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Vrais ennemis et faux-semblants

Derrières les grandes déclarations et condamnations, la réaction de nombreux pays arabes à l’opération militaire israélienne à Gaza est plutôt mesurée. Beaucoup de signes laissent penser que l’esprit des accords d’Abraham perdure dans la région, et que, une fois son but de guerre atteint par Tsahal, une sortie par le haut est possible.


Il n’est pas trop difficile de faire un point sur la manière dont se déroule sur le terrain la guerre entre Israël et l’alliance Hamas-Hezbollah. Que ce soit à Gaza ou à la frontière israélo-libanaise, les mouvements de troupes et les frappes des belligérants sont aisés à suivre, pour peu que l’on ait accès aux réseaux sociaux. En revanche, dès que l’on se penche sur la dimension politique et diplomatique du conflit, c’est le brouillard. Fuites d’informations et déclarations diverses obscurcissent la vue.

Offensive d’envergure prévue à Rafah

Un exemple parmi tant d’autres concerne l’éventualité d’une offensive d’envergure de Tsahal dans la ville de Rafah. Un jour, on lit que les autorités égyptiennes estiment, en off, qu’une telle opération militaire serait de nature à mettre en péril les accords de paix avec Israël, signés en 1979. Le lendemain, on apprend que Le Caire a sommé le Hamas de trouver rapidement un accord pour la libération des otages, sans quoi l’Égypte ne s’opposerait pas à l’attaque de Rafah par Israël. Puis finalement, le 18 février, lors de la conférence de Munich sur la sécurité globale, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukry, déclare que le Hamas est selon lui « en dehors du consensus palestinien en raison de son refus de reconnaître Israël et de s’engager dans des négociations pacifiques ».

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Côté israélien, ce n’est pas très différent. Grâce à des documents transmis au tribunal de La Haye (dans une affaire à ne pas confondre avec la requête de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice contre Israël, accusé de mener un génocide à Gaza), on a récemment appris que le gouvernement israélien avait autorisé discrètement des livraisons de carburant dans l’enclave palestinienne, alors que le Premier ministre Benyamin Nétanyahou avait publiquement promis qu’aucune goutte d’essence n’entrerait en territoire ennemi tant que les otages ne seraient pas libérés.

Le Hamas considérablement affaibli

Dans ces conditions, à quoi peut-on se raccrocher pour comprendre, malgré tout, ce conflit ? Tout d’abord au fait que la situation à Gaza a radicalement changé depuis le 7 octobre. Le Hamas a perdu une grande partie de sa capacité militaire (tunnels, roquettes, ateliers de production d’armes) et une grande partie de ses cadres et combattants. De plus, la détermination et la capacité d’Israël à aller aussi loin et à tenir aussi longtemps, malgré les risques géopolitiques, ont pris Gaza et le Liban par surprise. L’État hébreu est peut-être tombé dans le piège du Hamas, mais il l’a fait avec la ferme intention de le briser de l’intérieur.

Second fait majeur : l’affaiblissement considérable du Hamas – au moins pour quelques années – met une pression supplémentaire sur le Hezbollah, si bien que, désormais, Israël pourra concentrer la quasi-totalité de ses ressources militaires dans l’arène libanaise sans craindre en même temps une attaque majeure venant de la bande de Gaza. Autre certitude : les pays arabes liés à Israël par des traités de paix (Égypte et Jordanie) ou des accords de normalisation (Émirats arabes unis, Oman, Bahreïn, Maroc) n’ont pas rompu leurs relations, malgré l’hostilité de leur opinion publique, notamment en Jordanie. Et en Arabie saoudite, qui était sur la voie de la normalisation avec Israël avant le 7 octobre, rien n’indique que le prince héritier ait changé d’avis. Pour ce dernier, l’Iran reste la principale menace, et le rapprochement avec Tel-Aviv demeure un objectif stratégique.

L’Iran reste un acteur puissant dans la région. Plus d’un an après le début du mouvement de protestation populaire déclenché par la mort de Mahsa Amini, le régime des mollahs semble avoir repris l’initiative grâce à une stratégie de « résistance », qui a toutefois ses limites. Si elle est efficace pour fédérer les groupes qui se disputent le pouvoir dans des États faillis (les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza et les différentes milices chiites en Irak et en Syrie), elle ne correspond pas toujours aux intérêts de ces mêmes États. L’objectif des Houthis est de prendre le contrôle du Yémen et de soutirer le plus d’argent possible au riche voisin saoudien. En échange de la paix, bien sûr. On a vu la même dynamique en Irak où les partis chiites proches de l’Iran ont pris leurs distances dès que des considérations économiques sont entrées dans leur viseur.

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Au Liban, le décalage entre la politique du Hezbollah et les intérêts des autres composantes de la société n’a jamais été aussi flagrant. En janvier, le patriarche Rahi, chef de l’Église maronite, a déclaré qu’il s’opposait à l’implication du pays dans la guerre avec Israël car « le Liban et les Libanais n’ont rien à voir » avec elle. Il a également condamné « la culture de la mort qui n’a apporté à [son] pays que des victoires imaginaires et des défaites honteuses » – une référence directe à la culture chiite du Hezbollah. Certes, on peut se demander légitimement de combien de divisions le patriarche dispose, mais les accords économiques de partage des eaux de la Méditerranée, signés en octobre 2021 entre Israël et le Liban, démontrent que les rapports de forces au sein de la société libanaise et de la classe politique ne sont pas figés.

L’Arabie Saoudite, pierre angulaire dans l’avenir géopolitique de la région

Enfin, la peur du pouvoir iranien, qui a pour seule capacité celle de nuire à ses voisins, permet l’espoir d’une alliance régionale visant à contrer le régime des mollahs. Une telle évolution constituerait une défaite majeure pour Téhéran et sa coalition, et une parfaite revanche du 7 octobre. Cependant, les Saoudiens, clefs de voûte d’une telle alliance, exigent publiquement – comme l’Égypte l’a fait en 1978-1979 avec le fameux « linkage » (lien) entre le traité israélo-égyptien et la question palestinienne – la reconnaissance d’un État palestinien comme condition à l’adhésion aux accords d’Abraham.

La victoire militaire d’Israël à Gaza, fruit de sa détermination à aller jusqu’au bout malgré la pression internationale, change la donne et ouvre des opportunités qui n’existaient pas avant le 7 octobre. Pour les saisir, Israéliens et Palestiniens ont besoin d’un leadership politique légitime, car les deux sociétés sont extrêmement divisées sur le sens et les conséquences de la tectonique des plaques géopolitiques dans la région.

Youpi, le niveau baisse

Éducation. Gabriel Attal prévoit une baisse importante du taux de réussite au brevet des collèges. Selon le Premier ministre, « mentir aux élèves, ce n’est pas leur rendre service». Une petite révolution.


Gabriel Attal a annoncé une chute du taux de réussite au Brevet des collèges. Il était jeudi 14 mars avec Nicole Belloubet, dans un collège de Chartres, en Eure-et-Loir. Le Premier ministre a déclaré : « On sort d’une époque où, il faut le dire, on s’est mis progressivement à cacher le véritable niveau des élèves au moment des examens, notamment au brevet. (….) Avec ces correctifs académiques, on voulait atteindre un certain niveau de réussite au brevet – globalement que tout le monde ait son brevet. Et pour y parvenir, on gonflait artificiellement les notes des élèves. On met fin à cette pratique. »

La fin des notations Potemkine

Excellente nouvelle. J’applaudis des trois mains ! Depuis quarante ans, la politique éducative tient en un mot : mensonge.
On planque le désastre à l’aide de notations Potemkine imposées aux professeurs.

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Le bac obéit à cette logique digne du plan quinquennal de Staline. Jean-Pierre Chevènement promettait 80% d’une classe d’âge au bac, on a abaissé le bac au niveau des élèves, en instaurant des correctifs académiques, c’est à dire une grande falsification.

On me dit que j’exagère, que c’est une notation bienveillante

Mais si un comptable fait ça, il est envoyé en taule ! Je vous renvoie au papier de septembre de Corinne Berger, Confession d’une truqueuse de notes[1]. On oblige les professeurs à surnoter en fonction d’une moyenne calculée à l’avance. « Ce simulacre de correction ne sert qu’à valider des chiffres préétablis » écrit notamment l’enseignante. Accessoirement, il permet aussi de prétendre qu’Henri IV à Paris et Rosa-Parks à Saint-Denis ont le même niveau…
Cette entourloupe soviétique a été longtemps encouragée par de prétendus sociologues (notamment, ceux qui avaient écrit Le Niveau monde[2]) et tous leurs porte-voix médiatiques. Quiconque dénonçait la supercherie était réac, partisan de l’école de papa – laquelle apprenait à lire et écrire.

Résultats :

  • Le bac est désormais inutile. Dans les bonnes formations supérieures, la sélection drastique demeure, mais est adoucie ou camouflée par Parcoursup.
  • Dans les enquêtes internationales non verrouillées par les idéologues (comme les études PISA), on observe année après année la chute dramatique du niveau des élèves français.

Gabriel Attal est le premier à vraiment dire la vérité. Et s’il n’a pas encore été exécuté, c’est que même les parents ont maintenant compris qu’on leur a vendu du vent.

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Certes, il ne s’attaque pour l’instant qu’au brevet, un examen sans enjeu. Mais tout de même, le brevet sanctionne le niveau de fin de collège, maillon faible du système éducatif (et résultat des bonnes intentions égalitaristes du collège unique). On laisse passer de classe en classe des élèves incapables de lire, écrire et compter ; on leur file le bac et on les lâche ensuite dans la nature sans la moindre culture et/ou compétence.
Il faudrait que la vérité des notes ait des conséquences (je pense au redoublement). Il n’empêche, après les groupes de niveaux, Attal touche encore à un tabou.
Cela fera grincer des dents. Pourtant, des mauvaises notes, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse faire à nos ados.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi dans la matinale à 8 heures.


[1] https://www.causeur.fr/bac-confessions-dune-truqueuse-de-notes-266202

[2] Le Niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles, Christian Baudelot et Roger Establet, Points, 1989

« La destruction morale, intellectuelle, artistique, culturelle de la Russie, c’est Poutine »

Le 16 février, peu de temps avant le deuxième anniversaire de la guerre en Ukraine, on apprenait la mort, à 47 ans, d’Alexeï Navalny, le plus célèbre des prisonniers politiques russes. Le mystère reste entier sur les causes du décès, survenu dans un centre pénitentiaire situé en Iamalie, au nord de l’Oural. Mais pour Jean-François Colosimo, le crime d’État ne fait pas de doute. Et les raisons de résister au régime n’en sont que plus pressantes. «Ioulia Navalny peut faire chuter le régime de Vladimir Poutine», nous dit-il. Grand entretien.


Dernière minute ! Vladimir Poutine vient d’être réélu, sans surprise, président de la Russie, avec 87% des voix. Au commandes depuis 1999, le boss du Kremin obtient un nouveau mandat de six ans, et va ainsi dépasser en longévité Staline. Félicitations ! •

Causeur. Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris la mort d’Alexeï Navalny ?

Jean-François Colosimo. L’heure de la mort, la nôtre, celle des autres, demeure l’irréductible inconnue de nos existences. Dans le cas de Navalny, on la savait néanmoins annoncée, proche, fatidique. Quiconque n’entretient aucune illusion, idiote ou servile, sur le régime criminel, terroriste et mafieux de Poutine s’attendait à cette échéance inéluctable. Ce qui n’a pas empêché une immense tristesse à voir une fois de plus triompher l’iniquité et, au moins dans l’instant, l’impunité. Puis est venue la colère, vite balayée par l’évidence que ce sacrifice volontaire constitue un testament impératif. Dans un entretien promis à être diffusé à titre posthume, à la question évoquant sa possible disparition, Alexeï Navalny avait déjà répondu : « Un pouvoir qui tue ses opposants est un pouvoir faible. Ne lâchez rien ! »

Qui était et que représentait selon vous Alexeï Navalny aux yeux de Vladimir Poutine ?

Vladimir Poutine redoutait Navalny au point de refuser de prononcer publiquement son nom, dans un de ces exorcismes superstitieux propres aux tyrans qui croient que nier la réalité suffit à l’annuler. C’est qu’en ancien du KGB, le fossile Poutine n’avait pas manqué de percevoir dans l’événement Navalny le spectre de sa propre fin. Isolé dans son bunker, heureux d’être désinformé par des courtisans lèche-bottes, se délectant des tristes pitreries télévisées d’idéologues fanatisés à son gré, recevant en secret des chamans sibériens censés lui procurer la longévité, voire l’immortalité, le sectateur de Staline ne cesse de repasser dans son cerveau l’issue qui le hante, la sortie dégradante des Milosevic, Saddam, Kadhafi et consorts. Cette réjection définitive dans les enfers de l’histoire dont Navalny, en tant qu’icône christique, pascale et si ataviquement russe du juste revenu d’entre les morts, était le messager.

Y avait-il des explications plus objectives et politiques à cette sorte de crainte sacrée ?

Bien sûr. Au contraire des autres opposants, Navalny était un architecte de la résistance politique. Il avait maillé le territoire physique en implantant des relais dans l’ensemble des centres urbains. Il avait gagné la jeunesse en s’emparant du territoire mental des réseaux sociaux. Il avait résumé la lutte à un simple slogan assimilable par tous : « En finir avec un pouvoir voleur et corrupteur. » Et une pratique efficace : le vote intelligent, se reporter massivement sur le candidat non gouvernemental le mieux placé. Enfin, il avait fait rire les Russes de leur malheur par ses clips où, utilisant les ressorts de la culture populaire contemporaine, dont le cinéma, il piégeait le pouvoir, montrait l’arroseur arrosé, illustrait sa bêtise et son impuissance, redonnant ainsi de l’espérance, ce dopant des rébellions. Parce que Navalny était le seul à pouvoir le renverser, Poutine voulait donc qu’il meure. Mais en décidant sciemment de rentrer en Russie, en sachant l’inexorable sort qui l’attendait, Navalny a transformé le hachoir de Poutine en un pathétique hochet.

Avez-vous des informations sur la manière dont la mort d’Alexeï Navalny a été vécue par la population russe ?

Les Russes qui ne sont pas lobotomisés par une propagande vertigineuse martelant que l’Occident veut les exterminer ont manifesté leur deuil sur le mode religieux d’obsèques nationales arrachées à la répression. Ils se sont rendus de ville en ville auprès des modestes stèles érigées par la fondation Memorial pour dissiper l’amnésie d’État et commémorer les ombres du Goulag. Afin de déposer, sur la neige, des fleurs à la gloire du héros. Avec l’assurance d’être identifiés par reconnaissance faciale, convoqués le lendemain au commissariat, dépêchés le surlendemain devant le tribunal pour « antipatriotisme, extrémisme, apologie du nazisme ». Et de finir en prison. Autre signe majeur, les opposants russes à l’étranger l’étranger ont tu leurs chicaneries d’exilés pour saluer d’une même voix un courage qui les oblige.

Cependant, ces opposants qui osent honorer Nalvany ne sont-ils pas cruellement minoritaires ?

Peut-être. Pour l’instant. En raison de soixante-dix ans de barbarie dont nous voyons défiler le remake en accéléré. Mais, minoritaire, le parti bolchévique l’était lors de son putsch de 1917, avant de nourrir les rangs de la Tchéka des pires prisonniers de droit commun entachés de sang, un type de recrutement qui a repris récemment. Et le syndicat du meurtre, héritier des organes secrets, qui tient aujourd’hui le Kremlin est encore plus marginal en nombre. Nous avons laissé Poutine et les siens refaire de la Russie, le plus grand pays du monde en superficie, un immense camp concentrationnaire. Nous le laissons désormais la changer en une gigantesque Corée du Nord. Quelle bonne conscience, chez nous, se sentirait en droit de donner une leçon à ces broyés qui risquent l’infime part de liberté qu’il leur reste afin d’honorer un mort selon leur cœur ?

Joe Biden tient Vladimir Poutine pour responsable du décès d’Alexeï Navalny, et Justin Trudeau a même accusé le président russe d’assassinat. Quel est votre avis dans cette affaire ?

La projection en plein visage d’un acide aveuglant en 2017, la première tentative d’empoisonnement ratée en 2019, l’exposition normalement létale au Novitchok en 2020 qu’a subies Alexeï Navalny, qui les a commanditées ? De 2006 à 2022, dans la série des assassinats à ce jour impunis de journalistes ou d’avocats tels qu’Anna Politkovskaïa, Stanislav Markelov, Anastasia Babourova, Natalia Estemirova, Sergueï Magnitski, Mikhaïl Beketov, du transfuge Alexandre Litvinenko, de l’opposant Boris Nemtsov, qui a donné le feu vert ? À partir de 2022, dans la séquence des morts brutales et inexpliquées d’affairistes ou militaires proches du régime, mais réputés insuffisamment bellicistes, dont Ravil, Maganov, Anatoly Gerashchenko, Ivan Pechorin, pour citer trois noms parmi une quarantaine, qui a levé leur protection ? Et, dans un registre différent, mais selon la même logique, Evgueni Prigojine, le chef des mercenaires Wagner, le satrape incontrôlable, le marcheur sur Moscou, volatilisé dans les airs avec son jet le 23 août 2023, qui avait-il offensé ? Tous ont été soumis à la peine capitale, car la moindre contestation du boss Poutine relève de la haute trahison de l’État-gangster. Les services sont là pour éliminer les contestataires. Non sans une insistance ridicule à vouloir s’en disculper. Les agents du FSIN, la division carcérale du FSB, venus spécialement de Moscou le 15 février, présents et actifs dans la colonie pénitentiaire de l’Arctique où était détenu Navalny tout ce jour, veille de l’annonce de sa disparition, ont ainsi inventé pour justifier son décès une surréaliste « mort subite du prisonnier ». Avaler de tels mensonges, ce n’est pas être crédule, c’est être complice.

En 2021, vous déclariez dans nos colonnes au sujet d’Alexeï Navalny : « Son aura héroïque, conquise de haute lutte, ne saurait gommer son activisme politique, marqué par une décennie de zigzags. » Depuis que vous avez tenu ces propos, les forces russes ont envahi l’Ukraine et Navalny est mort. Ces événements vous conduisent-ils à moins de sévérité envers lui ?

La sévérité dont vous faites état, et je vous en remercie car j’ai en effet à m’en expliquer, s’adressait moins à lui qu’à nos inféodés à l’occidentalisme libéral, les vassaux de Washington qui professent une ukrainophilie intéressée, de circonstance comme de façade, et une russophobie hystérisée, inculte, irrationnelle et masque de leur esprit manichéen de croisés. Kiev ne leur importe que comme une extension de troisième zone du marché global. Moscou, essentialisée comme le Mal, doit disparaître. J’entendais donc rappeler le passé de Navalny à ces doctes ignorants aux rabâchages aussi inoffensifs pour les despotes qu’ennuyeux pour les lecteurs. Les voici qui, subitement, après la tentative d’empoisonnement, s’accaparaient sa vertu pour l’instrumentaliser au service de leurs gesticulations. Alors que Navalny était devenu un témoin incarné de la liberté en conséquence d’une passion originellement illimitée pour son pays, extrême et forcément excessive, à l’instar de n’importe quel amour de jeunesse. C’était l’aura ultime et désormais incessible de l’homme que j’annonçais qu’il fallait retenir dans mon intervention. Celle que scelle l’écrivain Dmitri Gloukhovski, évoquant le 16 février 2024 un « individu ordinaire pétri de contradictions », devenu « par sa mort de martyr », la figure vivante d’« un héros impeccable des mythes antiques, voire du récit biblique ».

N’y aurait-il que les ultralibéraux à blâmer ?

Certainement pas ! Ils ont pour pendants les idolâtres de la force, les adorateurs de l’actuel maître du Kremlin. Ces gogos doivent le distraire à se laisser hypnotiser par ses fadaises sur la défense de la foi, de l’ordre, de la famille. Or, à rebours de ses trucages et de leurs fantasmes, la liquidation du peuple russe, la déchristianisation de l’orthodoxie russe, la destruction morale, intellectuelle, artistique, culturelle de la Russie, c’est Poutine. Le Russe patriote, c’est Navalny, non pas son empoisonneur.

Alexeï Navalny entouré de sa femme Ioulia et de leurs enfants à l’hôpital de la Charité, Berlin, 15 septembre 2020. Image : Shutterstock/Sipa

Qui pour incarner maintenant la résistance à Vladimir Poutine ?

Ioulia Navalny est là. Elle nous épargne ses larmes, elle qui a partagé et parfois guidé les combats de son défunt époux. À la différence d’Antigone, elle a obtenu, avec la mère du sacrifié, de recueillir la dépouille aimée et de l’enterrer. À l’instar de la princesse Olga, la veuve vengeresse des contes russes, elle promet que Poutine l’homicide sera « puni ». Quand Svetlana Tikhanovskaïa, la représentante de l’opposition biélorusse contre le dictateur Loukachenko, s’avance devant elle, c’est pour tomber dans ses bras et s’appuyer sur son épaule. Et non pas l’inverse. Sur cette photo, Ioulia Navalny se tient droite comme une lame implacable. Elle a la faculté de faire chuter le régime, car elle est à même de réveiller et de rassembler la seule force massive d’opposition, celle des femmes horrifiées de voir leurs hommes mourir dans une sale guerre pour un autocrate halluciné. Le meilleur indicateur du fait que son entrée dans l’arène inquiète Poutine – car elle est déjà plus que la porte-voix d’un fantôme – est la campagne de diffamation que le Kremlin s’est empressé de déployer à son sujet sur internet.

Question plus personnelle : comme Navalny et à mesure que le dessein impérialiste du Kremlin s’est fait jour, au cours de la décennie écoulée, votre analyse de la politique russe a évolué au point que vous êtes devenu l’un des plus farouches adversaires de Poutine. On ne peut pas ne pas penser à la position de Georges Bernanos par rapport à Franco. Cette comparaison vous agrée-t-elle ?

Je ne suis pas vaniteux au point de me comparer au génie prophétique du « Grand d’Espagne ». Par ailleurs, contrairement à lui, je n’ai jamais été maurassien ou antisémite, et mon retournement, pour autant qu’il existe, ne confine pas au repentir. Ce qui compte chez Bernanos, c’est sa leçon de conversion perpétuelle à partir de la charité, ce nom de l’amour divin pour la vérité. Chrétien orthodoxe, classé « théologien » par les médias puisqu’il en faut un, m’étant longtemps soucié d’œuvrer à la libération spirituelle du patriarcat de Moscou, légataire indigne de l’holocauste communiste, capté par une hiérarchie hérétique et apostate dévouée à Mammon et massacrant l’Église du Christ, j’ai patienté, menant un combat de position. Lorsque le potentat Vladimir a déclaré la guerre à l’Ukraine et que le pontife Cyrille l’a bénie, se soumettant cette fois à Belzébuth, j’ai pris les armes, les miennes, et le parti des Ukrainiens. Non pas parce qu’ils seraient parfaits, mais parce qu’ils sont victimes. Non pas parce qu’ils sont uniques, mais parce qu’ils rejoignent les autres victimes du retour de l’inhumanité en politique. Ce choix, oui, Bernanos l’aurait approuvé, je le pense, mais aussi Péguy, je le sais, et Soljenitsyne, je le crois. Un de ces choix qui se présente à vous une, deux, trois fois par vie, dont vous ne sauriez préjuger mais qui vous juge.

Le dictateur, le fils psychopathe et le sacrilège

Le livre de l’iranologue et politologue du monde musulman Amélie M. Chelly nous raconte comment, dans l’Irak post-guerre du Golfe, Saddam Hussein a réalisé le projet sacrilège de faire écrire un Coran entier avec son propre sang.


C’est une histoire sanguine que nous livre Amélie M. Chelly. Spécialiste de l’Iran, elle s’aventure cette fois entre Tigre et Euphrate pour nous raconter une histoire vraie, survenue sous la dictature de Saddam Hussein.

Du calme, loulou !

Il faut revenir quelques décennies en arrière. Le reis tient alors l’Irak d’une main de fer. Entre la rigoriste Arabie et l’Iran des mollahs, il faisait presque plaisir à voir, Saddam Hussein, un verre à la main, et le cigare dans l’autre, posant avec Jacques Chirac lors de sa visite en France en 1974. Vu de plus près, le régime n’est quand même pas ragoûtant. Quant au fils, Oudaï, il s’agit d’un psychopathe sanguinaire, attiré par les armes à feu, les voitures de luxe et les collégiennes : un peu plus turbulent que notre Claude Chirac nationale. En 1988, en pleine réception en l’honneur de la femme d’Hosni Moubarak, devant un parterre de personnalités, il assassine le serviteur de son père, peut-être grâce à un couteau électrique, peut-être avec un club de golf… Les versions diffèrent. Placé à la tête du sport irakien, Oudaï a tendance à faire torturer voire à torturer lui-même les athlètes nationaux. De temps en temps, son tyran de père est obligé de sévir contre les excès du loup (son surnom) : notamment lorsqu’Oudaï met le feu à des garages entiers où étaient garées de belles cylindrées. Quelques années avant la chute du régime baasiste, Saddam Hussein avait adoubé son deuxième fils, Quoussaï, un poil moins fou furieux.

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Oudaï avait réussi à se faire un nombre considérable d’ennemis dans le pays, ne serait-ce que les pères des jeunes filles violées. En décembre 1996, il est visé par un attentat : trente-sept balles, logées pour l’essentiel entre son abdomen et ses genoux – la zone par où il a tant péché. Il échappe malgré tout à ses blessures, et son père, qui aime son fils comme un tyran peut aimer un fils psychopathe, se met en tête de lancer un projet un peu fou : faire écrire un Coran entier en utilisant pour encre son propre sang si son fils survit. Il faut dire qu’au contact de son ennemi iranien durant la longue guerre de 1980 à 1988, l’Irak s’est laissé contaminer par la martyrophilie et le goût du sacrifice. Le régime, « laïciste » dans les années 80, tente une mue musulmane après l’échec de l’invasion du Koweit et fait ajouter les mots « Allahu akbar » sur le drapeau national. L’idée reste néanmoins sacrilège : en islam, le sang, une fois sorti des veines de son propriétaire, bascule dans le domaine de l’impur. Et en même temps, le Coran, une fois rédigé, est un peu mieux qu’un simple bouquin pour les fidèles ; alignées, les lettres qui composent le texte deviennent rien de moins que la parole divine. Un savant de l’islam prévient : « Vous n’imaginez pas que vous allez créer un objet qui sera condamné à être éternellement caché ». Autrement dit, s’il est sacrilège de rédiger un Coran avec des lettres de sang, il devient interdit, une fois rédigé, de le détruire. Contre les avis théologiques, Saddam enrôle alors un calligraphe, qui se fait livrer des ampoules entières de sang, et trempe sa plume jour et nuit dans le précieux liquide.

Filles de mauvaise vie

Amélie M. Chelly rapporte avec ironie et avec une grande force d’évocation cette histoire riche en hémoglobine. Quand Oudaï décide de s’en prendre à la prostitution, elle écrit : « Quelques années après l’agression qui le rendit infirme, Oudaï fit de son bataillon l’efficace instrument d’une lutte contre le fléau de la prostitution, galopante et terrible en Irak. Le loup était bien placé pour le savoir, il donnait beaucoup de sa personne pour étudier le milieu de l’intérieur et comme il savait que, comme à l’Hydre de Lerne, aux trafics tentaculaires il faut couper la tête et y mettre le feu, il décida de faire mener à ses dévoués une vaste campagne d’arrestation de filles qu’on décapitait et dont on déposait le visage parfois brûlé devant l’entrée de la maison parentale. Deux cents mauvaises vies furent ainsi éliminées et érigées en exemples macabres ornant les portes pour décourager les pauvres gens de se résoudre à ce que leurs femmes rapportassent le pain en offrant leurs courbes ».

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On y croise du monde dans ce livre, y compris un certain Abou Bakr al-Baghdadi[1], autre tyran de la même veine qui mettra à son tour l’Irak à feu et à sang quelques années plus tard.


[1] « Calife » de l’État islamique tué par les Américains en 2019 NDLR.

Creuser pour trouver

Les écoféministes se creusent la tête face à un choix cornélien. Elles n’aiment pas qu’on extraie les richesses cachées sous la surface de la « Terre-mère », mais, pour atteindre la neutralité carbone, de grandes opérations minières seront incontournables…


Les écoféministes ont l’habitude de dénoncer l’économie traditionnelle comme « extractiviste », car, en puisant les richesses du sous-sol, elle viole, à les en croire, la Terre jusque dans ses entrailles sacrées. L’ennui, c’est que la révolution écologique qu’elles appellent de leurs vœux supposerait d’extraire encore plus de minerais qu’avant.

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Selon l’Energy Transitions Commission, un groupe de réflexion basé à Londres, le monde aura besoin de 6,5 milliards de tonnes de métaux supplémentaires pour assurer la neutralité carbone d’ici 2050. En plus des terres rares, il faudra du cuivre pour développer le réseau électrique ; du lithium, du nickel, du graphite et du cobalt pour les batteries destinées à faire marcher 1,5 milliard de voitures ; et du silicium pour les panneaux solaires. Sans oublier l’acier et l’aluminium nécessaires à la construction d’éoliennes, de pylônes et de véhicules neufs. Toutes ces ressources existent en quantité sur la planète, seulement de nombreuses contraintes obèrent leur extraction.

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Tout d’abord les processus administratifs, qui peuvent durer des années avant d’obtenir un permis d’exploiter. Ensuite, les pratiques monopolistiques de nombreux États, qui interdisent les investissements privés dans le secteur minier, alors que celui-ci est nettement plus productif quand il est soumis à la concurrence. Enfin, les restrictions environnementales, qui imposent aux compagnies l’abandon des générateurs diesel, moins coûteux, et la construction d’usines de dessalement hors de prix. Récemment, certains grands projets ont en outre été annulés sous la pression d’activistes verts.

De plus, aux États-Unis, la plupart des gisements se trouvent dans des réserves amérindiennes. Pendant ce temps, la Chine, pays le plus pollueur de la planète, avance à marche forcée et fait fi de tous ces obstacles. Mais, chut, n’en parlez pas aux écoféministes, elles ne parlent pas le mandarin.

Emmanuel Macron entre guerre et paix

Beaucoup de voix critiquent en France les déclarations récentes du président Macron sur la Russie. Comme pour se voiler la face: notre continent est dans une impasse tragique, à cause de Vladimir Poutine.


On ne peut pas dire, comme Eric Zemmour récemment, qu’au sujet de l’Ukraine, le président de la République mène « une guerre contre les Français » . Je ne pense pas la même chose au sujet de ses dérives sociétales – constitutionnalisation de l’interruption volontaire de grossesse, projet sur l’aide active à mourir, réflexion présidentielle sur le viol et le consentement – qui semblent occuper tout le champ de ses préoccupations nationales alors que, par ailleurs, sur le plan international il est fortement mobilisé sur l’Ukraine et Israël. En donnant parfois l’impression qu’il n’est guère soutenu, ce qu’il a récusé dans l’entretien du 14 mars (TF1-France 2).

Difficile de contredire Macron sur Poutine

Entre les deux, il y a la France, ce qui la menace au quotidien, ses peurs, ses attentes, ses frustrations et son impatience face aux échéances qui s’annoncent – les élections européennes mais surtout le grand moment de 2027.

Il n’en demeure pas moins qu’en toute humilité intellectuelle et politique, je ne peux qu’approuver le socle central de l’intervention du président de la République sur Poutine, sur l’Ukraine et sur la position française face à Israël et au Hamas.

Poutine va être réélu face à trois adversaires fantoches et qui peut nier l’affirmation d’Emmanuel Macron, répétée à plusieurs reprises, que le dictateur russe ne doit pas gagner cette guerre, faute de quoi les pays voisins et l’Europe, son esprit et sa sûreté, seraient gravement et inéluctablement en péril ? Pas davantage il n’est à contredire quand il soutient que Poutine est le seul responsable des malheurs qu’engendre son invasion illégitime de l’Ukraine et que son offensive menée avec un cynisme total et un mépris affiché du droit international doit être vaincue coûte que coûte.

On comprend bien aussi pourquoi cette résolution d’Emmanuel Macron impose l’instauration d’un rapport de force, quel que soit l’apparent déséquilibre de la puissance guerrière entre la Russie sans scrupule et la courageuse Ukraine. Laisser entendre à Poutine qu’on n’irait pas au bout de ce que son impérialisme impose, qu’on se fixerait d’emblée des limites qui lui garantiraient une forme d’impunité, constituerait la pire des stratégies. Contre un ennemi de cette sorte – à distinguer du peuple russe dont le soutien est en grande partie forcé et contraint – il n’y a pas d’autre riposte possible que celle d’une fermeté proclamée et concrétisée de plus en plus par une assistance militaire et civile octroyée au président Zelensky, conformément à l’accord bilatéral signé à l’Elysée le 16 février dernier portant en tout sur trois milliards. Je ne méconnais pas les difficultés tant militaires que budgétaires qui, selon certains spécialistes, vont entraver la pleine réussite de ces engagements présidentiels dont la trahison même partielle rendrait tragiquement vain le discours de vigueur et de résistance qui les sous-tend. Mais, en m’excusant pour ces considérations profanes que j’assume car le citoyen que je suis a le droit de poser des questions quand les réponses ne dépendent pas de lui puisqu’il est loin de tout savoir, je m’interroge sur le futur. En acceptant la légitimité et le parti pris très honorable de la farouche volonté présidentielle de ne rien céder à Poutine, ne peut-on pas craindre que cette attitude noblement belliqueuse dans son principe, ne nous enferme dans une sorte d’impasse ?

Quelle que soit la malfaisance d’un Poutine dont il ne faudra rien attendre sur le plan de la rationalité diplomatique mais tout dans le registre de la provocation sanglante, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Russie, il conviendra bien, un jour, d’être plus intelligent que lui. De Poutine ne surgira que le pire : laisser une chance au meilleur ne pourrait-il être notre honneur français ? Il ne viendra pas par enchantement mais par volonté.

Opposants contrariés

J’entends bien l’argument présidentiel qui souligne que pour gagner la paix, il faut sinon remporter la guerre, du moins ne pas permettre à l’ennemi de douter du fait qu’on usera de TOUS les moyens pour le vaincre. Mais si on n’y arrive pas, on fait comment ? Si on persiste, en ce sens, dans l’affirmation d’une absence totale de limites et de lignes rouges, à supposer qu’elle intimide l’ennemi mais sans lui interdire une supériorité militaire et la possibilité de l’écrasement adverse, comment parviendra-t-on à sauver l’avenir de toute guerre, qui doit être la paix ? Si, dans le fil de l’implacable déroulement d’une logique guerrière, des troupes françaises au sol devront être réellement engagées, comment ménager, si peu que ce soit, un espace pour un futur apaisé ?

C’est en raison de cette impasse tragique d’aujourd’hui, aussi héroïque qu’elle soit et sans doute plus résistante chaque jour grâce à l’aide militaire accrue, que je ne méprise pas les contradictions des opposants à ce que Emmanuel Macron cherche à présenter comme la seule politique internationale possible. De quelque bord qu’ils soient, ils ne sont pas des traîtres parce que, si j’ai bien saisi, ils n’excluent pas de concéder à la Russie, pour une négociation et un compromis acceptables, la satisfaction territoriale et diplomatique de certaines de ses exigences – ses lignes rouges à elle – en échange de la sauvegarde d’une Ukraine qu’il serait honteux de sacrifier, après son admirable résistance et sa démocratie imparfaite face à un Poutine qui n’est pas Hitler mais ressuscite une forme de stalinisme.

La possible réélection d’un Donald Trump, et le projet qu’il a affiché « de ne plus donner un sou pour l’Ukraine », constituent une motivation de plus pour ne pas procrastiner au sujet de Poutine et de l’Ukraine. Probablement, malgré la guerre et les risques de la voir s’amplifier et se généraliser, dans les coulisses des contacts, des esquisses d’entente se déroulent-ils ? Il faut à la fois soutenir notre président qui, je l’espère, n’est pas seul dans sa vision – et les saillies ordurières d’un Medvedev vont accentuer notre adhésion – et, chacun dans notre coin, oser modestement cette interrogation : la paix a-t-elle encore une chance d’advenir?

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Lyrique: à la recherche de l’harmonie perdue

Lorsque Simon Boccanegra est élu Doge de Gênes, il pense enfin pouvoir épouser Maria avec qui il vient d’avoir un enfant et que son père séquestre… Opéra Bastille, les 19, 22, 25, 28 mars, 3 avril à 19h30. Le 31 mars à 14h30.


Deux ans s’écoulent entre la création des Vêpres siciliennes, première tentative d’opéra verdien à destination du public parisien, et Simon Boccanegra, créé en mars 1857 à La Fenice de Venise. Succès mitigé, en son temps. Qui tient probablement à plusieurs « défauts » propres à cet opéra, infiniment moins facile d’accès que La Traviata, par exemple : adapté, tout comme l’était Il Trovadore quatre ans plus tôt, d’une pièce du dramaturge espagnol Antonio Garcia Gutierrez (publiée en 1843), l’intrigue, c’est le moins qu’on puisse dire, ne brille pas par la simplicité.

Le livret de Francesco Maria Piave (dû au librettiste attitré de Verdi – cf. Ernani, I Due Foscari, Macbeth, La Forza del destino, Rigoletto et j’en passe) rend l’action tout à la fois confuse, invraisemblable et compliquée. S’y déploie, au XIVème siècle, une guerre fratricide opposant à son corps défendant le « pacifiste » Simon, premier Doge de Gênes et ancien corsaire d’origine plébéienne, à l’aristocrate Jacopo Fiesco… Enfant illégitime, identités multiples, complot, traîtrise, empoisonnement : on peut difficilement imaginer scénario plus tortueux. Vous aurez tout intérêt à vous imprégner du sujet avant la représentation, si vous tenez à vous y retrouver dans les improbables méandres des péripéties où celui-ci nous entraîne. Au reste, ce n’est pas l’essentiel : la musique avant toute chose ! Pour le coup, vous serez servis.

Et la parité, Verdi ?

Le compositeur était d’ailleurs tellement conscient de ces incongruités scénaristiques qu’il s’emploiera, au soir de sa vie, en 1881, à remettre l’ouvrage sur le métier, confiant les remaniements de ce livret si difficile à sauver au compositeur, romancier et poète Arrigo Boito – à qui l’on doit également ceux d’Otello (1887) et de Falstaff (1893), les ultimes chefs d’œuvres de Verdi, tous deux tirés de Shakespeare comme l’on sait. Verdi révise donc la partition de son Simon Boccanegra (tout comme il reprendra son Macbeth avec un égal entêtement, et pour le meilleur). C’est, rétrospectivement, ce qui pour l’oreille contemporaine ne fait à aucun titre de Boccanegra une œuvre mineure du compositeur, mais tout au contraire l’une de plus novatrices au plan de l’évolution de l’art lyrique dans le second XIXème siècle.  

C’est d’ailleurs cette seconde version qui, à bon escient, est toujours montrée. Il n’en faudra pas moins attendre 1978 pour que, dans la régie légendaire de feu Giorgio Strehler, ce « melodramma » aussi rare qu’exigeant ait les honneurs du Palais Garnier ! Exigeant car, répétons-le, d’un modernisme très avant-gardiste pour l’époque : pas de grands épanchements lyriques, pas de grands airs « belcantistes », un seul et unique rôle féminin, en tout et pour tout, au cœur d’une distribution intégralement masculine – à quand un cancel Verdi pour cause de non parité ? – , le tout enchâssé dans une écriture orchestrale magnétique où les chœurs rivalisent d’intensité avec des arabesques mélodiques impressionnistes avant la lettre – la palme revenant à cette évocation de la mer, dans l’admirable et très long premier acte : morceau sublime qui à lui seul mérite le déplacement ! La figure paternelle du Doge, Simon, domine cette intrigue doublement habitée par le lien filial et par l’aspiration à l’unité italienne ; chez Verdi, pas de mélodrame familial sans arrière-plan politique : la recherche de l’harmonie perdue ?

Public dubitatif ou ténanisé ?

Reprise d’une production de l’Opéra-Bastille millésimée 2018, la mise en scène de l’Espagnol Calixto Bieito nous arrive aussitôt après celle de The Exterminating Angel, œuvre opératique contemporaine du compositeur Thomas Adès, dont ici même on aura célébré l’excellence, comme il se devait. Cette fois, le décor imaginé par Suzanne Gschwender, de bout en bout ancré dans la nuit, dresse dans toute la hauteur du plateau la proue impressionnante d’un navire au bulbe d’étrave luisant de ses reflets gris pâle, rostre viril pointé sur la salle et qui, par la suite, sa coque dépouillée de sa peau de métal, présentera le squelette anthracite du navire mis à nu, dans un mouvement tournant dont un critique jugea que la rotation lui évoquait le tambour de sa machine à laver. Raillerie mal venue : cette architecture est de toute beauté. D’autant que ce bâtiment écorché et strié d’éclairages au néon blanc ne cessera jamais de se mouvoir pour apparaître selon des angles toujours différents, sur lesquels se surimpriment en fond d’écran noir et blanc les captations vidéo des chanteurs, alternant avec une projection hypnotique d’un visage féminin en gros plan aux paupières qui s’alourdissent lentement, comme échappées du songe. Poussé jusqu’à l’extrême, ce parti pris d’abstraction quasi onirique n’est pas sans pertinence, eu égard à la configuration désincarnée de l’intrigue, comme on l’a dit, tout comme à son déroulement particulièrement ténébreux. Jusqu’au dénouement sacrificiel, sépulcral, où Simon s’offre en holocauste à la réalisation de ses idéaux.

Dans cet espace forclos, sous la battue quelque peu hiératique et alentie du maestro allemand Thomas Hengelbrock, domine dans le rôle-titre le talent inentamé de notre baryton national, Ludovic Tézier, désormais d’une corpulence qui l’assigne presque idéalement aux figures lyriques qui ont partie liée à la maturité – les Scarpia, les Jago, les Simon Boccanegra, justement. Alliant expressivité dramatique, perfection du phrasé, clarté souveraine et flexible du timbre, puissance d’airain de la projection vocale, le chanteur, avec les années, n’a rien perdu de ses qualités indépassables, lui qui déjà campait Simon en 2018 dans cette production –  sous la baguette, alors, de Fabio Luisi.

A ses côtés, Maria Boccanegra, la fille du Doge, alias Amelia Grimaldi, à présent sous les traits de la soprano australienne Nicole Car dont l’éclat dans les aigus et la ciselure dans les trilles recueillent tous les suffrages ; la formidable basse finlandaise Mika Kares campant le noble rival génois Jacopo Fiesco, avec qui Simon fera la paix ; l’enthousiasmant ténor Charles Castronovo, dans le rôle d’Adorno l’amoureux d’Amalia ; le baryton canadien Etienne Dupuis, époustouflant dans celui du traître Paolo ; Alejandro Balinas Vieites, basse impeccable en Pietro, le complice de Paolo, chanteur d’origine espagnole qui a eu la bonne fortune d’intégrer la Troupe lyrique de l’Opéra de Paris. Enfin et surtout les chœurs de l’Opéra, opulents, magnifiques, exemplaires sous la direction d’Alessandro di Stefano.

Au soir de la première, durant tout le premier acte (beaucoup plus étiré en longueur que les deux suivants), et jusqu’à l’entracte, pas un de ces « bravoooo ! » braillés d’ordinaire à plein poumons, pas un de ces applaudissements coutumiers qui, le plus souvent, scandent les arias ou les duos « fétiches » du belcanto : un public dubitatif ? ou bien, proprement tétanisé ? Au tomber de rideau, quand s’achève le troisième acte, c’est l’ovation – délirante. Comme quoi, il y a une justice en ce bas monde.           


Simon Boccanegra. Melodramma en un prologue et trois actes, de Giuseppe Verdi (1857).
Direction : Thomas Hengelbrock. Mise en scène : Calixto Bieito. Avec Ludovic Tézier, Nicole Car, Mika Kares, Charles Castronovo, Etienne Dupuis, Alejandro Nalinas Vieites, Palolo Bondi, Marianne Chandelier.

Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Opéra Bastille, les 19, 22, 25, 28 mars, 3 avril à 19h30. Le 31 mars à 14h30.
Durée : 3h.

François Saint-Pierre, un avocat pour l’honneur…

L’avocat lyonnais raconte trois affaires auxquelles il a participé, dans son dernier livre qui se veut être un récit critique sur les institutions et la justice.


Maître François Saint-Pierre est un ami qui m’a défendu brillamment, avec le regretté Hervé Temime, dans le procès en diffamation que m’avait intenté Philippe Courroye pour certains extraits de mon livre Le Mur des cons. Grâce à eux, j’ai gagné en première instance puis en appel. Philippe Courroye a formé un pourvoi en cassation contre l’arrêt de la cour d’appel. Cette précision donnée, je n’en suis que plus à l’aise pour exprimer ma vérité sur cet exceptionnel auxiliaire de justice.
Au service avec rigueur du droit, soucieux d’éthique professionnelle, veillant à l’exemplarité et à la tenue dans sa pratique, usant d’une éloquence sans fioritures mais redoutablement efficace, refusant l’exhibitionnisme médiatique, estimé par ses pairs, François Saint-Pierre n’est évidemment pas qualifié de ténor par ces médias qui baptisent pourtant ainsi n’importe quel défenseur. Un terme qui ne signifie rien et qui confond l’affaire dont on parle avec le conseil qui en est chargé.

Le récit du procès d’Eric Dupond-Moretti à la Cour de justice de la République

François Saint-Pierre vient de publier un livre passionnant, précis, documenté, cinglant derrière son apparente froideur qui est d’autant plus convaincante qu’elle fait l’économie d’indignations trop faciles et d’accusations excessives : Trois procès extraordinaires – Récit – Deux magistrats et un ministre de la Justice en procès (LGDJ Éditions).

À lire aussi : IVG: À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire

François Saint-Pierre a été l’avocat du juge d’instruction Edouard Levrault et du procureur Patrice Amar. Deux magistrats qui, devant le Conseil supérieur de la magistrature réuni en matière disciplinaire, ont été totalement exonérés des griefs formulés contre eux à la suite de procédures initiées par le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti qui, avocat, les avait ciblés et attaqués. Le principal intérêt de cet ouvrage est de nous exposer la manière dont le procès contre Eric Dupond-Moretti à la Cour de justice de la République s’est déroulé, en focalisant sur le comportement du garde des Sceaux qui n’a pas fait preuve, à cause de sa personnalité éruptive et de ses multiples interventions intempestives, de la dignité qui aurait dû être la sienne.
Il faut reconnaître à François Saint-Pierre l’immense mérite d’avoir d’emblée, répudiant tout corporatisme, dénoncé l’absurde et choquante nomination d’Eric Dupond-Moretti comme garde des Sceaux. Avec des raisons tellement évidentes que même le couple présidentiel aurait dû les retenir. François Saint-Pierre, compte tenu des règles très spécifiques de la CJR, a été un témoin attentif et lucide mais sans pouvoir assister les magistrats précités ni se constituer partie civile pour eux. À l’issue des débats, cette juridiction composée de sénateurs et de députés, présidée par un magistrat, a rendu une décision d’acquittement dont l’incohérence juridique et la tonalité politique ont surpris tous les observateurs éclairés et de bonne foi. Sans forcer le trait, elle pouvait se résumer ainsi : Eric Dupond-Moretti est objectivement coupable des infractions qui lui sont reprochées mais il était trop superficiel et ignorant pour en avoir eu conscience. C’est absurde et insultant pour le ministre qui s’en est pourtant félicité comme d’une consécration de son innocence. Le procureur général Rémy Heitz, qui avait déjà requis une peine très modérée, a cru bon de ne pas interjeter appel de cette décision, invoquant un souci « d’apaisement » qu’on ne lui demandait pas.

À ne pas manquer, Didier Desrimais: Profession: rapporteur

Sans doute, quelle que soit la qualité glaçante et féroce de ce livre, ne lui aurais-je pas fait un tel sort si des débats récents, sociétaux ou artistiques, n’avaient pas projeté la lumière sur le métier d’avocat, ses grandeurs mais aussi ses turpitudes. Quatre magistrats en poste à Marseille ont fait un constat terrifiant sur le trafic de drogue dans cette cité, l’impuissance des forces régaliennes face à ce fléau, la tiers-mondisation et la « mexicanisation » des prisons, la corruption de certains agents pénitentiaires et, ce qui est nouveau, la mise en cause d’avocats grassement payés en liquide, plus préoccupés de ruiner les procédures défavorables à leurs clients que de la vérité. On semble découvrir la lune avec cette dénonciation d’un certain barreau pénaliste. Mais qui pouvait prétendre ignorer ces pratiques perverses, dont l’existence rend insupportable l’aura projetée sur l’avocat au pénal au détriment de l’exemplarité du magistrat ? Marseille, aussi paroxystique que soit le tableau, n’est que l’expression au comble, d’une insécurité et d’un délitement national qui n’épargnent plus les villes moyennes et les campagnes.

Une excellence peu reconnue

On comprendra mieux pourquoi j’ai insisté, à propos de François Saint-Pierre, sur sa morale professionnelle. Elle est trop souvent oubliée comme critère décisif par les médias, dans les classements dont ils raffolent et qui confondent l’éclat avec le vrai talent, le réseau de relations avec la véritable influence. Je regrette, sur ce plan, douloureusement la disparition de trois avocats d’exception (dans toutes les facettes exigées par cette excellence) qui manquent tant à la Justice pénale : Thierry Lévy, Pierre Haïk et bien sûr Hervé Temime. Reste heureusement encore Maître Henri Leclerc et, parmi les femmes, Me Jacqueline Laffont aussi modeste dans sa remarquable pratique que d’autres se pavanent dans leur médiocrité.

Je n’ai pu m’empêcher de songer à eux quand Richard Berry est venu à CNews présenter son spectacle sur des plaidoiries (retouchées, réduites et revisitées) et que j’ai eu la nostalgie de ces grandes voix superbement sensibles et intelligentes. Me Leclerc avait déjà vu reprendre sa plaidoirie pour Véronique Courjault dans un spectacle antérieur de Richard Berry. François Saint-Pierre, dans cet aréopage, est à sa place. Il y a des clients qui servent la réputation de leur avocat. François Saint-Pierre a servi la mienne.

Savez-vous comment s’appelait la boucle WhatsApp qui réunissait les femmes du gouvernement Borne?

Le gouvernement de Gabriel Attal est enfin constitué. Y’a plus qu’à… Cela changera-t-il quelque chose à l’Assemblée ? T’as qu’à croire !


Supplice

Demander à Bruno Le Maire, numéro deux du gouvernement, de lire devant le Sénat, mot pour mot, le discours de politique générale de Gabriel Attal, plus jeune Premier ministre de l’histoire, alors que Matignon vient de lui passer sous le nez, avouez que la pilule doit être amère ! Heureusement, il lui reste l’humour. Notamment lorsqu’il doit lire : « Je suis né en 1989… » Petite pause, rires dans l’hémicycle, et Bruno Le Maire de soupirer : « Si seulement… »

Solidarité

Avec quasiment une polémique par jour à son actif, la nomination de l’actuelle ex-ministre de l’Éducation nationale et des Sports, Amélie Oudéa-Castéra s’est très rapidement transformée en descente aux enfers. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que sa famille politique a manqué de solidarité. Exemple parmi d’autres, le petit coup de poignard d’Édouard Philippe qui s’est vanté en ces termes : « L’école a joué un rôle très important sur mon parcours. Et je tiens à souligner l’importance de l’école publique dans ma formation. » Et de conclure en souriant : « Toute référence à l’actualité du moment est bien évidemment fortuite. »

Parole, parole…

J’ai déjà eu l’occasion de vous raconter la nonchalance, pour ne pas dire le je-m’en-foutisme de certains ministres à l’Assemblée, qui n’écoutent pas un mot de ce que racontent les députés à la tribune ou dans l’hémicycle. Le premier d’entre eux, Gabriel Attal, ne fait pas exception puisqu’en ce jour de motion de censure – sa première–, il est surpris en train de vapoter (décidément !) et de regarder son téléphone portable tout en riant avec les ministres qui l’entourent. On apprendra quelques heures plus tard, grâce à une image de La Chaîne parlementaire, que Gabriel Attal partageait… une photo de son chien ! Pour l’anecdote, il s’était pourtant engagé, quelques minutes plus tôt, « à toujours respecter le Parlement et le débat d’idées ». En expliquant : « Respecter le Parlement, c’est d’abord respecter les orateurs, tous les orateurs. Chacun ici est légitime, a le droit de s’exprimer et d’être entendu. » Faites ce que je dis, pas ce que je fais…

« Elle devait rester mon jardin secret… Une photo de mon écran de téléphone cette semaine en a décidé autrement » a écrit le Premier ministre Gabriel Attal sur le réseau social Instagram en présentant à ses fans sa chienne « Volta ». Photo: RS.

Invalides

Quatre mois après les attaques terroristes du Hamas sur Israël, et alors qu’Emmanuel Macron va rendre hommage aux victimes françaises aux Invalides, plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer la présence de personnalités de La France insoumise à la cérémonie : une « insulte » pour le député Renaissance Mathieu Lefèvre ; « indigne » pour le député Meyer Habib ; « choquant » pour les familles des otages… En cause, bien sûr, le refus réitéré de la famille politique de Jean-Luc Mélenchon de qualifier le Hamas de mouvement terroriste après les attaques du 7 octobre. Pour ma part, bien que membre du groupe d’amitié France-Israël à l’Assemblée, et ayant parrainé depuis le début des otages kidnappés par le Hamas, je n’ai pas été invitée… Par manque de place, paraît-il. J’aurais bien pris celle de Mathilde Panot. Le soir même, j’ai pu rencontrer à leur hôtel certaines de ces familles qui avaient fait le déplacement depuis Israël. Bouleversant…

A lire aussi : Monsieur Attal, l’école ne pourra pas seule venir à bout de l’islamisme

Garde-à-vous !

Le vote de l’inscription de l’IVG dans la Constitution n’a pas été sans remous au sein du RN. Initialement, chacun était libre de voter « en conscience ». Mais le matin même du vote, changement de programme : la consigne devient « voter pour ou s’abstenir ». Les votes contre n’ont qu’à filer « à la buvette ». 13 députés décideront finalement de « fronder », pour certains la trouille au ventre, par peur « de ne pas être nommé ministre dans trois ans », ou de ne pas être « réinvesti lors des prochaines législatives ». Le charme des partis politiques…

Surnom

Décidément, on aime bien les « petits noms » en politique. Savez-vous comment s’appelait la boucle WhatsApp qui réunissait « les femmes du gouvernement Borne » ? « Gouv Sorority ». En écriture inclusive, ça donne quoi ?

Non-mixité

Imaginez le tollé si les ministres masculins du gouvernement se réunissaient entre hommes pour discuter politique… Le 21 février, ce sont les femmes ministres qui se sont donné rendez-vous rue de Grenelle, pour un petit-déjeuner autour de Catherine Vautrin, première femme dans l’ordre protocolaire. Officiellement pour « réfléchir à des initiatives en vue de la journée de la femme, le 8 mars prochain ». Les réunions gouvernementales « non mixtes racisées », c’est pour quand ?

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Arc républicain

Dans l’hémicycle, il est fréquent de communiquer avec les ministres au banc par le biais de petits courriers transmis par huissier. Un peu désuet à l’heure des SMS, mais bien plus charmant. Et puis, ça fait parfois jaser… Le 30 janvier dernier, alors que la séance n’a pas commencé, j’échange quelques mots avec le ministre de la Justice avant de regagner ma place. Le garde des Sceaux poursuit cette conversation par un petit mot à mon intention qu’il confie à l’un des huissiers présents. La réaction ne se fait pas attendre avec un tweet immédiat du député écologiste Benjamin Lucas : « Petits mots aimables échangés via huissier, avec sourire complice entre le ministre @E_DupondM et la députée d’extrême droite Emmanuelle Ménard. L’arc républicain qu’ils disaient ! #DirectAN
Benjamin Lucas ». C’est pas beau d’être jaloux !

Arc républicain again

Sabrina Agresti-Roubache. DR.

Sabrina Agresti-Roubache, secrétaire d’État chargée de la Ville et de la Citoyenneté, s’est attiré les foudres de sa propre majorité, en plein débat sur le projet de loi contre les dérives sectaires, parce qu’elle multipliait les « avis de sagesse » sur des amendements du Rassemblement national. En clair, elle laissait les parlementaires juger par eux-mêmes de la pertinence des propositions. Un vrai crime de lèse-majesté. Hurlements à gauche, suspension de séance demandée par la majorité et recadrage en direct et devant tout le monde de la ministre par les parlementaires Renaissance : du jamais-vu ! Quelques jours plus tôt, Gabriel Attal déclarait : « L’arc républicain, c’est l’Hémicycle. »Visiblement pas pour tout le monde…

Héros malgré lui

Jean-Christophe Notin raconte dans son dernier livre le destin édifiant de Louis Picot, le plus jeune compagnon de la Libération.


Historien, Jean-Christophe Notin a interviewé de nombreux compagnons de la Libération mais le seul témoignage dont il se souvienne, à la virgule près, est celui de Louis Picot. Lorsqu’il l’interrogea, il y a deux décennies de cela, ce dernier avait soixante-neuf ans mais, à partir du moment où Jean-Christophe Notin brancha son magnétophone, il redevint l’enfant qu’il était pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pytkowic, ça sonne juif

Lazare Pytkowicz, de son vrai nom, est juif polonais mais il ne le sait pas. Il ne parle pas le yiddish et n’a pas été élevé par ses parents dans le culte de la religion. Il se considère comme tous ses copains. Un vrai titi parisien. Nul doute pourtant qu’il ait lu la pancarte que son père Jankiel a été obligé d’apposer sur son stand de brocanteur -juif- mais pour lui cela n’évoque rien. C’est à cette époque que ses parents choisissent de changer son identité. Il s’appelle désormais Louis Picot « parce que Pytkowicz fait trop juif ». Louis, donc, n’est alors qu’un enfant qui a une passion pour les trains électriques. Les premiers temps de l’Occupation n’ont pas encore abîmé son insouciance.

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Pourtant son frère et sa sœur ont déjà été arrêtés. Le 16 juillet 1942, il est raflé avec ses parents et sa deuxième sœur à leur domicile rue des Canettes. Direction le Vel d’Hiv.

Déjà Louis n’a qu’une idée en tête : s’évader. Il en fait part à sa mère qui lui intime de rester avec eux mais sa décision est prise. Quand il s’éloigne des siens, Louis ne sait pas encore ce qu’il va faire. D’un geste revanchard mais discret il commence par arracher son étoile jaune. Puis, profitant d’un mouvement de foule, il se retrouve propulsé dans le monde libre. Ce sera sa première évasion mais non sa dernière. Très vite, il va entrer dans la Résistance pour prendre part au combat, venger sa famille. Il n’a que quatorze ans mais déjà il quadrille la ville, juché sur son vélo avec dans son veston, dans ses sacoches, dans le tube de son guidon, des documents à transmettre. « Voilà le rôle qui lui est assigné : Facteur de la Résistance ou, pour être conforme à la terminologie des services, agent de liaison. » Son pseudo : « Petit Louis ». En 1943 il est capturé par la Gestapo qui n’a que faire de son jeune âge. Il sera frappé, torturé mais ne parlera jamais. Son bourreau en chef est Klaus Barbie, à qui il faussera bientôt compagnie. Pendant tout ce temps « Petit Louis » reste sans nouvelles de sa sœur et de ses parents. C’est pour eux qu’il se bat jour et nuit.

Témoignage bouleversant

Son témoignage raconté par Jean-Christophe Notin est édifiant, bouleversant. L’écrivain comble les blancs, revoit les dates, avec lesquelles Louis est parfois fâché, se met dans la peau de ce héros malgré lui à même pas quinze ans.

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Pourtant « après-guerre, Louis ne s’épanchait jamais sur le traitement qui lui avait été réservé. Vous pouvez imaginer ce que c’était, résumait-il à sa manière. » C’est une constante que l’historien a souvent observée chez ceux, nombreux, qu’il a pu rencontrer : « Aucun ne voulait rappeler combien l’Homme peut se révéler le pire des animaux ». À la fin de la guerre, le parcours de « Petit Louis » fera de lui un héros national. Nommé à seize ans dans le prestigieux Ordre de la Libération, il en sera désigné toute sa vie comme le plus jeune Compagnon. Une histoire exemplaire que Jean-Christophe Notin nous conte avec autant d’empathie que de talent.

Petit Louis de Jean Christophe Notin, Grasset 215 pages.

Vrais ennemis et faux-semblants

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Opération des troupes israéliennes à Khan Younès dans le sud de la bande de Gaza, 18 janvier 2024 © IDF/GPO/SIPA

Derrières les grandes déclarations et condamnations, la réaction de nombreux pays arabes à l’opération militaire israélienne à Gaza est plutôt mesurée. Beaucoup de signes laissent penser que l’esprit des accords d’Abraham perdure dans la région, et que, une fois son but de guerre atteint par Tsahal, une sortie par le haut est possible.


Il n’est pas trop difficile de faire un point sur la manière dont se déroule sur le terrain la guerre entre Israël et l’alliance Hamas-Hezbollah. Que ce soit à Gaza ou à la frontière israélo-libanaise, les mouvements de troupes et les frappes des belligérants sont aisés à suivre, pour peu que l’on ait accès aux réseaux sociaux. En revanche, dès que l’on se penche sur la dimension politique et diplomatique du conflit, c’est le brouillard. Fuites d’informations et déclarations diverses obscurcissent la vue.

Offensive d’envergure prévue à Rafah

Un exemple parmi tant d’autres concerne l’éventualité d’une offensive d’envergure de Tsahal dans la ville de Rafah. Un jour, on lit que les autorités égyptiennes estiment, en off, qu’une telle opération militaire serait de nature à mettre en péril les accords de paix avec Israël, signés en 1979. Le lendemain, on apprend que Le Caire a sommé le Hamas de trouver rapidement un accord pour la libération des otages, sans quoi l’Égypte ne s’opposerait pas à l’attaque de Rafah par Israël. Puis finalement, le 18 février, lors de la conférence de Munich sur la sécurité globale, le ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukry, déclare que le Hamas est selon lui « en dehors du consensus palestinien en raison de son refus de reconnaître Israël et de s’engager dans des négociations pacifiques ».

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Côté israélien, ce n’est pas très différent. Grâce à des documents transmis au tribunal de La Haye (dans une affaire à ne pas confondre avec la requête de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice contre Israël, accusé de mener un génocide à Gaza), on a récemment appris que le gouvernement israélien avait autorisé discrètement des livraisons de carburant dans l’enclave palestinienne, alors que le Premier ministre Benyamin Nétanyahou avait publiquement promis qu’aucune goutte d’essence n’entrerait en territoire ennemi tant que les otages ne seraient pas libérés.

Le Hamas considérablement affaibli

Dans ces conditions, à quoi peut-on se raccrocher pour comprendre, malgré tout, ce conflit ? Tout d’abord au fait que la situation à Gaza a radicalement changé depuis le 7 octobre. Le Hamas a perdu une grande partie de sa capacité militaire (tunnels, roquettes, ateliers de production d’armes) et une grande partie de ses cadres et combattants. De plus, la détermination et la capacité d’Israël à aller aussi loin et à tenir aussi longtemps, malgré les risques géopolitiques, ont pris Gaza et le Liban par surprise. L’État hébreu est peut-être tombé dans le piège du Hamas, mais il l’a fait avec la ferme intention de le briser de l’intérieur.

Second fait majeur : l’affaiblissement considérable du Hamas – au moins pour quelques années – met une pression supplémentaire sur le Hezbollah, si bien que, désormais, Israël pourra concentrer la quasi-totalité de ses ressources militaires dans l’arène libanaise sans craindre en même temps une attaque majeure venant de la bande de Gaza. Autre certitude : les pays arabes liés à Israël par des traités de paix (Égypte et Jordanie) ou des accords de normalisation (Émirats arabes unis, Oman, Bahreïn, Maroc) n’ont pas rompu leurs relations, malgré l’hostilité de leur opinion publique, notamment en Jordanie. Et en Arabie saoudite, qui était sur la voie de la normalisation avec Israël avant le 7 octobre, rien n’indique que le prince héritier ait changé d’avis. Pour ce dernier, l’Iran reste la principale menace, et le rapprochement avec Tel-Aviv demeure un objectif stratégique.

L’Iran reste un acteur puissant dans la région. Plus d’un an après le début du mouvement de protestation populaire déclenché par la mort de Mahsa Amini, le régime des mollahs semble avoir repris l’initiative grâce à une stratégie de « résistance », qui a toutefois ses limites. Si elle est efficace pour fédérer les groupes qui se disputent le pouvoir dans des États faillis (les Houthis au Yémen, le Hezbollah au Liban, le Hamas à Gaza et les différentes milices chiites en Irak et en Syrie), elle ne correspond pas toujours aux intérêts de ces mêmes États. L’objectif des Houthis est de prendre le contrôle du Yémen et de soutirer le plus d’argent possible au riche voisin saoudien. En échange de la paix, bien sûr. On a vu la même dynamique en Irak où les partis chiites proches de l’Iran ont pris leurs distances dès que des considérations économiques sont entrées dans leur viseur.

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Au Liban, le décalage entre la politique du Hezbollah et les intérêts des autres composantes de la société n’a jamais été aussi flagrant. En janvier, le patriarche Rahi, chef de l’Église maronite, a déclaré qu’il s’opposait à l’implication du pays dans la guerre avec Israël car « le Liban et les Libanais n’ont rien à voir » avec elle. Il a également condamné « la culture de la mort qui n’a apporté à [son] pays que des victoires imaginaires et des défaites honteuses » – une référence directe à la culture chiite du Hezbollah. Certes, on peut se demander légitimement de combien de divisions le patriarche dispose, mais les accords économiques de partage des eaux de la Méditerranée, signés en octobre 2021 entre Israël et le Liban, démontrent que les rapports de forces au sein de la société libanaise et de la classe politique ne sont pas figés.

L’Arabie Saoudite, pierre angulaire dans l’avenir géopolitique de la région

Enfin, la peur du pouvoir iranien, qui a pour seule capacité celle de nuire à ses voisins, permet l’espoir d’une alliance régionale visant à contrer le régime des mollahs. Une telle évolution constituerait une défaite majeure pour Téhéran et sa coalition, et une parfaite revanche du 7 octobre. Cependant, les Saoudiens, clefs de voûte d’une telle alliance, exigent publiquement – comme l’Égypte l’a fait en 1978-1979 avec le fameux « linkage » (lien) entre le traité israélo-égyptien et la question palestinienne – la reconnaissance d’un État palestinien comme condition à l’adhésion aux accords d’Abraham.

La victoire militaire d’Israël à Gaza, fruit de sa détermination à aller jusqu’au bout malgré la pression internationale, change la donne et ouvre des opportunités qui n’existaient pas avant le 7 octobre. Pour les saisir, Israéliens et Palestiniens ont besoin d’un leadership politique légitime, car les deux sociétés sont extrêmement divisées sur le sens et les conséquences de la tectonique des plaques géopolitiques dans la région.

Youpi, le niveau baisse

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Éducation. Gabriel Attal prévoit une baisse importante du taux de réussite au brevet des collèges. Selon le Premier ministre, « mentir aux élèves, ce n’est pas leur rendre service». Une petite révolution.


Gabriel Attal a annoncé une chute du taux de réussite au Brevet des collèges. Il était jeudi 14 mars avec Nicole Belloubet, dans un collège de Chartres, en Eure-et-Loir. Le Premier ministre a déclaré : « On sort d’une époque où, il faut le dire, on s’est mis progressivement à cacher le véritable niveau des élèves au moment des examens, notamment au brevet. (….) Avec ces correctifs académiques, on voulait atteindre un certain niveau de réussite au brevet – globalement que tout le monde ait son brevet. Et pour y parvenir, on gonflait artificiellement les notes des élèves. On met fin à cette pratique. »

La fin des notations Potemkine

Excellente nouvelle. J’applaudis des trois mains ! Depuis quarante ans, la politique éducative tient en un mot : mensonge.
On planque le désastre à l’aide de notations Potemkine imposées aux professeurs.

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Le bac obéit à cette logique digne du plan quinquennal de Staline. Jean-Pierre Chevènement promettait 80% d’une classe d’âge au bac, on a abaissé le bac au niveau des élèves, en instaurant des correctifs académiques, c’est à dire une grande falsification.

On me dit que j’exagère, que c’est une notation bienveillante

Mais si un comptable fait ça, il est envoyé en taule ! Je vous renvoie au papier de septembre de Corinne Berger, Confession d’une truqueuse de notes[1]. On oblige les professeurs à surnoter en fonction d’une moyenne calculée à l’avance. « Ce simulacre de correction ne sert qu’à valider des chiffres préétablis » écrit notamment l’enseignante. Accessoirement, il permet aussi de prétendre qu’Henri IV à Paris et Rosa-Parks à Saint-Denis ont le même niveau…
Cette entourloupe soviétique a été longtemps encouragée par de prétendus sociologues (notamment, ceux qui avaient écrit Le Niveau monde[2]) et tous leurs porte-voix médiatiques. Quiconque dénonçait la supercherie était réac, partisan de l’école de papa – laquelle apprenait à lire et écrire.

Résultats :

  • Le bac est désormais inutile. Dans les bonnes formations supérieures, la sélection drastique demeure, mais est adoucie ou camouflée par Parcoursup.
  • Dans les enquêtes internationales non verrouillées par les idéologues (comme les études PISA), on observe année après année la chute dramatique du niveau des élèves français.

Gabriel Attal est le premier à vraiment dire la vérité. Et s’il n’a pas encore été exécuté, c’est que même les parents ont maintenant compris qu’on leur a vendu du vent.

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Certes, il ne s’attaque pour l’instant qu’au brevet, un examen sans enjeu. Mais tout de même, le brevet sanctionne le niveau de fin de collège, maillon faible du système éducatif (et résultat des bonnes intentions égalitaristes du collège unique). On laisse passer de classe en classe des élèves incapables de lire, écrire et compter ; on leur file le bac et on les lâche ensuite dans la nature sans la moindre culture et/ou compétence.
Il faudrait que la vérité des notes ait des conséquences (je pense au redoublement). Il n’empêche, après les groupes de niveaux, Attal touche encore à un tabou.
Cela fera grincer des dents. Pourtant, des mauvaises notes, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse faire à nos ados.


Cette chronique a d’abord été diffusée sur Sud Radio

Retrouvez Elisabeth Lévy du lundi au jeudi dans la matinale à 8 heures.


[1] https://www.causeur.fr/bac-confessions-dune-truqueuse-de-notes-266202

[2] Le Niveau monte. Réfutation d’une vieille idée concernant la prétendue décadence de nos écoles, Christian Baudelot et Roger Establet, Points, 1989

« La destruction morale, intellectuelle, artistique, culturelle de la Russie, c’est Poutine »

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Moscou, QG de la campagne de Vladimir Poutine, 17 mars 2024 © Sergei Bobylev/TASS/Sipa USA/SIPA

Le 16 février, peu de temps avant le deuxième anniversaire de la guerre en Ukraine, on apprenait la mort, à 47 ans, d’Alexeï Navalny, le plus célèbre des prisonniers politiques russes. Le mystère reste entier sur les causes du décès, survenu dans un centre pénitentiaire situé en Iamalie, au nord de l’Oural. Mais pour Jean-François Colosimo, le crime d’État ne fait pas de doute. Et les raisons de résister au régime n’en sont que plus pressantes. «Ioulia Navalny peut faire chuter le régime de Vladimir Poutine», nous dit-il. Grand entretien.


Dernière minute ! Vladimir Poutine vient d’être réélu, sans surprise, président de la Russie, avec 87% des voix. Au commandes depuis 1999, le boss du Kremin obtient un nouveau mandat de six ans, et va ainsi dépasser en longévité Staline. Félicitations ! •

Causeur. Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris la mort d’Alexeï Navalny ?

Jean-François Colosimo. L’heure de la mort, la nôtre, celle des autres, demeure l’irréductible inconnue de nos existences. Dans le cas de Navalny, on la savait néanmoins annoncée, proche, fatidique. Quiconque n’entretient aucune illusion, idiote ou servile, sur le régime criminel, terroriste et mafieux de Poutine s’attendait à cette échéance inéluctable. Ce qui n’a pas empêché une immense tristesse à voir une fois de plus triompher l’iniquité et, au moins dans l’instant, l’impunité. Puis est venue la colère, vite balayée par l’évidence que ce sacrifice volontaire constitue un testament impératif. Dans un entretien promis à être diffusé à titre posthume, à la question évoquant sa possible disparition, Alexeï Navalny avait déjà répondu : « Un pouvoir qui tue ses opposants est un pouvoir faible. Ne lâchez rien ! »

Qui était et que représentait selon vous Alexeï Navalny aux yeux de Vladimir Poutine ?

Vladimir Poutine redoutait Navalny au point de refuser de prononcer publiquement son nom, dans un de ces exorcismes superstitieux propres aux tyrans qui croient que nier la réalité suffit à l’annuler. C’est qu’en ancien du KGB, le fossile Poutine n’avait pas manqué de percevoir dans l’événement Navalny le spectre de sa propre fin. Isolé dans son bunker, heureux d’être désinformé par des courtisans lèche-bottes, se délectant des tristes pitreries télévisées d’idéologues fanatisés à son gré, recevant en secret des chamans sibériens censés lui procurer la longévité, voire l’immortalité, le sectateur de Staline ne cesse de repasser dans son cerveau l’issue qui le hante, la sortie dégradante des Milosevic, Saddam, Kadhafi et consorts. Cette réjection définitive dans les enfers de l’histoire dont Navalny, en tant qu’icône christique, pascale et si ataviquement russe du juste revenu d’entre les morts, était le messager.

Y avait-il des explications plus objectives et politiques à cette sorte de crainte sacrée ?

Bien sûr. Au contraire des autres opposants, Navalny était un architecte de la résistance politique. Il avait maillé le territoire physique en implantant des relais dans l’ensemble des centres urbains. Il avait gagné la jeunesse en s’emparant du territoire mental des réseaux sociaux. Il avait résumé la lutte à un simple slogan assimilable par tous : « En finir avec un pouvoir voleur et corrupteur. » Et une pratique efficace : le vote intelligent, se reporter massivement sur le candidat non gouvernemental le mieux placé. Enfin, il avait fait rire les Russes de leur malheur par ses clips où, utilisant les ressorts de la culture populaire contemporaine, dont le cinéma, il piégeait le pouvoir, montrait l’arroseur arrosé, illustrait sa bêtise et son impuissance, redonnant ainsi de l’espérance, ce dopant des rébellions. Parce que Navalny était le seul à pouvoir le renverser, Poutine voulait donc qu’il meure. Mais en décidant sciemment de rentrer en Russie, en sachant l’inexorable sort qui l’attendait, Navalny a transformé le hachoir de Poutine en un pathétique hochet.

Avez-vous des informations sur la manière dont la mort d’Alexeï Navalny a été vécue par la population russe ?

Les Russes qui ne sont pas lobotomisés par une propagande vertigineuse martelant que l’Occident veut les exterminer ont manifesté leur deuil sur le mode religieux d’obsèques nationales arrachées à la répression. Ils se sont rendus de ville en ville auprès des modestes stèles érigées par la fondation Memorial pour dissiper l’amnésie d’État et commémorer les ombres du Goulag. Afin de déposer, sur la neige, des fleurs à la gloire du héros. Avec l’assurance d’être identifiés par reconnaissance faciale, convoqués le lendemain au commissariat, dépêchés le surlendemain devant le tribunal pour « antipatriotisme, extrémisme, apologie du nazisme ». Et de finir en prison. Autre signe majeur, les opposants russes à l’étranger l’étranger ont tu leurs chicaneries d’exilés pour saluer d’une même voix un courage qui les oblige.

Cependant, ces opposants qui osent honorer Nalvany ne sont-ils pas cruellement minoritaires ?

Peut-être. Pour l’instant. En raison de soixante-dix ans de barbarie dont nous voyons défiler le remake en accéléré. Mais, minoritaire, le parti bolchévique l’était lors de son putsch de 1917, avant de nourrir les rangs de la Tchéka des pires prisonniers de droit commun entachés de sang, un type de recrutement qui a repris récemment. Et le syndicat du meurtre, héritier des organes secrets, qui tient aujourd’hui le Kremlin est encore plus marginal en nombre. Nous avons laissé Poutine et les siens refaire de la Russie, le plus grand pays du monde en superficie, un immense camp concentrationnaire. Nous le laissons désormais la changer en une gigantesque Corée du Nord. Quelle bonne conscience, chez nous, se sentirait en droit de donner une leçon à ces broyés qui risquent l’infime part de liberté qu’il leur reste afin d’honorer un mort selon leur cœur ?

Joe Biden tient Vladimir Poutine pour responsable du décès d’Alexeï Navalny, et Justin Trudeau a même accusé le président russe d’assassinat. Quel est votre avis dans cette affaire ?

La projection en plein visage d’un acide aveuglant en 2017, la première tentative d’empoisonnement ratée en 2019, l’exposition normalement létale au Novitchok en 2020 qu’a subies Alexeï Navalny, qui les a commanditées ? De 2006 à 2022, dans la série des assassinats à ce jour impunis de journalistes ou d’avocats tels qu’Anna Politkovskaïa, Stanislav Markelov, Anastasia Babourova, Natalia Estemirova, Sergueï Magnitski, Mikhaïl Beketov, du transfuge Alexandre Litvinenko, de l’opposant Boris Nemtsov, qui a donné le feu vert ? À partir de 2022, dans la séquence des morts brutales et inexpliquées d’affairistes ou militaires proches du régime, mais réputés insuffisamment bellicistes, dont Ravil, Maganov, Anatoly Gerashchenko, Ivan Pechorin, pour citer trois noms parmi une quarantaine, qui a levé leur protection ? Et, dans un registre différent, mais selon la même logique, Evgueni Prigojine, le chef des mercenaires Wagner, le satrape incontrôlable, le marcheur sur Moscou, volatilisé dans les airs avec son jet le 23 août 2023, qui avait-il offensé ? Tous ont été soumis à la peine capitale, car la moindre contestation du boss Poutine relève de la haute trahison de l’État-gangster. Les services sont là pour éliminer les contestataires. Non sans une insistance ridicule à vouloir s’en disculper. Les agents du FSIN, la division carcérale du FSB, venus spécialement de Moscou le 15 février, présents et actifs dans la colonie pénitentiaire de l’Arctique où était détenu Navalny tout ce jour, veille de l’annonce de sa disparition, ont ainsi inventé pour justifier son décès une surréaliste « mort subite du prisonnier ». Avaler de tels mensonges, ce n’est pas être crédule, c’est être complice.

En 2021, vous déclariez dans nos colonnes au sujet d’Alexeï Navalny : « Son aura héroïque, conquise de haute lutte, ne saurait gommer son activisme politique, marqué par une décennie de zigzags. » Depuis que vous avez tenu ces propos, les forces russes ont envahi l’Ukraine et Navalny est mort. Ces événements vous conduisent-ils à moins de sévérité envers lui ?

La sévérité dont vous faites état, et je vous en remercie car j’ai en effet à m’en expliquer, s’adressait moins à lui qu’à nos inféodés à l’occidentalisme libéral, les vassaux de Washington qui professent une ukrainophilie intéressée, de circonstance comme de façade, et une russophobie hystérisée, inculte, irrationnelle et masque de leur esprit manichéen de croisés. Kiev ne leur importe que comme une extension de troisième zone du marché global. Moscou, essentialisée comme le Mal, doit disparaître. J’entendais donc rappeler le passé de Navalny à ces doctes ignorants aux rabâchages aussi inoffensifs pour les despotes qu’ennuyeux pour les lecteurs. Les voici qui, subitement, après la tentative d’empoisonnement, s’accaparaient sa vertu pour l’instrumentaliser au service de leurs gesticulations. Alors que Navalny était devenu un témoin incarné de la liberté en conséquence d’une passion originellement illimitée pour son pays, extrême et forcément excessive, à l’instar de n’importe quel amour de jeunesse. C’était l’aura ultime et désormais incessible de l’homme que j’annonçais qu’il fallait retenir dans mon intervention. Celle que scelle l’écrivain Dmitri Gloukhovski, évoquant le 16 février 2024 un « individu ordinaire pétri de contradictions », devenu « par sa mort de martyr », la figure vivante d’« un héros impeccable des mythes antiques, voire du récit biblique ».

N’y aurait-il que les ultralibéraux à blâmer ?

Certainement pas ! Ils ont pour pendants les idolâtres de la force, les adorateurs de l’actuel maître du Kremlin. Ces gogos doivent le distraire à se laisser hypnotiser par ses fadaises sur la défense de la foi, de l’ordre, de la famille. Or, à rebours de ses trucages et de leurs fantasmes, la liquidation du peuple russe, la déchristianisation de l’orthodoxie russe, la destruction morale, intellectuelle, artistique, culturelle de la Russie, c’est Poutine. Le Russe patriote, c’est Navalny, non pas son empoisonneur.

Alexeï Navalny entouré de sa femme Ioulia et de leurs enfants à l’hôpital de la Charité, Berlin, 15 septembre 2020. Image : Shutterstock/Sipa

Qui pour incarner maintenant la résistance à Vladimir Poutine ?

Ioulia Navalny est là. Elle nous épargne ses larmes, elle qui a partagé et parfois guidé les combats de son défunt époux. À la différence d’Antigone, elle a obtenu, avec la mère du sacrifié, de recueillir la dépouille aimée et de l’enterrer. À l’instar de la princesse Olga, la veuve vengeresse des contes russes, elle promet que Poutine l’homicide sera « puni ». Quand Svetlana Tikhanovskaïa, la représentante de l’opposition biélorusse contre le dictateur Loukachenko, s’avance devant elle, c’est pour tomber dans ses bras et s’appuyer sur son épaule. Et non pas l’inverse. Sur cette photo, Ioulia Navalny se tient droite comme une lame implacable. Elle a la faculté de faire chuter le régime, car elle est à même de réveiller et de rassembler la seule force massive d’opposition, celle des femmes horrifiées de voir leurs hommes mourir dans une sale guerre pour un autocrate halluciné. Le meilleur indicateur du fait que son entrée dans l’arène inquiète Poutine – car elle est déjà plus que la porte-voix d’un fantôme – est la campagne de diffamation que le Kremlin s’est empressé de déployer à son sujet sur internet.

Question plus personnelle : comme Navalny et à mesure que le dessein impérialiste du Kremlin s’est fait jour, au cours de la décennie écoulée, votre analyse de la politique russe a évolué au point que vous êtes devenu l’un des plus farouches adversaires de Poutine. On ne peut pas ne pas penser à la position de Georges Bernanos par rapport à Franco. Cette comparaison vous agrée-t-elle ?

Je ne suis pas vaniteux au point de me comparer au génie prophétique du « Grand d’Espagne ». Par ailleurs, contrairement à lui, je n’ai jamais été maurassien ou antisémite, et mon retournement, pour autant qu’il existe, ne confine pas au repentir. Ce qui compte chez Bernanos, c’est sa leçon de conversion perpétuelle à partir de la charité, ce nom de l’amour divin pour la vérité. Chrétien orthodoxe, classé « théologien » par les médias puisqu’il en faut un, m’étant longtemps soucié d’œuvrer à la libération spirituelle du patriarcat de Moscou, légataire indigne de l’holocauste communiste, capté par une hiérarchie hérétique et apostate dévouée à Mammon et massacrant l’Église du Christ, j’ai patienté, menant un combat de position. Lorsque le potentat Vladimir a déclaré la guerre à l’Ukraine et que le pontife Cyrille l’a bénie, se soumettant cette fois à Belzébuth, j’ai pris les armes, les miennes, et le parti des Ukrainiens. Non pas parce qu’ils seraient parfaits, mais parce qu’ils sont victimes. Non pas parce qu’ils sont uniques, mais parce qu’ils rejoignent les autres victimes du retour de l’inhumanité en politique. Ce choix, oui, Bernanos l’aurait approuvé, je le pense, mais aussi Péguy, je le sais, et Soljenitsyne, je le crois. Un de ces choix qui se présente à vous une, deux, trois fois par vie, dont vous ne sauriez préjuger mais qui vous juge.

Le dictateur, le fils psychopathe et le sacrilège

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Saddam Hussein et son fils Oudaï, date inconnue © KOL AL ARAB/SIPA

Le livre de l’iranologue et politologue du monde musulman Amélie M. Chelly nous raconte comment, dans l’Irak post-guerre du Golfe, Saddam Hussein a réalisé le projet sacrilège de faire écrire un Coran entier avec son propre sang.


C’est une histoire sanguine que nous livre Amélie M. Chelly. Spécialiste de l’Iran, elle s’aventure cette fois entre Tigre et Euphrate pour nous raconter une histoire vraie, survenue sous la dictature de Saddam Hussein.

Du calme, loulou !

Il faut revenir quelques décennies en arrière. Le reis tient alors l’Irak d’une main de fer. Entre la rigoriste Arabie et l’Iran des mollahs, il faisait presque plaisir à voir, Saddam Hussein, un verre à la main, et le cigare dans l’autre, posant avec Jacques Chirac lors de sa visite en France en 1974. Vu de plus près, le régime n’est quand même pas ragoûtant. Quant au fils, Oudaï, il s’agit d’un psychopathe sanguinaire, attiré par les armes à feu, les voitures de luxe et les collégiennes : un peu plus turbulent que notre Claude Chirac nationale. En 1988, en pleine réception en l’honneur de la femme d’Hosni Moubarak, devant un parterre de personnalités, il assassine le serviteur de son père, peut-être grâce à un couteau électrique, peut-être avec un club de golf… Les versions diffèrent. Placé à la tête du sport irakien, Oudaï a tendance à faire torturer voire à torturer lui-même les athlètes nationaux. De temps en temps, son tyran de père est obligé de sévir contre les excès du loup (son surnom) : notamment lorsqu’Oudaï met le feu à des garages entiers où étaient garées de belles cylindrées. Quelques années avant la chute du régime baasiste, Saddam Hussein avait adoubé son deuxième fils, Quoussaï, un poil moins fou furieux.

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Oudaï avait réussi à se faire un nombre considérable d’ennemis dans le pays, ne serait-ce que les pères des jeunes filles violées. En décembre 1996, il est visé par un attentat : trente-sept balles, logées pour l’essentiel entre son abdomen et ses genoux – la zone par où il a tant péché. Il échappe malgré tout à ses blessures, et son père, qui aime son fils comme un tyran peut aimer un fils psychopathe, se met en tête de lancer un projet un peu fou : faire écrire un Coran entier en utilisant pour encre son propre sang si son fils survit. Il faut dire qu’au contact de son ennemi iranien durant la longue guerre de 1980 à 1988, l’Irak s’est laissé contaminer par la martyrophilie et le goût du sacrifice. Le régime, « laïciste » dans les années 80, tente une mue musulmane après l’échec de l’invasion du Koweit et fait ajouter les mots « Allahu akbar » sur le drapeau national. L’idée reste néanmoins sacrilège : en islam, le sang, une fois sorti des veines de son propriétaire, bascule dans le domaine de l’impur. Et en même temps, le Coran, une fois rédigé, est un peu mieux qu’un simple bouquin pour les fidèles ; alignées, les lettres qui composent le texte deviennent rien de moins que la parole divine. Un savant de l’islam prévient : « Vous n’imaginez pas que vous allez créer un objet qui sera condamné à être éternellement caché ». Autrement dit, s’il est sacrilège de rédiger un Coran avec des lettres de sang, il devient interdit, une fois rédigé, de le détruire. Contre les avis théologiques, Saddam enrôle alors un calligraphe, qui se fait livrer des ampoules entières de sang, et trempe sa plume jour et nuit dans le précieux liquide.

Filles de mauvaise vie

Amélie M. Chelly rapporte avec ironie et avec une grande force d’évocation cette histoire riche en hémoglobine. Quand Oudaï décide de s’en prendre à la prostitution, elle écrit : « Quelques années après l’agression qui le rendit infirme, Oudaï fit de son bataillon l’efficace instrument d’une lutte contre le fléau de la prostitution, galopante et terrible en Irak. Le loup était bien placé pour le savoir, il donnait beaucoup de sa personne pour étudier le milieu de l’intérieur et comme il savait que, comme à l’Hydre de Lerne, aux trafics tentaculaires il faut couper la tête et y mettre le feu, il décida de faire mener à ses dévoués une vaste campagne d’arrestation de filles qu’on décapitait et dont on déposait le visage parfois brûlé devant l’entrée de la maison parentale. Deux cents mauvaises vies furent ainsi éliminées et érigées en exemples macabres ornant les portes pour décourager les pauvres gens de se résoudre à ce que leurs femmes rapportassent le pain en offrant leurs courbes ».

A lire aussi: Comparaisons (pas si) hasardeuses

On y croise du monde dans ce livre, y compris un certain Abou Bakr al-Baghdadi[1], autre tyran de la même veine qui mettra à son tour l’Irak à feu et à sang quelques années plus tard.


[1] « Calife » de l’État islamique tué par les Américains en 2019 NDLR.

Creuser pour trouver

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D.R

Les écoféministes se creusent la tête face à un choix cornélien. Elles n’aiment pas qu’on extraie les richesses cachées sous la surface de la « Terre-mère », mais, pour atteindre la neutralité carbone, de grandes opérations minières seront incontournables…


Les écoféministes ont l’habitude de dénoncer l’économie traditionnelle comme « extractiviste », car, en puisant les richesses du sous-sol, elle viole, à les en croire, la Terre jusque dans ses entrailles sacrées. L’ennui, c’est que la révolution écologique qu’elles appellent de leurs vœux supposerait d’extraire encore plus de minerais qu’avant.

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Selon l’Energy Transitions Commission, un groupe de réflexion basé à Londres, le monde aura besoin de 6,5 milliards de tonnes de métaux supplémentaires pour assurer la neutralité carbone d’ici 2050. En plus des terres rares, il faudra du cuivre pour développer le réseau électrique ; du lithium, du nickel, du graphite et du cobalt pour les batteries destinées à faire marcher 1,5 milliard de voitures ; et du silicium pour les panneaux solaires. Sans oublier l’acier et l’aluminium nécessaires à la construction d’éoliennes, de pylônes et de véhicules neufs. Toutes ces ressources existent en quantité sur la planète, seulement de nombreuses contraintes obèrent leur extraction.

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Tout d’abord les processus administratifs, qui peuvent durer des années avant d’obtenir un permis d’exploiter. Ensuite, les pratiques monopolistiques de nombreux États, qui interdisent les investissements privés dans le secteur minier, alors que celui-ci est nettement plus productif quand il est soumis à la concurrence. Enfin, les restrictions environnementales, qui imposent aux compagnies l’abandon des générateurs diesel, moins coûteux, et la construction d’usines de dessalement hors de prix. Récemment, certains grands projets ont en outre été annulés sous la pression d’activistes verts.

De plus, aux États-Unis, la plupart des gisements se trouvent dans des réserves amérindiennes. Pendant ce temps, la Chine, pays le plus pollueur de la planète, avance à marche forcée et fait fi de tous ces obstacles. Mais, chut, n’en parlez pas aux écoféministes, elles ne parlent pas le mandarin.

Emmanuel Macron entre guerre et paix

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Emmanuel Macron interrogé par Gilles Bouleau et Anne-Sophie Lapix. Capture d'écran.

Beaucoup de voix critiquent en France les déclarations récentes du président Macron sur la Russie. Comme pour se voiler la face: notre continent est dans une impasse tragique, à cause de Vladimir Poutine.


On ne peut pas dire, comme Eric Zemmour récemment, qu’au sujet de l’Ukraine, le président de la République mène « une guerre contre les Français » . Je ne pense pas la même chose au sujet de ses dérives sociétales – constitutionnalisation de l’interruption volontaire de grossesse, projet sur l’aide active à mourir, réflexion présidentielle sur le viol et le consentement – qui semblent occuper tout le champ de ses préoccupations nationales alors que, par ailleurs, sur le plan international il est fortement mobilisé sur l’Ukraine et Israël. En donnant parfois l’impression qu’il n’est guère soutenu, ce qu’il a récusé dans l’entretien du 14 mars (TF1-France 2).

Difficile de contredire Macron sur Poutine

Entre les deux, il y a la France, ce qui la menace au quotidien, ses peurs, ses attentes, ses frustrations et son impatience face aux échéances qui s’annoncent – les élections européennes mais surtout le grand moment de 2027.

Il n’en demeure pas moins qu’en toute humilité intellectuelle et politique, je ne peux qu’approuver le socle central de l’intervention du président de la République sur Poutine, sur l’Ukraine et sur la position française face à Israël et au Hamas.

Poutine va être réélu face à trois adversaires fantoches et qui peut nier l’affirmation d’Emmanuel Macron, répétée à plusieurs reprises, que le dictateur russe ne doit pas gagner cette guerre, faute de quoi les pays voisins et l’Europe, son esprit et sa sûreté, seraient gravement et inéluctablement en péril ? Pas davantage il n’est à contredire quand il soutient que Poutine est le seul responsable des malheurs qu’engendre son invasion illégitime de l’Ukraine et que son offensive menée avec un cynisme total et un mépris affiché du droit international doit être vaincue coûte que coûte.

On comprend bien aussi pourquoi cette résolution d’Emmanuel Macron impose l’instauration d’un rapport de force, quel que soit l’apparent déséquilibre de la puissance guerrière entre la Russie sans scrupule et la courageuse Ukraine. Laisser entendre à Poutine qu’on n’irait pas au bout de ce que son impérialisme impose, qu’on se fixerait d’emblée des limites qui lui garantiraient une forme d’impunité, constituerait la pire des stratégies. Contre un ennemi de cette sorte – à distinguer du peuple russe dont le soutien est en grande partie forcé et contraint – il n’y a pas d’autre riposte possible que celle d’une fermeté proclamée et concrétisée de plus en plus par une assistance militaire et civile octroyée au président Zelensky, conformément à l’accord bilatéral signé à l’Elysée le 16 février dernier portant en tout sur trois milliards. Je ne méconnais pas les difficultés tant militaires que budgétaires qui, selon certains spécialistes, vont entraver la pleine réussite de ces engagements présidentiels dont la trahison même partielle rendrait tragiquement vain le discours de vigueur et de résistance qui les sous-tend. Mais, en m’excusant pour ces considérations profanes que j’assume car le citoyen que je suis a le droit de poser des questions quand les réponses ne dépendent pas de lui puisqu’il est loin de tout savoir, je m’interroge sur le futur. En acceptant la légitimité et le parti pris très honorable de la farouche volonté présidentielle de ne rien céder à Poutine, ne peut-on pas craindre que cette attitude noblement belliqueuse dans son principe, ne nous enferme dans une sorte d’impasse ?

Quelle que soit la malfaisance d’un Poutine dont il ne faudra rien attendre sur le plan de la rationalité diplomatique mais tout dans le registre de la provocation sanglante, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Russie, il conviendra bien, un jour, d’être plus intelligent que lui. De Poutine ne surgira que le pire : laisser une chance au meilleur ne pourrait-il être notre honneur français ? Il ne viendra pas par enchantement mais par volonté.

Opposants contrariés

J’entends bien l’argument présidentiel qui souligne que pour gagner la paix, il faut sinon remporter la guerre, du moins ne pas permettre à l’ennemi de douter du fait qu’on usera de TOUS les moyens pour le vaincre. Mais si on n’y arrive pas, on fait comment ? Si on persiste, en ce sens, dans l’affirmation d’une absence totale de limites et de lignes rouges, à supposer qu’elle intimide l’ennemi mais sans lui interdire une supériorité militaire et la possibilité de l’écrasement adverse, comment parviendra-t-on à sauver l’avenir de toute guerre, qui doit être la paix ? Si, dans le fil de l’implacable déroulement d’une logique guerrière, des troupes françaises au sol devront être réellement engagées, comment ménager, si peu que ce soit, un espace pour un futur apaisé ?

C’est en raison de cette impasse tragique d’aujourd’hui, aussi héroïque qu’elle soit et sans doute plus résistante chaque jour grâce à l’aide militaire accrue, que je ne méprise pas les contradictions des opposants à ce que Emmanuel Macron cherche à présenter comme la seule politique internationale possible. De quelque bord qu’ils soient, ils ne sont pas des traîtres parce que, si j’ai bien saisi, ils n’excluent pas de concéder à la Russie, pour une négociation et un compromis acceptables, la satisfaction territoriale et diplomatique de certaines de ses exigences – ses lignes rouges à elle – en échange de la sauvegarde d’une Ukraine qu’il serait honteux de sacrifier, après son admirable résistance et sa démocratie imparfaite face à un Poutine qui n’est pas Hitler mais ressuscite une forme de stalinisme.

La possible réélection d’un Donald Trump, et le projet qu’il a affiché « de ne plus donner un sou pour l’Ukraine », constituent une motivation de plus pour ne pas procrastiner au sujet de Poutine et de l’Ukraine. Probablement, malgré la guerre et les risques de la voir s’amplifier et se généraliser, dans les coulisses des contacts, des esquisses d’entente se déroulent-ils ? Il faut à la fois soutenir notre président qui, je l’espère, n’est pas seul dans sa vision – et les saillies ordurières d’un Medvedev vont accentuer notre adhésion – et, chacun dans notre coin, oser modestement cette interrogation : la paix a-t-elle encore une chance d’advenir?

Libres propos d'un inclassable

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Lyrique: à la recherche de l’harmonie perdue

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Simon Boccanegra 23-24 © Vincent Pontet - Opéra national de Paris

Lorsque Simon Boccanegra est élu Doge de Gênes, il pense enfin pouvoir épouser Maria avec qui il vient d’avoir un enfant et que son père séquestre… Opéra Bastille, les 19, 22, 25, 28 mars, 3 avril à 19h30. Le 31 mars à 14h30.


Deux ans s’écoulent entre la création des Vêpres siciliennes, première tentative d’opéra verdien à destination du public parisien, et Simon Boccanegra, créé en mars 1857 à La Fenice de Venise. Succès mitigé, en son temps. Qui tient probablement à plusieurs « défauts » propres à cet opéra, infiniment moins facile d’accès que La Traviata, par exemple : adapté, tout comme l’était Il Trovadore quatre ans plus tôt, d’une pièce du dramaturge espagnol Antonio Garcia Gutierrez (publiée en 1843), l’intrigue, c’est le moins qu’on puisse dire, ne brille pas par la simplicité.

Le livret de Francesco Maria Piave (dû au librettiste attitré de Verdi – cf. Ernani, I Due Foscari, Macbeth, La Forza del destino, Rigoletto et j’en passe) rend l’action tout à la fois confuse, invraisemblable et compliquée. S’y déploie, au XIVème siècle, une guerre fratricide opposant à son corps défendant le « pacifiste » Simon, premier Doge de Gênes et ancien corsaire d’origine plébéienne, à l’aristocrate Jacopo Fiesco… Enfant illégitime, identités multiples, complot, traîtrise, empoisonnement : on peut difficilement imaginer scénario plus tortueux. Vous aurez tout intérêt à vous imprégner du sujet avant la représentation, si vous tenez à vous y retrouver dans les improbables méandres des péripéties où celui-ci nous entraîne. Au reste, ce n’est pas l’essentiel : la musique avant toute chose ! Pour le coup, vous serez servis.

Et la parité, Verdi ?

Le compositeur était d’ailleurs tellement conscient de ces incongruités scénaristiques qu’il s’emploiera, au soir de sa vie, en 1881, à remettre l’ouvrage sur le métier, confiant les remaniements de ce livret si difficile à sauver au compositeur, romancier et poète Arrigo Boito – à qui l’on doit également ceux d’Otello (1887) et de Falstaff (1893), les ultimes chefs d’œuvres de Verdi, tous deux tirés de Shakespeare comme l’on sait. Verdi révise donc la partition de son Simon Boccanegra (tout comme il reprendra son Macbeth avec un égal entêtement, et pour le meilleur). C’est, rétrospectivement, ce qui pour l’oreille contemporaine ne fait à aucun titre de Boccanegra une œuvre mineure du compositeur, mais tout au contraire l’une de plus novatrices au plan de l’évolution de l’art lyrique dans le second XIXème siècle.  

C’est d’ailleurs cette seconde version qui, à bon escient, est toujours montrée. Il n’en faudra pas moins attendre 1978 pour que, dans la régie légendaire de feu Giorgio Strehler, ce « melodramma » aussi rare qu’exigeant ait les honneurs du Palais Garnier ! Exigeant car, répétons-le, d’un modernisme très avant-gardiste pour l’époque : pas de grands épanchements lyriques, pas de grands airs « belcantistes », un seul et unique rôle féminin, en tout et pour tout, au cœur d’une distribution intégralement masculine – à quand un cancel Verdi pour cause de non parité ? – , le tout enchâssé dans une écriture orchestrale magnétique où les chœurs rivalisent d’intensité avec des arabesques mélodiques impressionnistes avant la lettre – la palme revenant à cette évocation de la mer, dans l’admirable et très long premier acte : morceau sublime qui à lui seul mérite le déplacement ! La figure paternelle du Doge, Simon, domine cette intrigue doublement habitée par le lien filial et par l’aspiration à l’unité italienne ; chez Verdi, pas de mélodrame familial sans arrière-plan politique : la recherche de l’harmonie perdue ?

Public dubitatif ou ténanisé ?

Reprise d’une production de l’Opéra-Bastille millésimée 2018, la mise en scène de l’Espagnol Calixto Bieito nous arrive aussitôt après celle de The Exterminating Angel, œuvre opératique contemporaine du compositeur Thomas Adès, dont ici même on aura célébré l’excellence, comme il se devait. Cette fois, le décor imaginé par Suzanne Gschwender, de bout en bout ancré dans la nuit, dresse dans toute la hauteur du plateau la proue impressionnante d’un navire au bulbe d’étrave luisant de ses reflets gris pâle, rostre viril pointé sur la salle et qui, par la suite, sa coque dépouillée de sa peau de métal, présentera le squelette anthracite du navire mis à nu, dans un mouvement tournant dont un critique jugea que la rotation lui évoquait le tambour de sa machine à laver. Raillerie mal venue : cette architecture est de toute beauté. D’autant que ce bâtiment écorché et strié d’éclairages au néon blanc ne cessera jamais de se mouvoir pour apparaître selon des angles toujours différents, sur lesquels se surimpriment en fond d’écran noir et blanc les captations vidéo des chanteurs, alternant avec une projection hypnotique d’un visage féminin en gros plan aux paupières qui s’alourdissent lentement, comme échappées du songe. Poussé jusqu’à l’extrême, ce parti pris d’abstraction quasi onirique n’est pas sans pertinence, eu égard à la configuration désincarnée de l’intrigue, comme on l’a dit, tout comme à son déroulement particulièrement ténébreux. Jusqu’au dénouement sacrificiel, sépulcral, où Simon s’offre en holocauste à la réalisation de ses idéaux.

Dans cet espace forclos, sous la battue quelque peu hiératique et alentie du maestro allemand Thomas Hengelbrock, domine dans le rôle-titre le talent inentamé de notre baryton national, Ludovic Tézier, désormais d’une corpulence qui l’assigne presque idéalement aux figures lyriques qui ont partie liée à la maturité – les Scarpia, les Jago, les Simon Boccanegra, justement. Alliant expressivité dramatique, perfection du phrasé, clarté souveraine et flexible du timbre, puissance d’airain de la projection vocale, le chanteur, avec les années, n’a rien perdu de ses qualités indépassables, lui qui déjà campait Simon en 2018 dans cette production –  sous la baguette, alors, de Fabio Luisi.

A ses côtés, Maria Boccanegra, la fille du Doge, alias Amelia Grimaldi, à présent sous les traits de la soprano australienne Nicole Car dont l’éclat dans les aigus et la ciselure dans les trilles recueillent tous les suffrages ; la formidable basse finlandaise Mika Kares campant le noble rival génois Jacopo Fiesco, avec qui Simon fera la paix ; l’enthousiasmant ténor Charles Castronovo, dans le rôle d’Adorno l’amoureux d’Amalia ; le baryton canadien Etienne Dupuis, époustouflant dans celui du traître Paolo ; Alejandro Balinas Vieites, basse impeccable en Pietro, le complice de Paolo, chanteur d’origine espagnole qui a eu la bonne fortune d’intégrer la Troupe lyrique de l’Opéra de Paris. Enfin et surtout les chœurs de l’Opéra, opulents, magnifiques, exemplaires sous la direction d’Alessandro di Stefano.

Au soir de la première, durant tout le premier acte (beaucoup plus étiré en longueur que les deux suivants), et jusqu’à l’entracte, pas un de ces « bravoooo ! » braillés d’ordinaire à plein poumons, pas un de ces applaudissements coutumiers qui, le plus souvent, scandent les arias ou les duos « fétiches » du belcanto : un public dubitatif ? ou bien, proprement tétanisé ? Au tomber de rideau, quand s’achève le troisième acte, c’est l’ovation – délirante. Comme quoi, il y a une justice en ce bas monde.           


Simon Boccanegra. Melodramma en un prologue et trois actes, de Giuseppe Verdi (1857).
Direction : Thomas Hengelbrock. Mise en scène : Calixto Bieito. Avec Ludovic Tézier, Nicole Car, Mika Kares, Charles Castronovo, Etienne Dupuis, Alejandro Nalinas Vieites, Palolo Bondi, Marianne Chandelier.

Orchestre et chœurs de l’Opéra national de Paris.

Opéra Bastille, les 19, 22, 25, 28 mars, 3 avril à 19h30. Le 31 mars à 14h30.
Durée : 3h.

François Saint-Pierre, un avocat pour l’honneur…

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Maître François Saint-Pierre à la cour de Bordeaux, en 2015. © AMEZ UGO/SIPA

L’avocat lyonnais raconte trois affaires auxquelles il a participé, dans son dernier livre qui se veut être un récit critique sur les institutions et la justice.


Maître François Saint-Pierre est un ami qui m’a défendu brillamment, avec le regretté Hervé Temime, dans le procès en diffamation que m’avait intenté Philippe Courroye pour certains extraits de mon livre Le Mur des cons. Grâce à eux, j’ai gagné en première instance puis en appel. Philippe Courroye a formé un pourvoi en cassation contre l’arrêt de la cour d’appel. Cette précision donnée, je n’en suis que plus à l’aise pour exprimer ma vérité sur cet exceptionnel auxiliaire de justice.
Au service avec rigueur du droit, soucieux d’éthique professionnelle, veillant à l’exemplarité et à la tenue dans sa pratique, usant d’une éloquence sans fioritures mais redoutablement efficace, refusant l’exhibitionnisme médiatique, estimé par ses pairs, François Saint-Pierre n’est évidemment pas qualifié de ténor par ces médias qui baptisent pourtant ainsi n’importe quel défenseur. Un terme qui ne signifie rien et qui confond l’affaire dont on parle avec le conseil qui en est chargé.

Le récit du procès d’Eric Dupond-Moretti à la Cour de justice de la République

François Saint-Pierre vient de publier un livre passionnant, précis, documenté, cinglant derrière son apparente froideur qui est d’autant plus convaincante qu’elle fait l’économie d’indignations trop faciles et d’accusations excessives : Trois procès extraordinaires – Récit – Deux magistrats et un ministre de la Justice en procès (LGDJ Éditions).

À lire aussi : IVG: À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire

François Saint-Pierre a été l’avocat du juge d’instruction Edouard Levrault et du procureur Patrice Amar. Deux magistrats qui, devant le Conseil supérieur de la magistrature réuni en matière disciplinaire, ont été totalement exonérés des griefs formulés contre eux à la suite de procédures initiées par le garde des Sceaux Eric Dupond-Moretti qui, avocat, les avait ciblés et attaqués. Le principal intérêt de cet ouvrage est de nous exposer la manière dont le procès contre Eric Dupond-Moretti à la Cour de justice de la République s’est déroulé, en focalisant sur le comportement du garde des Sceaux qui n’a pas fait preuve, à cause de sa personnalité éruptive et de ses multiples interventions intempestives, de la dignité qui aurait dû être la sienne.
Il faut reconnaître à François Saint-Pierre l’immense mérite d’avoir d’emblée, répudiant tout corporatisme, dénoncé l’absurde et choquante nomination d’Eric Dupond-Moretti comme garde des Sceaux. Avec des raisons tellement évidentes que même le couple présidentiel aurait dû les retenir. François Saint-Pierre, compte tenu des règles très spécifiques de la CJR, a été un témoin attentif et lucide mais sans pouvoir assister les magistrats précités ni se constituer partie civile pour eux. À l’issue des débats, cette juridiction composée de sénateurs et de députés, présidée par un magistrat, a rendu une décision d’acquittement dont l’incohérence juridique et la tonalité politique ont surpris tous les observateurs éclairés et de bonne foi. Sans forcer le trait, elle pouvait se résumer ainsi : Eric Dupond-Moretti est objectivement coupable des infractions qui lui sont reprochées mais il était trop superficiel et ignorant pour en avoir eu conscience. C’est absurde et insultant pour le ministre qui s’en est pourtant félicité comme d’une consécration de son innocence. Le procureur général Rémy Heitz, qui avait déjà requis une peine très modérée, a cru bon de ne pas interjeter appel de cette décision, invoquant un souci « d’apaisement » qu’on ne lui demandait pas.

À ne pas manquer, Didier Desrimais: Profession: rapporteur

Sans doute, quelle que soit la qualité glaçante et féroce de ce livre, ne lui aurais-je pas fait un tel sort si des débats récents, sociétaux ou artistiques, n’avaient pas projeté la lumière sur le métier d’avocat, ses grandeurs mais aussi ses turpitudes. Quatre magistrats en poste à Marseille ont fait un constat terrifiant sur le trafic de drogue dans cette cité, l’impuissance des forces régaliennes face à ce fléau, la tiers-mondisation et la « mexicanisation » des prisons, la corruption de certains agents pénitentiaires et, ce qui est nouveau, la mise en cause d’avocats grassement payés en liquide, plus préoccupés de ruiner les procédures défavorables à leurs clients que de la vérité. On semble découvrir la lune avec cette dénonciation d’un certain barreau pénaliste. Mais qui pouvait prétendre ignorer ces pratiques perverses, dont l’existence rend insupportable l’aura projetée sur l’avocat au pénal au détriment de l’exemplarité du magistrat ? Marseille, aussi paroxystique que soit le tableau, n’est que l’expression au comble, d’une insécurité et d’un délitement national qui n’épargnent plus les villes moyennes et les campagnes.

Une excellence peu reconnue

On comprendra mieux pourquoi j’ai insisté, à propos de François Saint-Pierre, sur sa morale professionnelle. Elle est trop souvent oubliée comme critère décisif par les médias, dans les classements dont ils raffolent et qui confondent l’éclat avec le vrai talent, le réseau de relations avec la véritable influence. Je regrette, sur ce plan, douloureusement la disparition de trois avocats d’exception (dans toutes les facettes exigées par cette excellence) qui manquent tant à la Justice pénale : Thierry Lévy, Pierre Haïk et bien sûr Hervé Temime. Reste heureusement encore Maître Henri Leclerc et, parmi les femmes, Me Jacqueline Laffont aussi modeste dans sa remarquable pratique que d’autres se pavanent dans leur médiocrité.

Je n’ai pu m’empêcher de songer à eux quand Richard Berry est venu à CNews présenter son spectacle sur des plaidoiries (retouchées, réduites et revisitées) et que j’ai eu la nostalgie de ces grandes voix superbement sensibles et intelligentes. Me Leclerc avait déjà vu reprendre sa plaidoirie pour Véronique Courjault dans un spectacle antérieur de Richard Berry. François Saint-Pierre, dans cet aréopage, est à sa place. Il y a des clients qui servent la réputation de leur avocat. François Saint-Pierre a servi la mienne.

Savez-vous comment s’appelait la boucle WhatsApp qui réunissait les femmes du gouvernement Borne?

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Emmanuel Macron, à l'hommage aux victimes françaises aux Invalides le 7 février 2024. Eric TSCHAEN-POLL/SIPA

Le gouvernement de Gabriel Attal est enfin constitué. Y’a plus qu’à… Cela changera-t-il quelque chose à l’Assemblée ? T’as qu’à croire !


Supplice

Demander à Bruno Le Maire, numéro deux du gouvernement, de lire devant le Sénat, mot pour mot, le discours de politique générale de Gabriel Attal, plus jeune Premier ministre de l’histoire, alors que Matignon vient de lui passer sous le nez, avouez que la pilule doit être amère ! Heureusement, il lui reste l’humour. Notamment lorsqu’il doit lire : « Je suis né en 1989… » Petite pause, rires dans l’hémicycle, et Bruno Le Maire de soupirer : « Si seulement… »

Solidarité

Avec quasiment une polémique par jour à son actif, la nomination de l’actuelle ex-ministre de l’Éducation nationale et des Sports, Amélie Oudéa-Castéra s’est très rapidement transformée en descente aux enfers. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que sa famille politique a manqué de solidarité. Exemple parmi d’autres, le petit coup de poignard d’Édouard Philippe qui s’est vanté en ces termes : « L’école a joué un rôle très important sur mon parcours. Et je tiens à souligner l’importance de l’école publique dans ma formation. » Et de conclure en souriant : « Toute référence à l’actualité du moment est bien évidemment fortuite. »

Parole, parole…

J’ai déjà eu l’occasion de vous raconter la nonchalance, pour ne pas dire le je-m’en-foutisme de certains ministres à l’Assemblée, qui n’écoutent pas un mot de ce que racontent les députés à la tribune ou dans l’hémicycle. Le premier d’entre eux, Gabriel Attal, ne fait pas exception puisqu’en ce jour de motion de censure – sa première–, il est surpris en train de vapoter (décidément !) et de regarder son téléphone portable tout en riant avec les ministres qui l’entourent. On apprendra quelques heures plus tard, grâce à une image de La Chaîne parlementaire, que Gabriel Attal partageait… une photo de son chien ! Pour l’anecdote, il s’était pourtant engagé, quelques minutes plus tôt, « à toujours respecter le Parlement et le débat d’idées ». En expliquant : « Respecter le Parlement, c’est d’abord respecter les orateurs, tous les orateurs. Chacun ici est légitime, a le droit de s’exprimer et d’être entendu. » Faites ce que je dis, pas ce que je fais…

« Elle devait rester mon jardin secret… Une photo de mon écran de téléphone cette semaine en a décidé autrement » a écrit le Premier ministre Gabriel Attal sur le réseau social Instagram en présentant à ses fans sa chienne « Volta ». Photo: RS.

Invalides

Quatre mois après les attaques terroristes du Hamas sur Israël, et alors qu’Emmanuel Macron va rendre hommage aux victimes françaises aux Invalides, plusieurs voix s’élèvent pour dénoncer la présence de personnalités de La France insoumise à la cérémonie : une « insulte » pour le député Renaissance Mathieu Lefèvre ; « indigne » pour le député Meyer Habib ; « choquant » pour les familles des otages… En cause, bien sûr, le refus réitéré de la famille politique de Jean-Luc Mélenchon de qualifier le Hamas de mouvement terroriste après les attaques du 7 octobre. Pour ma part, bien que membre du groupe d’amitié France-Israël à l’Assemblée, et ayant parrainé depuis le début des otages kidnappés par le Hamas, je n’ai pas été invitée… Par manque de place, paraît-il. J’aurais bien pris celle de Mathilde Panot. Le soir même, j’ai pu rencontrer à leur hôtel certaines de ces familles qui avaient fait le déplacement depuis Israël. Bouleversant…

A lire aussi : Monsieur Attal, l’école ne pourra pas seule venir à bout de l’islamisme

Garde-à-vous !

Le vote de l’inscription de l’IVG dans la Constitution n’a pas été sans remous au sein du RN. Initialement, chacun était libre de voter « en conscience ». Mais le matin même du vote, changement de programme : la consigne devient « voter pour ou s’abstenir ». Les votes contre n’ont qu’à filer « à la buvette ». 13 députés décideront finalement de « fronder », pour certains la trouille au ventre, par peur « de ne pas être nommé ministre dans trois ans », ou de ne pas être « réinvesti lors des prochaines législatives ». Le charme des partis politiques…

Surnom

Décidément, on aime bien les « petits noms » en politique. Savez-vous comment s’appelait la boucle WhatsApp qui réunissait « les femmes du gouvernement Borne » ? « Gouv Sorority ». En écriture inclusive, ça donne quoi ?

Non-mixité

Imaginez le tollé si les ministres masculins du gouvernement se réunissaient entre hommes pour discuter politique… Le 21 février, ce sont les femmes ministres qui se sont donné rendez-vous rue de Grenelle, pour un petit-déjeuner autour de Catherine Vautrin, première femme dans l’ordre protocolaire. Officiellement pour « réfléchir à des initiatives en vue de la journée de la femme, le 8 mars prochain ». Les réunions gouvernementales « non mixtes racisées », c’est pour quand ?

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Arc républicain

Dans l’hémicycle, il est fréquent de communiquer avec les ministres au banc par le biais de petits courriers transmis par huissier. Un peu désuet à l’heure des SMS, mais bien plus charmant. Et puis, ça fait parfois jaser… Le 30 janvier dernier, alors que la séance n’a pas commencé, j’échange quelques mots avec le ministre de la Justice avant de regagner ma place. Le garde des Sceaux poursuit cette conversation par un petit mot à mon intention qu’il confie à l’un des huissiers présents. La réaction ne se fait pas attendre avec un tweet immédiat du député écologiste Benjamin Lucas : « Petits mots aimables échangés via huissier, avec sourire complice entre le ministre @E_DupondM et la députée d’extrême droite Emmanuelle Ménard. L’arc républicain qu’ils disaient ! #DirectAN
Benjamin Lucas ». C’est pas beau d’être jaloux !

Arc républicain again

Sabrina Agresti-Roubache. DR.

Sabrina Agresti-Roubache, secrétaire d’État chargée de la Ville et de la Citoyenneté, s’est attiré les foudres de sa propre majorité, en plein débat sur le projet de loi contre les dérives sectaires, parce qu’elle multipliait les « avis de sagesse » sur des amendements du Rassemblement national. En clair, elle laissait les parlementaires juger par eux-mêmes de la pertinence des propositions. Un vrai crime de lèse-majesté. Hurlements à gauche, suspension de séance demandée par la majorité et recadrage en direct et devant tout le monde de la ministre par les parlementaires Renaissance : du jamais-vu ! Quelques jours plus tôt, Gabriel Attal déclarait : « L’arc républicain, c’est l’Hémicycle. »Visiblement pas pour tout le monde…

Héros malgré lui

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Lazare Pytkowicz, 12 ans, entouré de ses proches à Paris en 1940. DR.

Jean-Christophe Notin raconte dans son dernier livre le destin édifiant de Louis Picot, le plus jeune compagnon de la Libération.


Historien, Jean-Christophe Notin a interviewé de nombreux compagnons de la Libération mais le seul témoignage dont il se souvienne, à la virgule près, est celui de Louis Picot. Lorsqu’il l’interrogea, il y a deux décennies de cela, ce dernier avait soixante-neuf ans mais, à partir du moment où Jean-Christophe Notin brancha son magnétophone, il redevint l’enfant qu’il était pendant la Seconde Guerre mondiale.

Pytkowic, ça sonne juif

Lazare Pytkowicz, de son vrai nom, est juif polonais mais il ne le sait pas. Il ne parle pas le yiddish et n’a pas été élevé par ses parents dans le culte de la religion. Il se considère comme tous ses copains. Un vrai titi parisien. Nul doute pourtant qu’il ait lu la pancarte que son père Jankiel a été obligé d’apposer sur son stand de brocanteur -juif- mais pour lui cela n’évoque rien. C’est à cette époque que ses parents choisissent de changer son identité. Il s’appelle désormais Louis Picot « parce que Pytkowicz fait trop juif ». Louis, donc, n’est alors qu’un enfant qui a une passion pour les trains électriques. Les premiers temps de l’Occupation n’ont pas encore abîmé son insouciance.

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Pourtant son frère et sa sœur ont déjà été arrêtés. Le 16 juillet 1942, il est raflé avec ses parents et sa deuxième sœur à leur domicile rue des Canettes. Direction le Vel d’Hiv.

Déjà Louis n’a qu’une idée en tête : s’évader. Il en fait part à sa mère qui lui intime de rester avec eux mais sa décision est prise. Quand il s’éloigne des siens, Louis ne sait pas encore ce qu’il va faire. D’un geste revanchard mais discret il commence par arracher son étoile jaune. Puis, profitant d’un mouvement de foule, il se retrouve propulsé dans le monde libre. Ce sera sa première évasion mais non sa dernière. Très vite, il va entrer dans la Résistance pour prendre part au combat, venger sa famille. Il n’a que quatorze ans mais déjà il quadrille la ville, juché sur son vélo avec dans son veston, dans ses sacoches, dans le tube de son guidon, des documents à transmettre. « Voilà le rôle qui lui est assigné : Facteur de la Résistance ou, pour être conforme à la terminologie des services, agent de liaison. » Son pseudo : « Petit Louis ». En 1943 il est capturé par la Gestapo qui n’a que faire de son jeune âge. Il sera frappé, torturé mais ne parlera jamais. Son bourreau en chef est Klaus Barbie, à qui il faussera bientôt compagnie. Pendant tout ce temps « Petit Louis » reste sans nouvelles de sa sœur et de ses parents. C’est pour eux qu’il se bat jour et nuit.

Témoignage bouleversant

Son témoignage raconté par Jean-Christophe Notin est édifiant, bouleversant. L’écrivain comble les blancs, revoit les dates, avec lesquelles Louis est parfois fâché, se met dans la peau de ce héros malgré lui à même pas quinze ans.

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Pourtant « après-guerre, Louis ne s’épanchait jamais sur le traitement qui lui avait été réservé. Vous pouvez imaginer ce que c’était, résumait-il à sa manière. » C’est une constante que l’historien a souvent observée chez ceux, nombreux, qu’il a pu rencontrer : « Aucun ne voulait rappeler combien l’Homme peut se révéler le pire des animaux ». À la fin de la guerre, le parcours de « Petit Louis » fera de lui un héros national. Nommé à seize ans dans le prestigieux Ordre de la Libération, il en sera désigné toute sa vie comme le plus jeune Compagnon. Une histoire exemplaire que Jean-Christophe Notin nous conte avec autant d’empathie que de talent.

Petit Louis de Jean Christophe Notin, Grasset 215 pages.

Petit Louis: Le plus jeune compagnon de la Libération

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