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Le Rom n’est plus dans Rome

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Après la formule alambiquée du pape et la déclaration polie de l’archevêque d’Aix et d’Arles, le père Arthur Hervé de Lille a mis les points sur les « i » : l’Eglise catholique condamne la politique « rom » du gouvernement français. Cette intervention assez rare de l’Eglise dans un débat hautement politisé n’est-elle pas la marque d’une mauvaise conscience du clergé catholique ? Personne ne doutera de la sincérité de ces ecclésiastiques face aux images troublantes qui remplissent nos écrans depuis quelques semaines. Mais ces bons sentiments et ces non moins bonnes paroles viennent un peu tard. La messe a déjà été dite : sous le nez de l’Eglise de France, au su et au vu de Rome, les Pentecôtistes ont déjà évangélisé un très grand nombre de Roms et de Tsiganes.

En regardant l’histoire de cette communauté depuis la Guerre, force est de constater que les Tsiganes et les Roms n’ont pas été au top des priorités de l’Eglise catholique ces soixante dernières années. Or, si l’Eglise les a, en quelque sorte, abandonnés, cela n’a pas été par manque de cœur, mais parce qu’en tant qu’institution bureaucratique l’Eglise s’est heurtée au même problème que l’Etat : comment « caser » ces nomades ? Concrètement, l’Eglise n’a pas su inventer une pastorale adaptée à cette population : depuis des siècles, elle s’est habituée à conduire (quand elle en conduit encore) des troupeaux fixes et sédentaires.

Conversions massives au pentecôtisme

À partir des année 1950, les difficultés de l’Eglise catholique à prendre en compte ces populations ont ouvert un boulevard au pasteur pentecôtiste Clément Le Cossec. Pour ce jeune Breton, élevé dans la misère et la marge sociale, appartenant à l’Assemblée de Dieu (ADD), institution confédérative de Pentecôtistes, il n’y avait ni pape ni évêque à qui rendre des comptes. Il a profité de cette liberté et « le pasteur des Gitans » a créé une Eglise ambulante à l’image de ses ouailles nomades, une paroisse qui accompagne ses paroissiens à travers l’Europe et même outre-mer. Autrement dit, en s’installant chez ces « lépreux sociaux », le pasteur Le Coussec les a amenés corps en âmes à sa foi. Résultat : des conversions massives.

« Vie et Lumière », l’association qui continue l’œuvre du pasteur Le Coussec, décédé en 2001, revendique plus de 100 000 adhérents en France ; les dizaines de milliers de Tsiganes qui assistent, chaque année à la fin août, au grand rassemblement qu’elle organise montrent que ce chiffre est crédible et témoignent du poids du pentecôtisme au sein de cette communauté en France.

Le défi majeur des catholiques

Le succès du pentecôtisme parmi les Tsiganes n’est pas un cas isolé. En Amérique du Sud et surtout au Brésil, les Eglises inspirées du modèle pentecôtiste ont su attirer et convertir beaucoup de catholiques. Pour Rome, ce phénomène est aujourd’hui un défi majeur à relever. Plusieurs décisions de Benoît XVI, comme de son prédécesseur, s’expliquent uniquement par leur volonté d’y faire face. En tout cas, comme l’avait démontré Clément le Cossec, pour conquérir les cœurs et les âmes des Tsiganes – tout comme les habitants des favelas – il faut plus que des bonnes paroles. Il faut la souplesse et l’énergie d’une Eglise jeune, où le charisme n’est pas encore complètement figé par les institutions.

La question n’est donc pas de savoir si l’Etat rejette les Roms et les Tsiganes, mais si l’Eglise catholique est capable de ne pas les faire fuir loin d’elle.

La gauche touchée par la grâce

Ce miracle vous a peut-être échappé. La gauche et les médias ont été touchés par la grâce. En général, quand le pape s’exprime sur un sujet d’intérêt général, c’est un festival de criailleries : la laïcité est en danger, l’ordre moral menace. On fustige le gouvernement si un de ses membres est un peu trop ostensiblement catholique. Et on bombarde l’Apostolique et Romaine à coup d’affaires de pédophilie vieilles de trente ans. Mais il faut croire que l’évocation des dites affaires n’est plus une urgence ni un impératif moral car les paroles prononcées par Benoit XVI ce dimanche ont été célébrées de toutes parts et pas seulement parce qu’elles l’ont été dans notre belle langue. Non, si de symbole de la réaction, le pape est devenu, le temps d’un week-end, une icône du progressisme, c’est parce qu’il a, à mots à peine voilés, critiqué la politique de Nicolas Sarkozy à l’égard des Roms. Au passage, on notera une certaine confusion sémantique puisque les uns parlent « d’expulsions massives » et les autres de « retours volontaires ». C’est que, conformément à la réglementation européenne, les Roms sont priés d’évacuer les campements illégaux mais que leur accord est effectivement nécessaire pour les mettre dans un avion.

La morale publique, d’accord, mais la morale privée est une affaire privée

Mais revenons à nos brebis revenues au bercail. Ce mystère a une explication simple : c’est que le Pape est de gauche. Il est même l’un des représentants les plus éminents de cette gauche qui se proclame morale depuis qu’elle a renoncé à faire de la politique. Dans ces conditions, on comprend que la défense sourcilleuse de la laïcité soit subitement devenue l’affaire de la droite tandis que du côté de l’opposition, personne ne s’offusque du fait que Monseigneur Vingt-Trois, archevêque de Paris ait annoncé son intention de sermonner Brice Hortefeux. Dans le combat contre le mal sarkozyste, on espère bien que le Vatican pourra aligner quelques divisions. Il serait sans doute malséant de remarquer qu’en cette affaire, l’Eglise conjugue judicieusement la morale chrétienne et ses intérêts politiques car depuis trente ans, de très nombreux Gitans ont abandonné Rome pour les pentecôtistes.
Quoi qu’il en soit, l’Eglise est autant dans son rôle quand elle préfère la fidélité au préservatif que quand elle rappelle aux puissances temporelles que tous les hommes sont frères. Mais si on ne tolère aucune de ses ingérences dans les comportements privés et sexuels des individus, on applaudit quand elle rappelle les Etats à leurs devoirs moraux. La morale privée doit rester une affaire privée. Car l’Etat c’est nous, certes, mais c’est surtout les autres. Et du moment que les Roms acceptent d’être nos frères en s’installant chez nos voisins, on peut être charitable à bon compte.

Chauffeur, si t’es champion…

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Nous savons bien que les seuls faits divers qui intéressent en ce moment les médias sont d’ordre strictement sécuritaire et que si un gamin rote ou pète à Vénissieux, Brice Hortefeux se déplace et promet une loi sur le météorisme. On aimerait cependant attirer l’attention sur l’accident de l’autobus Eurolines Amsterdam-Paris, sur l’autoroute A2 à hauteur de Crespin, dans le Nord, vendredi 13 août. Il a tout de même fait un mort, un jeune homme français originaire de la région parisienne, et dix-sept blessés dont trois graves.

Le chauffeur néerlandais de ce car n’avait jamais eu d’accident ni même le moindre problème en 22 ans de service. Il a été mis en examen par le procureur de Valenciennes qui précise qu’il n’était pas sous emprise alcoolique et que le « mouchard » du véhicule indiquait que les limitations de vitesses avaient été respectées. On ne comprend donc pas pourquoi il est sorti de la route et s’est écrasé de plein fouet contre des arbres.

Certains mauvais esprits indiquent que ce monsieur avait 63 ans. Ce qui est bien, avec l’allongement de l’espérance de vie, c’est qu’on peut travailler plus longtemps, quand on est chauffeur. Quand on est passager, en revanche…

Sous les pavés, le roc

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Ruines d'une chapelle dans le Finistère
Ruines d'une chapelle dans le Finistère.

N’entendant rien ni à la politique ni à l’économie ni à l’histoire, je ne puis évoquer l’état présent de la France que par le biais de mon autopsie. La France est une nation en ruines. Ma voix ne peut être que celle de l’une de ses pierres éparses, charnellement revêches à l’appartenance.

Je suis né en France, mes ancêtres sont français, je suis de nationalité française. Mais je n’ai jamais eu le sentiment d’être un Français. Je n’ai jamais entendu, dans mon enfance, les légendes de la France, les histoires de la France. Je n’ai jamais entendu parler de la France comme d’une entité à laquelle il eût été possible d’appartenir et moins encore comme d’une entité à laquelle j’appartenais.

[access capability= »lire_inedits »]Plus tard, j’ai rencontré des Français. J’ai éprouvé de l’admiration et de l’amour pour certains êtres, et certains d’entre eux étaient des Français. D’autres étaient des Tchèques, des Grecs, des Allemands, des Polonais, des Roumains. Beaucoup étaient des juifs. Tous étaient seuls, comme Franz Kafka. Certains aussi étaient des Français, et souvent des catholiques français. En eux, j’ai admiré et aimé la France, mais comme un Polonais, comme un Roumain, comme un Kabyle – ou comme Sam Lee Wang, le merveilleux personnage de Gabrielle Roy, frère de tous les déracinés, eût aimé la France s’il l’eût connue. Les corps français, les manières, les voix et les mémoires françaises se sont toujours présentés à moi avec le charme de mystères exotiques.

Je combats intellectuellement ceux qui se font gloire de n’appartenir à rien. Ceux qui imaginent que la non-appartenance tous azimuts est le comble de la liberté. Je considère intellectuellement les ennemis de l’appartenance, de l’enracinement, de la responsabilité et de la fidélité comme des ennemis de la liberté. L’amour de la liberté ne peut être à mes yeux que l’amour des attachements.

La clairière de la non-appartenance

Pourtant, toutes ces conceptions intellectuelles rencontrent sans cesse en moi deux butées charnelles, deux perceptions obstinées. La première est le sentiment d’être ontologiquement voué à la non-appartenance, le sentiment d’être indigne de toute appartenance, de ne pouvoir être au sein de toute appartenance qu’un imposteur, un étranger maladroitement grimé et déguisé, dont l’accoutrement ne saurait tromper aucun membre authentique de la communauté. Le second sentiment, qui n’est que l’autre versant du même roc, du roc de la non-appartenance, est celui que tout air commun est irrespirable et que toute appartenance ne peut être pour ma chair qu’une prison : de cette sensation naît l’appétit de la fuite, de la désertion – qui n’est jamais en nous l’appel de la liberté, mais l’appel de la désolation du désert. Le roc de notre non-appartenance possède donc un flanc plaintif et un flanc agressif – mais l’agressivité y est sans doute la vérité de la plainte. Nous savons que ces deux versants sont stériles et tristes.

La crise du sentiment de l’appartenance nationale en Europe ne me semble pouvoir être comprise que comme une des dimensions de cette crise globale du sentiment d’appartenance. Notre salut me semble dépendre de notre capacité à restaurer dans nos âmes l’art d’appartenir, l’art de donner consistance et visages à des mondes communs. Il est possible que la nation soit l’une des formes de ces mondes communs ; mais, pour l’essentiel, ces formes ne me semblent pas prévisibles.

De la clairière de la non-appartenance où nous nous trouvons réunis partent deux chemins identiquement nihilistes. Le premier est celui qui désigne les membres des autres communautés comme les responsables de la crise de notre sentiment d’appartenance et qui pense l’appartenance non comme une dette créatrice, mais comme une accumulation de simples signes extérieurs dissimulant le vide d’où sourd la pure agressivité. La seconde voie nihiliste, que j’ai trop souvent arpentée, est celle de l’esthétisation complaisante du sentiment de non-appartenance et d’errance, qui permet de masquer à la fois la lâcheté de notre refus de l’héritage et la veulerie qui nous retient de prendre part à la construction de mondes communs. Du troisième chemin, celui de la sortie du nihilisme, je doute qu’il puisse exister un savoir. Mais nos corps, c’est-à-dire nos âmes, sous nos carapaces de vacarme métallique, derrière nos egos vides fermés à triple tour, sont prêts à l’accueillir. Il suffit d’ouvrir tous nos sens, maintenant, pour l’entendre bruire et nous porter.[/access]

Maintenant y’en a plus !

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Amine Benalia-Brouch, le jeune militant moqué par le ministre de l’intérieur Brice Hortefeux pendant l’université d’été de l’UMP en septembre 2009, vient d’annoncer sur sa page facebook sa décision de quitter le parti.

Pour rappel, dans le vidéo qui a fait le buzz de la rentrée 2009, une militante UMP déclare en parlant de M. Benalia-Brouch : « Il est catholique, il mange du cochon et il boit de la bière… » à quoi Brice Hortefeux réplique : « Ah, mais ça ne va pas du tout, alors, il ne correspond pas du tout au prototype, alors. C’est pas du tout ça. »

Ensuite on peut entendre clairement la voix d’une autre militante disant : « C’est notre petit Arabe… », et le ministre qui renchérit avec la phrase devenue célèbre : « Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. »

Ces propos ont valu à Brice Hortefeux le 4 juin dernier une condamnation pour injure à caractère racial, assortie d’une amande de 750 euros et de 2 000 euros de dommages et intérêts. On ignore si comme d’autres Auvergnats avant lui, Amine compte ouvrir un café charbon à Paris.

Pauvres pauvres !

Dans ce pays pourri par l’assistanat, et un assistanat qui profite évidemment d’abord aux Arabes, il y a une foultitude aberrante d’allocations qui tombent sur cette population si manifestement avide de bien-être, gorgée jusqu’à l’indécence de prébendes étatiques, faisant noubas et ramadans dans des logements sociaux riants, des cités harmonieuses, voire radieuses comme on disait du côté du stalinien Le Corbusier. Cet imbécile pensait avec Auguste Perret que des logements pour pauvres pouvaient être, devaient être un peu plus que décents et utilitaires. Mais ils ne savaient pas que les pauvres ne font pas attention à leur décor, qu’ils estiment que tout leur est dû et qu’ils laissent se dégrader leur environnement, non pas par découragement ou manque d’argent comme on pourrait le croire mais parce que c’est comme ça, les pauvres de tout temps n’ont eu aucun sens du beau.

Non, mais ils se sont bien regardés, les pauvres ?

Leurs logements sont d’ailleurs, à la fin souvent détruits. Parfois ce sont le fait d’émeutiers barbus ou en casquette, ou en casquette barbue, qui ne veulent rien faire et refusent de travailler alors que le précariat a sa noblesse et qu’on se demande ce qu’il leur faut, à ces jeunes.. Un CDI tout de suite ? Non mais, ils se sont bien regardés ?
Parfois, leurs logements sont aussi détruits par l’Etat lui-même dans le cadre de la rénovation urbaine. On convoque des télés pour montrer la maitrise de nos artificiers. Ca s’effondre sur soi et ça fait beaucoup de poussière. Après, on met la poussière sous le tapis et ça recommence comme avant. Il paraît que l’on appelle ça la politique de la ville.
Néanmoins, à une époque, en France, dans ces quartiers, beaucoup ont voté communiste. Ils ont eu alors des mairies qui leur donnaient des équipements pour la petite enfance, des colonies de vacances, des théâtres, des bibliothèques. Mais ça n’a pas duré. On appelait ça une contre-société. Ces cités se prenaient en main elles-mêmes. Cela aurait dû plaire à la droite qui ne parle que de responsabilité, de prise en charge de la communauté par elle-même. Mais ça ne lui a pas plu. Elle expliquait qu’on commence par emmener les enfants à la mer et qu’on se retrouve avec des chars soviétiques à Corbeil-Essonnes. Tiens, il ne raconte pas autre chose, le David Cameron, avec son projet de Big Society. Margaret Thatcher disait que la société n’existait pas ce qui était une manière de mettre à mort les solidarités traditionnelles du monde ouvrier – la « common decency » d’Orwell – , histoire d’achever ses velléités à se penser en tant que classe.

David Cameron, ce modèle…

Cameron, lui, ayant compris que la City avait ruiné son Etat, se replie sur cette même société. La Big Society, c’est une manière élégante de dire l’Etat ne peut plus rien pour vous, et les syndicats non plus, puisqu’on les a tués depuis trente. Alors voilà, faites comme vous sentez, hein, implantez vos écoles et vos hôpitaux où vous en avez besoin, ce sera toujours mieux fait par vous que par des bureaucrates. De toute façon, des bureaucrates, on n’en a plus non plus. Et puis bien sûr, vous financez vos projets vous-même, isn’t it ? Je mettrai éventuellement une rallonge si je trouve encore quelques pounds au fond des caisses qui n’auront pas été utilisées pour réduire le déficit.
La différence entre le projet de Cameron et celui des municipalités françaises communistes de la grande époque, c’est que chez les communistes, il y avait un choix, une volonté de montrer qu’un autre type de société était possible, ici et maintenant, tandis que la Big Society est la dernière cartouche de Cameron avant liquidation et tiers-mondisation de sa propre classe moyenne.

L’horreur allocataire

Mais bon, eux au moins, ne déversent pas des sommes fabuleuses dans le tonneau des Danaïdes de la paresse naturelle du pauvre, encore renforcée par la forte prédominance de pauvres à peine français, venus du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. On ne va pas vous en faire la liste de ces allocations, on voudrait éviter de transformer le corps du riche, pourtant bien protégé derrière son bouclier fiscal, en martyre de Saint Sébastien. Est-ce qu’un bouclier fiscal de rien du tout, avec un tout petit plafond de soixante pour cent sera en effet assez épais pour ne pas être transpercé par ces flèches honteuses, décochées par un Etat-providence que le socialiste Sarkozy, derrière ses rodomontades, se garde bien de démanteler ?
RMI, RSA , APL, indemnités journalières pour les accidentés du travail (Frédéric Lefebvre, cet aigle de la rigueur, a bien essayé de les fiscaliser, hélas sans succès), allocations familiales, allocations adultes handicapé, on en passe et des pires.
Bloy, pourtant assez peu marxiste, parlait du sang du pauvre. Là, on voit bien que c’est le sang du riche qui est en jeu. Le riche saigne, s’affaiblit, s’exile, enveloppé d’un manteau de capitaux maigrelets pour éviter un rezzou fiscal toujours possible : il voit bien que le bouclier ne tient plus, qu’il est déjà écorné, qu’il n’a plus le choix que de passer dans des pays lointains.

…et l’allocation rentrée scolaire

Et puis j’allais oublier, en matière d’allocs, celle dont on parle un peu en ce moment. L’allocation de rentrée scolaire. Elle est en gros de 300 euros par enfant entre six et dix-huit ans et n’est distribuée, dans tous les cas, qu’aux ménages gagnant moins de 30 000 euros par an. Evidement, plus vous avez d’enfants et plus vous êtes pauvres, plus vous touchez. Et comme les Arabes sont pauvres et ont beaucoup d’enfants, comme d’habitude, c’est eux qui ramassent le pactole.
La droite, ça la démange un peu, l’argent jeté par les fenêtres de cette façon. Cette droite, qui adore la liberté et la responsabilité, trouve que les pauvres ne sont pas assez responsables. Libres ? Oh, un pauvre, c’est toujours assez libre comme ça et puis ils ne savent pas trop quoi en faire de leur liberté. Ce n’est pas plus mal. En France, certains pauvres, figurez-vous, ont le droit de vote. C’est à peine croyable. Parfois même des pauvres d’origine étrangère Heureusement qu’ils s’abstiennent ou qu’ils ne sont pas inscrits, ils seraient capables de voter à gauche.

Edouard Courtial, l’obsessionnel

Mais bon, toujours est-il que cette allocation rentrée scolaire, c’est celle de trop pour Edouard Courtial, député de l’Oise. Il trouve ça très imprudent de laisser les pauvres avec tout cet argent à la rentrée. C’est son dada car c’est la troisième année qu’il propose que l’on transforme cette allocation en bons d’achats. Edourd Courtial doit penser que les pauvres, de plus en plus islamisés, vont profiter de cette manne pour acheter de la drogue, des Home-Tv, des armes, des manuels de guérillas urbaines, que sais-je encore. Tandis qu’en donnant des bons d’achat, le pauvre n’aura pas le choix, il sera obligé d’aller acheter de la papeterie là où on lui dira. Et des chaussures pour celui qui entre au CP dans un supermarché choisi à l’avance. Sur quel critère, tiens ? Le meilleur prix ou la meilleure contribution à une campagne électorale ?
Monsieur Courtial, qui a un nom bien célinien que reconnaitront les lecteurs de Mort à Crédit, n’est pas si sympathique que son homonyme romanesque. Courtial des Pereires voulait inventer un moyen de faire grossir de manière accélérée les pommes de terre. Edouard Courtial, lui, veut inventer un moyen de contrôler et d’humilier encore plus les pauvres. Vous me direz, étant donné l’état d’esprit à l’UMP en ce moment, il serait peut-être temps qu’ils pensent à faire un concours Lépine.
On rappellera juste à monsieur Courtial que l’allocation de rentrée scolaire coûte en tout et pour tout à la nation 30 millions d’euros. Et que 30 millions d’euros, c’est exactement la somme que le gouvernement qu’il soutient a rendue à Liliane Bettencourt au nom d’un trop perçu fiscal. La prochaine fois, on espère que le ministère du Budget évitera le chèque pour préférer des bons d’achats.

Quand Poutine se fait sonner les cloches

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« Lorsque ces enfoirés de démocrates sont arrivés au pouvoir, ils ont piqué les cloches du village pour les remplacer par un appareil téléphonique. Tout ça au nom de leur putain de modernisation. Le problème, c’est que leur téléphone de merde n’a jamais marché étant donné qu’ils ont oublié de le raccorder! ».

C’est en ces termes qu’un blogueur anonyme de la région de Tver, à 150 kilomètres au nord de Moscou, a exprimé sa colère face à l’état désastreux des équipements et des installations anti-incendie. Le message, fort émotif, a été repéré par l’équipe de la radio « Echo Moskvy» et transmis au Premier ministre. D’après le rédacteur en chef de la radio, « ce message résume assez bien les sentiments de beaucoup de Russes ».

Si tel est le cas, le Kremlin a de quoi s’inquiéter. Car ce post incendiaire ne parle pas que d’incendies: « Vous, les fonctionnaires et les députés, vous avez tiré un trait sur nous. Mais nous avons nos vies ! Foutez le camp avec vos lois et laissez nous vivre comme nous l’entendons, c’est à dire bien. Nous ne comptons plus sur vous ».

L’affaire a fait tant de buzz que Poutine s’est fendu d’une réponse personnelle : « A la fin de ma journée de travail, en inspirant comme tous les Moscovites la fumée des forêts des alentours de la capitale, j’ai pris avec beaucoup d’intérêt connaissance de votre évaluation de la situation dans le pays. Pour être précis, je me permets d’attirer votre attention sur le fait que nous n’avons pas noté en Russie de températures comparables à celles de cet été depuis 140 ans. Ceci décharge en partie le pouvoir, qui n’a jamais eu affaire à une catastrophe de cette échelle. Toutefois, je partage en général vos opinions et vos remarques ».

Après quoi le Premier ministre a assuré le blogueur que s’il lui envoyait son adresse, le Président se fera un plaisir de lui offrir immédiatement une nouvelle cloche…

Le dandy dépressif qui brisa Hitler

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Du lundi 26 au vendredi 30 juillet, France culture a consacré cinq émissions à Winston Churchill, quelque 16 heures d’archives sonores, d’enquêtes, de conversations : une superproduction radiophonique, placée sous la direction de Pierre Assouline, avec l’aide d’Inès Ben Slama et de techniciens accomplis (le son, le mixage étaient parfaits). Les qualités que Pierre Assouline a depuis longtemps démontrées dans ses biographies écrites ont superbement servi son entreprise de «mise en ondes». Il frôle ses personnages, les contourne, les considère. Il ne peut s’empêcher de leur manifester la sympathie qu’ils lui inspirent. Ceux-ci, manipulés avec précaution mais sans déférence excessive, subissent un traitement « de ferveur ». Encouragés de la voix par leur confident, poussés sans agressivité dans leurs retranchements, ils finissent par nous confier leurs péchés sans nous livrer leur entier secret. Ils furent grands et le demeurent, mais consentent, pour la plupart, à être nos frères, nos semblables, connus de tous mais, comme nous tous, originaires du très grand mystère humain.

L’affront des Dardanelles

Winston Churchill donc : d’emblée, nous prenons la mesure du drame qui se joua dès les premières semaines de la Seconde guerre mondiale, et du rôle étincelant que s’y donna (et mérita) le Premier d’Angleterre. Au vrai, Churchill sentit le vent du boulet ! L’Europe, c’est à dire le continent, s’effondrait ; le grand large, c’est à dire l’Amérique, ne voulait que la paix. Ne demeuraient que l’Angleterre et Winston, personnage controversé, politicien maladroit, économiste médiocre, tacticien calamiteux, longtemps poursuivi par le fiasco des Dardanelles. Premier Lord de l’Amirauté britannique, il avait persuadé les Alliés d’ouvrir un second front en attaquant Istanbul par le détroit des Dardanelles, pour achever l’empire ottoman, alors à genoux. En février-mars 1915, la flotte anglo-française bombarde les défenses turques, qui ripostent avec précision. Les Alliés abandonnent la partie, alors que l’issue des combats, sanglants (près de 500 000 morts de part et d’autre) demeure incertaine.
L’affaire des Dardanelles a-t-elle eu pour conséquence dramatique de précipiter le premier génocide du XXe siècle, contre les Arméniens, chrétiens en terre d’Islam, rendus euphoriques par une éventuelle victoire des « infidèles », désignés comme ennemis de l’intérieur, et massacrés de toutes les manières ? Certains le pensent. Quoi qu’il en soit, Churchill, par ailleurs soldat courageux, trompe-la-mort même, capable de charger l’ennemi à découvert, subit le désastre d’un débarquement mal préparé, fondé peut-être sur la vision surannée d’une puissance navale ancienne, inappropriée à la réussite de son projet. Le front des Dardanelles, loin de lui valoir la réputation d’un Clausewitz, lui coûta un terrible affront.

Entre les barbares et la civilisation : la mer et Sir Winston

Or, vingt-cinq ans plus tard, le col rentré dans les épaules, l’homme au cigare entre les dents, scrutant l’horizon assombri et traversé d’éclairs, sut, comprit, pressentit l’immense tâche que lui confiait tout soudain l’effondrement de l’Europe, préfiguré par celui de l’armée française, dont se jouèrent les fulgurances du stratège Hitler, servies par des officiers supérieurs uniquement préoccupés de vaincre, d’envahir et de soumettre. Il sut, il pressentit, il comprit que l’imprécateur de Berlin incarnait le mal absolu, l’emprise du diable sur l’humanité hagarde. D’une certaine façon, les choses étaient claires : la victoire totale des nazis sur le continent le désignait lui, Winston Leonard Spencer-Churchill, descendant par son père de John Churchill, Ier duc de Marlborough, comme le chef de la guerre totale. Entre les barbares et la civilisation, il n’y avait plus que la mer et sa détermination personnelle, autrement dit la Manche et ce qu’il avait dans le pantalon ! Sa puissante nature, un peu gâchée jusqu’ici, appelait des circonstances exceptionnelles.

Le 4 juin 1940, à la House of Commons, il prononce l’un de ses discours «fondateurs», de cette voix si singulière, affectée d’une sorte de zézaiement gracieux, qu’entendirent pendant près de cinq ans l’Angleterre et les peuples vaincus : Guerre à l’avorton !
Le 21 octobre 1940, sous un bombardement, il s’adresse aux français dans leur langue, et d’une éblouissante manière, qui mérite d’être rappelée ! «[…] Ici, chez nous, en Angleterre, sous le feu du boche, nous n’oublions pas quels liens et quelles attaches nous unissent à la France. Nous continuons à lutter de pied ferme et d’un cœur solide, pour que la liberté soit rétablie en Europe et pour que le peuple soit traité en justice dans tous les pays – en un mot pour faire triompher la cause qui nous a fait ensemble tirer l’épée. […] Ici, dans cette ville de Londres qu’Hitler prétend réduire en cendre, et que ses avions bombardent en ce moment, nos gens continuent de tenir. Mais notre aviation a fait mieux que de faire face. Et maintenant nous attendons l’invasion promise de longue date. Les poissons aussi.[…] Je vous dis la vérité et il faut que vous me croyez : cet homme de malheur [Hitler], ce monstrueux avorton de la haine et de la défaite, n’est résolu à rien moins qu’à faire entièrement disparaître la nation française, qu’à désagréger sa vie même, et par conséquent à ruiner son avenir. Par toutes sortes de moyen sournois et féroces, il ourdit son plan de tarir pour toujours les sources de la culture et de l’inspiration françaises dans le monde. S’il lui est loisible d’agir à sa guise, toute l’Europe ne sera plus qu’une Bochie uniforme, proie offerte à l’exploitation, au pillage et à la brutalité des gangsters nazis. Si je vous parle aussi carrément, excusez moi, mais ce n’est pas le moment de mâcher les mots.[…] Allons, bonne nuit, dormez bien, rassemblez vos forces pour l’aube – car l’aube viendra. Elle se lèvera, brillante pour les braves, douces pour les fidèles qui auront souffert, glorieuse sur les tombeaux des héros.[…].»

Un dandy dépressif

Pierre Assouline parle justement, pour de Gaulle et pour sir Winston, de la « rencontre d’un destin individuel au service de la nation en péril avec un destin collectif ». Celui-ci nous paraît plus proche, plus fragile également par sa rondeur, son alcoolisme, ses accès de dépression (« black dog »), alors que celui-là intimide et retient toute effusion. Churchill et de Gaulle pensent, agissent en hommes d’action mais ne se soumettent pas au réel ; ils se sentent, ils se savent en mesure de le mépriser. Ils se comportent en artistes. Tous deux formuleront supérieurement leur pensée, soit par l’écriture soit par la parole. Montant au front dans la guerre des ondes, Winston répond insolemment à Hitler, le défie en permanence et le moque ; il s’adresse aux populations, soutient le courage de ses compatriotes, en appelle au British Empire, et sollicite l’intervention de la grande puissance, située de l’autre côté de l’Atlantique, qui ne l’entendra qu’après l’attaque massive de Pearl Harbor (7 décembre 1941). Alors, Churchill, fils d’une Américaine, ne cessera plus de tourner son espoir vers l’Amérique, et, avec lui, toute l’Angleterre, qui regardera désormais vers le grand large, le dos tourné à l’Europe.
Enfin, les bombardements cessèrent, la guerre prit fin : des décombres environnées de brume et de poussière surgit un homme coiffé d’un haut-de-forme, portant un habit griffé Savile Row et chaussé de bottines taillées dans le meilleur cuir cousu d’Oxford street. Son ennemi intime finissait de rôtir lamentablement dans un brasier d’essence, allumé près de la taupinière où il avait passé ses derniers mois. Le gentleman victorien venait de donner le meilleur de lui-même, il pouvait à présent affronter l’ingratitude du peuple…

C’est ainsi qu’un dandy à face de bulldog, un dilettante intoxiqué entraîna après lui tous les cœurs d’une île peuplée de taciturnes et d’excentriques. C’est ainsi que Winston inventa Churchill !

Roman hanté en Transylvanie (2)

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Ayant déjà évoqué la lucidité ironique de La croisade des enfants, j’aimerais aborder à présent sa part enchantée. « Du moment que dada Angelica de Ferentari croyait encore au pouvoir magique des cartes, […] dire avec malveillance que le monde avait perdu son charme, qu’il n’y avait plus de sortilèges, ne pouvait pas être absolument vrai, ce ne pouvait être que l’expression de l’envie de ceux qui étaient sourds au chant ensorceleur du monde. » L’art romanesque de Florina Ilis noue de manière très singulière l’ironie et l’enchantement.

La croisade des enfants est un enchevêtrement d’envoûtements multiples. Ces envoûtements y sont, comme dans notre monde, les forces les plus agissantes, les plus puissantes, les plus réelles. Certains de ces envoûtements sont néfastes ; d’autres sont de nature ambigüe ; d’autres enfin sont l’action obscure de l’amour humain ou de la grâce divine.

Le train des enfants

Le train spécial des enfants à destination de Mangalia, entièrement réservé au départ des enfants en colonie de vacances au bord de la mer, vient d’échapper au contrôle des professeurs et des deux mécaniciens qui le conduisaient. Il vient de se soustraire, par surcroît, à celui de la police, du gouvernement et de l’Etat roumains. Il est désormais entièrement entre les mains des enfants. Les médias roumains et internationaux sont en effervescence et retransmettent en direct ce qu’ils baptisent bientôt, avec un soupçon de kitsch, « la croisade des enfants ».

Florina Ilis pénètre magistralement dans le mystère de leur imaginaire richement nourri de jeux vidéo et d’innombrables films d’action américains. Cet envoûtement est décisif, mais il n’est pas tout-puissant. La croisade des enfants est un événement ambigu et complexe, qui ne saurait se résumer à ce seul sortilège. L’autre envoûtement par les images, tout aussi puissant, est celui de beaucoup d’adultes et de gouvernants, portés, emportés, roulés par la vague d’une synchronie émotive planétaire.

Comme dans l’hilarante Embuscade à Fort Bragg de Tom Wolfe, La croisade des enfants met en scène la lutte féroce entre la narration romanesque déployant les faits dans leur inépuisable et fascinante complexité et la narration médiatique, la fable tonitruante tissée par les mass media autour des mêmes faits. Dans les deux romans, l’issue du combat est identique, et délectable : le rouleau-compresseur médiatico-émotionnel est somptueusement réduit en poussière. Dernier ensorcellement malfaisant, enfin : celui du culte de l’innocence et de la pureté, qui entraîne la dévotion de certains adultes pour les jeunes croisés.

Féerie enfantine et joie de l’événement

Viennent ensuite trois autres types d’envoûtements au sein desquels le Bien et le Mal sont inextricablement liés et dont La croisade des enfants explore la radicale ambiguïté. Le premier agit avant tout dans l’âme des enfants : c’est l’appel de l’imaginaire féérique, l’appel du monde magique enfantin. L’envoûtement par la magie et les bruissements. « La crise du train des enfants n’était, en fait, qu’un conte réel, le conte par où tout avait commencé, un conte que l’humeur des enfants, changeante comme les vents printaniers, élaborait d’un instant à l’autre en le modifiant ». Le versant noir de cet enchantement, c’est l’enivrement dans le sentiment d’irréalité, qui fait peser une lourde menace à la fois sur les enfants et sur les adultes.
Le second sortilège ambivalent est l’envoûtement par la magie euphorique de l’événement. Florina Ilis décrit avec une grande acuité la manière dont l’irrépressible joie de l’événement fait soudain irruption dans l’âme des adultes et des enfants et la submerge. Cette joie de se sentir soudain vivre, de participer à un mouvement collectif fatal, de vivre l’impensable et l’inouï, agit sur ses personnages comme sur nous. Elle peut les conduire au sublime comme au pire. Le troisième enchantement ambivalent est celui du blogueur Ilarie, champion toutes catégories du culte de l’innocence, dont l’âme énigmatique se partage entre une extraordinaire adoration mystique d’Internet et un culte tout aussi profond et sincère voué à la Sainte Vierge.

Des sorcières et des saints

Puis viennent les envoûtements bienfaiteurs : les rapports amoureux naissants qui surviennent dans le destin de plusieurs adultes ainsi que dans celui de deux enfants croisés ; les visions et les imprécations magiques de dada Angelica, la vieille sorcière, qui scrute à travers ses cartes la profondeur des âmes et qui résiste avec une rudesse intraitable à l’envoûtement moderne ; l’action souveraine de l’âme des morts dans celles des vivants.
Enfin, il y a les actions de la grâce divine et de la Sainte Vierge. Outre dada Angelica, trois personnages sont doués d’un charisme de prophétie : Madame Brediceanu, Irina de Moineşti et frère Emanuel. Ces deux derniers sont les seuls personnages intégralement dostoïevskiens de La croisade des enfants. Dans leur sillage surviennent plusieurs miracles d’une saisissante beauté. Quant à Madame Brediceanu, elle estime que « pour ceux qui savaient voir, les signes de l’avenir proche se trouvaient répandus partout dans le monde, […] [des signes] que Dieu envoyait pour réveiller les hommes une bonne fois de leur sommeil de sauvages » Sa voix n’est pas celle de Florina Ilis. Elle est simplement l’une des nombreuses voix stupéfiantes que son roman nous fait entendre.

La croisade enchantée et atroce des enfants est un miroir. Un miroir innocent et agissant, qui ignore tout des vérités qu’il reflète. Elle révèle l’infantilisme des adultes, l’infantilisme terrifiant de nos sociétés. Mais elle nous fait aussi entrevoir le versant caché et scintillant de notre néant spirituel, la lumière, la joie qui s’y tiennent aux aguets.

L’enfantin et l’infantile

L’enfance n’est pas l’innocence. Mais une question demeure encore en suspens. Une question plus difficile : les enfants sont-ils purs ? Si l’on entend par là qu’ils sont incapables d’accomplir le mal, qu’ils sont vierges de tout péché, la réponse est assurément négative. Les enfants sont purs pourtant en un autre sens : leurs passions sont pures. Leurs passions, bonnes et mauvaises, sont plus pures que celles des adultes : non pas meilleures, mais quintessenciées, plus brutes, plus vives. Les enfants, enfin, sont purs au sens où l’entend Péguy : ils sont ceux qui commencent, ils sont le commencer, l’émoi foudroyant du commencement. Ils sont les commençants. C’est à cet égard seulement que le Christ commande de les imiter. Et Florina Ilis parvient à peindre simultanément ces trois dimensions de l’enfance.
L’enfantin se tient à l’antipode de l’infantile. Les fantasmes de toute-puissance sont infantiles. La joie humble, tremblante, de commencer à être, est enfantine. Et pure. L’enfantin constitue la seule issue pour échapper à l’enfer de notre infantilisme. Les enfants sont marqués par le péché originel. Le combat du Bien et du Mal n’est pas celui des enfants contre les adultes. Ce combat ne prend jamais la forme emphatique de l’affrontement entre des personnes ou des groupes humains déterminés. Son lieu perpétuel est mon âme. L’âme de n’importe qui.
Dada Angelica met en garde son petit-fils Calman contre un dernier envoûtement : celui de la beauté. Sur ce point, je dois confesser un désaccord avec la terrible sorcière. La beauté des grands romans est un besoin vital de notre âme.

Mémoires d’outre-Tube

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Patrick Besson
Patrick Besson.

Il faut se méfier des gens qui ne regardent pas la télé parce qu’ils ont autre chose à faire et que ce qu’on y voit serait superficiel. Si Saint-Simon n’avait pas observé en détail la cour de Louis XIV, sous prétexte que toutes ces histoires de courtisans, de coucheries, de tabourets et de préséances n’avaient aucun intérêt, nous aurions été privés des Mémoires. Patrick Besson est un écrivain qui a de l’instinct, comme Saint-Simon. Et puis, il a aussi le sens du portrait, du commérage et de la vacherie stylée. Avoir de l’instinct en littérature, c’est comprendre les endroits stratégiques où (et sur lesquels) exercer son talent. La cour de Louis XIV du temps de Saint-Simon et des centaines de chaînes de télévision du temps de Besson.[access capability= »lire_inedits »]

Le roman vrai de l’époque

En tenant, entre 1997 et 2009, une chronique hebdomadaire pour Le Figaro Magazine sur la télévision, il a eu le nez creux. Pas de meilleur sujet pour un roman vrai de l’époque.

Quand on les lisait, comme ça, de temps, à autre, on souriait. Une chronique de Besson, c’est toujours bien parce que c’est toujours méchant. Quand la gentillesse devient votre fort, le style s’en va. Et quand le style s’en va, vous commencez à voir les choses de façon floue, comme si votre télé était mal réglée. Mais bon, ce n’était que deux feuillets amusants, pensait-on, sur des sujets sans importance. Qu’il trouve sexy Daniela Lumbroso parce que c’est une blonde qui a lu des livres ou qu’il dénonce, avant tout le monde ou presque, la tyrannie des comiques (admirable portrait de Baffie et, déjà, de Guillon), on trouvait ça bien tourné et puis on passait à autre chose.

Quelle erreur ! Quelle légèreté de notre part ! En colligeant toutes ses chroniques sous le titre Le Plateau télé, on se retrouve avec un volume qui fait ses 1000 pages bien tassées et qui sont les Mémoires d’outre-Tube de Besson. On pourra picorer au hasard ou lire le tout à la suite. Dans les deux cas, on s’apercevra que Besson est un écrivain qui refuse l’idée d’écrire des textes mineurs et de distinguer entre journalisme, critique, roman. Il fait tout avec le même sérieux appliqué et cruel. Et puis, par principe, il publie tout ce qu’il écrit, absolument tout. Ses héritiers, s’ils espèrent se faire des rentes de situation en éditant des œuvres posthumes, vont être déçus. Pas de fond de tiroir chez Besson, pas non plus de chroniques éparpillées ici ou là. Il ne fera pas comme Bernard Frank, il ne donnera pas l’occasion à des jeunes gens admiratifs de faire tourner les photocopieuses dans les bibliothèques municipales pour rassembler avec ferveur les textes éparpillés du maître avant de les proposer à un éditeur. Besson préfère faire le boulot lui-même : il n’a peut-être pas tort. Pour commencer, on n’est jamais mieux servi que par soi-même et, ensuite, il n’est pas certain que la génération de mutants qui accède aujourd’hui à l’âge d’homme soit encore intéressée par les écrivains. Ils préfèrent déjà Internet à la télé, alors, un écrivain qui écrit sur la télé…

La suite au prochain bombardement

Bien entendu, Besson, lui, la regarde assez peu, la télé. Il ne manquerait plus que ça. De toute manière, il perd définitivement confiance dans les infos, sauf quand les présentatrices sont jolies. Dans ce cas-là, en plus, il enrage. Il trouve que les belles filles ne devraient pas mentir puisqu’elles sont belles. C’est son côté grec ancien, platonicien (lire son roman, La Science du baiser). Ses chroniques sur la guerre au Kosovo, comme « La suite au prochain bombardement », sont presque étonnées de tant de cynisme : faire annoncer les bombardements de l’OTAN par de jolies bouches. Et pourtant, pour étonner ce cynique de Besson, il faut se lever de bonne heure.

La télé, un mur sur lequel il joue au squash

Dès qu’il peut, Besson parle d’autre chose que de l’émission qu’il est censé regarder. On ne dira pas qu’elle est pour lui un prétexte, non, mais plutôt le mur cathodique sur lequel il joue au squash. Il sait qu’on ne gagne jamais contre un mur, surtout un mur d’images, mais au moins ça soulage. Un reportage probablement inintéressant sur le tourisme lui permet une variation définitive sur le cauchemar des vacances, titre d’un livre de son ami Alain Paucard : « Le tourisme a été inventé pour voler l’argent des vieux et pourrir leur retraite. Le capitalisme ne s’est toujours pas consolé de devoir servir une rente aux travailleurs qui ne sont pas morts à la tâche. […] C’est un crime d’obliger une femme ou un homme de 80 ans à monter sur l’Acropole, et ce crime est commis chaque jour. »

Il passe son temps sur Fashion TV parce qu’il aime les mannequins. Sur les chaînes cinéma parce qu’il espère toujours retrouver un film des années 1970 qu’il n’a vu qu’une fois et qui ne repasse jamais. Quant aux émissions littéraires, il tire à vue. C’est normal, Besson n’aime pas grand-monde, sauf les écrivains. Et comme les émissions littéraires sont là pour mettre en valeur les chroniqueurs, il ne voit pas l’intérêt. Et puis à la fin, quand l’émission littéraire disparaît (à la télé, elles ont l’espérance de vie d’un grenadier voltigeur au combat), il se plaint en disant qu’elles avaient au moins le mérite d’exister.

Il est comme ça Besson, moraliste contradictoire et historien malgré lui. Historien, parce que le jour où l’on voudra comprendre le paysage sonore, visuel, politique, philosophique, esthétique, polémique, sexuel, économique des quinze ans qui nous firent passer d’un millénaire à l’autre, Le Plateau télé sera un témoignage de première main.

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Le Rom n’est plus dans Rome

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Après la formule alambiquée du pape et la déclaration polie de l’archevêque d’Aix et d’Arles, le père Arthur Hervé de Lille a mis les points sur les « i » : l’Eglise catholique condamne la politique « rom » du gouvernement français. Cette intervention assez rare de l’Eglise dans un débat hautement politisé n’est-elle pas la marque d’une mauvaise conscience du clergé catholique ? Personne ne doutera de la sincérité de ces ecclésiastiques face aux images troublantes qui remplissent nos écrans depuis quelques semaines. Mais ces bons sentiments et ces non moins bonnes paroles viennent un peu tard. La messe a déjà été dite : sous le nez de l’Eglise de France, au su et au vu de Rome, les Pentecôtistes ont déjà évangélisé un très grand nombre de Roms et de Tsiganes.

En regardant l’histoire de cette communauté depuis la Guerre, force est de constater que les Tsiganes et les Roms n’ont pas été au top des priorités de l’Eglise catholique ces soixante dernières années. Or, si l’Eglise les a, en quelque sorte, abandonnés, cela n’a pas été par manque de cœur, mais parce qu’en tant qu’institution bureaucratique l’Eglise s’est heurtée au même problème que l’Etat : comment « caser » ces nomades ? Concrètement, l’Eglise n’a pas su inventer une pastorale adaptée à cette population : depuis des siècles, elle s’est habituée à conduire (quand elle en conduit encore) des troupeaux fixes et sédentaires.

Conversions massives au pentecôtisme

À partir des année 1950, les difficultés de l’Eglise catholique à prendre en compte ces populations ont ouvert un boulevard au pasteur pentecôtiste Clément Le Cossec. Pour ce jeune Breton, élevé dans la misère et la marge sociale, appartenant à l’Assemblée de Dieu (ADD), institution confédérative de Pentecôtistes, il n’y avait ni pape ni évêque à qui rendre des comptes. Il a profité de cette liberté et « le pasteur des Gitans » a créé une Eglise ambulante à l’image de ses ouailles nomades, une paroisse qui accompagne ses paroissiens à travers l’Europe et même outre-mer. Autrement dit, en s’installant chez ces « lépreux sociaux », le pasteur Le Coussec les a amenés corps en âmes à sa foi. Résultat : des conversions massives.

« Vie et Lumière », l’association qui continue l’œuvre du pasteur Le Coussec, décédé en 2001, revendique plus de 100 000 adhérents en France ; les dizaines de milliers de Tsiganes qui assistent, chaque année à la fin août, au grand rassemblement qu’elle organise montrent que ce chiffre est crédible et témoignent du poids du pentecôtisme au sein de cette communauté en France.

Le défi majeur des catholiques

Le succès du pentecôtisme parmi les Tsiganes n’est pas un cas isolé. En Amérique du Sud et surtout au Brésil, les Eglises inspirées du modèle pentecôtiste ont su attirer et convertir beaucoup de catholiques. Pour Rome, ce phénomène est aujourd’hui un défi majeur à relever. Plusieurs décisions de Benoît XVI, comme de son prédécesseur, s’expliquent uniquement par leur volonté d’y faire face. En tout cas, comme l’avait démontré Clément le Cossec, pour conquérir les cœurs et les âmes des Tsiganes – tout comme les habitants des favelas – il faut plus que des bonnes paroles. Il faut la souplesse et l’énergie d’une Eglise jeune, où le charisme n’est pas encore complètement figé par les institutions.

La question n’est donc pas de savoir si l’Etat rejette les Roms et les Tsiganes, mais si l’Eglise catholique est capable de ne pas les faire fuir loin d’elle.

La gauche touchée par la grâce

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Ce miracle vous a peut-être échappé. La gauche et les médias ont été touchés par la grâce. En général, quand le pape s’exprime sur un sujet d’intérêt général, c’est un festival de criailleries : la laïcité est en danger, l’ordre moral menace. On fustige le gouvernement si un de ses membres est un peu trop ostensiblement catholique. Et on bombarde l’Apostolique et Romaine à coup d’affaires de pédophilie vieilles de trente ans. Mais il faut croire que l’évocation des dites affaires n’est plus une urgence ni un impératif moral car les paroles prononcées par Benoit XVI ce dimanche ont été célébrées de toutes parts et pas seulement parce qu’elles l’ont été dans notre belle langue. Non, si de symbole de la réaction, le pape est devenu, le temps d’un week-end, une icône du progressisme, c’est parce qu’il a, à mots à peine voilés, critiqué la politique de Nicolas Sarkozy à l’égard des Roms. Au passage, on notera une certaine confusion sémantique puisque les uns parlent « d’expulsions massives » et les autres de « retours volontaires ». C’est que, conformément à la réglementation européenne, les Roms sont priés d’évacuer les campements illégaux mais que leur accord est effectivement nécessaire pour les mettre dans un avion.

La morale publique, d’accord, mais la morale privée est une affaire privée

Mais revenons à nos brebis revenues au bercail. Ce mystère a une explication simple : c’est que le Pape est de gauche. Il est même l’un des représentants les plus éminents de cette gauche qui se proclame morale depuis qu’elle a renoncé à faire de la politique. Dans ces conditions, on comprend que la défense sourcilleuse de la laïcité soit subitement devenue l’affaire de la droite tandis que du côté de l’opposition, personne ne s’offusque du fait que Monseigneur Vingt-Trois, archevêque de Paris ait annoncé son intention de sermonner Brice Hortefeux. Dans le combat contre le mal sarkozyste, on espère bien que le Vatican pourra aligner quelques divisions. Il serait sans doute malséant de remarquer qu’en cette affaire, l’Eglise conjugue judicieusement la morale chrétienne et ses intérêts politiques car depuis trente ans, de très nombreux Gitans ont abandonné Rome pour les pentecôtistes.
Quoi qu’il en soit, l’Eglise est autant dans son rôle quand elle préfère la fidélité au préservatif que quand elle rappelle aux puissances temporelles que tous les hommes sont frères. Mais si on ne tolère aucune de ses ingérences dans les comportements privés et sexuels des individus, on applaudit quand elle rappelle les Etats à leurs devoirs moraux. La morale privée doit rester une affaire privée. Car l’Etat c’est nous, certes, mais c’est surtout les autres. Et du moment que les Roms acceptent d’être nos frères en s’installant chez nos voisins, on peut être charitable à bon compte.

Chauffeur, si t’es champion…

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Nous savons bien que les seuls faits divers qui intéressent en ce moment les médias sont d’ordre strictement sécuritaire et que si un gamin rote ou pète à Vénissieux, Brice Hortefeux se déplace et promet une loi sur le météorisme. On aimerait cependant attirer l’attention sur l’accident de l’autobus Eurolines Amsterdam-Paris, sur l’autoroute A2 à hauteur de Crespin, dans le Nord, vendredi 13 août. Il a tout de même fait un mort, un jeune homme français originaire de la région parisienne, et dix-sept blessés dont trois graves.

Le chauffeur néerlandais de ce car n’avait jamais eu d’accident ni même le moindre problème en 22 ans de service. Il a été mis en examen par le procureur de Valenciennes qui précise qu’il n’était pas sous emprise alcoolique et que le « mouchard » du véhicule indiquait que les limitations de vitesses avaient été respectées. On ne comprend donc pas pourquoi il est sorti de la route et s’est écrasé de plein fouet contre des arbres.

Certains mauvais esprits indiquent que ce monsieur avait 63 ans. Ce qui est bien, avec l’allongement de l’espérance de vie, c’est qu’on peut travailler plus longtemps, quand on est chauffeur. Quand on est passager, en revanche…

Sous les pavés, le roc

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Ruines d'une chapelle dans le Finistère
Ruines d'une chapelle dans le Finistère.
Ruines d'une chapelle dans le Finistère
Ruines d'une chapelle dans le Finistère.

N’entendant rien ni à la politique ni à l’économie ni à l’histoire, je ne puis évoquer l’état présent de la France que par le biais de mon autopsie. La France est une nation en ruines. Ma voix ne peut être que celle de l’une de ses pierres éparses, charnellement revêches à l’appartenance.

Je suis né en France, mes ancêtres sont français, je suis de nationalité française. Mais je n’ai jamais eu le sentiment d’être un Français. Je n’ai jamais entendu, dans mon enfance, les légendes de la France, les histoires de la France. Je n’ai jamais entendu parler de la France comme d’une entité à laquelle il eût été possible d’appartenir et moins encore comme d’une entité à laquelle j’appartenais.

[access capability= »lire_inedits »]Plus tard, j’ai rencontré des Français. J’ai éprouvé de l’admiration et de l’amour pour certains êtres, et certains d’entre eux étaient des Français. D’autres étaient des Tchèques, des Grecs, des Allemands, des Polonais, des Roumains. Beaucoup étaient des juifs. Tous étaient seuls, comme Franz Kafka. Certains aussi étaient des Français, et souvent des catholiques français. En eux, j’ai admiré et aimé la France, mais comme un Polonais, comme un Roumain, comme un Kabyle – ou comme Sam Lee Wang, le merveilleux personnage de Gabrielle Roy, frère de tous les déracinés, eût aimé la France s’il l’eût connue. Les corps français, les manières, les voix et les mémoires françaises se sont toujours présentés à moi avec le charme de mystères exotiques.

Je combats intellectuellement ceux qui se font gloire de n’appartenir à rien. Ceux qui imaginent que la non-appartenance tous azimuts est le comble de la liberté. Je considère intellectuellement les ennemis de l’appartenance, de l’enracinement, de la responsabilité et de la fidélité comme des ennemis de la liberté. L’amour de la liberté ne peut être à mes yeux que l’amour des attachements.

La clairière de la non-appartenance

Pourtant, toutes ces conceptions intellectuelles rencontrent sans cesse en moi deux butées charnelles, deux perceptions obstinées. La première est le sentiment d’être ontologiquement voué à la non-appartenance, le sentiment d’être indigne de toute appartenance, de ne pouvoir être au sein de toute appartenance qu’un imposteur, un étranger maladroitement grimé et déguisé, dont l’accoutrement ne saurait tromper aucun membre authentique de la communauté. Le second sentiment, qui n’est que l’autre versant du même roc, du roc de la non-appartenance, est celui que tout air commun est irrespirable et que toute appartenance ne peut être pour ma chair qu’une prison : de cette sensation naît l’appétit de la fuite, de la désertion – qui n’est jamais en nous l’appel de la liberté, mais l’appel de la désolation du désert. Le roc de notre non-appartenance possède donc un flanc plaintif et un flanc agressif – mais l’agressivité y est sans doute la vérité de la plainte. Nous savons que ces deux versants sont stériles et tristes.

La crise du sentiment de l’appartenance nationale en Europe ne me semble pouvoir être comprise que comme une des dimensions de cette crise globale du sentiment d’appartenance. Notre salut me semble dépendre de notre capacité à restaurer dans nos âmes l’art d’appartenir, l’art de donner consistance et visages à des mondes communs. Il est possible que la nation soit l’une des formes de ces mondes communs ; mais, pour l’essentiel, ces formes ne me semblent pas prévisibles.

De la clairière de la non-appartenance où nous nous trouvons réunis partent deux chemins identiquement nihilistes. Le premier est celui qui désigne les membres des autres communautés comme les responsables de la crise de notre sentiment d’appartenance et qui pense l’appartenance non comme une dette créatrice, mais comme une accumulation de simples signes extérieurs dissimulant le vide d’où sourd la pure agressivité. La seconde voie nihiliste, que j’ai trop souvent arpentée, est celle de l’esthétisation complaisante du sentiment de non-appartenance et d’errance, qui permet de masquer à la fois la lâcheté de notre refus de l’héritage et la veulerie qui nous retient de prendre part à la construction de mondes communs. Du troisième chemin, celui de la sortie du nihilisme, je doute qu’il puisse exister un savoir. Mais nos corps, c’est-à-dire nos âmes, sous nos carapaces de vacarme métallique, derrière nos egos vides fermés à triple tour, sont prêts à l’accueillir. Il suffit d’ouvrir tous nos sens, maintenant, pour l’entendre bruire et nous porter.[/access]

Maintenant y’en a plus !

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Amine Benalia-Brouch, le jeune militant moqué par le ministre de l’intérieur Brice Hortefeux pendant l’université d’été de l’UMP en septembre 2009, vient d’annoncer sur sa page facebook sa décision de quitter le parti.

Pour rappel, dans le vidéo qui a fait le buzz de la rentrée 2009, une militante UMP déclare en parlant de M. Benalia-Brouch : « Il est catholique, il mange du cochon et il boit de la bière… » à quoi Brice Hortefeux réplique : « Ah, mais ça ne va pas du tout, alors, il ne correspond pas du tout au prototype, alors. C’est pas du tout ça. »

Ensuite on peut entendre clairement la voix d’une autre militante disant : « C’est notre petit Arabe… », et le ministre qui renchérit avec la phrase devenue célèbre : « Il en faut toujours un. Quand il y en a un, ça va. C’est quand il y en a beaucoup qu’il y a des problèmes. »

Ces propos ont valu à Brice Hortefeux le 4 juin dernier une condamnation pour injure à caractère racial, assortie d’une amande de 750 euros et de 2 000 euros de dommages et intérêts. On ignore si comme d’autres Auvergnats avant lui, Amine compte ouvrir un café charbon à Paris.

Pauvres pauvres !

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Dans ce pays pourri par l’assistanat, et un assistanat qui profite évidemment d’abord aux Arabes, il y a une foultitude aberrante d’allocations qui tombent sur cette population si manifestement avide de bien-être, gorgée jusqu’à l’indécence de prébendes étatiques, faisant noubas et ramadans dans des logements sociaux riants, des cités harmonieuses, voire radieuses comme on disait du côté du stalinien Le Corbusier. Cet imbécile pensait avec Auguste Perret que des logements pour pauvres pouvaient être, devaient être un peu plus que décents et utilitaires. Mais ils ne savaient pas que les pauvres ne font pas attention à leur décor, qu’ils estiment que tout leur est dû et qu’ils laissent se dégrader leur environnement, non pas par découragement ou manque d’argent comme on pourrait le croire mais parce que c’est comme ça, les pauvres de tout temps n’ont eu aucun sens du beau.

Non, mais ils se sont bien regardés, les pauvres ?

Leurs logements sont d’ailleurs, à la fin souvent détruits. Parfois ce sont le fait d’émeutiers barbus ou en casquette, ou en casquette barbue, qui ne veulent rien faire et refusent de travailler alors que le précariat a sa noblesse et qu’on se demande ce qu’il leur faut, à ces jeunes.. Un CDI tout de suite ? Non mais, ils se sont bien regardés ?
Parfois, leurs logements sont aussi détruits par l’Etat lui-même dans le cadre de la rénovation urbaine. On convoque des télés pour montrer la maitrise de nos artificiers. Ca s’effondre sur soi et ça fait beaucoup de poussière. Après, on met la poussière sous le tapis et ça recommence comme avant. Il paraît que l’on appelle ça la politique de la ville.
Néanmoins, à une époque, en France, dans ces quartiers, beaucoup ont voté communiste. Ils ont eu alors des mairies qui leur donnaient des équipements pour la petite enfance, des colonies de vacances, des théâtres, des bibliothèques. Mais ça n’a pas duré. On appelait ça une contre-société. Ces cités se prenaient en main elles-mêmes. Cela aurait dû plaire à la droite qui ne parle que de responsabilité, de prise en charge de la communauté par elle-même. Mais ça ne lui a pas plu. Elle expliquait qu’on commence par emmener les enfants à la mer et qu’on se retrouve avec des chars soviétiques à Corbeil-Essonnes. Tiens, il ne raconte pas autre chose, le David Cameron, avec son projet de Big Society. Margaret Thatcher disait que la société n’existait pas ce qui était une manière de mettre à mort les solidarités traditionnelles du monde ouvrier – la « common decency » d’Orwell – , histoire d’achever ses velléités à se penser en tant que classe.

David Cameron, ce modèle…

Cameron, lui, ayant compris que la City avait ruiné son Etat, se replie sur cette même société. La Big Society, c’est une manière élégante de dire l’Etat ne peut plus rien pour vous, et les syndicats non plus, puisqu’on les a tués depuis trente. Alors voilà, faites comme vous sentez, hein, implantez vos écoles et vos hôpitaux où vous en avez besoin, ce sera toujours mieux fait par vous que par des bureaucrates. De toute façon, des bureaucrates, on n’en a plus non plus. Et puis bien sûr, vous financez vos projets vous-même, isn’t it ? Je mettrai éventuellement une rallonge si je trouve encore quelques pounds au fond des caisses qui n’auront pas été utilisées pour réduire le déficit.
La différence entre le projet de Cameron et celui des municipalités françaises communistes de la grande époque, c’est que chez les communistes, il y avait un choix, une volonté de montrer qu’un autre type de société était possible, ici et maintenant, tandis que la Big Society est la dernière cartouche de Cameron avant liquidation et tiers-mondisation de sa propre classe moyenne.

L’horreur allocataire

Mais bon, eux au moins, ne déversent pas des sommes fabuleuses dans le tonneau des Danaïdes de la paresse naturelle du pauvre, encore renforcée par la forte prédominance de pauvres à peine français, venus du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne. On ne va pas vous en faire la liste de ces allocations, on voudrait éviter de transformer le corps du riche, pourtant bien protégé derrière son bouclier fiscal, en martyre de Saint Sébastien. Est-ce qu’un bouclier fiscal de rien du tout, avec un tout petit plafond de soixante pour cent sera en effet assez épais pour ne pas être transpercé par ces flèches honteuses, décochées par un Etat-providence que le socialiste Sarkozy, derrière ses rodomontades, se garde bien de démanteler ?
RMI, RSA , APL, indemnités journalières pour les accidentés du travail (Frédéric Lefebvre, cet aigle de la rigueur, a bien essayé de les fiscaliser, hélas sans succès), allocations familiales, allocations adultes handicapé, on en passe et des pires.
Bloy, pourtant assez peu marxiste, parlait du sang du pauvre. Là, on voit bien que c’est le sang du riche qui est en jeu. Le riche saigne, s’affaiblit, s’exile, enveloppé d’un manteau de capitaux maigrelets pour éviter un rezzou fiscal toujours possible : il voit bien que le bouclier ne tient plus, qu’il est déjà écorné, qu’il n’a plus le choix que de passer dans des pays lointains.

…et l’allocation rentrée scolaire

Et puis j’allais oublier, en matière d’allocs, celle dont on parle un peu en ce moment. L’allocation de rentrée scolaire. Elle est en gros de 300 euros par enfant entre six et dix-huit ans et n’est distribuée, dans tous les cas, qu’aux ménages gagnant moins de 30 000 euros par an. Evidement, plus vous avez d’enfants et plus vous êtes pauvres, plus vous touchez. Et comme les Arabes sont pauvres et ont beaucoup d’enfants, comme d’habitude, c’est eux qui ramassent le pactole.
La droite, ça la démange un peu, l’argent jeté par les fenêtres de cette façon. Cette droite, qui adore la liberté et la responsabilité, trouve que les pauvres ne sont pas assez responsables. Libres ? Oh, un pauvre, c’est toujours assez libre comme ça et puis ils ne savent pas trop quoi en faire de leur liberté. Ce n’est pas plus mal. En France, certains pauvres, figurez-vous, ont le droit de vote. C’est à peine croyable. Parfois même des pauvres d’origine étrangère Heureusement qu’ils s’abstiennent ou qu’ils ne sont pas inscrits, ils seraient capables de voter à gauche.

Edouard Courtial, l’obsessionnel

Mais bon, toujours est-il que cette allocation rentrée scolaire, c’est celle de trop pour Edouard Courtial, député de l’Oise. Il trouve ça très imprudent de laisser les pauvres avec tout cet argent à la rentrée. C’est son dada car c’est la troisième année qu’il propose que l’on transforme cette allocation en bons d’achats. Edourd Courtial doit penser que les pauvres, de plus en plus islamisés, vont profiter de cette manne pour acheter de la drogue, des Home-Tv, des armes, des manuels de guérillas urbaines, que sais-je encore. Tandis qu’en donnant des bons d’achat, le pauvre n’aura pas le choix, il sera obligé d’aller acheter de la papeterie là où on lui dira. Et des chaussures pour celui qui entre au CP dans un supermarché choisi à l’avance. Sur quel critère, tiens ? Le meilleur prix ou la meilleure contribution à une campagne électorale ?
Monsieur Courtial, qui a un nom bien célinien que reconnaitront les lecteurs de Mort à Crédit, n’est pas si sympathique que son homonyme romanesque. Courtial des Pereires voulait inventer un moyen de faire grossir de manière accélérée les pommes de terre. Edouard Courtial, lui, veut inventer un moyen de contrôler et d’humilier encore plus les pauvres. Vous me direz, étant donné l’état d’esprit à l’UMP en ce moment, il serait peut-être temps qu’ils pensent à faire un concours Lépine.
On rappellera juste à monsieur Courtial que l’allocation de rentrée scolaire coûte en tout et pour tout à la nation 30 millions d’euros. Et que 30 millions d’euros, c’est exactement la somme que le gouvernement qu’il soutient a rendue à Liliane Bettencourt au nom d’un trop perçu fiscal. La prochaine fois, on espère que le ministère du Budget évitera le chèque pour préférer des bons d’achats.

Quand Poutine se fait sonner les cloches

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« Lorsque ces enfoirés de démocrates sont arrivés au pouvoir, ils ont piqué les cloches du village pour les remplacer par un appareil téléphonique. Tout ça au nom de leur putain de modernisation. Le problème, c’est que leur téléphone de merde n’a jamais marché étant donné qu’ils ont oublié de le raccorder! ».

C’est en ces termes qu’un blogueur anonyme de la région de Tver, à 150 kilomètres au nord de Moscou, a exprimé sa colère face à l’état désastreux des équipements et des installations anti-incendie. Le message, fort émotif, a été repéré par l’équipe de la radio « Echo Moskvy» et transmis au Premier ministre. D’après le rédacteur en chef de la radio, « ce message résume assez bien les sentiments de beaucoup de Russes ».

Si tel est le cas, le Kremlin a de quoi s’inquiéter. Car ce post incendiaire ne parle pas que d’incendies: « Vous, les fonctionnaires et les députés, vous avez tiré un trait sur nous. Mais nous avons nos vies ! Foutez le camp avec vos lois et laissez nous vivre comme nous l’entendons, c’est à dire bien. Nous ne comptons plus sur vous ».

L’affaire a fait tant de buzz que Poutine s’est fendu d’une réponse personnelle : « A la fin de ma journée de travail, en inspirant comme tous les Moscovites la fumée des forêts des alentours de la capitale, j’ai pris avec beaucoup d’intérêt connaissance de votre évaluation de la situation dans le pays. Pour être précis, je me permets d’attirer votre attention sur le fait que nous n’avons pas noté en Russie de températures comparables à celles de cet été depuis 140 ans. Ceci décharge en partie le pouvoir, qui n’a jamais eu affaire à une catastrophe de cette échelle. Toutefois, je partage en général vos opinions et vos remarques ».

Après quoi le Premier ministre a assuré le blogueur que s’il lui envoyait son adresse, le Président se fera un plaisir de lui offrir immédiatement une nouvelle cloche…

Le dandy dépressif qui brisa Hitler

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Du lundi 26 au vendredi 30 juillet, France culture a consacré cinq émissions à Winston Churchill, quelque 16 heures d’archives sonores, d’enquêtes, de conversations : une superproduction radiophonique, placée sous la direction de Pierre Assouline, avec l’aide d’Inès Ben Slama et de techniciens accomplis (le son, le mixage étaient parfaits). Les qualités que Pierre Assouline a depuis longtemps démontrées dans ses biographies écrites ont superbement servi son entreprise de «mise en ondes». Il frôle ses personnages, les contourne, les considère. Il ne peut s’empêcher de leur manifester la sympathie qu’ils lui inspirent. Ceux-ci, manipulés avec précaution mais sans déférence excessive, subissent un traitement « de ferveur ». Encouragés de la voix par leur confident, poussés sans agressivité dans leurs retranchements, ils finissent par nous confier leurs péchés sans nous livrer leur entier secret. Ils furent grands et le demeurent, mais consentent, pour la plupart, à être nos frères, nos semblables, connus de tous mais, comme nous tous, originaires du très grand mystère humain.

L’affront des Dardanelles

Winston Churchill donc : d’emblée, nous prenons la mesure du drame qui se joua dès les premières semaines de la Seconde guerre mondiale, et du rôle étincelant que s’y donna (et mérita) le Premier d’Angleterre. Au vrai, Churchill sentit le vent du boulet ! L’Europe, c’est à dire le continent, s’effondrait ; le grand large, c’est à dire l’Amérique, ne voulait que la paix. Ne demeuraient que l’Angleterre et Winston, personnage controversé, politicien maladroit, économiste médiocre, tacticien calamiteux, longtemps poursuivi par le fiasco des Dardanelles. Premier Lord de l’Amirauté britannique, il avait persuadé les Alliés d’ouvrir un second front en attaquant Istanbul par le détroit des Dardanelles, pour achever l’empire ottoman, alors à genoux. En février-mars 1915, la flotte anglo-française bombarde les défenses turques, qui ripostent avec précision. Les Alliés abandonnent la partie, alors que l’issue des combats, sanglants (près de 500 000 morts de part et d’autre) demeure incertaine.
L’affaire des Dardanelles a-t-elle eu pour conséquence dramatique de précipiter le premier génocide du XXe siècle, contre les Arméniens, chrétiens en terre d’Islam, rendus euphoriques par une éventuelle victoire des « infidèles », désignés comme ennemis de l’intérieur, et massacrés de toutes les manières ? Certains le pensent. Quoi qu’il en soit, Churchill, par ailleurs soldat courageux, trompe-la-mort même, capable de charger l’ennemi à découvert, subit le désastre d’un débarquement mal préparé, fondé peut-être sur la vision surannée d’une puissance navale ancienne, inappropriée à la réussite de son projet. Le front des Dardanelles, loin de lui valoir la réputation d’un Clausewitz, lui coûta un terrible affront.

Entre les barbares et la civilisation : la mer et Sir Winston

Or, vingt-cinq ans plus tard, le col rentré dans les épaules, l’homme au cigare entre les dents, scrutant l’horizon assombri et traversé d’éclairs, sut, comprit, pressentit l’immense tâche que lui confiait tout soudain l’effondrement de l’Europe, préfiguré par celui de l’armée française, dont se jouèrent les fulgurances du stratège Hitler, servies par des officiers supérieurs uniquement préoccupés de vaincre, d’envahir et de soumettre. Il sut, il pressentit, il comprit que l’imprécateur de Berlin incarnait le mal absolu, l’emprise du diable sur l’humanité hagarde. D’une certaine façon, les choses étaient claires : la victoire totale des nazis sur le continent le désignait lui, Winston Leonard Spencer-Churchill, descendant par son père de John Churchill, Ier duc de Marlborough, comme le chef de la guerre totale. Entre les barbares et la civilisation, il n’y avait plus que la mer et sa détermination personnelle, autrement dit la Manche et ce qu’il avait dans le pantalon ! Sa puissante nature, un peu gâchée jusqu’ici, appelait des circonstances exceptionnelles.

Le 4 juin 1940, à la House of Commons, il prononce l’un de ses discours «fondateurs», de cette voix si singulière, affectée d’une sorte de zézaiement gracieux, qu’entendirent pendant près de cinq ans l’Angleterre et les peuples vaincus : Guerre à l’avorton !
Le 21 octobre 1940, sous un bombardement, il s’adresse aux français dans leur langue, et d’une éblouissante manière, qui mérite d’être rappelée ! «[…] Ici, chez nous, en Angleterre, sous le feu du boche, nous n’oublions pas quels liens et quelles attaches nous unissent à la France. Nous continuons à lutter de pied ferme et d’un cœur solide, pour que la liberté soit rétablie en Europe et pour que le peuple soit traité en justice dans tous les pays – en un mot pour faire triompher la cause qui nous a fait ensemble tirer l’épée. […] Ici, dans cette ville de Londres qu’Hitler prétend réduire en cendre, et que ses avions bombardent en ce moment, nos gens continuent de tenir. Mais notre aviation a fait mieux que de faire face. Et maintenant nous attendons l’invasion promise de longue date. Les poissons aussi.[…] Je vous dis la vérité et il faut que vous me croyez : cet homme de malheur [Hitler], ce monstrueux avorton de la haine et de la défaite, n’est résolu à rien moins qu’à faire entièrement disparaître la nation française, qu’à désagréger sa vie même, et par conséquent à ruiner son avenir. Par toutes sortes de moyen sournois et féroces, il ourdit son plan de tarir pour toujours les sources de la culture et de l’inspiration françaises dans le monde. S’il lui est loisible d’agir à sa guise, toute l’Europe ne sera plus qu’une Bochie uniforme, proie offerte à l’exploitation, au pillage et à la brutalité des gangsters nazis. Si je vous parle aussi carrément, excusez moi, mais ce n’est pas le moment de mâcher les mots.[…] Allons, bonne nuit, dormez bien, rassemblez vos forces pour l’aube – car l’aube viendra. Elle se lèvera, brillante pour les braves, douces pour les fidèles qui auront souffert, glorieuse sur les tombeaux des héros.[…].»

Un dandy dépressif

Pierre Assouline parle justement, pour de Gaulle et pour sir Winston, de la « rencontre d’un destin individuel au service de la nation en péril avec un destin collectif ». Celui-ci nous paraît plus proche, plus fragile également par sa rondeur, son alcoolisme, ses accès de dépression (« black dog »), alors que celui-là intimide et retient toute effusion. Churchill et de Gaulle pensent, agissent en hommes d’action mais ne se soumettent pas au réel ; ils se sentent, ils se savent en mesure de le mépriser. Ils se comportent en artistes. Tous deux formuleront supérieurement leur pensée, soit par l’écriture soit par la parole. Montant au front dans la guerre des ondes, Winston répond insolemment à Hitler, le défie en permanence et le moque ; il s’adresse aux populations, soutient le courage de ses compatriotes, en appelle au British Empire, et sollicite l’intervention de la grande puissance, située de l’autre côté de l’Atlantique, qui ne l’entendra qu’après l’attaque massive de Pearl Harbor (7 décembre 1941). Alors, Churchill, fils d’une Américaine, ne cessera plus de tourner son espoir vers l’Amérique, et, avec lui, toute l’Angleterre, qui regardera désormais vers le grand large, le dos tourné à l’Europe.
Enfin, les bombardements cessèrent, la guerre prit fin : des décombres environnées de brume et de poussière surgit un homme coiffé d’un haut-de-forme, portant un habit griffé Savile Row et chaussé de bottines taillées dans le meilleur cuir cousu d’Oxford street. Son ennemi intime finissait de rôtir lamentablement dans un brasier d’essence, allumé près de la taupinière où il avait passé ses derniers mois. Le gentleman victorien venait de donner le meilleur de lui-même, il pouvait à présent affronter l’ingratitude du peuple…

C’est ainsi qu’un dandy à face de bulldog, un dilettante intoxiqué entraîna après lui tous les cœurs d’une île peuplée de taciturnes et d’excentriques. C’est ainsi que Winston inventa Churchill !

Roman hanté en Transylvanie (2)

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Ayant déjà évoqué la lucidité ironique de La croisade des enfants, j’aimerais aborder à présent sa part enchantée. « Du moment que dada Angelica de Ferentari croyait encore au pouvoir magique des cartes, […] dire avec malveillance que le monde avait perdu son charme, qu’il n’y avait plus de sortilèges, ne pouvait pas être absolument vrai, ce ne pouvait être que l’expression de l’envie de ceux qui étaient sourds au chant ensorceleur du monde. » L’art romanesque de Florina Ilis noue de manière très singulière l’ironie et l’enchantement.

La croisade des enfants est un enchevêtrement d’envoûtements multiples. Ces envoûtements y sont, comme dans notre monde, les forces les plus agissantes, les plus puissantes, les plus réelles. Certains de ces envoûtements sont néfastes ; d’autres sont de nature ambigüe ; d’autres enfin sont l’action obscure de l’amour humain ou de la grâce divine.

Le train des enfants

Le train spécial des enfants à destination de Mangalia, entièrement réservé au départ des enfants en colonie de vacances au bord de la mer, vient d’échapper au contrôle des professeurs et des deux mécaniciens qui le conduisaient. Il vient de se soustraire, par surcroît, à celui de la police, du gouvernement et de l’Etat roumains. Il est désormais entièrement entre les mains des enfants. Les médias roumains et internationaux sont en effervescence et retransmettent en direct ce qu’ils baptisent bientôt, avec un soupçon de kitsch, « la croisade des enfants ».

Florina Ilis pénètre magistralement dans le mystère de leur imaginaire richement nourri de jeux vidéo et d’innombrables films d’action américains. Cet envoûtement est décisif, mais il n’est pas tout-puissant. La croisade des enfants est un événement ambigu et complexe, qui ne saurait se résumer à ce seul sortilège. L’autre envoûtement par les images, tout aussi puissant, est celui de beaucoup d’adultes et de gouvernants, portés, emportés, roulés par la vague d’une synchronie émotive planétaire.

Comme dans l’hilarante Embuscade à Fort Bragg de Tom Wolfe, La croisade des enfants met en scène la lutte féroce entre la narration romanesque déployant les faits dans leur inépuisable et fascinante complexité et la narration médiatique, la fable tonitruante tissée par les mass media autour des mêmes faits. Dans les deux romans, l’issue du combat est identique, et délectable : le rouleau-compresseur médiatico-émotionnel est somptueusement réduit en poussière. Dernier ensorcellement malfaisant, enfin : celui du culte de l’innocence et de la pureté, qui entraîne la dévotion de certains adultes pour les jeunes croisés.

Féerie enfantine et joie de l’événement

Viennent ensuite trois autres types d’envoûtements au sein desquels le Bien et le Mal sont inextricablement liés et dont La croisade des enfants explore la radicale ambiguïté. Le premier agit avant tout dans l’âme des enfants : c’est l’appel de l’imaginaire féérique, l’appel du monde magique enfantin. L’envoûtement par la magie et les bruissements. « La crise du train des enfants n’était, en fait, qu’un conte réel, le conte par où tout avait commencé, un conte que l’humeur des enfants, changeante comme les vents printaniers, élaborait d’un instant à l’autre en le modifiant ». Le versant noir de cet enchantement, c’est l’enivrement dans le sentiment d’irréalité, qui fait peser une lourde menace à la fois sur les enfants et sur les adultes.
Le second sortilège ambivalent est l’envoûtement par la magie euphorique de l’événement. Florina Ilis décrit avec une grande acuité la manière dont l’irrépressible joie de l’événement fait soudain irruption dans l’âme des adultes et des enfants et la submerge. Cette joie de se sentir soudain vivre, de participer à un mouvement collectif fatal, de vivre l’impensable et l’inouï, agit sur ses personnages comme sur nous. Elle peut les conduire au sublime comme au pire. Le troisième enchantement ambivalent est celui du blogueur Ilarie, champion toutes catégories du culte de l’innocence, dont l’âme énigmatique se partage entre une extraordinaire adoration mystique d’Internet et un culte tout aussi profond et sincère voué à la Sainte Vierge.

Des sorcières et des saints

Puis viennent les envoûtements bienfaiteurs : les rapports amoureux naissants qui surviennent dans le destin de plusieurs adultes ainsi que dans celui de deux enfants croisés ; les visions et les imprécations magiques de dada Angelica, la vieille sorcière, qui scrute à travers ses cartes la profondeur des âmes et qui résiste avec une rudesse intraitable à l’envoûtement moderne ; l’action souveraine de l’âme des morts dans celles des vivants.
Enfin, il y a les actions de la grâce divine et de la Sainte Vierge. Outre dada Angelica, trois personnages sont doués d’un charisme de prophétie : Madame Brediceanu, Irina de Moineşti et frère Emanuel. Ces deux derniers sont les seuls personnages intégralement dostoïevskiens de La croisade des enfants. Dans leur sillage surviennent plusieurs miracles d’une saisissante beauté. Quant à Madame Brediceanu, elle estime que « pour ceux qui savaient voir, les signes de l’avenir proche se trouvaient répandus partout dans le monde, […] [des signes] que Dieu envoyait pour réveiller les hommes une bonne fois de leur sommeil de sauvages » Sa voix n’est pas celle de Florina Ilis. Elle est simplement l’une des nombreuses voix stupéfiantes que son roman nous fait entendre.

La croisade enchantée et atroce des enfants est un miroir. Un miroir innocent et agissant, qui ignore tout des vérités qu’il reflète. Elle révèle l’infantilisme des adultes, l’infantilisme terrifiant de nos sociétés. Mais elle nous fait aussi entrevoir le versant caché et scintillant de notre néant spirituel, la lumière, la joie qui s’y tiennent aux aguets.

L’enfantin et l’infantile

L’enfance n’est pas l’innocence. Mais une question demeure encore en suspens. Une question plus difficile : les enfants sont-ils purs ? Si l’on entend par là qu’ils sont incapables d’accomplir le mal, qu’ils sont vierges de tout péché, la réponse est assurément négative. Les enfants sont purs pourtant en un autre sens : leurs passions sont pures. Leurs passions, bonnes et mauvaises, sont plus pures que celles des adultes : non pas meilleures, mais quintessenciées, plus brutes, plus vives. Les enfants, enfin, sont purs au sens où l’entend Péguy : ils sont ceux qui commencent, ils sont le commencer, l’émoi foudroyant du commencement. Ils sont les commençants. C’est à cet égard seulement que le Christ commande de les imiter. Et Florina Ilis parvient à peindre simultanément ces trois dimensions de l’enfance.
L’enfantin se tient à l’antipode de l’infantile. Les fantasmes de toute-puissance sont infantiles. La joie humble, tremblante, de commencer à être, est enfantine. Et pure. L’enfantin constitue la seule issue pour échapper à l’enfer de notre infantilisme. Les enfants sont marqués par le péché originel. Le combat du Bien et du Mal n’est pas celui des enfants contre les adultes. Ce combat ne prend jamais la forme emphatique de l’affrontement entre des personnes ou des groupes humains déterminés. Son lieu perpétuel est mon âme. L’âme de n’importe qui.
Dada Angelica met en garde son petit-fils Calman contre un dernier envoûtement : celui de la beauté. Sur ce point, je dois confesser un désaccord avec la terrible sorcière. La beauté des grands romans est un besoin vital de notre âme.

Mémoires d’outre-Tube

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Patrick Besson publie Les jours intimes
Patrick Besson
Patrick Besson.

Il faut se méfier des gens qui ne regardent pas la télé parce qu’ils ont autre chose à faire et que ce qu’on y voit serait superficiel. Si Saint-Simon n’avait pas observé en détail la cour de Louis XIV, sous prétexte que toutes ces histoires de courtisans, de coucheries, de tabourets et de préséances n’avaient aucun intérêt, nous aurions été privés des Mémoires. Patrick Besson est un écrivain qui a de l’instinct, comme Saint-Simon. Et puis, il a aussi le sens du portrait, du commérage et de la vacherie stylée. Avoir de l’instinct en littérature, c’est comprendre les endroits stratégiques où (et sur lesquels) exercer son talent. La cour de Louis XIV du temps de Saint-Simon et des centaines de chaînes de télévision du temps de Besson.[access capability= »lire_inedits »]

Le roman vrai de l’époque

En tenant, entre 1997 et 2009, une chronique hebdomadaire pour Le Figaro Magazine sur la télévision, il a eu le nez creux. Pas de meilleur sujet pour un roman vrai de l’époque.

Quand on les lisait, comme ça, de temps, à autre, on souriait. Une chronique de Besson, c’est toujours bien parce que c’est toujours méchant. Quand la gentillesse devient votre fort, le style s’en va. Et quand le style s’en va, vous commencez à voir les choses de façon floue, comme si votre télé était mal réglée. Mais bon, ce n’était que deux feuillets amusants, pensait-on, sur des sujets sans importance. Qu’il trouve sexy Daniela Lumbroso parce que c’est une blonde qui a lu des livres ou qu’il dénonce, avant tout le monde ou presque, la tyrannie des comiques (admirable portrait de Baffie et, déjà, de Guillon), on trouvait ça bien tourné et puis on passait à autre chose.

Quelle erreur ! Quelle légèreté de notre part ! En colligeant toutes ses chroniques sous le titre Le Plateau télé, on se retrouve avec un volume qui fait ses 1000 pages bien tassées et qui sont les Mémoires d’outre-Tube de Besson. On pourra picorer au hasard ou lire le tout à la suite. Dans les deux cas, on s’apercevra que Besson est un écrivain qui refuse l’idée d’écrire des textes mineurs et de distinguer entre journalisme, critique, roman. Il fait tout avec le même sérieux appliqué et cruel. Et puis, par principe, il publie tout ce qu’il écrit, absolument tout. Ses héritiers, s’ils espèrent se faire des rentes de situation en éditant des œuvres posthumes, vont être déçus. Pas de fond de tiroir chez Besson, pas non plus de chroniques éparpillées ici ou là. Il ne fera pas comme Bernard Frank, il ne donnera pas l’occasion à des jeunes gens admiratifs de faire tourner les photocopieuses dans les bibliothèques municipales pour rassembler avec ferveur les textes éparpillés du maître avant de les proposer à un éditeur. Besson préfère faire le boulot lui-même : il n’a peut-être pas tort. Pour commencer, on n’est jamais mieux servi que par soi-même et, ensuite, il n’est pas certain que la génération de mutants qui accède aujourd’hui à l’âge d’homme soit encore intéressée par les écrivains. Ils préfèrent déjà Internet à la télé, alors, un écrivain qui écrit sur la télé…

La suite au prochain bombardement

Bien entendu, Besson, lui, la regarde assez peu, la télé. Il ne manquerait plus que ça. De toute manière, il perd définitivement confiance dans les infos, sauf quand les présentatrices sont jolies. Dans ce cas-là, en plus, il enrage. Il trouve que les belles filles ne devraient pas mentir puisqu’elles sont belles. C’est son côté grec ancien, platonicien (lire son roman, La Science du baiser). Ses chroniques sur la guerre au Kosovo, comme « La suite au prochain bombardement », sont presque étonnées de tant de cynisme : faire annoncer les bombardements de l’OTAN par de jolies bouches. Et pourtant, pour étonner ce cynique de Besson, il faut se lever de bonne heure.

La télé, un mur sur lequel il joue au squash

Dès qu’il peut, Besson parle d’autre chose que de l’émission qu’il est censé regarder. On ne dira pas qu’elle est pour lui un prétexte, non, mais plutôt le mur cathodique sur lequel il joue au squash. Il sait qu’on ne gagne jamais contre un mur, surtout un mur d’images, mais au moins ça soulage. Un reportage probablement inintéressant sur le tourisme lui permet une variation définitive sur le cauchemar des vacances, titre d’un livre de son ami Alain Paucard : « Le tourisme a été inventé pour voler l’argent des vieux et pourrir leur retraite. Le capitalisme ne s’est toujours pas consolé de devoir servir une rente aux travailleurs qui ne sont pas morts à la tâche. […] C’est un crime d’obliger une femme ou un homme de 80 ans à monter sur l’Acropole, et ce crime est commis chaque jour. »

Il passe son temps sur Fashion TV parce qu’il aime les mannequins. Sur les chaînes cinéma parce qu’il espère toujours retrouver un film des années 1970 qu’il n’a vu qu’une fois et qui ne repasse jamais. Quant aux émissions littéraires, il tire à vue. C’est normal, Besson n’aime pas grand-monde, sauf les écrivains. Et comme les émissions littéraires sont là pour mettre en valeur les chroniqueurs, il ne voit pas l’intérêt. Et puis à la fin, quand l’émission littéraire disparaît (à la télé, elles ont l’espérance de vie d’un grenadier voltigeur au combat), il se plaint en disant qu’elles avaient au moins le mérite d’exister.

Il est comme ça Besson, moraliste contradictoire et historien malgré lui. Historien, parce que le jour où l’on voudra comprendre le paysage sonore, visuel, politique, philosophique, esthétique, polémique, sexuel, économique des quinze ans qui nous firent passer d’un millénaire à l’autre, Le Plateau télé sera un témoignage de première main.

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