Accueil Site Page 47

Mark Carney, ou le révisionnisme historique à la canadienne

Mark Carney a fermement répondu à Donald Trump, qui affirmait que le Canada « existe grâce aux États-Unis, reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part (et) devrait aussi être reconnaissant mais ne l’est pas », en déclarant que son pays prospère avant tout grâce à ses propres valeurs et grâce à sa souveraineté. Depuis Québec, le Premier ministre canadien a insisté sur le fait que le Canada est « maître chez lui » après les propos répétés de Trump sur une éventuelle annexion du Canada. Mais, les souverainistes québécois accusent désormais M. Carney de réécrire l’histoire.


Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.
George Orwell (1984).

Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses.
Proverbes 25 :16.


(Image truquée postée par M. Trump sur son réseau social)

Après son discours du 20 janvier à Davos, le Premier ministre canadien est reparti sous les applaudissements, tout auréolé et enivré de gloire. Émerveillée de banalités évidentes, ou d’évidences banales, la communauté internationale lui a réservé une standigne auvécheunne : il a notamment déclaré que le monde traverse une « rupture » de l’ordre mondial. Quelle révélation. A son retour au Canada, sur sa lancée, il a fait, le 22 janvier, un appel à l’unité canadienne dans un discours prononcé à Québec, plus précisément sur le théâtre de l’affrontement des armées anglaise et française de 1759, les plaines d’Abraham, lesquelles selon lui :

« symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » [Sic!!!].

Il parle même de « pacte » entre deux peuples fondateurs (auxquels il ajoute quand même les premières nations), pacte

« renouvelé avec l’avènement du bilinguisme officiel [et] renouvelé lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé. »

On aurait presque une vision de dualité à l’austro-hongroise…

Le moins que l’on puisse dire est que ce remaniement de l’histoire canadienne, dénoncé par tous les commentateurs au Québec, n’est rien moins qu’orwellien.

Il serait fastidieux ici de recenser toutes les tentatives coloniales d’éradiquer la nation canadienne-française, mais qui ont échoué (ce ne fut pas faute d’avoir essayé), même si, parfois, de guerre lasse, le pouvoir anglais a accepté de lâcher ici et là un peu de lest. Rappelons aussi que les langues officielles du Canada sont l’anglais et la langue de traduction française. Un bilinguisme très partiel et à sens unique. Quant aux référendums sur la souveraineté, le « non » l’emporta en 1980 sur la foi de promesses de changements radicaux faites, le cœur sur la main, par le Premier ministre confédéral Pierre Elliott Trudeau, secondé par son bouffon Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, ministre d’État au Développement social et ministre responsable des négociations constitutionnelles (rien que ça) et… « collaborateur » carneyesque patenté de toujours. Rebelote en 1995, mais, vu le résultat très serré, il faut y ajouter les tripotages perpétrés par l’insubmersible Jean Chrétien, alors devenu Premier ministre confédéral fantoche, bilingue dans les deux langues. Tout cela confirme que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. [Note juridique : le Canada porte le titre trompeur de « confédération », et non pas de « fédération »]

Mais, en effet, le Québec est devenu un partenaire au fil des siècles. Comme la monture chevaline est le partenaire de son cavalier.

Penchons-nous plutôt sur un point particulier de son discours :

« En septembre 1759, deux armées se sont affrontées ici dans une bataille qui a changé à jamais le cours de l’histoire de ce continent… La Nouvelle-France était tombée. L’Amérique du Nord britannique était née ».

[Note socio-historique. Il est traditionnellement, et paradoxalement, reproché aux Québécois qui ont l’outrecuidance d’élever des aspirations nationales leur incapacité à surmonter cette défaite et… à se prendre en main, car, affirment-ils notamment, sans rire, le Canada entier leur appartient. Leurs adversaires n’en sont pas à une contradiction près. (Incidemment, l’approche est classique pour dénigrer les victimes en occultant la notion de chaîne de causalité : les rednecks américains qui ruminent encore l’échec de la sécession en pavoisant avec le drapeau confédéré le « Confederate Memorial Day », sont les premiers à sermonner d’un ton condescendant les Afro-Américains en les enjoignant à tourner la page de l’esclavage; les antisémites en ont ras-le-bol de se faire rabâcher les oreilles avec l’holocauste, etc…). La réalité est inverse. Au Canada, le nouveau maître n’a pas perdu de temps pour se livrer à sa propagande avec le mythe portant que les Français d’Amérique n’étaient qu’un « peuple de vaincus » en guise de justification de la domination anglaise, notamment sur le plan économique; ce lavage de cerveaux institutionnel a été efficace puisqu’il a longtemps nourri l’esprit d’infériorité et de résignation des francophones d’un océan à l’autre, peuple captif d’un système social pipé contre lui. A noter que cette sinistre légende est toujours avalisée aujourd’hui par le clown triste Jean Chrétien. En l’occurrence, M. Carney y fait implicitement écho.]

Qu’en fut-il exactement?

La bataille de 1759 ne fut, en réalité, qu’un épisode de la guerre de sept ans, la vraie « première guerre mondiale », où s’affrontèrent les grandes puissances européennes dans plusieurs continents, notamment en Europe, en Inde, et, bien sûr, aux Amériques. La France venait alors de perdre une bataille, mais pas « la » guerre : un pion de moins sur l’échiquier international.

Au cours des négociations qui aboutirent en 1763 à la signature du traité de Paris, les cartes furent rebattues, notamment sur le plan des possessions coloniales, A la fin des hostilités, il faut le reconnaître, l’Angleterre avait, globalement, de meilleures cartes dans son jeu. Elle aspirait donc aux conquêtes territoriales les plus lucratives possibles et elle était bien décidée à mettre le grappin sur les colonies antillaises sucrières françaises, notamment la Martinique, et surtout la très riche Guadeloupe.

Sauf que… c’était sans compter sur les producteurs sucriers des Antilles anglaises, qui ne voulaient en aucun cas subir la concurrence de ces territoires, dont les énormes récoltes de canne, en pénétrant sur les marchés anglais, auraient fait baisser le prix du sucre; cette conquête aurait été nettement avantageuse pour Albion, mais signifiait la ruine des propres affaires des planteurs anglais. Hors de question pour eux de sombrer dans la panade, encore moins dans la mélasse. Par de basses manœuvres de coulisses, ils firent discrètement pression sur leurs compatriotes négociateurs afin qu’ils optassent plutôt pour le Canada. Sans cette trahison, la France eût conservé la Nouvelle-France. On ne saurait édulcorer la réalité : l’Angleterre conclut alors un véritable marché de dupes. En 1763, que valaient économiquement les quelques arpents de neige? Le sirop printanier de l’érable ne faisait pas le poids face au sucre de canne.

Sur le plan politico-juridique, le revers français de 1759 n’eut donc aucun impact. Un non-événement qui ne changea en rien le cours de l’histoire de ce continent. La vérité historique est que l’Amérique du Nord britannique n’est pas née en 1759, mais en 1763, et fut le rejeton de la forfaiture d’une petite clique de planteurs scélérats.

Une canne amère qui nous rappelle que l’on n’est jamais trahi que par les siens…

A quoi tient parfois le destin des nations…

Incidemment, signalons que la conquête anglaise se heurta à l’hostilité de la plupart des nations autochtones qui formèrent une coalition, incluant même certaines traditionnellement alliées à l’Angleterre. La rébellion de Pontiac fut lancée dès le 7 mai 1763, dont l’objectif était de chasser les Britanniques de l’ex-Nouvelle-France, en dépit de la proclamation conciliatrice du même mois qui accordait aux nations autochtones des territoires de réserve. Ce conflit aboutit à une impasse militaire pour les deux camps et un traité de paix fut signé le 25 juillet 1766.

Comme début de « partenariat », on a vu mieux.

En France, une grande fraction de l’opinion considéra l’abandon du Canada comme une honteuse trahison. Cependant, la mère patrie considéra cette cession comme provisoire et conserva longtemps l’espoir de reprendre un jour la Nouvelle-France. A défaut, ses enfants ultramarins sont restés des Français à part entière, et ils furent reçus comme tels sur le territoire métropolitain au fil des siècles suivants. L’ADN français est indestructible.

Mais laissons le dernier mot au « Très Honorable » (tel est son titre officiel en v.f., « The Right Honourable » en v.o., tradition anglaise oblige…) Mark Carney, qui conclut sa pseudo-historique allocution abrahamesque par cette réponse (dont chaque mot vaut son pesant de caramels mous) adressée au président américain Trump, qui venait de déclarer que « le Canada n’existe que grâce aux États-Unis » : « Le Canada est prospère parce que nous sommes canadiens. » Comme platitude démagogique, c’est désespérant.

Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine

0

Un texte visant à encadrer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, adopté de justesse en commission, est examiné ce lundi à l’Assemblée nationale. Porté par la députée Caroline Yadan (Renaissance), il entend répondre à la hausse des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, mais se heurte à la difficulté d’identifier ces fameuses « formes renouvelées », un antisémitisme cultivé, diplomatique et habillé d’humanisme ayant remplacé l’antisémitisme d’hier…


La commission des lois de l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition visant à redéfinir et renforcer la lutte contre les formes contemporaines de l’antisémitisme. Portée par des élus de la majorité, soutenue par certaines institutions communautaires, contestée par une partie de la gauche, des universitaires et plusieurs ONG, cette initiative a donné lieu à un débat vif — non pas dans la rue, mais au cœur même des sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. On y discute de définitions, de libertés publiques, d’antisionisme, de droit international. Autrement dit, on débat de l’antisémitisme là où se fabrique aujourd’hui le langage légitime du monde.

Mots autorisés

Mais ce moment législatif ne dit pas seulement quelque chose du droit : il révèle un déplacement plus profond de la haine elle-même. Que l’antisémitisme doive aujourd’hui être redéfini par la loi montre qu’il ne relève plus prioritairement de débordements populaires, mais d’un climat intellectuel et moral produit au sommet de la société. La violence n’est plus spontanée : elle est cadrée, rationalisée, justifiée. Elle circule dans les mots autorisés, les récits dominants, les postures vertueuses. Autrement dit, si les élus tentent de réparer, c’est aussi parce que les élites ont contribué à fabriquer. C’est ce renversement — cette migration de l’antisémitisme vers le haut — que je voudrais mettre en lumière.

L’antisémitisme revient, oui. Mais sa source principale s’est déplacée. Il continue de s’exprimer dans certains faubourgs —islamisés, travaillés par un imaginaire victimaire et jihadisé — mais il est désormais légitimé, structuré et rendu respectable par le haut. Il ne naît plus dans la rue : il y est activé. Il ne s’élabore plus dans la colère brute : il se fabrique dans les universités, les rédactions, les ONG, les cénacles militants.

Ce sont les élites qui fournissent aujourd’hui le vocabulaire, la morale et la justification. Les quartiers fournissent parfois les bras et diffusent la propagande islamiste.

Cet antisémitisme vient d’en haut. Il vient des universités, des rédactions, des plateaux télévisés, des grandes ONG, des colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante majoritairement issue de la gauche culturelle, qui domine aujourd’hui l’univers symbolique — universités, médias, institutions artistiques, ONG — et qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral.

Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.

Le Juif, figure de l’irréconciliable

Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi.

Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.

Et cela, une partie des élites ne le supporte plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”.

L’antisémitisme chic : nouvelle langue de l’Occident

Il n’est plus question de dire : « le Juif est le mal ». Il suffit de dire : « le sionisme est un apartheid ». Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Un Occident façonné presque exclusivement par une gauche morale hégémonique, qui a remplacé la pensée critique par le catéchisme victimaire.

Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences Po. C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.

A lire aussi, Cyril Bennasar: Malentendus et quiproquos

Une haine de classe, masquée en vertu

Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui d’élites de gauche qui se croient éclairées, et qui exercent aujourd’hui une domination quasi totale sur le champ culturel. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.

Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.

La fracture est là : ce ne sont pas les milieux populaires de la France périphérique qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le « lobby juif », mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.

L’antisémitisme contemporain n’est pas un accident du progressisme : il est devenu l’un de ses produits idéologiques les plus constants.

Ce que ce retour révèle

Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.

Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun.

Alors les Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.

Quand l’antisémitisme devient un objet de débat parlementaire plutôt qu’un interdit moral partagé, c’est qu’un seuil a été franchi — et que la faillite n’est plus marginale, mais civilisationnelle.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Primaire à gauche: le Club des cinq en désordre de marche

Une primaire « unitaire » de la gauche est annoncée pour le 11 octobre afin de désigner une candidature commune, malgré des modalités encore floues et de fortes tensions, notamment chez les socialistes. On sait que le processus était déjà fragilisé par le refus de participation de deux figures majeures (MM. Mélenchon et Glucksmann), mais les joyeux organisateurs assurent qu’ils vont mobiliser massivement.


La photo publiée par le Parisien Dimanche[1] est des plus charmantes. Il se raconte qu’elle a été prise à Tours, à la sortie de la cabine téléphonique où ce clan de la gauche façon puzzle s’est réuni pour causer primaire. Ils sont tout joyeux pour la photo, ils applaudissent. Du moins quatre d’entre eux, François Ruffin faisant smartphone à part. De la dissidence, déjà ? Ça promet. Les quatre autres, qu’on ne qualifiera pas de mousquetaires par respect pour l’œuvre du grand Dumas et ses personnages, en fait, n’applaudissent pas. Non, ils s’applaudissent. Ils ont raison de le faire maintenant car plus tard cela risque de ne pas être de saison.

Il y a là Olivier Faure, l’ambitieux frénétique qui ne sourit qu’intérieurement et reste bouche close, de peur sans doute qu’on ne voie que trop ses crocs si enclins à rayer le parquet, Lucie Castets, qui semble, elle, crier Matignon-Matignon-Matignon, son rêve éveillé, Marine Tondelier, la Torquemada de l’écologie expiatoire, Clémentine Autain, l’austère et froide prêtresse du dogme gauchiste qui, elle non plus ne sourit pas vraiment, ne s’y laissant aller probablement que lorsqu’elle se brûle sévère.

C’est qu’ils ont de quoi être ravis, fiers d’eux. La démocratie leur doit beaucoup en ce samedi 24 janvier 2026. Sans conteste, leur rencontre, les accords qui ont suivi, sont appelés à tenir une place de choix dans l’histoire de la gauche française, dans l’histoire tout court, ne lésinons pas. Dans les siècles à venir, nous retrouverons cette journée juste au-dessus – ou à côté- du fameux congrès de Tours de 1920 qui a abouti à la scission entre socialistes et communistes. Depuis lors, quand on entend marquer l’histoire, le choix de cette ville – Tours- s’impose. Les faiseurs de rillettes l’ont bien compris.

A lire aussi: Mathieu Bock-Côté: «l’autre illibéralisme»

Donc, ils nous promettent une primaire. Sans LFI et Mélenchon qui n’en veut pas, non plus que Raphaël Glucksmann qui se sent une vocation de chevalier blanc solitaire, non plus que François Hollande qui, lui, se voit assez rebondir (pardonnez-moi, je n’y peux rien, rebondir est le mot qui me vient spontanément dès que j’évoque le personnage. Son côté bonhomme Michelin, peut-être ?), rebondir, disais-je, au sein d’une cacophonique « gauche raisonnable » élargie, comptant dans ses rangs les Cazeneuve, les Glucksmann, les Jadot, des nostalgiques de son fabuleux règne aussi, probablement. Une bonne bande de potes, voyez.

De plus, pour la primaire concoctée ce week-end à Tours l’affaire est même appelée à se faire sans une partie du PS résiduel que nous connaissons, celle qui conteste la légitimité de son Premier secrétaire à traiter de ces choses-là… En tête des boudeurs, Boris Vallaud, le patron du groupe parlementaire et le rival déclaré de M. Faure, Nicolas Mayer-Rossignol. Comme quoi, il ne suffit pas de s’appeler Faure pour l’être. (Là aussi, pardon, je n’ai pas pu résister).

Bref, la quintuplette tourangelle donne rendez-vous pour le grand choix le 11 octobre. Elle espère la participation de quelque deux millions de votants qui se seront exprimés soit en ligne, soit dans l’un des 4000 bureaux de votes mis en place, un par canton. Chaque candidat aura dû réunir préalablement 500 parrainages d’élus sur son nom. On veut du sérieux, comprenez-vous.

Monsieur Faure en salive déjà : « Quand vous aurez un candidat désigné par deux millions de personnes, ça va entraîner grave ! » (Oui, Monsieur le Premier secrétaire aime faire jeune dans son mode d’expression.) Et d’ajouter aussitôt : « Quand deux millions de personnes vont entrer dans les wagons, ceux qui vont rester à quai vont se retrouver très bêtes. » Rappelons à M. Faure qu’on emploie le terme wagon pour les marchandises et les bestiaux. Voiture pour les passagers, les humains. Mais prendre les électeurs pour des veaux est un travers politicien dont, nul ne l’ignore, l’intéressé n’est ni l’inventeur ni le détenteur exclusif. Nous passerons donc avec indulgence sur ce lapsus révélateur. D’autant que ce convoi supposé bondé n’est nullement assuré de parvenir au 11 octobre. Comme on l’a vu – hélas ! – les trains ça déraille grave ces temps-ci !

Mitterrand, Don Juan en politique

Price: ---

0 used & new available from


[1] https://www.leparisien.fr/politique/il-faut-montrer-que-ca-avance-la-primaire-de-la-gauche-fixe-une-date-au-11-octobre-pour-dissiper-les-doutes-24-01-2026-VJ4S7LZZFBHFHA6RQ36B6OJHQE.php

Pathologie de l’amour sous emprise numérique

Albertine sur smartphone


Votre serviteur s’était régalé, il y a quelques années, de la prose délicieusement caustique de Philippe B. Grimbert. Bien troussée – retroussée ? -, elle signait La Revanche du prépuce (cf. l’article titré Epée hors du fourreau, en ligne sur votre site favori). Fidèle à son éditeur, l’écrivain, l’automne dernier, donnait encore un texte au Dilettante. Ce cinquième roman était resté sur la pile des services de presse alloués à votre chroniqueur, mais son titre lui-même attisait décidément en lui le remord d’avoir laissé si longtemps sa lecture en souffrance: L’attachée de presse exigeait son dû.

Coup de foudre

L’intrigue ? Assez peu de choses : le narrateur, journaliste chroniqueur dans les pages ‘’culture’’ d’un hebdo à gros tirage, rencontre Charlène Weber, profession ‘’attachée de presse’’, dans le cadre professionnel d’un entretien avec Eglantine de La Roche, auteur(e) d’un certain renom, en outre finaliste du prix de Flore. Coup de foudre, favorisé sans doute par les circonstances : pandémie de Covid, séparation de corps et rupture du PACS avec Claire,  compagne du narrateur… Prolégomènes à un éréthisme libidinal qui, précédé d’anxieux et palpitants échanges numériques – car sur son téléphone portable fébrilement nourri de textos, « Charlène transcrivait tout de son quotidien […], conservait tout, stockait, capturait les écrans, thésaurisait nos conversations »… – , se débondera dans la promiscuité d’une chambre d’hôtel louée à l’heure, puis dans une odyssée en province, etc. etc. En arrière-plan de quoi, entre autres comparses, se profile Loïc, l’énigmatique contrôleur qualité et féru d’escalade, lequel partage l’appartement de Charlène au Plessis-Robinson et les virées vacancières, suscitant la jalousie invasive de notre héros… Jusqu’au jour où, au bout de deux années que dure cette liaison, Charlène, soudain, disparaît. Eclipse totale –  c’est un peu Albertine disparue (Proust) au temps d’internet : soustrait même des contacts de son smartphone, numériquement bloqué, l’amoureux éconduit se lance alors à la recherche éperdue de l’absente, entreprise pathologique dont on taira ici le dénouement cruel : il se lit comme un drolatique, féroce, pertinent diagnostic, celui d’une société qui, à présent, assigne la relation passionnelle à la judiciarisation, et à une supposée morbidité psychique appelant de toute nécessité un traitement hospitalier. Il est vrai qu’à la ville, Philippe B. Grimbert est médecin : son regard acéré s’offre comme celui d’un clinicien des âmes.           

A lire aussi: Amours clandestines

Au-delà de la teneur des rebondissements et incidentes qui trament la narration, c’est au premier chef (pour reprendre le titre d’un recueil de Francis Ponge) la rage de l’expression qui fait le sel et la délectation de cette lecture. Comme si ce parti pris des choses (Ponge, encore), cette jouissance (contagieuse) à en exprimer la saveur dans les méandres et les circonlocutions de la phrase, boutonnée comme un frac (Proust n’est décidément jamais loin), ce plaisir du texte (Roland Barthes), ce qu’en un mot l’on nomme le style, prévalait, chez le docteur Grimbert, sur la matérialité de l’intrigue. L’humour qui l’enlumine tenant précisément à ce hiatus entre contraction des faits dans la trivialité du réel, et les développements infinis qu’ils provoquent, sous la dictée d’un authentique talent littéraire.

A lire aussi: L’érotisme algorithmique

Et c’est d’ailleurs pourquoi le commentateur que je suis s’empêchera désormais de tronquer quelque citation que ce soit. Deux exemples in extenso, donc : « Un matin apparut sur l’écran de mon smartphone un phénomène nouveau, moins une apparition qu’une soustraction, la disparition de la photographie de Charlène dans mes contacts, avec qui je n’en avais plus justement, hormis par le prisme de cette image dont j’avais continué à suivre les modifications, les illustrations d’un récit dont j’étais exclu, cette lucarne donnant sur l’existence de mon attachée de presse que je livrais à l’exégèse ».  Et encore : « il m’arrivait parfois de la trouver bête, non qu’elle soit dépourvue d’intelligence, mais plutôt en raison d’une suspension de celle-ci, de son silence, semblable à celui des animaux, juger ses préoccupations exigües, sa curiosité flasque, ses propos volatils dont l’enveloppe éclatait aussitôt après leur émission comme les bulles translucides d’un savon liquide ».  

Semi-analphabètes, Amazones de la doxa féministe, mercenaires de l’écriture inclusive, – s’abstenir.     


En librairie : L’Attachée de presse, par Philippe B. Grimbert. 219p, Le Dilettante, 2025.

L'Attachée de presse

Price: ---

0 used & new available from

Savoir demeurer au repos, dans une chambre…

Dans un essai stimulant, Alain Corbin retrace l’histoire du repos et analyse les évolutions de notre rapport au travail, à la fatigue et au temps…


Garde à vous ! Repos ! ordonne le chef. Un peu de repos, et tout ira bien ! affirme le docteur. Bon repos ! lance-t-on à des voisins pour conjurer l’ennui des « grandes vacances », en ajoutant, pour personnaliser la cure : « Bel été à vous » ! Pascal avait prévenu : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. » 

Le repos, c’est laborieux !

C’est que l’histoire du repos n’est pas de tout repos, comme le montre Alain Corbin, dans un livre d’une érudition légère, illustré d’exemples. Si diverses et, parfois contradictoires, que soient les images du repos, depuis le shabbat jusqu’à « la poussée créatrice » du dimanche, un fil rouge s’y dessine : celui du basculement vers une société du divertissement. Occuper le temps et l’espace physique et mental du repos, telle est la vie de l’homme pressé – tout en rêvant d’un repos « bien mérité », les doigts de pied en éventail, version désacralisée des « verts pâturages » bibliques.

A lire aussi: L’homme qui dort

Dans l’Antiquité, les hommes libres goûtaient l’otium. Avec le christianisme, le repos n’est pas l’antonyme de la fatigue mais le repos pour Dieu. Le travail du paysan est rythmé par les saisons en attendant le repos éternel que célèbrent les requiem. Pour les moralistes classiques, le contraire du repos n’était pas la fatigue mais l’agitation d’où la nécessité de « la retraite » mondaine et religieuse. Au fil des siècles, le repos devient jouissance de soi. Le repos dans la nature, exalté à la Renaissance, s’enrichit des « rêveries » de Rousseau. La « cure d’air » de moyenne montagne, à la mode, se fait thérapeutique. A la fin du siècle des Lumières, surtout en Angleterre, les bords de mer accueillent les victimes du spleen et les invalids. Mais il y a repos et repos ! Les villégiatures ne sont pas toutes « reposantes ! » Comme celles dites des « montpellier » incluant la pratique du « bain à la lame » destiné aux femmes aisées. Entendez un grand baquet d’eau de mer et une plongée, tête en bas, dans les eaux, par un guide assermenté, « le saisissement » étant considéré comme thérapie naturelle bénéfique. En même temps, à la fin du XVIIIème siècle, des techniques de relaxation, des postures, des objets naissent et se font de plus en plus raffinés : chaises longues chaises kangourou, rocking-chairs. Le yoga est lancé. Balzac écrit comfort, à l’anglaise. Tout se fait « luxe, calme et volupté ». 

Objet politique

Si le XIXème siècle est le siècle de la nature en littérature, c’est aussi le siècle des révolutions. D’où le désir du repos, éprouvé par tous. Le dictionnaire Bescherelle dont le nom est connu des écoliers, dans son édition de 1861, note l’importance du « repos politique », la nécessité de « rétablir » et de ne pas « troubler » ni de « perturber le repos public », l’auteur de l’article soulignant le plaisir d’être « au sein du repos. » Avec la révolution industrielle, sont anéanties les représentations historiques du repos. Désormais, fatigue du corps et repos sont de plus en plus liés. Objet politique revendiqué, le repos fera l’objet de lois avec « les trois huit. » Analysé sous toutes ses coutures, il devient la panacée de tous les fléaux sociaux. Pour satisfaire les anticléricaux, on remplace repos « dominical » par repos « hebdomadaire ».

A lire aussi: Thomas Mann: La fièvre monte au Berghof

Le XXème siècle, c’est, avec les congés payés, « le grand siècle du repos », en attendant que la fatigue, devenue psychique, se fasse surmenage jusqu’au burn out. Il culmine et s’achève en 1950 avec « la décennie du sea, sex and sun, et du flirt qui impose une forme douce du désir et de la relation sexuelles, née au bord des transatlantiques et des villes d’eau à la fin du siècle ». On bronze à plat sur le sable mais les sports nautiques, dits de « détente », plutôt violents, remplacent le repos. Si le désir du repos dans la nature est toujours plébiscité, en concurrence avec l’alpinisme, réservé aux âmes fortes, la santé du corps à tout prix se plie à des exigences draconiennes. Et le repos, nouvelle activité, redevient fatigue.

A la grande maladie du XXème siècle que fut la tuberculose, c’est le repos, avec sa cure, « une bonne petite cure », comme on disait, qui parut le remède le plus efficace. C’est ainsi que les sanatoriums devinrent « des temples du repos. » Jacques-Emile Miriel évoque, dans son article, les romans d’une Europe abolie vers lesquels on revient avec joie. La Montagne magique en est un exemple privilégié auquel se réfère, bien sûr, Alain Corbin. Et quel roman ! Il faut entendre le bruit de la porte de la salle à manger claquer derrière Madame Chauchat. Revoir les clichés qu’Hans Castorp et elle s’échangent de leurs poumons respectifs. Ecouter Settembrini, l’inlassable progressiste. Repos intranquille de la lecture. Magie de la littérature.

176 pages

Histoire du repos

Price: ---

0 used & new available from

La Montagne magique (Nouvelle traduction)

Price: ---

0 used & new available from

Floutage de gueule

L’œuvre de Gerhard Richter brouille nos perceptions. Son concept de « photopeinture », mêlant hyperréalisme et floutage du motif, consacre l’art de l’incertitude. La rétrospective du peintre allemand à la Fondation Louis Vuitton pose la question de la représentation du réel et plonge le visiteur dans des brumes inspirées


Gerhard Richter est né en 1932, à Dresde. Passé par l’école des Beaux-Arts de sa ville natale, il dut se plier un temps à l’esthétique du réalisme socialiste de la RDA avant de rejoindre Düsseldorf, en Allemagne de l’Ouest, au début des années 1960. La propagande de l’art officiel lui inspira un rejet de toute forme de soumission à quelque courant esthétique que ce soit (Pop Art, conceptualisme, Nouvelle Objectivité, etc.) et une méfiance envers les intellectuels désireux de produire un discours sur sa peinture. Pour lui, « l’idéologie est une maladie mentale » et « parler de peinture n’a aucun sens », car « en exprimant une chose par le langage, on la transforme ». Des propos en acier trempé attestant de sa pleine connaissance du rideau de fer et de « l’idéalisme criminel des socialistes » qu’il avait fui.

Verkündigung nach Tizian, (Annonciation d’après le Titien), Gerhard Richter, 1973

Sa première peinture en RFA, intitulée Tisch [Table] (1962), marque ainsi le début d’une œuvre obsédée par le rapport que nous entretenons avec la réalité, ce que nous en faisons et la façon dont nous nous la représentons. À moitié cachée par une tache sombre en mouvement, cette table est confuse. Rien de plus simple, à l’origine, qu’un plateau blanc rectangulaire inerte sur son trépied gris. Pourtant, derrière les coups de pinceau circulaires et rageurs, le meuble se dérobe, effacé par la peinture qui lui a donné sa forme, ses contours et sa couleur. Conclusion : on ne peut rien dire de la réalité qui ne soit incertain ; toute représentation modèle et estompe en même temps les choses les plus élémentaires.

C’est à cette réflexion sur notre rapport au réel que nous invite la rétrospective Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 2 mars prochain. De la Table de 1962 aux dernières peintures de 2017, l’exposition propose 270 œuvres traversées par la question de l’incertitude. Incertitude du style, tour à tour figuratif et abstrait. Incertitude du médium, avec le concept de photopeinture (peindre comme un appareil photo avec un mélange décontenançant d’hyper-présence et de floutage). Incertitude de la perception, grâce aux panneaux de verre qui sont autant d’écrans transparents susceptibles de multiplier les points de vue sur les œuvres et, par extension, sur le monde. Paradoxe inévitable : Richter a beau revendiquer n’aimer que ce qui n’a aucun style – « les dictionnaires, les photos, la nature, moi et mes tableaux » –, ses œuvres sont immédiatement identifiables.

A lire aussi: Félix Vallotton et l’art du vivre-ensemble

Marines nuageuses, montagnes et champs brumeux, pommiers bordant une route sinueuse, natures mortes épurées, jeune femme lisant, émouvantes maternités, portraits et autoportraits : le style Richter, c’est l’art de jouer avec la vérité photographique en lui ajoutant l’artifice mimétique de la peinture. Les œuvres nées de l’objectif de l’appareil photo et du geste du peintre – photo dépeinte et peinture floutée – ont une existence réelle mais pétrie d’imprécision. Betty (1988) vient de tourner la tête : on ne voit soudain plus son visage. Son sweat d’un blanc éblouissant à fleurs roses et ses cheveux blonds frappés par la lumière d’un soleil absent tranchent avec ce fond sombre digne d’une toile de Sánchez Cotán. Présente au point de donner l’impression de sortir du cadre, la jeune fille se heurte au mur de sa propre représentation. Hyper-réelle et vaporeuse, elle nous apparaît plus vraie que nature mais, au bout du compte, insaisissable : elle se dérobe à notre regard et tourne le sien vers le puits sans fond d’une obscurité sans formes. Elle fait exister et l’image et l’œuvre, nous obligeant à cligner des yeux pour tenter une impossible mise au point.

Cependant, toutes les photos ne peuvent pas devenir des photopeintures. Celles prises clandestinement par des déportés du Sonderkommando assignés à travailler au Krematorium V du camp d’Auschwitz-Birkenau, durant l’été 1944, mènent Gerhard Richter à une autre pratique de l’effacement. Ces images montrent des femmes incinérant des corps à l’air libre devant la chambre à gaz et des arbres dans l’indifférente lumière du jour. La peinture figurative lui étant apparue comme inapte à représenter à la fois la perte et la perdition de l’humanité, c’est à l’art abstrait que Richter confie la tâche de représenter la Shoah et la politique d’abolition de la forme humaine. Parce que la réalité objective s’use avec le temps, l’art sauve de l’oubli ce que l’on peine parfois à se représenter et ce qui lui est impossible de figurer.

Qu’en est-il à présent de notre rapport au réel alors que l’intelligence artificielle peut générer des photos d’individus qui n’existent pas, de paysages que personne n’a vus et d’événements n’ayant jamais eu lieu ? La photo n’est plus le refuge de l’objectivité – l’a-t-elle d’ailleurs jamais été, quand tout objectif sous-tend forcément un point de vue ? Que dire aussi de ce mot qui revient à la mode et que le personnel politique se jette à la figure telle une marmite d’huile bouillante : « idéologie » ? Depuis la fin du marxisme, la fausse sortie de l’histoire, le fantasme des différences solubles et les insomnies médicamenteuses des éveillés, dopés au vague amour des autres via la haine farouche de soi, le terme fait son grand retour. Au grand dam de ceux qui pensaient que la polarisation et l’antagonisme étaient des contre-valeurs démocratiques. Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accuse d’être « déconnecté », « hors-sol », de ne pas « regarder la réalité en face » et d’être déformé par des « biais » dans l’appréciation et le jugement. La gauche accuse la droite d’être idéologique, ce qui, chez elle, veut dire obsessionnel, passéiste et bas de plafond. La droite reproche également à la gauche son idéologie : intolérance des prétendus tolérants, ouverture d’esprit version porte étroite, et dialogue pluriel version monologue subventionné. Tout le monde brandit les mots magiques : transparence et vérité. Pour la gauche, c’est la diaphanéité des sentiments. Pour la droite, l’évidence du bon sens. Pour les départager, laissons la parole à Gerhard Richter : « Les intellectuels marxistes ne s’autorisent pas leur désillusion. Ainsi transforment-ils leur faillite idéologique en une faillite universelle, prêts à envisager l’anéantissement de leurs propres valeurs pour nuire efficacement. » Il est vrai que la droite, elle, s’est largement autorisé sa désillusion.

À l’heure des fake news et de l’infox – autrement dit des rumeurs, des ragots et des mensonges, choses inédites dans l’histoire des sociétés –, des sociologues, tel Gérald Bronner, partent en croisade contre ceux qu’ils nomment avec une belle naïveté intellectuelle « les ennemis de la réalité » ou « les assaillants du réel », à savoir les trumpistes, complotistes et autres populistes. Faut-il que nous ayons été à ce point bercés des pires fadaises pour croire à la consanguinité de l’objectivité et de la politique. « Qui dit ce qui est raconte toujours une histoire », rappelle Hannah Arendt, qui met en garde, dans « Vérité et politique », contre le monopole du pouvoir sur la matière factuelle. Faut-il aussi que nous ayons oublié tous les livres pour penser que la réalité existe, intacte et pure, en dehors de la représentation que l’on se fait d’elle. Le monde objectif n’existe que comme représentation, et non en dehors d’elle, écrit Schopenhauer. Donquichottisme, bovarisme, cristallisation : nos romanciers ont donné différents noms à ces représentations. On aimerait d’ailleurs qu’ils continuent à baptiser le réel au lieu de s’en croire les indispensables relais oraculaires.

Möhre, (Carotte), 1984.

Franz Kafka a, lui, baptisé le réel. Dans Le Château, roman inachevé dont nous fêtons cette année le centenaire de la publication posthume, K. est l’arpenteur que personne n’attend, pris dans les rets d’une bureaucratie absurde et cruelle. « Kafkaïen » se dit du monde épais et douloureusement sadique qui signe la fin de l’humanisme occidental et de son idéal de clarté. Censé arpenter le réel, K. ne parvient pas à atteindre le château dont la silhouette tend toujours à se dissiper. La réalité, inaccessible et silencieuse, ressemble au tableau que K. aperçoit à son arrivée, accroché au mur d’une des maisons du village : « un portrait obscur dans un cadre obscur ». Quant au château, il est un peu comme la Betty de Gerhard Richter : « Quand il le regardait, il semblait parfois à K. qu’il observait une personne tranquillement assise et regardant devant soi. » Sans surprise, le peintre fit le portrait de l’auteur de La Métamorphose – ce court récit où le personnage de Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte non identifiable que la femme de ménage finit par nommer « le machin d’à côté ». Le flou et l’incertitude propres à l’art de Richter rejoignent l’indétermination et l’indéfini kafkaïens. Les deux nous permettront peut-être d’arpenter différemment le flou plus ou moins artistique de 2026.

À voir

« Gerhard Richter », Fondation Louis Vuitton. 8, avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris. Jusqu’au 2 mars 2026.

La boîte du bouquiniste

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.

Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.

Qu’en est-il de janvier ?

C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.

À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.

Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.

Les quat'saisons

Price: ---

0 used & new available from

Une pluie d’été dans un jardin anglais

Thomas Morales célèbre les 50 ans de la sortie d’« A nous les petites anglaises » de Michel Lang en janvier 1976 qui se classa troisième au box-office de l’année derrière « Les Dents de la mer » et « L’Aile ou la cuisse ». C’était le temps des copains, des bières chaudes, des sandwichs au concombre et de l’hospitalité anglaise…


Longtemps, les séjours linguistiques outre-Manche contribuèrent à l’éducation sexuelle de la jeunesse française. En Angleterre, nous faisions nos humanités, nous apprenions les bases de la culture amoureuse, nous œuvrions au grand rapprochement, le marché commun était jadis ouvert à toutes les bourses. L’entente était plus que cordiale chez ce soi-disant ennemi héréditaire ; certes, rugueuse parfois sur les pelouses de rugby mais nettement plus décorsetée dans les dancings de Bath ou de Southampton. Là-bas, on nous prédisait un été pluvieux mais perméable aux sentiments, âpre gustativement mais instructif sur le fonctionnement des corps maladroits. Dépaysant, en tout point. La couronne fut une terre d’asile pour tous les garçons et les filles de France à la recherche d’un contact physique plus poussé. Sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage d’une langue truffée de verbes irréguliers, pour rassurer des parents soucieux de notre future intégration professionnelle extra-communautaire ; à l’âge de l’adolescence, tourmentés et impulsifs, nous avions d’autres idées en tête. Shakespeare pouvait bien attendre. La traversée par mer, la seule façon honorable d’aborder les côtes anglaises, donnait déjà lieu à un choc de civilisation sur les ferry-boats. Nous allions apprendre à mieux connaître nos voisins si singuliers, qui en dépit d’un accent déroutant, n’étaient pas insensibles à notre patriotisme badin. Durant les années 1980, nous possédions un document indispensable, un sésame filmé qui passait régulièrement à la télévision et qui, malgré sa date de péremption largement entamée, continuait à fabriquer nos cerveaux disponibles. A nous les petites anglaises était sorti en janvier 1976 et se référait à une histoire datant de juin 1959. Si bien que tous les adolescents du Berry partaient en stage de langue avec trente ans de retard, dans leur valise. A vrai dire, l’Angleterre du milieu des années 1980 n’avait pas tellement changé dans son folklore et ses rites étranges. L’insularité ne mentait pas ! Les jardins bien entretenus, les marmelades, les Bad boys, les porcelaines, les guitares électriques, une Vauxhall fatiguée et des tissus outrageusement voyants dans les rues faisaient toujours partie du décor. Les bobbies ressemblaient à des bobbies. Les livreurs de lait à des livreurs de lait. Et les sujettes britanniques hésitaient, à l’époque, entre le look de Samantha Fox et celui de Purdey, entre la vieille fille et la créature, le doute s’immisçait en nous. En perdant nos repères, nous fûmes assurément plus libres. Le film de Michel Lang reprenait la même mécanique des Zozos de Pascal Thomas, le voyage comme expérience spatio-sensuelle, sur fond de nostalgie guimauve et étude sociologique rigolarde. Privés de vacances à Saint-Tropez car recalés à l’épreuve d’anglais au baccalauréat, les jeunes acteurs Rémi Laurent en gilet camel et Stéphane Hillel en blazer et cravate club, étaient sommés par leurs parents de se diriger vers l’East Kent. Le charme faussement autoritaire de Martine Sarcey en mère du XVIème arrondissement vaut un visionnage urgent. Ces deux copains d’infortune iraient dormir chez l’habitant, et plus si affinités. Entre forfanterie juvénile et échecs à la pelle, les premières fêlures dessinaient les caractères de la fin de l’enfance. Dans cette station balnéaire où 2 000 Français vivaient au kilomètre carré, nous suivions les aléas du cœur de cette bande de gamins en proie aux hormones et au vague-à-l ’âme. Le film drôle sans être totalement caricatural, fleur-bleue sans tomber dans une mièvrerie infâmante flirtera avec les 6 millions d’entrées. Tout Français doit avoir lu les mémoires du Général et vu « A nous les petites anglaises ». L’affiche de Ferracci montrant deux couettes de dos tapissa les murs des adolescents avant l’arrivée de Full Metal Jacket et du Grand Bleu. La bande-son de Mort Shuman, notamment le tube hypnotique « Sorrow » donnera une patine triste et lancinante, comme les fins de vacances. En outre, un film est réussi lorsqu’il y a une brune et une blonde. Les débutantes Véronique Delbourg et Sophie Barjac sont très convaincantes dans leur registre respectif. Il faudra un jour se pencher sur la carrière de Sophie Barjac, sa justesse dans l’émotion me fait, de plus en plus, penser à Marie Dubois. Et puis, un film où un français prononce cette phrase : « Il y a des oignons là-dedans ? » a d’une certaine manière percé le mystère anglais.

Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Très souvent, à ma Sauvageonne, je parle de deux regrettés amis qui ont beaucoup compté dans ma vie : Jean-François Danquin (1947-2015), acteur culturel picard, et Raymond Défossé, qui fut notamment directeur de la Maison de la culture de Laon, dans l’Aisne. Alors, le 9 janvier dernier, lorsque je lui ai dit que je l’invitais à la Maison de la culture d’Amiens où avait lieu le vernissage de la rétrospective[1] consacrée aux œuvres du premier, elle a sauté de joie. Nous avons hélé Firmin, notre valet, afin qu’il attachât Yvonne, notre fidèle jument, à notre fiacre, et nous partîmes, au trot, vers le lieu d’exposition. Sur place, il y avait du monde et assez de vin pour rendre un homme heureux. Je retrouvais mes amis Suzanne et Jacques Frantz (ancien journaliste du Courrier picard qui fit en sorte, en 1983, que je pusse entrer dans ce journal qui était encore une belle et humaniste coopérative ouvrière) ; eux aussi ont bien connu Jean-François et Raymond. Des souvenirs nous remontaient sous la crinière comme des bulles de Drappier ; des repas animés, fraternels et arrosés, à Compiègne, Canly ou Amiens. Des fêtes ; des sorties aux concerts de Dylan et/ou de Van Morrison, artistes que chérissaient les deux disparus. Jean-François n’était pas seulement un Pic de la Mirandole des arts, du cinéma et de la littérature ; il était aussi et surtout un homme terriblement attachant et généreux. Il se promenait en ville équipé d’une petit appareil photo avec lequel il shootait des personnalités de la vie locale qui lui servaient à réaliser des séries dans le cadre de son travail pictural. Encore étudiant, il sillonna l’Amérique pendant un an et assista au festival de Woodstock. Puis il prépara un doctorat en littérature comparée, devint notamment administrateur de la troupe de théâtre Le Carquois, puis premier directeur de la culture au Conseil régional de Picardie ; ensuite, il fut embauché comme responsable de la culture et de la communication aux Musées d’Amiens. Il termina sa carrière professionnelle comme directeur des études de l’École supérieure d’art et de design (Ésad) d’Amiens. Sous peu, la galerie Au bord de l’art, à Picquigny présentera à son tour une exposition de ses travaux, en particulier de ses portraits d’artistes. A cette occasion, un livre réunissant les témoignages de ses proches, sera édité. Pour cet ouvrage, j’ai écrit un texte intitulé « La tolérance incarnée ». Le voici : « Jean-François Danquin. Une image me revient. Un matin, nous nous croisons place du Don, à Saint-Leu. Nous nous mettons à parler de Paul Morand, romancier au style de sprinter, que tous deux nous aimons. Homme de gauche, il savait apprécier certains écrivains de droite dès qu’ils avaient du talent. Il était comme ça, Jean-François. Tolérant. Très tolérant. Aurait-il apprécié la société d’aujourd’hui, tellement binaire et sotte, emberlificotée dans les barbelés agressifs tressés dans un bien mauvais métal : celui de l’intolérance crasse ? C’est peu probable. Une autre image me saute à la tête. Nous sommes chez lui, dans sa belle maison du même quartier Saint-Leu. Nous sommes là, tous les quatre, nos amis Raymond Défossé et Jacques Frantz, lui et moi devant un verre. Nous parlons d’un autre écrivain que nous vénérons : Roger Vailland, résistant de haute volée et communiste invétéré, tolérant lui aussi. (Kléber Haedens, vieux monarchiste, lui rendit hommage dans son succulent Une histoire de la littérature française ; ils étaient unis par un respect réciproque. Tous deux avaient l’intelligence de penser que la littérature était bien au-dessus des idées politiques.) Troisième image, à Saint-Leu, toujours. Je sors du restaurant La Soupe à Caillou en compagnie de mon copain Cyril Montana, écrivain aussi tonique qu’un verre de vin espagnol. Jean-François nous aperçoit, nous rejoint, puis nous prend en photo. Quelque temps plus tard, il nous fera le plaisir de nous faire découvrir le tableau sur lequel nous figurons, le Cyril et moi. Ce tableau, je l’ai toujours. Il est précieux comme l’amitié qui nous unissait, Danquin et moi. Les mots qui le caractérisaient : culture immense et intelligence bienveillante. Jamais il ne jugeait ; il laissait cela aux fronts bas de l’intolérance crasse. C’était même un plaisir de ne pas être d’accord avec lui ce qui, je dois l’avouer, était rare. Il aimait aussi le rock, comme Raymond, Jacques et moi. Les Them, Van Morrison, les Kinks, etc. Le rock de nos jeunes années. Tout cela nous unissait comme les frères d’une même portée sur laquelle dansaient des notes acidulées et des riffs entêtants comme les fragrances des roses anciennes. Aujourd’hui, Jean-François et Raymond reposent au cimetière de La Madeleine ; quelques mètres les séparent. Je suis certains qu’ils doivent discuter de Dylan, certains soirs de brume quand les sansonnets se sont tus dans les cyprès. Ils étaient mes amis ; ils me manquent. »


[1] Jusqu’au 21 février ; visite guidée le mardi 10 février, à 18h30

Boycott de la Coupe du monde de foot: la menace fantoche

0

Dernier coupe-faim envisagé par l’Europe pour calmer les appétits d’un Donald Trump qui veut bouffer le monde entier: boycotter le Mondial, la Coupe du monde de football, que les Etats-Unis (secondés par le Canada et le Mexique, pas encore annexés par Trump) accueilleront du 11 juin au 19 juillet prochains…


Certains observateurs estiment que cette solution pourrait peser sur la politique américaine. Parmi eux, le député LFI Éric Coquerel, pour qui le foot est « une arme politique », ou encore l’inusable Daniel Cohn-Bendit. Sur BFM TV le 21 janvier il prétendait que si les équipes européennes ne mettaient pas les pieds aux States, Trump serait dans ses petits souliers.

Les Américains et le « soccer », ça fait deux

Mais Dany le rouge se trompe… Lui-même fervent amateur de foot et aveuglé par sa passion, il imagine que le forfait des équipes européennes gâcherait la fête des Américains. Mais pour porter sérieusement, un tel boycott devrait non seulement toucher l’ego de Trump mais aussi le cœur des Américains. Or ces derniers ne sont pas des passionnés. Ils raffolent du basket, du base-ball, et seulement du football… américain qui se joue avec les mains sur le modèle du rugby. De plus, ils n’apprécient vraiment que les sports où ils gagnent. Au football, ils n’ont aucune chance. Ils ont l’esprit trop carré pour un ballon rond…. Bref, saborder la compétition serait priver de viande des végétariens.

Secundo, les Etats-Unis n’organisent pas le Mondial, ils l’accueillent. Le véritable organisateur, c’est la Fifa (Fédération international de football), instance installée en Suisse, pour son climat fiscal très clément, Fifa qui possède tous les droits d’exploitation ! Pour prendre le Mondial en otage, il faudrait obtenir la compréhension, sinon le soutien, de ladite Fifa… Mais c’est comme un oranger sur un sol irlandais… cela ne se verra jamais. Le Mondial est une poule aux œufs d’or. Grâce à elle, pour l’exercice comptable 2026, la Fifa mise sur une recette globale de 8 911 millions de dollars, soit 7,6 milliards d’euros ! Ensuite il faut rappeler que son principal sponsor, son partenaire officiel, est… Coca-Cola, la légendaire firme américaine d’Atlanta. De plus, Gianni Infantino, numéro 1 de la Fifa, tient plutôt Donald Trump en haute estime. Le 5 décembre, il a remis au président américain le prix de la paix de la Fifa (!), une distinction spécialement créée pour lui, sur mesure, sans doute pour le consoler de ne pas avoir obtenu le Nobel.

On va voir Fifa va barder…

En revanche, la Fifa pourrait sanctionner les déserteurs. Toutes les fédérations (211, soit plus que les 193 états membres de l’ONU!) affiliées à la Fifa sont soumises à son strict règlement. Dans le cas d’un forfait européen, et la défection de grandes équipes comme la France, l’Allemagne, l’Angleterre ou les Pays-Bas, la Fifa devrait revoir à la baisse le montant des droits de retransmission TV et autres revenus publicitaires, et en conséquence faire payer le manque à gagner aux Européens, en les sanctionnant financièrement, en les excluant des compétitions à venir…

En définitive, un boycott du Mondial par les équipes européennes pénaliserait principalement les téléspectateurs européens, pour qui la Coupe du monde est une grande fête, une compétition où l’Europe tient encore le devant de la scène (une exception sportive dans un monde politico-économique où elle fait figure de Vieux Incontinent): sur 22 éditions, de 1930 à nos jours, si le continent Sud-Américain compte 10 succès, l’Europe totalise douze couronnes, 4 avec l’Italie , 4 avec l’Allemagne, 2 grâce à la France, l’Angleterre et l’Espagne complétant le palmarès.

Mark Carney, ou le révisionnisme historique à la canadienne

0
Québec, 22 janvier 2026 © Jacques Boissinot/AP/SIPA

Mark Carney a fermement répondu à Donald Trump, qui affirmait que le Canada « existe grâce aux États-Unis, reçoit beaucoup de choses gratuitement de notre part (et) devrait aussi être reconnaissant mais ne l’est pas », en déclarant que son pays prospère avant tout grâce à ses propres valeurs et grâce à sa souveraineté. Depuis Québec, le Premier ministre canadien a insisté sur le fait que le Canada est « maître chez lui » après les propos répétés de Trump sur une éventuelle annexion du Canada. Mais, les souverainistes québécois accusent désormais M. Carney de réécrire l’histoire.


Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé.
George Orwell (1984).

Si tu trouves du miel, n’en mange que ce qui te suffit, de peur que tu n’en sois rassasié et que tu ne le vomisses.
Proverbes 25 :16.


(Image truquée postée par M. Trump sur son réseau social)

Après son discours du 20 janvier à Davos, le Premier ministre canadien est reparti sous les applaudissements, tout auréolé et enivré de gloire. Émerveillée de banalités évidentes, ou d’évidences banales, la communauté internationale lui a réservé une standigne auvécheunne : il a notamment déclaré que le monde traverse une « rupture » de l’ordre mondial. Quelle révélation. A son retour au Canada, sur sa lancée, il a fait, le 22 janvier, un appel à l’unité canadienne dans un discours prononcé à Québec, plus précisément sur le théâtre de l’affrontement des armées anglaise et française de 1759, les plaines d’Abraham, lesquelles selon lui :

« symbolisent un champ de bataille, et aussi le lieu où le Canada a commencé à faire le choix historique de privilégier l’adaptation plutôt que l’assimilation, le partenariat plutôt que la domination, la collaboration plutôt que la division » [Sic!!!].

Il parle même de « pacte » entre deux peuples fondateurs (auxquels il ajoute quand même les premières nations), pacte

« renouvelé avec l’avènement du bilinguisme officiel [et] renouvelé lorsque les Québécois ont choisi, à deux reprises, de rester au sein du Canada, estimant que ce partenariat, malgré toutes ses frustrations, méritait non seulement d’être préservé, mais aussi d’être renforcé. »

On aurait presque une vision de dualité à l’austro-hongroise…

Le moins que l’on puisse dire est que ce remaniement de l’histoire canadienne, dénoncé par tous les commentateurs au Québec, n’est rien moins qu’orwellien.

Il serait fastidieux ici de recenser toutes les tentatives coloniales d’éradiquer la nation canadienne-française, mais qui ont échoué (ce ne fut pas faute d’avoir essayé), même si, parfois, de guerre lasse, le pouvoir anglais a accepté de lâcher ici et là un peu de lest. Rappelons aussi que les langues officielles du Canada sont l’anglais et la langue de traduction française. Un bilinguisme très partiel et à sens unique. Quant aux référendums sur la souveraineté, le « non » l’emporta en 1980 sur la foi de promesses de changements radicaux faites, le cœur sur la main, par le Premier ministre confédéral Pierre Elliott Trudeau, secondé par son bouffon Jean Chrétien, alors ministre de la Justice, ministre d’État au Développement social et ministre responsable des négociations constitutionnelles (rien que ça) et… « collaborateur » carneyesque patenté de toujours. Rebelote en 1995, mais, vu le résultat très serré, il faut y ajouter les tripotages perpétrés par l’insubmersible Jean Chrétien, alors devenu Premier ministre confédéral fantoche, bilingue dans les deux langues. Tout cela confirme que les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. [Note juridique : le Canada porte le titre trompeur de « confédération », et non pas de « fédération »]

Mais, en effet, le Québec est devenu un partenaire au fil des siècles. Comme la monture chevaline est le partenaire de son cavalier.

Penchons-nous plutôt sur un point particulier de son discours :

« En septembre 1759, deux armées se sont affrontées ici dans une bataille qui a changé à jamais le cours de l’histoire de ce continent… La Nouvelle-France était tombée. L’Amérique du Nord britannique était née ».

[Note socio-historique. Il est traditionnellement, et paradoxalement, reproché aux Québécois qui ont l’outrecuidance d’élever des aspirations nationales leur incapacité à surmonter cette défaite et… à se prendre en main, car, affirment-ils notamment, sans rire, le Canada entier leur appartient. Leurs adversaires n’en sont pas à une contradiction près. (Incidemment, l’approche est classique pour dénigrer les victimes en occultant la notion de chaîne de causalité : les rednecks américains qui ruminent encore l’échec de la sécession en pavoisant avec le drapeau confédéré le « Confederate Memorial Day », sont les premiers à sermonner d’un ton condescendant les Afro-Américains en les enjoignant à tourner la page de l’esclavage; les antisémites en ont ras-le-bol de se faire rabâcher les oreilles avec l’holocauste, etc…). La réalité est inverse. Au Canada, le nouveau maître n’a pas perdu de temps pour se livrer à sa propagande avec le mythe portant que les Français d’Amérique n’étaient qu’un « peuple de vaincus » en guise de justification de la domination anglaise, notamment sur le plan économique; ce lavage de cerveaux institutionnel a été efficace puisqu’il a longtemps nourri l’esprit d’infériorité et de résignation des francophones d’un océan à l’autre, peuple captif d’un système social pipé contre lui. A noter que cette sinistre légende est toujours avalisée aujourd’hui par le clown triste Jean Chrétien. En l’occurrence, M. Carney y fait implicitement écho.]

Qu’en fut-il exactement?

La bataille de 1759 ne fut, en réalité, qu’un épisode de la guerre de sept ans, la vraie « première guerre mondiale », où s’affrontèrent les grandes puissances européennes dans plusieurs continents, notamment en Europe, en Inde, et, bien sûr, aux Amériques. La France venait alors de perdre une bataille, mais pas « la » guerre : un pion de moins sur l’échiquier international.

Au cours des négociations qui aboutirent en 1763 à la signature du traité de Paris, les cartes furent rebattues, notamment sur le plan des possessions coloniales, A la fin des hostilités, il faut le reconnaître, l’Angleterre avait, globalement, de meilleures cartes dans son jeu. Elle aspirait donc aux conquêtes territoriales les plus lucratives possibles et elle était bien décidée à mettre le grappin sur les colonies antillaises sucrières françaises, notamment la Martinique, et surtout la très riche Guadeloupe.

Sauf que… c’était sans compter sur les producteurs sucriers des Antilles anglaises, qui ne voulaient en aucun cas subir la concurrence de ces territoires, dont les énormes récoltes de canne, en pénétrant sur les marchés anglais, auraient fait baisser le prix du sucre; cette conquête aurait été nettement avantageuse pour Albion, mais signifiait la ruine des propres affaires des planteurs anglais. Hors de question pour eux de sombrer dans la panade, encore moins dans la mélasse. Par de basses manœuvres de coulisses, ils firent discrètement pression sur leurs compatriotes négociateurs afin qu’ils optassent plutôt pour le Canada. Sans cette trahison, la France eût conservé la Nouvelle-France. On ne saurait édulcorer la réalité : l’Angleterre conclut alors un véritable marché de dupes. En 1763, que valaient économiquement les quelques arpents de neige? Le sirop printanier de l’érable ne faisait pas le poids face au sucre de canne.

Sur le plan politico-juridique, le revers français de 1759 n’eut donc aucun impact. Un non-événement qui ne changea en rien le cours de l’histoire de ce continent. La vérité historique est que l’Amérique du Nord britannique n’est pas née en 1759, mais en 1763, et fut le rejeton de la forfaiture d’une petite clique de planteurs scélérats.

Une canne amère qui nous rappelle que l’on n’est jamais trahi que par les siens…

A quoi tient parfois le destin des nations…

Incidemment, signalons que la conquête anglaise se heurta à l’hostilité de la plupart des nations autochtones qui formèrent une coalition, incluant même certaines traditionnellement alliées à l’Angleterre. La rébellion de Pontiac fut lancée dès le 7 mai 1763, dont l’objectif était de chasser les Britanniques de l’ex-Nouvelle-France, en dépit de la proclamation conciliatrice du même mois qui accordait aux nations autochtones des territoires de réserve. Ce conflit aboutit à une impasse militaire pour les deux camps et un traité de paix fut signé le 25 juillet 1766.

Comme début de « partenariat », on a vu mieux.

En France, une grande fraction de l’opinion considéra l’abandon du Canada comme une honteuse trahison. Cependant, la mère patrie considéra cette cession comme provisoire et conserva longtemps l’espoir de reprendre un jour la Nouvelle-France. A défaut, ses enfants ultramarins sont restés des Français à part entière, et ils furent reçus comme tels sur le territoire métropolitain au fil des siècles suivants. L’ADN français est indestructible.

Mais laissons le dernier mot au « Très Honorable » (tel est son titre officiel en v.f., « The Right Honourable » en v.o., tradition anglaise oblige…) Mark Carney, qui conclut sa pseudo-historique allocution abrahamesque par cette réponse (dont chaque mot vaut son pesant de caramels mous) adressée au président américain Trump, qui venait de déclarer que « le Canada n’existe que grâce aux États-Unis » : « Le Canada est prospère parce que nous sommes canadiens. » Comme platitude démagogique, c’est désespérant.

Antisémitisme: quand la loi révèle le déplacement de la haine

0
La députée de la 8e circonscription des Français établis hors de France Caroline Yadan, 3 décembre 2025 © ISA HARSIN/SIPA

Un texte visant à encadrer les « formes renouvelées » d’antisémitisme, adopté de justesse en commission, est examiné ce lundi à l’Assemblée nationale. Porté par la députée Caroline Yadan (Renaissance), il entend répondre à la hausse des actes antisémites depuis le 7 octobre 2023, mais se heurte à la difficulté d’identifier ces fameuses « formes renouvelées », un antisémitisme cultivé, diplomatique et habillé d’humanisme ayant remplacé l’antisémitisme d’hier…


La commission des lois de l’Assemblée nationale vient d’adopter une proposition visant à redéfinir et renforcer la lutte contre les formes contemporaines de l’antisémitisme. Portée par des élus de la majorité, soutenue par certaines institutions communautaires, contestée par une partie de la gauche, des universitaires et plusieurs ONG, cette initiative a donné lieu à un débat vif — non pas dans la rue, mais au cœur même des sphères politiques, médiatiques et intellectuelles. On y discute de définitions, de libertés publiques, d’antisionisme, de droit international. Autrement dit, on débat de l’antisémitisme là où se fabrique aujourd’hui le langage légitime du monde.

Mots autorisés

Mais ce moment législatif ne dit pas seulement quelque chose du droit : il révèle un déplacement plus profond de la haine elle-même. Que l’antisémitisme doive aujourd’hui être redéfini par la loi montre qu’il ne relève plus prioritairement de débordements populaires, mais d’un climat intellectuel et moral produit au sommet de la société. La violence n’est plus spontanée : elle est cadrée, rationalisée, justifiée. Elle circule dans les mots autorisés, les récits dominants, les postures vertueuses. Autrement dit, si les élus tentent de réparer, c’est aussi parce que les élites ont contribué à fabriquer. C’est ce renversement — cette migration de l’antisémitisme vers le haut — que je voudrais mettre en lumière.

L’antisémitisme revient, oui. Mais sa source principale s’est déplacée. Il continue de s’exprimer dans certains faubourgs —islamisés, travaillés par un imaginaire victimaire et jihadisé — mais il est désormais légitimé, structuré et rendu respectable par le haut. Il ne naît plus dans la rue : il y est activé. Il ne s’élabore plus dans la colère brute : il se fabrique dans les universités, les rédactions, les ONG, les cénacles militants.

Ce sont les élites qui fournissent aujourd’hui le vocabulaire, la morale et la justification. Les quartiers fournissent parfois les bras et diffusent la propagande islamiste.

Cet antisémitisme vient d’en haut. Il vient des universités, des rédactions, des plateaux télévisés, des grandes ONG, des colloques sur la justice mondiale. Il vient d’une classe dirigeante majoritairement issue de la gauche culturelle, qui domine aujourd’hui l’univers symbolique — universités, médias, institutions artistiques, ONG — et qui n’a plus d’attache, plus de sol, plus de fidélité à autre chose qu’à son propre narcissisme moral.

Ce n’est plus la foule qui hurle : c’est l’élite qui murmure — avec componction, avec gravité, avec science. Un antisémitisme cultivé, diplomatique, habillé d’humanisme. Un antisémitisme de salon, mais pas moins féroce.

Le Juif, figure de l’irréconciliable

Le Juif n’est plus haï parce qu’il serait puissant, mais parce qu’il est inassimilable à la nouvelle religion du monde occidental : celle de la repentance généralisée et de la dissolution des identités. Il incarne, malgré lui, ce que l’époque veut abolir : une fidélité, une structure, une Loi.

Dans une société qui n’a plus de pères mais des managers, plus de traditions mais des flux, plus de mémoire mais des narrations, le Juif fait tache. Il est le témoin muet d’un monde antérieur : celui de l’Histoire avec des tragédies, des appartenances, des frontières.

Et cela, une partie des élites ne le supporte plus. Elles qui ont troqué le tragique contre l’égalitarisme compassionnel. Elles qui veulent un monde propre, sans conflit, sans verticalité — un monde lavé de la culpabilité par la dénonciation rituelle du même ennemi : Israël, le “sioniste”, le “colonialiste”, le “dominant”.

L’antisémitisme chic : nouvelle langue de l’Occident

Il n’est plus question de dire : « le Juif est le mal ». Il suffit de dire : « le sionisme est un apartheid ». Et de conclure que l’antiracisme impose d’être antisioniste. C’est propre, c’est logique, c’est académique. C’est l’Occident d’aujourd’hui : celui des grandes écoles, des think tanks et des ONG. Un Occident façonné presque exclusivement par une gauche morale hégémonique, qui a remplacé la pensée critique par le catéchisme victimaire.

Ce n’est plus la rue qui désigne le Juif : c’est Sciences Po. C’est le théâtre subventionné. C’est le documentaire primé à Berlin. C’est la tribune dans Libération. Ce n’est plus une haine brute : c’est une haine raisonnée, structurée, distillée dans les séminaires, les curriculums, les politiques publiques. On ne brûle plus les synagogues. On y dépêche des intellectuels pour expliquer pourquoi elles dérangent.

A lire aussi, Cyril Bennasar: Malentendus et quiproquos

Une haine de classe, masquée en vertu

Car c’est bien là le paradoxe : ce nouvel antisémitisme est celui d’élites de gauche qui se croient éclairées, et qui exercent aujourd’hui une domination quasi totale sur le champ culturel. Elles ne crient pas, elles enseignent. Elles n’agressent pas, elles évaluent. Elles ne jettent pas des pierres, elles rédigent des rapports. Mais leur objectif est le même : isoler, disqualifier, réduire au silence.

Et pendant que cette haine s’habille de droit international, de solidarité, de justice, les classes populaires, elles, restent à distance. Elles vivent avec les Juifs. Elles n’ont ni le temps ni les moyens de haïr abstraitement. Elles partagent les mêmes écoles, les mêmes quartiers, parfois les mêmes misères.

La fracture est là : ce ne sont pas les milieux populaires de la France périphérique qui haïssent. Ce sont ceux qui croient incarner le progrès. Ce ne sont pas les exclus qui délirent sur le « lobby juif », mais les inclus — ceux qui ont désappris la complexité du monde au profit de leur propre vertu.

L’antisémitisme contemporain n’est pas un accident du progressisme : il est devenu l’un de ses produits idéologiques les plus constants.

Ce que ce retour révèle

Que l’antisémitisme revienne n’est pas une surprise. Mais qu’il revienne par le haut, voilà le signe de notre époque. Car une société qui se pense civilisée et produit de la haine sous couvert de justice est une société arrivée à son stade terminal : celui où l’intelligence ne pense plus, mais juge.

Il faut désormais regarder ce retour pour ce qu’il est : un symptôme, non pas d’ignorance, mais de décadence. Quand les élites trahissent la mémoire, c’est que la culture est morte. Quand elles s’en prennent au Juif, c’est qu’elles ont cessé de croire au commun.

Alors les Juifs s’en vont. Silencieusement. Ils n’écrivent pas de manifestes. Ils ferment les volets. Ils fuient la lumière fausse de ceux qui parlent de paix et sèment la honte. Et ce départ, ce départ qui ne dit pas son nom, est le vrai jugement sur notre temps.

Quand l’antisémitisme devient un objet de débat parlementaire plutôt qu’un interdit moral partagé, c’est qu’un seuil a été franchi — et que la faillite n’est plus marginale, mais civilisationnelle.

La société malade

Price: ---

0 used & new available from

Primaire à gauche: le Club des cinq en désordre de marche

0
La primaire des losers ? A Tours, le 24 janvier 2026, la gauche annonce une élection primaire cette année pour un candidat unique à la présidentielle. Avec de gauche à droite, Lucie Castets, Marine Tondelier, Laurent Baumel, Olivier Faure, Alexis Corbiere Clementine Autain et Francois Ruffin © ISA HARSIN/SIPA

Une primaire « unitaire » de la gauche est annoncée pour le 11 octobre afin de désigner une candidature commune, malgré des modalités encore floues et de fortes tensions, notamment chez les socialistes. On sait que le processus était déjà fragilisé par le refus de participation de deux figures majeures (MM. Mélenchon et Glucksmann), mais les joyeux organisateurs assurent qu’ils vont mobiliser massivement.


La photo publiée par le Parisien Dimanche[1] est des plus charmantes. Il se raconte qu’elle a été prise à Tours, à la sortie de la cabine téléphonique où ce clan de la gauche façon puzzle s’est réuni pour causer primaire. Ils sont tout joyeux pour la photo, ils applaudissent. Du moins quatre d’entre eux, François Ruffin faisant smartphone à part. De la dissidence, déjà ? Ça promet. Les quatre autres, qu’on ne qualifiera pas de mousquetaires par respect pour l’œuvre du grand Dumas et ses personnages, en fait, n’applaudissent pas. Non, ils s’applaudissent. Ils ont raison de le faire maintenant car plus tard cela risque de ne pas être de saison.

Il y a là Olivier Faure, l’ambitieux frénétique qui ne sourit qu’intérieurement et reste bouche close, de peur sans doute qu’on ne voie que trop ses crocs si enclins à rayer le parquet, Lucie Castets, qui semble, elle, crier Matignon-Matignon-Matignon, son rêve éveillé, Marine Tondelier, la Torquemada de l’écologie expiatoire, Clémentine Autain, l’austère et froide prêtresse du dogme gauchiste qui, elle non plus ne sourit pas vraiment, ne s’y laissant aller probablement que lorsqu’elle se brûle sévère.

C’est qu’ils ont de quoi être ravis, fiers d’eux. La démocratie leur doit beaucoup en ce samedi 24 janvier 2026. Sans conteste, leur rencontre, les accords qui ont suivi, sont appelés à tenir une place de choix dans l’histoire de la gauche française, dans l’histoire tout court, ne lésinons pas. Dans les siècles à venir, nous retrouverons cette journée juste au-dessus – ou à côté- du fameux congrès de Tours de 1920 qui a abouti à la scission entre socialistes et communistes. Depuis lors, quand on entend marquer l’histoire, le choix de cette ville – Tours- s’impose. Les faiseurs de rillettes l’ont bien compris.

A lire aussi: Mathieu Bock-Côté: «l’autre illibéralisme»

Donc, ils nous promettent une primaire. Sans LFI et Mélenchon qui n’en veut pas, non plus que Raphaël Glucksmann qui se sent une vocation de chevalier blanc solitaire, non plus que François Hollande qui, lui, se voit assez rebondir (pardonnez-moi, je n’y peux rien, rebondir est le mot qui me vient spontanément dès que j’évoque le personnage. Son côté bonhomme Michelin, peut-être ?), rebondir, disais-je, au sein d’une cacophonique « gauche raisonnable » élargie, comptant dans ses rangs les Cazeneuve, les Glucksmann, les Jadot, des nostalgiques de son fabuleux règne aussi, probablement. Une bonne bande de potes, voyez.

De plus, pour la primaire concoctée ce week-end à Tours l’affaire est même appelée à se faire sans une partie du PS résiduel que nous connaissons, celle qui conteste la légitimité de son Premier secrétaire à traiter de ces choses-là… En tête des boudeurs, Boris Vallaud, le patron du groupe parlementaire et le rival déclaré de M. Faure, Nicolas Mayer-Rossignol. Comme quoi, il ne suffit pas de s’appeler Faure pour l’être. (Là aussi, pardon, je n’ai pas pu résister).

Bref, la quintuplette tourangelle donne rendez-vous pour le grand choix le 11 octobre. Elle espère la participation de quelque deux millions de votants qui se seront exprimés soit en ligne, soit dans l’un des 4000 bureaux de votes mis en place, un par canton. Chaque candidat aura dû réunir préalablement 500 parrainages d’élus sur son nom. On veut du sérieux, comprenez-vous.

Monsieur Faure en salive déjà : « Quand vous aurez un candidat désigné par deux millions de personnes, ça va entraîner grave ! » (Oui, Monsieur le Premier secrétaire aime faire jeune dans son mode d’expression.) Et d’ajouter aussitôt : « Quand deux millions de personnes vont entrer dans les wagons, ceux qui vont rester à quai vont se retrouver très bêtes. » Rappelons à M. Faure qu’on emploie le terme wagon pour les marchandises et les bestiaux. Voiture pour les passagers, les humains. Mais prendre les électeurs pour des veaux est un travers politicien dont, nul ne l’ignore, l’intéressé n’est ni l’inventeur ni le détenteur exclusif. Nous passerons donc avec indulgence sur ce lapsus révélateur. D’autant que ce convoi supposé bondé n’est nullement assuré de parvenir au 11 octobre. Comme on l’a vu – hélas ! – les trains ça déraille grave ces temps-ci !

Mitterrand, Don Juan en politique

Price: ---

0 used & new available from


[1] https://www.leparisien.fr/politique/il-faut-montrer-que-ca-avance-la-primaire-de-la-gauche-fixe-une-date-au-11-octobre-pour-dissiper-les-doutes-24-01-2026-VJ4S7LZZFBHFHA6RQ36B6OJHQE.php

Pathologie de l’amour sous emprise numérique

0
Le médecin et romancier Philippe B. Grimbert © Ed. Le Dilettante

Albertine sur smartphone


Votre serviteur s’était régalé, il y a quelques années, de la prose délicieusement caustique de Philippe B. Grimbert. Bien troussée – retroussée ? -, elle signait La Revanche du prépuce (cf. l’article titré Epée hors du fourreau, en ligne sur votre site favori). Fidèle à son éditeur, l’écrivain, l’automne dernier, donnait encore un texte au Dilettante. Ce cinquième roman était resté sur la pile des services de presse alloués à votre chroniqueur, mais son titre lui-même attisait décidément en lui le remord d’avoir laissé si longtemps sa lecture en souffrance: L’attachée de presse exigeait son dû.

Coup de foudre

L’intrigue ? Assez peu de choses : le narrateur, journaliste chroniqueur dans les pages ‘’culture’’ d’un hebdo à gros tirage, rencontre Charlène Weber, profession ‘’attachée de presse’’, dans le cadre professionnel d’un entretien avec Eglantine de La Roche, auteur(e) d’un certain renom, en outre finaliste du prix de Flore. Coup de foudre, favorisé sans doute par les circonstances : pandémie de Covid, séparation de corps et rupture du PACS avec Claire,  compagne du narrateur… Prolégomènes à un éréthisme libidinal qui, précédé d’anxieux et palpitants échanges numériques – car sur son téléphone portable fébrilement nourri de textos, « Charlène transcrivait tout de son quotidien […], conservait tout, stockait, capturait les écrans, thésaurisait nos conversations »… – , se débondera dans la promiscuité d’une chambre d’hôtel louée à l’heure, puis dans une odyssée en province, etc. etc. En arrière-plan de quoi, entre autres comparses, se profile Loïc, l’énigmatique contrôleur qualité et féru d’escalade, lequel partage l’appartement de Charlène au Plessis-Robinson et les virées vacancières, suscitant la jalousie invasive de notre héros… Jusqu’au jour où, au bout de deux années que dure cette liaison, Charlène, soudain, disparaît. Eclipse totale –  c’est un peu Albertine disparue (Proust) au temps d’internet : soustrait même des contacts de son smartphone, numériquement bloqué, l’amoureux éconduit se lance alors à la recherche éperdue de l’absente, entreprise pathologique dont on taira ici le dénouement cruel : il se lit comme un drolatique, féroce, pertinent diagnostic, celui d’une société qui, à présent, assigne la relation passionnelle à la judiciarisation, et à une supposée morbidité psychique appelant de toute nécessité un traitement hospitalier. Il est vrai qu’à la ville, Philippe B. Grimbert est médecin : son regard acéré s’offre comme celui d’un clinicien des âmes.           

A lire aussi: Amours clandestines

Au-delà de la teneur des rebondissements et incidentes qui trament la narration, c’est au premier chef (pour reprendre le titre d’un recueil de Francis Ponge) la rage de l’expression qui fait le sel et la délectation de cette lecture. Comme si ce parti pris des choses (Ponge, encore), cette jouissance (contagieuse) à en exprimer la saveur dans les méandres et les circonlocutions de la phrase, boutonnée comme un frac (Proust n’est décidément jamais loin), ce plaisir du texte (Roland Barthes), ce qu’en un mot l’on nomme le style, prévalait, chez le docteur Grimbert, sur la matérialité de l’intrigue. L’humour qui l’enlumine tenant précisément à ce hiatus entre contraction des faits dans la trivialité du réel, et les développements infinis qu’ils provoquent, sous la dictée d’un authentique talent littéraire.

A lire aussi: L’érotisme algorithmique

Et c’est d’ailleurs pourquoi le commentateur que je suis s’empêchera désormais de tronquer quelque citation que ce soit. Deux exemples in extenso, donc : « Un matin apparut sur l’écran de mon smartphone un phénomène nouveau, moins une apparition qu’une soustraction, la disparition de la photographie de Charlène dans mes contacts, avec qui je n’en avais plus justement, hormis par le prisme de cette image dont j’avais continué à suivre les modifications, les illustrations d’un récit dont j’étais exclu, cette lucarne donnant sur l’existence de mon attachée de presse que je livrais à l’exégèse ».  Et encore : « il m’arrivait parfois de la trouver bête, non qu’elle soit dépourvue d’intelligence, mais plutôt en raison d’une suspension de celle-ci, de son silence, semblable à celui des animaux, juger ses préoccupations exigües, sa curiosité flasque, ses propos volatils dont l’enveloppe éclatait aussitôt après leur émission comme les bulles translucides d’un savon liquide ».  

Semi-analphabètes, Amazones de la doxa féministe, mercenaires de l’écriture inclusive, – s’abstenir.     


En librairie : L’Attachée de presse, par Philippe B. Grimbert. 219p, Le Dilettante, 2025.

L'Attachée de presse

Price: ---

0 used & new available from

Savoir demeurer au repos, dans une chambre…

0
Image d'illustration Unsplash.

Dans un essai stimulant, Alain Corbin retrace l’histoire du repos et analyse les évolutions de notre rapport au travail, à la fatigue et au temps…


Garde à vous ! Repos ! ordonne le chef. Un peu de repos, et tout ira bien ! affirme le docteur. Bon repos ! lance-t-on à des voisins pour conjurer l’ennui des « grandes vacances », en ajoutant, pour personnaliser la cure : « Bel été à vous » ! Pascal avait prévenu : « Rien n’est si insupportable à l’homme que d’être dans un plein repos, sans passions, sans affaire, sans divertissement, sans application. » 

Le repos, c’est laborieux !

C’est que l’histoire du repos n’est pas de tout repos, comme le montre Alain Corbin, dans un livre d’une érudition légère, illustré d’exemples. Si diverses et, parfois contradictoires, que soient les images du repos, depuis le shabbat jusqu’à « la poussée créatrice » du dimanche, un fil rouge s’y dessine : celui du basculement vers une société du divertissement. Occuper le temps et l’espace physique et mental du repos, telle est la vie de l’homme pressé – tout en rêvant d’un repos « bien mérité », les doigts de pied en éventail, version désacralisée des « verts pâturages » bibliques.

A lire aussi: L’homme qui dort

Dans l’Antiquité, les hommes libres goûtaient l’otium. Avec le christianisme, le repos n’est pas l’antonyme de la fatigue mais le repos pour Dieu. Le travail du paysan est rythmé par les saisons en attendant le repos éternel que célèbrent les requiem. Pour les moralistes classiques, le contraire du repos n’était pas la fatigue mais l’agitation d’où la nécessité de « la retraite » mondaine et religieuse. Au fil des siècles, le repos devient jouissance de soi. Le repos dans la nature, exalté à la Renaissance, s’enrichit des « rêveries » de Rousseau. La « cure d’air » de moyenne montagne, à la mode, se fait thérapeutique. A la fin du siècle des Lumières, surtout en Angleterre, les bords de mer accueillent les victimes du spleen et les invalids. Mais il y a repos et repos ! Les villégiatures ne sont pas toutes « reposantes ! » Comme celles dites des « montpellier » incluant la pratique du « bain à la lame » destiné aux femmes aisées. Entendez un grand baquet d’eau de mer et une plongée, tête en bas, dans les eaux, par un guide assermenté, « le saisissement » étant considéré comme thérapie naturelle bénéfique. En même temps, à la fin du XVIIIème siècle, des techniques de relaxation, des postures, des objets naissent et se font de plus en plus raffinés : chaises longues chaises kangourou, rocking-chairs. Le yoga est lancé. Balzac écrit comfort, à l’anglaise. Tout se fait « luxe, calme et volupté ». 

Objet politique

Si le XIXème siècle est le siècle de la nature en littérature, c’est aussi le siècle des révolutions. D’où le désir du repos, éprouvé par tous. Le dictionnaire Bescherelle dont le nom est connu des écoliers, dans son édition de 1861, note l’importance du « repos politique », la nécessité de « rétablir » et de ne pas « troubler » ni de « perturber le repos public », l’auteur de l’article soulignant le plaisir d’être « au sein du repos. » Avec la révolution industrielle, sont anéanties les représentations historiques du repos. Désormais, fatigue du corps et repos sont de plus en plus liés. Objet politique revendiqué, le repos fera l’objet de lois avec « les trois huit. » Analysé sous toutes ses coutures, il devient la panacée de tous les fléaux sociaux. Pour satisfaire les anticléricaux, on remplace repos « dominical » par repos « hebdomadaire ».

A lire aussi: Thomas Mann: La fièvre monte au Berghof

Le XXème siècle, c’est, avec les congés payés, « le grand siècle du repos », en attendant que la fatigue, devenue psychique, se fasse surmenage jusqu’au burn out. Il culmine et s’achève en 1950 avec « la décennie du sea, sex and sun, et du flirt qui impose une forme douce du désir et de la relation sexuelles, née au bord des transatlantiques et des villes d’eau à la fin du siècle ». On bronze à plat sur le sable mais les sports nautiques, dits de « détente », plutôt violents, remplacent le repos. Si le désir du repos dans la nature est toujours plébiscité, en concurrence avec l’alpinisme, réservé aux âmes fortes, la santé du corps à tout prix se plie à des exigences draconiennes. Et le repos, nouvelle activité, redevient fatigue.

A la grande maladie du XXème siècle que fut la tuberculose, c’est le repos, avec sa cure, « une bonne petite cure », comme on disait, qui parut le remède le plus efficace. C’est ainsi que les sanatoriums devinrent « des temples du repos. » Jacques-Emile Miriel évoque, dans son article, les romans d’une Europe abolie vers lesquels on revient avec joie. La Montagne magique en est un exemple privilégié auquel se réfère, bien sûr, Alain Corbin. Et quel roman ! Il faut entendre le bruit de la porte de la salle à manger claquer derrière Madame Chauchat. Revoir les clichés qu’Hans Castorp et elle s’échangent de leurs poumons respectifs. Ecouter Settembrini, l’inlassable progressiste. Repos intranquille de la lecture. Magie de la littérature.

176 pages

Histoire du repos

Price: ---

0 used & new available from

La Montagne magique (Nouvelle traduction)

Price: ---

0 used & new available from

Floutage de gueule

0
Lesende (Femme lisant), Gerhard Richter, 1994.

L’œuvre de Gerhard Richter brouille nos perceptions. Son concept de « photopeinture », mêlant hyperréalisme et floutage du motif, consacre l’art de l’incertitude. La rétrospective du peintre allemand à la Fondation Louis Vuitton pose la question de la représentation du réel et plonge le visiteur dans des brumes inspirées


Gerhard Richter est né en 1932, à Dresde. Passé par l’école des Beaux-Arts de sa ville natale, il dut se plier un temps à l’esthétique du réalisme socialiste de la RDA avant de rejoindre Düsseldorf, en Allemagne de l’Ouest, au début des années 1960. La propagande de l’art officiel lui inspira un rejet de toute forme de soumission à quelque courant esthétique que ce soit (Pop Art, conceptualisme, Nouvelle Objectivité, etc.) et une méfiance envers les intellectuels désireux de produire un discours sur sa peinture. Pour lui, « l’idéologie est une maladie mentale » et « parler de peinture n’a aucun sens », car « en exprimant une chose par le langage, on la transforme ». Des propos en acier trempé attestant de sa pleine connaissance du rideau de fer et de « l’idéalisme criminel des socialistes » qu’il avait fui.

Verkündigung nach Tizian, (Annonciation d’après le Titien), Gerhard Richter, 1973

Sa première peinture en RFA, intitulée Tisch [Table] (1962), marque ainsi le début d’une œuvre obsédée par le rapport que nous entretenons avec la réalité, ce que nous en faisons et la façon dont nous nous la représentons. À moitié cachée par une tache sombre en mouvement, cette table est confuse. Rien de plus simple, à l’origine, qu’un plateau blanc rectangulaire inerte sur son trépied gris. Pourtant, derrière les coups de pinceau circulaires et rageurs, le meuble se dérobe, effacé par la peinture qui lui a donné sa forme, ses contours et sa couleur. Conclusion : on ne peut rien dire de la réalité qui ne soit incertain ; toute représentation modèle et estompe en même temps les choses les plus élémentaires.

C’est à cette réflexion sur notre rapport au réel que nous invite la rétrospective Gerhard Richter à la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 2 mars prochain. De la Table de 1962 aux dernières peintures de 2017, l’exposition propose 270 œuvres traversées par la question de l’incertitude. Incertitude du style, tour à tour figuratif et abstrait. Incertitude du médium, avec le concept de photopeinture (peindre comme un appareil photo avec un mélange décontenançant d’hyper-présence et de floutage). Incertitude de la perception, grâce aux panneaux de verre qui sont autant d’écrans transparents susceptibles de multiplier les points de vue sur les œuvres et, par extension, sur le monde. Paradoxe inévitable : Richter a beau revendiquer n’aimer que ce qui n’a aucun style – « les dictionnaires, les photos, la nature, moi et mes tableaux » –, ses œuvres sont immédiatement identifiables.

A lire aussi: Félix Vallotton et l’art du vivre-ensemble

Marines nuageuses, montagnes et champs brumeux, pommiers bordant une route sinueuse, natures mortes épurées, jeune femme lisant, émouvantes maternités, portraits et autoportraits : le style Richter, c’est l’art de jouer avec la vérité photographique en lui ajoutant l’artifice mimétique de la peinture. Les œuvres nées de l’objectif de l’appareil photo et du geste du peintre – photo dépeinte et peinture floutée – ont une existence réelle mais pétrie d’imprécision. Betty (1988) vient de tourner la tête : on ne voit soudain plus son visage. Son sweat d’un blanc éblouissant à fleurs roses et ses cheveux blonds frappés par la lumière d’un soleil absent tranchent avec ce fond sombre digne d’une toile de Sánchez Cotán. Présente au point de donner l’impression de sortir du cadre, la jeune fille se heurte au mur de sa propre représentation. Hyper-réelle et vaporeuse, elle nous apparaît plus vraie que nature mais, au bout du compte, insaisissable : elle se dérobe à notre regard et tourne le sien vers le puits sans fond d’une obscurité sans formes. Elle fait exister et l’image et l’œuvre, nous obligeant à cligner des yeux pour tenter une impossible mise au point.

Cependant, toutes les photos ne peuvent pas devenir des photopeintures. Celles prises clandestinement par des déportés du Sonderkommando assignés à travailler au Krematorium V du camp d’Auschwitz-Birkenau, durant l’été 1944, mènent Gerhard Richter à une autre pratique de l’effacement. Ces images montrent des femmes incinérant des corps à l’air libre devant la chambre à gaz et des arbres dans l’indifférente lumière du jour. La peinture figurative lui étant apparue comme inapte à représenter à la fois la perte et la perdition de l’humanité, c’est à l’art abstrait que Richter confie la tâche de représenter la Shoah et la politique d’abolition de la forme humaine. Parce que la réalité objective s’use avec le temps, l’art sauve de l’oubli ce que l’on peine parfois à se représenter et ce qui lui est impossible de figurer.

Qu’en est-il à présent de notre rapport au réel alors que l’intelligence artificielle peut générer des photos d’individus qui n’existent pas, de paysages que personne n’a vus et d’événements n’ayant jamais eu lieu ? La photo n’est plus le refuge de l’objectivité – l’a-t-elle d’ailleurs jamais été, quand tout objectif sous-tend forcément un point de vue ? Que dire aussi de ce mot qui revient à la mode et que le personnel politique se jette à la figure telle une marmite d’huile bouillante : « idéologie » ? Depuis la fin du marxisme, la fausse sortie de l’histoire, le fantasme des différences solubles et les insomnies médicamenteuses des éveillés, dopés au vague amour des autres via la haine farouche de soi, le terme fait son grand retour. Au grand dam de ceux qui pensaient que la polarisation et l’antagonisme étaient des contre-valeurs démocratiques. Des deux côtés de l’échiquier politique, on s’accuse d’être « déconnecté », « hors-sol », de ne pas « regarder la réalité en face » et d’être déformé par des « biais » dans l’appréciation et le jugement. La gauche accuse la droite d’être idéologique, ce qui, chez elle, veut dire obsessionnel, passéiste et bas de plafond. La droite reproche également à la gauche son idéologie : intolérance des prétendus tolérants, ouverture d’esprit version porte étroite, et dialogue pluriel version monologue subventionné. Tout le monde brandit les mots magiques : transparence et vérité. Pour la gauche, c’est la diaphanéité des sentiments. Pour la droite, l’évidence du bon sens. Pour les départager, laissons la parole à Gerhard Richter : « Les intellectuels marxistes ne s’autorisent pas leur désillusion. Ainsi transforment-ils leur faillite idéologique en une faillite universelle, prêts à envisager l’anéantissement de leurs propres valeurs pour nuire efficacement. » Il est vrai que la droite, elle, s’est largement autorisé sa désillusion.

À l’heure des fake news et de l’infox – autrement dit des rumeurs, des ragots et des mensonges, choses inédites dans l’histoire des sociétés –, des sociologues, tel Gérald Bronner, partent en croisade contre ceux qu’ils nomment avec une belle naïveté intellectuelle « les ennemis de la réalité » ou « les assaillants du réel », à savoir les trumpistes, complotistes et autres populistes. Faut-il que nous ayons été à ce point bercés des pires fadaises pour croire à la consanguinité de l’objectivité et de la politique. « Qui dit ce qui est raconte toujours une histoire », rappelle Hannah Arendt, qui met en garde, dans « Vérité et politique », contre le monopole du pouvoir sur la matière factuelle. Faut-il aussi que nous ayons oublié tous les livres pour penser que la réalité existe, intacte et pure, en dehors de la représentation que l’on se fait d’elle. Le monde objectif n’existe que comme représentation, et non en dehors d’elle, écrit Schopenhauer. Donquichottisme, bovarisme, cristallisation : nos romanciers ont donné différents noms à ces représentations. On aimerait d’ailleurs qu’ils continuent à baptiser le réel au lieu de s’en croire les indispensables relais oraculaires.

Möhre, (Carotte), 1984.

Franz Kafka a, lui, baptisé le réel. Dans Le Château, roman inachevé dont nous fêtons cette année le centenaire de la publication posthume, K. est l’arpenteur que personne n’attend, pris dans les rets d’une bureaucratie absurde et cruelle. « Kafkaïen » se dit du monde épais et douloureusement sadique qui signe la fin de l’humanisme occidental et de son idéal de clarté. Censé arpenter le réel, K. ne parvient pas à atteindre le château dont la silhouette tend toujours à se dissiper. La réalité, inaccessible et silencieuse, ressemble au tableau que K. aperçoit à son arrivée, accroché au mur d’une des maisons du village : « un portrait obscur dans un cadre obscur ». Quant au château, il est un peu comme la Betty de Gerhard Richter : « Quand il le regardait, il semblait parfois à K. qu’il observait une personne tranquillement assise et regardant devant soi. » Sans surprise, le peintre fit le portrait de l’auteur de La Métamorphose – ce court récit où le personnage de Gregor Samsa se réveille dans la peau d’un insecte non identifiable que la femme de ménage finit par nommer « le machin d’à côté ». Le flou et l’incertitude propres à l’art de Richter rejoignent l’indétermination et l’indéfini kafkaïens. Les deux nous permettront peut-être d’arpenter différemment le flou plus ou moins artistique de 2026.

À voir

« Gerhard Richter », Fondation Louis Vuitton. 8, avenue du Mahatma Gandhi, 75116 Paris. Jusqu’au 2 mars 2026.

La boîte du bouquiniste

0
DR.

« Paris est la seule ville du monde où coule un fleuve encadré par deux rangées de livres », dixit Blaise Cendrars. Causeur peut y dénicher quelques pépites…


Léon-Paul Fargue est l’éternel piéton de Paris. On sait moins qu’il a aussi été un fureteur céleste, un chercheur qui tentait de faire parler les étoiles autant que les rues de la capitale. Un fort en thème astral.

Les Quat’ Saisons est le dernier livre publié de son vivant. L’auteur voit l’ouvrage sortir de presses en juin 1947 avant de mourir en novembre. Sous ce titre qui sonne comme le nom d’un bastringue populaire, Fargue écrit : Astrologie poétique. Cette précision recadre le sujet mais reste obscure. Et sa préface n’apporte pas davantage de lumières. « Ne croyez pas – sous prétexte que vous avez réglé leur compte aux dieux, avec ou sans linceul de pourpre, en quatre coups de cuiller à pot, et mis l’univers en bouteille […] que c’en est fait de l’Ombre inexorable qui vous hante et vous guide à chaque pas, lors même qu’elle semble vous suivre comme un chien. » Au crépuscule d’une vie occupée à rencontrer les milliers de gens qui peuplent une ville et les milliers d’autres qui la hantent, Fargue complète ici sa « curiosité clinique » de la nature humaine par l’observation des astres qui « inclinent », non déterminent, l’existence de chacun. Il ne recourt à aucun calcul mathématique et s’il aborde la numérologie, c’est au coin d’une page. Ce calendrier perpétuel est plutôt le catalogue des tempéraments propres aux signes zodiacaux, mais c’est un écrivain qui prend la plume, pas Madame Soleil.

Qu’en est-il de janvier ?

C’est encore le mois des « natifs » du Capricorne. On peut leur offrir du pain noir et du sel gris, « leurs sévères couleurs », un bibelot en onyx, « un presse-papier, des billes », ou une médaille en plomb, en souvenir de celles, en argent, que « Louis XI suspendait à son vilain chapeau ». Calderon entre alors en scène. Soldat puis moine, l’auteur de La vie est un songe n’a jamais cessé d’écrire : il a tout du « capricornien » à qui tout arrive par « mérite personnel et savoir-faire plutôt que par héritage ou donations ». On apprend à cette occasion que le Capricorne, gouverné par Saturne, favorise les théologiens, les philosophes et les ermites.

À la fin du mois arrivent les natifs du Verseau. Ils ont « rarement jeté de larges ponts sur de grands fleuves », mais n’ont pas « toujours été sans obtenir un petit succès au Concours Lépine », balance Fargue. Il enfonce le clou en affirmant que les Verseaux croient dur comme fer au « Progrès en général », qu’ils l’idolâtrent « à défaut de le servir ». Il leur reconnaît tout de même de jolies qualités : équité, bienveillance, sociabilité, beauté… Mais à cause de ces vertus, « le Verseau tend à introduire le poison du sophisme dans le crâne des siens, goutte à goutte, jusqu’à faire déborder le vase ». S’il règle là des comptes, le prétexte astrologique est habile ! Il leur prodigue cependant quelques bons conseils, comme éviter de se marier avec des Scorpions et des Taureaux, et recommande les Balances, Poissons, Lions, Gémeaux et Sagittaires. Il ne peut s’empêcher d’affirmer que le Verseau est un snob qui s’ignore et qu’il est « toujours le passager du dernier bateau, en seconde classe ». Le voilà habillé pour l’hiver.

Les Quat’ Saisons, Léon-Paul Fargue, Éditions de l’Astrolabe, 1947.

Les quat'saisons

Price: ---

0 used & new available from

Une pluie d’été dans un jardin anglais

0
DR.

Thomas Morales célèbre les 50 ans de la sortie d’« A nous les petites anglaises » de Michel Lang en janvier 1976 qui se classa troisième au box-office de l’année derrière « Les Dents de la mer » et « L’Aile ou la cuisse ». C’était le temps des copains, des bières chaudes, des sandwichs au concombre et de l’hospitalité anglaise…


Longtemps, les séjours linguistiques outre-Manche contribuèrent à l’éducation sexuelle de la jeunesse française. En Angleterre, nous faisions nos humanités, nous apprenions les bases de la culture amoureuse, nous œuvrions au grand rapprochement, le marché commun était jadis ouvert à toutes les bourses. L’entente était plus que cordiale chez ce soi-disant ennemi héréditaire ; certes, rugueuse parfois sur les pelouses de rugby mais nettement plus décorsetée dans les dancings de Bath ou de Southampton. Là-bas, on nous prédisait un été pluvieux mais perméable aux sentiments, âpre gustativement mais instructif sur le fonctionnement des corps maladroits. Dépaysant, en tout point. La couronne fut une terre d’asile pour tous les garçons et les filles de France à la recherche d’un contact physique plus poussé. Sous le fallacieux prétexte de l’apprentissage d’une langue truffée de verbes irréguliers, pour rassurer des parents soucieux de notre future intégration professionnelle extra-communautaire ; à l’âge de l’adolescence, tourmentés et impulsifs, nous avions d’autres idées en tête. Shakespeare pouvait bien attendre. La traversée par mer, la seule façon honorable d’aborder les côtes anglaises, donnait déjà lieu à un choc de civilisation sur les ferry-boats. Nous allions apprendre à mieux connaître nos voisins si singuliers, qui en dépit d’un accent déroutant, n’étaient pas insensibles à notre patriotisme badin. Durant les années 1980, nous possédions un document indispensable, un sésame filmé qui passait régulièrement à la télévision et qui, malgré sa date de péremption largement entamée, continuait à fabriquer nos cerveaux disponibles. A nous les petites anglaises était sorti en janvier 1976 et se référait à une histoire datant de juin 1959. Si bien que tous les adolescents du Berry partaient en stage de langue avec trente ans de retard, dans leur valise. A vrai dire, l’Angleterre du milieu des années 1980 n’avait pas tellement changé dans son folklore et ses rites étranges. L’insularité ne mentait pas ! Les jardins bien entretenus, les marmelades, les Bad boys, les porcelaines, les guitares électriques, une Vauxhall fatiguée et des tissus outrageusement voyants dans les rues faisaient toujours partie du décor. Les bobbies ressemblaient à des bobbies. Les livreurs de lait à des livreurs de lait. Et les sujettes britanniques hésitaient, à l’époque, entre le look de Samantha Fox et celui de Purdey, entre la vieille fille et la créature, le doute s’immisçait en nous. En perdant nos repères, nous fûmes assurément plus libres. Le film de Michel Lang reprenait la même mécanique des Zozos de Pascal Thomas, le voyage comme expérience spatio-sensuelle, sur fond de nostalgie guimauve et étude sociologique rigolarde. Privés de vacances à Saint-Tropez car recalés à l’épreuve d’anglais au baccalauréat, les jeunes acteurs Rémi Laurent en gilet camel et Stéphane Hillel en blazer et cravate club, étaient sommés par leurs parents de se diriger vers l’East Kent. Le charme faussement autoritaire de Martine Sarcey en mère du XVIème arrondissement vaut un visionnage urgent. Ces deux copains d’infortune iraient dormir chez l’habitant, et plus si affinités. Entre forfanterie juvénile et échecs à la pelle, les premières fêlures dessinaient les caractères de la fin de l’enfance. Dans cette station balnéaire où 2 000 Français vivaient au kilomètre carré, nous suivions les aléas du cœur de cette bande de gamins en proie aux hormones et au vague-à-l ’âme. Le film drôle sans être totalement caricatural, fleur-bleue sans tomber dans une mièvrerie infâmante flirtera avec les 6 millions d’entrées. Tout Français doit avoir lu les mémoires du Général et vu « A nous les petites anglaises ». L’affiche de Ferracci montrant deux couettes de dos tapissa les murs des adolescents avant l’arrivée de Full Metal Jacket et du Grand Bleu. La bande-son de Mort Shuman, notamment le tube hypnotique « Sorrow » donnera une patine triste et lancinante, comme les fins de vacances. En outre, un film est réussi lorsqu’il y a une brune et une blonde. Les débutantes Véronique Delbourg et Sophie Barjac sont très convaincantes dans leur registre respectif. Il faudra un jour se pencher sur la carrière de Sophie Barjac, sa justesse dans l’émotion me fait, de plus en plus, penser à Marie Dubois. Et puis, un film où un français prononce cette phrase : « Il y a des oignons là-dedans ? » a d’une certaine manière percé le mystère anglais.

Jean-François Danquin: la culture au service de la tolérance

0
© Ph. Lacoche.

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


Très souvent, à ma Sauvageonne, je parle de deux regrettés amis qui ont beaucoup compté dans ma vie : Jean-François Danquin (1947-2015), acteur culturel picard, et Raymond Défossé, qui fut notamment directeur de la Maison de la culture de Laon, dans l’Aisne. Alors, le 9 janvier dernier, lorsque je lui ai dit que je l’invitais à la Maison de la culture d’Amiens où avait lieu le vernissage de la rétrospective[1] consacrée aux œuvres du premier, elle a sauté de joie. Nous avons hélé Firmin, notre valet, afin qu’il attachât Yvonne, notre fidèle jument, à notre fiacre, et nous partîmes, au trot, vers le lieu d’exposition. Sur place, il y avait du monde et assez de vin pour rendre un homme heureux. Je retrouvais mes amis Suzanne et Jacques Frantz (ancien journaliste du Courrier picard qui fit en sorte, en 1983, que je pusse entrer dans ce journal qui était encore une belle et humaniste coopérative ouvrière) ; eux aussi ont bien connu Jean-François et Raymond. Des souvenirs nous remontaient sous la crinière comme des bulles de Drappier ; des repas animés, fraternels et arrosés, à Compiègne, Canly ou Amiens. Des fêtes ; des sorties aux concerts de Dylan et/ou de Van Morrison, artistes que chérissaient les deux disparus. Jean-François n’était pas seulement un Pic de la Mirandole des arts, du cinéma et de la littérature ; il était aussi et surtout un homme terriblement attachant et généreux. Il se promenait en ville équipé d’une petit appareil photo avec lequel il shootait des personnalités de la vie locale qui lui servaient à réaliser des séries dans le cadre de son travail pictural. Encore étudiant, il sillonna l’Amérique pendant un an et assista au festival de Woodstock. Puis il prépara un doctorat en littérature comparée, devint notamment administrateur de la troupe de théâtre Le Carquois, puis premier directeur de la culture au Conseil régional de Picardie ; ensuite, il fut embauché comme responsable de la culture et de la communication aux Musées d’Amiens. Il termina sa carrière professionnelle comme directeur des études de l’École supérieure d’art et de design (Ésad) d’Amiens. Sous peu, la galerie Au bord de l’art, à Picquigny présentera à son tour une exposition de ses travaux, en particulier de ses portraits d’artistes. A cette occasion, un livre réunissant les témoignages de ses proches, sera édité. Pour cet ouvrage, j’ai écrit un texte intitulé « La tolérance incarnée ». Le voici : « Jean-François Danquin. Une image me revient. Un matin, nous nous croisons place du Don, à Saint-Leu. Nous nous mettons à parler de Paul Morand, romancier au style de sprinter, que tous deux nous aimons. Homme de gauche, il savait apprécier certains écrivains de droite dès qu’ils avaient du talent. Il était comme ça, Jean-François. Tolérant. Très tolérant. Aurait-il apprécié la société d’aujourd’hui, tellement binaire et sotte, emberlificotée dans les barbelés agressifs tressés dans un bien mauvais métal : celui de l’intolérance crasse ? C’est peu probable. Une autre image me saute à la tête. Nous sommes chez lui, dans sa belle maison du même quartier Saint-Leu. Nous sommes là, tous les quatre, nos amis Raymond Défossé et Jacques Frantz, lui et moi devant un verre. Nous parlons d’un autre écrivain que nous vénérons : Roger Vailland, résistant de haute volée et communiste invétéré, tolérant lui aussi. (Kléber Haedens, vieux monarchiste, lui rendit hommage dans son succulent Une histoire de la littérature française ; ils étaient unis par un respect réciproque. Tous deux avaient l’intelligence de penser que la littérature était bien au-dessus des idées politiques.) Troisième image, à Saint-Leu, toujours. Je sors du restaurant La Soupe à Caillou en compagnie de mon copain Cyril Montana, écrivain aussi tonique qu’un verre de vin espagnol. Jean-François nous aperçoit, nous rejoint, puis nous prend en photo. Quelque temps plus tard, il nous fera le plaisir de nous faire découvrir le tableau sur lequel nous figurons, le Cyril et moi. Ce tableau, je l’ai toujours. Il est précieux comme l’amitié qui nous unissait, Danquin et moi. Les mots qui le caractérisaient : culture immense et intelligence bienveillante. Jamais il ne jugeait ; il laissait cela aux fronts bas de l’intolérance crasse. C’était même un plaisir de ne pas être d’accord avec lui ce qui, je dois l’avouer, était rare. Il aimait aussi le rock, comme Raymond, Jacques et moi. Les Them, Van Morrison, les Kinks, etc. Le rock de nos jeunes années. Tout cela nous unissait comme les frères d’une même portée sur laquelle dansaient des notes acidulées et des riffs entêtants comme les fragrances des roses anciennes. Aujourd’hui, Jean-François et Raymond reposent au cimetière de La Madeleine ; quelques mètres les séparent. Je suis certains qu’ils doivent discuter de Dylan, certains soirs de brume quand les sansonnets se sont tus dans les cyprès. Ils étaient mes amis ; ils me manquent. »


[1] Jusqu’au 21 février ; visite guidée le mardi 10 février, à 18h30

Boycott de la Coupe du monde de foot: la menace fantoche

0
Le président de la FIFA, Gianni Infantino prononce un discours avant de remettre à Donald Trump le Prix de la Paix de la FIFA lors du tirage au sort de la Coupe du monde 2026 de la FIFA, au John F. Kennedy Center for Performing Arts à Washington, le vendredi 5 décembre 2025 © UPI/Newscom/SIPA

Dernier coupe-faim envisagé par l’Europe pour calmer les appétits d’un Donald Trump qui veut bouffer le monde entier: boycotter le Mondial, la Coupe du monde de football, que les Etats-Unis (secondés par le Canada et le Mexique, pas encore annexés par Trump) accueilleront du 11 juin au 19 juillet prochains…


Certains observateurs estiment que cette solution pourrait peser sur la politique américaine. Parmi eux, le député LFI Éric Coquerel, pour qui le foot est « une arme politique », ou encore l’inusable Daniel Cohn-Bendit. Sur BFM TV le 21 janvier il prétendait que si les équipes européennes ne mettaient pas les pieds aux States, Trump serait dans ses petits souliers.

Les Américains et le « soccer », ça fait deux

Mais Dany le rouge se trompe… Lui-même fervent amateur de foot et aveuglé par sa passion, il imagine que le forfait des équipes européennes gâcherait la fête des Américains. Mais pour porter sérieusement, un tel boycott devrait non seulement toucher l’ego de Trump mais aussi le cœur des Américains. Or ces derniers ne sont pas des passionnés. Ils raffolent du basket, du base-ball, et seulement du football… américain qui se joue avec les mains sur le modèle du rugby. De plus, ils n’apprécient vraiment que les sports où ils gagnent. Au football, ils n’ont aucune chance. Ils ont l’esprit trop carré pour un ballon rond…. Bref, saborder la compétition serait priver de viande des végétariens.

Secundo, les Etats-Unis n’organisent pas le Mondial, ils l’accueillent. Le véritable organisateur, c’est la Fifa (Fédération international de football), instance installée en Suisse, pour son climat fiscal très clément, Fifa qui possède tous les droits d’exploitation ! Pour prendre le Mondial en otage, il faudrait obtenir la compréhension, sinon le soutien, de ladite Fifa… Mais c’est comme un oranger sur un sol irlandais… cela ne se verra jamais. Le Mondial est une poule aux œufs d’or. Grâce à elle, pour l’exercice comptable 2026, la Fifa mise sur une recette globale de 8 911 millions de dollars, soit 7,6 milliards d’euros ! Ensuite il faut rappeler que son principal sponsor, son partenaire officiel, est… Coca-Cola, la légendaire firme américaine d’Atlanta. De plus, Gianni Infantino, numéro 1 de la Fifa, tient plutôt Donald Trump en haute estime. Le 5 décembre, il a remis au président américain le prix de la paix de la Fifa (!), une distinction spécialement créée pour lui, sur mesure, sans doute pour le consoler de ne pas avoir obtenu le Nobel.

On va voir Fifa va barder…

En revanche, la Fifa pourrait sanctionner les déserteurs. Toutes les fédérations (211, soit plus que les 193 états membres de l’ONU!) affiliées à la Fifa sont soumises à son strict règlement. Dans le cas d’un forfait européen, et la défection de grandes équipes comme la France, l’Allemagne, l’Angleterre ou les Pays-Bas, la Fifa devrait revoir à la baisse le montant des droits de retransmission TV et autres revenus publicitaires, et en conséquence faire payer le manque à gagner aux Européens, en les sanctionnant financièrement, en les excluant des compétitions à venir…

En définitive, un boycott du Mondial par les équipes européennes pénaliserait principalement les téléspectateurs européens, pour qui la Coupe du monde est une grande fête, une compétition où l’Europe tient encore le devant de la scène (une exception sportive dans un monde politico-économique où elle fait figure de Vieux Incontinent): sur 22 éditions, de 1930 à nos jours, si le continent Sud-Américain compte 10 succès, l’Europe totalise douze couronnes, 4 avec l’Italie , 4 avec l’Allemagne, 2 grâce à la France, l’Angleterre et l’Espagne complétant le palmarès.