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Merci, M. Finkielkraut !

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Je dois mon goût pour la littérature et pour le savoir en général à Monsieur Le Gallo, qui fut mon professeur de français en classe de 5e. De toute ma scolarité, j’ai gardé bien peu de noms et de visages enseignants. De ses cours, me sont restées des phrases entières : « Le sonnet est un poème en alexandrins composé de deux quatrains et de deux tercets. ». Je l’entends encore s’emporter, et nous emporter avec lui dans la lecture de Racine ou de Joachim du Bellay.

Cet homme, qui était le doyen du collège, avait chez les élèves, et peut-être chez les enseignants les plus jeunes, dix ans après Mai 68, une réputation épouvantable. Lorsque nous cédions à de mauvaises habitudes prises dans d’autres cours et perturbions le sien, il arrivait qu’il nous soulève de notre chaise par les oreilles pour nous envoyer une gifle qui sonnait dans le silence de la classe. Nous ne le savions pas encore, mais cet apprentissage du respect nous a sacrément aidés à grandir. Je plains de tout cœur les élèves d’aujourd’hui que la législation a privés d’un tel enseignement.

[access capability= »lire_inedits »]La passion qui l’animait avait finalement banni de sa classe le chahut, l’inattention s’y faisait discrète, devenue honteuse. L’ordre qui y régnait nous donnait la mesure de la haute estime dans laquelle il tenait sa matière. Le sérieux avec lequel il nous offrait les lettres était une preuve de l’amour qu’il leur portait. Les portes qu’il ouvrait sur des mondes inconnus et par lesquelles nous ne faisions que jeter des regards excitaient nos curiosités. Lentement mais sûrement, notre professeur nous a amenés à croire que le savoir pouvait être une source de plaisir. La conviction avec laquelle il nous invitait à lire nous donnait la garantie que, dans les livres, se trouvaient des trésors.

Plus tard, c’est à Alain Finkielkraut que je dois la découverte de La Plaisanterie. Sans les conseils de cet homme, en qui j’ai placé toute ma confiance pour l’avoir beaucoup écouté et beaucoup lu, aurais-je persévéré dans la lecture de ce roman difficile pour moi, à l’intrigue complexe, aux personnages multiples qui apparaissent pour un chapitre et s’éclipsent pour réapparaître dans une autre époque ? Je l’ignore.

Sans cette garantie du trésor caché, aurais-je poursuivi la lecture de Vie et destin, de Vassili Grossman, en acceptant de me perdre dans les méandres du récit ? Je ne le crois pas. Ainsi, la promesse d’Alain Finkielkraut a-t-elle ajouté à ma bibliothèque Georges Bernanos ou Charles Péguy, Philip Roth ou Hannah Arendt.

Aujourd’hui, peut-être las d’être le vigilant qui nous avertit des barbaries à venir, peut-être fatigué des procès et des protections policières, qui en disent long sur ces crétins qui inquiètent un homme aussi profondément honnête, Alain Finkielkraut emprunte le chemin détourné de la littérature et nous offre les « longues conversations silencieuses » qu’il a nouées avec Milan Kundera, Vassili Grossman, Albert Camus et d’autres. Dans Un Cœur intelligent, il raconte, explique, éclaire neuf romans qui nous aident à saisir ces vérités qu’aucune science ne peut embrasser[1. La Plaisanterie (Milan Kundera), Tout passe (Vassili Grossman), Histoire d’un Allemand (Sebastian Haffner), Le Premier homme (Albert Camus), La Tache (Philip Roth), Lord Jim (Joseph Conrad), Les Carnets du sous-sol (Dostoïevski), Washington Square (Henry James), Le Festin de Babette (Karen Blixen).].

Par la « vérité supérieure du roman », ces petites histoires de destins individuels portent leurs lumières dans des profondeurs et sur des réalités que la grande ne peut atteindre.

Ce que le philosophe nous révèle des auteurs, ce qu’il nous montre des œuvres et de leur histoire nous entraîne dans une relecture où toutes les richesses qui nous avaient échappées sont révélées. Ce livre, qui en contient plus d’un, je l’ai lu plus d’une fois, pour le fond ou pour la forme, pour cette langue riche et claire, ces mots choisis, ces formules inédites.

Les passages extraits des romans sont autant de prétextes à la réflexion sur la politique, les utopies, le bien et le mal, la morale, les humanismes aux prises avec les logiques destructrices de leur époque, les « cœurs captifs de l’amour-propre », enfermés dans l’illusion et fermés à l’amour, les cœurs intelligents qui tiennent les hommes debout dans les tempêtes plus sûrement que la raison et que « rien ne révolte davantage que l’escamotage de l’horreur par l’intelligence de son interprétation ».

Cette philosophie du réel, lisible par tous car « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » (merci, Monsieur Le Gallo) est une inépuisable lumière qui éclairera nos lanternes pour longtemps. En plongeant dans ce livre, le monde nous paraît plus complexe et plus limpide.

C’est un prodige ? Je n’en attendais pas moins.[/access]

Des droits de l’homme et du mitoyen

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Arrosage
Les droits de l'homme, un tuyau d'arrosage au fond du jardin.

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Ce lieu commun inhabitable, vaguement issu de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, est censé exprimer la sagesse de l’autolimitation. Mon propos ne sera nullement de récuser cette sagesse de l’autolimitation, qui m’est très chère, mais de critiquer la forme de cette maxime, afin de mettre au jour les contenus implicites antipathiques qu’elle véhicule dans les soutes de son méchant langage.

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Le premier inconvénient de cette maxime est qu’elle implique une conséquence fâcheuse : « La liberté des autres s’arrête là où commence la mienne. » Cette proposition en implique donc une autre qui résonne comme une condamnation de toute espèce d’autolimitation. Les malheureux qui se réclament de la première proposition sont contraints de se réclamer aussi de la seconde. Ils seront donc en devoir de proclamer à l’automobiliste adverse à qui ils viennent de couper le passage salement ou au mari de leur maîtresse les surprenant au cours de leurs ébats : « Ta liberté s’arrête là où commence la mienne, connard ! » Et ils pourront rajouter : « C’est dans la Déclaration des droits de l’homme ! » Si leur adversaire proteste, il leur sera même loisible de le dénoncer à Human Rights Watch.

[access capability= »lire_inedits »]Le second inconvénient rédhibitoire de la formule « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » réside dans le verbe « s’arrêter », dans l’idée stupide que la liberté s’arrête, que l’on retrouve également dans sa variante tout aussi indéfendable : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. »

Procédons sans plus attendre à l’examen d’un exemple concret, pour ne pas nous noyer dans les eaux glaciales de la spéculation. Je n’hésiterai pas à utiliser ce prétexte pour révéler ici quelques éléments croustillants de ma vie familiale, à l’instar des écrivains branchés des cent dernières années. Les lecteurs réactionnaires et sans cœur que cet étalage malsain de détails intimes incommoderait sont invités à sauter le paragraphe qui suit.

Un jour, il y a une quinzaine d’années, alors que j’habitais en Catalogne française, à Thuir, au 18 rue San Ferréol, nous dînions en famille par un beau soir d’été dans notre idyllique jardinet. Alors que nous mâchions innocemment de délectables poivrons, tomates et aubergines farcis, nous ignorions encore combien cet instant de grâce, cette joie commune d’un soir d’été, étaient éphémères et fragiles. Nous ignorions qu’une ombre malfaisante épiait derrière la haie séparant notre riant jardinet de son jardinet triste. Notre machiavélique voisine, Véronique Pierre, sise au 16 rue San Ferréol, qui habitait une maison absolument identique à la nôtre et nous haïssait depuis de nombreuses années – notamment pour une sombre affaire de têtards ramassés en masse par mes frères et moi-même et dont elle soutenait, de façon parfaitement fantasque, qu’ils étaient la seule explication plausible au prodigieux pullulement de rainettes dans son propre jardin –, Véronique Pierre avait donc choisi cet instant précis pour arroser son décourageant jardinet. Lorsqu’elle s’avisa d’abreuver la haie de cyprès qui nous séparait de son regard, elle fut soudain traversée par l’idée étrange de diriger le jet de son tuyau d’arrosage – parfaitement identique au nôtre – non vers le pied de ses cyprès lugubres, mais vers leur faîte. Traversant la haie, le jet d’eau atteignit avec précision la joue de ma tante Claire (qui est aussi ma marraine) à l’instant précis où celle-ci mâchait voluptueusement sa dernière bouchée d’aubergines farcies.

La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » m’évoque irrésistiblement cette vision : une triste vitre de plexiglas s’élevant lentement entre nos deux jardins et interceptant le jet d’eau avant qu’il n’atteigne la joue de ma marraine. Une mécanique sans joie rendant impossible tout événement, toute rencontre jaillissante d’une altérité véritable – fût-ce celle de Véronique Pierre. A l’instant précis où l’eau atteignit la joue de ma marraine, il me semble insensé d’affirmer que sa liberté s’arrêta. Tout au contraire, la liberté de ma marraine, tout comme celle de Véronique Pierre, naquirent à l’instant même où le jet d’eau, franchissant avec la même audace que les bondissantes rainettes la limite des espaces séparés de nos jardinets, atteignit la joue de ma marraine. La liberté ne s’arrête jamais. Elle n’est pas là pour ça. En revanche, elle commence. C’est son boulot de liberté. Ma liberté commence là où commence celle des autres. La liberté de ma marraine commence là où commence celle de Véronique Pierre. La liberté est imprévisible, elle fait voler en éclats le registre du calcul, de la maîtrise. Comme le Christ, dont elle est l’un des noms, elle « rend toutes choses nouvelles ». Comme l’eau vive de Véronique Pierre, elle fait jaillir la présence et le présent.

La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » est mensongère en raison de l’aberrante métaphore spatiale qu’elle fait passer en loucedé. Elle veut nous faire croire que deux libertés humaines sont identiques à deux propriétés foncières et que la condition humaine se résume à la guéguerre de deux propriétaires de jardinets.

La liberté des comptables, connue encore dans nos contrées sous le nom de liberté des propriétaires de possibles, imagine l’existence humaine comme une somme de possibles calculables et dénombrables, qui pourraient êtres répartis équitablement (ou non) comme des parts de gâteau. Selon la mathématique foireuse de la liberté des propriétaires de possibles, l’homme qui a accès à quatre mille chaînes de télévision est deux fois plus libre que celui qui doit, morne, se restreindre à deux mille chaînes. Et celui qui possède une femme et quarante-sept maîtresses est quarante-huit fois plus libre que le malheureux qui a pris la décision incompréhensible de rester fidèle à son épouse.

La liberté des comptables repose sur un double calcul utilitariste. Sur un premier versant, elle prêche la maximisation des possibles dont je suis le propriétaire, la maximisation de mes jouissances et de mes droits. Dans un premier temps, cette maximisation prétend se connaître une limite, à travers ce principe de réciprocité cher aux comptables de la Révolution française, formulé dans le déplorable article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » Puis, dans un second temps, dont ce méchant langage utilitariste rendait la venue très prévisible, ce principe de maximisation des jouissances devient de plus en plus explicitement illimité, à mesure que mon prochain devient celui qui me vole des parts de jouissance. C’est ainsi que le principe censé nous transmettre la sagesse de l’autolimitation nous conduit marche après marche jusqu’au désespoir de la « jouissance sans entraves ».

Avec ce second temps intervient le second versant du calcul utilitariste de la liberté des comptables : la maximisation de la désaffiliation, la maximisation de la non-appartenance. Ou encore : la minimisation des dettes envers les autres. C’est le point où culmine l’absurdité de cette conception de la liberté. « Moins j’ai de dettes, moins je prononce de promesses, moins je tiens ma parole, plus je suis libre ! » La liberté des comptables atteint ici son but : la maximisation du non-rapport entre êtres humains et, en conséquence, la maximisation du non-rapport de chaque être humain avec soi-même.

À chacun sa vérité, à chacun sa liberté, à chacun son jardinet.

Ainsi résonne le dernier râle des propriétaires de possibles.[/access]

Libérez Karl Marx !

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Marx et Engels

Les hebdomadaires d’information, ceux qu’on appelle les news, donnent cette fausse impression de pluralité parce qu’ils sont une demi-douzaine et que leurs fondateurs et leurs histoires sont différents. Le premier sera considéré comme clairement libéral, le second plutôt comme centriste et le troisième comme social-démocrate. Leurs rédacteurs en chef, leurs éditorialistes de prestige vont parfois débattre sur des chaînes du câble. Pourtant, ces faiseurs d’opinion sont à peu près d’accord sur tout : le caractère indépassable de l’économie de marché, la construction européenne telle qu’elle se fait, le caractère archaïque de la gauche et des syndicats, l’indispensable modernisation de la fonction publique. C’est que le news français s’adresse à un lecteur/électeur qui n’ira pas beaucoup plus à gauche que Martine Aubry et pas beaucoup plus à droite que l’UMP, qui a profité à plein des Trente glorieuses, a fait des études supérieures, possède quelques paquets d’actions, parfois une résidence secondaire au Touquet ou à Loctudy.

Périodiquement, nos news révèlent même qu’ils sont, en fait, un seul et unique journal, en annonçant en « une » les mêmes « marronniers », sujets récurrents et saisonniers. Citons, pour mémoire, le salaire des cadres, les prix de l’immobilier, les placements boursiers (quoique, en ce moment…) le classement des hôpitaux, des meilleurs lycées, les impôts et, quand vient l’été, le sexe. On ne dira pas le sexe, évidemment – on n’est pas chez les routiers –, on parlera plutôt de « nouvel ordre amoureux », par exemple, histoire de donner deux ou trois reportages sur les boîtes échangistes du Cap d’Agde[1. Comme le dit Marco Cohen, on attend le classement des cimetières les plus confortables.].

[access capability= »lire_inedits »]Le grand écrivain français Jean-Patrick Manchette en avait d’ailleurs tracé un étonnant portrait à travers le personnage de Georges Gerfaut, dans Le Petit Bleu de la Côte Ouest, un roman qui date des années 1970 et qui évoquait, à travers une intrigue aussi noire que violente, ce que l’on commençait tout juste à nommer le malaise des cadres.

Et le malaise des cadres, depuis un certain jour de septembre 2008, il est même devenu une véritable angoisse existentielle. Sismographes des inquiétudes de cette classe-là, eux-mêmes confrontés à un rétrécissement du marché publicitaire (la haute couture et les roadsters, ce n’est plus ce que c’était) les news veulent donc absolument rassurer leur abonné qui reprend une tournée de bourbon-lexomil à chaque fois qu’il clique sur Boursorama. Et comme leurs dirigeants, eux aussi, ont fait des études supérieures, et même légèrement supérieures à celles de leurs lecteurs (raison pour laquelle, par contrat tacite, le lecteur cultivé, mais moins qu’eux, leur reconnaît une légitimité à dire le bien et le mal), les news sortent un joker paradoxal. Ce joker, c’est Marx.

Nous, au début, ça nous a plutôt fait plaisir. À cause d’un lourd héritage familial, dès que nous voyons une photo de Marx quelque part, nous frétillons de la queue, nos yeux deviennent humides, notre langue sèche et nous nous jetons sur la chose comme la vérole sur le bas-clergé.

Marx est de retour, qu’ils disent. Tous. Et que je te sors un numéro spécial, et que je fais la « une », et que je te concocte un dossier exclusif.

Marx, nouveau marronnier : incroyable ! Fini le prix du mètre carré dans les grandes villes ! Oubliées les nouvelles destinations pour les vacances d’hiver ! Marx is back !

On se prend à rêver : nos estimables hebdos préparaient une nouvelle Commune, un nouvel Octobre 1917 et nous n’en savions rien. La crise est l’occasion pour eux, enfin, d’imposer leur chance, de serrer leur bonheur et d’aller vers leur risque. Ils étaient les agents secrets de la vieille taupe : « Nous reconnaissons notre vieille amie, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement », aurait pu ainsi dire notre cher sage de Trèves en feuilletant Le Point ou le Nouvel Obs.

À vrai dire, il aurait vite déchanté. Parce que ces journaux se servent de lui comme les fana-milis qui ont raté Saint-Cyr se servent du Famas, du M16 ou de l’AK47 : comme un accessoire décoratif. Aucun danger qu’en décrochant une des armes de leur râtelier, ils ne fassent un carton sur la foule. Ces engins, selon la terminologie convenue, ont été démilitarisés. Il en va de même pour Marx, version news.

Ce qui nous est servi, c’est du Marx anodin, du Marx sociologue, du Marx anecdotique. Ici, on ressort un questionnaire de Proust auquel il aurait répondu pour faire plaisir à ses filles, là on exhume une citation fielleuse de sa femme, histoire de montrer que le grand homme avait aussi ses travers, on lui reconnaît toutes les vertus quand il s’agit d’avoir pensé le capitalisme et ses contradictions, mais on veut à tout prix (faire) oublier qu’il a élaboré les moyens théoriques de penser, aussi et surtout, son renversement.

Marx marxiste, mais vous plaisantez ! Et de répéter à chaque fois cette phrase écrite nulle part et qu’aurait dite Marx à son gendre : « Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas marxiste. »

Et l’on se souvient soudain de Guy Debord, qui a si bien expliqué comment ce qu’il nommait le Spectacle était capable d’intégrer ce qui le niait, de neutraliser la contradiction en surexposant le contradicteur, l’esprit qui toujours nie, aurait dit Goethe, au point que « le vrai devienne un moment du faux ». C’est le nouveau lieu commun chez ceux qui donnent le « la » du prêt-à-penser : Marx n’est pas révolutionnaire.

Mieux, on ne retiendra d’un entretien avec Etienne Balibar – philosophe tout de même marxiste pour le coup puisqu’il cosigna, avec Althusser, Lire le Capital –, que la phrase qui arrange, isolée de son contexte : « Marx ne propose pas de système. »

En fait, allons-y franchement, ce qui est sous-entendu, c’est que Marx non seulement n’était pas marxiste, mais qu’il n’était même pas communiste.

Denis Olivennes, directeur du Nouvel Obs, qui fait sa « une » avec un Marx vaguement warholisé, ce qui est une manière comme une autre de le rendre anxiolytique, ne dit pas autre chose et ose un admirable : « Cette doctrine n’est qu’un écran entre Marx et nous. » Évidemment, tout devient clair : Marx a été très mal compris, voire Marx ne se comprenait pas lui-même et tirait de fausses conclusions de ses prémisses. On ne sera pas étonné donc, dans ce numéro, de découvrir cette déclaration d’Arnaud Lagardère : « On aurait presqu’envie de s’écrier : Marx, reviens, ils sont devenus fous! » On notera tout de même la prudente modalisation avec « presque » et un bon vieux conditionnel.

Parce qu’on ne sait jamais : s’il revenait vraiment, Marx, il risquerait de rire un bon coup et de rappeler l’évidence fondatrice de sa pensée : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s’agit maintenant de le transformer. »

Et ça, ça ne fera jamais, au grand jamais, un bon marronnier.[/access]

Fromage, dessert et champagne !

Martine Aubry
Si Mao avait bossé comme ça, personne ne saurait situer la Chine sur une carte.

Qu’il s’agisse de purger la question des alliances, d’aller aux primaires ou, tout bêtement, de se frotter avec Nicolas Sarkozy, il est une question sur laquelle les ténors socialistes et leurs collègues des autres gauches sont d’une discrétion regrettable : celle du programme.

Ce flou est devenu une tradition à gauche, calamiteuse, mais très explicable : notre gauche trimballe un lourd passif en termes de promesses enterrées. Des reniements que l’électorat de droite – plus traditionnellement porté sur les hommes que sur les idées – pardonne, dit-on, plus facilement que celui de gauche. Sauf que les choses ont changé. Chirac a pensé pouvoir enterrer en fanfare et sans casse la « fracture sociale », trois mois à peine après avoir été élu en 1995 : deux ans après, Jospin arrivait à Matignon. De même, à la dernière présidentielle, Sarkozy s’est arc-bouté sur des propositions concrètes et chiffrées – fût-ce au prix d’une certaine intrépidité arithmétique –, alors qu’en face Ségolène n’avait pas d’opinion tranchée en matière, par exemple, d’augmentation du SMIC. Devinez qui a gagné ?

[access capability= »lire_inedits »]L’autre raison pour laquelle la gauche se défie des programmes, c’est sa peur panique du fil conducteur qui les structure nécessairement. Car ce fil ne peut être qu’idéologique et, d’idéologie, la gauche ne veut plus jamais en entendre parler. Là encore, on a échangé nos cavalières, et on se retrouve à front renversé vis-à-vis de la néodroite sarkozienne, qui a su opérer un mix convaincant de « Nouvelle frontière » kennedyste et de bonne vieille social-démocratie. Au bout du compte, tout cela est vide de sens (comme l’étaient d’ailleurs les deux modèles de départ), mais au moins, ça ressemble vaguement à une ligne d’horizon. Mais, ça a marché, parce que la gauche n’avait même pas le début du commencement d’un projet concurrent à mettre en en face.

Car l’électeur perçoit – ne serait-ce qu’instinctivement – et condamne cette absence de projet de société. Une absence qui, comme celle du programme, s’explique aisément au vu du passé. Du communisme de caserne au socialisme en placoplâtre, en passant par la désopilante « économie sociale de marché », le bilan, comme dirait l’autre, est globalement à enfouir dans sa poche, sous son mouchoir plein de larmes, de sang et autres sécrétions organiques encore plus dégoûtantes.

N’empêche, on a beau avoir remisé ses illusions au placard, l’absence d’une grille de lecture du monde mène à la catastrophe, et ne peut en aucun cas être palliée par l’antisarkozysme vociférant et vide de sens ni par un patchwork de vœux pieux. On a vu quels résultats donnait la combinaison de ces fausses bonnes idées aux dernières élections européennes. Rassurez-vous, on peut encore descendre plus bas. Après l’élection présidentielle de 1981 (15 % pour Georges Marchais), le PCF pensait avoir atteint son étiage, et donc ne changea rien à rien (ni rien ni personne, pour être plus précis) en attendant des jours meilleurs. Chacun connaît la suite. Pour dire les choses, cette histoire triste, on la connaît aussi par cœur au PS, mais on croit que ça n’arrive qu’aux autres.

Mais cessons-là l’antisolférinisme primaire ! Car la dernière raison qui maintient la gauche intelligente à l’écart des idéologies et donc des programmes structurés, est en revanche louable. Elle tient à la complexité du réel, à l’infinie variété de ses perceptions par l’opinion, y compris celle qui vote PS, PC ou Verts les yeux fermés, et pour être encore plus clair, par l’impossibilité cardinale de répondre simplement mais honnêtement à une question simple mais honnête : « C’est quoi être de gauche aujourd’hui ? » C’est cet écueil qu’il faut, au choix, contourner, baliser ou dynamiter. Tout, mais pas l’échouage à la con pour cause de navigation à l’aveuglette.

Ils sont gentils, Aimée et Marc, mais quand ils disent ça, ils disent rien, ou pire, pas assez. Donc, on précise : l’idée, c’est de retisser de l’idéologique non pas à partir de rien (Derrida, Foucault) ou de n’importe quoi (Bourdieu, Onfray), mais du réel, et aggravons notre cas, du réel tel qu’il est perçu par le peuple, lequel est, pour ne rien arranger, traversé par des contradictions qui, hélas, ne sont pas toutes secondaires. Des contradictions qui opposent par exemple ceux qui vivent essentiellement de l’assistanat et leurs voisins qui bossent pour le SMIC. Ou qui opposent les dégraissables aux fonctionnaires. Ou ceux pour qui les 35 heures ont été trop cool et ceux pour qui elles sont un bagne. Ceux qui se sentent agressés par la vidéosurveillance et ceux qui voudraient douze caméras dans leur escalier d’HLM. Continuons à faire l’autruche sur ces contradictions, et la droite est au pouvoir pour mille ans.

Pour dire les choses plus simplement (quoique…), il s’agit pour la gauche d’être aussi marxiste et freudienne – dans le surf décisif sur l’articulation vécu-rêvé des classes populaires – que Nicolas Sarkozy quand il lance son ravageur « travailler plus pour gagner plus ». Une fois cette bataille gagnée faute d’adversaire, il pourra tranquillement dérouler son « je serai le président de la feuille de paye » et autres menteries désormais crédibilisées.

Reste donc à définir ce que pourraient être le prisme puis la feuille de route d’une gauche décomplexée. Manque de bol, là, ça se complique encore. Trop facile d’être droit dans ses bottes, d’avoir raison sur tout et contre tous, électeurs compris, qu’ils aillent se faire foutre s’ils n’ont pas saisi les enjeux. On sait de quoi on parle, on a essayé avec Chevènement. On va droit dans le mur en cherchant à établir le programme social, national et républicain idéal, exempt de toute compromission, de toute démagogie car, ce faisant, on fait l’impasse sur l’état de délabrement idéologique profond de la gauche. Le « tout, tout de suite » n’est pas de ce monde. Si Mao avait bossé comme ça, personne ne saurait situer la Chine sur une carte, et si Robespierre nous avait écoutés, il serait mort avec sa tête sur les épaules. Grâce à Freud encore, ou à de Gaulle si vous préférez, il est établi que tout grand dessein, pour dire les choses poliment, ne peut prendre corps que s’il est validé intimement par l’homme tel qu’il est vraiment, y compris dans sa petitesse, c’est-à-dire par l’homme qui répond au sondeur de la Sofres qu’il veut plus d’émissions culturelles en prime time puis se rue sur « Secret Story ».

En vrai, on n’a pas le choix : ou bien la gauche attend la parousie laïque, l’irruption de l’Homme idéal sur Terre, ou bien elle invente son « travailler plus pour gagner plus » à elle, et tant qu’à faire, les suggestions d’accompagnement qui vont avec.

Au boulot ![/access]

Primaires de tous les vices

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Arnaud Montebour
Arnaud Montebourg fait le forcing pour que le PS organise des primaires.

C’est ce qu’on appelle un emballement politico-médiatique : alors que, fin juin, le projet de primaires à gauche élaboré par Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand semblait promis à un classement vertical dans une corbeille de la rue de Solférino, il vient de faire un retour en force à l’occasion des universités d’été et rassemblements des divers courants du PS de la fin du mois d’août. Même Laurent Fabius, qui n’a apparemment rien de bon à attendre de ce mode de désignation du champion de la gauche pour l’élection présidentielle de 2012, considère maintenant des primaires comme « inévitables ». Pour couronner le tout, une pétition de VIP marqués à gauche, publiée le 26 août dans Libération, vient donner à cette perspective l’onction politico-mondaine qui en fait un must des conversations des estaminets du 6e arrondissement de Paris.

Le forcing d’Arnaud Montebourg, qui a menacé de rendre sa carte si son projet passait à la trappe, n’est pas pour rien dans cette évolution mais il ne saurait, à lui seul, l’expliquer.

[access capability= »lire_inedits »]Les prétendants à la candidature, qui sont maintenant une bonne demi-douzaine au sein du PS, déclarés ou jouant encore les coquettes, ont compris que c’était la seule manière de contrer cette démocratie d’opinion qui, de sondage en sondage, fait le lit électoral de DSK ou de Ségolène Royal, que leur notoriété et leur image professionnellement gérée mettent nettement au-dessus du lot dans l’opinion publique mesurable. DSK laisse entendre que c’est seulement en sauveur suprême appelé par un parti en détresse – donc sans se mesurer aux autres – qu’il consentirait à descendre des hautes sphères de la finance internationale pour venir défier celui qui lui fit une bonne manière en le propulsant à la tête du FMI. Ségolène, qui fait aujourd’hui profil bas en attendant sa réélection à la tête de la région Poitou-Charentes, pipolise joyeusement sa nouvelle vie amoureuse – huit pages dans Paris-Match ! –, avant de revenir dans l’arène politique (si elle est réélue) faire valoir la légitimité que lui confèrent, à ses yeux, les 17 millions de suffrages s’étant portés sur son nom en juin 2007…

Ségolène, elle aussi, est favorable à des primaires, à condition qu’elles soient organisées le plus tôt possible après les régionales, sous une forme qui permette à son réseau Désirs d’avenir, le plus structuré à l’intérieur et sur les franges du PS, de donner sa pleine mesure. Les autres, Montebourg, Peillon, Valls, Hollande, Moscovici, Fabius, sont beaucoup moins pressés, car il leur faut du temps pour parvenir à établir un compromis sur le périmètre de ces primaires (ouvertes ou non aux sympathisants et aux autres partis de gauche) et à monter des réseaux militants susceptibles de les mettre en bonne position. Ainsi, conçu au départ pour mettre un terme à la désastreuse guerre des chefs et des chefaillons qui perdure depuis le congrès de Reims, ce mode de désignation du candidat du PS se retrouve au centre des marchandages, des coups tactiques plus ou moins tordus pour essayer de se placer à la corde et autres joyeusetés dont le parti de Jaurès et de Léon Blum nous donne actuellement le spectacle.

Les bonnes intentions, par exemple celle consistant à vouloir remobiliser le « peuple de gauche » autour d’un processus de désignation apparemment plus démocratique que celui réservant aux seuls adhérents du PS le choix de leur champion, et à organiser une compétition loyale avant un rassemblement enthousiaste et sans arrière-pensées derrière le vainqueur, parviendront-elles à transformer un parti morcelé et perclus de haines recuites en une formation conquérante et attirante pour les électeurs ? Il est permis d’en douter.

Personne n’a pour l’instant émis l’hypothèse que ces primaires risquaient d’être un bide noir. Si ça marche aux Etats-Unis et en Italie, il n’y a pas de raison pour que cela foire chez nous, font valoir les partisans de leur instauration. Un score de trois ou quatre millions de citoyens y participant pourrait être, dans l’esprit de Montebourg et de ses amis, considéré comme un succès et une garantie de légitimité politique de celui qui sortirait vainqueur.

Pour que la comparaison avec les Etats-Unis et l’Italie soit pertinente, il faudrait que le candidat issu des primaires soit le seul à représenter son camp, c’est à dire la gauche dite « de gouvernement » (PS, PC, PRG, Verts, Parti de gauche). Or, il est certain que la plupart de ces partis, qui ont compris le fonctionnement de la Ve République, ne renonceront pas à présenter un candidat à l’élection présidentielle, cette mère de toutes les élections, celle qui garantit la visibilité et détermine le poids dans le pays d’un courant politique. De plus, il ont une revanche à prendre sur 2007, où ils avaient été laminés par le « vote utile », conséquence du traumatisme de juin 2002 dans l’électorat de gauche.

Par ailleurs, est-il certain que ces électeurs de gauche soient bien enthousiastes à l’idée d’un coming-out en tant que tels, au vu et au su de leurs voisins, de leurs employeurs, des commerçants du quartier ? La tradition française est très réticente devant l’affichage public des préférences politiques, naturel dans les pays anglo-saxons : aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, il est courant de mettre le portrait ou l’affiche de son candidat préféré sur sa pelouse ou à la fenêtre de son appartement, même si l’on n’est pas un militant actif de son parti. Il est certain, en tout cas, que cette formule favoriserait les habitants des grandes métropoles, où ce coming-out politique aurait moins de conséquences que pour ceux des petites villes ou de l’espace rural. Il pourrait ainsi favoriser un candidat ou une candidate moins capable de provoquer l’adhésion du « pays profond ».

Notre système politique, avec des élections législatives et présidentielle à deux tours, rend les primaires superflues : le premier tour en fait office. Comme il n’est pas question, pour l’instant, d’en changer, il faut faire avec. Cela veut dire rassembler son camp en vue du premier tour, et aller chercher les autres pour le second. C’est, me semble-t-il, ce à quoi Nicolas Sarkozy est en train de consacrer ses efforts. Pour le PS, ces primaires mythiques consisteraient, en fait, à faire trancher une querelle de famille par les enfants que cette famille est censée nourrir et éduquer. Un comportement que tous les psy considèrent comme désastreux, mais ils n’ont pas toujours raison.[/access]

Une certaine idée de la gauche

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Lénine
Lénine.

L’hypostase toujours menace la pensée et rien, sinon la raison elle-même, ne nous en prémunit. Prendre ses idées pour la réalité, le relatif pour l’absolu ou l’historique pour l’immuable : Marx en faisait déjà le grief à Feuerbach lorsqu’il critiquait, en 1845, son Essence du christianisme. Le problème est que l’hypostase hante toujours la gauche française et que le phénomène ne date pas d’hier : il y a cinquante ans, lorsqu’il publiait L’Opium des intellectuels, Raymond Aron dénonçait déjà cette gauche qui, s’affranchissant des déterminations historiques, s’érigeait en un mouvement quasi-messianique, éternel défendeur du Juste, du Vrai et du Bien.

Être de gauche, lorsqu’on est de gauche, c’est se situer toujours du côté moral du manche. En 1998, Lionel Jospin a donné une parfaite illustration de cette conception en proclamant à l’Assemblée nationale que la gauche avait été « dreyfusarde et anti-esclavagiste », contrairement à la droite évidemment. Camarade, choisis ton camp ! Longtemps occupé à faire le pitre chez Trotski, l’ancien premier ministre a certainement séché des cours d’histoire : il se serait aperçu que Pierre Laval avait fait toute sa carrière depuis 1905 en s’acquittant consciencieusement de ses cotisations à la SFIO. Pas à gauche, la SFIO ?

[access capability= »lire_inedits »]L’histoire n’est jamais simple, les idées le sont toujours. Voilà le hiatus : non seulement la gauche se prend pour une idée, mais elle prend l’idée qu’elle se fait d’elle-même pour une réalité absolue. Or, l’existence de la gauche, comme celle de la droite, n’est pas ontologique : elle est historique. La bipolarisation n’est pas une condition sine qua non du politique : l’humanité a, jusqu’à présent, passé le plus clair de son temps à gérer ses affaires sans se poser la question de la droite ou de la gauche. Peut-être a-t-on commencé à distinguer l’une de l’autre au moment de la Révolution française, lorsque les partisans du droit de veto royal se sont rangés à main droite du président de la Constituante tandis que ses opposants se regroupaient à gauche. Encore l’a-t-on échappé belle puisque, si l’on s’en était tenu à la distinction entre la Gironde et la Montagne, la gauche s’appellerait aujourd’hui la « haute » et la droite serait en dessous de tout, dans la « plaine » ou le « marais ». Le fait est qu’en France, ce sont les XIXe et XXe siècles, sous le mouvement conjoint de la Sociale et du communisme, qui ont vu la classe politique se répartir en deux hémisphères. Seulement, la ligne de démarcation entre gauche et droite semble aujourd’hui plus floue que jamais.

Le dernier gouvernement socialiste en France, celui de Lionel Jospin, a deux fois plus privatisé que Jacques Chirac dans ses plus belles années reaganiennes… Quant aux choix de société, ceux qui, paraît-il, restent pour faire la différence, les marges de manœuvre sont tellement réduites qu’ils ne pèsent pas bien lourd pour séparer la gauche de la droite.

Que reste-t-il donc ? Une appartenance presque héréditaire, sur le modèle clanique autrichien : père de gauche, fils de gauche. Des valeurs, peut-être, dont il reste à démontrer qu’elles représentent un véritable clivage dans l’électorat. Des références aussi : un élu socialiste sera plus enclin à citer Blum, tandis qu’un élu UMP inclinera naturellement vers de Gaulle. Et s’il est vraiment sarkozyste, il citera les deux, si possible dans la même phrase, étant bien entendu que le général de Gaulle disait, en décembre 1965 : « La France, c’est tous les Français… C’est pas la gauche, la France… C’est pas la droite, la France… »

L’appartenance, les valeurs, les références. Et puis il y a Martine Aubry qui, dans sa tribune publiée par Le Monde, le 28 août, balaie d’un revers de la main la crise interne que traverse le Parti socialiste pour s’attaquer à la crise, la vraie, celle que connaît notre civilisation. Le Parti est confronté aux mêmes affres que celles du RPR après la défaite de Chirac en 1988 (primaires, rénovateurs, repli sur les bastions locaux, juppéistes droits dans leurs bottes) et la première secrétaire navigue à vue dans le Ciel des idées, sans jamais regarder autour d’elle. Peut-être y rencontrera-t-elle l’idée de la Gauche… Peut-être pas.[/access]

Où sont les femmes ?

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Homer Simpson
Homer Simpson.

Nos relations téléphoniques avec les divers services nécessaires à la bonne marche de nos petites affaires quotidiennes – banque, impôts, prestataires de services divers et variés se sont peu à peu convertis à l’aiguillage automatique de nos demandes par des voix qui nous guident dans les méandres de leur organigramme.

Et que constate-t-on ? Les voix qui nous invitent à taper « un », « dièse » ou « étoile » pour parvenir à la personne compétente (ou qui se prétend telle) sont exclusivement féminines et, de plus, formatées pour n’avoir aucune aspérité susceptible d’accrocher nos fantasmes. Pas le moindre accent de terroir permettant de rêver à une piquante brunette méridionale, ni de fond de gorge rauque laissant imaginer ce à quoi la demoiselle du téléphone occupe ses loisirs en dehors du service.

[access capability= »lire_inedits »]Nous vivons dans une sorte d’aéroport extensible à l’infini, où le son d’une voix féminine désexualisée est censé calmer le stress engendré par l’anxiété générée par une confrontation avec une technologie qui nous dépasse.

Par exemple, lorsque je veux procéder à un transfert d’appel de mon téléphone fixe vers mon portable, voici ce qui se passe :

(Petite musique supposée relaxante) Elle : « Ici le 3000. Cet appel est gratuit. Que désirez-vous ? »

Cette sollicitation de mon désir me laisse perplexe, car tout est fait pour qu’il se limite à prononcer quelques phrases rituelles comprises par la machine qui parle, et qui a le culot de dire « je » quand elle vous fait savoir qu’elle a réalisé votre vœu.

Un jour, un plaisantin responsable des annonces sonores à la gare de Lyon a eu l’idée, validée par sa direction, de remplacer pendant quelques heures la voix formatée informant les voyageurs sur les numéros de quai et autres aléas de la vie ferroviaire par celle de Homer Simpson (version française). On sentit alors une onde jubilatoire se répandre dans la foule triste.[/access]

Yes, we can’t !

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Gazoduc

Un grand philosophe trop tôt disparu, Robert, dit « Bobby », Lapointe nous raconte, dans une parabole mammaire, qu’une certaine Françoise, que l’on appelait Framboise, était parvenue à augmenter le volume de sa poitrine grâce à « un institut d’Angers, qui peut presque tout changer, excepté ce qu’on ne peut pas ».

À l’heure du « Yes, we can ! » et du ressassement à l’infini de la possibilité d’un autre monde conçu et réalisé par des hommes meilleurs, il n’est pas inutile de rappeler cet « excepté ce qu’on ne peut pas ». Celui-ci distingue la pensée lapointienne des idéologies post-modernes de la volonté proclamant la toute-puissance de l’homme sur son destin individuel et collectif. Lapointe ne stigmatise pas le progrès des sciences et des techniques, mais il en marque la limite.

[access capability= »lire_inedits »]En quelques décennies, on est passé de l’utopie d’un homme nouveau bâtissant une société idéale, prospère et solidaire, à une eschatologie du sauvetage en catastrophe d’une planète menacée par l’homme ancien, bousilleur impénitent de son environnement.

Il faut changer de comportement, au nom du respect que l’on doit aux générations futures : tel est l’impératif catégorique des instances dirigeantes morales et politiques qui ont trouvé là un moyen fort commode de gestion de la foule. Un citoyen culpabilisé, renvoyé sans cesse à la trace carbone qu’il laisse dans son sillage d’homo economicus, sera moins enclin à faire porter aux détenteurs du pouvoir la responsabilité de ses misères quotidiennes.

C’est ainsi que s’est imposée l’escroquerie consistant à faire croire qu’une mortification individuelle – une privation consentie des commodités liées à l’utilisation des énergies fossiles – fera de vous, le petit, le sans-grade, un sauveur de notre planète et un bienfaiteur de l’humanité à venir. Le schéma, reconnaissons-le, est loin d’être nouveau, puisqu’il a fonctionné à la satisfaction générale pendant deux millénaires : les souffrances subies en ce bas monde seraient la meilleure garantie d’une éternelle félicité dans l’autre.

La version nouvelle de la rédemption individuelle confère de surcroît aux mortels que nous sommes une illusion de puissance qui nous rapproche de ce ou ces dieux réputés morts : si je suis capable, par ma seule volonté, de faire baisser la température moyenne de la Terre d’un degré, je dépasse mon humanité pour accéder à la surhumanité. Je ne subis plus mon destin, je détermine celui de mon espèce.

On n’entrera pas ici dans les querelles entre « réchauffistes » et « anti-réchauffistes ». Admettons que les prévisions apocalyptiques des premiers soient pertinentes. Même dans cette hypothèse, qui fait la part belle aux origines anthropiques du réchauffement climatique planétaire, il reste que l’on peut tout changer, « excepté ce qu’on ne peut pas ». On ne peut pas taxer les taches solaires, les courants marins, les volcans, qui n’ont aucune compassion pour le sort des générations humaines à venir. À supposer, ce qui n’est pas gagné, que les populations des pays émergents acceptent de renoncer à rattraper les vieilles puissances industrielles en matière de consommation, on est encore loin du compte pour que chacun d’entre nous puisse se considérer comme le maître du climat. « Mais, au moins, on aura fait quelque chose ! », se défendent les promoteurs de l’ascèse écolo, quand on les confronte au caractère dérisoire des effets attendus de programmes de réduction des émissions de gaz à effet de serre aux coûts ophtalmocéphaliques.

Il est en effet difficilement supportable, pour un être doté d’un minimum de cette common decency chère à George Orwell, de se rendre sans combattre, même si l’issue du combat semble raisonnablement désespérée.

Cette attitude, qui paraît au premier abord relever d’une saine approche éthique des problèmes auxquels nous sommes confrontés, se révèle à l’examen méprisante pour nos descendants et stérilisante pour la pensée de nos contemporains.

Dans la longue durée de l’histoire de l’humanité, on a pu constater que l’espèce homo sapiens s’était adaptée avec succès à des variations climatiques de son environnement beaucoup plus importantes que celle prévue pour notre siècle par les experts de la tendance alarmiste.

C’est même une caractéristique de l’espèce de pouvoir survivre aussi bien dans les régions arctiques qu’aux alentours de l’équateur. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher ces fameuses générations futures de déployer leur génie dans un contexte géoclimatique quelque peu modifié. Ils seront tout à fait capables de créer des stations balnéaires au Groenland si le temps le permet et d’édifier, là où cela se révélera nécessaire, les ouvrages d’art capable de protéger les côtes contre l’élévation du niveau des océans. Les Hollandais ont, dans ce domaine, une expérience qui peut être utile. Et il n’est pas interdit de penser qu’ils élaboreront de nouveaux concepts et de nouveaux produits adaptés à leur environnement car, jusqu’à preuve du contraire, l’élévation de la température ne produit pas l’abaissement concomitant du Q.I. moyen des populations.

D’autre part, la domination de la pensée apocalyptique étouffe le débat sur la politique à mettre en œuvre aujourd’hui pour parer à l’éventualité du réchauffement climatique, une fois reconnue son inévitabilité et notre impuissance relative à l’enrayer. Imaginons une pensée positive et joyeuse du réchauffement, qui en soulignerait un certain nombre de bienfaits et qui stimulerait les énergies pour trouver des solutions aux désagréments qu’il provoque. Cela nous reposerait des jérémiades et injonctions comminatoires des flics de la pensée verte.[/access]

À tout prix ?

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Berlusconi et Kadhafi
Faire du commerce avec des gangsters a un prix. Après les Italiens et les Suisses, à qui le tour de s'humilier devant le Guide ?

Oui, on a honte pour la Suisse, et on partage la colère d’Alain Campiotti, citoyen helvète humilié et journaliste avisé[1. L’un des meilleurs que je connaisse et l’un de mes maîtres dans ce domaine.]. C’est qu’au championnat du monde de léchage de bottes, la Confédération obtient sans conteste la médaille d’or. Le colonel Kadhafi n’était peut-être pas content que la justice suisse ait embêté l’un de ses rejetons – lequel n’avait jamais fait que tabasser son petit personnel dans un palace genevois. Mais le président Merz était-il obligé de courir se prosterner devant le gangster de Tripoli ? Il y a là quelque chose d’embarrassant. Et même de glaçant. C’est que cette épopée révèle peut-être un monde dans lequel nous sommes et serons de plus en plus dépendants de cliques corrompues, de satrapes sanguinaires et d’intégristes délirants. Pas parce qu’ils ont du pétrole. Parce que ce sont nos clients, donc nos emplois. Et on ne choisit pas ses clients.

[access capability= »lire_inedits »]Pas ça, pas nous. Il est vrai qu’avec nous, on met les formes. Nous ne sommes pas n’importe qui. Nous pesons (encore ?) assez économiquement, donc politiquement, pour qu’on ait quelques égards. Il nous est bien arrivé d’exfiltrer quelques terroristes et de mettre sous le boisseau des enquêtes fâcheuses. De l’histoire ancienne. Bien sûr, récemment, on a dû dresser des tentes dans les jardins de Marigny pour que le zozo libyen ne soit pas trop dépaysé. Mais enfin, quand on lui a envoyé Guéant et Cécilia Sarkozy, il les a reçus bien poliment et leur a remis les infirmières bulgares. Et puis, il a renoncé à sa bombinette et, pour ça, même les Américains ont trouvé qu’il méritait une petite sucrerie. Eux aussi ont des trucs à vendre.

Kadhafi s’en prend à la Suisse parce que c’est facile et, d’ailleurs, par les temps qui courent, personne ne s’en prive ; avec son or, son secret bancaire et sa neutralité, la Suisse est le bouc-émissaire idéal. Nous sommes révoltés par la résignation avec laquelle ses citoyens acceptent voire encouragent l’indignité de leurs dirigeants. En matière diplomatique, il est assez rare que les gouvernants aux yeux rivés sur les sondages prennent leur opinion à rebrousse-poil. Bref, on a la politique étrangère qu’on mérite.

Nous sommes convaincus d’être meilleurs que les Suisses – et que les Italiens qui se sont excusés sur tous les tons pour leurs crimes passés. On imagine mal Sarkozy se comporter comme Merz, d’abord parce qu’on ne le voit pas dans le rôle (enfin moi, je ne l’y vois pas) et ensuite parce que le barouf médiatique serait tel qu’il ne s’y risquerait pas. La démocratie d’opinion a parfois du bon. Cela dit, nous ignorons tout des contorsions de nos entreprises, toujours prêtes à cirer les pompes des régimes qui les accueillent, à jurer aux pays arabes qu’elles boycottent Israël, à engueuler les journalistes qui donnent une vision caricaturale de la réalité (il arrive que ce soit faux et que la réalité soit plus caricaturale encore). Nous oublions les commissions colossales versées pour vendre nos excellents matériels militaires. Bref, nous ne savons rien des mille petites et grandes bassesses commises pour notre bien. Ce qui nous amène aux contradictions internes du peuple évoquées dans ce numéro par Marc Cohen et Aimée Joubert ou, pour le dire autrement, à la question des causes et des conséquences. Les mêmes qui manifestent un jour pour protester contre le voyage de Sarkozy à Pékin seront tout prêts à défiler le lendemain pour protester contre les suppressions d’emplois à Alsthom ou Areva. Or, c’est déplaisant mais c’est ainsi : si on énerve trop les Chinois, ils ne nous achèteront pas de centrales nucléaires ni de TGV. Et ils iront les acheter à nos alliés à l’échine plus souple. Et les Chinois ne sont pas les pires. Le libre-échange frénétique et la concurrence acharnée qui en résulte nous condamnent à vendre toujours plus et donc à avoir toujours plus de clients, notamment dans cette vaste zone qu’on appelle le « Sud » où se trouvent précisément les régimes les moins fréquentables. S’il faut sauver nos emplois à tout prix, il n’y a qu’à s’écraser. Devant les Chinois et devant tous les autres.

Il ne s’agit pas de prôner un angélisme absurde ou d’exiger un certificat de bonne conduite des gens qui achètent nos produits mais, au moins, de refuser de se laisser marcher sur les pieds. Reste à savoir quel prix nos sociétés repues, et qui entendent bien le rester, sont prêtes à payer pour leur honneur – pour notre honneur. Je ne suis pas sûre de vouloir connaître la réponse.[/access]

Nous nous sommes tant aimés

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ecole

Une femme aux allures de SDF mais dont on devine qu’elle fut très belle autrefois entre dans un bureau luxueux. Un vieux beau, élégant, est assis dans un fauteuil club. Il lit un livre d’Alain Minc à moins que ce ne soit de Jacques Attali. Au mur, un portrait de Jaurès est décroché par un employé qui le remplace par un portrait de Tony Blair.

– Bonjour, Socialisme…
– Bonjour, Madame.
– Tu ne me reconnais même plus, c’est bien ce que je pensais…
– Je suis désolé, mais…
– Nous nous sommes tellement aimés autrefois, et depuis tellement longtemps. Vraiment tu ne me reconnais pas ?
– Je ne… Ah si, j’y suis, vous êtes Culture ! C’est vrai que ces derniers temps, j’ai moins fait attention à toi mais Jack Lang est vieux, maintenant, et puis il flirte de manière indécente avec Sarko… Mais, mais tu pleures !
– Je le savais que tu m’avais oublié, que tu ne m’aimais plus… J’ai pourtant été ton grand amour, ton seul amour même, à une époque. Nous étions si heureux. Tu comptais sur moi pour émanciper le peuple, et parfois gagner les élections. Et moi, je te donnais ce que j’avais de meilleur. On a eu ensemble de beaux enfants, on s’est même souvent battu pour une de nos plus jolies filles : Laïcité. Tu l’as aussi oublié, elle ?
– Oh, je t’en prie, pardonne-moi, tu es Ecole. Mais…
– …mais j’ai vieilli, c’est ça ? J’ai une sale gueule…
– Non, tu as l’air peut-être un peu fatiguée mais tu as encore de beaux restes…
– Tu as vu comment tu parles ? Tu crois faire mode, comme tes jeunes loups, ces fils que tu as faits à force de me tromper avec Economie de marché. Entre nous soit dit, méfie-toi du petit Valls. Il en est à renier ton nom, à trouver que ça fait vieux jeu. Economie de marché, la gourgandine, dire que j’ai accepté des plans à trois avec toi et elle en espérant te garder. Les partenariats écoles-entreprises, les établissements scolaires gérés par des chefs d’établissements qui ont suivi des cours de management participatif et confondent leur collège avec une PME. Oui, j’ai accepté ça, pour toi…
– Il le fallait, c’est ça la modernité… Tu ne vas pas écouter Debray et Finkielkraut ? Me ressortir les hussards noirs de Péguy ?
– Et pourquoi pas ? Tu as vu tout ce que tu m’as fait subir depuis vingt ans ? Jospin, Allègre, Meirieu, tous les pédagogistes. Les gifles que j’ai reçues, les humiliations. Il m’a même traitée de mammouth, ton Allègre. Il t’a bien trahi aussi, lui. Bien fait pour toi. Sans compter la Royal qui voulait faire bosser les profs de collège sur le lieu de travail trente-cinq heures en les traitant de feignasses.
– Mais qu’est-ce que tu me veux, à la fin…
– Que tu t’occupes un peu de moi, que tu te souviennes que sans moi tu perds une bonne partie de ce qui faisait ton identité. Tu as vu comment on me traite, sous Sarkozy ? J’ai perdu plus de trente mille postes en deux ans, on voit mes os sous la peau. On veut transformer mes lycées et collèges en bunkers sécurisés où l’on ferait de l’animation et surtout pas de transmission, on bousille la carte scolaire histoire de ghettoïser encore un peu plus nos villes, ce qui est en train d’achever ma vieille copine, Mixité Sociale, qui meurt au service des soins palliatifs de la République.

A ce moment, une jeune fille arrive. C’est Ecologie. Elle est jeune et arrogante, elle est habillée comme une bobo branchée avec des fringues ethniques de luxe. La dominante est verte. Elle n’a pas un œil pour Ecole.

– Alors, Socialisme, tu te dépêches, on sort ce soir. Grouille toi, sinon j’accepte l’invitation de Modem. (Elle désigne Ecole.) C’est qui cette pouffe ?
– Ne t’inquiète pas, Ecologie. Une vieille dame. Elle radote des problèmes sans intérêts. Ce n’est pas comme toi, ma belle, avec tes pistes cyclables, tes énergies renouvelables, ta décroissance.

Ils s’en vont bras dessus bras dessous. L’Ecole reste seule dans le bureau. Elle voit le portrait de Jaurès laissé par terre. Elle pleure.

Merci, M. Finkielkraut !

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Je dois mon goût pour la littérature et pour le savoir en général à Monsieur Le Gallo, qui fut mon professeur de français en classe de 5e. De toute ma scolarité, j’ai gardé bien peu de noms et de visages enseignants. De ses cours, me sont restées des phrases entières : « Le sonnet est un poème en alexandrins composé de deux quatrains et de deux tercets. ». Je l’entends encore s’emporter, et nous emporter avec lui dans la lecture de Racine ou de Joachim du Bellay.

Cet homme, qui était le doyen du collège, avait chez les élèves, et peut-être chez les enseignants les plus jeunes, dix ans après Mai 68, une réputation épouvantable. Lorsque nous cédions à de mauvaises habitudes prises dans d’autres cours et perturbions le sien, il arrivait qu’il nous soulève de notre chaise par les oreilles pour nous envoyer une gifle qui sonnait dans le silence de la classe. Nous ne le savions pas encore, mais cet apprentissage du respect nous a sacrément aidés à grandir. Je plains de tout cœur les élèves d’aujourd’hui que la législation a privés d’un tel enseignement.

[access capability= »lire_inedits »]La passion qui l’animait avait finalement banni de sa classe le chahut, l’inattention s’y faisait discrète, devenue honteuse. L’ordre qui y régnait nous donnait la mesure de la haute estime dans laquelle il tenait sa matière. Le sérieux avec lequel il nous offrait les lettres était une preuve de l’amour qu’il leur portait. Les portes qu’il ouvrait sur des mondes inconnus et par lesquelles nous ne faisions que jeter des regards excitaient nos curiosités. Lentement mais sûrement, notre professeur nous a amenés à croire que le savoir pouvait être une source de plaisir. La conviction avec laquelle il nous invitait à lire nous donnait la garantie que, dans les livres, se trouvaient des trésors.

Plus tard, c’est à Alain Finkielkraut que je dois la découverte de La Plaisanterie. Sans les conseils de cet homme, en qui j’ai placé toute ma confiance pour l’avoir beaucoup écouté et beaucoup lu, aurais-je persévéré dans la lecture de ce roman difficile pour moi, à l’intrigue complexe, aux personnages multiples qui apparaissent pour un chapitre et s’éclipsent pour réapparaître dans une autre époque ? Je l’ignore.

Sans cette garantie du trésor caché, aurais-je poursuivi la lecture de Vie et destin, de Vassili Grossman, en acceptant de me perdre dans les méandres du récit ? Je ne le crois pas. Ainsi, la promesse d’Alain Finkielkraut a-t-elle ajouté à ma bibliothèque Georges Bernanos ou Charles Péguy, Philip Roth ou Hannah Arendt.

Aujourd’hui, peut-être las d’être le vigilant qui nous avertit des barbaries à venir, peut-être fatigué des procès et des protections policières, qui en disent long sur ces crétins qui inquiètent un homme aussi profondément honnête, Alain Finkielkraut emprunte le chemin détourné de la littérature et nous offre les « longues conversations silencieuses » qu’il a nouées avec Milan Kundera, Vassili Grossman, Albert Camus et d’autres. Dans Un Cœur intelligent, il raconte, explique, éclaire neuf romans qui nous aident à saisir ces vérités qu’aucune science ne peut embrasser[1. La Plaisanterie (Milan Kundera), Tout passe (Vassili Grossman), Histoire d’un Allemand (Sebastian Haffner), Le Premier homme (Albert Camus), La Tache (Philip Roth), Lord Jim (Joseph Conrad), Les Carnets du sous-sol (Dostoïevski), Washington Square (Henry James), Le Festin de Babette (Karen Blixen).].

Par la « vérité supérieure du roman », ces petites histoires de destins individuels portent leurs lumières dans des profondeurs et sur des réalités que la grande ne peut atteindre.

Ce que le philosophe nous révèle des auteurs, ce qu’il nous montre des œuvres et de leur histoire nous entraîne dans une relecture où toutes les richesses qui nous avaient échappées sont révélées. Ce livre, qui en contient plus d’un, je l’ai lu plus d’une fois, pour le fond ou pour la forme, pour cette langue riche et claire, ces mots choisis, ces formules inédites.

Les passages extraits des romans sont autant de prétextes à la réflexion sur la politique, les utopies, le bien et le mal, la morale, les humanismes aux prises avec les logiques destructrices de leur époque, les « cœurs captifs de l’amour-propre », enfermés dans l’illusion et fermés à l’amour, les cœurs intelligents qui tiennent les hommes debout dans les tempêtes plus sûrement que la raison et que « rien ne révolte davantage que l’escamotage de l’horreur par l’intelligence de son interprétation ».

Cette philosophie du réel, lisible par tous car « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et les mots pour le dire viennent aisément » (merci, Monsieur Le Gallo) est une inépuisable lumière qui éclairera nos lanternes pour longtemps. En plongeant dans ce livre, le monde nous paraît plus complexe et plus limpide.

C’est un prodige ? Je n’en attendais pas moins.[/access]

Des droits de l’homme et du mitoyen

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Arrosage
Les droits de l'homme, un tuyau d'arrosage au fond du jardin.
Arrosage
Les droits de l'homme, un tuyau d'arrosage au fond du jardin.

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Ce lieu commun inhabitable, vaguement issu de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, est censé exprimer la sagesse de l’autolimitation. Mon propos ne sera nullement de récuser cette sagesse de l’autolimitation, qui m’est très chère, mais de critiquer la forme de cette maxime, afin de mettre au jour les contenus implicites antipathiques qu’elle véhicule dans les soutes de son méchant langage.

« Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres. » Le premier inconvénient de cette maxime est qu’elle implique une conséquence fâcheuse : « La liberté des autres s’arrête là où commence la mienne. » Cette proposition en implique donc une autre qui résonne comme une condamnation de toute espèce d’autolimitation. Les malheureux qui se réclament de la première proposition sont contraints de se réclamer aussi de la seconde. Ils seront donc en devoir de proclamer à l’automobiliste adverse à qui ils viennent de couper le passage salement ou au mari de leur maîtresse les surprenant au cours de leurs ébats : « Ta liberté s’arrête là où commence la mienne, connard ! » Et ils pourront rajouter : « C’est dans la Déclaration des droits de l’homme ! » Si leur adversaire proteste, il leur sera même loisible de le dénoncer à Human Rights Watch.

[access capability= »lire_inedits »]Le second inconvénient rédhibitoire de la formule « Ma liberté s’arrête là où commence celle des autres » réside dans le verbe « s’arrêter », dans l’idée stupide que la liberté s’arrête, que l’on retrouve également dans sa variante tout aussi indéfendable : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. »

Procédons sans plus attendre à l’examen d’un exemple concret, pour ne pas nous noyer dans les eaux glaciales de la spéculation. Je n’hésiterai pas à utiliser ce prétexte pour révéler ici quelques éléments croustillants de ma vie familiale, à l’instar des écrivains branchés des cent dernières années. Les lecteurs réactionnaires et sans cœur que cet étalage malsain de détails intimes incommoderait sont invités à sauter le paragraphe qui suit.

Un jour, il y a une quinzaine d’années, alors que j’habitais en Catalogne française, à Thuir, au 18 rue San Ferréol, nous dînions en famille par un beau soir d’été dans notre idyllique jardinet. Alors que nous mâchions innocemment de délectables poivrons, tomates et aubergines farcis, nous ignorions encore combien cet instant de grâce, cette joie commune d’un soir d’été, étaient éphémères et fragiles. Nous ignorions qu’une ombre malfaisante épiait derrière la haie séparant notre riant jardinet de son jardinet triste. Notre machiavélique voisine, Véronique Pierre, sise au 16 rue San Ferréol, qui habitait une maison absolument identique à la nôtre et nous haïssait depuis de nombreuses années – notamment pour une sombre affaire de têtards ramassés en masse par mes frères et moi-même et dont elle soutenait, de façon parfaitement fantasque, qu’ils étaient la seule explication plausible au prodigieux pullulement de rainettes dans son propre jardin –, Véronique Pierre avait donc choisi cet instant précis pour arroser son décourageant jardinet. Lorsqu’elle s’avisa d’abreuver la haie de cyprès qui nous séparait de son regard, elle fut soudain traversée par l’idée étrange de diriger le jet de son tuyau d’arrosage – parfaitement identique au nôtre – non vers le pied de ses cyprès lugubres, mais vers leur faîte. Traversant la haie, le jet d’eau atteignit avec précision la joue de ma tante Claire (qui est aussi ma marraine) à l’instant précis où celle-ci mâchait voluptueusement sa dernière bouchée d’aubergines farcies.

La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » m’évoque irrésistiblement cette vision : une triste vitre de plexiglas s’élevant lentement entre nos deux jardins et interceptant le jet d’eau avant qu’il n’atteigne la joue de ma marraine. Une mécanique sans joie rendant impossible tout événement, toute rencontre jaillissante d’une altérité véritable – fût-ce celle de Véronique Pierre. A l’instant précis où l’eau atteignit la joue de ma marraine, il me semble insensé d’affirmer que sa liberté s’arrêta. Tout au contraire, la liberté de ma marraine, tout comme celle de Véronique Pierre, naquirent à l’instant même où le jet d’eau, franchissant avec la même audace que les bondissantes rainettes la limite des espaces séparés de nos jardinets, atteignit la joue de ma marraine. La liberté ne s’arrête jamais. Elle n’est pas là pour ça. En revanche, elle commence. C’est son boulot de liberté. Ma liberté commence là où commence celle des autres. La liberté de ma marraine commence là où commence celle de Véronique Pierre. La liberté est imprévisible, elle fait voler en éclats le registre du calcul, de la maîtrise. Comme le Christ, dont elle est l’un des noms, elle « rend toutes choses nouvelles ». Comme l’eau vive de Véronique Pierre, elle fait jaillir la présence et le présent.

La maxime « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » est mensongère en raison de l’aberrante métaphore spatiale qu’elle fait passer en loucedé. Elle veut nous faire croire que deux libertés humaines sont identiques à deux propriétés foncières et que la condition humaine se résume à la guéguerre de deux propriétaires de jardinets.

La liberté des comptables, connue encore dans nos contrées sous le nom de liberté des propriétaires de possibles, imagine l’existence humaine comme une somme de possibles calculables et dénombrables, qui pourraient êtres répartis équitablement (ou non) comme des parts de gâteau. Selon la mathématique foireuse de la liberté des propriétaires de possibles, l’homme qui a accès à quatre mille chaînes de télévision est deux fois plus libre que celui qui doit, morne, se restreindre à deux mille chaînes. Et celui qui possède une femme et quarante-sept maîtresses est quarante-huit fois plus libre que le malheureux qui a pris la décision incompréhensible de rester fidèle à son épouse.

La liberté des comptables repose sur un double calcul utilitariste. Sur un premier versant, elle prêche la maximisation des possibles dont je suis le propriétaire, la maximisation de mes jouissances et de mes droits. Dans un premier temps, cette maximisation prétend se connaître une limite, à travers ce principe de réciprocité cher aux comptables de la Révolution française, formulé dans le déplorable article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits. » Puis, dans un second temps, dont ce méchant langage utilitariste rendait la venue très prévisible, ce principe de maximisation des jouissances devient de plus en plus explicitement illimité, à mesure que mon prochain devient celui qui me vole des parts de jouissance. C’est ainsi que le principe censé nous transmettre la sagesse de l’autolimitation nous conduit marche après marche jusqu’au désespoir de la « jouissance sans entraves ».

Avec ce second temps intervient le second versant du calcul utilitariste de la liberté des comptables : la maximisation de la désaffiliation, la maximisation de la non-appartenance. Ou encore : la minimisation des dettes envers les autres. C’est le point où culmine l’absurdité de cette conception de la liberté. « Moins j’ai de dettes, moins je prononce de promesses, moins je tiens ma parole, plus je suis libre ! » La liberté des comptables atteint ici son but : la maximisation du non-rapport entre êtres humains et, en conséquence, la maximisation du non-rapport de chaque être humain avec soi-même.

À chacun sa vérité, à chacun sa liberté, à chacun son jardinet.

Ainsi résonne le dernier râle des propriétaires de possibles.[/access]

Libérez Karl Marx !

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Marx et Engels

Marx et Engels

Les hebdomadaires d’information, ceux qu’on appelle les news, donnent cette fausse impression de pluralité parce qu’ils sont une demi-douzaine et que leurs fondateurs et leurs histoires sont différents. Le premier sera considéré comme clairement libéral, le second plutôt comme centriste et le troisième comme social-démocrate. Leurs rédacteurs en chef, leurs éditorialistes de prestige vont parfois débattre sur des chaînes du câble. Pourtant, ces faiseurs d’opinion sont à peu près d’accord sur tout : le caractère indépassable de l’économie de marché, la construction européenne telle qu’elle se fait, le caractère archaïque de la gauche et des syndicats, l’indispensable modernisation de la fonction publique. C’est que le news français s’adresse à un lecteur/électeur qui n’ira pas beaucoup plus à gauche que Martine Aubry et pas beaucoup plus à droite que l’UMP, qui a profité à plein des Trente glorieuses, a fait des études supérieures, possède quelques paquets d’actions, parfois une résidence secondaire au Touquet ou à Loctudy.

Périodiquement, nos news révèlent même qu’ils sont, en fait, un seul et unique journal, en annonçant en « une » les mêmes « marronniers », sujets récurrents et saisonniers. Citons, pour mémoire, le salaire des cadres, les prix de l’immobilier, les placements boursiers (quoique, en ce moment…) le classement des hôpitaux, des meilleurs lycées, les impôts et, quand vient l’été, le sexe. On ne dira pas le sexe, évidemment – on n’est pas chez les routiers –, on parlera plutôt de « nouvel ordre amoureux », par exemple, histoire de donner deux ou trois reportages sur les boîtes échangistes du Cap d’Agde[1. Comme le dit Marco Cohen, on attend le classement des cimetières les plus confortables.].

[access capability= »lire_inedits »]Le grand écrivain français Jean-Patrick Manchette en avait d’ailleurs tracé un étonnant portrait à travers le personnage de Georges Gerfaut, dans Le Petit Bleu de la Côte Ouest, un roman qui date des années 1970 et qui évoquait, à travers une intrigue aussi noire que violente, ce que l’on commençait tout juste à nommer le malaise des cadres.

Et le malaise des cadres, depuis un certain jour de septembre 2008, il est même devenu une véritable angoisse existentielle. Sismographes des inquiétudes de cette classe-là, eux-mêmes confrontés à un rétrécissement du marché publicitaire (la haute couture et les roadsters, ce n’est plus ce que c’était) les news veulent donc absolument rassurer leur abonné qui reprend une tournée de bourbon-lexomil à chaque fois qu’il clique sur Boursorama. Et comme leurs dirigeants, eux aussi, ont fait des études supérieures, et même légèrement supérieures à celles de leurs lecteurs (raison pour laquelle, par contrat tacite, le lecteur cultivé, mais moins qu’eux, leur reconnaît une légitimité à dire le bien et le mal), les news sortent un joker paradoxal. Ce joker, c’est Marx.

Nous, au début, ça nous a plutôt fait plaisir. À cause d’un lourd héritage familial, dès que nous voyons une photo de Marx quelque part, nous frétillons de la queue, nos yeux deviennent humides, notre langue sèche et nous nous jetons sur la chose comme la vérole sur le bas-clergé.

Marx est de retour, qu’ils disent. Tous. Et que je te sors un numéro spécial, et que je fais la « une », et que je te concocte un dossier exclusif.

Marx, nouveau marronnier : incroyable ! Fini le prix du mètre carré dans les grandes villes ! Oubliées les nouvelles destinations pour les vacances d’hiver ! Marx is back !

On se prend à rêver : nos estimables hebdos préparaient une nouvelle Commune, un nouvel Octobre 1917 et nous n’en savions rien. La crise est l’occasion pour eux, enfin, d’imposer leur chance, de serrer leur bonheur et d’aller vers leur risque. Ils étaient les agents secrets de la vieille taupe : « Nous reconnaissons notre vieille amie, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement », aurait pu ainsi dire notre cher sage de Trèves en feuilletant Le Point ou le Nouvel Obs.

À vrai dire, il aurait vite déchanté. Parce que ces journaux se servent de lui comme les fana-milis qui ont raté Saint-Cyr se servent du Famas, du M16 ou de l’AK47 : comme un accessoire décoratif. Aucun danger qu’en décrochant une des armes de leur râtelier, ils ne fassent un carton sur la foule. Ces engins, selon la terminologie convenue, ont été démilitarisés. Il en va de même pour Marx, version news.

Ce qui nous est servi, c’est du Marx anodin, du Marx sociologue, du Marx anecdotique. Ici, on ressort un questionnaire de Proust auquel il aurait répondu pour faire plaisir à ses filles, là on exhume une citation fielleuse de sa femme, histoire de montrer que le grand homme avait aussi ses travers, on lui reconnaît toutes les vertus quand il s’agit d’avoir pensé le capitalisme et ses contradictions, mais on veut à tout prix (faire) oublier qu’il a élaboré les moyens théoriques de penser, aussi et surtout, son renversement.

Marx marxiste, mais vous plaisantez ! Et de répéter à chaque fois cette phrase écrite nulle part et qu’aurait dite Marx à son gendre : « Ce qu’il y a de certain, c’est que je ne suis pas marxiste. »

Et l’on se souvient soudain de Guy Debord, qui a si bien expliqué comment ce qu’il nommait le Spectacle était capable d’intégrer ce qui le niait, de neutraliser la contradiction en surexposant le contradicteur, l’esprit qui toujours nie, aurait dit Goethe, au point que « le vrai devienne un moment du faux ». C’est le nouveau lieu commun chez ceux qui donnent le « la » du prêt-à-penser : Marx n’est pas révolutionnaire.

Mieux, on ne retiendra d’un entretien avec Etienne Balibar – philosophe tout de même marxiste pour le coup puisqu’il cosigna, avec Althusser, Lire le Capital –, que la phrase qui arrange, isolée de son contexte : « Marx ne propose pas de système. »

En fait, allons-y franchement, ce qui est sous-entendu, c’est que Marx non seulement n’était pas marxiste, mais qu’il n’était même pas communiste.

Denis Olivennes, directeur du Nouvel Obs, qui fait sa « une » avec un Marx vaguement warholisé, ce qui est une manière comme une autre de le rendre anxiolytique, ne dit pas autre chose et ose un admirable : « Cette doctrine n’est qu’un écran entre Marx et nous. » Évidemment, tout devient clair : Marx a été très mal compris, voire Marx ne se comprenait pas lui-même et tirait de fausses conclusions de ses prémisses. On ne sera pas étonné donc, dans ce numéro, de découvrir cette déclaration d’Arnaud Lagardère : « On aurait presqu’envie de s’écrier : Marx, reviens, ils sont devenus fous! » On notera tout de même la prudente modalisation avec « presque » et un bon vieux conditionnel.

Parce qu’on ne sait jamais : s’il revenait vraiment, Marx, il risquerait de rire un bon coup et de rappeler l’évidence fondatrice de sa pensée : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter diversement le monde, il s’agit maintenant de le transformer. »

Et ça, ça ne fera jamais, au grand jamais, un bon marronnier.[/access]

Fromage, dessert et champagne !

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Martine Aubry
Si Mao avait bossé comme ça, personne ne saurait situer la Chine sur une carte.
Martine Aubry
Si Mao avait bossé comme ça, personne ne saurait situer la Chine sur une carte.

Qu’il s’agisse de purger la question des alliances, d’aller aux primaires ou, tout bêtement, de se frotter avec Nicolas Sarkozy, il est une question sur laquelle les ténors socialistes et leurs collègues des autres gauches sont d’une discrétion regrettable : celle du programme.

Ce flou est devenu une tradition à gauche, calamiteuse, mais très explicable : notre gauche trimballe un lourd passif en termes de promesses enterrées. Des reniements que l’électorat de droite – plus traditionnellement porté sur les hommes que sur les idées – pardonne, dit-on, plus facilement que celui de gauche. Sauf que les choses ont changé. Chirac a pensé pouvoir enterrer en fanfare et sans casse la « fracture sociale », trois mois à peine après avoir été élu en 1995 : deux ans après, Jospin arrivait à Matignon. De même, à la dernière présidentielle, Sarkozy s’est arc-bouté sur des propositions concrètes et chiffrées – fût-ce au prix d’une certaine intrépidité arithmétique –, alors qu’en face Ségolène n’avait pas d’opinion tranchée en matière, par exemple, d’augmentation du SMIC. Devinez qui a gagné ?

[access capability= »lire_inedits »]L’autre raison pour laquelle la gauche se défie des programmes, c’est sa peur panique du fil conducteur qui les structure nécessairement. Car ce fil ne peut être qu’idéologique et, d’idéologie, la gauche ne veut plus jamais en entendre parler. Là encore, on a échangé nos cavalières, et on se retrouve à front renversé vis-à-vis de la néodroite sarkozienne, qui a su opérer un mix convaincant de « Nouvelle frontière » kennedyste et de bonne vieille social-démocratie. Au bout du compte, tout cela est vide de sens (comme l’étaient d’ailleurs les deux modèles de départ), mais au moins, ça ressemble vaguement à une ligne d’horizon. Mais, ça a marché, parce que la gauche n’avait même pas le début du commencement d’un projet concurrent à mettre en en face.

Car l’électeur perçoit – ne serait-ce qu’instinctivement – et condamne cette absence de projet de société. Une absence qui, comme celle du programme, s’explique aisément au vu du passé. Du communisme de caserne au socialisme en placoplâtre, en passant par la désopilante « économie sociale de marché », le bilan, comme dirait l’autre, est globalement à enfouir dans sa poche, sous son mouchoir plein de larmes, de sang et autres sécrétions organiques encore plus dégoûtantes.

N’empêche, on a beau avoir remisé ses illusions au placard, l’absence d’une grille de lecture du monde mène à la catastrophe, et ne peut en aucun cas être palliée par l’antisarkozysme vociférant et vide de sens ni par un patchwork de vœux pieux. On a vu quels résultats donnait la combinaison de ces fausses bonnes idées aux dernières élections européennes. Rassurez-vous, on peut encore descendre plus bas. Après l’élection présidentielle de 1981 (15 % pour Georges Marchais), le PCF pensait avoir atteint son étiage, et donc ne changea rien à rien (ni rien ni personne, pour être plus précis) en attendant des jours meilleurs. Chacun connaît la suite. Pour dire les choses, cette histoire triste, on la connaît aussi par cœur au PS, mais on croit que ça n’arrive qu’aux autres.

Mais cessons-là l’antisolférinisme primaire ! Car la dernière raison qui maintient la gauche intelligente à l’écart des idéologies et donc des programmes structurés, est en revanche louable. Elle tient à la complexité du réel, à l’infinie variété de ses perceptions par l’opinion, y compris celle qui vote PS, PC ou Verts les yeux fermés, et pour être encore plus clair, par l’impossibilité cardinale de répondre simplement mais honnêtement à une question simple mais honnête : « C’est quoi être de gauche aujourd’hui ? » C’est cet écueil qu’il faut, au choix, contourner, baliser ou dynamiter. Tout, mais pas l’échouage à la con pour cause de navigation à l’aveuglette.

Ils sont gentils, Aimée et Marc, mais quand ils disent ça, ils disent rien, ou pire, pas assez. Donc, on précise : l’idée, c’est de retisser de l’idéologique non pas à partir de rien (Derrida, Foucault) ou de n’importe quoi (Bourdieu, Onfray), mais du réel, et aggravons notre cas, du réel tel qu’il est perçu par le peuple, lequel est, pour ne rien arranger, traversé par des contradictions qui, hélas, ne sont pas toutes secondaires. Des contradictions qui opposent par exemple ceux qui vivent essentiellement de l’assistanat et leurs voisins qui bossent pour le SMIC. Ou qui opposent les dégraissables aux fonctionnaires. Ou ceux pour qui les 35 heures ont été trop cool et ceux pour qui elles sont un bagne. Ceux qui se sentent agressés par la vidéosurveillance et ceux qui voudraient douze caméras dans leur escalier d’HLM. Continuons à faire l’autruche sur ces contradictions, et la droite est au pouvoir pour mille ans.

Pour dire les choses plus simplement (quoique…), il s’agit pour la gauche d’être aussi marxiste et freudienne – dans le surf décisif sur l’articulation vécu-rêvé des classes populaires – que Nicolas Sarkozy quand il lance son ravageur « travailler plus pour gagner plus ». Une fois cette bataille gagnée faute d’adversaire, il pourra tranquillement dérouler son « je serai le président de la feuille de paye » et autres menteries désormais crédibilisées.

Reste donc à définir ce que pourraient être le prisme puis la feuille de route d’une gauche décomplexée. Manque de bol, là, ça se complique encore. Trop facile d’être droit dans ses bottes, d’avoir raison sur tout et contre tous, électeurs compris, qu’ils aillent se faire foutre s’ils n’ont pas saisi les enjeux. On sait de quoi on parle, on a essayé avec Chevènement. On va droit dans le mur en cherchant à établir le programme social, national et républicain idéal, exempt de toute compromission, de toute démagogie car, ce faisant, on fait l’impasse sur l’état de délabrement idéologique profond de la gauche. Le « tout, tout de suite » n’est pas de ce monde. Si Mao avait bossé comme ça, personne ne saurait situer la Chine sur une carte, et si Robespierre nous avait écoutés, il serait mort avec sa tête sur les épaules. Grâce à Freud encore, ou à de Gaulle si vous préférez, il est établi que tout grand dessein, pour dire les choses poliment, ne peut prendre corps que s’il est validé intimement par l’homme tel qu’il est vraiment, y compris dans sa petitesse, c’est-à-dire par l’homme qui répond au sondeur de la Sofres qu’il veut plus d’émissions culturelles en prime time puis se rue sur « Secret Story ».

En vrai, on n’a pas le choix : ou bien la gauche attend la parousie laïque, l’irruption de l’Homme idéal sur Terre, ou bien elle invente son « travailler plus pour gagner plus » à elle, et tant qu’à faire, les suggestions d’accompagnement qui vont avec.

Au boulot ![/access]

Primaires de tous les vices

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Arnaud Montebour
Arnaud Montebourg fait le forcing pour que le PS organise des primaires.
Arnaud Montebour
Arnaud Montebourg fait le forcing pour que le PS organise des primaires.

C’est ce qu’on appelle un emballement politico-médiatique : alors que, fin juin, le projet de primaires à gauche élaboré par Arnaud Montebourg et Olivier Ferrand semblait promis à un classement vertical dans une corbeille de la rue de Solférino, il vient de faire un retour en force à l’occasion des universités d’été et rassemblements des divers courants du PS de la fin du mois d’août. Même Laurent Fabius, qui n’a apparemment rien de bon à attendre de ce mode de désignation du champion de la gauche pour l’élection présidentielle de 2012, considère maintenant des primaires comme « inévitables ». Pour couronner le tout, une pétition de VIP marqués à gauche, publiée le 26 août dans Libération, vient donner à cette perspective l’onction politico-mondaine qui en fait un must des conversations des estaminets du 6e arrondissement de Paris.

Le forcing d’Arnaud Montebourg, qui a menacé de rendre sa carte si son projet passait à la trappe, n’est pas pour rien dans cette évolution mais il ne saurait, à lui seul, l’expliquer.

[access capability= »lire_inedits »]Les prétendants à la candidature, qui sont maintenant une bonne demi-douzaine au sein du PS, déclarés ou jouant encore les coquettes, ont compris que c’était la seule manière de contrer cette démocratie d’opinion qui, de sondage en sondage, fait le lit électoral de DSK ou de Ségolène Royal, que leur notoriété et leur image professionnellement gérée mettent nettement au-dessus du lot dans l’opinion publique mesurable. DSK laisse entendre que c’est seulement en sauveur suprême appelé par un parti en détresse – donc sans se mesurer aux autres – qu’il consentirait à descendre des hautes sphères de la finance internationale pour venir défier celui qui lui fit une bonne manière en le propulsant à la tête du FMI. Ségolène, qui fait aujourd’hui profil bas en attendant sa réélection à la tête de la région Poitou-Charentes, pipolise joyeusement sa nouvelle vie amoureuse – huit pages dans Paris-Match ! –, avant de revenir dans l’arène politique (si elle est réélue) faire valoir la légitimité que lui confèrent, à ses yeux, les 17 millions de suffrages s’étant portés sur son nom en juin 2007…

Ségolène, elle aussi, est favorable à des primaires, à condition qu’elles soient organisées le plus tôt possible après les régionales, sous une forme qui permette à son réseau Désirs d’avenir, le plus structuré à l’intérieur et sur les franges du PS, de donner sa pleine mesure. Les autres, Montebourg, Peillon, Valls, Hollande, Moscovici, Fabius, sont beaucoup moins pressés, car il leur faut du temps pour parvenir à établir un compromis sur le périmètre de ces primaires (ouvertes ou non aux sympathisants et aux autres partis de gauche) et à monter des réseaux militants susceptibles de les mettre en bonne position. Ainsi, conçu au départ pour mettre un terme à la désastreuse guerre des chefs et des chefaillons qui perdure depuis le congrès de Reims, ce mode de désignation du candidat du PS se retrouve au centre des marchandages, des coups tactiques plus ou moins tordus pour essayer de se placer à la corde et autres joyeusetés dont le parti de Jaurès et de Léon Blum nous donne actuellement le spectacle.

Les bonnes intentions, par exemple celle consistant à vouloir remobiliser le « peuple de gauche » autour d’un processus de désignation apparemment plus démocratique que celui réservant aux seuls adhérents du PS le choix de leur champion, et à organiser une compétition loyale avant un rassemblement enthousiaste et sans arrière-pensées derrière le vainqueur, parviendront-elles à transformer un parti morcelé et perclus de haines recuites en une formation conquérante et attirante pour les électeurs ? Il est permis d’en douter.

Personne n’a pour l’instant émis l’hypothèse que ces primaires risquaient d’être un bide noir. Si ça marche aux Etats-Unis et en Italie, il n’y a pas de raison pour que cela foire chez nous, font valoir les partisans de leur instauration. Un score de trois ou quatre millions de citoyens y participant pourrait être, dans l’esprit de Montebourg et de ses amis, considéré comme un succès et une garantie de légitimité politique de celui qui sortirait vainqueur.

Pour que la comparaison avec les Etats-Unis et l’Italie soit pertinente, il faudrait que le candidat issu des primaires soit le seul à représenter son camp, c’est à dire la gauche dite « de gouvernement » (PS, PC, PRG, Verts, Parti de gauche). Or, il est certain que la plupart de ces partis, qui ont compris le fonctionnement de la Ve République, ne renonceront pas à présenter un candidat à l’élection présidentielle, cette mère de toutes les élections, celle qui garantit la visibilité et détermine le poids dans le pays d’un courant politique. De plus, il ont une revanche à prendre sur 2007, où ils avaient été laminés par le « vote utile », conséquence du traumatisme de juin 2002 dans l’électorat de gauche.

Par ailleurs, est-il certain que ces électeurs de gauche soient bien enthousiastes à l’idée d’un coming-out en tant que tels, au vu et au su de leurs voisins, de leurs employeurs, des commerçants du quartier ? La tradition française est très réticente devant l’affichage public des préférences politiques, naturel dans les pays anglo-saxons : aux Etats-Unis ou en Grande-Bretagne, il est courant de mettre le portrait ou l’affiche de son candidat préféré sur sa pelouse ou à la fenêtre de son appartement, même si l’on n’est pas un militant actif de son parti. Il est certain, en tout cas, que cette formule favoriserait les habitants des grandes métropoles, où ce coming-out politique aurait moins de conséquences que pour ceux des petites villes ou de l’espace rural. Il pourrait ainsi favoriser un candidat ou une candidate moins capable de provoquer l’adhésion du « pays profond ».

Notre système politique, avec des élections législatives et présidentielle à deux tours, rend les primaires superflues : le premier tour en fait office. Comme il n’est pas question, pour l’instant, d’en changer, il faut faire avec. Cela veut dire rassembler son camp en vue du premier tour, et aller chercher les autres pour le second. C’est, me semble-t-il, ce à quoi Nicolas Sarkozy est en train de consacrer ses efforts. Pour le PS, ces primaires mythiques consisteraient, en fait, à faire trancher une querelle de famille par les enfants que cette famille est censée nourrir et éduquer. Un comportement que tous les psy considèrent comme désastreux, mais ils n’ont pas toujours raison.[/access]

Une certaine idée de la gauche

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Lénine
Lénine.
Lénine
Lénine.

L’hypostase toujours menace la pensée et rien, sinon la raison elle-même, ne nous en prémunit. Prendre ses idées pour la réalité, le relatif pour l’absolu ou l’historique pour l’immuable : Marx en faisait déjà le grief à Feuerbach lorsqu’il critiquait, en 1845, son Essence du christianisme. Le problème est que l’hypostase hante toujours la gauche française et que le phénomène ne date pas d’hier : il y a cinquante ans, lorsqu’il publiait L’Opium des intellectuels, Raymond Aron dénonçait déjà cette gauche qui, s’affranchissant des déterminations historiques, s’érigeait en un mouvement quasi-messianique, éternel défendeur du Juste, du Vrai et du Bien.

Être de gauche, lorsqu’on est de gauche, c’est se situer toujours du côté moral du manche. En 1998, Lionel Jospin a donné une parfaite illustration de cette conception en proclamant à l’Assemblée nationale que la gauche avait été « dreyfusarde et anti-esclavagiste », contrairement à la droite évidemment. Camarade, choisis ton camp ! Longtemps occupé à faire le pitre chez Trotski, l’ancien premier ministre a certainement séché des cours d’histoire : il se serait aperçu que Pierre Laval avait fait toute sa carrière depuis 1905 en s’acquittant consciencieusement de ses cotisations à la SFIO. Pas à gauche, la SFIO ?

[access capability= »lire_inedits »]L’histoire n’est jamais simple, les idées le sont toujours. Voilà le hiatus : non seulement la gauche se prend pour une idée, mais elle prend l’idée qu’elle se fait d’elle-même pour une réalité absolue. Or, l’existence de la gauche, comme celle de la droite, n’est pas ontologique : elle est historique. La bipolarisation n’est pas une condition sine qua non du politique : l’humanité a, jusqu’à présent, passé le plus clair de son temps à gérer ses affaires sans se poser la question de la droite ou de la gauche. Peut-être a-t-on commencé à distinguer l’une de l’autre au moment de la Révolution française, lorsque les partisans du droit de veto royal se sont rangés à main droite du président de la Constituante tandis que ses opposants se regroupaient à gauche. Encore l’a-t-on échappé belle puisque, si l’on s’en était tenu à la distinction entre la Gironde et la Montagne, la gauche s’appellerait aujourd’hui la « haute » et la droite serait en dessous de tout, dans la « plaine » ou le « marais ». Le fait est qu’en France, ce sont les XIXe et XXe siècles, sous le mouvement conjoint de la Sociale et du communisme, qui ont vu la classe politique se répartir en deux hémisphères. Seulement, la ligne de démarcation entre gauche et droite semble aujourd’hui plus floue que jamais.

Le dernier gouvernement socialiste en France, celui de Lionel Jospin, a deux fois plus privatisé que Jacques Chirac dans ses plus belles années reaganiennes… Quant aux choix de société, ceux qui, paraît-il, restent pour faire la différence, les marges de manœuvre sont tellement réduites qu’ils ne pèsent pas bien lourd pour séparer la gauche de la droite.

Que reste-t-il donc ? Une appartenance presque héréditaire, sur le modèle clanique autrichien : père de gauche, fils de gauche. Des valeurs, peut-être, dont il reste à démontrer qu’elles représentent un véritable clivage dans l’électorat. Des références aussi : un élu socialiste sera plus enclin à citer Blum, tandis qu’un élu UMP inclinera naturellement vers de Gaulle. Et s’il est vraiment sarkozyste, il citera les deux, si possible dans la même phrase, étant bien entendu que le général de Gaulle disait, en décembre 1965 : « La France, c’est tous les Français… C’est pas la gauche, la France… C’est pas la droite, la France… »

L’appartenance, les valeurs, les références. Et puis il y a Martine Aubry qui, dans sa tribune publiée par Le Monde, le 28 août, balaie d’un revers de la main la crise interne que traverse le Parti socialiste pour s’attaquer à la crise, la vraie, celle que connaît notre civilisation. Le Parti est confronté aux mêmes affres que celles du RPR après la défaite de Chirac en 1988 (primaires, rénovateurs, repli sur les bastions locaux, juppéistes droits dans leurs bottes) et la première secrétaire navigue à vue dans le Ciel des idées, sans jamais regarder autour d’elle. Peut-être y rencontrera-t-elle l’idée de la Gauche… Peut-être pas.[/access]

Où sont les femmes ?

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Homer Simpson
Homer Simpson.
Homer Simpson
Homer Simpson.

Nos relations téléphoniques avec les divers services nécessaires à la bonne marche de nos petites affaires quotidiennes – banque, impôts, prestataires de services divers et variés se sont peu à peu convertis à l’aiguillage automatique de nos demandes par des voix qui nous guident dans les méandres de leur organigramme.

Et que constate-t-on ? Les voix qui nous invitent à taper « un », « dièse » ou « étoile » pour parvenir à la personne compétente (ou qui se prétend telle) sont exclusivement féminines et, de plus, formatées pour n’avoir aucune aspérité susceptible d’accrocher nos fantasmes. Pas le moindre accent de terroir permettant de rêver à une piquante brunette méridionale, ni de fond de gorge rauque laissant imaginer ce à quoi la demoiselle du téléphone occupe ses loisirs en dehors du service.

[access capability= »lire_inedits »]Nous vivons dans une sorte d’aéroport extensible à l’infini, où le son d’une voix féminine désexualisée est censé calmer le stress engendré par l’anxiété générée par une confrontation avec une technologie qui nous dépasse.

Par exemple, lorsque je veux procéder à un transfert d’appel de mon téléphone fixe vers mon portable, voici ce qui se passe :

(Petite musique supposée relaxante) Elle : « Ici le 3000. Cet appel est gratuit. Que désirez-vous ? »

Cette sollicitation de mon désir me laisse perplexe, car tout est fait pour qu’il se limite à prononcer quelques phrases rituelles comprises par la machine qui parle, et qui a le culot de dire « je » quand elle vous fait savoir qu’elle a réalisé votre vœu.

Un jour, un plaisantin responsable des annonces sonores à la gare de Lyon a eu l’idée, validée par sa direction, de remplacer pendant quelques heures la voix formatée informant les voyageurs sur les numéros de quai et autres aléas de la vie ferroviaire par celle de Homer Simpson (version française). On sentit alors une onde jubilatoire se répandre dans la foule triste.[/access]

Yes, we can’t !

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Gazoduc

Gazoduc

Un grand philosophe trop tôt disparu, Robert, dit « Bobby », Lapointe nous raconte, dans une parabole mammaire, qu’une certaine Françoise, que l’on appelait Framboise, était parvenue à augmenter le volume de sa poitrine grâce à « un institut d’Angers, qui peut presque tout changer, excepté ce qu’on ne peut pas ».

À l’heure du « Yes, we can ! » et du ressassement à l’infini de la possibilité d’un autre monde conçu et réalisé par des hommes meilleurs, il n’est pas inutile de rappeler cet « excepté ce qu’on ne peut pas ». Celui-ci distingue la pensée lapointienne des idéologies post-modernes de la volonté proclamant la toute-puissance de l’homme sur son destin individuel et collectif. Lapointe ne stigmatise pas le progrès des sciences et des techniques, mais il en marque la limite.

[access capability= »lire_inedits »]En quelques décennies, on est passé de l’utopie d’un homme nouveau bâtissant une société idéale, prospère et solidaire, à une eschatologie du sauvetage en catastrophe d’une planète menacée par l’homme ancien, bousilleur impénitent de son environnement.

Il faut changer de comportement, au nom du respect que l’on doit aux générations futures : tel est l’impératif catégorique des instances dirigeantes morales et politiques qui ont trouvé là un moyen fort commode de gestion de la foule. Un citoyen culpabilisé, renvoyé sans cesse à la trace carbone qu’il laisse dans son sillage d’homo economicus, sera moins enclin à faire porter aux détenteurs du pouvoir la responsabilité de ses misères quotidiennes.

C’est ainsi que s’est imposée l’escroquerie consistant à faire croire qu’une mortification individuelle – une privation consentie des commodités liées à l’utilisation des énergies fossiles – fera de vous, le petit, le sans-grade, un sauveur de notre planète et un bienfaiteur de l’humanité à venir. Le schéma, reconnaissons-le, est loin d’être nouveau, puisqu’il a fonctionné à la satisfaction générale pendant deux millénaires : les souffrances subies en ce bas monde seraient la meilleure garantie d’une éternelle félicité dans l’autre.

La version nouvelle de la rédemption individuelle confère de surcroît aux mortels que nous sommes une illusion de puissance qui nous rapproche de ce ou ces dieux réputés morts : si je suis capable, par ma seule volonté, de faire baisser la température moyenne de la Terre d’un degré, je dépasse mon humanité pour accéder à la surhumanité. Je ne subis plus mon destin, je détermine celui de mon espèce.

On n’entrera pas ici dans les querelles entre « réchauffistes » et « anti-réchauffistes ». Admettons que les prévisions apocalyptiques des premiers soient pertinentes. Même dans cette hypothèse, qui fait la part belle aux origines anthropiques du réchauffement climatique planétaire, il reste que l’on peut tout changer, « excepté ce qu’on ne peut pas ». On ne peut pas taxer les taches solaires, les courants marins, les volcans, qui n’ont aucune compassion pour le sort des générations humaines à venir. À supposer, ce qui n’est pas gagné, que les populations des pays émergents acceptent de renoncer à rattraper les vieilles puissances industrielles en matière de consommation, on est encore loin du compte pour que chacun d’entre nous puisse se considérer comme le maître du climat. « Mais, au moins, on aura fait quelque chose ! », se défendent les promoteurs de l’ascèse écolo, quand on les confronte au caractère dérisoire des effets attendus de programmes de réduction des émissions de gaz à effet de serre aux coûts ophtalmocéphaliques.

Il est en effet difficilement supportable, pour un être doté d’un minimum de cette common decency chère à George Orwell, de se rendre sans combattre, même si l’issue du combat semble raisonnablement désespérée.

Cette attitude, qui paraît au premier abord relever d’une saine approche éthique des problèmes auxquels nous sommes confrontés, se révèle à l’examen méprisante pour nos descendants et stérilisante pour la pensée de nos contemporains.

Dans la longue durée de l’histoire de l’humanité, on a pu constater que l’espèce homo sapiens s’était adaptée avec succès à des variations climatiques de son environnement beaucoup plus importantes que celle prévue pour notre siècle par les experts de la tendance alarmiste.

C’est même une caractéristique de l’espèce de pouvoir survivre aussi bien dans les régions arctiques qu’aux alentours de l’équateur. On ne voit pas ce qui pourrait empêcher ces fameuses générations futures de déployer leur génie dans un contexte géoclimatique quelque peu modifié. Ils seront tout à fait capables de créer des stations balnéaires au Groenland si le temps le permet et d’édifier, là où cela se révélera nécessaire, les ouvrages d’art capable de protéger les côtes contre l’élévation du niveau des océans. Les Hollandais ont, dans ce domaine, une expérience qui peut être utile. Et il n’est pas interdit de penser qu’ils élaboreront de nouveaux concepts et de nouveaux produits adaptés à leur environnement car, jusqu’à preuve du contraire, l’élévation de la température ne produit pas l’abaissement concomitant du Q.I. moyen des populations.

D’autre part, la domination de la pensée apocalyptique étouffe le débat sur la politique à mettre en œuvre aujourd’hui pour parer à l’éventualité du réchauffement climatique, une fois reconnue son inévitabilité et notre impuissance relative à l’enrayer. Imaginons une pensée positive et joyeuse du réchauffement, qui en soulignerait un certain nombre de bienfaits et qui stimulerait les énergies pour trouver des solutions aux désagréments qu’il provoque. Cela nous reposerait des jérémiades et injonctions comminatoires des flics de la pensée verte.[/access]

À tout prix ?

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Berlusconi et Kadhafi
Faire du commerce avec des gangsters a un prix. Après les Italiens et les Suisses, à qui le tour de s"humilier devant le "Guide" ?
Berlusconi et Kadhafi
Faire du commerce avec des gangsters a un prix. Après les Italiens et les Suisses, à qui le tour de s'humilier devant le Guide ?

Oui, on a honte pour la Suisse, et on partage la colère d’Alain Campiotti, citoyen helvète humilié et journaliste avisé[1. L’un des meilleurs que je connaisse et l’un de mes maîtres dans ce domaine.]. C’est qu’au championnat du monde de léchage de bottes, la Confédération obtient sans conteste la médaille d’or. Le colonel Kadhafi n’était peut-être pas content que la justice suisse ait embêté l’un de ses rejetons – lequel n’avait jamais fait que tabasser son petit personnel dans un palace genevois. Mais le président Merz était-il obligé de courir se prosterner devant le gangster de Tripoli ? Il y a là quelque chose d’embarrassant. Et même de glaçant. C’est que cette épopée révèle peut-être un monde dans lequel nous sommes et serons de plus en plus dépendants de cliques corrompues, de satrapes sanguinaires et d’intégristes délirants. Pas parce qu’ils ont du pétrole. Parce que ce sont nos clients, donc nos emplois. Et on ne choisit pas ses clients.

[access capability= »lire_inedits »]Pas ça, pas nous. Il est vrai qu’avec nous, on met les formes. Nous ne sommes pas n’importe qui. Nous pesons (encore ?) assez économiquement, donc politiquement, pour qu’on ait quelques égards. Il nous est bien arrivé d’exfiltrer quelques terroristes et de mettre sous le boisseau des enquêtes fâcheuses. De l’histoire ancienne. Bien sûr, récemment, on a dû dresser des tentes dans les jardins de Marigny pour que le zozo libyen ne soit pas trop dépaysé. Mais enfin, quand on lui a envoyé Guéant et Cécilia Sarkozy, il les a reçus bien poliment et leur a remis les infirmières bulgares. Et puis, il a renoncé à sa bombinette et, pour ça, même les Américains ont trouvé qu’il méritait une petite sucrerie. Eux aussi ont des trucs à vendre.

Kadhafi s’en prend à la Suisse parce que c’est facile et, d’ailleurs, par les temps qui courent, personne ne s’en prive ; avec son or, son secret bancaire et sa neutralité, la Suisse est le bouc-émissaire idéal. Nous sommes révoltés par la résignation avec laquelle ses citoyens acceptent voire encouragent l’indignité de leurs dirigeants. En matière diplomatique, il est assez rare que les gouvernants aux yeux rivés sur les sondages prennent leur opinion à rebrousse-poil. Bref, on a la politique étrangère qu’on mérite.

Nous sommes convaincus d’être meilleurs que les Suisses – et que les Italiens qui se sont excusés sur tous les tons pour leurs crimes passés. On imagine mal Sarkozy se comporter comme Merz, d’abord parce qu’on ne le voit pas dans le rôle (enfin moi, je ne l’y vois pas) et ensuite parce que le barouf médiatique serait tel qu’il ne s’y risquerait pas. La démocratie d’opinion a parfois du bon. Cela dit, nous ignorons tout des contorsions de nos entreprises, toujours prêtes à cirer les pompes des régimes qui les accueillent, à jurer aux pays arabes qu’elles boycottent Israël, à engueuler les journalistes qui donnent une vision caricaturale de la réalité (il arrive que ce soit faux et que la réalité soit plus caricaturale encore). Nous oublions les commissions colossales versées pour vendre nos excellents matériels militaires. Bref, nous ne savons rien des mille petites et grandes bassesses commises pour notre bien. Ce qui nous amène aux contradictions internes du peuple évoquées dans ce numéro par Marc Cohen et Aimée Joubert ou, pour le dire autrement, à la question des causes et des conséquences. Les mêmes qui manifestent un jour pour protester contre le voyage de Sarkozy à Pékin seront tout prêts à défiler le lendemain pour protester contre les suppressions d’emplois à Alsthom ou Areva. Or, c’est déplaisant mais c’est ainsi : si on énerve trop les Chinois, ils ne nous achèteront pas de centrales nucléaires ni de TGV. Et ils iront les acheter à nos alliés à l’échine plus souple. Et les Chinois ne sont pas les pires. Le libre-échange frénétique et la concurrence acharnée qui en résulte nous condamnent à vendre toujours plus et donc à avoir toujours plus de clients, notamment dans cette vaste zone qu’on appelle le « Sud » où se trouvent précisément les régimes les moins fréquentables. S’il faut sauver nos emplois à tout prix, il n’y a qu’à s’écraser. Devant les Chinois et devant tous les autres.

Il ne s’agit pas de prôner un angélisme absurde ou d’exiger un certificat de bonne conduite des gens qui achètent nos produits mais, au moins, de refuser de se laisser marcher sur les pieds. Reste à savoir quel prix nos sociétés repues, et qui entendent bien le rester, sont prêtes à payer pour leur honneur – pour notre honneur. Je ne suis pas sûre de vouloir connaître la réponse.[/access]

Nous nous sommes tant aimés

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ecole

Une femme aux allures de SDF mais dont on devine qu’elle fut très belle autrefois entre dans un bureau luxueux. Un vieux beau, élégant, est assis dans un fauteuil club. Il lit un livre d’Alain Minc à moins que ce ne soit de Jacques Attali. Au mur, un portrait de Jaurès est décroché par un employé qui le remplace par un portrait de Tony Blair.

– Bonjour, Socialisme…
– Bonjour, Madame.
– Tu ne me reconnais même plus, c’est bien ce que je pensais…
– Je suis désolé, mais…
– Nous nous sommes tellement aimés autrefois, et depuis tellement longtemps. Vraiment tu ne me reconnais pas ?
– Je ne… Ah si, j’y suis, vous êtes Culture ! C’est vrai que ces derniers temps, j’ai moins fait attention à toi mais Jack Lang est vieux, maintenant, et puis il flirte de manière indécente avec Sarko… Mais, mais tu pleures !
– Je le savais que tu m’avais oublié, que tu ne m’aimais plus… J’ai pourtant été ton grand amour, ton seul amour même, à une époque. Nous étions si heureux. Tu comptais sur moi pour émanciper le peuple, et parfois gagner les élections. Et moi, je te donnais ce que j’avais de meilleur. On a eu ensemble de beaux enfants, on s’est même souvent battu pour une de nos plus jolies filles : Laïcité. Tu l’as aussi oublié, elle ?
– Oh, je t’en prie, pardonne-moi, tu es Ecole. Mais…
– …mais j’ai vieilli, c’est ça ? J’ai une sale gueule…
– Non, tu as l’air peut-être un peu fatiguée mais tu as encore de beaux restes…
– Tu as vu comment tu parles ? Tu crois faire mode, comme tes jeunes loups, ces fils que tu as faits à force de me tromper avec Economie de marché. Entre nous soit dit, méfie-toi du petit Valls. Il en est à renier ton nom, à trouver que ça fait vieux jeu. Economie de marché, la gourgandine, dire que j’ai accepté des plans à trois avec toi et elle en espérant te garder. Les partenariats écoles-entreprises, les établissements scolaires gérés par des chefs d’établissements qui ont suivi des cours de management participatif et confondent leur collège avec une PME. Oui, j’ai accepté ça, pour toi…
– Il le fallait, c’est ça la modernité… Tu ne vas pas écouter Debray et Finkielkraut ? Me ressortir les hussards noirs de Péguy ?
– Et pourquoi pas ? Tu as vu tout ce que tu m’as fait subir depuis vingt ans ? Jospin, Allègre, Meirieu, tous les pédagogistes. Les gifles que j’ai reçues, les humiliations. Il m’a même traitée de mammouth, ton Allègre. Il t’a bien trahi aussi, lui. Bien fait pour toi. Sans compter la Royal qui voulait faire bosser les profs de collège sur le lieu de travail trente-cinq heures en les traitant de feignasses.
– Mais qu’est-ce que tu me veux, à la fin…
– Que tu t’occupes un peu de moi, que tu te souviennes que sans moi tu perds une bonne partie de ce qui faisait ton identité. Tu as vu comment on me traite, sous Sarkozy ? J’ai perdu plus de trente mille postes en deux ans, on voit mes os sous la peau. On veut transformer mes lycées et collèges en bunkers sécurisés où l’on ferait de l’animation et surtout pas de transmission, on bousille la carte scolaire histoire de ghettoïser encore un peu plus nos villes, ce qui est en train d’achever ma vieille copine, Mixité Sociale, qui meurt au service des soins palliatifs de la République.

A ce moment, une jeune fille arrive. C’est Ecologie. Elle est jeune et arrogante, elle est habillée comme une bobo branchée avec des fringues ethniques de luxe. La dominante est verte. Elle n’a pas un œil pour Ecole.

– Alors, Socialisme, tu te dépêches, on sort ce soir. Grouille toi, sinon j’accepte l’invitation de Modem. (Elle désigne Ecole.) C’est qui cette pouffe ?
– Ne t’inquiète pas, Ecologie. Une vieille dame. Elle radote des problèmes sans intérêts. Ce n’est pas comme toi, ma belle, avec tes pistes cyclables, tes énergies renouvelables, ta décroissance.

Ils s’en vont bras dessus bras dessous. L’Ecole reste seule dans le bureau. Elle voit le portrait de Jaurès laissé par terre. Elle pleure.