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Hamas-Fatah: on se flingue plus, on cause

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Mahmoud Abbas
Mahmoud Abbas. Photo Flickr / World Economic Forum.

Le phénomène est courant. Il a généralement à voir avec des processus psychologiques élémentaires, des pulsions nées d’une expérience, d’un vécu partagé parfois douloureux, qui incitent à se rapprocher les uns des autres, à s’unir face à un ennemi commun, voire se réconcilier après une longue dispute. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la volonté récemment affichée du Hamas et du Fatah de se réconcilier rapidement.

L’on aurait pu croire que les grandes difficultés que connaissent les Palestiniens, la misère de leur quotidien dans la bande de Gaza, les entraves à la liberté de circulation en Cisjordanie, l’impossible ouverture sur le monde en raison des blocus qui leurs sont imposés, l’accès si compliqué à des soins, j’en passe, la liste est longue, l’on aurait pu croire donc, que ce contexte pesant contribuerait à apaiser les tensions inter-palestiniennes, favoriser le rapprochement de ceux qui soutiennent le Hamas et des sympathisants du Fatah, le mouvement de Yasser Arafat dirigé aujourd’hui par Mahmoud Abbas. Mais en dépit des efforts intéressés de l’Egypte, peu enthousiasmée par la proximité de ce voisin remuant, émanation directe des Frères musulmans honnis par le Caire, rien n’a pu apaiser la grande discorde dont le point culminant fut la rupture de l’été 2007, le coup de force du Hamas qui entraina sa prise de contrôle de la bande de Gaza et l’éviction du Fatah de ce territoire.

Pas de soulèvement palestinien mais une réconciliation à l’horizon ?

Et pourtant une réconciliation semble se profiler à l’horizon. L’un des effets inattendus du fiasco de la flottille, encore elle, semble être aujourd’hui d’avoir titillé la corde de la solidarité palestinienne face à Israël. L’incident continue de faire des vagues au Proche-Orient, dans les chancelleries, dans les couloirs et salles de réunion des Nations Unies qui poussent toujours à la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, autrement dit pas israélienne. C’est aussi ce qu’attendent les experts, ceux-là mêmes qui pressentaient un soulèvement massif palestinien à la suite de cette affaire, un soulèvement qui peine à démarrer. À croire que ces mêmes experts, qui se rangent dans la catégorie de certains oiseaux et annoncent le pire à la moindre occasion, ont soif d’actions, voire de violences qui permettraient de remettre les gentils et les méchants à leur places respectives et de se livrer à des analyses en noir et blanc, les meilleures, les mieux comprises et les plus faciles à écrire. Ne me reconnaissant pas comme membre de cette communauté de savants, il m’est donc plus aisé de jouer de temps en temps avec ma boule de cristal, tout en rappelant ici que cet outil a une tendance perverse à se détraquer au moment le plus inattendu. Je me permets donc de relever quelques indices qui laissent présager d’une nouvelle page dans les relations entre l’Autorité palestinienne et le Hamas.

La main tendue de Mahmoud Abbas

Le dernier en date fait référence à la promesse faite il y a quelques jours par Mahmoud Abbas d’envoyer une délégation de l’Autorité palestinienne à Gaza en vue d’une telle réconciliation, une annonce formulée dans la foulée du raid israélien sur la flottille turco-humanitaire qu’il n’avait pas hésité à qualifier de « massacre » (bilan officiel : 9 tués). S’en est suivi un appel sans équivoque du même Abbas adressé peu après de Sharm el Cheikh au Hamas afin de l’encourager à signer un projet égyptien de rapprochement, une étape incontournable vers la mise en place d’un gouvernement de transition, du jamais vu ni entendu depuis trois ans. « Si le document est accepté, nous sommes prêts à former un gouvernement de transition ou un gouvernement de techniciens ou d’indépendants pour superviser plusieurs questions, notamment la réception de fonds pour la reconstruction » de la bande de Gaza, a généreusement assuré le président de l’Autorité palestinienne. Le document en question avait été discuté l’an dernier durant plusieurs mois entre des délégations des deux bords sous les auspices de l’Egypte, mais n’avait été accepté que par le Fatah, ce qui avait fait capoter le processus de rapprochement. Il prévoyait notamment la tenue d’élections présidentielles et législatives en 2010, la restructuration des forces de sécurité palestiniennes sous la supervision des Egyptiens, ainsi que la libération de détenus des deux mouvements en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Nabil Chaath, un proche d’Abbas, ancien négociateur avec les Israéliens et membre du Comité central du Fatah, a déjà été envoyé en éclaireur en février dernier à Gaza pour y rencontrer le chef du gouvernement Hamas, Ismaïl Haniyeh. La chaleur de l’accueil offert à cet enfant du pays — Chaath est natif de Khan Younes, dans le sud de la bande de Gaza — avait été perçue comme un incontestable signe du dégel des relations entre les deux mouvements palestiniens.

Autre indice d’une réconciliation bien engagée : l’implication nouvelle de la Turquie qui se pose décidemment comme une pièce maîtresse du puzzle proche-oriental. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui n’en rate pas une pour fustiger Israël, multiplie les contacts avec le Hamas dans une volonté claire de lever l’ostracisme sur ce mouvement mis au ban de l’Occident au même titre que le Hezbollah et Al-Qaïda. Le responsable turc vient de se dire investi par les Islamistes de Gaza de l’autorité nécessaire pour « résoudre le problème » avec le Fatah. Et d’ajouter : « Dire que le Fatah est une organisation avec laquelle on peut discuter et le Hamas une organisation terroriste, est une grave erreur ».

Des maisons palestiniennes détruites sur ordre du Hamas

Du coup, Khaled Meshaal, le patron du Hamas à Damas, se met lui aussi à rêver d’une fin l’isolement dans lequel se trouve son organisation depuis son coup de force de 2007, isolement qui a entrainé une détérioration des conditions de vie dans la bande de Gaza, des difficultés dans le financement de ses institutions caritatives et de ses groupes armés. Le Hamas a aussi de plus en plus de mal à cacher sa nervosité à Gaza et multiplie les décisions impopulaires, notamment la destruction au bulldozer de 20 maisons construites « illégalement » à Rafah, dans le sud du territoire, qui a eu pour effet de jeter 150 Palestiniens à la rue sans soulever le moindre tollé international. Les locataires réfractaires, femmes et enfants compris, ont été trainés hors de chez eux, et beaucoup d’entre eux sévèrement passés à tabac à coups de bâton. Près de 200 autres maisons sont sur les rangs. Pour rajouter à cette tension, le Hamas n’a rien trouvé de mieux que d’interdire les fêtes, notamment les mariages, après 22h00 … pour permettre aux étudiants de réviser leur bac.

Meshaal, pressé de se refaire une virginité, évoque ainsi « les étapes finales » atteintes avant la réconciliation avec le Fatah ne paraît pas moins pressé de tourner rapidement cette page douloureuse. Abbas sait en effet que le temps joue contre lui et qu’Européens et Américains commencent à s’impatienter face à la paralysie des pourparlers avec Israël et à l’incapacité de s’entendre sur la création d’un Etat pour les Palestiniens. Et sans réconciliation, Abbas sait parfaitement qu’il ne pourra négocier avec Israël au nom de tous les siens. Reste à savoir ce que le Hamas va exiger en échange de ce rapprochement et si sa volonté de « poursuivre la résistance par tous les moyens » contre Israël est compatible avec la conclusion d’un accord de paix avec ce pays.

José Saramago s’en va

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Le Portugal doit se sentir vaciller. Entre les agences de notations qui menacent de dégrader sa dette et une sélection nationale qui a dû se contenter d’un nul contre la Côte d’Ivoire dans un groupe très relevé qui compte le Brésil et une surprenante Corée du Nord, le pays vient en plus de perdre son plus grand écrivain vivant, José Saramago, à l’age de 87 ans. Saramago, qui avait reçu le prix Nobel de littérature en 1998, avait commencé à écrire la soixantaine venue, après avoir été serrurier puis journaliste.

On conseillera au lecteur français qui voudrait découvrir cette oeuvre majeure de lire Le radeau de pierre. En cette époque d’incertitude européenne, ce roman épique retrouvera toute son actualité puisqu’il raconte comment un accident géologique fait se détacher la péninsule ibérique du continent et commence à dériver vers le large, loin de la modernité bruxelloise. On pourra également se plonger dans L’année de la mort de Ricardo Reis, roman se déroulant à Lisbonne, dans une atmosphère onirique, où l’on parle avec le fantôme du grand Fernando Pessoa alors que la seconde guerre mondiale fait une rumeur lointaine dans cette ville hors du temps. José Saramago, à plus de 85 ans, avait commencé à tenir un blog, en 2008, qui était devenu un des points de rendez-vous de la gauche alternative portugaise. Les principaux articles de ce blog, préfacés par Umberto Eco, viennent tout juste de paraître en français aux éditions du Cherche-Midi sous le titre Le cahier.

Villepin, l’avenir d’une illusion

DDV dans son nouveau vidéo clip.

On avait décidé de faire sa mauvaise tête. Genre Dominique, tu nous as eu deux ou trois fois. Pas cette fois, pas le jour où tu lances ton parti. Le coup du troisième homme gaullo-chevènementiste, au dessus des partis le lendemain du 18 juin, c’est encore plus téléphoné que le dernier tube de Lady Gaga.

Faut dire, plus de deux heures à attendre le discours de l’homme providentiel, ça laisse du temps pour regarder avec qui on prend parti (ou on pourrait). À la Halle Freyssinet samedi -comme son nom l’indique, d’anciens entrepôts transformés en vague truc pour défilé haute-couture ou réunion publique – on a vu qui ? Quatre députés villepinistes, quelques rescapés du Chêne, le club authentiquement gaulliste de MAM, d’anciens sarkozystes, des vieux de l’UMP dégoûtés par le président et, je cite, « sa politique atlantiste », des jeunes bien propres en pull, des vieilles à bagouzes, des filles à marier à carré Hermès, des paysans ralliés au souvenir de Chirac. Pas de quoi fouetter un chat.

La banlieue dans le sens du poil

Et puis, tu regardes de plus près et tu vois une fille voilée habilement placée au premier rang, et la banlieue. Celle que Villepin, pour des raisons électoralistes, a décidé de caresser dans le sens du poil, juste parce que Sarkozy ose pas y mettre les pieds. Et c’est amusant de voir ces jeunes beurs, noirs, ou Dieu sait quoi soutenir Villepin bruyamment, faire la claque. Porter des T-shirts : « La banlieue avec de Villepin pour 2012 ». Au risque de susciter quelques petits débordements comiques : ainsi, on a vu un jeune porter un maillot de foot de l’équipe d’Algérie, gentiment sommé d’enfiler le t-shirt officiel de la Villepinie par dessus (au passage, ledit logo est minable : une espèce de V façon vendéen-chouannerie, tout raté, si on peut dire). On a entendu aussi beaucoup d’applaudissements quand DDV parle du droit des Palestiniens à avoir un état. Certes, dans la foulée, le droit à Israël à vivre dans la sécurité n’est pas hué, mais au pupitre, le héros du jour accélère son débit pour éviter tout risque de cata télévisée. Ouf, il n’y aura pas de sifflets. Tout ça donne un joyeux bordel, et faut vraiment beaucoup de très gros bras pour bloquer les jeunes qui veulent monter sur scène une fois le « Vive la République, vive la France! » de fin de discours expédié…

Ce faisant, il y avait pas loin de 6000 personnes. Et si on s’en tient à la lettre et qu’on met de côté le ralliement (enfin peut-on dire ça de quelqu’un qui passe son temps à essayer de trouver un endroit où se poser pour se faire élire) d’Azouz Begag (on ne rit pas de son ministre de l’Egalité des chances ou un truc comme ça), zut, ça plait.

La France, la puissance, l’industrie, les ouvriers, la finance qu’il faut mettre au pas, les riches qui devront faire un effort pour redresser le pays, les vieux, les campagnes qu’il ne faut pas oublier. La nation, la loi, la constitution, tout ça, on signe. Moins que le passage obligé l’économie-verte-va-nous-sauver-de-la-catastrophe. Mais c’est comme le passage sur les banlieues, qui sont forcément pleines de richesses et de pépites qu’il faut mettre en valeur et autres conneries sur la diversitude, des trucs obligés aujourd’hui quand tu veux faire de la politique. Alors je me dis, Dominique, je suis prête à oublier quel Secrétaire général de l’Elysée tu as été, quel Premier ministre tu fus, et je suis même prête à croire que tu vas aller jusqu’au bout et que ma foi, si ça peut emmerder Sarkozy/Bertrand et consorts, je signe.

Les troisièmes hommes, j’aime ça !

Je signe parce que les troisièmes hommes, jusqu’à Chevènement, j’ai aimé ça. Et que dans le fond, ton discours fait saigner mon cœur de chevènementiste en déshérence, tant qu’Aubry nous servira du Care, et que Sarkozy se contentera d’être lui-même. Que tu parles de la France comme personne aujourd’hui, alors même que tu ne la connais pas. Je sais pas qui te la raconte, mais ils sont forts les gars. Dans le fond, les gens autour de moi, ne prennent pas ça très au sérieux, mais le goût du sang, de la revanche, du grand (qui a été mal aimé quand même) face au petit qu’on déteste, ça amuse. Même que ça excite disons-le. On a vu samedi des journalistes applaudir…

Villepin s’adresse « à ceux qui se sentent orphelins de la République. » On est nombreux si ça se trouve. Et personne ne nous parle. Bon, c’est comme toujours, au bout il y a une élection. Va falloir mettre les mains dans le cambouis très sérieusement. Mais au moins, quoi qu’il advienne, on pourra dire qu’on a bien rigolé.

L’ordre règne en Globalie

Foule
Photo Flickr / left-hand

En plein printemps de feu grec, paraît un petit opuscule anonyme de 90 pages dans le droit fil de L’insurrection qui vient[1. Brûlot situationniste devenu un best-seller par la seule grâce d’Alain Bauer. Ce dernier acheta quarante exemplaires du livre attribué au groupe de Tarnac mené par Julien Coupat.]. Gouverner par le chaos[2. Gouverner par le chaos (anonyme), Max Milo, 2010.] se penche sur les méthodes d’ingénierie sociale aptes à obtenir le consentement des populations, parfois contre leurs propres intérêts.

Tout le questionnement de l’auteur renvoie à une problématique centrale : « Comment inoculer le syndrome de Stockholm à des populations entières ? ».

En modélisant les modes de pensée et de comportement des sujets, l’ingénierie sociale parviendrait à les reconditionner en fonction des besoins du marché ou des intérêts des élites dirigeantes. A en croire l’auteur, les uns se confondraient de plus en plus avec les autres dans une volonté de recréation démiurgique du social. Là où le bât blesse, c’est qu’un tel diagnostic se prête à tous les raccourcis possibles et imaginables. Avancer que les deux principaux buts des élites qui nous gouvernent consistent à former un gouvernement mondial et à étendre l’emprise illimitée des marchés sur nos vies est une chose. Imaginer le pilotage du monde par une main invisible tenant les cordons de la Bourse en est une autre. Gageons que certains complotistes mal inspirés franchiront aisément le pas…
Outre ces quelques préventions introductives, vous m’objecterez que la question du contrôle ne date pas d’hier. Que les phénomènes de servitude volontaire existaient déjà à l’époque de La Boétie. Soit, mais l’essor des nouvelles technologies cybernétiques a provoqué une mutation de la nature du contrôle.

Une brève histoire du « contrôle consenti »

La Psychologie des foules de Le Bon nous paraît aujourd’hui obsolète. Certes, la transmission d’un mot d’ordre passe toujours par deux vecteurs principaux que sont la suggestion et l’effet de répétition. And so what ? Muni d’un bagage classique, l’analyste du temps présent se trouve bien embarrassé devant le caractère inédit des techniques contemporaines de contrôle consenti. Sans être exhaustifs, passons-en quelques unes au fil du rasoir.

Ce que Naomi Klein appelle la stratégie des « chocs méthodiques » esquisse les contours d’une gestion traumatique des masses. Car les messages délivrés aux troupeaux d’individus se heurtent à la volonté de permanence et de stabilité du commun des mortels (le bien nommé effet de gel). Pour être traité, ce dernier nécessiterait l’irruption d’un agent fluidifiant extérieur semant le trouble dans la cohésion et les valeurs du groupe. Les consciences modifiées, il ne suffirait plus qu’à les reformater en fonction des objectifs recherchés.

Ceci dit, l’effet de gel reste puissant. Par exemple, une majorité écrasante de nos concitoyens persistent à souhaiter le maintien des services publics de santé. Face à ces conservatismes malvenus, le néolibéralisme subversif doit jouer habilement. Une rupture trop brutale amènerait des effets contraires à ceux escomptés. Au lieu de tailler dans le vif des services publics, il s’avère beaucoup plus judicieux d’instiller le sentiment de leur déliquescence dans la population. Sans les démanteler du jour au lendemain, le pouvoir politique va donc habilement maintenir l’offre quantitative de services publics tout en diminuant leur qualité. Accroître le nombre d’enfants par classe de façon à éroder la puissance de transmission du maître, rogner sur les enseignements fondamentaux (l’histoire en terminale scientifique) ou bien encore dénigrer la qualité de l’hôpital public relève in fine du même procédé.

Adepte de la stratégie du diviser pour mieux régner, les élites politico-financières vont également manipuler l’exposé des chiffres officiels dans le but de segmenter les luttes sociales tout en menant une vaste entreprise d’intoxication médiatique. Dresser les producteurs les uns contre les autres en pointant du doigt les privilèges d’une minorité ou avancer des chiffres savamment choisis participent d’une même promotion larvée de la retraite par capitalisation. Sans jamais souligner que la productivité hors-prix augmente plus vite que ne se dégrade le rapport actifs/inactifs ni qu’une politique active de création d’emplois assurerait la pérennité de la retraite par répartition. Comme l’ânonnent les expertocrates de l’hyperclasse mondialisée : il n’y a qu’une seule politique, et c’est celle que nous vous proposons !

Bienvenue dans le désert du réel

Le meilleur moyen de duper les masses consiste précisément à substituer une réalité reconstruite au réel. Entendu au sens du Lacan, ce dernier désigne tout ce qui ne se contrôle pas. D’où sa nécessaire reconstruction par le virtualisme. Abolir toute distinction entre réel et virtuel conduit à l’indifférenciation marchande. Cette virtualisation rampante du réel, que Zizek avait déjà relevé, débouche sur une confusion totale entre réalité et fiction, à tel point que le déroulement des attentats du 11 septembre reproduit sciemment l’esthétique des films d’action. Le terrorisme lui-même a parfaitement intégré les règles de l’art médiatique puisqu’il répercute immédiatement toute action perpétrée. Sans caméras ni images diffusées en boucle, le simple objectif de tuer pour tuer et ne pas marquer l’inconscient des masses ne présente aucun intérêt aux yeux du terroriste mondialisé. De la même manière, il est dans l’intérêt objectif des grandes firmes multinationales d’arracher le sujet au réel. Comme l’exprime Dany-Robert Dufour, « la très grande nouveauté du néo-libéralisme par rapport aux systèmes de domination antérieures tient à ce que ces derniers fonctionnaient au contrôle, au renforcement et à la répression institutionnels, alors que le nouveau capitalisme fonctionne à la désinstitutionnalisation ».

D’après la revue Tiqqun, l’une des meilleures manières d’isoler le sujet du groupe qui le constitue se nomme la théorie de la jeune fille. Son but : inciter à la consommation. Sa manière de faire : anéantir l’Oedipe (séparation entre les sexes et les générations) pour tuer la Loi du Père qui structure toute identité collective. Le sujet désinsistitutionnalisé se trouve ramené à lui-même et poussé à la régression dans le narcissisme primaire, en revenant au fantasme de fusion originelle avec la mère. La théorie de la jeune fille présente un visage hospitalier au consumérisme en renvoyant une image caricaturale de la femme et de la jeunesse. Les stimuli envoyés aux sujets le jettent dans l’univers de la consommation débridée de l’enfant indistinct refusant la Loi du Père.

Des penseurs marxistes comme Clouscard nous rappellent en outre que l’indifférenciation sexuelle se double d’un processus d’occultation de l’univers productif. Pas une publicité pour des chaussures de sport où l’on évoquera les conditions de fabrication de l’objet (et pour cause !). Idem pour les voitures, l’usine sent trop le peuple laborieux et pas assez le rêve. On vous parlera d’évasion, d’extraversion, d’abolition des frontières, de subversion des valeurs traditionnelles, comme cette publicité mettant en scène une mamie qui chipe le préservatif de sa petite-fille. Maintenir un désir libidinal envers les objets exige de transmuer l’ensemble des valeurs du groupe dans une subversion perpétuelle : vous ne serez jamais assez in, fashion ou rebelle aux yeux des Séguéla contemporains. N’en déplaise à Besancenot, l’univers de la pub s’apparente davantage au mode de vie du militant NPA moyen qu’à l’univers suranné du capitalisme de papa.

Praxis et tremblements

En guise de conclusion, l’auteur nous invite à faire du petit bois des tigres en papier qui nous asservissent. Tel Mao conquérant le pouvoir, les masses libérées devraient retourner le système contre lui-même en renversant la maîtrise des processus de contrôle. Sans jouer les Cassandre, on pourrait rétorquer qu’on se libère difficilement d’un esclavage consenti. Au risque de désespérer Billancourt, d’aucuns douteront des possibilités de sursaut du sujet, trop occupé à accumuler pour penser son émancipation. Une fois de plus, ce vieux barbu de Marx avait vu juste : l’homme-marchandise est pour aujourd’hui (et hélas demain…). Réification des rapports sociaux, segmentation du corps social par les luttes communautaires : l’entropie se déroule quotidiennement sous nos yeux ébahis d’acteurs-spectateurs.

Non que le passé soit nécessairement meilleur que le présent. Mais, pour paraphraser le camarade Leroy, aujourd’hui est surtout bien pire qu’hier…

La main d’un écrivain mort peut-elle encore gifler ?

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Mains de Maurice Druon
Annie Assouline, Mains de Maurice Druon.

Il faut être sévèrement borné pour croire que l’écriture est une occupation intellectuelle quand c’est le métier le plus physique qui soit. Qu’on regarde Flaubert jeter tout son corps dans chacun de ses livres. Qu’on aille cet été à la Charité-sur-Loire. L’exposition s’y tient jusqu’au 31 août et les organisateurs du Festival du Mot (songer un jour à faire un Festival de la Phrase, rien que pour les écraser) ont eu l’excellente idée de montrer au public le travail d’Annie Assouline. Depuis quelques années déjà, cette excellente photographe de presse (les lecteurs de Causeur connaissent son travail) réalise des portraits de mains d’écrivains. C’est que Claude Lévi-Strauss, Jürgen Habermas, Emmanuel Lévinas, Françoise Sagan ou encore Philippe Sollers sont des ouvriers manuels ! Certes, ils sont assez limités : ils confectionnent de leurs doigts de petits objets assez inutiles qu’on appelle manuscrits. Quoi ! vous dites qu’ils ne sont pas, pour autant, des manuels ? Coupez-leur un jour ou l’autre leurs mains et voyez la tête qu’ils font !

[access capability= »lire_inedits »]La main de Druon sur la joue de ces Zouaves

En attendant, on remerciera Annie Assouline d’avoir permis à Causeur de reproduire la photo ci-dessus. Ce sont les mains de Maurice Druon. Ceux de ma génération ont toujours eu l’impression de le connaître vieux. Pensez-vous : secrétaire à perpétuité de l’Académie française (ou perpétuel, je ne sais plus), ancien ministre, neveu de Joseph Kessel, prix Goncourt, auteur des Rois maudits et des Grandes familles. Le Chant des Partisans, le vol noir des corbeaux sur nos plaines. Et, avec ça, réac comme pas un. Les mains de Druon racontent une autre histoire : celle d’un jeune homme, cadet de Saumur, qui avait tout juste 25 ans quand il partit pour Londres s’engager dans la France libre. Un homme, un vrai.

Soixante-dix ans après, elle est là, la vraie jeunesse. Et pas chez les lambins clopinant du SNES qui pétitionnent comme des malades contre l’inscription, à la rentrée 2010, des Mémoires de Guerre du général de Gaulle au programme des terminales littéraires. Des inspecteurs généraux avaient, pour leur part, estimé qu’au moment où la France célébrait le 70e anniversaire de l’Appel du 18-Juin, l’idée n’était pas totalement saugrenue.

Or, les andouilles glorieuses du SNES estiment que c’est trop politique, que ça cache une manœuvre de l’Élysée et que, franchement, l’élève de Gaulle était nul en rédac. Trop politique, la littérature française ? Elle n’est que cela. Pierre Lepape y a consacré en 2007 un excellent essai : Le Pays de la littérature (Points Seuil). Vraisemblablement, au SNES, les profs de lettres se roulaient un tarpé hors de l’amphi quand les noms de Voltaire, Lamartine, Hugo, Zola ou Sartre étaient évoqués. Ils mériteraient aujourd’hui qu’on leur fasse bouffer le dernier Pennac. En mâchonnant, page après page, cette médecine paradoxale, ils apprendraient que la littérature c’est la vie. Pas une mauvaise fable pour enfants.[/access]

Des mesures antiracistes mais raciales

Fourmis

On n’entendait plus parler de Yazid Sabeg. Et on s’en portait très bien. Non pas que notre commissaire à la Diversité manque de qualités. Il est éminemment sympathique et, en prime, plein de bonnes intentions. Il est contre le racisme et les discriminations. Il rêve d’un monde où l’origine ne sera ni un handicap ni un atout mais une affaire privée – si tant est que l’histoire puisse être purement privée. Nous aussi, on aimerait bien.

Rien de personnel, donc. Ce qui m’ennuie, c’est que pour arriver à un monde où les origines ne compteront pas, Yazid Sabeg ne trouve rien de plus urgent que de compter les origines. Il a de la suite dans les idées. Il veut des quotas, et il n’est pas exclu qu’il soit en train de réussir cette révolution à bas bruit et d’introduire en France un multiculturalisme qui nous va mal au teint.

[access capability= »lire_inedits »]Le problème, c’est la fonction, pas l’homme. Commissariat à la diversité, ça vous a un petit air de Secrétariat aux affaires indigènes. Et puis, rien n’est plus crispant que cet euphémisme : allez expliquer aux Bretons, aux Corses ou aux Basques qu’ils émargent au titre de l’uniformité française. En tout cas, on n’a pas fini d’en prendre. On a échappé de justesse à son inscription dans la Constitution. Avant d’être élevée à la dignité quasi ministérielle, la diversité était déjà un argument de com’. Elle est l’objet d’une flopée de commissions Théodule et de cellules de réflexion. Dans les entreprises du CAC 40, il est du meilleur genre d’avoir un « responsable diversité ». Il y a quelques mois, j’imaginais ironiquement la création d’un label « divers » comme il y a un label « vert ». Le réel m’a battue : il existe désormais une norme AFNOR de la diversité. Ce n’est pas une blague. En tout cas, je l’ai lu dans des journaux sérieux où on ne trouvait d’ailleurs rien à redire à cette pimpante innovation. J’attends avec impatience la taxe diversité. Et celle-là, je gage que le Conseil constitutionnel ne la retoquera pas.

S’il n’y a « pas assez de », cela signifie nécessairement qu’il y a « trop de »

Les grandes boutiques de l’audiovisuel où on adore ce genre de sornettes jouent volontiers les laboratoires. Yazid Sabeg a décidé d’attaquer là, au motif de l’exemplarité – quand tous les petits garçons voudront faire Harry Roselmack plutôt que Zidane, on sera bien avancés. Une commission lui a remis 17 propositions « pour accroître la représentation des minorités au sein des rédactions et dans les contenus » – on aimerait en savoir plus sur ce chapitre des contenus. En langage clair à défaut d’être élégant, cela signifie que les rédactions doivent recruter des Arabes et des Noirs et qu’on doit en voir plus à la télé. Il faudrait cependant m’expliquer quelle différence il y a entre dire « il n’y a pas assez d’Arabes dans les médias » et affirmer « il y a trop de Noirs dans l’équipe de France ». S’il n’y a « pas assez de », cela signifie nécessairement qu’il y a « trop de ». Il faudra préciser, secteur par secteur, quels sont les groupes surreprésentés et prévoir des charrettes en conséquence.

D’accord, il ne suffit pas de persifler. Il est clair que, dans notre République, certains sont plus égaux que d’autres et ça ne va pas. Sauf qu’on ne va pas s’en sortir en mesurant le poids de telle ou telle communauté parce que la France n’est pas composée de communautés mais d’individus. La seule solution réside dans ce qu’on appelait avant « l’égalité des chances » et c’est le boulot de l’École. Il est vrai que, sur ce front, ce n’est pas gagné.

En attendant, si on pense qu’il faut encore convaincre nos concitoyens que les enfants d’immigrés sont des journalistes, animateurs ou préfets comme les autres, il existe un moyen très simple, c’est d’en recruter sans en faire tout un cirque. En clair, le faire sans le dire. Dans le secret de son bureau, un décideur peut préférer, à compétence égale, le « divers » au « non-divers ».

Seulement, M. Sabeg veut des statistiques. Il faut passer, écrivent ses services « du stade de l’anecdotique à celui de la précision ». Là, ça flanque un peu la trouille. Tous les médias devraient être invités à dresser leur « bilan-diversité », c’est-à-dire à compter en leur sein, les Arabes, les Noirs et autres « minorités ethno-culturelles » – je me demande tout d’un coup si les juifs en font partie. Tout le monde, promet le comité, sera soumis « à la même comptabilité ». Ça fait rêver. D’ailleurs, on ne s’arrêtera pas en si bon chemin : il y a un taux surprenant de jolies filles dans les rédactions télévisées. Il faut que cela change. Comptez les vilaines, s’il vous plaît.

Mieux vaut en rire sans doute. Même si ce n’est pas drôle. Après tout, depuis les fameuses « heures les plus sombres de notre histoire », c’est la première fois que quelqu’un demande, en France, l’instauration de mesures raciales. Le fait que ce soit au nom de l’antiracisme n’y change rien. C’est peut-être plus grave.[/access]

Quand Lasch taclait Besancenot

Ami trotskiste, tu avais juste dix-huit ans quand on t’a mis un mégaphone… Dix ans avant l’apparition du phénomène Besancenot, Christopher Lasch avait prophétisé l’avènement d’une gauche oublieuse du peuple, préférant l’immigré/décolonisé au prolo/beauf. « Le problème avec la nouvelle gauche, expliquait-il, résidait précisément dans son ignorance de l’histoire originelle de la gauche, avec pour conséquence le fait qu’elle persistait à reproduire les figures les moins intéressantes de cette histoire : un sectarisme rampant, une obsession de la pureté idéologique, une idéalisation des groupes d’exclus ». Comme si l’exclusion prenait le pas sur la misère, la marginalité effaçait la cause des travailleurs pauvres et autres chômeurs « souchiens ». Entendre les éternels idiots utiles du système faire du réac-catho la figure paradigmatique du salaud ploutocrate fait bien rire. Pour la non-pensée libertaro-acnéique, les néo communautarismes sont autant de progressismes bafoués. Sans comprendre une seule seconde qu’à l’assignation identitaire correspond la segmentation des marchés. Et si jamais ils l’ont compris, c’est encore pire…

Pompes et circonstances

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Nicolas Sarkozy et David Cameron
Nicolas Sarkozy et David Cameron.

Aussi incroyable que cela paraisse, jamais un président français n’était venu célébrer à Londres l’Appel du 18 juin. De Débarquement en Libération, nos chefs d’Etat ne sont pourtant avares ni de commémorations ni de moissons de gerbes tricolores, mais la traversée de la Manche les retenait sans doute. Parader en maître de maison sur les plages de Normandie ou les pavés de Paris martyrisé est une chose, reconnaître chez les Anglais que nous leur devons beaucoup en est une autre.

Sans Churchill, sans BBC, pas de France indépendante

Pourtant, en offrant le micro de la BBC à un général un peu fou qui ne représentait que lui-même et une certaine idée de la France, en reconnaissant de fait sa légitimité contre le gouvernement parjure de Pétain, les Anglais ont posé la première pierre de la maison France moderne. Celle qui nous mène à la table des vainqueurs et au conseil de sécurité de l’ONU, lavés du déshonneur de l’armistice et de la collaboration. D’un « clochard épique », ils ont fait une légende. Sans Churchill, sans BBC, pas d’Appel, pas d’épopée, pas de France indépendante. Eventuellement un Etat-satellite des Etats-Unis, sorti de l’histoire pour un bon moment. Peut-être même définitivement.

Au pas de course ou plutôt au petit trot, à l’image des chevaux de la Garde républicaine qui ont pris possession du pavé londonien, c’est cela que Nicolas Sarkozy est venu dire aux Anglais en ce vendredi 18 juin, sous un soleil un peu pâle dans la cour du Royal Hospital Chelsea, une copie des Invalides parisiennes, tombeau impérial en moins. Plutôt très bien d’ailleurs. Chacun sait que la « plume » du président est magistrale. Pour l’occasion, un dosage savant entre émotion, histoire et reconnaissance éternelle, ouvrant habilement sur l’unité européenne indispensable. « La condition de la survie de notre civilisation ». La plume n’y est pas allée par quatre chemins.

Les Anglais ont-ils apprécié ? Pour eux le 18 juin, c’est au mieux le discours fondateur de Churchill aux Communes proclamant la fin de la bataille de France et annonçant celle d’Angleterre, quelques heures avant l’appel de de Gaulle. Au pire… Waterloo. L’histoire a parfois de curieux pieds de nez. Comme David Cameron se félicitant de la réintégration par la France de l’OTAN… dont de Gaulle avait claqué la porte. On peut être amis mais un peu sourds. Le Premier ministre anglais a surtout vu dans cette célébration l’occasion de rappeler les combats militaires communs en Afghanistan. Quand la politique reprend ses droits… Bien loin des préoccupations des tabloïds qui attendaient… Carla. Ils n’ont pas été déçus. La first lady est indéniablement éblouissante.

« Dans la nuit, la liberté nous écoute… »

Beaucoup moins glamour, mais ô combien plus touchants, 800 anciens combattants ont fait le voyage. Les ders des ders. Ceux qui avaient moins de 20 ans en 40. Des gosses qui, de l’Ile de Sein (un quart de la France libre) à Paris ont tout laissé tomber, une famille, un bachot, des amis, pour se lancer seuls sur la mer, dans des rafiots de fortune pour rallier ce mystérieux général que pas un sur cent n’avait entendu. Aujourd’hui ce sont de frêles vieillards qui viennent à Londres pour une ultime visite. Ils se comptent du regard. Ils viennent d’apprendre que depuis le matin, Marcel Bigeard manque à l’appel. Un 18 juin. Sacré Marcel.

Comment oublier les larmes de ce très vieil homme, résistant de la première heure et décoré de la légion d’honneur par Nicolas Sarkozy après 70 ans ? Combien de compagnons lui font-ils cortège ? Ou ce Chant des partisans écrit au Savile Club, juste à côté, qui unit les chœurs de l’armée française aux voix des enfants du lycée français… Charles de Gaulle, pour rappeler que « dans la nuit la liberté nous écoute » ? Et nous parle, au micro de la BBC, avec une voix un peu théâtrale à jamais inscrite dans l’histoire du monde.

Une commémoration pour rien ?

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Appel du 18 Juin 1940
Photo Flickr / Pepius

Le 18 juin 1940 est sans doute le dernier événement de l’Histoire de France, si l’on entend par événement cette capacité dialectique des vieilles nations à trouver la force de renaître dans les pires catastrophes. Et comme tout événement au sens plein du terme, s’il peut s’expliquer par un concours de circonstances et des déterminismes de toute sorte, il garde malgré tout une part magique, secrète, irréductible, presque mystique. C’est dans un court essai, dense, inspiré et parfois poignant, Juin 40 ou les paradoxes de l’honneur (CNRS Editions) que Philippe de Saint-Robert, gaulliste de toujours, ancien haut-commissaire à la Langue française, tente d’élucider en quoi, durant ces quelques semaines, comme il l’écrit lui-même, « à la qualité du désastre répondra celle de la reconquête. » Ou pour dire les choses autrement, en quoi à Pétain répondra De Gaulle.

On mesure finalement toujours aussi mal aujourd’hui la violence de ces quelques semaines qui entre le 10 mai et le 22 juin virent s’effondrer une certaine idée que la France avait d’elle-même. Un vilain goût pour l’autodénigrement et même la haine de soi a imposé dans l’imaginaire collectif l’image d’une armée de trouillards munichois humiliée par de beaux guerriers blonds, centaures mécanisés qui auraient accompagné notre débâcle jusqu’à la Méditerranée si Pétain n’avait pas signé l’armistice dans les conditions honteuses que l’on sait. Et l’on remarquera que si la littérature (Marc Dugain, Philippe Claudel, Jean Rouaud, Sébastien Japrisot pour ne citer qu’eux) et le cinéma tournent très souvent autour de la guerre de 14 comme plaie inaugurale et toujours à vif de la modernité, les combats de 40, eux, sont depuis le Sartre de La mort dans l’âme en 1949, Week-end à Zuydcoote de Robert Merle sorti la même année et La Route des Flandres de Claude Simon en 1960, pratiquement absents du roman national.

La mémoire courte

Pire, ce sont les pantalonnades parfois douteuses comme La 7ème compagnie qui font office sur la question de mémoire collective. Et pourtant, c’est oublier un peu vite la charge héroïque des spahis du 15 mai à la Horgne, la bataille de chars de Montcornet menée victorieusement par un certain colonel De Gaulle deux jours plus tard, l’admirable résistance du Cadre noir de Saumur épaulé par les élèves sous-officiers de Saint-Maixent et les tirailleurs algériens le 20 juin, c’est encore les barouds d’honneur des unités encerclées dans les casemates de la ligne Maginot. C’est oublier, aussi, qu’il y eut pendant cette courte période au moins cent mille morts ce qui, proportionnellement, représente des pertes supérieures à celles de la première guerre mondiale.

C’est oublier, enfin, cet Appel du 18 juin. Philippe de Saint-Robert, après avoir replacé de manière synthétique et précise le contexte désespéré et proprement terrifiant de ce saut dans l’inconnu, montre qu’il est porteur d’une charge symbolique qui dépasse le cadre de la France et, de manière typiquement gaulliste, prend d’emblée une valeur universelle : « La symbolique du 18 juin est là pour justifier tous les appels qui n’ont jamais été entendus, innombrables appels toujours étouffés dans la nuit de l’Histoire et les guerres perdues ».

Soixante-dix ans après, quand on constate le nombre de malentendus, rancoeurs, refoulements, erreurs d’appréciations, reniements, haines de soi qui font le quotidien de notre pays dont on sent bien, dans tous les domaines, économiques, sociaux, ethniques, religieux, qu’il est au bord de la crise de nerfs, le petit essai de Saint-Robert n’est pas dénué d’une manière d’amertume, voire d’une franche désillusion. On sent que Saint-Robert voudrait que notre pays obéisse de nouveau à la célèbre injonction de Bernanos : « Ralliez-vous à l’histoire de France ! ».

Se rallier à l’Histoire de France

Et se rallier à l’histoire de France, en 2010 quand le sentiment de perte d’identité s’accompagne de régressions sociales sans précédent, ce serait se rallier à nouveau aux soldats de l’an II, à la Commune, à Verdun, au Front Populaire et, bien entendu à l’Appel du 18 juin : « Le message du 18 juin est un message de souveraineté, et c’est en ce sens qu’il est un message de liberté. La souveraineté comme liberté ne découle pas d’un système politique donné, mais tout système doit découler d’elle sous peine de perdre sa source dans notre histoire et de n’être plus que l’appareil légal d’une volonté qui se meurt dans une nation qui se renonce. C’est dire que le général de Gaulle s’éloigne alors qu’on le célèbre. »

Surexposer, on le sait, c’est souvent neutraliser, surtout à l’époque où le rapport vivant à l’Histoire s’est figé en « devoir de mémoire » et commémorations compassées.

Cela n’empêchera pas, pourtant, quelques cœurs rebelles de garder foi en ce cher et vieux pays et de murmurer, comme un mot de passe qui court souterrainement depuis Dominique de Roux : « À demain, de Gaulle ! »

L’euro se meurt

Pièce de 2 € en commémoration de l'Appel du 18 juin
Pièce de 2 € en commémoration de l'Appel du 18 juin.

Des économistes parmi les plus sérieux n’excluent plus, aujourd’hui, une explosion de l’euro, victime des marchés et de l’illusion fédéraliste européenne, celle qui croit qu’Allemands et Grecs peuvent faire bourse commune.

À supposer que cette prophétie se réalise – en général, les économistes sont légèrement moins fiables que les astrologues pour prédire l’avenir – que faire ?

Revenir au franc ? Quelle tristesse ! Hormis le plaisir de retrouver les portraits de nos gloires nationales sur les billets de banque, ce retour en arrière s’apparenterait à une régression, à une projection morbide dans le passé plutôt qu’à un saut hardi dans l’avenir. Voir s’afficher à nouveau le prix du litre d’essence ou du petit noir en terrasse en francs risque, de surcroît, de provoquer quelques crises cardiaques chez nos concitoyens les plus âgés.

[access capability= »lire_inedits »]À l’heure de la mondialisation (c’est fou le nombre de raisonnements qui commencent par cette phrase, destinée à impressionner un éventuel contradicteur), à l’heure de la mondialisation, donc, le franc ne pèsera pas assez lourd pour influencer la finance internationale, mais restera assez visible pour tenter les spéculateurs.

À malin, malin et demi : la meilleure manière de se protéger contre les prédateurs, tous les lapins le savent, c’est de ne pas rester groupés comme de vulgaires sardines, mais de se disperser dans la garenne.

Cela vaut aussi pour la monnaie : pour se protéger, elle doit réduire sa taille. Le loup néglige le campagnol pour s’attaquer au chevreuil !

Donc, lorsque l’euro aura subi le sort des dinosaures, le plus sage serait d’instaurer des monnaies régionales, voire départementales, des monnaies de proximité dont la gestion serait à l’image des caractéristiques anthropologiques de leurs utilisateurs.

Que cent monnaies fleurissent : le liard savoyard, aussi solide que le franc suisse, le picaillon picard, le doublon de Septimanie, avec la binette de Georges Frêche sur les deux faces, le schtroumpf alsacien (pour les bas de laine[1. Private joke pour germanistes débutants.]), le sou (prononcer « chou ») auvergnat, avec une face autocollante pour ne pas sortir facilement de la poche, la livre bretonne indexée sur la motte de beurre salé et ainsi de suite.

Quant aux Niçois, le plus avantageux pour eux serait d’adopter le rouble russe comme monnaie locale, cela éviterait les frais de change. Reste la Corse, dont la future banque centrale pourrait devenir le refuge d’argent, disons, pas très propre. On fera avec, comme d’habitude.[/access]

Hamas-Fatah: on se flingue plus, on cause

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Mahmoud Abbas
Mahmoud Abbas. Photo Flickr / World Economic Forum.
Mahmoud Abbas
Mahmoud Abbas. Photo Flickr / World Economic Forum.

Le phénomène est courant. Il a généralement à voir avec des processus psychologiques élémentaires, des pulsions nées d’une expérience, d’un vécu partagé parfois douloureux, qui incitent à se rapprocher les uns des autres, à s’unir face à un ennemi commun, voire se réconcilier après une longue dispute. C’est ainsi que nous pouvons comprendre la volonté récemment affichée du Hamas et du Fatah de se réconcilier rapidement.

L’on aurait pu croire que les grandes difficultés que connaissent les Palestiniens, la misère de leur quotidien dans la bande de Gaza, les entraves à la liberté de circulation en Cisjordanie, l’impossible ouverture sur le monde en raison des blocus qui leurs sont imposés, l’accès si compliqué à des soins, j’en passe, la liste est longue, l’on aurait pu croire donc, que ce contexte pesant contribuerait à apaiser les tensions inter-palestiniennes, favoriser le rapprochement de ceux qui soutiennent le Hamas et des sympathisants du Fatah, le mouvement de Yasser Arafat dirigé aujourd’hui par Mahmoud Abbas. Mais en dépit des efforts intéressés de l’Egypte, peu enthousiasmée par la proximité de ce voisin remuant, émanation directe des Frères musulmans honnis par le Caire, rien n’a pu apaiser la grande discorde dont le point culminant fut la rupture de l’été 2007, le coup de force du Hamas qui entraina sa prise de contrôle de la bande de Gaza et l’éviction du Fatah de ce territoire.

Pas de soulèvement palestinien mais une réconciliation à l’horizon ?

Et pourtant une réconciliation semble se profiler à l’horizon. L’un des effets inattendus du fiasco de la flottille, encore elle, semble être aujourd’hui d’avoir titillé la corde de la solidarité palestinienne face à Israël. L’incident continue de faire des vagues au Proche-Orient, dans les chancelleries, dans les couloirs et salles de réunion des Nations Unies qui poussent toujours à la mise en place d’une commission d’enquête indépendante, autrement dit pas israélienne. C’est aussi ce qu’attendent les experts, ceux-là mêmes qui pressentaient un soulèvement massif palestinien à la suite de cette affaire, un soulèvement qui peine à démarrer. À croire que ces mêmes experts, qui se rangent dans la catégorie de certains oiseaux et annoncent le pire à la moindre occasion, ont soif d’actions, voire de violences qui permettraient de remettre les gentils et les méchants à leur places respectives et de se livrer à des analyses en noir et blanc, les meilleures, les mieux comprises et les plus faciles à écrire. Ne me reconnaissant pas comme membre de cette communauté de savants, il m’est donc plus aisé de jouer de temps en temps avec ma boule de cristal, tout en rappelant ici que cet outil a une tendance perverse à se détraquer au moment le plus inattendu. Je me permets donc de relever quelques indices qui laissent présager d’une nouvelle page dans les relations entre l’Autorité palestinienne et le Hamas.

La main tendue de Mahmoud Abbas

Le dernier en date fait référence à la promesse faite il y a quelques jours par Mahmoud Abbas d’envoyer une délégation de l’Autorité palestinienne à Gaza en vue d’une telle réconciliation, une annonce formulée dans la foulée du raid israélien sur la flottille turco-humanitaire qu’il n’avait pas hésité à qualifier de « massacre » (bilan officiel : 9 tués). S’en est suivi un appel sans équivoque du même Abbas adressé peu après de Sharm el Cheikh au Hamas afin de l’encourager à signer un projet égyptien de rapprochement, une étape incontournable vers la mise en place d’un gouvernement de transition, du jamais vu ni entendu depuis trois ans. « Si le document est accepté, nous sommes prêts à former un gouvernement de transition ou un gouvernement de techniciens ou d’indépendants pour superviser plusieurs questions, notamment la réception de fonds pour la reconstruction » de la bande de Gaza, a généreusement assuré le président de l’Autorité palestinienne. Le document en question avait été discuté l’an dernier durant plusieurs mois entre des délégations des deux bords sous les auspices de l’Egypte, mais n’avait été accepté que par le Fatah, ce qui avait fait capoter le processus de rapprochement. Il prévoyait notamment la tenue d’élections présidentielles et législatives en 2010, la restructuration des forces de sécurité palestiniennes sous la supervision des Egyptiens, ainsi que la libération de détenus des deux mouvements en Cisjordanie et dans la bande de Gaza.

Nabil Chaath, un proche d’Abbas, ancien négociateur avec les Israéliens et membre du Comité central du Fatah, a déjà été envoyé en éclaireur en février dernier à Gaza pour y rencontrer le chef du gouvernement Hamas, Ismaïl Haniyeh. La chaleur de l’accueil offert à cet enfant du pays — Chaath est natif de Khan Younes, dans le sud de la bande de Gaza — avait été perçue comme un incontestable signe du dégel des relations entre les deux mouvements palestiniens.

Autre indice d’une réconciliation bien engagée : l’implication nouvelle de la Turquie qui se pose décidemment comme une pièce maîtresse du puzzle proche-oriental. Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, qui n’en rate pas une pour fustiger Israël, multiplie les contacts avec le Hamas dans une volonté claire de lever l’ostracisme sur ce mouvement mis au ban de l’Occident au même titre que le Hezbollah et Al-Qaïda. Le responsable turc vient de se dire investi par les Islamistes de Gaza de l’autorité nécessaire pour « résoudre le problème » avec le Fatah. Et d’ajouter : « Dire que le Fatah est une organisation avec laquelle on peut discuter et le Hamas une organisation terroriste, est une grave erreur ».

Des maisons palestiniennes détruites sur ordre du Hamas

Du coup, Khaled Meshaal, le patron du Hamas à Damas, se met lui aussi à rêver d’une fin l’isolement dans lequel se trouve son organisation depuis son coup de force de 2007, isolement qui a entrainé une détérioration des conditions de vie dans la bande de Gaza, des difficultés dans le financement de ses institutions caritatives et de ses groupes armés. Le Hamas a aussi de plus en plus de mal à cacher sa nervosité à Gaza et multiplie les décisions impopulaires, notamment la destruction au bulldozer de 20 maisons construites « illégalement » à Rafah, dans le sud du territoire, qui a eu pour effet de jeter 150 Palestiniens à la rue sans soulever le moindre tollé international. Les locataires réfractaires, femmes et enfants compris, ont été trainés hors de chez eux, et beaucoup d’entre eux sévèrement passés à tabac à coups de bâton. Près de 200 autres maisons sont sur les rangs. Pour rajouter à cette tension, le Hamas n’a rien trouvé de mieux que d’interdire les fêtes, notamment les mariages, après 22h00 … pour permettre aux étudiants de réviser leur bac.

Meshaal, pressé de se refaire une virginité, évoque ainsi « les étapes finales » atteintes avant la réconciliation avec le Fatah ne paraît pas moins pressé de tourner rapidement cette page douloureuse. Abbas sait en effet que le temps joue contre lui et qu’Européens et Américains commencent à s’impatienter face à la paralysie des pourparlers avec Israël et à l’incapacité de s’entendre sur la création d’un Etat pour les Palestiniens. Et sans réconciliation, Abbas sait parfaitement qu’il ne pourra négocier avec Israël au nom de tous les siens. Reste à savoir ce que le Hamas va exiger en échange de ce rapprochement et si sa volonté de « poursuivre la résistance par tous les moyens » contre Israël est compatible avec la conclusion d’un accord de paix avec ce pays.

José Saramago s’en va

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Le Portugal doit se sentir vaciller. Entre les agences de notations qui menacent de dégrader sa dette et une sélection nationale qui a dû se contenter d’un nul contre la Côte d’Ivoire dans un groupe très relevé qui compte le Brésil et une surprenante Corée du Nord, le pays vient en plus de perdre son plus grand écrivain vivant, José Saramago, à l’age de 87 ans. Saramago, qui avait reçu le prix Nobel de littérature en 1998, avait commencé à écrire la soixantaine venue, après avoir été serrurier puis journaliste.

On conseillera au lecteur français qui voudrait découvrir cette oeuvre majeure de lire Le radeau de pierre. En cette époque d’incertitude européenne, ce roman épique retrouvera toute son actualité puisqu’il raconte comment un accident géologique fait se détacher la péninsule ibérique du continent et commence à dériver vers le large, loin de la modernité bruxelloise. On pourra également se plonger dans L’année de la mort de Ricardo Reis, roman se déroulant à Lisbonne, dans une atmosphère onirique, où l’on parle avec le fantôme du grand Fernando Pessoa alors que la seconde guerre mondiale fait une rumeur lointaine dans cette ville hors du temps. José Saramago, à plus de 85 ans, avait commencé à tenir un blog, en 2008, qui était devenu un des points de rendez-vous de la gauche alternative portugaise. Les principaux articles de ce blog, préfacés par Umberto Eco, viennent tout juste de paraître en français aux éditions du Cherche-Midi sous le titre Le cahier.

Le Cahier

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Villepin, l’avenir d’une illusion

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Dominique de Villepin
Dominique de Villepin.

DDV dans son nouveau vidéo clip.

On avait décidé de faire sa mauvaise tête. Genre Dominique, tu nous as eu deux ou trois fois. Pas cette fois, pas le jour où tu lances ton parti. Le coup du troisième homme gaullo-chevènementiste, au dessus des partis le lendemain du 18 juin, c’est encore plus téléphoné que le dernier tube de Lady Gaga.

Faut dire, plus de deux heures à attendre le discours de l’homme providentiel, ça laisse du temps pour regarder avec qui on prend parti (ou on pourrait). À la Halle Freyssinet samedi -comme son nom l’indique, d’anciens entrepôts transformés en vague truc pour défilé haute-couture ou réunion publique – on a vu qui ? Quatre députés villepinistes, quelques rescapés du Chêne, le club authentiquement gaulliste de MAM, d’anciens sarkozystes, des vieux de l’UMP dégoûtés par le président et, je cite, « sa politique atlantiste », des jeunes bien propres en pull, des vieilles à bagouzes, des filles à marier à carré Hermès, des paysans ralliés au souvenir de Chirac. Pas de quoi fouetter un chat.

La banlieue dans le sens du poil

Et puis, tu regardes de plus près et tu vois une fille voilée habilement placée au premier rang, et la banlieue. Celle que Villepin, pour des raisons électoralistes, a décidé de caresser dans le sens du poil, juste parce que Sarkozy ose pas y mettre les pieds. Et c’est amusant de voir ces jeunes beurs, noirs, ou Dieu sait quoi soutenir Villepin bruyamment, faire la claque. Porter des T-shirts : « La banlieue avec de Villepin pour 2012 ». Au risque de susciter quelques petits débordements comiques : ainsi, on a vu un jeune porter un maillot de foot de l’équipe d’Algérie, gentiment sommé d’enfiler le t-shirt officiel de la Villepinie par dessus (au passage, ledit logo est minable : une espèce de V façon vendéen-chouannerie, tout raté, si on peut dire). On a entendu aussi beaucoup d’applaudissements quand DDV parle du droit des Palestiniens à avoir un état. Certes, dans la foulée, le droit à Israël à vivre dans la sécurité n’est pas hué, mais au pupitre, le héros du jour accélère son débit pour éviter tout risque de cata télévisée. Ouf, il n’y aura pas de sifflets. Tout ça donne un joyeux bordel, et faut vraiment beaucoup de très gros bras pour bloquer les jeunes qui veulent monter sur scène une fois le « Vive la République, vive la France! » de fin de discours expédié…

Ce faisant, il y avait pas loin de 6000 personnes. Et si on s’en tient à la lettre et qu’on met de côté le ralliement (enfin peut-on dire ça de quelqu’un qui passe son temps à essayer de trouver un endroit où se poser pour se faire élire) d’Azouz Begag (on ne rit pas de son ministre de l’Egalité des chances ou un truc comme ça), zut, ça plait.

La France, la puissance, l’industrie, les ouvriers, la finance qu’il faut mettre au pas, les riches qui devront faire un effort pour redresser le pays, les vieux, les campagnes qu’il ne faut pas oublier. La nation, la loi, la constitution, tout ça, on signe. Moins que le passage obligé l’économie-verte-va-nous-sauver-de-la-catastrophe. Mais c’est comme le passage sur les banlieues, qui sont forcément pleines de richesses et de pépites qu’il faut mettre en valeur et autres conneries sur la diversitude, des trucs obligés aujourd’hui quand tu veux faire de la politique. Alors je me dis, Dominique, je suis prête à oublier quel Secrétaire général de l’Elysée tu as été, quel Premier ministre tu fus, et je suis même prête à croire que tu vas aller jusqu’au bout et que ma foi, si ça peut emmerder Sarkozy/Bertrand et consorts, je signe.

Les troisièmes hommes, j’aime ça !

Je signe parce que les troisièmes hommes, jusqu’à Chevènement, j’ai aimé ça. Et que dans le fond, ton discours fait saigner mon cœur de chevènementiste en déshérence, tant qu’Aubry nous servira du Care, et que Sarkozy se contentera d’être lui-même. Que tu parles de la France comme personne aujourd’hui, alors même que tu ne la connais pas. Je sais pas qui te la raconte, mais ils sont forts les gars. Dans le fond, les gens autour de moi, ne prennent pas ça très au sérieux, mais le goût du sang, de la revanche, du grand (qui a été mal aimé quand même) face au petit qu’on déteste, ça amuse. Même que ça excite disons-le. On a vu samedi des journalistes applaudir…

Villepin s’adresse « à ceux qui se sentent orphelins de la République. » On est nombreux si ça se trouve. Et personne ne nous parle. Bon, c’est comme toujours, au bout il y a une élection. Va falloir mettre les mains dans le cambouis très sérieusement. Mais au moins, quoi qu’il advienne, on pourra dire qu’on a bien rigolé.

L’ordre règne en Globalie

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Foule
Photo Flickr / left-hand
Foule
Photo Flickr / left-hand

En plein printemps de feu grec, paraît un petit opuscule anonyme de 90 pages dans le droit fil de L’insurrection qui vient[1. Brûlot situationniste devenu un best-seller par la seule grâce d’Alain Bauer. Ce dernier acheta quarante exemplaires du livre attribué au groupe de Tarnac mené par Julien Coupat.]. Gouverner par le chaos[2. Gouverner par le chaos (anonyme), Max Milo, 2010.] se penche sur les méthodes d’ingénierie sociale aptes à obtenir le consentement des populations, parfois contre leurs propres intérêts.

Tout le questionnement de l’auteur renvoie à une problématique centrale : « Comment inoculer le syndrome de Stockholm à des populations entières ? ».

En modélisant les modes de pensée et de comportement des sujets, l’ingénierie sociale parviendrait à les reconditionner en fonction des besoins du marché ou des intérêts des élites dirigeantes. A en croire l’auteur, les uns se confondraient de plus en plus avec les autres dans une volonté de recréation démiurgique du social. Là où le bât blesse, c’est qu’un tel diagnostic se prête à tous les raccourcis possibles et imaginables. Avancer que les deux principaux buts des élites qui nous gouvernent consistent à former un gouvernement mondial et à étendre l’emprise illimitée des marchés sur nos vies est une chose. Imaginer le pilotage du monde par une main invisible tenant les cordons de la Bourse en est une autre. Gageons que certains complotistes mal inspirés franchiront aisément le pas…
Outre ces quelques préventions introductives, vous m’objecterez que la question du contrôle ne date pas d’hier. Que les phénomènes de servitude volontaire existaient déjà à l’époque de La Boétie. Soit, mais l’essor des nouvelles technologies cybernétiques a provoqué une mutation de la nature du contrôle.

Une brève histoire du « contrôle consenti »

La Psychologie des foules de Le Bon nous paraît aujourd’hui obsolète. Certes, la transmission d’un mot d’ordre passe toujours par deux vecteurs principaux que sont la suggestion et l’effet de répétition. And so what ? Muni d’un bagage classique, l’analyste du temps présent se trouve bien embarrassé devant le caractère inédit des techniques contemporaines de contrôle consenti. Sans être exhaustifs, passons-en quelques unes au fil du rasoir.

Ce que Naomi Klein appelle la stratégie des « chocs méthodiques » esquisse les contours d’une gestion traumatique des masses. Car les messages délivrés aux troupeaux d’individus se heurtent à la volonté de permanence et de stabilité du commun des mortels (le bien nommé effet de gel). Pour être traité, ce dernier nécessiterait l’irruption d’un agent fluidifiant extérieur semant le trouble dans la cohésion et les valeurs du groupe. Les consciences modifiées, il ne suffirait plus qu’à les reformater en fonction des objectifs recherchés.

Ceci dit, l’effet de gel reste puissant. Par exemple, une majorité écrasante de nos concitoyens persistent à souhaiter le maintien des services publics de santé. Face à ces conservatismes malvenus, le néolibéralisme subversif doit jouer habilement. Une rupture trop brutale amènerait des effets contraires à ceux escomptés. Au lieu de tailler dans le vif des services publics, il s’avère beaucoup plus judicieux d’instiller le sentiment de leur déliquescence dans la population. Sans les démanteler du jour au lendemain, le pouvoir politique va donc habilement maintenir l’offre quantitative de services publics tout en diminuant leur qualité. Accroître le nombre d’enfants par classe de façon à éroder la puissance de transmission du maître, rogner sur les enseignements fondamentaux (l’histoire en terminale scientifique) ou bien encore dénigrer la qualité de l’hôpital public relève in fine du même procédé.

Adepte de la stratégie du diviser pour mieux régner, les élites politico-financières vont également manipuler l’exposé des chiffres officiels dans le but de segmenter les luttes sociales tout en menant une vaste entreprise d’intoxication médiatique. Dresser les producteurs les uns contre les autres en pointant du doigt les privilèges d’une minorité ou avancer des chiffres savamment choisis participent d’une même promotion larvée de la retraite par capitalisation. Sans jamais souligner que la productivité hors-prix augmente plus vite que ne se dégrade le rapport actifs/inactifs ni qu’une politique active de création d’emplois assurerait la pérennité de la retraite par répartition. Comme l’ânonnent les expertocrates de l’hyperclasse mondialisée : il n’y a qu’une seule politique, et c’est celle que nous vous proposons !

Bienvenue dans le désert du réel

Le meilleur moyen de duper les masses consiste précisément à substituer une réalité reconstruite au réel. Entendu au sens du Lacan, ce dernier désigne tout ce qui ne se contrôle pas. D’où sa nécessaire reconstruction par le virtualisme. Abolir toute distinction entre réel et virtuel conduit à l’indifférenciation marchande. Cette virtualisation rampante du réel, que Zizek avait déjà relevé, débouche sur une confusion totale entre réalité et fiction, à tel point que le déroulement des attentats du 11 septembre reproduit sciemment l’esthétique des films d’action. Le terrorisme lui-même a parfaitement intégré les règles de l’art médiatique puisqu’il répercute immédiatement toute action perpétrée. Sans caméras ni images diffusées en boucle, le simple objectif de tuer pour tuer et ne pas marquer l’inconscient des masses ne présente aucun intérêt aux yeux du terroriste mondialisé. De la même manière, il est dans l’intérêt objectif des grandes firmes multinationales d’arracher le sujet au réel. Comme l’exprime Dany-Robert Dufour, « la très grande nouveauté du néo-libéralisme par rapport aux systèmes de domination antérieures tient à ce que ces derniers fonctionnaient au contrôle, au renforcement et à la répression institutionnels, alors que le nouveau capitalisme fonctionne à la désinstitutionnalisation ».

D’après la revue Tiqqun, l’une des meilleures manières d’isoler le sujet du groupe qui le constitue se nomme la théorie de la jeune fille. Son but : inciter à la consommation. Sa manière de faire : anéantir l’Oedipe (séparation entre les sexes et les générations) pour tuer la Loi du Père qui structure toute identité collective. Le sujet désinsistitutionnalisé se trouve ramené à lui-même et poussé à la régression dans le narcissisme primaire, en revenant au fantasme de fusion originelle avec la mère. La théorie de la jeune fille présente un visage hospitalier au consumérisme en renvoyant une image caricaturale de la femme et de la jeunesse. Les stimuli envoyés aux sujets le jettent dans l’univers de la consommation débridée de l’enfant indistinct refusant la Loi du Père.

Des penseurs marxistes comme Clouscard nous rappellent en outre que l’indifférenciation sexuelle se double d’un processus d’occultation de l’univers productif. Pas une publicité pour des chaussures de sport où l’on évoquera les conditions de fabrication de l’objet (et pour cause !). Idem pour les voitures, l’usine sent trop le peuple laborieux et pas assez le rêve. On vous parlera d’évasion, d’extraversion, d’abolition des frontières, de subversion des valeurs traditionnelles, comme cette publicité mettant en scène une mamie qui chipe le préservatif de sa petite-fille. Maintenir un désir libidinal envers les objets exige de transmuer l’ensemble des valeurs du groupe dans une subversion perpétuelle : vous ne serez jamais assez in, fashion ou rebelle aux yeux des Séguéla contemporains. N’en déplaise à Besancenot, l’univers de la pub s’apparente davantage au mode de vie du militant NPA moyen qu’à l’univers suranné du capitalisme de papa.

Praxis et tremblements

En guise de conclusion, l’auteur nous invite à faire du petit bois des tigres en papier qui nous asservissent. Tel Mao conquérant le pouvoir, les masses libérées devraient retourner le système contre lui-même en renversant la maîtrise des processus de contrôle. Sans jouer les Cassandre, on pourrait rétorquer qu’on se libère difficilement d’un esclavage consenti. Au risque de désespérer Billancourt, d’aucuns douteront des possibilités de sursaut du sujet, trop occupé à accumuler pour penser son émancipation. Une fois de plus, ce vieux barbu de Marx avait vu juste : l’homme-marchandise est pour aujourd’hui (et hélas demain…). Réification des rapports sociaux, segmentation du corps social par les luttes communautaires : l’entropie se déroule quotidiennement sous nos yeux ébahis d’acteurs-spectateurs.

Non que le passé soit nécessairement meilleur que le présent. Mais, pour paraphraser le camarade Leroy, aujourd’hui est surtout bien pire qu’hier…

La main d’un écrivain mort peut-elle encore gifler ?

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Mains de Maurice Druon
Annie Assouline, Mains de Maurice Druon.
Mains de Maurice Druon
Annie Assouline, Mains de Maurice Druon.

Il faut être sévèrement borné pour croire que l’écriture est une occupation intellectuelle quand c’est le métier le plus physique qui soit. Qu’on regarde Flaubert jeter tout son corps dans chacun de ses livres. Qu’on aille cet été à la Charité-sur-Loire. L’exposition s’y tient jusqu’au 31 août et les organisateurs du Festival du Mot (songer un jour à faire un Festival de la Phrase, rien que pour les écraser) ont eu l’excellente idée de montrer au public le travail d’Annie Assouline. Depuis quelques années déjà, cette excellente photographe de presse (les lecteurs de Causeur connaissent son travail) réalise des portraits de mains d’écrivains. C’est que Claude Lévi-Strauss, Jürgen Habermas, Emmanuel Lévinas, Françoise Sagan ou encore Philippe Sollers sont des ouvriers manuels ! Certes, ils sont assez limités : ils confectionnent de leurs doigts de petits objets assez inutiles qu’on appelle manuscrits. Quoi ! vous dites qu’ils ne sont pas, pour autant, des manuels ? Coupez-leur un jour ou l’autre leurs mains et voyez la tête qu’ils font !

[access capability= »lire_inedits »]La main de Druon sur la joue de ces Zouaves

En attendant, on remerciera Annie Assouline d’avoir permis à Causeur de reproduire la photo ci-dessus. Ce sont les mains de Maurice Druon. Ceux de ma génération ont toujours eu l’impression de le connaître vieux. Pensez-vous : secrétaire à perpétuité de l’Académie française (ou perpétuel, je ne sais plus), ancien ministre, neveu de Joseph Kessel, prix Goncourt, auteur des Rois maudits et des Grandes familles. Le Chant des Partisans, le vol noir des corbeaux sur nos plaines. Et, avec ça, réac comme pas un. Les mains de Druon racontent une autre histoire : celle d’un jeune homme, cadet de Saumur, qui avait tout juste 25 ans quand il partit pour Londres s’engager dans la France libre. Un homme, un vrai.

Soixante-dix ans après, elle est là, la vraie jeunesse. Et pas chez les lambins clopinant du SNES qui pétitionnent comme des malades contre l’inscription, à la rentrée 2010, des Mémoires de Guerre du général de Gaulle au programme des terminales littéraires. Des inspecteurs généraux avaient, pour leur part, estimé qu’au moment où la France célébrait le 70e anniversaire de l’Appel du 18-Juin, l’idée n’était pas totalement saugrenue.

Or, les andouilles glorieuses du SNES estiment que c’est trop politique, que ça cache une manœuvre de l’Élysée et que, franchement, l’élève de Gaulle était nul en rédac. Trop politique, la littérature française ? Elle n’est que cela. Pierre Lepape y a consacré en 2007 un excellent essai : Le Pays de la littérature (Points Seuil). Vraisemblablement, au SNES, les profs de lettres se roulaient un tarpé hors de l’amphi quand les noms de Voltaire, Lamartine, Hugo, Zola ou Sartre étaient évoqués. Ils mériteraient aujourd’hui qu’on leur fasse bouffer le dernier Pennac. En mâchonnant, page après page, cette médecine paradoxale, ils apprendraient que la littérature c’est la vie. Pas une mauvaise fable pour enfants.[/access]

Des mesures antiracistes mais raciales

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Fourmis

Fourmis

On n’entendait plus parler de Yazid Sabeg. Et on s’en portait très bien. Non pas que notre commissaire à la Diversité manque de qualités. Il est éminemment sympathique et, en prime, plein de bonnes intentions. Il est contre le racisme et les discriminations. Il rêve d’un monde où l’origine ne sera ni un handicap ni un atout mais une affaire privée – si tant est que l’histoire puisse être purement privée. Nous aussi, on aimerait bien.

Rien de personnel, donc. Ce qui m’ennuie, c’est que pour arriver à un monde où les origines ne compteront pas, Yazid Sabeg ne trouve rien de plus urgent que de compter les origines. Il a de la suite dans les idées. Il veut des quotas, et il n’est pas exclu qu’il soit en train de réussir cette révolution à bas bruit et d’introduire en France un multiculturalisme qui nous va mal au teint.

[access capability= »lire_inedits »]Le problème, c’est la fonction, pas l’homme. Commissariat à la diversité, ça vous a un petit air de Secrétariat aux affaires indigènes. Et puis, rien n’est plus crispant que cet euphémisme : allez expliquer aux Bretons, aux Corses ou aux Basques qu’ils émargent au titre de l’uniformité française. En tout cas, on n’a pas fini d’en prendre. On a échappé de justesse à son inscription dans la Constitution. Avant d’être élevée à la dignité quasi ministérielle, la diversité était déjà un argument de com’. Elle est l’objet d’une flopée de commissions Théodule et de cellules de réflexion. Dans les entreprises du CAC 40, il est du meilleur genre d’avoir un « responsable diversité ». Il y a quelques mois, j’imaginais ironiquement la création d’un label « divers » comme il y a un label « vert ». Le réel m’a battue : il existe désormais une norme AFNOR de la diversité. Ce n’est pas une blague. En tout cas, je l’ai lu dans des journaux sérieux où on ne trouvait d’ailleurs rien à redire à cette pimpante innovation. J’attends avec impatience la taxe diversité. Et celle-là, je gage que le Conseil constitutionnel ne la retoquera pas.

S’il n’y a « pas assez de », cela signifie nécessairement qu’il y a « trop de »

Les grandes boutiques de l’audiovisuel où on adore ce genre de sornettes jouent volontiers les laboratoires. Yazid Sabeg a décidé d’attaquer là, au motif de l’exemplarité – quand tous les petits garçons voudront faire Harry Roselmack plutôt que Zidane, on sera bien avancés. Une commission lui a remis 17 propositions « pour accroître la représentation des minorités au sein des rédactions et dans les contenus » – on aimerait en savoir plus sur ce chapitre des contenus. En langage clair à défaut d’être élégant, cela signifie que les rédactions doivent recruter des Arabes et des Noirs et qu’on doit en voir plus à la télé. Il faudrait cependant m’expliquer quelle différence il y a entre dire « il n’y a pas assez d’Arabes dans les médias » et affirmer « il y a trop de Noirs dans l’équipe de France ». S’il n’y a « pas assez de », cela signifie nécessairement qu’il y a « trop de ». Il faudra préciser, secteur par secteur, quels sont les groupes surreprésentés et prévoir des charrettes en conséquence.

D’accord, il ne suffit pas de persifler. Il est clair que, dans notre République, certains sont plus égaux que d’autres et ça ne va pas. Sauf qu’on ne va pas s’en sortir en mesurant le poids de telle ou telle communauté parce que la France n’est pas composée de communautés mais d’individus. La seule solution réside dans ce qu’on appelait avant « l’égalité des chances » et c’est le boulot de l’École. Il est vrai que, sur ce front, ce n’est pas gagné.

En attendant, si on pense qu’il faut encore convaincre nos concitoyens que les enfants d’immigrés sont des journalistes, animateurs ou préfets comme les autres, il existe un moyen très simple, c’est d’en recruter sans en faire tout un cirque. En clair, le faire sans le dire. Dans le secret de son bureau, un décideur peut préférer, à compétence égale, le « divers » au « non-divers ».

Seulement, M. Sabeg veut des statistiques. Il faut passer, écrivent ses services « du stade de l’anecdotique à celui de la précision ». Là, ça flanque un peu la trouille. Tous les médias devraient être invités à dresser leur « bilan-diversité », c’est-à-dire à compter en leur sein, les Arabes, les Noirs et autres « minorités ethno-culturelles » – je me demande tout d’un coup si les juifs en font partie. Tout le monde, promet le comité, sera soumis « à la même comptabilité ». Ça fait rêver. D’ailleurs, on ne s’arrêtera pas en si bon chemin : il y a un taux surprenant de jolies filles dans les rédactions télévisées. Il faut que cela change. Comptez les vilaines, s’il vous plaît.

Mieux vaut en rire sans doute. Même si ce n’est pas drôle. Après tout, depuis les fameuses « heures les plus sombres de notre histoire », c’est la première fois que quelqu’un demande, en France, l’instauration de mesures raciales. Le fait que ce soit au nom de l’antiracisme n’y change rien. C’est peut-être plus grave.[/access]

Quand Lasch taclait Besancenot

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Ami trotskiste, tu avais juste dix-huit ans quand on t’a mis un mégaphone… Dix ans avant l’apparition du phénomène Besancenot, Christopher Lasch avait prophétisé l’avènement d’une gauche oublieuse du peuple, préférant l’immigré/décolonisé au prolo/beauf. « Le problème avec la nouvelle gauche, expliquait-il, résidait précisément dans son ignorance de l’histoire originelle de la gauche, avec pour conséquence le fait qu’elle persistait à reproduire les figures les moins intéressantes de cette histoire : un sectarisme rampant, une obsession de la pureté idéologique, une idéalisation des groupes d’exclus ». Comme si l’exclusion prenait le pas sur la misère, la marginalité effaçait la cause des travailleurs pauvres et autres chômeurs « souchiens ». Entendre les éternels idiots utiles du système faire du réac-catho la figure paradigmatique du salaud ploutocrate fait bien rire. Pour la non-pensée libertaro-acnéique, les néo communautarismes sont autant de progressismes bafoués. Sans comprendre une seule seconde qu’à l’assignation identitaire correspond la segmentation des marchés. Et si jamais ils l’ont compris, c’est encore pire…

Pompes et circonstances

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Nicolas Sarkozy et David Cameron
Nicolas Sarkozy et David Cameron.
Nicolas Sarkozy et David Cameron
Nicolas Sarkozy et David Cameron.

Aussi incroyable que cela paraisse, jamais un président français n’était venu célébrer à Londres l’Appel du 18 juin. De Débarquement en Libération, nos chefs d’Etat ne sont pourtant avares ni de commémorations ni de moissons de gerbes tricolores, mais la traversée de la Manche les retenait sans doute. Parader en maître de maison sur les plages de Normandie ou les pavés de Paris martyrisé est une chose, reconnaître chez les Anglais que nous leur devons beaucoup en est une autre.

Sans Churchill, sans BBC, pas de France indépendante

Pourtant, en offrant le micro de la BBC à un général un peu fou qui ne représentait que lui-même et une certaine idée de la France, en reconnaissant de fait sa légitimité contre le gouvernement parjure de Pétain, les Anglais ont posé la première pierre de la maison France moderne. Celle qui nous mène à la table des vainqueurs et au conseil de sécurité de l’ONU, lavés du déshonneur de l’armistice et de la collaboration. D’un « clochard épique », ils ont fait une légende. Sans Churchill, sans BBC, pas d’Appel, pas d’épopée, pas de France indépendante. Eventuellement un Etat-satellite des Etats-Unis, sorti de l’histoire pour un bon moment. Peut-être même définitivement.

Au pas de course ou plutôt au petit trot, à l’image des chevaux de la Garde républicaine qui ont pris possession du pavé londonien, c’est cela que Nicolas Sarkozy est venu dire aux Anglais en ce vendredi 18 juin, sous un soleil un peu pâle dans la cour du Royal Hospital Chelsea, une copie des Invalides parisiennes, tombeau impérial en moins. Plutôt très bien d’ailleurs. Chacun sait que la « plume » du président est magistrale. Pour l’occasion, un dosage savant entre émotion, histoire et reconnaissance éternelle, ouvrant habilement sur l’unité européenne indispensable. « La condition de la survie de notre civilisation ». La plume n’y est pas allée par quatre chemins.

Les Anglais ont-ils apprécié ? Pour eux le 18 juin, c’est au mieux le discours fondateur de Churchill aux Communes proclamant la fin de la bataille de France et annonçant celle d’Angleterre, quelques heures avant l’appel de de Gaulle. Au pire… Waterloo. L’histoire a parfois de curieux pieds de nez. Comme David Cameron se félicitant de la réintégration par la France de l’OTAN… dont de Gaulle avait claqué la porte. On peut être amis mais un peu sourds. Le Premier ministre anglais a surtout vu dans cette célébration l’occasion de rappeler les combats militaires communs en Afghanistan. Quand la politique reprend ses droits… Bien loin des préoccupations des tabloïds qui attendaient… Carla. Ils n’ont pas été déçus. La first lady est indéniablement éblouissante.

« Dans la nuit, la liberté nous écoute… »

Beaucoup moins glamour, mais ô combien plus touchants, 800 anciens combattants ont fait le voyage. Les ders des ders. Ceux qui avaient moins de 20 ans en 40. Des gosses qui, de l’Ile de Sein (un quart de la France libre) à Paris ont tout laissé tomber, une famille, un bachot, des amis, pour se lancer seuls sur la mer, dans des rafiots de fortune pour rallier ce mystérieux général que pas un sur cent n’avait entendu. Aujourd’hui ce sont de frêles vieillards qui viennent à Londres pour une ultime visite. Ils se comptent du regard. Ils viennent d’apprendre que depuis le matin, Marcel Bigeard manque à l’appel. Un 18 juin. Sacré Marcel.

Comment oublier les larmes de ce très vieil homme, résistant de la première heure et décoré de la légion d’honneur par Nicolas Sarkozy après 70 ans ? Combien de compagnons lui font-ils cortège ? Ou ce Chant des partisans écrit au Savile Club, juste à côté, qui unit les chœurs de l’armée française aux voix des enfants du lycée français… Charles de Gaulle, pour rappeler que « dans la nuit la liberté nous écoute » ? Et nous parle, au micro de la BBC, avec une voix un peu théâtrale à jamais inscrite dans l’histoire du monde.

Une commémoration pour rien ?

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Appel du 18 Juin 1940
Photo Flickr / Pepius
Appel du 18 Juin 1940
Photo Flickr / Pepius

Le 18 juin 1940 est sans doute le dernier événement de l’Histoire de France, si l’on entend par événement cette capacité dialectique des vieilles nations à trouver la force de renaître dans les pires catastrophes. Et comme tout événement au sens plein du terme, s’il peut s’expliquer par un concours de circonstances et des déterminismes de toute sorte, il garde malgré tout une part magique, secrète, irréductible, presque mystique. C’est dans un court essai, dense, inspiré et parfois poignant, Juin 40 ou les paradoxes de l’honneur (CNRS Editions) que Philippe de Saint-Robert, gaulliste de toujours, ancien haut-commissaire à la Langue française, tente d’élucider en quoi, durant ces quelques semaines, comme il l’écrit lui-même, « à la qualité du désastre répondra celle de la reconquête. » Ou pour dire les choses autrement, en quoi à Pétain répondra De Gaulle.

On mesure finalement toujours aussi mal aujourd’hui la violence de ces quelques semaines qui entre le 10 mai et le 22 juin virent s’effondrer une certaine idée que la France avait d’elle-même. Un vilain goût pour l’autodénigrement et même la haine de soi a imposé dans l’imaginaire collectif l’image d’une armée de trouillards munichois humiliée par de beaux guerriers blonds, centaures mécanisés qui auraient accompagné notre débâcle jusqu’à la Méditerranée si Pétain n’avait pas signé l’armistice dans les conditions honteuses que l’on sait. Et l’on remarquera que si la littérature (Marc Dugain, Philippe Claudel, Jean Rouaud, Sébastien Japrisot pour ne citer qu’eux) et le cinéma tournent très souvent autour de la guerre de 14 comme plaie inaugurale et toujours à vif de la modernité, les combats de 40, eux, sont depuis le Sartre de La mort dans l’âme en 1949, Week-end à Zuydcoote de Robert Merle sorti la même année et La Route des Flandres de Claude Simon en 1960, pratiquement absents du roman national.

La mémoire courte

Pire, ce sont les pantalonnades parfois douteuses comme La 7ème compagnie qui font office sur la question de mémoire collective. Et pourtant, c’est oublier un peu vite la charge héroïque des spahis du 15 mai à la Horgne, la bataille de chars de Montcornet menée victorieusement par un certain colonel De Gaulle deux jours plus tard, l’admirable résistance du Cadre noir de Saumur épaulé par les élèves sous-officiers de Saint-Maixent et les tirailleurs algériens le 20 juin, c’est encore les barouds d’honneur des unités encerclées dans les casemates de la ligne Maginot. C’est oublier, aussi, qu’il y eut pendant cette courte période au moins cent mille morts ce qui, proportionnellement, représente des pertes supérieures à celles de la première guerre mondiale.

C’est oublier, enfin, cet Appel du 18 juin. Philippe de Saint-Robert, après avoir replacé de manière synthétique et précise le contexte désespéré et proprement terrifiant de ce saut dans l’inconnu, montre qu’il est porteur d’une charge symbolique qui dépasse le cadre de la France et, de manière typiquement gaulliste, prend d’emblée une valeur universelle : « La symbolique du 18 juin est là pour justifier tous les appels qui n’ont jamais été entendus, innombrables appels toujours étouffés dans la nuit de l’Histoire et les guerres perdues ».

Soixante-dix ans après, quand on constate le nombre de malentendus, rancoeurs, refoulements, erreurs d’appréciations, reniements, haines de soi qui font le quotidien de notre pays dont on sent bien, dans tous les domaines, économiques, sociaux, ethniques, religieux, qu’il est au bord de la crise de nerfs, le petit essai de Saint-Robert n’est pas dénué d’une manière d’amertume, voire d’une franche désillusion. On sent que Saint-Robert voudrait que notre pays obéisse de nouveau à la célèbre injonction de Bernanos : « Ralliez-vous à l’histoire de France ! ».

Se rallier à l’Histoire de France

Et se rallier à l’histoire de France, en 2010 quand le sentiment de perte d’identité s’accompagne de régressions sociales sans précédent, ce serait se rallier à nouveau aux soldats de l’an II, à la Commune, à Verdun, au Front Populaire et, bien entendu à l’Appel du 18 juin : « Le message du 18 juin est un message de souveraineté, et c’est en ce sens qu’il est un message de liberté. La souveraineté comme liberté ne découle pas d’un système politique donné, mais tout système doit découler d’elle sous peine de perdre sa source dans notre histoire et de n’être plus que l’appareil légal d’une volonté qui se meurt dans une nation qui se renonce. C’est dire que le général de Gaulle s’éloigne alors qu’on le célèbre. »

Surexposer, on le sait, c’est souvent neutraliser, surtout à l’époque où le rapport vivant à l’Histoire s’est figé en « devoir de mémoire » et commémorations compassées.

Cela n’empêchera pas, pourtant, quelques cœurs rebelles de garder foi en ce cher et vieux pays et de murmurer, comme un mot de passe qui court souterrainement depuis Dominique de Roux : « À demain, de Gaulle ! »

L’euro se meurt

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Franc
Pièce de 2 € en commémoration de l'Appel du 18 juin
Pièce de 2 € en commémoration de l'Appel du 18 juin.

Des économistes parmi les plus sérieux n’excluent plus, aujourd’hui, une explosion de l’euro, victime des marchés et de l’illusion fédéraliste européenne, celle qui croit qu’Allemands et Grecs peuvent faire bourse commune.

À supposer que cette prophétie se réalise – en général, les économistes sont légèrement moins fiables que les astrologues pour prédire l’avenir – que faire ?

Revenir au franc ? Quelle tristesse ! Hormis le plaisir de retrouver les portraits de nos gloires nationales sur les billets de banque, ce retour en arrière s’apparenterait à une régression, à une projection morbide dans le passé plutôt qu’à un saut hardi dans l’avenir. Voir s’afficher à nouveau le prix du litre d’essence ou du petit noir en terrasse en francs risque, de surcroît, de provoquer quelques crises cardiaques chez nos concitoyens les plus âgés.

[access capability= »lire_inedits »]À l’heure de la mondialisation (c’est fou le nombre de raisonnements qui commencent par cette phrase, destinée à impressionner un éventuel contradicteur), à l’heure de la mondialisation, donc, le franc ne pèsera pas assez lourd pour influencer la finance internationale, mais restera assez visible pour tenter les spéculateurs.

À malin, malin et demi : la meilleure manière de se protéger contre les prédateurs, tous les lapins le savent, c’est de ne pas rester groupés comme de vulgaires sardines, mais de se disperser dans la garenne.

Cela vaut aussi pour la monnaie : pour se protéger, elle doit réduire sa taille. Le loup néglige le campagnol pour s’attaquer au chevreuil !

Donc, lorsque l’euro aura subi le sort des dinosaures, le plus sage serait d’instaurer des monnaies régionales, voire départementales, des monnaies de proximité dont la gestion serait à l’image des caractéristiques anthropologiques de leurs utilisateurs.

Que cent monnaies fleurissent : le liard savoyard, aussi solide que le franc suisse, le picaillon picard, le doublon de Septimanie, avec la binette de Georges Frêche sur les deux faces, le schtroumpf alsacien (pour les bas de laine[1. Private joke pour germanistes débutants.]), le sou (prononcer « chou ») auvergnat, avec une face autocollante pour ne pas sortir facilement de la poche, la livre bretonne indexée sur la motte de beurre salé et ainsi de suite.

Quant aux Niçois, le plus avantageux pour eux serait d’adopter le rouble russe comme monnaie locale, cela éviterait les frais de change. Reste la Corse, dont la future banque centrale pourrait devenir le refuge d’argent, disons, pas très propre. On fera avec, comme d’habitude.[/access]