Loin de moi l’idée de nier qu’un gosse puisse être dyslexique — il y en a un en ce moment qui est ministre des Affaires Etrangères. Ou autiste — sans être forcément Glenn Gould. Mais d’expérience je sais qu’ils sont en tout petit nombre, et les cancres « de nature » sont aussi peu nombreux que les génies naturels. Au fil des générations la nature a sélectionné des individus moyens, fiables, aptes à se reproduire méthodiquement, et non des sous-doués dont elle ne saurait que faire, sinon des films burlesques.

En creusant davantage du côté des chercheurs — les vrais, pas les marchands de rêve et de QI —, on s’aperçoit que les études concordent toutes, depuis une centaine d’années que l’on s’occupe de mesurer l’intelligence : les HPI n’existent pas, même si on fait des séries télé sur le sujet. Ou de façon si marginale que des siècles plus tard, on se souvient encore du nom de Mozart.

En fait, plutôt que de se soucier d’enfants gâtés par un environnement familial anxieux, on devrait se soucier de tous ceux qui pourraient être de bons élèves, et parfois mieux, et qu’on laisse croupir dans des ghettos scolaires innommables. Là, c’est moins une question de moyens, comme disent les syndicats, que de volonté politique d’intégration par l’enseignement — parce qu’il n’y a pas de levier plus puissant que l’Ecole. La principale déperdition de matière grise n’est pas celle des 2,3% de supposés petits génies, mais des 90% de pauvres gosses condamnés à vivoter dans le collège de leur quartier où on ne leur apprendra rien, et à chercher une subsistance intellectuelle auprès des propagateurs de fanatisme.

Le Hamas ose tout, mais on ne le reconnaît pas qu’à ça

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Pramila Patten devant le Conseil de Sécurité de l'ONU, New York, 11 mars 2024 © Lev Radin/Pacific Press/Shutters/SIPA

Quand l’ONU arrête d’être aux petits soins avec le Hamas, certaines explications du mouvement islamiste sur les viols du 7 octobre donnent la nausée.


Osama Hamdan se fâche

Osama Hamdan est membre du bureau politique du Hamas. Il est fâché contre l’ONU, ou plutôt contre Pramila Patten, la représentante spéciale du Secrétaire général chargée de la question des violences sexuelles commises en période de conflit (SRSG-SVC). Il a d’ailleurs conseillé à son employeur de la licencier.

Tout le monde n’est pas aussi sévère chez les terroristes : le 12 décembre 2023, l’Assemblée générale avait exigé un cessez-le-feu immédiat qui aurait permis au Hamas de se regrouper et de se réapprovisionner en armes, sans contrepartie de sa part, donc en lui permettant de conserver les otages pour usage ultérieur. Le chef du « mouvement de résistance » (©LFI), Ismail Haniyeh, s’était félicité de cette décision et avait remercié le Secrétaire Général, Antonio Guterres, lors d’une émission télévisée[1] : « Nous exprimons également notre appréciation pour les positions du Secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, (…) Nous nous félicitons de la résolution adoptée hier par l’Assemblée générale des Nations unies, qui prévoit un cessez-le-feu à une écrasante majorité. Nous sommes certains que l’agression brutale prendra fin et que la résistance restera la gardienne fidèle des droits et des aspirations légitimes de notre peuple. »

De quelle agression parle-t-on ?

L’agression brutale contre les civils israéliens a cessé quand leur armée a réagi, pas avant. Et malgré le chantage aux armes de Biden, qui peut donner l’impression de faciliter une deuxième Shoah plutôt que de désespérer Dearborn et Hamtramck[2], il y a peu de chances qu’Israël accepte de se suicider pour faire plaisir à l’écrasante majorité des dictatures de l’ONU (93 contre 74 démocraties en 2023)[3].

Osama Hamdan, lui, a critiqué le récent rapport de l’ONU sur les violences sexuelles commises contre les Israéliennes lors de l’attaque du 7 octobre. Dans une interview accordée, le 6 mars 2024, à la chaîne libanaise Mayadeen TV[4], il a déclaré que ce rapport était un « scandale dans l’enceinte de l’ONU », qu’il n’était pas fondé sur des preuves et qu’il n’était pas professionnel. D’où son verdict : Mme Praten mérite un licenciement immédiat, sans indemnité.

Séjour des otages all inclusive

D’après lui, les femmes otages qui ont été libérées auraient déclaré qu’elles n’avaient pas été agressées sexuellement. Inutile de citer les nombreux témoignages de ces malheureuses, car les violeurs ont eux-mêmes filmé leurs exploits et les ont eux-mêmes diffusés sur les réseaux sociaux, ce qui leur a valu l’admiration et la reconnaissance de leurs familles et d’un public enthousiaste. « Un combattant exalté appelle son père à Gaza, l’enjoignant d’ouvrir WhatsApp pour regarder les photos qu’il lui a envoyées. Il dit à ses parents qu’il appelle avec le téléphone d’une femme juive tuée. « Ton fils a tué des Juifs », dit l’homme à son père. « J’en ai tué dix à mains nues ». Le père ne dit pas grand-chose et on entend la mère du combattant en arrière-plan. Il se répète encore et encore. « Maman, j’ai tué 10 Juifs de mes propres mains », dit-il.[5] »

A lire aussi, Barbara Lefevbre: Viols du 7 octobre: féministes, où êtes-vous?

Le New York Times, aussi woke et antisioniste que son équivalent français Le Monde, a quand même enquêté pendant deux mois. Il a publié un rapport approfondi et graphique, qui révèle les violences sexuelles généralisées infligées aux femmes et aux filles israéliennes par les terroristes du Hamas, le 7 octobre. L’article cite des témoins, des professionnels de santé, des secouristes et des représentants du gouvernement. Des centaines de vidéos, de photos et de données GPS de téléphones portables ont été examinées.[6]

La crapulerie ajoutée au cynisme

Les vantardises électroniques des terroristes nonobstant, leur représentant ne les innocente pas moins, ajoutant la crapulerie au cynisme. D’après lui, une otage aurait même demandé (et obtenu) une opération de chirurgie esthétique, parce qu’elle pensait que si on ne la violait pas, c’est qu’elle n’était pas assez séduisante !

Décryptons : les « résistants » ne violent pas les captives parce que ce sont des gentlemen. Mais dans le cas où les otages insisteraient, ils offrent un service all inclusive avec chirurgie esthétique à celles qui ont peur de ne pas trouver d’amateurs.

Tout le monde sait que le Hamas traite bien les otages : « Nous avons constaté que tous les otages sont arrivés dans un mauvais état nutritionnel qui comprenait, entre autres, des troubles d’hyponatrémie, soit une baisse du taux de sodium dans le sang,  (…) Plusieurs d’entre eux ont perdu beaucoup de poids, l’un a perdu 20 kilos, une autre 9 et un autre 12[7]» a déclaré le directeur du département Doron Menachemi, directeur du service qui a accueilli les otages libérés à l’hôpital Wolfson.

Les otages libérées sont à l’hôpital, où on essaie de soigner leurs corps et leurs âmes. Elles savent ce qu’il en est. Les violeurs qui ont diffusé les preuves de leurs méfaits également. Parmi les admirateurs de ces derniers, c’est comme en 1945 : les Français nient le crime et les Américains paradent. Voici ce qui est placardé à New York, ces jours-ci :

« Violer, c’est résister – Libérez la Palestine par tous les moyens nécessaires. »

« Les bébés aussi sont des colons– Libérez la Palestine par tous les moyens nécessaires. »


[1] Vidéo sous-titrée : https://honestreporting.com/media-ignore-hamas-praise-for-the-un-after-gaza-ceasefire-resolution/

[2] www.tribunejuive.info/2024/02/22/tartarin-et-pinocchio-vol-au-dessus-de-latlantique-par-liliane-messika/

[3] https://en.wikipedia.org/wiki/The_Economist_Democracy_Index

[4] www.memri.org/reports/hamas-official-osama-hamdan-rejects-un-report-hamass-sexual-violence-october-7-woman-who

[5] https://news.yahoo.com/killed-10-jews-own-hands-145540926.html

[6] www.nytimes.com/2023/12/28/world/middleeast/oct-7-attacks-hamas-israel-sexual-violence.html

[7] www.i24news.tv/fr/actu/israel-en-guerre/1701095671-israel-les-otages-liberes-sont-arrives-dans-un-etat-de-malnutrition-medecins

Quand le monde de Delphine Horvilleur s’effondre

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Delphine Horvilleur © J F Paga

Dans un petit livre portant en sous-titre « Conversations après le 7 octobre », Delphine Horvilleur nous raconte ses entretiens, réels, oniriques ou imaginaires, avec un certain nombre de personnes – dont deux de ses grands-parents – après ce jour propice aux revenants.


Notre rabbin est depuis toujours partagée entre un grand-père paternel à la fibre républicaine, parfaitement assimilé, laïque et profondément redevable à la France et aux Justes non juifs qui le protégèrent, et une grand-mère maternelle apatride, venue des Carpates et surtout revenue de tout ; c’est-à-dire ne faisant plus confiance à personne.

Pendant longtemps Delphine Horvilleur optera pour la confiance grand-paternelle ; plus réjouissante il faut bien le dire. Sans compter que Pépé est un grammairien accompli et qu’on apprend dans la foulée qu’en hébreu il existe une petite virgule appelée le « crochet renversant » et qui fait magistralement danser la gigue à la temporalité. Mais depuis le 7 octobre, Mémé carapatée fait un retour en force dans  une langue « très aléatoire, mâtinée d’accent d’Europe de l’Est – celui qui fait de tous les « u » au choix des « i », des « ou » ou des « w » ; ce qui fait que quand Mémé parle, cela donne ceci : «  Médélé, pouqwoi ti cherches dey réponses don les livres de froncé ? Dans quel bite ? » »

Les belles âmes et la marche du 12 novembre

Pour ma part, ma grand-mère paternelle polonaise avait un sens des liaisons qui n’appartenait qu’à elle : « Z’embête pas gosse avec ton z’histoire ! » quand pépé n’en finissait pas, les verres de vin aidant, à me raconter sa guerre avec les Tchèques dans les bambous… Mais laissons là Marinette et revenons à Delphine, qui trouve en revanche beaucoup moins évidente la conversation avec des « amis » qu’elle met provisoirement entre guillemets, lorsque ceux-ci ne veulent pas se rendre à la manifestation contre l’antisémitisme au motif qu’on y rencontrerait le « Front national ». Les belles âmes ne veulent pas se salir les pieds en mauvaise compagnie et préfèrent s’abstenir. Elle en restera pantoise. Elle qui avait lutté à leurs côtés contre le racisme et l’antisémitisme n’en revient pas. Je lui propose d’en revenir ici même. Par ailleurs, l’Histoire n’étant pas chose immuable, l’antisémitisme dont la plasticité est ici finement analysée, connaît d’autres provenances qui pourraient expliquer les guillemets : « Aujourd’hui, la haine contre les juifs s’alimente, de façon paradoxale, de l’antiracisme affiché. »

À lire aussi, Céline Pina: L’islamo-gauchisme de Sciences-po en passe de devenir une affaire d’État

D’une autre manière, les juifs qui avaient été considérés dans les années 30 du siècle dernier comme des « femmes » face aux hommes à la virilité appuyée de l’époque, ont subi eux aussi une transition ; ils sont devenus le « mâle qui fait le mal », dans la bande de Gaza par exemple. Ce qui fait que les femmes violées le 7 octobre ne sont pas exactement des femmes ; leur sionisme les a masculinisées et on ne peut donc pas les défendre ! « Le leader de la Marche des femmes, Linda Sarsour, l’énonçait déjà très clairement en 2017 : « On ne peut pas être sioniste et féministe à la fois. » »

Passée la sidération

Heureusement, d’autres conversations prennent le relai ; celles avec les gens qui lui font du bien ; « ceux qui se savent hantés » ; comme Wajdi Mouawad, exilé du Liban : « peu de gens parlent aussi bien des fantômes que lui ». Kamel Daoud entre lui aussi dans la danse avec ses propres revenants : l’Algérie et les « 200 000 morts de la décennie noire ».

Enfin, Delphine Horvilleur questionne l’origine de l’antisémitisme et tombe sur l’origine elle-même. Elle rappelle que dans le judaïsme, « il y eut un soir, il y eut un matin » ; c’est-à-dire que la nuit précède le jour et que le shabbat commence le vendredi soir. « Le monde commence et recommence toujours lorsque l’on sait ce qu’on doit à la nuit qui précède notre naissance. Voilà ce que les fondamentalistes et les haineux refuseront toujours d’accepter. Il y eut une nuit avant leur naissance et le jour avait déjà commencé avant eux. Et le refus de ce qui précède n’est pas sans lien avec leur haine de l’autre et surtout des juifs, ce trou noir de leur histoire. »

Et c’est avec Israël que notre rabbin converse pour finir, et c’est à Jacob devenu Israël lors d’un fameux combat qu’elle emprunte la figure et la blessure à la hanche pour dire ce que devrait être, selon elle, ce pays.

Comment ça va pas ? Conversations après le 7 octobre de Delphine Horvilleur. Ed. Grasset février 2024.

Les femmes de la terre

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Salon de l'Agriculture, Paris, 27 février 2024 © JEANNE ACCORSINI/SIPA

C’est à l’heure où éclatent en plein jour les dysfonctionnements de l’Europe dans le secteur agricole, et alors que nos concitoyens découvrent enfin les conditions de travail de nos paysans que de nouveaux visages apparaissent, de femmes, de mères, d’épouses, de filles, présentes sur les plateaux de télévision, sur les points de blocage, porte-parole de leurs syndicats ou présidentes de chambre d’agriculture. Des femmes en colère qui n’hésitent pas à pousser des coups de gueule.

Ces femmes de la Terre, trop longtemps oubliées, invisibles, travaillant en silence, parfois sans droit, sans statut et sans reconnaissance. Les voilà, fières, telles des amazones, prêtes à se battre pour sauver leurs exploitations, pour ne pas trahir l’esprit de la lignée paysanne qui coule dans leurs veines, pour faire honneur à un père ou un grand-père. Ces femmes qui ne cherchent à déconstruire ni un modèle traditionnel ni les hommes, mais simplement à s’affirmer dans le rôle qu’elles ont su conquérir naturellement depuis 50 ans.

Au début du XXème siècle et jusque dans les années 60, le monde agricole est le domaine réservé des hommes, les exploitations se transmettent de père en fils. Main d’œuvre infatigable, l’épouse du chef d’exploitation était « l’aide familiale », sans réelle profession, mais pilier essentiel, mêlant son travail à son statut matrimonial. Sous l’influence des mouvements féministes, les années 70 marquent un vrai tournant et annoncent les prémices de la reconnaissance de ses droits et de son travail. En 1962, la création du GAEC (groupement agricole d’exploitation en commun), permet aux époux de s’associer… mais avec une troisième personne. Dans les faits, cette loi a surtout été créée en vue de faciliter la reprise de l’exploitation par les fils. La création en 1973, du statut « d’associé d’exploitation » a également connu des conséquences mitigées. Ce seront les années 80 et 90 qui marqueront réellement la fin du règne masculin. En 1980, le statut de « co-exploitante » lui permet d’accomplir des actes administratifs nécessaires à la bonne gestion de l’exploitation, mais ce sera la création en 1985 de la EARL (exploitation agricole à responsabilité limitée) qui apportera un vrai changement – les époux peuvent s’associer en répartissant les tâches et les responsabilités – sans toutefois accorder à la femme un droit individuel dans cette organisation. Le vrai progrès aura lieu en 1999 avec la loi d’orientation agricole qui instaurera le statut de « conjoint collaborateur », lui accordant enfin des droits en matière de protection sociale. Cette loi sera complétée en 2019, en lui permettant de bénéficier d’indemnités journalières en cas de maternité et d’impossibilité de se faire remplacer. Il aura fallu 50 ans aux agricultrices pour que soient reconnus leur travail et la place majeure qu’elles occupent dans les exploitations.

A lire aussi, Thomas Ménagé: Colère des agriculteurs: la macronie récolte les graines qu’elle a semées

Les mentalités ont changé, le monde agricole aussi.  Les femmes représentent aujourd’hui   presque   un   quart   des chefs d’exploitations agricoles et viticoles. En 2021, près de 40% des installations sont le fait de femmes, soit 4518 sur 11614. Elles se sont également de plus en plus imposées à la présidence des chambres d’agriculture et des syndicats agricoles. Les lycées agricoles et les écoles d’agronomie comptent, en 2023, 45% de filles, qui sont souvent plus diplômées que les garçons de leur âge et qui ont des parcours plus diversifiés.

Aujourd’hui l’égalité des droits entre les hommes et les femmes agriculteurs semble atteinte et n’est plus un sujet de débat.

Le monde agricole demeure cependant un milieu traditionnel. La représentativité des femmes, bien qu’étant de plus en plus importante, reste freinée par le poids des charges familiales, éducatives et administratives qui repose encore bien souvent sur leurs épaules.

Et puis, il y a toutes ces femmes, celles de ma génération, aujourd’hui cinquantenaires, qui sont parties étudier, comme moi, comme mes cousines et qui sont devenues des citadines. Mais le cœur a ses raisons que la raison ignore, car cet attachement à la terre est plus fort que nous. Combien sont- elles chaque été, à arrêter leurs activités et à rentrer pour les moissons, ou pour les vendanges en septembre ?

Agriculteurs en colère, Bruxelles, 1er février 2024 © Shutterstock/SIPA

À  l’image   de nos aïeules, les « Gardiennes », évoquées par Ernest Perochon dans son roman publié en 1924, et porté à l’écran par Xavier Beauvois, qui avaient répondu à « l’Appel aux femmes de France pour la moisson » lancé par le président du Conseil René Viviani en 1914, aujourd’hui, elles répondent toutes par leur présence et par leur engagement pour garder leurs terres et pour survivre au sein d’une société mondialisée et déracinée.

Et si les femmes étaient l’avenir de l’agriculture, en apportant de nouvelles compétences, une nouvelle vision et une nouvelle sensibilité ?

C’est à vous, Monique et Juliette, ma mère et mon arrière-grand-mère, mais aussi à toi, Marie, ma nièce et à toi Laeticia, future éleveuse âgée de 17 ans rencontrée au SIA, que je pense en écrivant ces lignes.

Journal d’un enquêteur de l’Arcom

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Gilles-William Goldnadel. © Hannah Assouline

Le président d’Avocats sans frontières se met dans la peau d’un agent de l’État chargé de surveiller l’audiovisuel français.


Je m’appelle Jérôme. Je viens, suite à une décision du Conseil d’État, d’être recruté par l’Arcom pour décrire le pluralisme des opinions au sein des télévisions. Je suis content, car j’étais au chômage. Pour me rendre utile, je travaillais de manière anonyme pour les Sleeping Giants. Au fond c’est un peu le même métier, j’adore faire des fichiers. Mais maintenant je suis encore plus content : l’Arcom m’a demandé de m’occuper de France Inter et c’est ma station préférée ! Ça m’étonnerait que ces gens-là ne respectent pas la réglementation, car leurs programmes sont très variés.

Léa Salamé et Nicolas Demorand à une conférence de presse de rentrée Radio France, Paris, 30 août 2017 © Laurent Benhamou/SIPA

Monsieur Haski

Donc, je me suis rendu dès lundi de très bonne heure, à la maison toute ronde pour faire un rapport au carré. On m’installe dans le studio capitonné, alors que commence l’éditorial de Pierre Haski, que j’apprécie. Je le lisais déjà dans Libération. ll a fondé ensuite Rue89. C’était très intéressant. Il seconde d’ailleurs Christophe Deloire à Reporters sans frontières. C’est grâce à eux que j’ai eu mon job, car ils ont initié la procédure contre CNews auprès du Conseil d’État. L’Arcom n’avait jusqu’alors rien trouvé malheureusement à redire, ni le Conseil d’État d’ailleurs, contre cette télé détestable. Mais c’est Deloire qui a eu l’excellente idée de demander que l’on fiche les chroniqueurs et les invités qui ne sont pas des politiques encartés.

A lire aussi : L’enfer, c’est les idées des autres

C’est amusant : George Soros aide non seulement Reporters sans frontières, mais également Pierre Haski, que j’ai entendu sur France Culture reconnaître sans barguigner, avec sincérité, en toute transparence, avoir été payé par une fondation dudit Soros pour surveiller le Net afin d’éviter en Europe une catastrophe du type Trump. C’est généreux de la part de Soros. Chez les Géants, on ne dort pas quand il s’agit de rentrer dans le lard de tous ces médias haineux, de Valeurs actuelles à Boulevard Voltaire, qui critiquent Soros alors qu’il est juif ! Si c’est pas un monde…

Bref, j’ai écouté Haski faire un éditorial très équilibré dans lequel il a critiqué Israël, mais aussi les Américains républicains qui soutiennent Israël. D’ailleurs ensuite, Dominique Eddé, l’invitée libanaise de Léa Salamé, a entièrement confirmé tout ce que Haski a déclaré, et que le père de Léa, Ghassan Salamé, avait déjà dit le mois d’avant. Voilà donc quelque chose de très équilibré que je m’en vais consigner. Je note, s’agissant du Liban, que personne n’a critiqué le Hezbollah à l’antenne de France Inter ce matin-là. Ni Haski, ni Eddé, ni Salamé. Si ça, c’est pas équilibré…

Monsieur Claude

Ensuite, j’ai surveillé la revue de presse de Monsieur Claude. Très bien aussi. Street Press, Télérama, L’Obs, L’Humanité et un article scientifique du Figaro très intéressant. Autrefois il citait même le Bondy Blog, qui avait eu le courage de défendre Mehdi Meklat qui avait eu le courage de défendre Adolf Hitler. C’est beau la défense de la liberté d’expression. Et puis, je suis content, Monsieur Claude ne cite jamais Valeurs actuelles, car nous aux Sleeping Giants, on n’a pas chômé contre ces gens-là. Sauf une fois, Claude, il a cité Valeurs actuelles pour se moquer, en disant que c’était « un journal droitier ». Ça m’avait amusé. Ils sont tellement malins, sur Inter, que le mot gaucher n’existe pas dans leur lexique politique. C’est peut-être pas équilibré, mais c’est futé.

A lire aussi : «Je ne veux pas la mort de CNews»

Le dimanche suivant, c’était sympa, la préposée à la revue de presse, une nouvelle fois, a réussi à ne pas citer Le Journal du dimanche, un dimanche. Et le soir, Thomas Legrand présentait son émission politique sur le trotskisme. C’était sympa, il n’y avait que des anciens trotskystes à l’antenne, enfin anciens… Parce que Legrand écrit en même temps dans Libération, c’est bien équilibré. Et puis comme ça il peut donner des nouvelles de la maison à Demorand, vous savez, l’animateur de la matinale de France Inter qui a dirigé Libé par le passé, c’est bien équilibré. Alors Legrand, qui n’a pas la langue dans sa poche, il a dit ses quatre vérités à Sonia Mabrouk. Comme quoi, c’était pas, contrairement à lui, une vraie journaliste. Bien dit.

Mais une espèce de fou incontrôlable, un avocat avec un cheveu sur la langue, qui a sorti un livre contre l’extrême gauche qu’il prétend antisémite, un livre que France Inter a bien raison de boycotter, a fait remarquer que Legrand était mal placé pour donner des leçons de professionnalisme sachant que son journal a raconté que les Khmers rouges avaient été fêtés à Phnom Penh, que la pédophilie était un péché très mignon et que des pogroms antimaghrébins imaginaires avaient eu lieu en France l’année dernière.

N’importe quoi. Aucun sens de l’équilibre chez ces gens de droite !

Demain, j’ai rendez-vous avec Guillaume Meurice chez Charline, celle qui avait dessiné à un type sans prépuce une moustache rigolote. On va tous se fendre la gueule à gauche de manière très équilibrée.

Journal de guerre: C'est l'Occident qu'on assassine

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Il n’y a pas que des fjords, en Norvège – Salut à Hanne Orstavik

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Hanne Orstavik, en janvier 2023 © Capture d'écran Youtube/Louisiana Channel

La rencontre, selon Louise de Vilmorin ? « Un rendez-vous que le hasard fixe, pour nous, à notre insu ». Déclinaison de cette définition avec Hanne Orstavik.


Donc, il n’y a pas que des fjords, en Norvège. Il y a aussi, surtout, Hanne Orstavik, recrue de prix littéraires dans son pays, et gré à gré traduite en France (trois livres parus). Et c’est une (re)découverte. À chaque fois.

La place nous est (un peu) comptée, on le sait : votre temps est précieux. Chaque mot ou adjectif ici employé suppose des prolongements : on compte sur vous.

Place ouverte à Bordeaux est un roman suggestif, elliptique, sensuel, behaviorist, clinique, cru, intime, tendre, précis, poétique, visuel.

Non, nous ne choisirons pas le qualificatif – qui le réduirait. On les multiplie, et vous trouverez les échos qui s’imposent (« ou pas » – d’accord). On énonce tous ceux que ce livre pluriel nous évoque.

D.R

C’est un texte parfois cérébral où le corps est omniprésent. Corps de la rencontre, corps amoureux, corps malade, corps désirant, ou non.

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Un texte qui s’articule autour de deux thèmes fondamentaux qu’Hanne Orstavik, lectrice de Flaubert (« Pour qu’une chose devienne intéressante, il suffit de la regarder assez longtemps »), explore intensément, voire jusqu’à l’épuisement.

Il s’agit de la rencontre, et d’une de ses modalités possibles : amoureuse. Et de cette chose mal nommée en général, le plus souvent ignorée (par lâcheté quotidienne, peur, confort) qui est le biais mortifère d’une rencontre amoureuse lorsque l’une ou l’autre partie (ou les deux) échoue à communiquer sa part d’ombre, de trouble – part « obscure », supposée inavouable.

La narratrice, quarante ans, divorcée, mère d’une adolescente, est artiste plasticienne. Un article d’un critique d’art, Johannes, à propos de son œuvre, la mène sur la route d’icelui. Et la rencontre commence, illustration possible de la définition qu’en donnait Louise de Vilmorin : « Un rendez-vous que le hasard fixe pour nous, à notre insu ». Et le malentendu.

On ne résumera pas. C’est une réflexion sur le rôle de l’art dans la vie d’une artiste. C’est une histoire d’amour. Qu’Orstavik restitue à sa façon, organique : un flux de conscience, des fils narratifs qui se juxtaposent plus qu’ils ne se suivent de façon linéaire. Il s’agit de restituer un chaos intime, plutôt que de le mettre à plat ou de le réduire par une tentative d’explication psychologique, factice et inopérante.

Orstavik a lu Duras, Woolf, Anaïs Nin. Elle a vu, aussi, les photos de Claude Cahun, Cindy Sherman ou les vidéos de Pipilotti Rist. Elle a aimé Eyes Wide Shut, de Kubrick – qu’elle cite.

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Tout cela étaye son regard, la rend plus apte à embrasser la polysémie de la rencontre. Et l’histoire narrée serait banale si ce livre n’était une illustration précise, éloquente, du pouvoir de la forme – et de la transfiguration de la banalité par le style, et par un regard.

Orstavik – c’était déjà présent dans son précédent livre, Amour – écrit les choses, la vie, le couple, l’amour, le sexe, de sorte qu’il semble impossible de les voir ou concevoir autrement. Cela s’appelle une signature, atteste une personnalité, définit une voix – et dénonce une artiste.

Hanne Orstovik – Place ouverte à Bordeaux – Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier – Éd. Notabilia, 248p.

Le mystère Ravel

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Raphaël Personnaz interprète Maurice Ravel dans Boléro, d'Anne Fontaine. © Pascal Chantier / Artémis

Boléro, le biopic d’Anne Fontaine sur Maurice Ravel (1875-1937), rappelle la place importante prise par les femmes autour du compositeur un peu dandy


C’était une riche idée de consacrer un biopic à Maurice Ravel. Incontestable génie, il a évolué dans une société parisienne cosmopolite particulièrement brillante, comme si les plus grands artistes de son temps s’étaient donné rendez-vous à Paris pour les dernières fêtes de l’intelligence et du bon goût. Le spectateur d’aujourd’hui, consommateur de divertissements à tout-va, sera-t-il sensible à cette profusion de merveilles ? Le film d’Anne Fontaine, en tout cas, tente une reconstitution historique très léchée de cet univers particulier, nous faisant pénétrer dans l’intimité de Ravel et de quelques-uns de ses comparses, occupés presque exclusivement de création artistique.

L’Esprit du temps

La réalisatrice s’est centrée sur l’œuvre la plus connue de Ravel, le Boléro, mélodie lancinante composée à partir d’un thème répété dix-sept fois, qui avance crescendo et se conclut par une déconstruction sonore emblématique des temps modernes. Rien que pour cette mise en perspective du Boléro, œuvre d’une dimension universelle, il faut aller voir ce film d’Anne Fontaine. L’Esprit du temps cher à Hegel est passé par Ravel, du moins en art.

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Anne Fontaine a voulu insister sur le rôle des femmes autour de Ravel, leur présence quasi systématique à ses côtés, au point que Boléro pourrait nous apparaître comme un film de femmes. À vrai dire, Ravel les recherchait avec passion, jusque dans les maisons closes où il venait seulement pour boire un verre et leur parler. Bien sûr, on le sait, il fut très attaché à sa mère, ainsi du reste qu’à la pianiste Marguerite Long. Comptèrent aussi beaucoup deux femmes d’exception, ses flamboyantes amies Misia Sert et Ida Rubinstein, deux reines de Paris, pour lesquelles Anne Fontaine ressent elle-même une juste fascination.

Deux femmes exceptionnelles

Ida Rubinstein était une danseuse et une mécène, elle fut la commanditaire du Boléro. Elle créera ce spectacle à l’Opéra de Paris (Anne Fontaine filme longuement cette scène étonnante, la reconstituant à sa fantaisie). Russe d’origine, Ida Rubinstein possédait une personnalité baroque, en plein contraste avec la timidité de Ravel. Elle est ici jouée par une surprenante Jeanne Balibar, qui met son grain de folie dans son interprétation, de manière à rendre plus vraie et plus authentique, je pense, la ressemblance.

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L’autre personnage féminin important, dans la vie de Ravel, est la fameuse Misia Sert. Elle paraît plus présente qu’Ida Rubinstein dans le quotidien de Ravel, et elle est peut-être amoureuse de lui. Doria Tillier, qui l’incarne, ne manque pas de sensualité et de charme, mais que sait-on au juste de la vie sentimentale de Ravel ? Rien de tangible assurément. Quand Misia elle-même lui pose la question, dans une scène du film, Ravel lui répond avec gentillesse qu’il n’est amoureux que de la musique. La Misia Sert de Boléro me paraît peut-être moins extravagante, devant la caméra d’Anne Fontaine, que ce que nous rapportaient d’elle les témoignages de ses contemporains ou, par la suite, ses nombreux biographes.

Raphaël Personnaz © Pascal Chantier / Artémis

Ces deux femmes ont aidé Ravel à exercer son art, malgré les difficultés qu’il a pu rencontrer. Car sa musique a eu, au départ, du mal à s’imposer. Ravel fut recalé plusieurs fois au Prix de Rome. Avec les journalistes également, les relations étaient compliquées, dans la mesure où ils ne furent pas en mesure de comprendre la nouveauté de sa musique. Seules les femmes se dévouèrent pour Ravel et l’aidèrent avec ardeur.

Ravel, esthète et dandy

L’une des curiosités du film d’Anne Fontaine est d’observer l’existence de Ravel à Montfort-l’Amaury, dans sa minuscule maison dont l’exiguïté correspondait à sa petite taille – celle d’un « jockey », comme l’écrira Jean Echenoz dans son roman sur le musicien. Il y avait une élégance innée dans sa musique, bien sûr, mais aussi dans son mode de vie. Boléro souligne à maintes reprises le soin presque maniaque dont Ravel, esthète et dandy, faisait preuve pour s’habiller. Anne Fontaine insiste par exemple sur ses chaussures. Pour diriger un orchestre, il lui fallait porter une paire spéciale. Le problème était que Ravel, excessivement distrait, oubliait très souvent de les prendre avec lui. L’orchestre et le public devaient attendre qu’elles arrivent en urgence.

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Ravel n’est pas seulement l’auteur du Boléro, et Anne Fontaine fait le tour de ses œuvres, cherchant à ne rien omettre. Mais était-il nécessaire d’insister autant sur la guerre ou, à la fin de sa vie, sur l’hôpital et l’opération chirurgicale que dut subir le compositeur ? Le biopic d’Anne Fontaine, avec ses deux heures pleines, manque peut-être de l’exquise concision ravélienne. Et puis, si je peux me permettre de rêver un peu, il y a une scène que j’aurais ajoutée, celle où, dans un salon parisien, Ravel lance au jeune Arturo Benedetti Michelangeli qui interprète devant lui une de ses pièces : « Mon garçon, c’est vous qui jouerez le mieux ma musique… » Par ce jugement d’une parfaite lucidité, Ravel transmettait le témoin d’un monde qui était sur le point de disparaître à jamais.

En salle depuis le 6 mars.

Ravel, de Jean Echenoz. Les Éditions de Minuit, 2006.