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Stendhal et Thomas Mann, témoins d’une Europe abolie

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Il y a des écrivains, on revient toujours vers eux avec joie. On les quitte parfois un certain temps, et puis l’occasion se présente de les relire, ou l’envie de découvrir ce qu’on n’avait pas encore lu d’eux. Et on y va, par attraction naturelle, par plaisir surtout.


Balzac est de ceux-là, avec ses romans aux ressorts multiples, ainsi que sa correspondance, écrite dans la même prose délicate et superbe. Il y a aussi Stendhal, qu’on est parfois « obligé »,entre guillemets, de lire à l’école, et dont les « happy few » poursuivent la lecture toute leur vie. Car il faut relire Stendhal, comme le faisait par exemple Sartre, eh oui, ce trait m’a toujours amusé. Sartre se remettait chaque année, je crois, à La Chartreuse de Parme, dont il faisait ses délices, oubliant Heidegger, l’ennuyeuse phénoménologie et la « nausée » de ses romans. Si même Sartre relisait Stendhal, alors tous les espoirs sont permis !

Stendhal journaliste de presse

L’occasion m’est donnée de vous reparler de Stendhal grâce à l’heureuse publication, aux éditions Champ Vallon, de Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Stendhal a été, durant plusieurs années, sous la Restauration, un journaliste très actif (cela aurait plu à Sartre). Vous savez sans doute que Henri Beyle (le vrai nom de Stendhal) s’est exilé à Milan après la chute de l’Empire. Exil tout à fait délectable, du reste, pour cet amoureux de l’Italie. Quand, après ces vacances prolongées, il revient définitivement en France, il choisit, pour gagner sa vie, de collaborer à des journaux et d’utiliser son talent d’écrivain, alors qu’il n’a encore publié aucune grande œuvre. Il écrit surtout dans des revues anglaises, estimant qu’il y a plus de liberté là-bas. Mais il participe aussi à une publication parisienne, le très libéral Journal de Paris. C’est une sélection de ces chroniques qui nous est offerte aujourd’hui, en attendant une édition intégrale, que tous les stendhaliens appellent de leurs vœux. La totalité des articles représente près de 1000 pages, qu’on peut lire en ligne sur le site du préfacier, Olivier Ihl.

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Ce volume chez Champ Vallon revêt donc déjà un notable intérêt. Car on y retrouve tout du long, en évidence, le style de Stendhal, fait d’ironie et d’alacrité, de joie de vivre et de bonheur d’écrire au fil de la plume. C’est bien l’auteur de La Chartreuse qui se dissimule derrière le pseudonyme de B. L., comme le prouve d’ailleurs Olivier Ihl dans sa longue et très instructive préface.

Une passion pour la politique

Dans son étude sur Stendhal, qui fait toujours référence et que j’aime beaucoup, Stendhal romancier, Maurice Bardèche rend hommage à cette activité de journaliste de Stendhal, durant toutes ces années. Il souligne : « Voilà comment Stendhal voit la France de 1825. Cette vue n’est peut-être pas si romanesque qu’on pourrait le croire. Les précisions de Stendhal éveillent plus qu’une comparaison chez le lecteur de notre temps. » Bardèche écrit ceci en 1947. Et il ajoute, plus loin : « Le tableau politique que Balzac et Stendhal nous font de la Restauration est peut-être plus vrai que celui qu’on peut trouver dans les histoires officielles. » Je constate que Maurice Bardèche confirme une conviction que nous avons toujours eue : Stendhal était une tête politique. Un livre comme Lucien Leuwen, que Paul Valéry mettait très haut, ne vient-il pas l’illustrer amplement ? N’oublions pas les données biographiques : Henri Beyle, je le disais, a fait carrière sous Napoléon, une belle carrière, mais interrompue par les bouleversements historiques. Ce goût de la chose publique et des idées libérales lui est resté. En Italie, il a été soupçonné de sympathies avec le carbonarisme. Après avoir haï la monarchie, il a combattu la Restauration et, pour lui, un Decazes, ministre en vue de Louis XVIII, était l’ennemi à abattre, en tout cas sur le terrain des idées, c’est-à-dire sur le papier. Dans ses articles, Stendhal a donc, entre autres, pu exprimer ses convictions politiques profondes.

On se reportera sur ce point à la section « Un journaliste engagé », même si Stendhal, bien sûr, a traité d’une grande variété de sujets et ne s’est pas cantonné à un seul domaine. Je vous laisse découvrir l’ampleur de sa palette. 

Une traduction rarissime du roman de Thomas Mann

Au même chapitre des classiques à relire, je signale la parution récente de La Mort à Venise (1917) de Thomas Mann, dans une traduction retrouvée de Philippe Jaccottet. Nous sommes ici loin de l’ironie stendhalienne, nous entrons dans la rigueur germanique, faite de sérieux, mais aussi d’aspiration à la beauté. Ce n’est pas pour rien que l’action de cette longue nouvelle se situe à Venise. Jaccottet fut à la fois romancier, poète, et un très grand traducteur. Cette Mort à Venise fut précisément sa première traduction, en 1947, alors qu’il était âgé d’à peine vingt ans. Il y eut des problèmes avec les droits, ceux-ci appartenant toujours à la maison Fayard, mais la traduction de Jaccottet put néanmoins paraître en édition de luxe à 2 500 exemplaires chez l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Thomas Mann l’apprécia beaucoup, et parla d’un « travail talentueux et très consciencieux ». Désormais, La Mort à Venise est tombé dans le domaine public, et les excellentes éditions Le Bruit du Temps ont repris cette version de Jaccottet dans un beau petit livre, qui rend selon moi justice au texte de Thomas Mann et au talent de Jaccottet.

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La Mort à Venise est un classique par excellence. Rien que le titre provoque le lecteur curieux. Dans ce roman règne une sublime nostalgie, celle d’une Europe du temps passé, dans laquelle on cultivait fièrement des valeurs humanistes, sans se demander si c’était mal. On comprend en particulier, grâce à cette traduction sans fausse note, que le « monde d’hier » ne reviendra pas. On saisit le fossé qui s’est creusé avec lui. L’ultime agonie de Gustave Aschenbach, sur la plage du Lido brûlée par le cagnard, symbolise cette « extinction », comme le dira plus tard Thomas Bernhard dans un roman qui se passait à Rome. Thomas Mann et Stendhal, malgré ce qui les sépare, appartiennent bel et bien à une même famille d’esprits européens, qui compte encore aujourd’hui quelques derniers fidèles, — ceux que Stendhal appelait les « happy few ».


Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Édition établie par Olivier Ihl. Éd. Champ Vallon. 358 pages.

Chroniques inédites du Journal de Paris: (1819-1827)

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Maurice Bardèche, Stendhal romancier. Paris, 1947.

Stendhal romancier

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Thomas Mann, La Mort à Venise. Traduction de Philippe Jaccottet (1947).Éd. Le Bruit du Temps. 151 pages.

La mort à Venise

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La foi face au totalitarisme

« Le Cardinal », beau film hongrois, sort en DVD, après une diffusion dans les salles malheureusement trop discrète en 2023, estime notre critique. Il revient sur le destin de Iuliu Hossu, reconnu martyre par l’Église catholique, proclamé bienheureux le 2 juin 2019 par le Pape François.


Je profite de la sortie en DVD par Sage Distribution du beau film Hongrois Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu, sorti bien trop discrètement dans les cinémas de France en 2023, pour vous en parler.

Un cinéaste face à l’Histoire

Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu s’inscrit dans cette tradition rare d’un cinéma de mémoire, exigeant et profondément humain. Avec ce film, Nicolae Mărgineanu, scénariste et cinéaste roumain important né en 1938, réalisateur de 15 films assez méconnu hors de son pays, s’attaque frontalement à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire roumaine du XXᵉ siècle. Sans emphase ni effets démonstratifs, il choisit la rigueur, la sobriété et la durée, pour faire émerger une œuvre de mémoire consacrée à la persécution religieuse sous le régime communiste stalinien.

La Roumanie sous le joug soviétique

En 1950, la Roumanie est entièrement soumise à l’influence soviétique. Le stalinisme s’y impose avec brutalité : élimination des opposants politiques, destruction des élites intellectuelles et persécution systématique des Églises jugées « ennemies de l’État ». L’Église gréco-catholique, fidèle à Rome, est considérée comme une influence étrangère à éradiquer. La Securitate met alors en place une politique de terreur visant à briser les consciences autant que les corps.

La prison de Sighet : lieu de destruction morale

Le film se déroule dans la prison de Sighet, lieu emblématique de la répression politique. Sept évêques gréco-catholiques y sont emprisonnés. Ils sont sommés de renier leur foi, de rompre avec le Vatican et d’adhérer à l’Église orthodoxe contrôlée par le régime. Ils refuseront tous. Aucun ne cédera. Tous mourront, soit en prison, soit en résidence surveillée dans des monastères orthodoxes, dans l’isolement, la privation et l’oubli organisé.

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Iuliu Hossu, une figure de résistance

Au cœur du récit se détache la figure de Iuliu Hossu, incarnée avec une grande retenue par Radu Botar. Figure majeure du catholicisme roumain, Iuliu Hossu est aussi un homme profondément enraciné dans l’histoire de son pays. Il fut aumônier militaire durant la Première Guerre mondiale, puis nommé évêque. Le 1er décembre 1918, au lendemain de la chute de l’Empire austro-hongrois, il prononce un discours patriotique historique lors de la proclamation de la Grande Union de la Roumanie.

Après la Seconde Guerre mondiale, son destin bascule. En 1950, il est arrêté et emprisonné à Sighet. Dans le film, il devient progressivement un guide moral pour les autres évêques. Sa résistance n’est ni spectaculaire ni héroïque au sens classique : elle repose sur l’opiniâtreté, la foi et un refus absolu de trahir sa conscience.

Un scénario entre rigueur et humanité

Le scénario de Bogdan Toma, complexe, intelligent et parfaitement maîtrisé, mêle avec justesse histoire et fiction. Il évite le piège de la reconstitution illustrative pour s’attacher à la dimension humaine de la persécution. Les dialogues, sobres et tendus, rendent compte de la violence idéologique du régime, mais aussi de la force intérieure de ces hommes confrontés à l’anéantissement programmé.

Une mise en scène austère et maîtrisée

Nicolae Mărgineanu signe une mise en scène rigoureuse, austère, presque ascétique. Le travail sur la photographie, le montage et l’espace carcéral accentue l’enfermement physique et mental. Sans jamais sombrer dans le pathos, le film décrit la mécanique implacable de la terreur communiste, tout en laissant émerger, en creux, une forme de résistance spirituelle.

Mémoire, reconnaissance et béatification

Iuliu Hossu sera nommé cardinal en 1969 par le pape Paul VI, reconnaissance tardive d’un homme brisé mais jamais vaincu. Le 2 juin, le pape François a béatifié à Blaj, lors d’une messe géante au terme de sa visite en Roumanie, les sept évêques gréco-catholiques emprisonnés et torturés par le régime communiste, reconnus comme « martyrs de la foi » : Vasile Aftenie, Valeriu Traian Frentiu, Ioan Suciu, Tit Liviu Chinezu, Ioan Balan, Alexandru Rusu et le cardinal Iuliu Hossu.

Le Cardinal est un bel ouvrage, un film grave et humaniste qui rappelle que face au totalitarisme, la dignité humaine peut encore se tenir debout. Un cinéma de mémoire, sans emphase, qui donne un visage et une voix à ceux que l’Histoire avait voulu effacer.

1h40
DVD par Sage Distribution

Amours clandestines

Dans Dreams, Jessica Chastain s’éprend d’un immigré clandestin. Jusqu’à ce que…


Jennifer (Jessica Chastain) change souvent de toilette comme de métropole. Toujours entre deux jets – Mexico, New-York, San Francisco – et toujours cette mise impeccable… Où qu’elle aille, on lui ouvre la portière, on lui mange dans la main. C’est que, active, élégante, policée, elle est surtout la fille de Michael McCarthy (Marshall Bell), richissime magnat américain, mécène et collectionneur d’art. Il prête son nom à la puissante fondation philanthropique qu’elle administre aux côtés de son frère (Rupert Friend), finançant des projets artistiques internationaux, au Mexique en particulier, soutenant en outre le ballet de San Francisco. Voilà pour la façade mondaine et professionnelle. Mais la libido de Jennifer a aussi ses exigences secrètes…

Emprise du désir

Dreams, dernier opus du cinéaste mexico-américain Michel Franco, s’ouvre sur l’odyssée d’un éphèbe latino qui franchit clandestinement la frontière mexicaine et, assoiffé, affamé,  parvient tout de même à rejoindre San Francisco. Là, surprise, le garçon pénètre sans effraction dans un opulent loft moderne dont il sait manifestement la clef planquée au seuil de l’édifice. S’y pointe soudain la Jennifer : on comprend que le ravissant Fernando, son tout jeune amant tellement exotique, a déboulé là sans prévenir, pour se mettre sous la protection de sa cougar torride : illico, ébats furieux, idylle en huis clos.

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Le scénario met habilement en place les ingrédients du drame : danseur de ballet, Fernando, au fil des péripéties, finit par intégrer le ballet de San Francisco par l’entremise du chorégraphe, dont il devient la coqueluche, et donne à des enfants des cours de danse sur la partition de Roméo et Juliette… Il n’en reste pas moins doublement clandestin : et comme amant de Jennifer, et comme immigré sans papiers. Une rumeur contrariante s’allie bientôt aux préventions du clan McCarthy – le père et le frangin – contre cette liaison dangereuse. Si Fernando tient en quelque sorte Jennifer en respect par l’attrait insatiable de sa conséquente virilité juvénile (d’où quelques répliques explicites sur le registre de sa volumétrie physiologique), elle a l’argent – et le pouvoir. Le danseur supputant, à la longue, qu’elle ne fera rien pour promouvoir sa carrière aux States, il claque la porte, et décide de voler de ses propres ailes. S’ensuit une traque éperdue, où Jennifer, répudiée par son fouteur et dès lors plus que jamais consumée par sa fiévreuse libido, tente de récupérer à n’importe quel prix son protégé, aveugle au fait que celui-ci s’envisage en réalité tout autrement que comme le gigolo mexicain d’une milliardaire étasunienne. Laquelle, à ses côtés, n’a même pas fait l’effort d’apprendre l’espagnol…  

Morale cruelle

Du jeu de domination sadomasochiste assez palpitant qui en résulte, on vous cèlera ici, et les péripéties, et l’issue proprement abominable : à quel degré de monstruosité mène le pouvoir de l’amour souterrainement allié à l’amour du pouvoir, c’est ce que suggère la morale fort cruelle de Dreams. Esquivant l’écueil du film-dossier sur la vulnérabilité et le sort funeste de l’immigré-clandestin, Michel Franco signe avec maîtrise, dans un suspense brillamment orchestré, un réquisitoire d’une réjouissante férocité contre la tartufferie des nantis philanthropes et le pathétique, tragique double-jeu fomenté par l’éréthisme pulsionnel, version totalitaire du puritanisme yankee.

Metropolitan Filmexport

A cet égard, les (brèves) séquences de copulation (sur la dureté des marches de l’escalier comme sur la mollesse du matelas) sont un régal apéritif. Les deux comédiens y mettent d’ailleurs un talent remarquable, à commencer par Isaac Hernandez, danseur-étoile de l’American Ballet-Theater comme l’on sait, par ailleurs excellent acteur – et beau gosse ! on ne lui donnerait pas ses 35 ans, vraiment. L’objectif soigneux du chef op, Yves Cape, nous éclaire à cette occasion d’un joli reflet moiré le fessier exceptionnellement bien galbé d’Isaac Hernandez. (Signalons au passage aux amatrices et amateurs qu’on peut actuellement retrouver le guapo bailarin sur Netflix[1], dans les trois épisodes de la mini-série Quelqu’un doit mourir/ Alguien tiene que morir). Quant à la star rousse Jessica Chastain, décidément fidèle au cinéaste (cf. Memory, en 2023), elle s’empare de ce rôle audacieux avec une superbe aisance. A 48 ans, serait-elle pas en passe de devenir, à l’Amérique ce qu’est désormais une Isabelle Huppert à l’Hexagone ?    


Dreams. Film de Michel Franco. Avec Jessica Chastain, Isaac Hernandez, Rupert Friend… Etats-Unis, Mexique, couleur, 2025. Durée : 1h38.

En salles le 28 janvier 2026.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81050532

Macron, un homme de circonstance

Pour l’écrivain Bruno Lafourcade, le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.


L’homme providentiel

« On nous a si mal vendu Emmanuel Macron, pâle et fade trader, montré dans un meeting poussant sa voix ridiculement dans les aigus, en chaman halluciné, qu’il ne trompera personne ; il est impossible que ce promoteur des pays-hôtels, des corps-marchandises, de l’ubérisation des paysages, des bras et des ventres, qui célèbre les poulaillers sans fermiers, les renards sans lois, les smicards sans avenir, dépasse dix pour cent au premier tour. »

Ces fulgurantes prémonitions, je les écrivais dans mon journal, en février 2017. Trois mois plus tard, M. Macron était triomphalement élu. C’est commode, un journal : on y vérifie ses prophéties. Il faut dire que la propagande était stupéfiante. Ainsi, un peu plus tard, j’écrivais, toujours dans mon journal :

« J’ai regardé un débat entre MM. Duhamel et Barbier, arbitré par Mme Elkrief, pour plus d’impartialité. De M. Macron, il ressort un portrait contrasté : il travaille quarante-huit heures par jour ; il a découvert l’Amérique ; il soigne les verrues ; il lit dans le Nescafé ; il tord les fourchettes avec les yeux ; il épile les maillots ; il ressuscitera au troisième jour. »

Avant lui, seul Obama, me semble-t-il, avait bénéficié d’une telle propagande. Chez nous, provinciaux de l’Amérique, la promotion ressemblait plus à celle des barquettes de colin chez Picard.

La réaction des ronds-points

Après la propagande, la réalité.

D’emblée, il s’employa à nous humilier. Ce fut la Fête de la musique, où l’Élysée se transforma en bar technoïde, avec gogo-dancers se déhanchant dans leurs minishorts, au milieu d’un pandémonium mixé par des DJ. Puis un selfie à Saint-Martin, avec de petites frappes nous adressant des doigts d’honneur. Et un 14-Juillet où l’orchestre interarmées s’essayait au pas de deux, en jouant Daft Punk au tuba et au clairon. Et ça, de transformer l’armée en fanfare électro-funk, ça le faisait ricaner ; dans la tribune, il souriait en enfant ravi d’avoir mis le chat dans la machine à laver. Les ministres et les généraux aussi applaudissaient, ivres de bonheur d’être humiliés. Au même moment, quelque part, des soldats français tombaient dans une embuscade. Ils croyaient mourir pour la patrie, c’était pour la Techno Parade.

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Les tribunes, en général, ne lui réussissent pas ; le football non plus. Au Qatar, devant des émirs, pendant une finale, on le vit hurler en levant le poing, hystérique et inquiétant. Mais il ne se contenta pas de nous faire honte : il voulait réformer et sauver la planète. Cette ambition s’accompagna de remarques sur « les gens qui ne sont rien » et ne se donnent pas la peine de traverser la rue pour trouver du boulot à dix heures par jour payées six.

Pour les punir, dans les villages, l’école ferma, et la gare, et la Poste, et la maternité – pendant que le prix des carburants augmentait. C’est qu’il ne voulait « rien céder aux fainéants », ces « Gaulois réfractaires au changement ».

« Les gens détestent les réformes ! »

Non, seulement avant la planète, ils veulent sauver les leurs.

« Qu’ils viennent me chercher ! »

Ils vinrent.

Il reçut des œufs, une tarte (à Tain), des tomates et des casseroles : le matamore se voyait en chef, il se découvrait marmiton.

Puis se leva une foule qu’il ne connaissait pas, dont les algorithmes ne lui avaient pas parlé. Ce furent les gilets jaunes canal historique, le petit peuple des palettes et des ronds-points ; c’étaient Joseph le retraité, Nathalie l’infirmière, Michel l’artisan, et tous en avaient mal au pis de se faire traire. Ils prirent comme signe de ralliement le gilet fluorescent des piétons qui ne veulent pas finir sous une voiture. Eux ne voulaient pas finir sous la mondialisation. Réduits aux vignettes Crit’Air 5, avalant des kilomètres de taxes pour emmener leurs enfants à l’école ou leurs parents à l’hôpital, ils n’émurent pas M. Macron. On lâcha les cognes. Certains patientaient depuis Malik Oussekine. Comme il n’y avait que du petit Blanc, on put éborgner et mutiler sans que la douleur morale, la nuit, réveille quiconque.

Le président algorithmique

La suite confirma ce qui avait précédé.

Tout n’est pas sa faute, bien entendu, depuis le Covid jusqu’à l’incendie de Notre-Dame. Mais, chaque fois, ses réactions furent anormales, ampoulées : « Nous sommes en guerre » ; grossières : « J’ai très envie de les emmerder » ; et surtout artificielles : tout, chez lui, est faux, jusqu’à sa façon de marcher, cette lenteur démonstrative censée lui donner de la majesté. Tout, chez lui, est de circonstance, pas seulement les opinions. Sa tête au premier chef, si je puis dire. Il s’en fabrique une pour chaque événement. La plus pénible est celle d’enterrement qu’il prend pour parler d’un attentat, du Covid, du 11-Novembre, ou consoler Mbappé.

Sa cohérence est comme sa tête – de circonstance, donc : avant-hier, pas de culture française et on est en guerre ; hier, la première est multiple et la guerre est à nos portes ; aujourd’hui, on n’est pas « une nation multiculturelle » et la guerre est finie. C’est un DRH qui n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, moins un cœur qu’un QR code : il fournit les mêmes réponses à des électeurs différents, qui seront de toute façon virés pour manque de productivité.

On le dit déconnecté, c’est le contraire. Il attend seulement sa mise à jour pour avoir des certitudes. Il est le premier chef d’État algorithmique, le premier dont la pensée fonctionne comme une IA. Il a perfectionné l’habitude d’ajuster ses opinions au public. Il prend ses décisions avec un tableau de bord intérieur où s’affichent, en temps réel, les indices, les tendances et le taux de satisfaction-client. Il ne dirige pas un pays, il administre une interface ; il ne parle pas à un peuple, mais à un panel.

Le désastre est total. Il voulait une République en Marche, il l’a laissée en veille. La start-up est en maintenance. On cherche l’appli pour un nouveau pays.

De la culture de masse aux cultures archipellisées, le danger du grand délitement

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L’avènement de la télé-réalité puis des réseaux sociaux ont entériné le basculement dans un nouvel âge où les individus n’ont plus de références communes.


Jusqu’à il y a peu, chaque génération se construisait, en plus d’une culture générale, des souvenirs communs, mélange d’émissions télévisées, de chefs d’Etat portés au pouvoir avant d’être défaits par les urnes ou renversés par des coups d’Etat, de modes vestimentaires et décoratives, de débats de société, d’exploits sportifs, de succès musicaux sur lesquels se sont formés des couples, de films qui ont bercé les imaginaires et d’événements dont chacun saisissait instantanément la portée historique – se souvenant précisément ce qu’il faisait au moment où ils advinrent.

Dans les années soixante, on vivait sous De Gaulle et sous l’œil de tante Yvonne, on roulait en DS ou en Simca1000 et, si on était italien, en Fiat500, on s’encanaillait sur les rythmes yé-yé, la Nouvelle Vague déferlait sur le cinéma. Une décennie plus tard, dans les soixante-dix, on se déhanchait sur des airs disco, les poteaux carrés de Glasgow empêchèrent les Verts de décrocher la coupe d’Europe – ce qui ne les empêcha pas de défiler sur les Champs-Elysées -, on connaissait les dimanches sans voiture, on admirait indifféremment Montand et Delon – peu importe leurs couleurs politiques respectives. Les années 80 virent s’effondrer le mur de Berlin dont chacun voulait avoir chez lui un morceau et apportèrent les dernières étincelles de génie avant l’extinction des feux : c’étaient les années Canal, les écrivains qui défilaient chez Pivot, Philippe Starck qui redécorait le monde. Dans la décennie quatre-vingt-dix, on rêvait de vivre ses amitiés comme dans la série Friends, Johnny fêtait ses cinquante ans au Parc des Princes, mais c’est dans une autre arène, au Stade de France, que les Bleus soulevèrent la Coupe du monde sous les yeux de Jacques Chirac, avant de défiler eux aussi, mais triomphants, sur la principale artère parisienne.

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Les générations se sont succédé, par ordre alphabétique, X, puis Y – les millenials -, enfin Z. Le rythme s’est accéléré, sans le souffle épique, et les préoccupations, les combats politiques, les modes, les goûts culturels ont changé avant qu’ils ne pussent s’imprimer sur une pellicule qui constituerait le film de l’époque. En conséquence, on peut se demander si les jeunes seront à l’avenir encore à même de se créer des souvenirs communs afin d’inscrire leurs histoires individuelles dans un destin collectif. Les individus de 25 ans n’ont déjà plus totalement les mêmes références que ceux qui fêtent leurs 20 ans. Et parmi eux, les origines diverses, qu’elles soient ethniques, culturelles ou sociales, ajoutent à l’émiettement.

Comme il existe des ères géologiques et des périodes historiques, des âges de fer et de bronze, sans doute existe-t-il des périodes culturelles ? Nous sommes ainsi passés de la culture sacrée à la culture de masse avec la sécularisation et la démocratisation des biens de consommation. Nous basculons aujourd’hui de la culture de masse aux (sous-)cultures[1] archipellisées. Il est difficile de dater l’émergence de cet âge nouveau, sans doute au tournant du siècle, quand l’avènement des réseaux sociaux et de la télé-réalité ont concordé, avec pour toile de fond un contexte international qui s’est soudainement tendu un 11 septembre. L’histoire s’est réveillée et accélérée, le multiculturalisme a créé le communautarisme, la société liquide a défait les liens organiques, les canaux de communication se sont multipliés, le relativisme a acté que tout se valait et a donc dévalorisé le Beau, l’école a cessé d’enseigner les savoirs et l’obsolescence est devenue la marque de fabrique de contenus de mauvaise qualité.

Une culture identique est pourtant indispensable car elle est la langue commune permettant, malgré les différences d’opinion, de se comprendre, de prendre conscience du destin nous unissant et de se respecter. Faute de ciment, une société ne peut que se déliter et ses forces vives finissent par ne plus se comprendre, vivre côte à côte avant de finir face à face. Le débat public actuel et ses tristes passions n’en sont finalement que la conséquence logique.


[1] L’utilisation du terme « sous-culture » s’entend dans le sens de culture propre à un sous-groupe de la population, sans jugement de valeur

L’érotisme algorithmique

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Avant d’avoir des histoires d’amour avec l’Intelligence artificielle, comme nous l’expliquait Libération cette semaine, nous avions accepté de soumettre notre libido aux applications de rencontres sur nos smartphones qui gèrent nos émois amoureux comme un DRH.


Nous avons gamifié le désir et personne n’a levé le petit doigt. Ce qui autrefois déchirait les chairs, consumait les nuits dans une urgence bestiale et qui n’avait besoin d’aucun manuel d’utilisation, s’est pétrifié en interface utilisateur optimisée pour le taux de rétention client. Le frisson du premier regard ? Un algorithme de recommandation basé sur six selfies photoshopés et trois mythomanies soigneusement rédigées. La chair appelant la chair ? terminé. Désormais c’est une requête SQL filtrant les profils compatibles selon des critères qu’on n’oserait pas avouer à son psychanalyste. L’abandon dans les bras de l’autre ? Incinéré. Vous assisterez à un atelier de négociation préalable sur les modalités du consentement, avec compte-rendu écrit et validation par signature électronique. On se plie aux injonctions toxiques et démoniaques des Sandrine Rousseau et autres castratrices procédurales, ces nouvelles vestales du consentement bureaucratique.

Métrique

On ne baise plus. On déploie « une expérience relationnelle ». On ne jouit plus. On valide les metrics de satisfaction mutuelle. On ne s’éprend plus. On entre en phase de bêta test avec option de désengagement unilatéral si les KPIs affectifs stagnent. On aseptise le vocabulaire pour mieux endormir nos sentiments.

Les applications de rencontre ont opéré une marchandisation de la concupiscence qui aurait fait rougir les proxénètes de l’Ancien Régime.

On se swipe comme des SKU dans un entrepôt Amazon, on se catégorise dans des taxonomies mentales (« potentiel coup unique », « relation transitionnelle », « trop structuré psychologiquement pour mes pathologies »), on se supprime sans préavis quand le cache émotionnel arrive à saturation. Chaque profil défile à la cadence d’une sentence capitale : trois secondes pour décider si cet exemplaire d’humanité mérite qu’on lui accorde le privilège d’une conversation insipide qui débouchera peut-être, si la synchronicité cosmique opère, et si aucune option supérieure ne se manifeste entre-temps, sur un verre dans un bar cacophonique où l’on comparera nos névroses respectives en simulant un intérêt désincarné.

Le premier rendez-vous s’est métamorphosé en assessment center déguisé en moment convivial. On présente son curriculum vitæ sentimental, on justifie ses motivations avec le lyrisme d’une lettre de candidature, on négocie son package relationnel. On se jauge, on se soupèse, on calcule le retour sur investissement émotionnel avant même d’avoir effleuré l’épiderme de l’autre. Le baiser final ? Une poignée de main charnelle validant le passage au tour suivant.

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Et le coït lui-même — ce territoire sauvage où les corps parlaient un dialecte antérieur au langage — s’est bureaucratisé en chorégraphie consultative. On sollicite l’autorisation pour chaque geste, on verbalise chaque intention, on transforme l’étreinte en conseil d’administration où chacun doit approuver l’ordre du jour avant de passer à l’exécution. « Puis-je procéder à une palpation de cette zone ? » « Ton niveau de confort avec cette pratique ? » « Confirmes-tu ton accord sur l’accord préalable ? » Le consentement éclairé, cette camisole consentie, a euthanasié le désir obscur, on signe le safe-word avant même d’avoir bandé.

La déontologie a castré l’érotisme. On ne se jette plus l’un sur l’autre avec cette faim qui abolit la raison ; on se demande courtoisement si la fenêtre temporelle est opportune et si les conditions atmosphériques permettent un rapprochement épidermique conforme aux protocoles établis.

Attention : fantôme !

Le ghosting ? Nomenclature euphémisée pour un meurtre aseptisé, un homicide administratif, la disparition organisée sans l’inconvénient du cadavre. Pourquoi s’expliquer, pourquoi endosser la violence du rejet, pourquoi affronter le regard de quelqu’un pour lui signifier son obsolescence, quand on peut simplement le vaporiser d’un geste, le dissoudre dans les limbes du double-tick azure, l’expurger de sa timeline comme on éradique un malware ? L’autre n’était qu’un onglet parmi cinquante-trois. Les onglets, ça se clôture. Sans liturgie, sans justification, sans même ce minimum de courage que les veules d’antan concédaient encore à leurs victimes.

Le polyamour, ce portefeuille de plug-ins affectifs, s’est hissé en champion de la modernité sentimentale. Le messie de ceux qui convoitent tout, sans rien élire. On nous le vend comme une insurrection affective, l’avant-garde de l’émancipation relationnelle. En réalité, c’est une police d’assurance tous risques pour dilettantes émotionnels. Rien de plus qu’un hedge fund sentimental où l’on diversifie son portefeuille pour ne jamais être pris au dépourvu si l’un des actifs s’effondre. On veut la chaleur du couple sans l’ennui de la monogamie. On désire l’excitation de la prédation sans la cruauté assumée de l’adultère. On espère le frisson de la transgression sans le courage du scandale. En 2026, même Feeld arbore des badges de consentement et des liens de profils couplés – comme si la jalousie se gérait avec un Kanban board éthique.

Alors on conceptualise. On érige des architectures relationnelles qui feraient sangloter un ingénieur des Ponts. On rédige des chartes plus volumineuses que le traité de Lisbonne, on orchestre des méta-conversations sur nos méta-affects jusqu’à ce que même la libido ait besoin d’un consultant externe pour se localiser. On fornique à plusieurs avec des protocoles plus rigides qu’une assemblée générale de copropriété, des Google Calendars synchronisés pour éviter les collisions corporelles, des groupes WhatsApp pour administrer la logistique des tendresses croisées. « Mardi chez Léa, mercredi tu peux voir Thomas, jeudi on se retrouve tous si personne n’a une meilleure offre. » L’amour par rotation, la jouissance en multipropriété, l’intimité en temps partagé.

Amour co-construit

On ne jouit plus. On co-construit des espaces de plaisirs inclusifs. On ne désire plus. On déconstruit les normativités hégémoniques en se faisant besogner par trois personnes différentes dans la même semaine — chacune avec son créneau horaire et ses limites clairement établies dans un document partagé accessible via Notion. On utilise la novlangue comme anesthésiant émotionnel. Ainsi se dévoile toute l’obscénité du jargon corporate appliqué à l’orgasme.

Et ceux qui persistent ensemble ? Ils ne s’aiment plus, ils cohabitent dans une tranchée affective en attendant que l’un capitule ou qu’une meilleure proposition se matérialise sur le marché. Ils survivent via thérapie de couple à 120€ la séance — cette prostitution inversée où l’on rémunère quelqu’un pour simuler l’intérêt qu’on ne se porte plus. L’intimité s’est bureaucratisée, métamorphosée en project management conjugal avec rétrospectives trimestrielles et objectifs à atteindre avant la clôture de l’exercice fiscal.

On ne fait plus l’amour, on case un slot entre le CrossFit et le meal prep dominical. On baise comme on coche une case sur une checklist, sans élan, sans faim, sans cette urgence viscérale qui abolit tout le reste. Juste pour valider qu’on maintient une activité sexuelle, pour pouvoir le mentionner en séance, pour ne pas être celui qui a laissé filer trop de semaines sans friction épidermique. Le désir — ce tyran magnifique qui jetait jadis les amants hors des lits conjugaux et dans les bras de catastrophes sublimes — s’est domestiqué en ronronnement programmable via notification push. « Ton partenaire souhaite programmer une intimité partagée jeudi 21h15. Accepter / Reporter / Snooze. »

L’auto-sabotage n’est même plus inconscient. On le pratique en pleine lumière, avec la méthodologie d’un product manager itérant sur son MVP sentimental. On sélectionne systématiquement celui ou celle qui dysfonctionnera — le narcissique, l’émotionnellement oblitéré, l’affectivement constipé — parce qu’au moins, quand ça s’effondre, on peut se dire qu’on maîtrisait le script de bout en bout. On provoque la rupture avant qu’elle ne nous surprenne, on saborde la relation dès qu’elle menace de devenir tangible, dès qu’elle exige quelque chose d’aussi obscène que de la présence, de la vulnérabilité, de l’abandon.

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Parce que le véritable amour — celui qui vous saisit aux tripes sans préavis, qui exige tout sans garantie de retour, qui demande qu’on se jette dans le vide sans filet de sécurité — cette aberration archaïque, déraisonnable, totalement non-scalable, nous terrorise infiniment plus que la solitude, que l’échec, que n’importe quelle douleur répertoriée et prévisible. Quand il se manifeste avec ses exigences primitives — présence, fidélité, abandon, cette obscénité première qui demande qu’on se donne sans clause résolutoire — on recule comme devant un contrat léonin rédigé par un sadique.

On préfère l’amour sous abonnement mensuel, révocable d’un clic, sans engagement au-delà des trente premiers jours, avec option de pause et reprise ultérieure si les conditions du marché s’améliorent. L’Amour 2.0, c’est Netflix pour solitaires compulsifs : un catalogue infini de chairs interchangeables, des épisodes qu’on zappe dès que le rythme faiblit, et cette sensation lancinante qu’on pourrait peut-être trouver mieux — plus stimulant, plus compatible, mieux optimisé pour nos pathologies spécifiques — si on scrollait encore un peu.

Alors on remplit. On remplit le vide de profils interchangeables, de notifications qui font croire qu’on existe, de relations à géométrie variable où personne ne s’engage vraiment. On appelle ça de la « fluidité », du « refus des schémas toxiques ». En réalité, c’est l’esquive élevée au rang d’art de vivre, la fuite transformée en manifeste générationnel, la lâcheté rebaptisée émancipation. Et le taux de natalité s’effondre. Plus d’enfants adultérins, plus d’enfants du tout d’ailleurs. Même la transgression fertile a disparu, remplacée par la stérilité aseptisée. Pendant que la France passe en solde naturel négatif en 2025 – première depuis la guerre –, on swipe pour s’aménager des espaces de plaisirs infertiles.

Et à force de scroller dans le vide, on ne trouve plus rien de bandant. Juste le reflet de son propre visage dans l’écran noir quand la batterie finit par lâcher.

Et ce visage-là, vieilli prématurément par des nuits blanches sans saveurs devant un écran, et le mensonge qu’on se répète depuis des années, on ne le reconnaît même plus.

Que reste-t-il au final ? Un fantôme qui attend une notification salvatrice. Mais l’écran reste noir. Parce que l’humain, en se désabonnant de l’humain, s’est déjà effacé.

Khmers rouges: la mort en masse


La neige tombe sur la gare de Pantin. Les rails disparaissent dans le brouillard. Les lumières scintillent et éclairent les hangars aux vitres cassées, tagués sur leurs flancs. Les grues métalliques plantées le long des voies ressemblent à des miradors. Combien de wagons plombés ont-ils traversé cette plaine, en direction de la mort érigée en système ? La neige est belle et fraîche. Elle rend la nuit claire. Et pourtant c’est un décor de mort que je vois défiler derrière les vitres du train. C’était hier en Europe. Mais le nazisme n’a pas le monopole exorbitant du génocide au XXᵉ siècle. Le communisme l’a également mis en pratique, et partout dans le monde.

Pol Pot, Frère numéro 1 

Je lis Quartier des fantômes, témoignage glaçant de Rithy Panh, qui survécut enfant au régime khmer rouge. Accompagné de l’écrivain-éditeur, Christophe Bataille, cosignataire du livre, il pénètre dans ce qui reste du centre S21, « centre de la tuerie », dirigé par l’impavide Duch. Les Khmers rouges ont triomphé au Cambodge, pays déstabilisé par les conséquences de la guerre du Vietnam, en 1975. Leurs principaux dirigeants ont étudié à Paris. Certains ont même adhéré au PCF et noué des liens étroits avec l’UNEF. Pol Pot, leur chef sanguinaire, suivit ce parcours. Il subit l’influence de Jacques Duclos, dirigeant du PCF, et Jacques Vergès, le célèbre avocat de Klaus Barbie et Georges Ibrahim Abdallah. Il devint ainsi le promoteur d’un système collectiviste fondé sur la doctrine de la dictature du prolétariat.

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D’abord sensible au culte de la personnalité version Staline, Pol Pot refuse le processus de déstalinisation, et durcit sa position en adhérant à la Chine maoïste. En entrant dans Phnom Penh, le 17 avril 1975, l’armée khmer n’oublie pas de piller l’ambassade d’URSS. Le tyran Pol Pot, « Frère numéro 1 », soutenu par quelques grandes figures de la gauche française, comme le journaliste-biographe Jean Lacouture, décrète le déplacement forcé des habitants de Phnom Penh et met en place un système génocidaire qui causera la mort d’environ 2 millions de personnes entre 1975 et 1979, soit le quart de la population totale. Le journal Libération, dirigé à l’époque par les maoïstes, titre : « Les révolutionnaires sont entrés dans Phnom Penh : sept jours de fête pour une libération. »

Ecole transformée en camp

Rithy Panh, devenu cinéaste, se souvient de cette « ancienne école jaunie aux volets bleu clair » transformée en camp de la mort, le S21. Il l’a filmé, il y a vingt ans, surtout la nuit, car la nuit forme un linceul enveloppant les fantômes des victimes torturées, éviscérées, contraintes de manger leurs excréments afin qu’elles reconnaissent leur trahison. Un souvenir, parmi d’autres : on ôte l’enfant à la mère qui se vide de son sang ; elle le voit s’éloigner avec le bourreau Ho qui revient seul. Il faut « épurer » la ville « mauvaise », « corrompue » par le capitalisme. Panh se remémore son père, professeur, profession devenue suspecte aux yeux des Khmers rouges. « À S21, écrit Panh, c’est la fin. Plus la peine de prier, ce sont déjà des cadavres. Sont-ils des hommes ou animaux ? C’est une autre histoire. »

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Le sadisme des bourreaux est sans limite. Il n’est pas sans rappeler certaines descriptions de Malraux dans La condition humaine. On est confrontés à l’enfer génocidaire dicté par une idéologie qui détruit l’individu jusqu’à la moelle. Même l’âme, quand elle quitte le corps, ses bourreaux endoctrinés continuent de la traquer. Il faut tout prendre, tout faire fondre, les machines surtout, symbole exemplaire du capitalisme, doivent disparaître, c’est l’anéantissement de la classe bourgeoise et capitaliste. C’est la terreur à l’œuvre, « la mort en masse. »

Les mots tuent

Les tortionnaires encore en vie répondent aux questions. La caméra tourne. Ils confondent, minimisent leurs actes, ils n’ont pas vu, parfois juste entendu. Ils peuvent être loquaces. « C’est l’ensemble qui dit la vérité du crime, écrit Panh (…). L’homme filmé reconnaît ses crimes, simplement, c’est au-delà du cinéma. » Il y a donc les documentaires : L’Image manquante et S21, la machine de mort khmère rouge. Et puis ce livre, Quartier des fantômes.

Le train accélère tandis que la neige oblitère le paysage ferroviaire. Une réflexion de Rithy Panh m’obsède. Il dit en substance que dans un monde totalitaire, les mots tuent. Alors il cherche les mots qui « réparent, et qui ne sont pas les mots creux de la conscience mondiale. » Il ajoute : « Ce n’est pas le devoir de mémoire, mais une quête morale. » C’est pour cela que la confusion générale, entretenue par le brouhaha, est si nocive.

Rithy Panh, Christophe Bataille, Quartier des fantômes, Grasset. 128 pages

Quartier des fantômes

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Mal persistant

Une maison, quatre jeunes filles, un même destin


Le film de Mascha Schilinski tente de nous raconter l’histoire de quatre jeunes filles, Alma, Erika, Angelika et Lenka à quatre époques qui se superposent. Chacune grandit, de l’enfance à l’adolescence, dans une ferme glauque et ténébreuse du nord de l’Allemagne. Au fil du siècle, la maison se métamorphose, mais ne se libère jamais de sa mémoire : les échos du passé traversent le temps. Les destins des jeunes filles semblent se répondre, se refléter, comme liés par un fil invisible. Pourtant, à force de complexité et d’artifices narratifs, l’intrigue brouille les repères et finit par égarer des spectateurs un peu désemparés face à ce labyrinthe temporel.

Une expérience sensorielle troublante

Sur le plan cinématographique, le film de Mascha Schilinski est particulièrement réussi : superbe photographie ocre du chef opérateur Fabian Gamper, mise en scène rigoureuse, composition léchée des plans, travail sonore méticuleux… Les Échos du passé est indubitablement une expérience esthétique captivante et crispante, un poème sensoriel trouble dont la mélancolie profonde et permanente se pare d’une inquiétante étrangeté morbide.

Une narration fragmentée comme métaphore

La cinéaste nous conte le destin de quatre femmes vivant à des époques différentes au sein d’un même lieu, une grande ferme sombre et sinistre. Utilisant un art du montage impressionnant, elle agence et entrelace une narration complexe où les gestes et les événements se répondent à travers le temps. Elle tisse un jeu de miroirs qui lui permet d’esquisser une métaphore de la condition féminine, victime d’une violence insidieuse et diabolique se transmettant de génération en génération, véritable pulsion de mort perverse, macabre et inéluctable.

L’Histoire en sourdine, le mal en héritage

Quels que soient les moments de l’Histoire — très peu évoquée, comme si tous ces personnages vivaient en fait en dehors de l’histoire de leur pays et du monde —, quelles que soient les générations, même lorsque le pays sort de la guerre, leurs démons s’accrochent. Femmes et hommes restent hantés par un mal profond qui outrepasse les horreurs d’une époque révolue.

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Une radicalité fascinante mais éprouvante

Bien malheureusement, cette audace cinématographique est à la fois la force et la faiblesse du film. Car la cinéaste, radicale, n’a aucune générosité et complexifie volontairement son récit, rendant ses intrigues très difficilement compréhensibles. Ce qui l’intéresse avant tout, ce sont les sensations ressenties par le spectateur : celles suscitées par la beauté de sa mise en scène, souvent poseuse et artificielle, et celles provoquées par les chocs des faits racontés.

Un cinéma cruel, sans échappatoire

Rude, beau et poseur, cruel et éprouvant, inventif et drastique, Les Échos du passé traite de sujets cruciaux — le viol, l’inceste, la maladie mentale, le déterminisme et la souffrance indicible des femmes — filmés avec la même rigueur protestante, glaciale et malsaine que celle de Michael Haneke dans Le Ruban blanc.

Une fiction tendue et claustrophobe, répétant la boucle inéluctable qui enferme ses personnages dans un destin sans échappatoire ni grâce possible.

Et le seul moment véritablement apaisé du film est la scène où retentit la superbe chanson Stranger d’Anna von Hausswolff, offrant une brève respiration.


In die Sonne schauen
2h29

Euthanasie: Nietzsche ou Jésus!

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Coup de théâtre: les sénateurs ont rejeté l’instauration de toute forme d’aide à mourir lors des débats sur la fin de vie, mercredi 21 janvier. Dominée par la droite de M. Retailleau, la chambre haute a écarté cette réforme “sociétale” majeure.


À la surprise générale, dans la nuit du 21 au 22 janvier, le Sénat a rejeté le principe du droit au suicide assisté et à l’euthanasie. Il l’a remplacé par « le droit » de toute personne « au meilleur soulagement possible de la douleur et de la souffrance ». Ce droit est garanti jusqu’au décès de la personne, « sans qu’aucune intervention volontaire ait pour intention de provoquer la mort ou d’aider à mourir. » Le Sénat réaffirme ainsi le droit aux soins palliatifs, « même lorsque ces moyens sont susceptibles d’altérer la conscience ou de raccourcir la vie, dès lors qu’ils ont pour finalité exclusive le soulagement de la souffrance. » (article 2).

Il s’est donc trouvé une majorité de sénateurs pour rejeter le texte adopté précédemment en commission, et qui prévoyait de permettre la mort volontaire dans les derniers jours de la vie, comme un prolongement des soins palliatifs ou de la sédation. Pour les uns, plutôt à gauche, ce texte n’allait pas assez loin dans la reconnaissance du droit à la mort, tandis que pour les autres il était inacceptable, car « mettant le pied dans la porte » en brisant l’interdit de tuer.

Pied dans la porte

La stratégie du « pied dans la porte », refusée par le Sénat, est bien une réalité. Elle est assumée, depuis des décennies par les promoteurs de l’euthanasie de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), et elle est aussi vérifiée dans les pays qui l’ont légalisée. Tous ont élargi les conditions d’accès à la mort « volontaire », pour porter sur les personnes atteintes de souffrances psychiques et sur les mineurs. Plusieurs de ces pays, corrélativement, ont réduit leurs investissements dans les soins palliatifs. Aujourd’hui, 5% des décès au Canada sont provoqués par injection létale, et la proportion augmente chaque année.

Dans l’impossibilité de trouver un compromis entre la vie et la mort, le Sénat s’est « replié » sur le terrain consensuel des soins palliatifs. Des soins dont la France manque cruellement. Seulement 50% des besoins sont satisfaits actuellement, avec 7500 lits, et ces besoins vont croître avec le vieillissement de la population. L’Etat n’alloue que 1,6 milliard d’euros par an à ce besoin essentiel ; et l’augmentation prévue d’un milliard dans les 10 prochaines années est loin de suffire.

A lire aussi, Dominique Labarrière: Euthanasie: «vivre encore un peu!» implore la ministre de la Santé

Le Sénat a aussi reconnu la liberté des établissements, notamment confessionnels, de ne pas pratiquer l’euthanasie et le suicide. Il a également supprimé le « délit d’entrave » qui condamnait à deux ans de prison et 30000 euros d’amende toute personne essayant de prévenir ou d’empêcher l’euthanasie ou le suicide d’un tiers, même d’un proche.

Le Sénat se prononcera sur l’ensemble du texte le 28 janvier. S’il l’adopte ainsi modifié, il enverra son texte à l’Assemblée qui devra alors travailler à partir de lui. S’il le rejette en revanche, l’Assemblée se ressaisira alors de son propre texte adopté en mai dernier. Ce texte était terrible : il permettait l’euthanasie et le suicide sur décision d’un seul médecin, à la demande orale d’un patient, en trois jours, sans que les proches soient informés et puissent agir en justice. Le tout pouvant être pratiqué sur une personne dont la maladie n’est pas même en phase terminale. Quant au contrôle, il ne devait être exercé qu’après la mort, celle-ci pouvant être infligée par le même médecin qui a décidé de la mort. Tant les conditions d’accès à la mort, que la procédure d’exécution de la décision et son contrôle ont été conçus pour faciliter la mort. Les portes de la mort seraient grandes ouvertes, pour garantir une prétendue « liberté ».

Agonie politique

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’objectif principal des promoteurs de l’euthanasie n’est pas tant de soulager la souffrance que de changer notre rapport à la mort, et donc à la vie. Il s’agit de faire de la mort une liberté, d’étendre la puissance individuelle sur sa propre existence. C’est ce pouvoir de l’homme sur lui-même – en particulier par le suicide – qui serait l’expression suprême de sa dignité. Pour Odette Thibault, fondatrice de l’ADMD, le suicide « est le seul moyen de mourir… vivant », c’est « la suprême autonomie, celle qui définit l’être humain… avant qu’on ne la perde tout à fait. » De même, pour Henri Caillavet, ancien président de l’ADMD et sénateur, « le suicide conscient est l’acte unique authentique de la liberté de l’homme ». Pendant les débats cette semaine, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias a lui aussi proclamé : « La mort volontaire, c’était l’expression du libre arbitre absolu avec une phrase: ‘‘Dieu ne prévaudra!’’».

De cette conception de l’homme, il résulte que perdre son autonomie est une déchéance. Pour Pour Odette Thibault, « Prolonger cette déchéance est, à mon avis, une des plus graves atteintes qu’on puisse porter à la dignité humaine ».

Est-ce cette conception de la « dignité » que nous voulons voir triompher en France ? Une conception nietzschéenne ? Ou est-ce la dignité qui transparaît dans le soin affectueux porté aux malades, jusqu’à leurs morts, par les soins palliatifs, dans la grande tradition de la charité chrétienne ? En fait, avec l’euthanasie, nous avons le choix entre Nietzsche ou Jésus.

Frénésie au ministère de la (Puéri)culture

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Le 5 novembre dernier, Rachida Dati remettait en grande pompe le premier Prix pour les livres de bébés.


Cette distinction récompensera désormais les ouvrages destinés aux enfants de moins de trois ans, « les premiers livres d’une vie », se rengorge la ministre de la Culture. L’heureuse récipiendaire, Aurore Petit, a donc reçu 4000 euros pour son livre Eté Pop. Elle n’a pas dit ce qu’elle ferait de cette somme prélevée au contribuable mais semblait très heureuse, quoiqu’un peu surprise qu’un livre « si simple » soit récompensé. À vrai dire, l’intrigue est inexistante et le livre consiste en six pop-up au graphisme assez grossier.

On se rappelle que Mme Dati avait déjà lancé l’opération « Ma première carte de bibliothèque » qui invitait les maires à remettre une carte au nom de l’enfant dès sa déclaration de naissance. Comme si les individus n’étaient pas déjà assez encartés comme ça… Comme si c’était à l’Etat de s’occuper de la fréquentation régulière des bibliothèques municipales…

Pourquoi cette frénésie puéricultrice au ministère ?

Au-delà du rappel obligatoire de certains messages collectivistes (ce prix ne récompensera jamais un livre faisant la promotion du libéralisme comme Je suis un pain au chocolat de Charles Gave ou même un classique non déconstruit), j’y vois surtout la manifestation d’un Etat pris de panique devant l’incapacité de nombreux adultes, parents et professeurs, à instruire les enfants. Il constate, comme nous, que nombre de parents se contentent de leur fournir des tablettes dès leur plus jeune âge. Il ne peut que se lamenter sur le niveau catastrophique des jeunes professeurs, en particulier dans les matières dites littéraires. Les rapports des jurys de concours sont à ce titre éloquents. Il assiste effaré à la grande démission d’une génération qui, privée d’héritage, n’a rien à transmettre.

Car quoi ? Les enfants ne lisent plus certes mais que lisent les adultes, professeurs compris ? Ils « scrollent » les actualités sur internet, feuillettent des manuels de développement personnel qui, au vu de la consommation d’antidépresseurs dans notre pays n’atteignent pas leur objectif, et se jettent dans les bras d’auteurs lénifiants qui livrent trois fois par an des histoires « d’héroïnes des temps modernes » ou de femmes éconduites retrouvant l’amour après avoir accepté leur différence (ouf !) ou acceptant « de vivre pour elles-mêmes et en accord avec la nature », dans un esprit bouddhisant. Les meilleures ventes de livres en ce moment ? Des BD, des polars sur fond de lutte des classes et un Goncourt plaintif et douceâtre dont l’auteur se vante en préambule d’avoir été soutenu par le Centre national du livre. Rien de très exaltant ! 

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Quand ce même adulte est en sus professeur, il accroît son pouvoir de nuisance. Soucieux de satisfaire sa hiérarchie, il se conforme aux listes publiées par l’Éducation nationale, exigeant que sa classe lise Monsieur Crocodile a beaucoup faimMon prof est un troll ou Cent Culottes et sans papier. Il fait réciter à ses petites victimes des poèmes commis par des « collègues » qui promeuvent les valeurs de la République ou de l’olympisme triomphant. Il fait ainsi preuve de son engagement bien sûr car, il en est convaincu, sa mission est de lutter contre les inégalités. On lui a vissé dans le crâne que la belle langue favorisait le fils de bourgeois ayant appris à parler avec ses parents. Mal formé, il est généralement incapable de distinguer une bonne méthode d’apprentissage de la lecture d’une autre aux effets néfastes : dyslexie, dysorthographie, mauvaise compréhension et finalement dégoût de la lecture.  

Mais voilà, avec le temps, car ces pratiques délétères ne sont malheureusement pas nouvelles, les parents des tout petits d’aujourd’hui sont souvent incapables de les guider dans leur découverte de la littérature. Ils ont perdu le bon sens qui consistait simplement à leur procurer des imagiers montrant des paysages, des animaux ou des véhicules. N’ayant pas bénéficié de la lecture de contes de fées ou des récits mythologiques les exposant par là-même à des systèmes de temps complexes (imparfait-passé simple, subjonctifs…), à un vocabulaire varié et à des tournures grammaticales élaborées, ils n’ont même pas l’idée de les proposer à leurs propres enfants. Ceux-ci sont alors aussi freinés dans leur progression et deviennent rapidement incapables d’accéder au sens de textes élaborés. Le cercle vicieux est malheureusement enclenché depuis des décennies.  

Abreuvés d’études en tous genres et convaincus de leur pouvoir, les ministres se sentent responsables. Ils souhaitent alors corriger les effets des politiques précédentes mais retombent irrémédiablement dans le même travers : l’étatisme. C’est ainsi qu’ils créent des prix littéraires et affublent les nouveau-nés de cartes de bibliothèques municipales. C’est ainsi qu’ils continuent d’amender les programmes alors même qu’il faudrait les réduire à des objectifs de fin de cycles afin de laisser les enseignants choisir 100 % d’œuvres classiques s’ils le souhaitent. C’est ainsi qu’ils modifient les critères de recevabilité au concours de professeur des écoles au lieu de le supprimer pour le remplacer par un examen permettant aux chefs d’établissements de choisir leurs équipes. C’est ainsi qu’ils obligent les parents à mettre leurs enfants à l’école dès 3 ans, privant ainsi les grands-parents qui le souhaiteraient de leur transmettre une partie de leur héritage culturel. C’est ainsi qu’ils font la promotion de la « littérature contemporaine jeunesse », toujours proche des gens et surtout engagée, au détriment des classiques, bourrés d’affreux stéréotypes de genre, n’évoquant même pas la lutte des classes… C’est vrai : de quoi auraient-ils l’air s’ils disaient simplement « vous êtes libres » ? ». Et pourquoi les payerions-nous alors ?

La Grande Garderie

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Stendhal et Thomas Mann, témoins d’une Europe abolie

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© Éd. Champ Vallon / Éd. Le Bruit du Temps

Il y a des écrivains, on revient toujours vers eux avec joie. On les quitte parfois un certain temps, et puis l’occasion se présente de les relire, ou l’envie de découvrir ce qu’on n’avait pas encore lu d’eux. Et on y va, par attraction naturelle, par plaisir surtout.


Balzac est de ceux-là, avec ses romans aux ressorts multiples, ainsi que sa correspondance, écrite dans la même prose délicate et superbe. Il y a aussi Stendhal, qu’on est parfois « obligé »,entre guillemets, de lire à l’école, et dont les « happy few » poursuivent la lecture toute leur vie. Car il faut relire Stendhal, comme le faisait par exemple Sartre, eh oui, ce trait m’a toujours amusé. Sartre se remettait chaque année, je crois, à La Chartreuse de Parme, dont il faisait ses délices, oubliant Heidegger, l’ennuyeuse phénoménologie et la « nausée » de ses romans. Si même Sartre relisait Stendhal, alors tous les espoirs sont permis !

Stendhal journaliste de presse

L’occasion m’est donnée de vous reparler de Stendhal grâce à l’heureuse publication, aux éditions Champ Vallon, de Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Stendhal a été, durant plusieurs années, sous la Restauration, un journaliste très actif (cela aurait plu à Sartre). Vous savez sans doute que Henri Beyle (le vrai nom de Stendhal) s’est exilé à Milan après la chute de l’Empire. Exil tout à fait délectable, du reste, pour cet amoureux de l’Italie. Quand, après ces vacances prolongées, il revient définitivement en France, il choisit, pour gagner sa vie, de collaborer à des journaux et d’utiliser son talent d’écrivain, alors qu’il n’a encore publié aucune grande œuvre. Il écrit surtout dans des revues anglaises, estimant qu’il y a plus de liberté là-bas. Mais il participe aussi à une publication parisienne, le très libéral Journal de Paris. C’est une sélection de ces chroniques qui nous est offerte aujourd’hui, en attendant une édition intégrale, que tous les stendhaliens appellent de leurs vœux. La totalité des articles représente près de 1000 pages, qu’on peut lire en ligne sur le site du préfacier, Olivier Ihl.

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Ce volume chez Champ Vallon revêt donc déjà un notable intérêt. Car on y retrouve tout du long, en évidence, le style de Stendhal, fait d’ironie et d’alacrité, de joie de vivre et de bonheur d’écrire au fil de la plume. C’est bien l’auteur de La Chartreuse qui se dissimule derrière le pseudonyme de B. L., comme le prouve d’ailleurs Olivier Ihl dans sa longue et très instructive préface.

Une passion pour la politique

Dans son étude sur Stendhal, qui fait toujours référence et que j’aime beaucoup, Stendhal romancier, Maurice Bardèche rend hommage à cette activité de journaliste de Stendhal, durant toutes ces années. Il souligne : « Voilà comment Stendhal voit la France de 1825. Cette vue n’est peut-être pas si romanesque qu’on pourrait le croire. Les précisions de Stendhal éveillent plus qu’une comparaison chez le lecteur de notre temps. » Bardèche écrit ceci en 1947. Et il ajoute, plus loin : « Le tableau politique que Balzac et Stendhal nous font de la Restauration est peut-être plus vrai que celui qu’on peut trouver dans les histoires officielles. » Je constate que Maurice Bardèche confirme une conviction que nous avons toujours eue : Stendhal était une tête politique. Un livre comme Lucien Leuwen, que Paul Valéry mettait très haut, ne vient-il pas l’illustrer amplement ? N’oublions pas les données biographiques : Henri Beyle, je le disais, a fait carrière sous Napoléon, une belle carrière, mais interrompue par les bouleversements historiques. Ce goût de la chose publique et des idées libérales lui est resté. En Italie, il a été soupçonné de sympathies avec le carbonarisme. Après avoir haï la monarchie, il a combattu la Restauration et, pour lui, un Decazes, ministre en vue de Louis XVIII, était l’ennemi à abattre, en tout cas sur le terrain des idées, c’est-à-dire sur le papier. Dans ses articles, Stendhal a donc, entre autres, pu exprimer ses convictions politiques profondes.

On se reportera sur ce point à la section « Un journaliste engagé », même si Stendhal, bien sûr, a traité d’une grande variété de sujets et ne s’est pas cantonné à un seul domaine. Je vous laisse découvrir l’ampleur de sa palette. 

Une traduction rarissime du roman de Thomas Mann

Au même chapitre des classiques à relire, je signale la parution récente de La Mort à Venise (1917) de Thomas Mann, dans une traduction retrouvée de Philippe Jaccottet. Nous sommes ici loin de l’ironie stendhalienne, nous entrons dans la rigueur germanique, faite de sérieux, mais aussi d’aspiration à la beauté. Ce n’est pas pour rien que l’action de cette longue nouvelle se situe à Venise. Jaccottet fut à la fois romancier, poète, et un très grand traducteur. Cette Mort à Venise fut précisément sa première traduction, en 1947, alors qu’il était âgé d’à peine vingt ans. Il y eut des problèmes avec les droits, ceux-ci appartenant toujours à la maison Fayard, mais la traduction de Jaccottet put néanmoins paraître en édition de luxe à 2 500 exemplaires chez l’éditeur suisse Henry-Louis Mermod. Thomas Mann l’apprécia beaucoup, et parla d’un « travail talentueux et très consciencieux ». Désormais, La Mort à Venise est tombé dans le domaine public, et les excellentes éditions Le Bruit du Temps ont repris cette version de Jaccottet dans un beau petit livre, qui rend selon moi justice au texte de Thomas Mann et au talent de Jaccottet.

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La Mort à Venise est un classique par excellence. Rien que le titre provoque le lecteur curieux. Dans ce roman règne une sublime nostalgie, celle d’une Europe du temps passé, dans laquelle on cultivait fièrement des valeurs humanistes, sans se demander si c’était mal. On comprend en particulier, grâce à cette traduction sans fausse note, que le « monde d’hier » ne reviendra pas. On saisit le fossé qui s’est creusé avec lui. L’ultime agonie de Gustave Aschenbach, sur la plage du Lido brûlée par le cagnard, symbolise cette « extinction », comme le dira plus tard Thomas Bernhard dans un roman qui se passait à Rome. Thomas Mann et Stendhal, malgré ce qui les sépare, appartiennent bel et bien à une même famille d’esprits européens, qui compte encore aujourd’hui quelques derniers fidèles, — ceux que Stendhal appelait les « happy few ».


Stendhal, Chroniques inédites du Journal de Paris (1819-1827). Édition établie par Olivier Ihl. Éd. Champ Vallon. 358 pages.

Chroniques inédites du Journal de Paris: (1819-1827)

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Maurice Bardèche, Stendhal romancier. Paris, 1947.

Stendhal romancier

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Thomas Mann, La Mort à Venise. Traduction de Philippe Jaccottet (1947).Éd. Le Bruit du Temps. 151 pages.

La mort à Venise

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La foi face au totalitarisme

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© Saje Distribution

« Le Cardinal », beau film hongrois, sort en DVD, après une diffusion dans les salles malheureusement trop discrète en 2023, estime notre critique. Il revient sur le destin de Iuliu Hossu, reconnu martyre par l’Église catholique, proclamé bienheureux le 2 juin 2019 par le Pape François.


Je profite de la sortie en DVD par Sage Distribution du beau film Hongrois Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu, sorti bien trop discrètement dans les cinémas de France en 2023, pour vous en parler.

Un cinéaste face à l’Histoire

Le Cardinal de Nicolae Mărgineanu s’inscrit dans cette tradition rare d’un cinéma de mémoire, exigeant et profondément humain. Avec ce film, Nicolae Mărgineanu, scénariste et cinéaste roumain important né en 1938, réalisateur de 15 films assez méconnu hors de son pays, s’attaque frontalement à l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire roumaine du XXᵉ siècle. Sans emphase ni effets démonstratifs, il choisit la rigueur, la sobriété et la durée, pour faire émerger une œuvre de mémoire consacrée à la persécution religieuse sous le régime communiste stalinien.

La Roumanie sous le joug soviétique

En 1950, la Roumanie est entièrement soumise à l’influence soviétique. Le stalinisme s’y impose avec brutalité : élimination des opposants politiques, destruction des élites intellectuelles et persécution systématique des Églises jugées « ennemies de l’État ». L’Église gréco-catholique, fidèle à Rome, est considérée comme une influence étrangère à éradiquer. La Securitate met alors en place une politique de terreur visant à briser les consciences autant que les corps.

La prison de Sighet : lieu de destruction morale

Le film se déroule dans la prison de Sighet, lieu emblématique de la répression politique. Sept évêques gréco-catholiques y sont emprisonnés. Ils sont sommés de renier leur foi, de rompre avec le Vatican et d’adhérer à l’Église orthodoxe contrôlée par le régime. Ils refuseront tous. Aucun ne cédera. Tous mourront, soit en prison, soit en résidence surveillée dans des monastères orthodoxes, dans l’isolement, la privation et l’oubli organisé.

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Iuliu Hossu, une figure de résistance

Au cœur du récit se détache la figure de Iuliu Hossu, incarnée avec une grande retenue par Radu Botar. Figure majeure du catholicisme roumain, Iuliu Hossu est aussi un homme profondément enraciné dans l’histoire de son pays. Il fut aumônier militaire durant la Première Guerre mondiale, puis nommé évêque. Le 1er décembre 1918, au lendemain de la chute de l’Empire austro-hongrois, il prononce un discours patriotique historique lors de la proclamation de la Grande Union de la Roumanie.

Après la Seconde Guerre mondiale, son destin bascule. En 1950, il est arrêté et emprisonné à Sighet. Dans le film, il devient progressivement un guide moral pour les autres évêques. Sa résistance n’est ni spectaculaire ni héroïque au sens classique : elle repose sur l’opiniâtreté, la foi et un refus absolu de trahir sa conscience.

Un scénario entre rigueur et humanité

Le scénario de Bogdan Toma, complexe, intelligent et parfaitement maîtrisé, mêle avec justesse histoire et fiction. Il évite le piège de la reconstitution illustrative pour s’attacher à la dimension humaine de la persécution. Les dialogues, sobres et tendus, rendent compte de la violence idéologique du régime, mais aussi de la force intérieure de ces hommes confrontés à l’anéantissement programmé.

Une mise en scène austère et maîtrisée

Nicolae Mărgineanu signe une mise en scène rigoureuse, austère, presque ascétique. Le travail sur la photographie, le montage et l’espace carcéral accentue l’enfermement physique et mental. Sans jamais sombrer dans le pathos, le film décrit la mécanique implacable de la terreur communiste, tout en laissant émerger, en creux, une forme de résistance spirituelle.

Mémoire, reconnaissance et béatification

Iuliu Hossu sera nommé cardinal en 1969 par le pape Paul VI, reconnaissance tardive d’un homme brisé mais jamais vaincu. Le 2 juin, le pape François a béatifié à Blaj, lors d’une messe géante au terme de sa visite en Roumanie, les sept évêques gréco-catholiques emprisonnés et torturés par le régime communiste, reconnus comme « martyrs de la foi » : Vasile Aftenie, Valeriu Traian Frentiu, Ioan Suciu, Tit Liviu Chinezu, Ioan Balan, Alexandru Rusu et le cardinal Iuliu Hossu.

Le Cardinal est un bel ouvrage, un film grave et humaniste qui rappelle que face au totalitarisme, la dignité humaine peut encore se tenir debout. Un cinéma de mémoire, sans emphase, qui donne un visage et une voix à ceux que l’Histoire avait voulu effacer.

1h40
DVD par Sage Distribution

Amours clandestines

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Isaac Hernández et Jessica Chastain, "Dreams" (2026) © Metropolitan Films

Dans Dreams, Jessica Chastain s’éprend d’un immigré clandestin. Jusqu’à ce que…


Jennifer (Jessica Chastain) change souvent de toilette comme de métropole. Toujours entre deux jets – Mexico, New-York, San Francisco – et toujours cette mise impeccable… Où qu’elle aille, on lui ouvre la portière, on lui mange dans la main. C’est que, active, élégante, policée, elle est surtout la fille de Michael McCarthy (Marshall Bell), richissime magnat américain, mécène et collectionneur d’art. Il prête son nom à la puissante fondation philanthropique qu’elle administre aux côtés de son frère (Rupert Friend), finançant des projets artistiques internationaux, au Mexique en particulier, soutenant en outre le ballet de San Francisco. Voilà pour la façade mondaine et professionnelle. Mais la libido de Jennifer a aussi ses exigences secrètes…

Emprise du désir

Dreams, dernier opus du cinéaste mexico-américain Michel Franco, s’ouvre sur l’odyssée d’un éphèbe latino qui franchit clandestinement la frontière mexicaine et, assoiffé, affamé,  parvient tout de même à rejoindre San Francisco. Là, surprise, le garçon pénètre sans effraction dans un opulent loft moderne dont il sait manifestement la clef planquée au seuil de l’édifice. S’y pointe soudain la Jennifer : on comprend que le ravissant Fernando, son tout jeune amant tellement exotique, a déboulé là sans prévenir, pour se mettre sous la protection de sa cougar torride : illico, ébats furieux, idylle en huis clos.

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Le scénario met habilement en place les ingrédients du drame : danseur de ballet, Fernando, au fil des péripéties, finit par intégrer le ballet de San Francisco par l’entremise du chorégraphe, dont il devient la coqueluche, et donne à des enfants des cours de danse sur la partition de Roméo et Juliette… Il n’en reste pas moins doublement clandestin : et comme amant de Jennifer, et comme immigré sans papiers. Une rumeur contrariante s’allie bientôt aux préventions du clan McCarthy – le père et le frangin – contre cette liaison dangereuse. Si Fernando tient en quelque sorte Jennifer en respect par l’attrait insatiable de sa conséquente virilité juvénile (d’où quelques répliques explicites sur le registre de sa volumétrie physiologique), elle a l’argent – et le pouvoir. Le danseur supputant, à la longue, qu’elle ne fera rien pour promouvoir sa carrière aux States, il claque la porte, et décide de voler de ses propres ailes. S’ensuit une traque éperdue, où Jennifer, répudiée par son fouteur et dès lors plus que jamais consumée par sa fiévreuse libido, tente de récupérer à n’importe quel prix son protégé, aveugle au fait que celui-ci s’envisage en réalité tout autrement que comme le gigolo mexicain d’une milliardaire étasunienne. Laquelle, à ses côtés, n’a même pas fait l’effort d’apprendre l’espagnol…  

Morale cruelle

Du jeu de domination sadomasochiste assez palpitant qui en résulte, on vous cèlera ici, et les péripéties, et l’issue proprement abominable : à quel degré de monstruosité mène le pouvoir de l’amour souterrainement allié à l’amour du pouvoir, c’est ce que suggère la morale fort cruelle de Dreams. Esquivant l’écueil du film-dossier sur la vulnérabilité et le sort funeste de l’immigré-clandestin, Michel Franco signe avec maîtrise, dans un suspense brillamment orchestré, un réquisitoire d’une réjouissante férocité contre la tartufferie des nantis philanthropes et le pathétique, tragique double-jeu fomenté par l’éréthisme pulsionnel, version totalitaire du puritanisme yankee.

Metropolitan Filmexport

A cet égard, les (brèves) séquences de copulation (sur la dureté des marches de l’escalier comme sur la mollesse du matelas) sont un régal apéritif. Les deux comédiens y mettent d’ailleurs un talent remarquable, à commencer par Isaac Hernandez, danseur-étoile de l’American Ballet-Theater comme l’on sait, par ailleurs excellent acteur – et beau gosse ! on ne lui donnerait pas ses 35 ans, vraiment. L’objectif soigneux du chef op, Yves Cape, nous éclaire à cette occasion d’un joli reflet moiré le fessier exceptionnellement bien galbé d’Isaac Hernandez. (Signalons au passage aux amatrices et amateurs qu’on peut actuellement retrouver le guapo bailarin sur Netflix[1], dans les trois épisodes de la mini-série Quelqu’un doit mourir/ Alguien tiene que morir). Quant à la star rousse Jessica Chastain, décidément fidèle au cinéaste (cf. Memory, en 2023), elle s’empare de ce rôle audacieux avec une superbe aisance. A 48 ans, serait-elle pas en passe de devenir, à l’Amérique ce qu’est désormais une Isabelle Huppert à l’Hexagone ?    


Dreams. Film de Michel Franco. Avec Jessica Chastain, Isaac Hernandez, Rupert Friend… Etats-Unis, Mexique, couleur, 2025. Durée : 1h38.

En salles le 28 janvier 2026.


[1] https://www.netflix.com/fr/title/81050532

Macron, un homme de circonstance

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Emmanuel et Brigitte Macron lors de la Fête de la musique à l’Élysée, transformé pour l’occasion en « bar technoïde », Paris, 21 juin 2024 Instagram @POC

Pour l’écrivain Bruno Lafourcade, le chef de l’État fonctionne comme une IA. Il n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, et il ajuste ses opinions en fonction du public. De quoi déplaire aux Gaulois réfractaires.


L’homme providentiel

« On nous a si mal vendu Emmanuel Macron, pâle et fade trader, montré dans un meeting poussant sa voix ridiculement dans les aigus, en chaman halluciné, qu’il ne trompera personne ; il est impossible que ce promoteur des pays-hôtels, des corps-marchandises, de l’ubérisation des paysages, des bras et des ventres, qui célèbre les poulaillers sans fermiers, les renards sans lois, les smicards sans avenir, dépasse dix pour cent au premier tour. »

Ces fulgurantes prémonitions, je les écrivais dans mon journal, en février 2017. Trois mois plus tard, M. Macron était triomphalement élu. C’est commode, un journal : on y vérifie ses prophéties. Il faut dire que la propagande était stupéfiante. Ainsi, un peu plus tard, j’écrivais, toujours dans mon journal :

« J’ai regardé un débat entre MM. Duhamel et Barbier, arbitré par Mme Elkrief, pour plus d’impartialité. De M. Macron, il ressort un portrait contrasté : il travaille quarante-huit heures par jour ; il a découvert l’Amérique ; il soigne les verrues ; il lit dans le Nescafé ; il tord les fourchettes avec les yeux ; il épile les maillots ; il ressuscitera au troisième jour. »

Avant lui, seul Obama, me semble-t-il, avait bénéficié d’une telle propagande. Chez nous, provinciaux de l’Amérique, la promotion ressemblait plus à celle des barquettes de colin chez Picard.

La réaction des ronds-points

Après la propagande, la réalité.

D’emblée, il s’employa à nous humilier. Ce fut la Fête de la musique, où l’Élysée se transforma en bar technoïde, avec gogo-dancers se déhanchant dans leurs minishorts, au milieu d’un pandémonium mixé par des DJ. Puis un selfie à Saint-Martin, avec de petites frappes nous adressant des doigts d’honneur. Et un 14-Juillet où l’orchestre interarmées s’essayait au pas de deux, en jouant Daft Punk au tuba et au clairon. Et ça, de transformer l’armée en fanfare électro-funk, ça le faisait ricaner ; dans la tribune, il souriait en enfant ravi d’avoir mis le chat dans la machine à laver. Les ministres et les généraux aussi applaudissaient, ivres de bonheur d’être humiliés. Au même moment, quelque part, des soldats français tombaient dans une embuscade. Ils croyaient mourir pour la patrie, c’était pour la Techno Parade.

A lire aussi, Marcel Gauchet: «Macron aura eu l’air d’un président mais il n’avait pas la chanson»

Les tribunes, en général, ne lui réussissent pas ; le football non plus. Au Qatar, devant des émirs, pendant une finale, on le vit hurler en levant le poing, hystérique et inquiétant. Mais il ne se contenta pas de nous faire honte : il voulait réformer et sauver la planète. Cette ambition s’accompagna de remarques sur « les gens qui ne sont rien » et ne se donnent pas la peine de traverser la rue pour trouver du boulot à dix heures par jour payées six.

Pour les punir, dans les villages, l’école ferma, et la gare, et la Poste, et la maternité – pendant que le prix des carburants augmentait. C’est qu’il ne voulait « rien céder aux fainéants », ces « Gaulois réfractaires au changement ».

« Les gens détestent les réformes ! »

Non, seulement avant la planète, ils veulent sauver les leurs.

« Qu’ils viennent me chercher ! »

Ils vinrent.

Il reçut des œufs, une tarte (à Tain), des tomates et des casseroles : le matamore se voyait en chef, il se découvrait marmiton.

Puis se leva une foule qu’il ne connaissait pas, dont les algorithmes ne lui avaient pas parlé. Ce furent les gilets jaunes canal historique, le petit peuple des palettes et des ronds-points ; c’étaient Joseph le retraité, Nathalie l’infirmière, Michel l’artisan, et tous en avaient mal au pis de se faire traire. Ils prirent comme signe de ralliement le gilet fluorescent des piétons qui ne veulent pas finir sous une voiture. Eux ne voulaient pas finir sous la mondialisation. Réduits aux vignettes Crit’Air 5, avalant des kilomètres de taxes pour emmener leurs enfants à l’école ou leurs parents à l’hôpital, ils n’émurent pas M. Macron. On lâcha les cognes. Certains patientaient depuis Malik Oussekine. Comme il n’y avait que du petit Blanc, on put éborgner et mutiler sans que la douleur morale, la nuit, réveille quiconque.

Le président algorithmique

La suite confirma ce qui avait précédé.

Tout n’est pas sa faute, bien entendu, depuis le Covid jusqu’à l’incendie de Notre-Dame. Mais, chaque fois, ses réactions furent anormales, ampoulées : « Nous sommes en guerre » ; grossières : « J’ai très envie de les emmerder » ; et surtout artificielles : tout, chez lui, est faux, jusqu’à sa façon de marcher, cette lenteur démonstrative censée lui donner de la majesté. Tout, chez lui, est de circonstance, pas seulement les opinions. Sa tête au premier chef, si je puis dire. Il s’en fabrique une pour chaque événement. La plus pénible est celle d’enterrement qu’il prend pour parler d’un attentat, du Covid, du 11-Novembre, ou consoler Mbappé.

Sa cohérence est comme sa tête – de circonstance, donc : avant-hier, pas de culture française et on est en guerre ; hier, la première est multiple et la guerre est à nos portes ; aujourd’hui, on n’est pas « une nation multiculturelle » et la guerre est finie. C’est un DRH qui n’a pas d’idéologie mais un logiciel, pas de convictions mais des connexions, moins un cœur qu’un QR code : il fournit les mêmes réponses à des électeurs différents, qui seront de toute façon virés pour manque de productivité.

On le dit déconnecté, c’est le contraire. Il attend seulement sa mise à jour pour avoir des certitudes. Il est le premier chef d’État algorithmique, le premier dont la pensée fonctionne comme une IA. Il a perfectionné l’habitude d’ajuster ses opinions au public. Il prend ses décisions avec un tableau de bord intérieur où s’affichent, en temps réel, les indices, les tendances et le taux de satisfaction-client. Il ne dirige pas un pays, il administre une interface ; il ne parle pas à un peuple, mais à un panel.

Le désastre est total. Il voulait une République en Marche, il l’a laissée en veille. La start-up est en maintenance. On cherche l’appli pour un nouveau pays.

Les hyaines

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De la culture de masse aux cultures archipellisées, le danger du grand délitement

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Concurrencée par YouTube, MTV, chaîne qui diffusait des clips musicaux puis de la télé-réalité, a fermé en France et dans plusieurs pays d'Europe fin 2025 © Yassine Mahjoub/SIPA

L’avènement de la télé-réalité puis des réseaux sociaux ont entériné le basculement dans un nouvel âge où les individus n’ont plus de références communes.


Jusqu’à il y a peu, chaque génération se construisait, en plus d’une culture générale, des souvenirs communs, mélange d’émissions télévisées, de chefs d’Etat portés au pouvoir avant d’être défaits par les urnes ou renversés par des coups d’Etat, de modes vestimentaires et décoratives, de débats de société, d’exploits sportifs, de succès musicaux sur lesquels se sont formés des couples, de films qui ont bercé les imaginaires et d’événements dont chacun saisissait instantanément la portée historique – se souvenant précisément ce qu’il faisait au moment où ils advinrent.

Dans les années soixante, on vivait sous De Gaulle et sous l’œil de tante Yvonne, on roulait en DS ou en Simca1000 et, si on était italien, en Fiat500, on s’encanaillait sur les rythmes yé-yé, la Nouvelle Vague déferlait sur le cinéma. Une décennie plus tard, dans les soixante-dix, on se déhanchait sur des airs disco, les poteaux carrés de Glasgow empêchèrent les Verts de décrocher la coupe d’Europe – ce qui ne les empêcha pas de défiler sur les Champs-Elysées -, on connaissait les dimanches sans voiture, on admirait indifféremment Montand et Delon – peu importe leurs couleurs politiques respectives. Les années 80 virent s’effondrer le mur de Berlin dont chacun voulait avoir chez lui un morceau et apportèrent les dernières étincelles de génie avant l’extinction des feux : c’étaient les années Canal, les écrivains qui défilaient chez Pivot, Philippe Starck qui redécorait le monde. Dans la décennie quatre-vingt-dix, on rêvait de vivre ses amitiés comme dans la série Friends, Johnny fêtait ses cinquante ans au Parc des Princes, mais c’est dans une autre arène, au Stade de France, que les Bleus soulevèrent la Coupe du monde sous les yeux de Jacques Chirac, avant de défiler eux aussi, mais triomphants, sur la principale artère parisienne.

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Les générations se sont succédé, par ordre alphabétique, X, puis Y – les millenials -, enfin Z. Le rythme s’est accéléré, sans le souffle épique, et les préoccupations, les combats politiques, les modes, les goûts culturels ont changé avant qu’ils ne pussent s’imprimer sur une pellicule qui constituerait le film de l’époque. En conséquence, on peut se demander si les jeunes seront à l’avenir encore à même de se créer des souvenirs communs afin d’inscrire leurs histoires individuelles dans un destin collectif. Les individus de 25 ans n’ont déjà plus totalement les mêmes références que ceux qui fêtent leurs 20 ans. Et parmi eux, les origines diverses, qu’elles soient ethniques, culturelles ou sociales, ajoutent à l’émiettement.

Comme il existe des ères géologiques et des périodes historiques, des âges de fer et de bronze, sans doute existe-t-il des périodes culturelles ? Nous sommes ainsi passés de la culture sacrée à la culture de masse avec la sécularisation et la démocratisation des biens de consommation. Nous basculons aujourd’hui de la culture de masse aux (sous-)cultures[1] archipellisées. Il est difficile de dater l’émergence de cet âge nouveau, sans doute au tournant du siècle, quand l’avènement des réseaux sociaux et de la télé-réalité ont concordé, avec pour toile de fond un contexte international qui s’est soudainement tendu un 11 septembre. L’histoire s’est réveillée et accélérée, le multiculturalisme a créé le communautarisme, la société liquide a défait les liens organiques, les canaux de communication se sont multipliés, le relativisme a acté que tout se valait et a donc dévalorisé le Beau, l’école a cessé d’enseigner les savoirs et l’obsolescence est devenue la marque de fabrique de contenus de mauvaise qualité.

Une culture identique est pourtant indispensable car elle est la langue commune permettant, malgré les différences d’opinion, de se comprendre, de prendre conscience du destin nous unissant et de se respecter. Faute de ciment, une société ne peut que se déliter et ses forces vives finissent par ne plus se comprendre, vivre côte à côte avant de finir face à face. Le débat public actuel et ses tristes passions n’en sont finalement que la conséquence logique.


[1] L’utilisation du terme « sous-culture » s’entend dans le sens de culture propre à un sous-groupe de la population, sans jugement de valeur

L’érotisme algorithmique

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DR.

Avant d’avoir des histoires d’amour avec l’Intelligence artificielle, comme nous l’expliquait Libération cette semaine, nous avions accepté de soumettre notre libido aux applications de rencontres sur nos smartphones qui gèrent nos émois amoureux comme un DRH.


Nous avons gamifié le désir et personne n’a levé le petit doigt. Ce qui autrefois déchirait les chairs, consumait les nuits dans une urgence bestiale et qui n’avait besoin d’aucun manuel d’utilisation, s’est pétrifié en interface utilisateur optimisée pour le taux de rétention client. Le frisson du premier regard ? Un algorithme de recommandation basé sur six selfies photoshopés et trois mythomanies soigneusement rédigées. La chair appelant la chair ? terminé. Désormais c’est une requête SQL filtrant les profils compatibles selon des critères qu’on n’oserait pas avouer à son psychanalyste. L’abandon dans les bras de l’autre ? Incinéré. Vous assisterez à un atelier de négociation préalable sur les modalités du consentement, avec compte-rendu écrit et validation par signature électronique. On se plie aux injonctions toxiques et démoniaques des Sandrine Rousseau et autres castratrices procédurales, ces nouvelles vestales du consentement bureaucratique.

Métrique

On ne baise plus. On déploie « une expérience relationnelle ». On ne jouit plus. On valide les metrics de satisfaction mutuelle. On ne s’éprend plus. On entre en phase de bêta test avec option de désengagement unilatéral si les KPIs affectifs stagnent. On aseptise le vocabulaire pour mieux endormir nos sentiments.

Les applications de rencontre ont opéré une marchandisation de la concupiscence qui aurait fait rougir les proxénètes de l’Ancien Régime.

On se swipe comme des SKU dans un entrepôt Amazon, on se catégorise dans des taxonomies mentales (« potentiel coup unique », « relation transitionnelle », « trop structuré psychologiquement pour mes pathologies »), on se supprime sans préavis quand le cache émotionnel arrive à saturation. Chaque profil défile à la cadence d’une sentence capitale : trois secondes pour décider si cet exemplaire d’humanité mérite qu’on lui accorde le privilège d’une conversation insipide qui débouchera peut-être, si la synchronicité cosmique opère, et si aucune option supérieure ne se manifeste entre-temps, sur un verre dans un bar cacophonique où l’on comparera nos névroses respectives en simulant un intérêt désincarné.

Le premier rendez-vous s’est métamorphosé en assessment center déguisé en moment convivial. On présente son curriculum vitæ sentimental, on justifie ses motivations avec le lyrisme d’une lettre de candidature, on négocie son package relationnel. On se jauge, on se soupèse, on calcule le retour sur investissement émotionnel avant même d’avoir effleuré l’épiderme de l’autre. Le baiser final ? Une poignée de main charnelle validant le passage au tour suivant.

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Et le coït lui-même — ce territoire sauvage où les corps parlaient un dialecte antérieur au langage — s’est bureaucratisé en chorégraphie consultative. On sollicite l’autorisation pour chaque geste, on verbalise chaque intention, on transforme l’étreinte en conseil d’administration où chacun doit approuver l’ordre du jour avant de passer à l’exécution. « Puis-je procéder à une palpation de cette zone ? » « Ton niveau de confort avec cette pratique ? » « Confirmes-tu ton accord sur l’accord préalable ? » Le consentement éclairé, cette camisole consentie, a euthanasié le désir obscur, on signe le safe-word avant même d’avoir bandé.

La déontologie a castré l’érotisme. On ne se jette plus l’un sur l’autre avec cette faim qui abolit la raison ; on se demande courtoisement si la fenêtre temporelle est opportune et si les conditions atmosphériques permettent un rapprochement épidermique conforme aux protocoles établis.

Attention : fantôme !

Le ghosting ? Nomenclature euphémisée pour un meurtre aseptisé, un homicide administratif, la disparition organisée sans l’inconvénient du cadavre. Pourquoi s’expliquer, pourquoi endosser la violence du rejet, pourquoi affronter le regard de quelqu’un pour lui signifier son obsolescence, quand on peut simplement le vaporiser d’un geste, le dissoudre dans les limbes du double-tick azure, l’expurger de sa timeline comme on éradique un malware ? L’autre n’était qu’un onglet parmi cinquante-trois. Les onglets, ça se clôture. Sans liturgie, sans justification, sans même ce minimum de courage que les veules d’antan concédaient encore à leurs victimes.

Le polyamour, ce portefeuille de plug-ins affectifs, s’est hissé en champion de la modernité sentimentale. Le messie de ceux qui convoitent tout, sans rien élire. On nous le vend comme une insurrection affective, l’avant-garde de l’émancipation relationnelle. En réalité, c’est une police d’assurance tous risques pour dilettantes émotionnels. Rien de plus qu’un hedge fund sentimental où l’on diversifie son portefeuille pour ne jamais être pris au dépourvu si l’un des actifs s’effondre. On veut la chaleur du couple sans l’ennui de la monogamie. On désire l’excitation de la prédation sans la cruauté assumée de l’adultère. On espère le frisson de la transgression sans le courage du scandale. En 2026, même Feeld arbore des badges de consentement et des liens de profils couplés – comme si la jalousie se gérait avec un Kanban board éthique.

Alors on conceptualise. On érige des architectures relationnelles qui feraient sangloter un ingénieur des Ponts. On rédige des chartes plus volumineuses que le traité de Lisbonne, on orchestre des méta-conversations sur nos méta-affects jusqu’à ce que même la libido ait besoin d’un consultant externe pour se localiser. On fornique à plusieurs avec des protocoles plus rigides qu’une assemblée générale de copropriété, des Google Calendars synchronisés pour éviter les collisions corporelles, des groupes WhatsApp pour administrer la logistique des tendresses croisées. « Mardi chez Léa, mercredi tu peux voir Thomas, jeudi on se retrouve tous si personne n’a une meilleure offre. » L’amour par rotation, la jouissance en multipropriété, l’intimité en temps partagé.

Amour co-construit

On ne jouit plus. On co-construit des espaces de plaisirs inclusifs. On ne désire plus. On déconstruit les normativités hégémoniques en se faisant besogner par trois personnes différentes dans la même semaine — chacune avec son créneau horaire et ses limites clairement établies dans un document partagé accessible via Notion. On utilise la novlangue comme anesthésiant émotionnel. Ainsi se dévoile toute l’obscénité du jargon corporate appliqué à l’orgasme.

Et ceux qui persistent ensemble ? Ils ne s’aiment plus, ils cohabitent dans une tranchée affective en attendant que l’un capitule ou qu’une meilleure proposition se matérialise sur le marché. Ils survivent via thérapie de couple à 120€ la séance — cette prostitution inversée où l’on rémunère quelqu’un pour simuler l’intérêt qu’on ne se porte plus. L’intimité s’est bureaucratisée, métamorphosée en project management conjugal avec rétrospectives trimestrielles et objectifs à atteindre avant la clôture de l’exercice fiscal.

On ne fait plus l’amour, on case un slot entre le CrossFit et le meal prep dominical. On baise comme on coche une case sur une checklist, sans élan, sans faim, sans cette urgence viscérale qui abolit tout le reste. Juste pour valider qu’on maintient une activité sexuelle, pour pouvoir le mentionner en séance, pour ne pas être celui qui a laissé filer trop de semaines sans friction épidermique. Le désir — ce tyran magnifique qui jetait jadis les amants hors des lits conjugaux et dans les bras de catastrophes sublimes — s’est domestiqué en ronronnement programmable via notification push. « Ton partenaire souhaite programmer une intimité partagée jeudi 21h15. Accepter / Reporter / Snooze. »

L’auto-sabotage n’est même plus inconscient. On le pratique en pleine lumière, avec la méthodologie d’un product manager itérant sur son MVP sentimental. On sélectionne systématiquement celui ou celle qui dysfonctionnera — le narcissique, l’émotionnellement oblitéré, l’affectivement constipé — parce qu’au moins, quand ça s’effondre, on peut se dire qu’on maîtrisait le script de bout en bout. On provoque la rupture avant qu’elle ne nous surprenne, on saborde la relation dès qu’elle menace de devenir tangible, dès qu’elle exige quelque chose d’aussi obscène que de la présence, de la vulnérabilité, de l’abandon.

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Parce que le véritable amour — celui qui vous saisit aux tripes sans préavis, qui exige tout sans garantie de retour, qui demande qu’on se jette dans le vide sans filet de sécurité — cette aberration archaïque, déraisonnable, totalement non-scalable, nous terrorise infiniment plus que la solitude, que l’échec, que n’importe quelle douleur répertoriée et prévisible. Quand il se manifeste avec ses exigences primitives — présence, fidélité, abandon, cette obscénité première qui demande qu’on se donne sans clause résolutoire — on recule comme devant un contrat léonin rédigé par un sadique.

On préfère l’amour sous abonnement mensuel, révocable d’un clic, sans engagement au-delà des trente premiers jours, avec option de pause et reprise ultérieure si les conditions du marché s’améliorent. L’Amour 2.0, c’est Netflix pour solitaires compulsifs : un catalogue infini de chairs interchangeables, des épisodes qu’on zappe dès que le rythme faiblit, et cette sensation lancinante qu’on pourrait peut-être trouver mieux — plus stimulant, plus compatible, mieux optimisé pour nos pathologies spécifiques — si on scrollait encore un peu.

Alors on remplit. On remplit le vide de profils interchangeables, de notifications qui font croire qu’on existe, de relations à géométrie variable où personne ne s’engage vraiment. On appelle ça de la « fluidité », du « refus des schémas toxiques ». En réalité, c’est l’esquive élevée au rang d’art de vivre, la fuite transformée en manifeste générationnel, la lâcheté rebaptisée émancipation. Et le taux de natalité s’effondre. Plus d’enfants adultérins, plus d’enfants du tout d’ailleurs. Même la transgression fertile a disparu, remplacée par la stérilité aseptisée. Pendant que la France passe en solde naturel négatif en 2025 – première depuis la guerre –, on swipe pour s’aménager des espaces de plaisirs infertiles.

Et à force de scroller dans le vide, on ne trouve plus rien de bandant. Juste le reflet de son propre visage dans l’écran noir quand la batterie finit par lâcher.

Et ce visage-là, vieilli prématurément par des nuits blanches sans saveurs devant un écran, et le mensonge qu’on se répète depuis des années, on ne le reconnaît même plus.

Que reste-t-il au final ? Un fantôme qui attend une notification salvatrice. Mais l’écran reste noir. Parce que l’humain, en se désabonnant de l’humain, s’est déjà effacé.

Khmers rouges: la mort en masse

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© JF Paga.

La neige tombe sur la gare de Pantin. Les rails disparaissent dans le brouillard. Les lumières scintillent et éclairent les hangars aux vitres cassées, tagués sur leurs flancs. Les grues métalliques plantées le long des voies ressemblent à des miradors. Combien de wagons plombés ont-ils traversé cette plaine, en direction de la mort érigée en système ? La neige est belle et fraîche. Elle rend la nuit claire. Et pourtant c’est un décor de mort que je vois défiler derrière les vitres du train. C’était hier en Europe. Mais le nazisme n’a pas le monopole exorbitant du génocide au XXᵉ siècle. Le communisme l’a également mis en pratique, et partout dans le monde.

Pol Pot, Frère numéro 1 

Je lis Quartier des fantômes, témoignage glaçant de Rithy Panh, qui survécut enfant au régime khmer rouge. Accompagné de l’écrivain-éditeur, Christophe Bataille, cosignataire du livre, il pénètre dans ce qui reste du centre S21, « centre de la tuerie », dirigé par l’impavide Duch. Les Khmers rouges ont triomphé au Cambodge, pays déstabilisé par les conséquences de la guerre du Vietnam, en 1975. Leurs principaux dirigeants ont étudié à Paris. Certains ont même adhéré au PCF et noué des liens étroits avec l’UNEF. Pol Pot, leur chef sanguinaire, suivit ce parcours. Il subit l’influence de Jacques Duclos, dirigeant du PCF, et Jacques Vergès, le célèbre avocat de Klaus Barbie et Georges Ibrahim Abdallah. Il devint ainsi le promoteur d’un système collectiviste fondé sur la doctrine de la dictature du prolétariat.

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D’abord sensible au culte de la personnalité version Staline, Pol Pot refuse le processus de déstalinisation, et durcit sa position en adhérant à la Chine maoïste. En entrant dans Phnom Penh, le 17 avril 1975, l’armée khmer n’oublie pas de piller l’ambassade d’URSS. Le tyran Pol Pot, « Frère numéro 1 », soutenu par quelques grandes figures de la gauche française, comme le journaliste-biographe Jean Lacouture, décrète le déplacement forcé des habitants de Phnom Penh et met en place un système génocidaire qui causera la mort d’environ 2 millions de personnes entre 1975 et 1979, soit le quart de la population totale. Le journal Libération, dirigé à l’époque par les maoïstes, titre : « Les révolutionnaires sont entrés dans Phnom Penh : sept jours de fête pour une libération. »

Ecole transformée en camp

Rithy Panh, devenu cinéaste, se souvient de cette « ancienne école jaunie aux volets bleu clair » transformée en camp de la mort, le S21. Il l’a filmé, il y a vingt ans, surtout la nuit, car la nuit forme un linceul enveloppant les fantômes des victimes torturées, éviscérées, contraintes de manger leurs excréments afin qu’elles reconnaissent leur trahison. Un souvenir, parmi d’autres : on ôte l’enfant à la mère qui se vide de son sang ; elle le voit s’éloigner avec le bourreau Ho qui revient seul. Il faut « épurer » la ville « mauvaise », « corrompue » par le capitalisme. Panh se remémore son père, professeur, profession devenue suspecte aux yeux des Khmers rouges. « À S21, écrit Panh, c’est la fin. Plus la peine de prier, ce sont déjà des cadavres. Sont-ils des hommes ou animaux ? C’est une autre histoire. »

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Le sadisme des bourreaux est sans limite. Il n’est pas sans rappeler certaines descriptions de Malraux dans La condition humaine. On est confrontés à l’enfer génocidaire dicté par une idéologie qui détruit l’individu jusqu’à la moelle. Même l’âme, quand elle quitte le corps, ses bourreaux endoctrinés continuent de la traquer. Il faut tout prendre, tout faire fondre, les machines surtout, symbole exemplaire du capitalisme, doivent disparaître, c’est l’anéantissement de la classe bourgeoise et capitaliste. C’est la terreur à l’œuvre, « la mort en masse. »

Les mots tuent

Les tortionnaires encore en vie répondent aux questions. La caméra tourne. Ils confondent, minimisent leurs actes, ils n’ont pas vu, parfois juste entendu. Ils peuvent être loquaces. « C’est l’ensemble qui dit la vérité du crime, écrit Panh (…). L’homme filmé reconnaît ses crimes, simplement, c’est au-delà du cinéma. » Il y a donc les documentaires : L’Image manquante et S21, la machine de mort khmère rouge. Et puis ce livre, Quartier des fantômes.

Le train accélère tandis que la neige oblitère le paysage ferroviaire. Une réflexion de Rithy Panh m’obsède. Il dit en substance que dans un monde totalitaire, les mots tuent. Alors il cherche les mots qui « réparent, et qui ne sont pas les mots creux de la conscience mondiale. » Il ajoute : « Ce n’est pas le devoir de mémoire, mais une quête morale. » C’est pour cela que la confusion générale, entretenue par le brouhaha, est si nocive.

Rithy Panh, Christophe Bataille, Quartier des fantômes, Grasset. 128 pages

Quartier des fantômes

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Mal persistant

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© Fabian Gamper / Diaphana Distrib.

Une maison, quatre jeunes filles, un même destin


Le film de Mascha Schilinski tente de nous raconter l’histoire de quatre jeunes filles, Alma, Erika, Angelika et Lenka à quatre époques qui se superposent. Chacune grandit, de l’enfance à l’adolescence, dans une ferme glauque et ténébreuse du nord de l’Allemagne. Au fil du siècle, la maison se métamorphose, mais ne se libère jamais de sa mémoire : les échos du passé traversent le temps. Les destins des jeunes filles semblent se répondre, se refléter, comme liés par un fil invisible. Pourtant, à force de complexité et d’artifices narratifs, l’intrigue brouille les repères et finit par égarer des spectateurs un peu désemparés face à ce labyrinthe temporel.

Une expérience sensorielle troublante

Sur le plan cinématographique, le film de Mascha Schilinski est particulièrement réussi : superbe photographie ocre du chef opérateur Fabian Gamper, mise en scène rigoureuse, composition léchée des plans, travail sonore méticuleux… Les Échos du passé est indubitablement une expérience esthétique captivante et crispante, un poème sensoriel trouble dont la mélancolie profonde et permanente se pare d’une inquiétante étrangeté morbide.

Une narration fragmentée comme métaphore

La cinéaste nous conte le destin de quatre femmes vivant à des époques différentes au sein d’un même lieu, une grande ferme sombre et sinistre. Utilisant un art du montage impressionnant, elle agence et entrelace une narration complexe où les gestes et les événements se répondent à travers le temps. Elle tisse un jeu de miroirs qui lui permet d’esquisser une métaphore de la condition féminine, victime d’une violence insidieuse et diabolique se transmettant de génération en génération, véritable pulsion de mort perverse, macabre et inéluctable.

L’Histoire en sourdine, le mal en héritage

Quels que soient les moments de l’Histoire — très peu évoquée, comme si tous ces personnages vivaient en fait en dehors de l’histoire de leur pays et du monde —, quelles que soient les générations, même lorsque le pays sort de la guerre, leurs démons s’accrochent. Femmes et hommes restent hantés par un mal profond qui outrepasse les horreurs d’une époque révolue.

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Une radicalité fascinante mais éprouvante

Bien malheureusement, cette audace cinématographique est à la fois la force et la faiblesse du film. Car la cinéaste, radicale, n’a aucune générosité et complexifie volontairement son récit, rendant ses intrigues très difficilement compréhensibles. Ce qui l’intéresse avant tout, ce sont les sensations ressenties par le spectateur : celles suscitées par la beauté de sa mise en scène, souvent poseuse et artificielle, et celles provoquées par les chocs des faits racontés.

Un cinéma cruel, sans échappatoire

Rude, beau et poseur, cruel et éprouvant, inventif et drastique, Les Échos du passé traite de sujets cruciaux — le viol, l’inceste, la maladie mentale, le déterminisme et la souffrance indicible des femmes — filmés avec la même rigueur protestante, glaciale et malsaine que celle de Michael Haneke dans Le Ruban blanc.

Une fiction tendue et claustrophobe, répétant la boucle inéluctable qui enferme ses personnages dans un destin sans échappatoire ni grâce possible.

Et le seul moment véritablement apaisé du film est la scène où retentit la superbe chanson Stranger d’Anna von Hausswolff, offrant une brève respiration.


In die Sonne schauen
2h29

Euthanasie: Nietzsche ou Jésus!

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Manifestation contre l'euthanasie, Paris, 18 janvier 2026 © Cesar VILETTE/SIPA

Coup de théâtre: les sénateurs ont rejeté l’instauration de toute forme d’aide à mourir lors des débats sur la fin de vie, mercredi 21 janvier. Dominée par la droite de M. Retailleau, la chambre haute a écarté cette réforme “sociétale” majeure.


À la surprise générale, dans la nuit du 21 au 22 janvier, le Sénat a rejeté le principe du droit au suicide assisté et à l’euthanasie. Il l’a remplacé par « le droit » de toute personne « au meilleur soulagement possible de la douleur et de la souffrance ». Ce droit est garanti jusqu’au décès de la personne, « sans qu’aucune intervention volontaire ait pour intention de provoquer la mort ou d’aider à mourir. » Le Sénat réaffirme ainsi le droit aux soins palliatifs, « même lorsque ces moyens sont susceptibles d’altérer la conscience ou de raccourcir la vie, dès lors qu’ils ont pour finalité exclusive le soulagement de la souffrance. » (article 2).

Il s’est donc trouvé une majorité de sénateurs pour rejeter le texte adopté précédemment en commission, et qui prévoyait de permettre la mort volontaire dans les derniers jours de la vie, comme un prolongement des soins palliatifs ou de la sédation. Pour les uns, plutôt à gauche, ce texte n’allait pas assez loin dans la reconnaissance du droit à la mort, tandis que pour les autres il était inacceptable, car « mettant le pied dans la porte » en brisant l’interdit de tuer.

Pied dans la porte

La stratégie du « pied dans la porte », refusée par le Sénat, est bien une réalité. Elle est assumée, depuis des décennies par les promoteurs de l’euthanasie de l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD), et elle est aussi vérifiée dans les pays qui l’ont légalisée. Tous ont élargi les conditions d’accès à la mort « volontaire », pour porter sur les personnes atteintes de souffrances psychiques et sur les mineurs. Plusieurs de ces pays, corrélativement, ont réduit leurs investissements dans les soins palliatifs. Aujourd’hui, 5% des décès au Canada sont provoqués par injection létale, et la proportion augmente chaque année.

Dans l’impossibilité de trouver un compromis entre la vie et la mort, le Sénat s’est « replié » sur le terrain consensuel des soins palliatifs. Des soins dont la France manque cruellement. Seulement 50% des besoins sont satisfaits actuellement, avec 7500 lits, et ces besoins vont croître avec le vieillissement de la population. L’Etat n’alloue que 1,6 milliard d’euros par an à ce besoin essentiel ; et l’augmentation prévue d’un milliard dans les 10 prochaines années est loin de suffire.

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Le Sénat a aussi reconnu la liberté des établissements, notamment confessionnels, de ne pas pratiquer l’euthanasie et le suicide. Il a également supprimé le « délit d’entrave » qui condamnait à deux ans de prison et 30000 euros d’amende toute personne essayant de prévenir ou d’empêcher l’euthanasie ou le suicide d’un tiers, même d’un proche.

Le Sénat se prononcera sur l’ensemble du texte le 28 janvier. S’il l’adopte ainsi modifié, il enverra son texte à l’Assemblée qui devra alors travailler à partir de lui. S’il le rejette en revanche, l’Assemblée se ressaisira alors de son propre texte adopté en mai dernier. Ce texte était terrible : il permettait l’euthanasie et le suicide sur décision d’un seul médecin, à la demande orale d’un patient, en trois jours, sans que les proches soient informés et puissent agir en justice. Le tout pouvant être pratiqué sur une personne dont la maladie n’est pas même en phase terminale. Quant au contrôle, il ne devait être exercé qu’après la mort, celle-ci pouvant être infligée par le même médecin qui a décidé de la mort. Tant les conditions d’accès à la mort, que la procédure d’exécution de la décision et son contrôle ont été conçus pour faciliter la mort. Les portes de la mort seraient grandes ouvertes, pour garantir une prétendue « liberté ».

Agonie politique

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que l’objectif principal des promoteurs de l’euthanasie n’est pas tant de soulager la souffrance que de changer notre rapport à la mort, et donc à la vie. Il s’agit de faire de la mort une liberté, d’étendre la puissance individuelle sur sa propre existence. C’est ce pouvoir de l’homme sur lui-même – en particulier par le suicide – qui serait l’expression suprême de sa dignité. Pour Odette Thibault, fondatrice de l’ADMD, le suicide « est le seul moyen de mourir… vivant », c’est « la suprême autonomie, celle qui définit l’être humain… avant qu’on ne la perde tout à fait. » De même, pour Henri Caillavet, ancien président de l’ADMD et sénateur, « le suicide conscient est l’acte unique authentique de la liberté de l’homme ». Pendant les débats cette semaine, le sénateur communiste Pierre Ouzoulias a lui aussi proclamé : « La mort volontaire, c’était l’expression du libre arbitre absolu avec une phrase: ‘‘Dieu ne prévaudra!’’».

De cette conception de l’homme, il résulte que perdre son autonomie est une déchéance. Pour Pour Odette Thibault, « Prolonger cette déchéance est, à mon avis, une des plus graves atteintes qu’on puisse porter à la dignité humaine ».

Est-ce cette conception de la « dignité » que nous voulons voir triompher en France ? Une conception nietzschéenne ? Ou est-ce la dignité qui transparaît dans le soin affectueux porté aux malades, jusqu’à leurs morts, par les soins palliatifs, dans la grande tradition de la charité chrétienne ? En fait, avec l’euthanasie, nous avons le choix entre Nietzsche ou Jésus.

Frénésie au ministère de la (Puéri)culture

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Rachida Dati et Édouard Geffray dans un cinéma avec de jeunes enfants à Créteil, le 25 novembre 2025 © Jeanne Accorsini/SIPA

Le 5 novembre dernier, Rachida Dati remettait en grande pompe le premier Prix pour les livres de bébés.


Cette distinction récompensera désormais les ouvrages destinés aux enfants de moins de trois ans, « les premiers livres d’une vie », se rengorge la ministre de la Culture. L’heureuse récipiendaire, Aurore Petit, a donc reçu 4000 euros pour son livre Eté Pop. Elle n’a pas dit ce qu’elle ferait de cette somme prélevée au contribuable mais semblait très heureuse, quoiqu’un peu surprise qu’un livre « si simple » soit récompensé. À vrai dire, l’intrigue est inexistante et le livre consiste en six pop-up au graphisme assez grossier.

On se rappelle que Mme Dati avait déjà lancé l’opération « Ma première carte de bibliothèque » qui invitait les maires à remettre une carte au nom de l’enfant dès sa déclaration de naissance. Comme si les individus n’étaient pas déjà assez encartés comme ça… Comme si c’était à l’Etat de s’occuper de la fréquentation régulière des bibliothèques municipales…

Pourquoi cette frénésie puéricultrice au ministère ?

Au-delà du rappel obligatoire de certains messages collectivistes (ce prix ne récompensera jamais un livre faisant la promotion du libéralisme comme Je suis un pain au chocolat de Charles Gave ou même un classique non déconstruit), j’y vois surtout la manifestation d’un Etat pris de panique devant l’incapacité de nombreux adultes, parents et professeurs, à instruire les enfants. Il constate, comme nous, que nombre de parents se contentent de leur fournir des tablettes dès leur plus jeune âge. Il ne peut que se lamenter sur le niveau catastrophique des jeunes professeurs, en particulier dans les matières dites littéraires. Les rapports des jurys de concours sont à ce titre éloquents. Il assiste effaré à la grande démission d’une génération qui, privée d’héritage, n’a rien à transmettre.

Car quoi ? Les enfants ne lisent plus certes mais que lisent les adultes, professeurs compris ? Ils « scrollent » les actualités sur internet, feuillettent des manuels de développement personnel qui, au vu de la consommation d’antidépresseurs dans notre pays n’atteignent pas leur objectif, et se jettent dans les bras d’auteurs lénifiants qui livrent trois fois par an des histoires « d’héroïnes des temps modernes » ou de femmes éconduites retrouvant l’amour après avoir accepté leur différence (ouf !) ou acceptant « de vivre pour elles-mêmes et en accord avec la nature », dans un esprit bouddhisant. Les meilleures ventes de livres en ce moment ? Des BD, des polars sur fond de lutte des classes et un Goncourt plaintif et douceâtre dont l’auteur se vante en préambule d’avoir été soutenu par le Centre national du livre. Rien de très exaltant ! 

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Quand ce même adulte est en sus professeur, il accroît son pouvoir de nuisance. Soucieux de satisfaire sa hiérarchie, il se conforme aux listes publiées par l’Éducation nationale, exigeant que sa classe lise Monsieur Crocodile a beaucoup faimMon prof est un troll ou Cent Culottes et sans papier. Il fait réciter à ses petites victimes des poèmes commis par des « collègues » qui promeuvent les valeurs de la République ou de l’olympisme triomphant. Il fait ainsi preuve de son engagement bien sûr car, il en est convaincu, sa mission est de lutter contre les inégalités. On lui a vissé dans le crâne que la belle langue favorisait le fils de bourgeois ayant appris à parler avec ses parents. Mal formé, il est généralement incapable de distinguer une bonne méthode d’apprentissage de la lecture d’une autre aux effets néfastes : dyslexie, dysorthographie, mauvaise compréhension et finalement dégoût de la lecture.  

Mais voilà, avec le temps, car ces pratiques délétères ne sont malheureusement pas nouvelles, les parents des tout petits d’aujourd’hui sont souvent incapables de les guider dans leur découverte de la littérature. Ils ont perdu le bon sens qui consistait simplement à leur procurer des imagiers montrant des paysages, des animaux ou des véhicules. N’ayant pas bénéficié de la lecture de contes de fées ou des récits mythologiques les exposant par là-même à des systèmes de temps complexes (imparfait-passé simple, subjonctifs…), à un vocabulaire varié et à des tournures grammaticales élaborées, ils n’ont même pas l’idée de les proposer à leurs propres enfants. Ceux-ci sont alors aussi freinés dans leur progression et deviennent rapidement incapables d’accéder au sens de textes élaborés. Le cercle vicieux est malheureusement enclenché depuis des décennies.  

Abreuvés d’études en tous genres et convaincus de leur pouvoir, les ministres se sentent responsables. Ils souhaitent alors corriger les effets des politiques précédentes mais retombent irrémédiablement dans le même travers : l’étatisme. C’est ainsi qu’ils créent des prix littéraires et affublent les nouveau-nés de cartes de bibliothèques municipales. C’est ainsi qu’ils continuent d’amender les programmes alors même qu’il faudrait les réduire à des objectifs de fin de cycles afin de laisser les enseignants choisir 100 % d’œuvres classiques s’ils le souhaitent. C’est ainsi qu’ils modifient les critères de recevabilité au concours de professeur des écoles au lieu de le supprimer pour le remplacer par un examen permettant aux chefs d’établissements de choisir leurs équipes. C’est ainsi qu’ils obligent les parents à mettre leurs enfants à l’école dès 3 ans, privant ainsi les grands-parents qui le souhaiteraient de leur transmettre une partie de leur héritage culturel. C’est ainsi qu’ils font la promotion de la « littérature contemporaine jeunesse », toujours proche des gens et surtout engagée, au détriment des classiques, bourrés d’affreux stéréotypes de genre, n’évoquant même pas la lutte des classes… C’est vrai : de quoi auraient-ils l’air s’ils disaient simplement « vous êtes libres » ? ». Et pourquoi les payerions-nous alors ?

La Grande Garderie

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