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En plein printemps de feu grec, paraît un petit opuscule anonyme de 90 pages dans le droit fil de L’insurrection qui vient[1. Brûlot situationniste devenu un best-seller par la seule grâce d’Alain Bauer. Ce dernier acheta quarante exemplaires du livre attribué au groupe de Tarnac mené par Julien Coupat.]. Gouverner par le chaos[2. Gouverner par le chaos (anonyme), Max Milo, 2010.] se penche sur les méthodes d’ingénierie sociale aptes à obtenir le consentement des populations, parfois contre leurs propres intérêts.

Tout le questionnement de l’auteur renvoie à une problématique centrale : « Comment inoculer le syndrome de Stockholm à des populations entières ? ».

En modélisant les modes de pensée et de comportement des sujets, l’ingénierie sociale parviendrait à les reconditionner en fonction des besoins du marché ou des intérêts des élites dirigeantes. A en croire l’auteur, les uns se confondraient de plus en plus avec les autres dans une volonté de recréation démiurgique du social. Là où le bât blesse, c’est qu’un tel diagnostic se prête à tous les raccourcis possibles et imaginables. Avancer que les deux principaux buts des élites qui nous gouvernent consistent à former un gouvernement mondial et à étendre l’emprise illimitée des marchés sur nos vies est une chose. Imaginer le pilotage du monde par une main invisible tenant les cordons de la Bourse en est une autre. Gageons que certains complotistes mal inspirés franchiront aisément le pas…
Outre ces quelques préventions introductives, vous m’objecterez que la question du contrôle ne date pas d’hier. Que les phénomènes de servitude volontaire existaient déjà à l’époque de La Boétie. Soit, mais l’essor des nouvelles technologies cybernétiques a provoqué une mutation de la nature du contrôle.

Une brève histoire du « contrôle consenti »

La Psychologie des foules de Le Bon nous paraît aujourd’hui obsolète. Certes, la transmission d’un mot d’ordre passe toujours par deux vecteurs principaux que sont la suggestion et l’effet de répétition. And so what ? Muni d’un bagage classique, l’analyste du temps présent se trouve bien embarrassé devant le caractère inédit des techniques contemporaines de contrôle consenti. Sans être exhaustifs, passons-en quelques unes au fil du rasoir.

Ce que Naomi Klein appelle la stratégie des « chocs méthodiques » esquisse les contours d’une gestion traumatique des masses. Car les messages délivrés aux troupeaux d’individus se heurtent à la volonté de permanence et de stabilité du commun des mortels (le bien nommé effet de gel). Pour être traité, ce dernier nécessiterait l’irruption d’un agent fluidifiant extérieur semant le trouble dans la cohésion et les valeurs du groupe. Les consciences modifiées, il ne suffirait plus qu’à les reformater en fonction des objectifs recherchés.

Ceci dit, l’effet de gel reste puissant. Par exemple, une majorité écrasante de nos concitoyens persistent à souhaiter le maintien des services publics de santé. Face à ces conservatismes malvenus, le néolibéralisme subversif doit jouer habilement. Une rupture trop brutale amènerait des effets contraires à ceux escomptés. Au lieu de tailler dans le vif des services publics, il s’avère beaucoup plus judicieux d’instiller le sentiment de leur déliquescence dans la population. Sans les démanteler du jour au lendemain, le pouvoir politique va donc habilement maintenir l’offre quantitative de services publics tout en diminuant leur qualité. Accroître le nombre d’enfants par classe de façon à éroder la puissance de transmission du maître, rogner sur les enseignements fondamentaux (l’histoire en terminale scientifique) ou bien encore dénigrer la qualité de l’hôpital public relève in fine du même procédé.

Adepte de la stratégie du diviser pour mieux régner, les élites politico-financières vont également manipuler l’exposé des chiffres officiels dans le but de segmenter les luttes sociales tout en menant une vaste entreprise d’intoxication médiatique. Dresser les producteurs les uns contre les autres en pointant du doigt les privilèges d’une minorité ou avancer des chiffres savamment choisis participent d’une même promotion larvée de la retraite par capitalisation. Sans jamais souligner que la productivité hors-prix augmente plus vite que ne se dégrade le rapport actifs/inactifs ni qu’une politique active de création d’emplois assurerait la pérennité de la retraite par répartition. Comme l’ânonnent les expertocrates de l’hyperclasse mondialisée : il n’y a qu’une seule politique, et c’est celle que nous vous proposons !

Bienvenue dans le désert du réel

Le meilleur moyen de duper les masses consiste précisément à substituer une réalité reconstruite au réel. Entendu au sens du Lacan, ce dernier désigne tout ce qui ne se contrôle pas. D’où sa nécessaire reconstruction par le virtualisme. Abolir toute distinction entre réel et virtuel conduit à l’indifférenciation marchande. Cette virtualisation rampante du réel, que Zizek avait déjà relevé, débouche sur une confusion totale entre réalité et fiction, à tel point que le déroulement des attentats du 11 septembre reproduit sciemment l’esthétique des films d’action. Le terrorisme lui-même a parfaitement intégré les règles de l’art médiatique puisqu’il répercute immédiatement toute action perpétrée. Sans caméras ni images diffusées en boucle, le simple objectif de tuer pour tuer et ne pas marquer l’inconscient des masses ne présente aucun intérêt aux yeux du terroriste mondialisé. De la même manière, il est dans l’intérêt objectif des grandes firmes multinationales d’arracher le sujet au réel. Comme l’exprime Dany-Robert Dufour, « la très grande nouveauté du néo-libéralisme par rapport aux systèmes de domination antérieures tient à ce que ces derniers fonctionnaient au contrôle, au renforcement et à la répression institutionnels, alors que le nouveau capitalisme fonctionne à la désinstitutionnalisation ».

D’après la revue Tiqqun, l’une des meilleures manières d’isoler le sujet du groupe qui le constitue se nomme la théorie de la jeune fille. Son but : inciter à la consommation. Sa manière de faire : anéantir l’Oedipe (séparation entre les sexes et les générations) pour tuer la Loi du Père qui structure toute identité collective. Le sujet désinsistitutionnalisé se trouve ramené à lui-même et poussé à la régression dans le narcissisme primaire, en revenant au fantasme de fusion originelle avec la mère. La théorie de la jeune fille présente un visage hospitalier au consumérisme en renvoyant une image caricaturale de la femme et de la jeunesse. Les stimuli envoyés aux sujets le jettent dans l’univers de la consommation débridée de l’enfant indistinct refusant la Loi du Père.

Des penseurs marxistes comme Clouscard nous rappellent en outre que l’indifférenciation sexuelle se double d’un processus d’occultation de l’univers productif. Pas une publicité pour des chaussures de sport où l’on évoquera les conditions de fabrication de l’objet (et pour cause !). Idem pour les voitures, l’usine sent trop le peuple laborieux et pas assez le rêve. On vous parlera d’évasion, d’extraversion, d’abolition des frontières, de subversion des valeurs traditionnelles, comme cette publicité mettant en scène une mamie qui chipe le préservatif de sa petite-fille. Maintenir un désir libidinal envers les objets exige de transmuer l’ensemble des valeurs du groupe dans une subversion perpétuelle : vous ne serez jamais assez in, fashion ou rebelle aux yeux des Séguéla contemporains. N’en déplaise à Besancenot, l’univers de la pub s’apparente davantage au mode de vie du militant NPA moyen qu’à l’univers suranné du capitalisme de papa.

Praxis et tremblements

En guise de conclusion, l’auteur nous invite à faire du petit bois des tigres en papier qui nous asservissent. Tel Mao conquérant le pouvoir, les masses libérées devraient retourner le système contre lui-même en renversant la maîtrise des processus de contrôle. Sans jouer les Cassandre, on pourrait rétorquer qu’on se libère difficilement d’un esclavage consenti. Au risque de désespérer Billancourt, d’aucuns douteront des possibilités de sursaut du sujet, trop occupé à accumuler pour penser son émancipation. Une fois de plus, ce vieux barbu de Marx avait vu juste : l’homme-marchandise est pour aujourd’hui (et hélas demain…). Réification des rapports sociaux, segmentation du corps social par les luttes communautaires : l’entropie se déroule quotidiennement sous nos yeux ébahis d’acteurs-spectateurs.

Non que le passé soit nécessairement meilleur que le présent. Mais, pour paraphraser le camarade Leroy, aujourd’hui est surtout bien pire qu’hier…

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Daoud Boughezala
est directeur adjoint de la rédaction et rédacteur en chef de Causeur.
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