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In Fed we trust

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Depuis le 15 août 1971, date à laquelle Richard Nixon, a mis fin à la convertibilité fixe entre l’once d’or fin et le billet vert, le dollar n’a plus de compte à rendre à personne et peut proliférer sans contrainte. Désormais, derrière lui, le tas d’or a disparu, il n’y a plus rien, sinon une gigantesque rotative. Le sommet de la Jamaïque (janvier 1976) confie au FMI un rôle de surveillant général des comportements financiers de chacun. Les rares survivants de cet accord historique en rient encore…

Le 8 novembre 1988, Milton Friedmann déclarait sans ambages au Monde : «[Notre] déficit est libellé en dollars, non en livres ou en francs ; en dernier recours, nous disposons de la planche à billets ». Depuis, l’économie s’élabore dans un laboratoire peuplé d’algébristes hilares, qui la transforment en objet mathématique, éternellement modélisable.

Quel financiariste, les narines blanchies de poudre, proposa un jour de « larguer du cash depuis des hélicoptères »? Sa suggestion fut immédiatement appliquée. Ainsi, lorsqu’une créature modélisée échappe à ses créateurs, provoquant l’effondrement du magnifique château de cartes qu’elle avait contribué à bâtir, la planche à billets entre en fonction. D’une bulle à l’autre, la Fed bombarde le territoire avec des dollars, « le dernier recours ». La Chine fait le reste : contre l’achat à bas prix de ses marchandises diverses et variées, elle acquiert des bons du trésor émis par son partenaire commercial, et finance largement son déficit.

Longtemps encore, les Américains, privés de cash, les yeux au ciel, les bras tendus, à la manière de John Goodman dans The Big Lebowski, réclameront à grands cris : « Hélicoptère ! ».

Roman hanté en Transylvanie (1)

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Tout commence par une nuit d’orage brûlante aux confins de la Transylvanie. Deux ombres, furtivement, ont rampé, puis disparu à l’intérieur d’une école primaire. Elles appartiennent à deux très grands romanciers : un certain Robert Musil et un nommé Fiodor Dostoïevski. Dans la nuit enfantine, au milieu des morceaux de craie brisés, sous le regard ébahi des créatures ectoplasmiques peuplant les dessins sur les murs, les deux hommes se sont abandonnés à d’âpres ébats. Acte charnel doublement frappé du sceau de l’impossible : d’abord, parce que tous deux – même à en croire les fleurons les plus inventifs des gay studies américaines – aiment uniquement les femmes ; ensuite, parce que leurs sensibilités et leurs esthétiques sont absolument étrangères les unes aux autres. À la surprise de tous, de ce coït obscur naquit cependant en 1968 à Ocea un enfant nommé Florina Ilis.

La rencontre inouïe de Musil et Dostoïevski

La croisade des enfants accomplit bel et bien et dans tous ses détails ce miracle : par son esthétique absolument singulière, elle invente ce lieu qui n’existe pas, la terra incognita suspendue reliant Musil à Dostoïevski. Après cette plongée dans les aspects musiliens du roman, un second article évoquera sa dimension dostoïevskienne. Musil, c’est-à-dire : un regard d’une lucidité, d’une ironie et d’une précision extrêmes déchirant avec un courage venu des hautes glaces le voile de nos illusions sentimentalistes les plus chères. Dostoïevski : la plongée nocturne dans les tréfonds terribles de l’âme humaine, de l’âme de n’importe qui, où le Mal ne règne pas en seul maître, satisfait et assis paisiblement sur son trône – contrairement à la fable bourdonnante et rassurante dont se bercent les modernes et les utilitaristes de tous poils, qui aimeraient tant que l’égoïsme soit le seul maître à bord –, mais où le Mal est sans cesse inquiété et taraudé par les lancinantes tentations du Bien et mène avec lui un combat sans relâche à l’issue imprévisible. Florina Ilis nous livre les unes et les autres : les vérités nées de l’intelligence analytique, du désenchantement cruel et comique et les vérités coriaces et enchantées de la grâce.

Comédie postcommuniste et désastre démocrate

La croisade des enfants de Florina Ilis est l’un des romans européens les plus importants de cette décennie. Paru en 2005 en Roumanie où il a été unanimement salué, déjà traduit dans plusieurs langues, il semble pour l’instant avoir presque échappé aux critiques français, en dépit de la très belle traduction que vient d’en donner Marily le Nir. Faisant suite à La descente de la croix (2001) et L’appel de Mathieu (2002), il constitue le troisième volet, autonome au regard de l’action, d’une trilogie dont j’espère qu’elle sera bientôt traduite dans son intégralité. Les rares critiques français qui ont parlé de La croisade des enfants l’ont célébré comme un grand roman sur le postcommunisme et la Roumanie contemporaine. Ils ont eu raison : Florina Ilis décrit avec un humour acerbe le désastre postcommuniste.
Son roman affiche un scepticisme radical vis-à-vis de la révolution de 1989 et de la démocratie postcommuniste. Les petites gens y regrettent unanimement l’époque communiste. Toutefois, La croisade des enfants ne saurait être réduite à cette seule dimension. L’enfermer dans le contexte roumain, c’est tenter de fuir le miroir qu’elle nous tend. Or, le visage épuisé et grotesque qui se reflète dans ce miroir n’est pas seulement un visage roumain. C’est avant tout le nôtre, celui de l’humanoïde planétaire sans feu ni lieu. Et de ses petits. Le désastre que dévoile le rire de Florina Ilis, c’est notre commun désastre démocrate. Le désastre mondial et mondialisé. La comédie de la démocratie spectaculaire sur fond de dévastation capitaliste et de fusion presque achevée de l’Etat et de la mafia.

L’homme dont le désir est d’être virtuel

Au commencement, il y a deux trains. Tout commence à la gare de Cluj, en Roumanie, par une belle journée d’été. Sur la voie n°3, le train spécial des enfants à destination de Mangalia, réservé par les écoles de la ville pour une colonie de vacances en bord de mer. Sur la voie n°2, l’express pour Bucarest. Sur le quai entre les deux voies, une foule de parents prodiguant leurs derniers conseils. Dans ces deux trains et sur ce quai se tiennent la plupart des personnages du roman. Celui-ci commence par une série éclatée de plans rapprochés. À la fin de chaque paragraphe, le roman prend appui sur la virgule qui conclut celui-ci comme sur une perche ployée pour virevolter et passer à un nouveau personnage. Tout au long du roman, les points sont en effet remplacés par des virgules, la ponctuation se conformant au babillage des enfants et à l’âme liquide de l’homme dont le désir est d’être virtuel – notons qu’il s’agit bien d’un désir.

Au début, les paragraphes sont courts, le regard balaye seulement la surface des êtres, prélève des détails dans la foule grouillante de la gare. Nous passons de l’un à l’autre en ignorant encore les liens qui les unissent. La romancière dresse un admirable portrait de l’homme-foule, de l’homme-séparé, de l’homme statistique. Elle commence par la part la plus grossière et superficielle de la réalité humaine, qui est l’unique réalité visible pour les caméras des mass media ou pour l’œil aveugle de la sociologie, mais non pour le roman. Seul le début de la lecture est un peu ardu. Il faut mériter sa place dans le train spécial des enfants et accepter de se laisser perdre tout d’abord dans la foule. Une fois franchies les quarante premières pages, les quatre-cent-soixante suivantes se mettent à déferler à un rythme d’enfer. Florina Ilis boucle alors à triples tours les portes du train de son récit et je défie quiconque d’en descendre une fois passé ce cap.

Bien pire qu’Al-Qaida !

Personne ne pourra s’arracher à l’envoûtement et au mystère du train des enfants, à partir de l’instant où celui-ci cesse de marquer l’arrêt aux gares habituelles : ni les médias roumains, puis internationaux, ni dada Angelica de Ferentari, la vieille et sainte sorcière tsigane, qui crache avec dégoût et terreur à la vue des téléphones portables, qui a connu les pires persécutions communistes, mais juge pourtant notre monde plus désolant encore, ni l’étrange blogueur mystique Ilarie, ni frère Emanuel, l’ancien poète devenu moine, ni la police et le gouvernement roumains.
Dès les premières heures, les médias écument de jouissance en imaginant que le train des enfants est tombé entre les mains d’Al-Qaida. Les autorités roumaines leur emboîtent rapidement et assez docilement le pas. Lorsque des premiers coups de feu sont tirés, la piste terroriste semble confirmée. Pourtant, la réalité est infiniment plus terrible. Plus propre encore à susciter la fascination mystique des médias mondiaux, qui retransmettent l’affaire heure par heure avec leur coutumière hyènerie. L’ennemi, comme le reconnaîtra en privé le Premier ministre roumain, est bien plus redoutable qu’Al-Qaida : puisque ce sont les enfants qui ont conquis le train et qui le conduisent désormais.

La révolution des enfants

Milan Kundera écrit dans L’art du roman : « Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. » Tel est le cœur véritable du roman de Florina Ilis : elle explore jusqu’au bout une hypothèse, celle de notre mutation anthropologique radicale, après soixante ans de télévision, trente ans de jeux vidéos et quinze ans d’Internet. Elle explore cette possibilité existentielle inouïe : celle d’une humanité avancée si loin dans l’infantilisation planétaire qu’elle peut se laisser déstabiliser profondément, politiquement et spirituellement, par ses propres enfants.
Non, mes formulations sont encore inexactes. Elles trahissent la complexité et la profondeur du roman de Florina Ilis par leur connotation morale, par leur prise de parti. Florina Ilis ne prend aucun parti : elle est entièrement romancière. Elle pénètre au cœur de ce possible existentiel et avance le plus loin possible au sein de son mystère en suspendant tout jugement moral – suspension qui n’a rien en commun avec la vulgate stupide et conformiste du relativisme moral, mais qui réclame au contraire une exceptionnelle vitalité morale. La croisade des enfants est un événement. Un événement inouï qui déplace toutes les coordonnées connues. Un événement d’une ambigüité et d’une complexité immenses. Florina Ilis garde le silence pour se mettre le plus profondément possible à l’écoute de toutes les voix, pour faire entendre dans son roman toutes les voix, celles des enfants, acteurs ensorcelés de leur révolution, et celles des adultes, toutes les voix adultes, distinctes et contradictoires, qui tentent de suturer par leurs hypothèses l’excès de l’événement.

Parmi toutes ces voix, l’une des plus lucides et des plus précieuses, l’une des plus subtiles, est paradoxalement celle d’un journaliste, Pavel Coloianu, le principal personnage musilien du roman, héros de l’intelligence critique et rationnelle et de l’anti-sentimentalisme. Etrangement, ce n’est pas sa raison mais une intuition obscure qui lui livre le premier contact intime avec l’événement en cours : « L’accablante vision fantomatique d’une grande assemblée d’enfants se profila, immense, dans son esprit, quelque chose dans le genre d’un essaim gigantesque d’insectes minuscules, mais qui, réunis par le lien d’un besoin impérieux de tout le groupe, pourrait s’abattre, dévastateur, sur la réalité du monde adulte et le perturber, Quel appel brûlant ou quel idéal unique, issu de l’inconscient, pourrait envahir ce fourmillement microscopique illimité, ce terrible peuple d’enfants ? […] Pavel était persuadé que face à une telle force, qui se développerait dans le laboratoire obscur de l’inconscient enfantin, l’édifice du monde […] s’écroulerait dans un fracas étourdissant »

Au fond de l’âme de la civilisation européenne

Pavel observe avec une grande inquiétude la montée dans les médias et sur Internet d’un « mysticisme délirant » autour du mouvement des enfants, un culte dangereux qui identifie les enfants à la pureté et à l’innocence. La croisade des enfants nous permet de constater que cette croyance est pour le moins inexacte. Pavel nous rappelle que « Saint Augustin disait bien que l’innocence des enfants tient à la faiblesse de leurs membres, non à leurs intentions ! » Florina Ilis prolonge ainsi l’exploration ouverte par Kundera dans La vie est ailleurs, celle du « sourire sanglant » de l’innocence. Pourtant, le regard désabusé de Pavel n’est pas le dernier mot du roman. Car Musil n’y règne pas seul. L’âme de Musil y mène une lutte acharnée avec celle de Dostoïevski. Et cette lutte n’a pas de fin.
Si vous voulez savoir ce qui se passe au fond de la conscience européenne, au fond de l’âme de la civilisation européenne, dans les tréfonds de votre âme, si vous voulez savoir ce qui se passe dans la chambre de vos enfants lorsque l’obscurité l’a envahie, le train spécial des enfants vous attend à la gare de Cluj. Il partira dans quelques minutes.

Deuxième partie à paraître demain.

Quel type d’Européen êtes-vous ?

Banque centrale européenne (BCE)
Banque centrale européenne (BCE).

Répondez honnêtement, c’est-à-dire sans réfléchir, à ces trois questions.

1. Vous voulez acheter à l’étranger en duty-free un parfum de prix, mais vous ne connaissez pas la monnaie locale. Que faire ?
a) Heureusement, il y a la monnaie unique qui facilite les échanges ! Vous sortez votre calculette pour savoir combien ça fait en dollars.
b) Vous sortez votre smartphone à traducteur vocal intégré et vous expliquez en anglais à la caissière combien c’est pratique, cette monnaie unique qui favorise les échanges.
c) Vous achetez deux flacons, non sans vous dire in petto que l’euro, c’est rudement bon pour la croissance.[access capability= »lire_inedits »]

2. Votre meilleur(e) ami(e) vous demande de l’aider à ranger dans l’ordre ses idées sur l’Europe. Vous lui répondez que l’Europe, c’est :
a) Un espace de liberté des peuples nationaux unis dans une souveraineté fédératrice.
b) Un espace de liberté fédératrice des peuples souverains dans l’union nationale unie.
c) Une fédération souveraine d’Etats unis dans l’espace.

3. S’il fallait mettre un portrait sur les nouveaux billets de 5 000 euros, lequel choisiriez-vous ?
a) Jean-Claude Trichet
b) Jean Money
c) Dieu

Solution
Comptabilisez vos points, et découvrez à quel style d’Européen vous appartenez.
Majorité de a : Vous êtes un Européen engagé, qui n’acceptera jamais de vivre dans un monde refermé sur lui-même.
Majorité de b : Vous êtes un Européen de conviction : pour vous, « le marché est plus grand que nos rêves ».
Majorité de c : Vous avez compris à quel point l’idée de nation est démodée, et le passéisme c’est dépassé. Votre idéal : une vraie Europe hors-taxe et hors limites, bref une Europe mondiale ![/access]

Retraits avant la retraite

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Si en France beaucoup de retraites sont anticipées, de plus en plus d’Américains se voient obligés d’effectuer des retraits anticipés dans l’épargne qui aurait dû assurer leurs vieux jours.
Ces retraits anticipés sur l’épargne retraite remplacent en quelque sorte les «equity loans», prêts où la valeur du bien immobilier hypothéqué est plus importante que la capacité de remboursement. Si la maison d’un Anglais est un château, ces prêts, si commodes que nous les remboursons tous aujourd’hui, ont transformé les home sweet home américaines en machines à sous.

Or, contrairement aux « equity loans », l’argent retiré de plans d’épargne retraite sert à parer au plus urgent: à payer les factures pour ceux qui ont perdu leur emploi ou gagnent beaucoup moins qu’avant, ou bien à faire face à des soins médicaux urgents et coûteux. Ainsi cet argent n’alimente pas directement la consommation et n’aide pas à relancer l’activité économique et la création d’emplois.

Mais le pire est que les sommes retirées aujourd’hui manqueront cruellement quand les épargnants toucheront des retraites forcement plus faibles. Ils espèrent pouvoir se rattraper plus tard quand la croissance reviendra mais il est plus probable que nombre d’Américains se verront forcés de dépenser moins et travailler jusqu’à un âge très avancé. Et sans même y avoir été invités nommément par Moody’s…

Les époux modèles

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Maurice Thorez

Les forces de l’oubli sont implacables : elles ne laissent émerger du passé qu’un nombre infime de personnages publics dont les vertus sont exaltées sans nuances, ou les vices exposés à la réprobation réitérée des générations qui se succèdent.

Essayez, par exemple, dans un repas de post-baby-boomers, de lancer « J’ai lu Maurice et Jeannette, d’Annette Wieviorka : c’est un bouquin formidable… » Si, par extraordinaire, cette proposition de converser hors de la glose sur l’affaire Woerth-Bettencourt ou des déboires de l’équipe de France en Afrique du Sud suscitait quelque intérêt parmi les convives, il vous faudra faire un sérieux effort de pédagogie de table. Non, il ne s’agit pas d’un roman qui aurait été porté à l’écran par Robert Guédiguian, encore moins d’une critique gastronomique d’un nouveau restaurant french cuisine à Londres, et définitivement pas d’un livre d’images destiné au jeune public.[access capability= »lire_inedits »]

Une fois ces malentendus écartés, vous pourrez, en prenant soin de ne pas trop faire sentir leurs lacunes à vos commensaux victimes de l’enseignement dit « moderne » de l’histoire, évoquer celle de Maurice Thorez et de Jeannette Vermeersch, couple emblématique du Parti communiste français. Vous faudra-t-il préciser de surcroît que ce parti n’a pas toujours été le nain politique qu’il est devenu aujourd’hui et qu’il fut un temps, entre les années 30 et 70 du siècle dernier, un élément majeur de la vie politique et sociale de la France ? Vraisemblablement, car le souvenir du communisme à la française a été emporté dans le tourbillon de la faillite générale du « socialisme réellement existant » consécutive à la chute du mur de Berlin en 1989.

Thorez mérite mieux que la reductio ad goulagum

Le livre d’Annette Wieviorka n’est pas la première biographie de celui qui fut jusqu’à sa mort, le 11 juillet 1964, le chef incontesté d’un PCF dont il prit les rênes en 1931. Sa vie privée et publique avait déjà fait l’objet d’une thèse foisonnante soutenue et publiée par Philippe Robrieux, ancien permanent du Parti, fervent thorézien avant d’être limogé, puis exclu pour « déviation droitière ». Les travaux d’Annie Kriegel, elle aussi stalinienne défroquée, continuent de faire autorité sur l’histoire du communisme français.

Tout en s’inspirant de ces sources, Annette Wieviorka apporte sa pierre solide et originale à un thème qui mérite mieux que la reductio ad goulagum qui sert d’interprétation vulgaire d’une histoire complexe et multidimensionnelle. Oui, Maurice Thorez a porté fièrement le titre de « premier stalinien de France » et s’est montré plus que réticent à répercuter, en France, les révélations de Nikita Khrouchtchev sur les crimes de Staline. Certes, Jeannette Vermeersch, son épouse, qui lui survécut plus de trente ans, ne se départit jamais de sa fidélité inconditionnelle à la « patrie du socialisme », dont l’écroulement, en 1991, fut pour elle un drame personnel. Mais au-delà de cet aveuglement, qu’ils ont partagé avec d’innombrables croyants dans les matins qui chantent après le grand soir, il y a le mystère de cet enracinement d’une idéologie venue d’ailleurs dans la France populaire des usines, la mine et des chantiers.

Un appareil à socialiser les sauvageons

Annette Wieviorka évoque avec un art du récit fondé sur une érudition impeccable le monde d’où sont issus Maurice et Jeannette : celui des Ch’tis où les gars descendaient à la mine à 13 ans, et où les filles étaient envoyées trimer dans les filatures avant d’être pubères. On naissait, vivait et mourait dans la classe ouvrière, et toute tentative de sortie individuelle de cette condition était considérée comme une forme de traîtrise.

L’ambition affichée de ces communistes, issus d’un monde ouvrier soumis à des conditions de vie lamentables, était de faire triompher cette révolution émancipatrice dont la lumière venait de l’Est. Elle n’a pas eu lieu − fort heureusement −, mais il faut rendre au PCF l’hommage que l’on doit à une instance sociale qui a permis de « civiliser » la horde des ruraux déracinés par la révolution industrielle. Secondé par une multitude d’« organisations de masse », syndicats, mouvements de jeunesse, clubs sportifs et associations culturelles, le PCF a longtemps disputé à l’Église catholique la primauté dans la prise en charge des besoins collectifs des classes populaires. Il existait, à cette époque, dans les cités et les corons, un appareil à socialiser les sauvageons dont nous faisons aujourd’hui la cruelle expérience de l’absence.

Le destin personnel de Maurice et de Jeannette ne s’est jamais distingué de celui de ce collectif dont ils étaient devenus l’incarnation quasi mystique. La certitude que la classe ouvrière avait une mission sacrée à accomplir les a empêchés de percevoir la réalité des choses. Cela porte, par exemple, Maurice Thorez à défendre, contre toute évidence, la « paupérisation absolue » des ouvriers dans la France des Trente glorieuses, et Jeannette Vermeersch à s’opposer farouchement au contrôle des naissances, dans lequel elle voyait une tentative « néo-malthusienne » d’empêcher la classe ouvrière de croître et de se multiplier…

Que faudrait-il aujourd’hui pour que ce pan de notre histoire soit revisité par le plus grand nombre ? Lire Annette Wieviorka, bien sûr, mais son exigence d’historienne l’a détournée d’écrire, sur ce sujet, le best-seller de l’été, qui aurait été une grande histoire d’amour sur vague fond politique. Un film, peut-être, un de ces biopics dont le genre commence à produire quelques bonnes pellicules comme le Gainsbourg de Joann Sfar. Avec, pourquoi pas, Dany Boon dans le rôle de Maurice et Sandrine Kiberlain dans celui de Jeannette.

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Gare au garage!

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Tous les Parisiens le savent : difficile, voire impossible de se garer dans le mal nommé quartier des Champs, même en pleine nuit au mois d’août. Et quand par miracle, on trouve une place libre, c’est quatre euros de l’heure cash, si toutefois le parcmètre n’est pas hors service.

Un parcours du combattant qu’un automobiliste malin a su éviter hier vers quatre heures du mat’, en allant parquer sa Clio dans la cour du 55, Faubourg Saint-Honoré, un ensemble immobilier relevant certes du patrimoine national, mais pas exactement ouvert au public, même quand son locataire habituel est en congés payés au Cap Nègre.

D’après les premiers éléments de l’enquête, l’individu en question se serait pointé comme une fleur devant le portail de l’Elysée, où il aurait allumé un beau gyrophare tout bleu. Le policier de faction à l’entrée a, comme il se doit, appelé les gendarmes. Ne voyant rien venir, il a laissé l’impétrant aller se garer dans la cour d’honneur du palais, où celui-ci sera finalement interpellé par la maréchaussée arrivée avec un léger retard, qu’on croyait réservé à leurs collègues carabiniers. Aux dernières nouvelles le conducteur méditerait sur le stationnement illégal dans un service psychiatrique.

Ce fait divers –quoique d’été- n’appellerait pas plus de commentaires, s’il ne projetait une lumière crue sur les méfaits de la RGPP. Seule la rigueur budgétaire peut expliquer qu’on rogne sur le contingent nocturne de gendarmes chargés de protéger l’enceinte présidentielle contre une attaque terroriste, une invasion monégasque ou un coup d’Etat estrosiste.

Et sans cette même rigueur, jamais le policier de faction n’aurait pu imaginer qu’un officiel accrédité au Palais puisse rouler en Clio…

Roms : ne faites pas comme les Roumains

Voleurs de poules, assistés sociaux voire exploiteurs de gosses transformés en mendiants professionnels : les clichés sur les Roms sont régulièrement dénoncés. À raison bien sûr dès lors qu’ils reposent sur la généralisation malheureuse de fragments de réalité : comme toujours, les braves gens payent pour les délinquants. Je crois cependant pouvoir déclarer scientifiquement que les Roms (en l’occurrence je parle de ceux de Roumanie et de Bulgarie) sont complètement idiots. Et peut-être structurellement masochistes.

Le Times sent un parfum de Gestapo

Je ne vois pas d’autre explication au fait qu’ils s’obstinent à quitter en masse des contrées merveilleuses où règnent la tolérance et les droits de l’homme pour venir – et même revenir – se faire maltraiter dans un pays raciste, xénophobe, menacé par un « dérapage populiste ». Et quand il dit ça Tedor Baconschi, le ministre roumain des Affaires étrangères, est poli. C’est que, comprenez-vous, il a peur qu’on ressuscite des « souvenirs déplaisants ». Pour les mal-comprenants, le Times de Londres a été beaucoup plus clair en affirmant que les expulsions de Roms rappellent « les déportations » et « la Gestapo ». Qui dit mieux ? Désolée, mieux dans l’horreur, on n’a pas.

On peut dire que la politique du gouvernement français est une gesticulation absurde puisqu’elle consiste à expulser des gens qui seront autorisés à revenir mais n’auront pas le droit de travailler ce qui revient à leur donner le choix entre délinquance et assistanat – ce joli montage ayant été négocié sous la houlette européenne. Les clameurs de vertu outragée qui, de Washington à Bruxelles, s’élèvent contre la France, n’en sont pas moins insupportables. Rappelons simplement que les déportés – notamment tziganes – ne se voyaient pas remettre un pécule pour repartir et que les menaces qui pesaient sur eux n’avaient pas grand-chose à voir avec un contrôle fiscal.

Bucarest, la paille et la poutre

Il était déjà un fort agaçant que l’ONU réprimande la France quand on se rappelle que sa propre commission Théodule des droits de l’homme est contrôlée par des pays aussi irréprochables que la Lybie, la Syrie ou l’Iran. L’hypocrisie de la commissaire européenne récitant le catéchisme de la libre circulation alors qu’elle sait parfaitement que la « question rom » relève de l’Union (qui n’a évidemment aucune idée pour la régler) avait de quoi énerver tout comme les froncements de sourcils du Département d’Etat américain. Mais que le gouvernement roumain fasse l’indigné, voilà qui est carrément indécent. Vieille histoire de paille et de poutre.

Si les Roms de Bulgarie et de Roumanie ne souffraient pas dans leurs pays de discriminations, voire, qui sait, de racisme, peut-être seraient-ils moins enclins à émigrer. Certes, les Roms de Roumanie ne sont pas expulsés du pays, mais comme le pointe Amnesty International, de leurs maisons : voilà qui qualifie Bucarest pour jouer l’arbitre des élégances antiracistes. Quant à l’accueillante Bulgarie, elle peut s’enorgueillir d’avoir un parti politique qui a fait campagne il y a quelques années en réclamant qu’on « transforme les Tziganes en savon » – vous avez bien lu. Pour le reste, il vous suffira de chercher. Mais tout cela n’est rien comparé aux atrocités commises par l’odieux gouvernement français avec la complicité passive d’un peuple de collabos. Entre nous, si un gouvernement fascistoïde sévit à la tête d’un pays européen et que cette bonne Union ne fait rien, c’est qu’elle est bonne à jeter dans les poubelles de l’Histoire. Mais ce n’est pas le sujet.

La France montrée du doigt, les médias adorent

Le plus consternant est la délectation, la joie mauvaise comme disent les Allemands, avec laquelle les propos les plus outranciers sont repris en boucle. La France montrée du doigt, quelle aubaine ! Bien sûr, il s’agit toujours de la France des autres, celle des Dupont-la-joie qui ne hurlent pas de bonheur quand un campement rom s’installe à côté de chez eux. De plus, il est si bon de se battre la coulpe sur la poitrine du gouvernement. Et plus facile que de se demander ce que pourrait être une politique migratoire humaine, réaliste et cohérente – ce qui, il est vrai, n’est pas une mince affaire. Seulement, l’objet de cette effervescence indignée n’est pas de réfléchir à des solutions mais de gagner le concours de la plus belle âme.

Il faut donc rappeler une fois de plus que la France prend sa part de la misère du monde. Sans doute pas très bien, peut-être pas assez mais elle le fait. Les citoyens maugréent parfois, il leur arrive d’avoir de mauvais sentiments mais les contribuables financent – et c’est heureux. Les prêchi-prêcheurs professionnels devraient trouver une autre ritournelle : brandir les années noires ne fera pas d’eux des Jean Moulin. En revanche, à force de se faire insulter, les Français vont s’énerver. Et quand ils s’énervent, ils ne sont pas plus malins que les autres.

Mort d’un romancier populaire

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Dans les années 70, Guillaume Musso et Marc Levy s’appelaient Patrick Cauvin. C’est dire si l’époque était plus sympathique. Un écrivain pouvait vendre des centaines de milliers d’exemplaires sans prendre ses lecteurs pour des cons. Il pouvait aussi écrire un français dont la pauvreté n’annonce pas la novlangue de demain, à base de sabir informatique et d’anglais véhiculaire.

Adolescents surdoués dans la France de Giscard

Mais Patrick Cauvin vient de mourir. Il avait 77 ans et avait obtenu un succès phénoménal avec E=Mc2 mon amour. C’était l’histoire de Roméo et Juliette, ou plutôt de Tristan et Iseult vécue par des adolescents surdoués dans la France de Giscard. On se souvient de l’avoir lu en édition club. C’était un livre de « la bibliothèque des parents. » On n’était un peu méfiant, toujours, avec les livres de la « bibliothèque des parents. » On avait seulement treize ans mais on était déjà très snob : on ne croyait qu’à la littérature et la littérature était une affaire d’écrivains morts. On avait dû lire ça un jour de disette. Et la disette s’est transformée en festin.

On aurait voulu être comme les héros : très intelligents, très amoureux, très drôles et puis s’enfuir à Venise. On se souvient d’avoir lu dans la foulée un autre roman de Cauvin sur un sujet similaire, l’amour impossible. Les protagonistes étaient un catcheur et une libraire qui louchait. Impossible de retrouver le titre mais, en même temps, il n’y a pas beaucoup d’histoires dont je me souvienne trente ans après. Même en admettant que l’adolescence fasse de nous des particulièrement plaques sensibles, les photographies de la mémoire pâlissent tout de même assez vite.

Si par hasard vous lisez un Musso ou un Lévy (on a tous le droit au mauvais goût), il est possible que vous passiez un moment distrayant mais ne venez pas me dire que vous vous en souvenez six mois après.

…alias Claude Klotz

Patrick Cauvin était sur le plan littéraire le représentant des années minitel là où Musso et Levy (Marc) sont ceux des années téléphone portable. Le minitel, c’était une technologie faite pour relier tout le monde sans distinction d’origine. C’était gratuit, ou presque. Un genre de service public. Le portable, lui, n’est pas là pour relier mais pour montrer que son porteur est dans le vent dominant de la quincaillerie électronique. Quand Musso et Levy mettent en scène des riches et des fantômes, Cauvin mettait en scène des vivants un peu cassés par leur intelligence ou leur physique. Cela ne l’empêchait pas de faire des best-sellers. Il était d’un temps où la littérature, et donc la société, savaient encore s’occuper des perdants, et les aimer aussi.
Prof de français dans une banlieue d’avant l’effondrement, Patrick Cauvin s’appelait en fait Claude Klotz. Il avait choisi de nom de Cauvin pour raconter ses histoires d’amour parce qu’il avait déjà utilisé le vrai pour raconter des horreurs. Les horreurs en questions étaient des genres de polars très brefs, très violents, écrits dans un style behavioriste qui est aussi à la même époque, celui de Jean-Patrick Manchette.
Ils mettaient notamment scène un héros récurrent Reiner et avaient pour titre Sbang Sbang, Putsch Punch ou Darakan. On les trouvait, au début des années 80, édités ou réédités par 10-18, avec des couvertures de Monory. C’était bien vu pour ces romans glacés qui sont peut-être les véritables chefs d’œuvre de l’écrivain : le froid, en littérature comme pour l’alimentation, ça conserve mieux.
Sous le nom de Klotz, parce que décidément, comme tout romancier populaire, il savait d’instinct ce qui travaille l’imaginaire d’une époque, il a aussi connu un grand succès aves Les Innommables, un roman sur la préhistoire qui prenait pourtant un parti-pris à la limite de l’expérimental : écrire dans le langage des hommes préhistoriques eux-mêmes.
Il croyait parler du passé. On peut se demander s’il n’annonçait pas l’avenir.

« Hélène et les garçons » : ma mélancolie à moi

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Le Petit Prince

Je suis devenu réactionnaire un dimanche de juillet, et ça a duré au moins tout l’après-midi.

Il faisait vraiment très chaud, ceci explique peut-être cela. Avant, je croyais que j’étais déjà réactionnaire mais je me trompais. J’étais simplement un pessimiste actif. Les pessimistes actifs deviennent soit fascistes s’ils ont un mauvais fond et qu’ils n’ont pas lu Marx, soit communistes si leur premier réflexe, quand ils voient passer devant eux une jolie fille alors qu’ils sont assis à la terrasse d’un café[1. Les communistes sont en général des assistés qui dépensent leurs allocations dans des débits de boissons. Parfois, en plus, ils sont fonctionnaires.] est de s’exclamer : « Tu as vu comme elle est jolie ? » et non : « Tu as vu, il n’y a plus que des Arabes/Blacks/Chinoises[2. Rayer les mentions inutiles.] dans le quartier ! » C’est le côté Petit Prince des communistes, ça : la beauté n’est pas pour eux affaire de chiffres, comme pour le businessman qui veut la posséder ou le géographe qui préfère les taxinomies aux caresses.

Petit Prince ou pas, je suis devenu réactionnaire en attendant le match Argentine-Allemagne dans l’ombre fraîche du salon et en buvant de la vodka-pamplemousse pour digérer. C’est fou ce qu’on a besoin de digérer quand on est communiste, ces temps-ci : il faut digérer la manière dont les gouvernements de l’UE ont objectivement décidé de paupériser leur propre population pour tenter de préserver les rentes du capital ; il faut digérer qu’un fake (Sylvie François !), sur Facebook, annonce un apéro-saucisson rue Myrha pour qu’on se rende compte à quel point on flirte avec la guerre civile (au moins sur Internet) ; il faut digérer qu’une manifestation de deux millions de personnes contre la réforme des retraites passe à l’as médiatique parce que le président décide de recevoir en urgence Thierry Henry, lui-même futur jeune retraité du football, mais aussi de l’honneur, et il faut digérer plus généralement cette impression que tout ce que nous avons aimé est appelé à disparaître et que l’on s’éloigne un peu plus chaque jour des Jours heureux qui étaient, rappelons-le, le titre donné par le Conseil national de la Résistance à son programme. Les jours heureux… Tu parles…[access capability= »lire_inedits »]

Le zapping ou la dépression assurée

Alors, je zappais mélancoliquement en attendant le match. Le zapping est l’activité mélancolique par excellence. Il conjugue le sentiment du passage du temps à celui d’un monde kaléidoscopique, et donc l’idée que rien n’est compréhensible et celle que tout est éphémère. L’éphémère, c’est déjà ce qui faisait peur au Petit Prince quand il pensait à sa rose. Et comme la télé cherche à rendre dépressif ceux qui la regardent, il y a même une chaîne qui vous en propose un tout fait, de zapping. Avant, on se levait pour changer de chaîne, puis il y a eu la télécommande et, maintenant, il y a une émission qui joue toute seule le rôle de la télécommande. Paresse au carré égale dépression assurée.

J’ai repris une vodka-pamplemousse et c’est alors que je suis tombé en zappant sur Hélène et les garçons, rediffusé par une de ces chaînes-robinets du câble, AB1.

J’aurais aimé vous dire que ce fut une madeleine trempée dans du thé, ou d’avoir trébuché sur un pavé de la cour en me rendant à une soirée chez les Guermantes qui firent revenir, d’un coup, tout un passé aboli. Désolé, c’est beaucoup moins chic, c’est le générique d’Hélène et les garçons :

Hélène, je m’appelle Hélène
je suis une fille
comme les autres
Hélène
j’ai mes joies, mes peines
elles font ma vie
comme la vôtre
je voudrais trouver l’amour
simplement trouver l’amour

Vous vous souvenez ? Ça a dû durer deux ans et, d’après le copyright entrevu à la fin d’un épisode, c’était autour de 1993. Parce qu’autant l’avouer tout de suite, j’en ai oublié Argentine-Allemagne et, du coup, je suis resté à regarder les épisodes les uns après les autres.

L’image d’un monde parfait

Qu’est-ce que j’avais pu détester cette série, à l’époque ! Elle incarnait tout ce que le système avait prévu de mieux pour aliéner mes élèves, surtout les filles, auxquelles elle s’adressait en particulier. J’enrageais, même, de les voir se passionner pour ces jeunes gens qui leur faisaient croire que des études supérieures consistaient à passer d’une salle de gym à une chambre de cité universitaire aussi luxueuse qu’un penthouse new-yorkais et de cette chambre au local où des garçons jouaient de la musique d’ascenseur en prenant des airs inspirés.

Oui, j’enrageais de voir des gamines, mes élèves, coller des photos de Cricri d’amour, de Johanna et d’Hélène sur leurs cahiers de textes. De regarder leur montre quand il y avait cours jusqu’à cinq heures et demie parce qu’elles allaient rater le début d’un épisode.

– « Samira, ça n’a pas encore sonné. Alors vous ressortez vos affaires et vous notez le travail pour la prochaine fois… »

Une fois, j’ai tenté de leur expliquer, tout de même : ce genre de production télévisuelle leur donnait une image totalement fausse de la société, ce qui était déjà dangereux, mais aussi de l’amour, ce qui était criminel car, s’il est toujours possible de faire une révolution pour changer le monde, il est beaucoup plus difficile d’échapper aux horreurs de la passion (on venait de jeter un petit coup d’œil sur Phèdre, elles voyaient bien de quoi je leur parlais). On cherchait à leur vendre l’image d’un monde parfait, ce qui allait leur coûter cher en illusions mais les produits dérivés, cahiers, magazines, disques, cher en argent de poche.

Pourtant, même les meilleures ne voulaient pas entendre mes arguments. Elles plaidaient le droit au rêve, revendiquaient leur fleurbleuisme. Une d’entre elles me dit même, sur le ton « Au moins, ça, ça devrait vous plaire ! » : « Et puis, vous savez, Monsieur, ils ne disent pas de gros mots dans Hélène et les garçons. » Sur le coup, je n’y avais pas prêté attention.

Mais là, près de dix-sept ans après, j’ai compris ce qu’elle voulait dire, et pourquoi, d’un seul coup, ce générique idiot m’avait harponné depuis les années 1990 et me laissait désemparé, avec un incroyable coup de blues, dans mon dimanche caniculaire des années 2010, à regarder des jeunes gens flirter sur des musiques sucrées, des jeunes gens qui, maintenant, s’ils flirtaient encore, devaient plutôt le faire avec la quarantaine.

J’ai compris que ces programmes qui me paraissaient si abêtissants, si spécialement destinés à faire de l’argent et à maintenir mes gamines de banlieue dans une misère culturelle en plus de la misère sociale − Hélène ayant tout de même beaucoup plus de moyens que Phèdre ou Louise Michel pour se faire entendre − j’ai compris donc qu’ils étaient une manière de paradis perdu.

Rohmer en ZEP

Elle avait raison, mon élève : on ne dit pas de gros mot dans Hélène et les garçons. On y parle même un français assez soutenu, moderne mais sans excès. J’ai compris que ce que je reprochais à Hélène et les garçons, à savoir une négation totale des réalités sociales au profit des préoccupations sentimentales comme seul souci, et cela au point de faire passer Madame de Scudéry pour Rosa Luxemburg et la carte du Tendre pour un pays spartakiste, je ne le reprochais pas aussi aux films de Rohmer que j’aime tant, justement pour leur qualité de dégagement. Finalement, Hélène et les garçons, c’était le Rohmer de la ZEP. C’est-à-dire une autre façon de penser l’émancipation : par la désinvolture, l’élégance, le sentiment de la langue.

Je ne suis pas sûr qu’un tel programme rencontrerait la même faveur aujourd’hui. Tout serait faussé par des producteurs qui voudraient à la fois garder le côté politiquement correct et iraient farcir le casting de minorités visibles tout en jouant sur la démagogie jeuniste et faire parler les acteurs comme des rappeurs, quand bien même leur personnage serait chargé d’incarner une blonde des beaux quartiers.

Le pire, aussi, c’est que ce qui me semblait être de l’ordre de la grammaire sentimentale niaiseuse doit, pour une fille des quartiers aujourd’hui, paraître comme une parenthèse enchantée. Même si ce n’était pas bien méchant, dans Hélène et les garçons, on était assez volage et une forme d’égalité spontanée dans le désir rejetait toute forme de domination masculine. Et on me dira ce qu’on voudra, à l’époque, on se voilait moins, on se laissait moins pousser la barbe, on ne traitait pas encore les filles comme du bétail à tournante mais il est vrai, aussi, qu’on pouvait encore avoir une petite chance de trouver du boulot, une petite chance d’avoir des profs qui vous sauveraient la mise en vous envoyant au lycée ou à la fac et de ne pas être contrôlé par la police à chaque fois que vous vous promeniez avec votre copine.

Je me suis resservi une vodka-pamplemousse. La rediffusion des épisodes était terminée. J’ai vérifié le score d’Argentine Allemagne : 0-4

Sacrée défaite pour l’Argentine, tout de même. Comme pour moi.[/access]

Sueurs chaudes

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Vladimir Ladijenski, un sexagénaire russe, est mort le 8 août dernier lors des XXIème championnats du monde de sauna, qui se déroulaient dans la charmante cité finlandaise d’Heinola, à 150km d’Helsinki. Le champion sortant, Timo Kaukonen, a été sorti de l’étuve in extremis, échappant de peu au sort funeste de son concurrent. L’épreuve consiste à rester le dernier dans un sauna préalablement chauffé à 110°, et dont la température s’élève toute les trente secondes par aspersion d’eau sur les pierres brûlantes.

Les Finlandais, contrairement à une rumeur répandue par l’ennemi héréditaire russe, ne consommeront pas le défunt lors du banquet funèbre, en dépit de l’était parfait de cuisson auquel il était parvenu.

In Fed we trust

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Depuis le 15 août 1971, date à laquelle Richard Nixon, a mis fin à la convertibilité fixe entre l’once d’or fin et le billet vert, le dollar n’a plus de compte à rendre à personne et peut proliférer sans contrainte. Désormais, derrière lui, le tas d’or a disparu, il n’y a plus rien, sinon une gigantesque rotative. Le sommet de la Jamaïque (janvier 1976) confie au FMI un rôle de surveillant général des comportements financiers de chacun. Les rares survivants de cet accord historique en rient encore…

Le 8 novembre 1988, Milton Friedmann déclarait sans ambages au Monde : «[Notre] déficit est libellé en dollars, non en livres ou en francs ; en dernier recours, nous disposons de la planche à billets ». Depuis, l’économie s’élabore dans un laboratoire peuplé d’algébristes hilares, qui la transforment en objet mathématique, éternellement modélisable.

Quel financiariste, les narines blanchies de poudre, proposa un jour de « larguer du cash depuis des hélicoptères »? Sa suggestion fut immédiatement appliquée. Ainsi, lorsqu’une créature modélisée échappe à ses créateurs, provoquant l’effondrement du magnifique château de cartes qu’elle avait contribué à bâtir, la planche à billets entre en fonction. D’une bulle à l’autre, la Fed bombarde le territoire avec des dollars, « le dernier recours ». La Chine fait le reste : contre l’achat à bas prix de ses marchandises diverses et variées, elle acquiert des bons du trésor émis par son partenaire commercial, et finance largement son déficit.

Longtemps encore, les Américains, privés de cash, les yeux au ciel, les bras tendus, à la manière de John Goodman dans The Big Lebowski, réclameront à grands cris : « Hélicoptère ! ».

Roman hanté en Transylvanie (1)

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Tout commence par une nuit d’orage brûlante aux confins de la Transylvanie. Deux ombres, furtivement, ont rampé, puis disparu à l’intérieur d’une école primaire. Elles appartiennent à deux très grands romanciers : un certain Robert Musil et un nommé Fiodor Dostoïevski. Dans la nuit enfantine, au milieu des morceaux de craie brisés, sous le regard ébahi des créatures ectoplasmiques peuplant les dessins sur les murs, les deux hommes se sont abandonnés à d’âpres ébats. Acte charnel doublement frappé du sceau de l’impossible : d’abord, parce que tous deux – même à en croire les fleurons les plus inventifs des gay studies américaines – aiment uniquement les femmes ; ensuite, parce que leurs sensibilités et leurs esthétiques sont absolument étrangères les unes aux autres. À la surprise de tous, de ce coït obscur naquit cependant en 1968 à Ocea un enfant nommé Florina Ilis.

La rencontre inouïe de Musil et Dostoïevski

La croisade des enfants accomplit bel et bien et dans tous ses détails ce miracle : par son esthétique absolument singulière, elle invente ce lieu qui n’existe pas, la terra incognita suspendue reliant Musil à Dostoïevski. Après cette plongée dans les aspects musiliens du roman, un second article évoquera sa dimension dostoïevskienne. Musil, c’est-à-dire : un regard d’une lucidité, d’une ironie et d’une précision extrêmes déchirant avec un courage venu des hautes glaces le voile de nos illusions sentimentalistes les plus chères. Dostoïevski : la plongée nocturne dans les tréfonds terribles de l’âme humaine, de l’âme de n’importe qui, où le Mal ne règne pas en seul maître, satisfait et assis paisiblement sur son trône – contrairement à la fable bourdonnante et rassurante dont se bercent les modernes et les utilitaristes de tous poils, qui aimeraient tant que l’égoïsme soit le seul maître à bord –, mais où le Mal est sans cesse inquiété et taraudé par les lancinantes tentations du Bien et mène avec lui un combat sans relâche à l’issue imprévisible. Florina Ilis nous livre les unes et les autres : les vérités nées de l’intelligence analytique, du désenchantement cruel et comique et les vérités coriaces et enchantées de la grâce.

Comédie postcommuniste et désastre démocrate

La croisade des enfants de Florina Ilis est l’un des romans européens les plus importants de cette décennie. Paru en 2005 en Roumanie où il a été unanimement salué, déjà traduit dans plusieurs langues, il semble pour l’instant avoir presque échappé aux critiques français, en dépit de la très belle traduction que vient d’en donner Marily le Nir. Faisant suite à La descente de la croix (2001) et L’appel de Mathieu (2002), il constitue le troisième volet, autonome au regard de l’action, d’une trilogie dont j’espère qu’elle sera bientôt traduite dans son intégralité. Les rares critiques français qui ont parlé de La croisade des enfants l’ont célébré comme un grand roman sur le postcommunisme et la Roumanie contemporaine. Ils ont eu raison : Florina Ilis décrit avec un humour acerbe le désastre postcommuniste.
Son roman affiche un scepticisme radical vis-à-vis de la révolution de 1989 et de la démocratie postcommuniste. Les petites gens y regrettent unanimement l’époque communiste. Toutefois, La croisade des enfants ne saurait être réduite à cette seule dimension. L’enfermer dans le contexte roumain, c’est tenter de fuir le miroir qu’elle nous tend. Or, le visage épuisé et grotesque qui se reflète dans ce miroir n’est pas seulement un visage roumain. C’est avant tout le nôtre, celui de l’humanoïde planétaire sans feu ni lieu. Et de ses petits. Le désastre que dévoile le rire de Florina Ilis, c’est notre commun désastre démocrate. Le désastre mondial et mondialisé. La comédie de la démocratie spectaculaire sur fond de dévastation capitaliste et de fusion presque achevée de l’Etat et de la mafia.

L’homme dont le désir est d’être virtuel

Au commencement, il y a deux trains. Tout commence à la gare de Cluj, en Roumanie, par une belle journée d’été. Sur la voie n°3, le train spécial des enfants à destination de Mangalia, réservé par les écoles de la ville pour une colonie de vacances en bord de mer. Sur la voie n°2, l’express pour Bucarest. Sur le quai entre les deux voies, une foule de parents prodiguant leurs derniers conseils. Dans ces deux trains et sur ce quai se tiennent la plupart des personnages du roman. Celui-ci commence par une série éclatée de plans rapprochés. À la fin de chaque paragraphe, le roman prend appui sur la virgule qui conclut celui-ci comme sur une perche ployée pour virevolter et passer à un nouveau personnage. Tout au long du roman, les points sont en effet remplacés par des virgules, la ponctuation se conformant au babillage des enfants et à l’âme liquide de l’homme dont le désir est d’être virtuel – notons qu’il s’agit bien d’un désir.

Au début, les paragraphes sont courts, le regard balaye seulement la surface des êtres, prélève des détails dans la foule grouillante de la gare. Nous passons de l’un à l’autre en ignorant encore les liens qui les unissent. La romancière dresse un admirable portrait de l’homme-foule, de l’homme-séparé, de l’homme statistique. Elle commence par la part la plus grossière et superficielle de la réalité humaine, qui est l’unique réalité visible pour les caméras des mass media ou pour l’œil aveugle de la sociologie, mais non pour le roman. Seul le début de la lecture est un peu ardu. Il faut mériter sa place dans le train spécial des enfants et accepter de se laisser perdre tout d’abord dans la foule. Une fois franchies les quarante premières pages, les quatre-cent-soixante suivantes se mettent à déferler à un rythme d’enfer. Florina Ilis boucle alors à triples tours les portes du train de son récit et je défie quiconque d’en descendre une fois passé ce cap.

Bien pire qu’Al-Qaida !

Personne ne pourra s’arracher à l’envoûtement et au mystère du train des enfants, à partir de l’instant où celui-ci cesse de marquer l’arrêt aux gares habituelles : ni les médias roumains, puis internationaux, ni dada Angelica de Ferentari, la vieille et sainte sorcière tsigane, qui crache avec dégoût et terreur à la vue des téléphones portables, qui a connu les pires persécutions communistes, mais juge pourtant notre monde plus désolant encore, ni l’étrange blogueur mystique Ilarie, ni frère Emanuel, l’ancien poète devenu moine, ni la police et le gouvernement roumains.
Dès les premières heures, les médias écument de jouissance en imaginant que le train des enfants est tombé entre les mains d’Al-Qaida. Les autorités roumaines leur emboîtent rapidement et assez docilement le pas. Lorsque des premiers coups de feu sont tirés, la piste terroriste semble confirmée. Pourtant, la réalité est infiniment plus terrible. Plus propre encore à susciter la fascination mystique des médias mondiaux, qui retransmettent l’affaire heure par heure avec leur coutumière hyènerie. L’ennemi, comme le reconnaîtra en privé le Premier ministre roumain, est bien plus redoutable qu’Al-Qaida : puisque ce sont les enfants qui ont conquis le train et qui le conduisent désormais.

La révolution des enfants

Milan Kundera écrit dans L’art du roman : « Le roman n’examine pas la réalité mais l’existence. Et l’existence n’est pas ce qui s’est passé, l’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable. » Tel est le cœur véritable du roman de Florina Ilis : elle explore jusqu’au bout une hypothèse, celle de notre mutation anthropologique radicale, après soixante ans de télévision, trente ans de jeux vidéos et quinze ans d’Internet. Elle explore cette possibilité existentielle inouïe : celle d’une humanité avancée si loin dans l’infantilisation planétaire qu’elle peut se laisser déstabiliser profondément, politiquement et spirituellement, par ses propres enfants.
Non, mes formulations sont encore inexactes. Elles trahissent la complexité et la profondeur du roman de Florina Ilis par leur connotation morale, par leur prise de parti. Florina Ilis ne prend aucun parti : elle est entièrement romancière. Elle pénètre au cœur de ce possible existentiel et avance le plus loin possible au sein de son mystère en suspendant tout jugement moral – suspension qui n’a rien en commun avec la vulgate stupide et conformiste du relativisme moral, mais qui réclame au contraire une exceptionnelle vitalité morale. La croisade des enfants est un événement. Un événement inouï qui déplace toutes les coordonnées connues. Un événement d’une ambigüité et d’une complexité immenses. Florina Ilis garde le silence pour se mettre le plus profondément possible à l’écoute de toutes les voix, pour faire entendre dans son roman toutes les voix, celles des enfants, acteurs ensorcelés de leur révolution, et celles des adultes, toutes les voix adultes, distinctes et contradictoires, qui tentent de suturer par leurs hypothèses l’excès de l’événement.

Parmi toutes ces voix, l’une des plus lucides et des plus précieuses, l’une des plus subtiles, est paradoxalement celle d’un journaliste, Pavel Coloianu, le principal personnage musilien du roman, héros de l’intelligence critique et rationnelle et de l’anti-sentimentalisme. Etrangement, ce n’est pas sa raison mais une intuition obscure qui lui livre le premier contact intime avec l’événement en cours : « L’accablante vision fantomatique d’une grande assemblée d’enfants se profila, immense, dans son esprit, quelque chose dans le genre d’un essaim gigantesque d’insectes minuscules, mais qui, réunis par le lien d’un besoin impérieux de tout le groupe, pourrait s’abattre, dévastateur, sur la réalité du monde adulte et le perturber, Quel appel brûlant ou quel idéal unique, issu de l’inconscient, pourrait envahir ce fourmillement microscopique illimité, ce terrible peuple d’enfants ? […] Pavel était persuadé que face à une telle force, qui se développerait dans le laboratoire obscur de l’inconscient enfantin, l’édifice du monde […] s’écroulerait dans un fracas étourdissant »

Au fond de l’âme de la civilisation européenne

Pavel observe avec une grande inquiétude la montée dans les médias et sur Internet d’un « mysticisme délirant » autour du mouvement des enfants, un culte dangereux qui identifie les enfants à la pureté et à l’innocence. La croisade des enfants nous permet de constater que cette croyance est pour le moins inexacte. Pavel nous rappelle que « Saint Augustin disait bien que l’innocence des enfants tient à la faiblesse de leurs membres, non à leurs intentions ! » Florina Ilis prolonge ainsi l’exploration ouverte par Kundera dans La vie est ailleurs, celle du « sourire sanglant » de l’innocence. Pourtant, le regard désabusé de Pavel n’est pas le dernier mot du roman. Car Musil n’y règne pas seul. L’âme de Musil y mène une lutte acharnée avec celle de Dostoïevski. Et cette lutte n’a pas de fin.
Si vous voulez savoir ce qui se passe au fond de la conscience européenne, au fond de l’âme de la civilisation européenne, dans les tréfonds de votre âme, si vous voulez savoir ce qui se passe dans la chambre de vos enfants lorsque l’obscurité l’a envahie, le train spécial des enfants vous attend à la gare de Cluj. Il partira dans quelques minutes.

Deuxième partie à paraître demain.

Quel type d’Européen êtes-vous ?

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Banque centrale européenne (BCE)
Banque centrale européenne (BCE).
Banque centrale européenne (BCE)
Banque centrale européenne (BCE).

Répondez honnêtement, c’est-à-dire sans réfléchir, à ces trois questions.

1. Vous voulez acheter à l’étranger en duty-free un parfum de prix, mais vous ne connaissez pas la monnaie locale. Que faire ?
a) Heureusement, il y a la monnaie unique qui facilite les échanges ! Vous sortez votre calculette pour savoir combien ça fait en dollars.
b) Vous sortez votre smartphone à traducteur vocal intégré et vous expliquez en anglais à la caissière combien c’est pratique, cette monnaie unique qui favorise les échanges.
c) Vous achetez deux flacons, non sans vous dire in petto que l’euro, c’est rudement bon pour la croissance.[access capability= »lire_inedits »]

2. Votre meilleur(e) ami(e) vous demande de l’aider à ranger dans l’ordre ses idées sur l’Europe. Vous lui répondez que l’Europe, c’est :
a) Un espace de liberté des peuples nationaux unis dans une souveraineté fédératrice.
b) Un espace de liberté fédératrice des peuples souverains dans l’union nationale unie.
c) Une fédération souveraine d’Etats unis dans l’espace.

3. S’il fallait mettre un portrait sur les nouveaux billets de 5 000 euros, lequel choisiriez-vous ?
a) Jean-Claude Trichet
b) Jean Money
c) Dieu

Solution
Comptabilisez vos points, et découvrez à quel style d’Européen vous appartenez.
Majorité de a : Vous êtes un Européen engagé, qui n’acceptera jamais de vivre dans un monde refermé sur lui-même.
Majorité de b : Vous êtes un Européen de conviction : pour vous, « le marché est plus grand que nos rêves ».
Majorité de c : Vous avez compris à quel point l’idée de nation est démodée, et le passéisme c’est dépassé. Votre idéal : une vraie Europe hors-taxe et hors limites, bref une Europe mondiale ![/access]

Retraits avant la retraite

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Si en France beaucoup de retraites sont anticipées, de plus en plus d’Américains se voient obligés d’effectuer des retraits anticipés dans l’épargne qui aurait dû assurer leurs vieux jours.
Ces retraits anticipés sur l’épargne retraite remplacent en quelque sorte les «equity loans», prêts où la valeur du bien immobilier hypothéqué est plus importante que la capacité de remboursement. Si la maison d’un Anglais est un château, ces prêts, si commodes que nous les remboursons tous aujourd’hui, ont transformé les home sweet home américaines en machines à sous.

Or, contrairement aux « equity loans », l’argent retiré de plans d’épargne retraite sert à parer au plus urgent: à payer les factures pour ceux qui ont perdu leur emploi ou gagnent beaucoup moins qu’avant, ou bien à faire face à des soins médicaux urgents et coûteux. Ainsi cet argent n’alimente pas directement la consommation et n’aide pas à relancer l’activité économique et la création d’emplois.

Mais le pire est que les sommes retirées aujourd’hui manqueront cruellement quand les épargnants toucheront des retraites forcement plus faibles. Ils espèrent pouvoir se rattraper plus tard quand la croissance reviendra mais il est plus probable que nombre d’Américains se verront forcés de dépenser moins et travailler jusqu’à un âge très avancé. Et sans même y avoir été invités nommément par Moody’s…

Les époux modèles

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Maurice Thorez

Maurice Thorez

Les forces de l’oubli sont implacables : elles ne laissent émerger du passé qu’un nombre infime de personnages publics dont les vertus sont exaltées sans nuances, ou les vices exposés à la réprobation réitérée des générations qui se succèdent.

Essayez, par exemple, dans un repas de post-baby-boomers, de lancer « J’ai lu Maurice et Jeannette, d’Annette Wieviorka : c’est un bouquin formidable… » Si, par extraordinaire, cette proposition de converser hors de la glose sur l’affaire Woerth-Bettencourt ou des déboires de l’équipe de France en Afrique du Sud suscitait quelque intérêt parmi les convives, il vous faudra faire un sérieux effort de pédagogie de table. Non, il ne s’agit pas d’un roman qui aurait été porté à l’écran par Robert Guédiguian, encore moins d’une critique gastronomique d’un nouveau restaurant french cuisine à Londres, et définitivement pas d’un livre d’images destiné au jeune public.[access capability= »lire_inedits »]

Une fois ces malentendus écartés, vous pourrez, en prenant soin de ne pas trop faire sentir leurs lacunes à vos commensaux victimes de l’enseignement dit « moderne » de l’histoire, évoquer celle de Maurice Thorez et de Jeannette Vermeersch, couple emblématique du Parti communiste français. Vous faudra-t-il préciser de surcroît que ce parti n’a pas toujours été le nain politique qu’il est devenu aujourd’hui et qu’il fut un temps, entre les années 30 et 70 du siècle dernier, un élément majeur de la vie politique et sociale de la France ? Vraisemblablement, car le souvenir du communisme à la française a été emporté dans le tourbillon de la faillite générale du « socialisme réellement existant » consécutive à la chute du mur de Berlin en 1989.

Thorez mérite mieux que la reductio ad goulagum

Le livre d’Annette Wieviorka n’est pas la première biographie de celui qui fut jusqu’à sa mort, le 11 juillet 1964, le chef incontesté d’un PCF dont il prit les rênes en 1931. Sa vie privée et publique avait déjà fait l’objet d’une thèse foisonnante soutenue et publiée par Philippe Robrieux, ancien permanent du Parti, fervent thorézien avant d’être limogé, puis exclu pour « déviation droitière ». Les travaux d’Annie Kriegel, elle aussi stalinienne défroquée, continuent de faire autorité sur l’histoire du communisme français.

Tout en s’inspirant de ces sources, Annette Wieviorka apporte sa pierre solide et originale à un thème qui mérite mieux que la reductio ad goulagum qui sert d’interprétation vulgaire d’une histoire complexe et multidimensionnelle. Oui, Maurice Thorez a porté fièrement le titre de « premier stalinien de France » et s’est montré plus que réticent à répercuter, en France, les révélations de Nikita Khrouchtchev sur les crimes de Staline. Certes, Jeannette Vermeersch, son épouse, qui lui survécut plus de trente ans, ne se départit jamais de sa fidélité inconditionnelle à la « patrie du socialisme », dont l’écroulement, en 1991, fut pour elle un drame personnel. Mais au-delà de cet aveuglement, qu’ils ont partagé avec d’innombrables croyants dans les matins qui chantent après le grand soir, il y a le mystère de cet enracinement d’une idéologie venue d’ailleurs dans la France populaire des usines, la mine et des chantiers.

Un appareil à socialiser les sauvageons

Annette Wieviorka évoque avec un art du récit fondé sur une érudition impeccable le monde d’où sont issus Maurice et Jeannette : celui des Ch’tis où les gars descendaient à la mine à 13 ans, et où les filles étaient envoyées trimer dans les filatures avant d’être pubères. On naissait, vivait et mourait dans la classe ouvrière, et toute tentative de sortie individuelle de cette condition était considérée comme une forme de traîtrise.

L’ambition affichée de ces communistes, issus d’un monde ouvrier soumis à des conditions de vie lamentables, était de faire triompher cette révolution émancipatrice dont la lumière venait de l’Est. Elle n’a pas eu lieu − fort heureusement −, mais il faut rendre au PCF l’hommage que l’on doit à une instance sociale qui a permis de « civiliser » la horde des ruraux déracinés par la révolution industrielle. Secondé par une multitude d’« organisations de masse », syndicats, mouvements de jeunesse, clubs sportifs et associations culturelles, le PCF a longtemps disputé à l’Église catholique la primauté dans la prise en charge des besoins collectifs des classes populaires. Il existait, à cette époque, dans les cités et les corons, un appareil à socialiser les sauvageons dont nous faisons aujourd’hui la cruelle expérience de l’absence.

Le destin personnel de Maurice et de Jeannette ne s’est jamais distingué de celui de ce collectif dont ils étaient devenus l’incarnation quasi mystique. La certitude que la classe ouvrière avait une mission sacrée à accomplir les a empêchés de percevoir la réalité des choses. Cela porte, par exemple, Maurice Thorez à défendre, contre toute évidence, la « paupérisation absolue » des ouvriers dans la France des Trente glorieuses, et Jeannette Vermeersch à s’opposer farouchement au contrôle des naissances, dans lequel elle voyait une tentative « néo-malthusienne » d’empêcher la classe ouvrière de croître et de se multiplier…

Que faudrait-il aujourd’hui pour que ce pan de notre histoire soit revisité par le plus grand nombre ? Lire Annette Wieviorka, bien sûr, mais son exigence d’historienne l’a détournée d’écrire, sur ce sujet, le best-seller de l’été, qui aurait été une grande histoire d’amour sur vague fond politique. Un film, peut-être, un de ces biopics dont le genre commence à produire quelques bonnes pellicules comme le Gainsbourg de Joann Sfar. Avec, pourquoi pas, Dany Boon dans le rôle de Maurice et Sandrine Kiberlain dans celui de Jeannette.

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Gare au garage!

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Tous les Parisiens le savent : difficile, voire impossible de se garer dans le mal nommé quartier des Champs, même en pleine nuit au mois d’août. Et quand par miracle, on trouve une place libre, c’est quatre euros de l’heure cash, si toutefois le parcmètre n’est pas hors service.

Un parcours du combattant qu’un automobiliste malin a su éviter hier vers quatre heures du mat’, en allant parquer sa Clio dans la cour du 55, Faubourg Saint-Honoré, un ensemble immobilier relevant certes du patrimoine national, mais pas exactement ouvert au public, même quand son locataire habituel est en congés payés au Cap Nègre.

D’après les premiers éléments de l’enquête, l’individu en question se serait pointé comme une fleur devant le portail de l’Elysée, où il aurait allumé un beau gyrophare tout bleu. Le policier de faction à l’entrée a, comme il se doit, appelé les gendarmes. Ne voyant rien venir, il a laissé l’impétrant aller se garer dans la cour d’honneur du palais, où celui-ci sera finalement interpellé par la maréchaussée arrivée avec un léger retard, qu’on croyait réservé à leurs collègues carabiniers. Aux dernières nouvelles le conducteur méditerait sur le stationnement illégal dans un service psychiatrique.

Ce fait divers –quoique d’été- n’appellerait pas plus de commentaires, s’il ne projetait une lumière crue sur les méfaits de la RGPP. Seule la rigueur budgétaire peut expliquer qu’on rogne sur le contingent nocturne de gendarmes chargés de protéger l’enceinte présidentielle contre une attaque terroriste, une invasion monégasque ou un coup d’Etat estrosiste.

Et sans cette même rigueur, jamais le policier de faction n’aurait pu imaginer qu’un officiel accrédité au Palais puisse rouler en Clio…

Roms : ne faites pas comme les Roumains

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Voleurs de poules, assistés sociaux voire exploiteurs de gosses transformés en mendiants professionnels : les clichés sur les Roms sont régulièrement dénoncés. À raison bien sûr dès lors qu’ils reposent sur la généralisation malheureuse de fragments de réalité : comme toujours, les braves gens payent pour les délinquants. Je crois cependant pouvoir déclarer scientifiquement que les Roms (en l’occurrence je parle de ceux de Roumanie et de Bulgarie) sont complètement idiots. Et peut-être structurellement masochistes.

Le Times sent un parfum de Gestapo

Je ne vois pas d’autre explication au fait qu’ils s’obstinent à quitter en masse des contrées merveilleuses où règnent la tolérance et les droits de l’homme pour venir – et même revenir – se faire maltraiter dans un pays raciste, xénophobe, menacé par un « dérapage populiste ». Et quand il dit ça Tedor Baconschi, le ministre roumain des Affaires étrangères, est poli. C’est que, comprenez-vous, il a peur qu’on ressuscite des « souvenirs déplaisants ». Pour les mal-comprenants, le Times de Londres a été beaucoup plus clair en affirmant que les expulsions de Roms rappellent « les déportations » et « la Gestapo ». Qui dit mieux ? Désolée, mieux dans l’horreur, on n’a pas.

On peut dire que la politique du gouvernement français est une gesticulation absurde puisqu’elle consiste à expulser des gens qui seront autorisés à revenir mais n’auront pas le droit de travailler ce qui revient à leur donner le choix entre délinquance et assistanat – ce joli montage ayant été négocié sous la houlette européenne. Les clameurs de vertu outragée qui, de Washington à Bruxelles, s’élèvent contre la France, n’en sont pas moins insupportables. Rappelons simplement que les déportés – notamment tziganes – ne se voyaient pas remettre un pécule pour repartir et que les menaces qui pesaient sur eux n’avaient pas grand-chose à voir avec un contrôle fiscal.

Bucarest, la paille et la poutre

Il était déjà un fort agaçant que l’ONU réprimande la France quand on se rappelle que sa propre commission Théodule des droits de l’homme est contrôlée par des pays aussi irréprochables que la Lybie, la Syrie ou l’Iran. L’hypocrisie de la commissaire européenne récitant le catéchisme de la libre circulation alors qu’elle sait parfaitement que la « question rom » relève de l’Union (qui n’a évidemment aucune idée pour la régler) avait de quoi énerver tout comme les froncements de sourcils du Département d’Etat américain. Mais que le gouvernement roumain fasse l’indigné, voilà qui est carrément indécent. Vieille histoire de paille et de poutre.

Si les Roms de Bulgarie et de Roumanie ne souffraient pas dans leurs pays de discriminations, voire, qui sait, de racisme, peut-être seraient-ils moins enclins à émigrer. Certes, les Roms de Roumanie ne sont pas expulsés du pays, mais comme le pointe Amnesty International, de leurs maisons : voilà qui qualifie Bucarest pour jouer l’arbitre des élégances antiracistes. Quant à l’accueillante Bulgarie, elle peut s’enorgueillir d’avoir un parti politique qui a fait campagne il y a quelques années en réclamant qu’on « transforme les Tziganes en savon » – vous avez bien lu. Pour le reste, il vous suffira de chercher. Mais tout cela n’est rien comparé aux atrocités commises par l’odieux gouvernement français avec la complicité passive d’un peuple de collabos. Entre nous, si un gouvernement fascistoïde sévit à la tête d’un pays européen et que cette bonne Union ne fait rien, c’est qu’elle est bonne à jeter dans les poubelles de l’Histoire. Mais ce n’est pas le sujet.

La France montrée du doigt, les médias adorent

Le plus consternant est la délectation, la joie mauvaise comme disent les Allemands, avec laquelle les propos les plus outranciers sont repris en boucle. La France montrée du doigt, quelle aubaine ! Bien sûr, il s’agit toujours de la France des autres, celle des Dupont-la-joie qui ne hurlent pas de bonheur quand un campement rom s’installe à côté de chez eux. De plus, il est si bon de se battre la coulpe sur la poitrine du gouvernement. Et plus facile que de se demander ce que pourrait être une politique migratoire humaine, réaliste et cohérente – ce qui, il est vrai, n’est pas une mince affaire. Seulement, l’objet de cette effervescence indignée n’est pas de réfléchir à des solutions mais de gagner le concours de la plus belle âme.

Il faut donc rappeler une fois de plus que la France prend sa part de la misère du monde. Sans doute pas très bien, peut-être pas assez mais elle le fait. Les citoyens maugréent parfois, il leur arrive d’avoir de mauvais sentiments mais les contribuables financent – et c’est heureux. Les prêchi-prêcheurs professionnels devraient trouver une autre ritournelle : brandir les années noires ne fera pas d’eux des Jean Moulin. En revanche, à force de se faire insulter, les Français vont s’énerver. Et quand ils s’énervent, ils ne sont pas plus malins que les autres.

Mort d’un romancier populaire

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Dans les années 70, Guillaume Musso et Marc Levy s’appelaient Patrick Cauvin. C’est dire si l’époque était plus sympathique. Un écrivain pouvait vendre des centaines de milliers d’exemplaires sans prendre ses lecteurs pour des cons. Il pouvait aussi écrire un français dont la pauvreté n’annonce pas la novlangue de demain, à base de sabir informatique et d’anglais véhiculaire.

Adolescents surdoués dans la France de Giscard

Mais Patrick Cauvin vient de mourir. Il avait 77 ans et avait obtenu un succès phénoménal avec E=Mc2 mon amour. C’était l’histoire de Roméo et Juliette, ou plutôt de Tristan et Iseult vécue par des adolescents surdoués dans la France de Giscard. On se souvient de l’avoir lu en édition club. C’était un livre de « la bibliothèque des parents. » On n’était un peu méfiant, toujours, avec les livres de la « bibliothèque des parents. » On avait seulement treize ans mais on était déjà très snob : on ne croyait qu’à la littérature et la littérature était une affaire d’écrivains morts. On avait dû lire ça un jour de disette. Et la disette s’est transformée en festin.

On aurait voulu être comme les héros : très intelligents, très amoureux, très drôles et puis s’enfuir à Venise. On se souvient d’avoir lu dans la foulée un autre roman de Cauvin sur un sujet similaire, l’amour impossible. Les protagonistes étaient un catcheur et une libraire qui louchait. Impossible de retrouver le titre mais, en même temps, il n’y a pas beaucoup d’histoires dont je me souvienne trente ans après. Même en admettant que l’adolescence fasse de nous des particulièrement plaques sensibles, les photographies de la mémoire pâlissent tout de même assez vite.

Si par hasard vous lisez un Musso ou un Lévy (on a tous le droit au mauvais goût), il est possible que vous passiez un moment distrayant mais ne venez pas me dire que vous vous en souvenez six mois après.

…alias Claude Klotz

Patrick Cauvin était sur le plan littéraire le représentant des années minitel là où Musso et Levy (Marc) sont ceux des années téléphone portable. Le minitel, c’était une technologie faite pour relier tout le monde sans distinction d’origine. C’était gratuit, ou presque. Un genre de service public. Le portable, lui, n’est pas là pour relier mais pour montrer que son porteur est dans le vent dominant de la quincaillerie électronique. Quand Musso et Levy mettent en scène des riches et des fantômes, Cauvin mettait en scène des vivants un peu cassés par leur intelligence ou leur physique. Cela ne l’empêchait pas de faire des best-sellers. Il était d’un temps où la littérature, et donc la société, savaient encore s’occuper des perdants, et les aimer aussi.
Prof de français dans une banlieue d’avant l’effondrement, Patrick Cauvin s’appelait en fait Claude Klotz. Il avait choisi de nom de Cauvin pour raconter ses histoires d’amour parce qu’il avait déjà utilisé le vrai pour raconter des horreurs. Les horreurs en questions étaient des genres de polars très brefs, très violents, écrits dans un style behavioriste qui est aussi à la même époque, celui de Jean-Patrick Manchette.
Ils mettaient notamment scène un héros récurrent Reiner et avaient pour titre Sbang Sbang, Putsch Punch ou Darakan. On les trouvait, au début des années 80, édités ou réédités par 10-18, avec des couvertures de Monory. C’était bien vu pour ces romans glacés qui sont peut-être les véritables chefs d’œuvre de l’écrivain : le froid, en littérature comme pour l’alimentation, ça conserve mieux.
Sous le nom de Klotz, parce que décidément, comme tout romancier populaire, il savait d’instinct ce qui travaille l’imaginaire d’une époque, il a aussi connu un grand succès aves Les Innommables, un roman sur la préhistoire qui prenait pourtant un parti-pris à la limite de l’expérimental : écrire dans le langage des hommes préhistoriques eux-mêmes.
Il croyait parler du passé. On peut se demander s’il n’annonçait pas l’avenir.

« Hélène et les garçons » : ma mélancolie à moi

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Le Petit Prince

Le Petit Prince

Je suis devenu réactionnaire un dimanche de juillet, et ça a duré au moins tout l’après-midi.

Il faisait vraiment très chaud, ceci explique peut-être cela. Avant, je croyais que j’étais déjà réactionnaire mais je me trompais. J’étais simplement un pessimiste actif. Les pessimistes actifs deviennent soit fascistes s’ils ont un mauvais fond et qu’ils n’ont pas lu Marx, soit communistes si leur premier réflexe, quand ils voient passer devant eux une jolie fille alors qu’ils sont assis à la terrasse d’un café[1. Les communistes sont en général des assistés qui dépensent leurs allocations dans des débits de boissons. Parfois, en plus, ils sont fonctionnaires.] est de s’exclamer : « Tu as vu comme elle est jolie ? » et non : « Tu as vu, il n’y a plus que des Arabes/Blacks/Chinoises[2. Rayer les mentions inutiles.] dans le quartier ! » C’est le côté Petit Prince des communistes, ça : la beauté n’est pas pour eux affaire de chiffres, comme pour le businessman qui veut la posséder ou le géographe qui préfère les taxinomies aux caresses.

Petit Prince ou pas, je suis devenu réactionnaire en attendant le match Argentine-Allemagne dans l’ombre fraîche du salon et en buvant de la vodka-pamplemousse pour digérer. C’est fou ce qu’on a besoin de digérer quand on est communiste, ces temps-ci : il faut digérer la manière dont les gouvernements de l’UE ont objectivement décidé de paupériser leur propre population pour tenter de préserver les rentes du capital ; il faut digérer qu’un fake (Sylvie François !), sur Facebook, annonce un apéro-saucisson rue Myrha pour qu’on se rende compte à quel point on flirte avec la guerre civile (au moins sur Internet) ; il faut digérer qu’une manifestation de deux millions de personnes contre la réforme des retraites passe à l’as médiatique parce que le président décide de recevoir en urgence Thierry Henry, lui-même futur jeune retraité du football, mais aussi de l’honneur, et il faut digérer plus généralement cette impression que tout ce que nous avons aimé est appelé à disparaître et que l’on s’éloigne un peu plus chaque jour des Jours heureux qui étaient, rappelons-le, le titre donné par le Conseil national de la Résistance à son programme. Les jours heureux… Tu parles…[access capability= »lire_inedits »]

Le zapping ou la dépression assurée

Alors, je zappais mélancoliquement en attendant le match. Le zapping est l’activité mélancolique par excellence. Il conjugue le sentiment du passage du temps à celui d’un monde kaléidoscopique, et donc l’idée que rien n’est compréhensible et celle que tout est éphémère. L’éphémère, c’est déjà ce qui faisait peur au Petit Prince quand il pensait à sa rose. Et comme la télé cherche à rendre dépressif ceux qui la regardent, il y a même une chaîne qui vous en propose un tout fait, de zapping. Avant, on se levait pour changer de chaîne, puis il y a eu la télécommande et, maintenant, il y a une émission qui joue toute seule le rôle de la télécommande. Paresse au carré égale dépression assurée.

J’ai repris une vodka-pamplemousse et c’est alors que je suis tombé en zappant sur Hélène et les garçons, rediffusé par une de ces chaînes-robinets du câble, AB1.

J’aurais aimé vous dire que ce fut une madeleine trempée dans du thé, ou d’avoir trébuché sur un pavé de la cour en me rendant à une soirée chez les Guermantes qui firent revenir, d’un coup, tout un passé aboli. Désolé, c’est beaucoup moins chic, c’est le générique d’Hélène et les garçons :

Hélène, je m’appelle Hélène
je suis une fille
comme les autres
Hélène
j’ai mes joies, mes peines
elles font ma vie
comme la vôtre
je voudrais trouver l’amour
simplement trouver l’amour

Vous vous souvenez ? Ça a dû durer deux ans et, d’après le copyright entrevu à la fin d’un épisode, c’était autour de 1993. Parce qu’autant l’avouer tout de suite, j’en ai oublié Argentine-Allemagne et, du coup, je suis resté à regarder les épisodes les uns après les autres.

L’image d’un monde parfait

Qu’est-ce que j’avais pu détester cette série, à l’époque ! Elle incarnait tout ce que le système avait prévu de mieux pour aliéner mes élèves, surtout les filles, auxquelles elle s’adressait en particulier. J’enrageais, même, de les voir se passionner pour ces jeunes gens qui leur faisaient croire que des études supérieures consistaient à passer d’une salle de gym à une chambre de cité universitaire aussi luxueuse qu’un penthouse new-yorkais et de cette chambre au local où des garçons jouaient de la musique d’ascenseur en prenant des airs inspirés.

Oui, j’enrageais de voir des gamines, mes élèves, coller des photos de Cricri d’amour, de Johanna et d’Hélène sur leurs cahiers de textes. De regarder leur montre quand il y avait cours jusqu’à cinq heures et demie parce qu’elles allaient rater le début d’un épisode.

– « Samira, ça n’a pas encore sonné. Alors vous ressortez vos affaires et vous notez le travail pour la prochaine fois… »

Une fois, j’ai tenté de leur expliquer, tout de même : ce genre de production télévisuelle leur donnait une image totalement fausse de la société, ce qui était déjà dangereux, mais aussi de l’amour, ce qui était criminel car, s’il est toujours possible de faire une révolution pour changer le monde, il est beaucoup plus difficile d’échapper aux horreurs de la passion (on venait de jeter un petit coup d’œil sur Phèdre, elles voyaient bien de quoi je leur parlais). On cherchait à leur vendre l’image d’un monde parfait, ce qui allait leur coûter cher en illusions mais les produits dérivés, cahiers, magazines, disques, cher en argent de poche.

Pourtant, même les meilleures ne voulaient pas entendre mes arguments. Elles plaidaient le droit au rêve, revendiquaient leur fleurbleuisme. Une d’entre elles me dit même, sur le ton « Au moins, ça, ça devrait vous plaire ! » : « Et puis, vous savez, Monsieur, ils ne disent pas de gros mots dans Hélène et les garçons. » Sur le coup, je n’y avais pas prêté attention.

Mais là, près de dix-sept ans après, j’ai compris ce qu’elle voulait dire, et pourquoi, d’un seul coup, ce générique idiot m’avait harponné depuis les années 1990 et me laissait désemparé, avec un incroyable coup de blues, dans mon dimanche caniculaire des années 2010, à regarder des jeunes gens flirter sur des musiques sucrées, des jeunes gens qui, maintenant, s’ils flirtaient encore, devaient plutôt le faire avec la quarantaine.

J’ai compris que ces programmes qui me paraissaient si abêtissants, si spécialement destinés à faire de l’argent et à maintenir mes gamines de banlieue dans une misère culturelle en plus de la misère sociale − Hélène ayant tout de même beaucoup plus de moyens que Phèdre ou Louise Michel pour se faire entendre − j’ai compris donc qu’ils étaient une manière de paradis perdu.

Rohmer en ZEP

Elle avait raison, mon élève : on ne dit pas de gros mot dans Hélène et les garçons. On y parle même un français assez soutenu, moderne mais sans excès. J’ai compris que ce que je reprochais à Hélène et les garçons, à savoir une négation totale des réalités sociales au profit des préoccupations sentimentales comme seul souci, et cela au point de faire passer Madame de Scudéry pour Rosa Luxemburg et la carte du Tendre pour un pays spartakiste, je ne le reprochais pas aussi aux films de Rohmer que j’aime tant, justement pour leur qualité de dégagement. Finalement, Hélène et les garçons, c’était le Rohmer de la ZEP. C’est-à-dire une autre façon de penser l’émancipation : par la désinvolture, l’élégance, le sentiment de la langue.

Je ne suis pas sûr qu’un tel programme rencontrerait la même faveur aujourd’hui. Tout serait faussé par des producteurs qui voudraient à la fois garder le côté politiquement correct et iraient farcir le casting de minorités visibles tout en jouant sur la démagogie jeuniste et faire parler les acteurs comme des rappeurs, quand bien même leur personnage serait chargé d’incarner une blonde des beaux quartiers.

Le pire, aussi, c’est que ce qui me semblait être de l’ordre de la grammaire sentimentale niaiseuse doit, pour une fille des quartiers aujourd’hui, paraître comme une parenthèse enchantée. Même si ce n’était pas bien méchant, dans Hélène et les garçons, on était assez volage et une forme d’égalité spontanée dans le désir rejetait toute forme de domination masculine. Et on me dira ce qu’on voudra, à l’époque, on se voilait moins, on se laissait moins pousser la barbe, on ne traitait pas encore les filles comme du bétail à tournante mais il est vrai, aussi, qu’on pouvait encore avoir une petite chance de trouver du boulot, une petite chance d’avoir des profs qui vous sauveraient la mise en vous envoyant au lycée ou à la fac et de ne pas être contrôlé par la police à chaque fois que vous vous promeniez avec votre copine.

Je me suis resservi une vodka-pamplemousse. La rediffusion des épisodes était terminée. J’ai vérifié le score d’Argentine Allemagne : 0-4

Sacrée défaite pour l’Argentine, tout de même. Comme pour moi.[/access]

Sueurs chaudes

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Vladimir Ladijenski, un sexagénaire russe, est mort le 8 août dernier lors des XXIème championnats du monde de sauna, qui se déroulaient dans la charmante cité finlandaise d’Heinola, à 150km d’Helsinki. Le champion sortant, Timo Kaukonen, a été sorti de l’étuve in extremis, échappant de peu au sort funeste de son concurrent. L’épreuve consiste à rester le dernier dans un sauna préalablement chauffé à 110°, et dont la température s’élève toute les trente secondes par aspersion d’eau sur les pierres brûlantes.

Les Finlandais, contrairement à une rumeur répandue par l’ennemi héréditaire russe, ne consommeront pas le défunt lors du banquet funèbre, en dépit de l’était parfait de cuisson auquel il était parvenu.