Il est frappant que ce prêtre passe auprès de la plupart des médias pour un oracle, une référence, quasiment un Père de l’Eglise. Les mêmes journaleux qui ne comprennent strictement plus rien à l’Eglise catholique (ceci a été nettement démontré par Bernard Lecomte dans son ouvrage Pourquoi le pape a mauvaise presse, DDB, 2009), et qui sont toujours prêt à « mettre sur la sellette » (allusion charmante à un supplice médiéval), nos pasteurs, nos évêques, nos cardinaux, et maintenant notre Saint-Père – les mêmes journaleux donc, dès lors qu’ils ont affaire à ce contestataire autoproclamé, sont immédiatement chapeau bas. Naturellement ils n’ont pas lu ses livres. Moi, j’ai lu le texte dans lequel il préconise (le granthéologien), pour remédier à ces déchirantes histoires de pédophilie, le mariage des prêtres.
Je dis : la conception de la sexualité humaine sur laquelle repose une telle proposition est une honte, est un avilissement, est une dégradation atroce de l’être humain. Vous êtes peut-être un granthéologien, M. Küng, bardé de diplômes et parfait rat de bibliothèque, mais vous n’en êtes pas moins avec toute votre grande culture un perroquet de l’idéologie dominante, un allié objectif des forces les plus puissantes, les plus secrètes et les plus répugnantes qui agissent dans les sociétés modernes pour réduire et anéantir cette miraculeuse merveille qu’est la sexualité.
Je vais traduire de façon grossière, je vais traduire de façon brutale, ce que nous a dit King Küng. Pardon à ceux que cela pourrait choquer. Mais ce n’est pas moi qui suis choquant. C’est lui. Il faut appeler un chat un chat. Ce que nous dit le granthéologien devenu la référence absolue de toute la cathophobie, c’est qu’il n’y a qu’à fournir une femme aux prêtres, afin qu’ils puissent tirer leur coup deux ou trois fois par semaine (ou davantage s’ils le veulent), et que comme ça, ils foutront la paix aux petites filles et aux petits garçons.
Ce que vous préconisez donc pour nos prêtres, Monsieur le Granthéologien, c’est une forme de la stabulation libre. En vous lisant, je me suis subitement rappelé cette scène, qui m’avait tant frappé adolescent, du grand péplum de Kubrick, Spartacus. A un moment, on voit Spartacus (Kirk Douglas) dans sa cellule d’esclave gladiateur. La porte s’ouvre. On fait entrer une femme. Les dresseurs, les lanistae, savent bien que ces hommes ont des envies sexuelles. Alors, on leur fournit des putes. Et Spartacus refuse. Il se met à hurler : Je ne suis pas un animal ! Vous, M. Küng, prêtre et théologien, vous êtes en train de dire à nos prêtres qu’ils sont des animaux comme les autres !
Remarquez bien, vous ne faites en cela qu’étendre au sacerdoce le mot d’ordre unique et mortifère qui est aujourd’hui proposé à tous : l’abjecte réduction de la sexualité à un besoin consommatoire que l’on peut satisfaire à peu de frais. Longtemps, il est vrai, la société chrétienne a gendarmé la sexualité ; elle lui a imposé des cadres, des limites, parfois tout à fait abusives ou absurdes, je le reconnais volontiers. La société libérale et marchande a trouvé mieux : l’autoriser. Allez ! Voilà la pilule ! Voilà la capote ! Voilà le sextoy ! Voilà les films (des fois que vous manqueriez d’inspiration !) Allez ! Baisez donc ! Une fois les couilles bien vidées et la fente bien bourrée, vous en serez débarrassés, de la sexualité !
Oui, je suis mal poli. Mais je ne fais que dénuder ce que vous nous dites, M. Küng. Désolé. Mais vous, vous n’êtes pas mal poli, vous êtes infâme. Vous avez injurié nos pasteurs et vous nous injuriez. La sexualité humaine n’est pas ce que vous croyez. Je vous trouve bien mal renseigné ! C’est un étonnement ; c’est un mystère ; c’est un jardin secret ; c’est une merveille. C’est le plus beau don de Dieu à notre condition humaine.
Alors, des prêtres ont fauté. Gravement. Et moi, chrétien, j’en pleure. Il est indispensable, quand il est prouvé que cela a eu lieu, qu’ils en rendent compte à la justice humaine. Il reste, M. Küng, granthéologien, que votre dégoûtante proposition est une basse insulte à la dignité humaine.
Plutôt que de nous encombrer avec des DVD de films en noir et blanc, des CD de musique classique, ou encore des textes soi-disant fondateurs préfacés par des académiciens, la presse de fin de semaine qui veut doper ses ventes ferait mieux de suivre l’exemple belge. En effet, l’hebdomadaire TV Moustique, un genre de Télérama en plus drôle (ce n’est pas difficile, vous me direz) a décidé d’offrir un pack de six Jupiler Tauro à chaque acheteur. C’est tout de même moins hypocrite, au bout du compte: le gars qui boit une ou deux bonnes bières en feuilletant son hebdo télé correspond, soyons honnête, davantage à la réalité que le lecteur du Monde ou du Figaro, qui range Proudhon dans sa bibliothèque en écoutant Brahms. Patron, remettez-moi un TV Moustique !
D’après un sondage Figaro/Opinionway, publié à l’occasion de la trentième édition du Salon du Livre, 22% des Français se disent prêts à lire un roman ou un essai sur un écran. On en déduira donc que 22% des Français sont décidément passés de l’autre côté. On pourrait être désagréable et dire que s’ils sont prêts à adopter ce support, c’est qu’ils ne savent pas lire. Et cela explique leur soumission à n’importe quelle clownerie technologique destinée à les faire entrer dans le monde futur qui ressemblera, si l’on s’en fie aux signes de ces temps-ci, à un Disneyland orwellien avec Mickey dans le rôle de Big Brother et Pluto dans le rôle de O’Brien qui vous emmènera tranquillement dans la Pièce 101 rebaptisée Grotte Enchantée.
Ils vont lire quoi sur leur livre électronique, sérieusement, ces mutants ? La Recherche du Temps Perdu ? Swann n’aura pas échangé son premier baiser avec Odette et le narrateur ne se sera pas encore masturbé dans le cabinet aux iris qu’ils auront des yeux de lapin russe, nos nouveaux lecteurs électroniques.
Non, bien entendu, et ces 22% de gens qui se disent prêts à lire sur e-book doivent se dire que de toute façon plus personne ne lit Proust. Ils doivent croire que lire, sans doute, c’est lire des confessions de star, des mémoires de footballeurs, et pour devenir intelligent les 200.000 signes annuels de Minc ou de Duhamel. Peut-être que c’est possible de lire 200.000 signes de Minc ou Duhamel, je ne sais pas, je ne les lis pas. Ils ont sans doute une pensée aisément numérisable, une écriture à l’image du langage informatique : binaire. Mais je doute sincèrement que la Princesse de Guermantes, Saint Loup, Charlus se laissent facilement numériser. Ce n’est pas leur genre. Pas du tout.
Oui, ils sont désormais 22% , de l’autre côté de tout ce qui fondait la lecture . Prêts à perdre ce qu’ils n’ont peut-être jamais connu. C’est-à-dire un rapport sensuel au livre feuilleté, à sa reliure, à son odeur, à sa façon de plus ou moins mal vieillir, à ses couvertures illustrées qui dataient aussi les époques de notre vie. C’est-à-dire la joie de la chasse subtile qui consistait à trouver, dans une caisse de polars sur un marché de village, une édition originale du Traité du Style d’Aragon miraculeusement échouée là, pour le prix d’un SAS d’occasion. Un retour sur soi dans le calme d’un fauteuil Voltaire, la lecture étant souvent la prière de l’athée, ou sur une plage isolée. Comment feront-ils, d’ailleurs, quand la batterie de leur e-book sera vidée, ces déjà-morts pour continuer, alors que le soir tombe, à lire pour l’amoureuse au dos bronzé, à la peau au goût de sel, les poèmes de Toulet ou l’Odyssée versifiée par Philippe Jaccottet ?
Notre société bougiste et néophile ne nous présentera évidemment que les avantages de cette mutation. Il faudra la trouver aimable, si l’on tient à survivre, et le faire savoir. On nous dira : vous pourrez stocker tellement de livres, vous verrez. Comme si une bonne bibliothèque se quantifiait. On nous dira : vous pourrez revenir en arrière et prendre des notes avec un stylet adapté. On vous remercie mais on a comme l’impression que c’était déjà possible avec nos livres lus et relus au point que le texte est devenu le palimpseste de nos notes. D’ailleurs, c’est une spécialité néophile, de vous présenter comme un progrès ce qui a toujours existé en le ripolinant avec deux composants électroniques (GPS versus Carte Michelin, par exemple). Et puis, argument moral donc imparable, grâce aux e-livres, les pays du tiers-monde vont enfin avoir accès à la culture. Bien sûr, mais il faudrait qu’ils aient déjà l’électricité, les pays du tiers-monde. Et quand cette jolie saloperie sera usée, ils en feront quoi, des déchets, les pays du tiers-monde ? Du compost avec du vrai mercure dedans ? Pourquoi ai-je soudain l’intuition que parmi les 22% de lecteurs potentiels de livre électroniques, il y a beaucoup d’écolo tiers-mondistes, ces missionnaires catastrophiques des fausses émancipations et vrais pollueurs par bonté d’âme ?
La réalité ne dépasse pas la fiction. Elle est pire. Nous avons longtemps pensé que nos bibliothèques, quand tout serait perdu, seraient notre refuge, notre consolation. Eh bien non, le pré-fascisme des technolâtres va venir nous traquer jusque là.
Quand Bradbury imaginait le pire, on voyait des pompiers habillés en noirs. Ils entassaient nos livres, les aspergeaient d’essence et y mettaient le feu. Mais il y avait encore une certaine grandeur atroce dans ce cérémonial nihiliste.
Là, ce sera atrocement banal. Ils auront le sourire d’assassin des commerciaux. Ils auront des costumes gris et ils nous proposeront « des solutions adaptées pour changer de support. »
Il n’est pas impossible, alors, comme dernier geste de vrai lecteur, c’est-à-dire d’homme libre, qu’on leur balance en pleine tronche, deux ou trois pavés. Les chefs d’œuvre de la littérature mondiale (et non pas mondialisée) offrent un large choix.
On pourra dire, on y était. Nous aussi on a entendu mugir dans nos campagnes jeudi matin la foule appelant au secours de ce vieux pays. Dominique de Villepin, l’ami tu te souviens ? L’ennemi qu’il fallait abattre par Clearstream, l’ancien Premier ministre, le secrétaire général honni de l’Elysée, auteur de la dissolution de 1997 ? Lui même, et un autre. Depuis hier le troisième homme celui que la droite, mais au-delà la France, la Nation, au-dessus des partis attendait pour refaire de cet endroit un endroit où il fait bon vivre.
Au cas où vous seriez resté dans un terrier, une grotte ou un endroit civilisé, c’est à dire loin des journaux gratuits ou écrits par des écrivaillons en mal de découverte de la vie, il se trouve qu’hier, DDV, présentait son analyse de la défaite de l’UMP aux régionales, de la crise et annonçait la création de son parti pour le – tiens-toi bien – le 19 juin prochain. Le gaulliste a compris un truc : pour avoir une chance à deux ans de l’échéance (majuscule obligatoire) il faut endosser le cheval de bataille républicain-bonnet phrygien. Evidemment, sur certains points, nous n’avons pas de doute sur la conviction du DDV : l’Afghanistan, le commandement intégré de l’OTAN, la voix de la France dans le monde et tous ces trucs, il n’a sans doute pas de preuve à donner de son attachement à sa version gaullienne de la France. Pour le reste, mystère : l’économie, le libéralisme, la sécu, la sécurité, les salaires, le mieux-vivre-ensemble, il en pense quoi exactement ?
Hier, il l’a dit : il pense qu’il ne faut plus martyriser la France, qu’on ne doit plus confondre réduction des déficits et accroissement des inégalités, que seul l’Etat peut assurer la protection des plus faibles, et que c’est là le seul bouclier dont notre pays ait besoin aujourd’hui. Le tout pouvant se résumer dans la formule magique du jour : « Il faut revenir au fondement de la France, de la nation, de l’Etat. Notre mot d’ordre, c’est une république solidaire. » France, nation, Etat, République, tout est dit voire redit quatre fois pour les mal-comprenants. Au passage, on notera que l’Europe est absente de cette tétralogie fondatrice, et on se dira qu’il ne s’agit vraisemblablement pas d’une faute d’étourderie. On irait même jusqu’à se demander, si on ne les savait retenus ailleurs, si Guaino ou Gallo n’ont pas tenu la plume de Dominique. Bref, on a aimé, beaucoup aimé, et d’autant plus aimé, que l’irruption du Villepin nouveau était assortie d’une descente en flamme du Villepin d’antan, celui du CPE et de l’autisme social. L’autocritique politique, le droit d’auto-inventaire au scalpel sont des exercices trop inédits en France pour être sans valeur…
En conséquence de quoi, on a presque envie d’y croire, et on n’est pas seuls. Y’a un public pour le retour du Général, et pas seulement chez les lecteurs de l’excellent Benoît Duteurtre. Et un public en déshérence, vu que Chevènement est aux oubliettes de Solférino et que Dupont-Aignan est déjà mort faute d’avoir jamais su exister.
De quoi séduire 5, 10, 15 % des électeurs. Who knows ? Mais, en tout cas, bien assez pour que Sarkozy ait de quoi être très inquiet… Et sans doute Marine Le Pen aussi.
Si l’on sait, depuis la chanson de Barbara, que Nantes est une ville morose où, essentiellement, il pleut, Rennes réserve bien des surprises égayantes. La préfecture d’Ile-et-Vilaine a lancé, sur son site Internet, une vaste consultation citoyenne sur un thème qui n’a laissé indifférente aucune midinette bretonne à coiffe tradi : « Qu’est-ce que le bonheur ? » et cela dans le contexte d’un « forum » que Libé organise ce week-end. L’AFP, les yeux embués d’une dégoulinante mièvrerie, se plait à relayer les définitions du bonheur, tantôt sentencieuses tantôt triviales, sélectionnées par on-ne-sait-trop-qui et affichées dans les rues de Rennes… Le bonheur c’est footbalistiquement « la galette saucisse du Stade rennais », c’est religieusement « être en paix avec soi et les autres », c’est inévitablement « l’ici et le maintenant » ou encore c’est festivement « le Love+friends+chocolate+sex+rock’n’roll »… Yeah ! La mairie se félicite en ces termes de cet inquiétant record de participation : « On espérait entre 300 et 400 contributions mais nous en sommes à plus de 3.000 ! » Ces aimables Rennais, n’ayant certainement guère d’autres chats à fouetter en attendant fébrilement les cycliques « Transmusicales », se repaissent donc de bonheur et offrent l’instantané d’une société sans négativité, peuplée d’individus estimant connaître la recette de l' »homme heureux ». On sait que le sémillant Saint-Just, représentant du Comité de salut public utilisa cette fameuse formule « Le bonheur est une idée neuve en Europe » pour conclure et appuyer sa démonstration selon laquelle il fallait lutter sans répit contre les « ennemis » de la Révolution française. Et si, à Rennes, on commençait par afficher ainsi son bonheur, telle une quelconque « pride » passagère, et que l’on finissait par couper la tête de ceux qui n’ont pas d’idée de ce qu’est cet idéal incertain qui aide à vivre, mais pas à penser ? Et si le bonheur, c’était d’aller plutôt à Nantes ?
Jérôme Bosch, Le jardin des délices. Panneau central (1503).
Internet l’inquiétante extase, écrivait il y a déjà près d’une décennie Alain Finkielkraut. De façon relativement prévisible, cela lui valut les quolibets que l’on réserve aux oiseaux de mauvais augures. Le philosophe, en médisant du jardin d’Eden numérique que l’on promettait à l’humanité enfin réconciliée, s’était assuré, notamment à cette occasion, une solide réputation de vieux réac sur lequel on peut cracher à loisir. Réputation qui ne s’est pas démentie depuis, c’est le moins qu’on puisse dire.
Neuf ans plus tard, quelle tête a le paradis virtuel dans lequel chaque internaute s’égaie à loisirs, grâce aux hautes vertus du haut débit généralisé ?
Pour répondre à cette question trop générale, il me faut, si je veux resserrer mon propos, me plonger dans les profondeurs célestes, excusez l’oxymore, même s’il est parfaitement justifié, du « réseau social » Facebook, qui est aujourd’hui le site le plus populaire au monde, juste devant Google. Pour faire face à l’ampleur de la tâche, j’ai besoin en effet d’un angle d’attaque. Et quelle meilleure approche pour comprendre le Paradis 2.0 que de s’intéresser à ce qu’il dit des concepteurs du Paradis 1.0, je veux parler de l’obsolète Eglise Catholique? Quels liens unissent les inventeurs du paradis historique et les habitants de l’actuel Paradis virtuel (encore un oxymore, je sais, mais c’est l’époque qui est comme ça, oxymorique)? Les habitants du néo-paradis montreront–t-ils une forme de reconnaissance pour cette vieille institution? Sauront-t-ils manifester une gratitude que l’on n’ose qualifier de chrétienne à l’égard de celle qui leurs a, bien malgré elle je vous l’accorde, montré la voie vers le Jardin des délices numériques?
Je ne suis en mesure de donner les réponses tout de suite qu’aux deux premières questions : dans l’ordre, aucune, abominables. Quant à la réponse aux deux autres, je renvoie ceux qui sont pressés de retourner socialiser sur Facebook à la fin de l’article.
Aucune, dis-je, car cette réponse est la meilleure justification de cet article, et du temps que je passe à l’écrire plutôt que d’agir dans le monde pour gagner ma place au sein du Paradis 1.0, auquel j’ai la faiblesse de croire encore, surtout les jours d’euphorie, c’est-à-dire pas aujourd’hui, malgré le printemps qui vient, et à cause justement de la présente plongée céleste et en apnée dans celui qui prétend lui succéder.
Abominables, en voici la preuve. En tapant « curé » sur le moteur de recherche de la page d’accueil de Facebook, le site me propose spontanément (en première position) de rejoindre un groupe intitulé « violer des curés pour venger des enfants », qui compte 572 fans. Sur le « mur » des expectorations du groupe[1. Par charité chrétienne, nous ne publions que les initiales des patronymes (NDLR).] en question, on peut lire sous la plume d’un certain Jon C.[2. Les citations reproduites ici étaient le 21 mars 2010 librement accessibles sur Facebook. (PS/ Non ! Je n’ai pas pu m’empêcher de corriger quelques fautes avant de comprendre que c’était désespéré – EL). ] (qui par ailleurs, tout en haut de son site My Space, proclame fièrement « I want to believe ») : « J’ai vu un curée se balader avec des hosties dans l’anus dernièrement. C’est normal ? »[3. Dans l’ensemble des interventions reproduites ici l’orthographe et la syntaxe d’origine, ou plutôt leurs absences, ont été scrupuleusement respectées. Au Paradis 2.0, les vieilles règles fascistes sont bien sûr toutes abolies.]. À quoi l’administrateur du groupe donne cette réponse pleine d’élégance elle aussi: « C’est normal il faut bien que les enfants de cœur prennent la commufion…Euh pardon communion ».
Si je décide de passer au niveau supérieur et de taper « évêque » au même endroit, c’est alors un autre groupe qui m’est proposé, intitulé plus sobrement : « Courir nu dans l’église en poursuivant l’évêque », avec la photo d’un évêque bien réel, Mgr Giraud, récemment nommé à Soissons. Quelques-uns des 20 012 fans de ce groupe à succès proposent en particulier, en réponse à la question « qu’est-ce qu’on fait quand on l’a attrapé ? » de crucifier l’évêque. On trouvera facilement d’autres exemples de réponses, d’une nature tellement ignoble que je n’ose les reproduire ici, sur les blogs cathos-tradi, qui sont les seuls à s’en émouvoir.
Si l’on s’intéresse au Saint-Siège sur Facebook, on arrive vite sur nombre de groupes qui se proposent, tels de néo-lansquenets, d’envahir le Vatican. Choisissons au hasard le groupe intitulé « 15 000 personnes dans ce groupe et on fait une grosse orgie au Vatican » (1207 fans).
Au sein de ce groupe de fans de l’orgie vaticane, Quentin B., lui aussi choisi au hasard, est un sympathique jeune homme qui dispose de 82 amis. Il nous fait part avec un remarquable sens de la transparence de ses désirs les plus débridés. « Je rêve que le pape se fasse cramer par des chrétiens fous ! », déclare-t-il sous les vivats. Jérémy A., quant à lui, en tant que diplômé de l’université « Julles Ferry 98 (?) », manifeste dans ses phantasmes une conscience politique beaucoup plus fine que la plupart de ses camarades : « C’est clair une grosse teuf, mais surtout pillier ses enculer de leurs richesses qui ont volés impunément aux colonies!! Tout cet or et ses diamants méritent de revenir aux peuples spolier!! ».
Si l’on tape maintenant « Boutin », afin de s’intéresser à la seule personnalité qui ose proposer de faire quelque chose de sa foi dans l’espace public en France, on n’est pas déçu non plus. Un groupe (parmi d’autres) qui s’en prend à Christine Boutin est un peu platement intitulé « Anti Christine Boutin ». Mais quelques-uns des 1250 membres du groupe se rattrapent en faisant preuve d’une imagination digne de Jérôme Bosch dans les sévices qu’ils promettent à Mme Boutin.
Donnons quelques exemples. L’un d’entre eux recourt assez classiquement à l’imaginaire anticlérical : « Que cette chienne soit sacrifiée sur l’autel de la grande luxure. Au bucher la pétasse intégriste! ». Tel autre ne craint pas de paraître contradictoire en stigmatisant un hypothétique dévergondage de Mme Boutin, tout en paraissant l’inviter à la licence : « crève salope ou occupe toi de ton gros cul ! ». Un autre encore, qui au Paradis 2. 0 est bien placé pour entendre des voix, propose : « boutons la Boutin hors de france!!! ».
Gérald D., pour sa part, 451 amis, membre des pages « Jean-Jacques Goldman » et « JE T’AIME MAMAN », critique vertement Mme Boutin tout en défendant son droit à être elle-même en écrivant : « dégage boutin tu nous emmerdent !!!!!! ils faut que tu comprenne enfin si tu y arrive que l’on ne choisi pas d’être homosexuel !!!!! mais on ne choisi pas non plus d’être une grosse merde comme toi !!!! tu me dégoute a un tel point tu es une HAINE pour la FRANCE !! (..) c’est pas avec des cons comme ca que l’on évolue. (…) comme vanneste ces gens la ,n’ont pas de cerveau. il faut virer tout ces vieux qui nous gouvernent et mettre des jeunes qui nous comprennent. »
Antoine R. un jeune homme qui aime « les bisous dans le cou », fait preuve d’une modération de bon aloi en affirmant que « la muselière ne devrait pas être réservée qu’aux chiens ! », avant de trouver enfin un sens à l’existence de Mme Boutin : « En la voyant je ne regrette pas d’être gay ! ».
Yoan B., membre par ailleurs du groupe « contre les connards qui nous insultes de Sales français » sait d’où vient le mal : « cette femme a été vraiment fini à la pisse ! ».
Vanessa L., une charmante jeune femme qui aime les câlins et les massages, fait quant à elle dans la concision : « mais qu’on la pende ».
Quant à Grégoire V., un jeune homme aux traits fins et au sourire malicieux, « Etudiant(e) de cycle supérieur à Université de Nantes », il vend la mèche : « j’ai des frissons rien qu’en pensant à elle ».
Ces quelques interventions ont été choisies parmi des milliers d’interventions semblables sur des dizaines de groupes « anticatholiques », tous plus orduriers les uns que les autres. Cette obsession, que je n’appellerai jamais cathophobe, serait-elle le signe qu’après tout, et comme le suggère la phrase à double entente de notre « étudiant(e) de cycle supérieur à Université de Nantes », les catholiques d’aujourd’hui, jusque dans le sadisme ludique qu’ils suscitent au Paradis 2.0, font l’objet d’une forme étrange de reconnaissance par l’extatique monde moderne?
Mais de quelle nature exactement est cette reconnaissance ?
Je laisse à des esprits plus affutés et moins dégoutés que le mien le soin de répondre à cette question. Moi, pour ma part, je vais enfin pouvoir, en cette belle journée de printemps, éteindre mon ordinateur et, comme chaque jour que Dieu daigne malgré tout encore faire, tenter de gagner ma place au bon vieux paradis de papa.
Mon service de presse étant limité aux deux ou trois amis qui m’envoient gentiment les ouvrages qu’ils font paraître plus ou moins régulièrement, je n’ai pas eu la chance de recevoir par ce biais le dernier ouvrage d’Élisabeth Badinter. Ma conscience me dictait donc de me précipiter en librairie pour me le procurer, et donner une allure sérieuse à l’article qui me trottait dans la tête depuis que j’avais entendu Mme Badinter sonner le branle-bas de combat en brandissant l’épouvantail de la grande régression antiféministe par-dessus nos bols de café et nos têtes ensommeillées, un matin sur France Inter. Malheureusement pour moi, et heureusement pour les femmes, la dame avait été très efficace et je m’entendais dire d’abord par mes libraires préférés, puis par les autres, que j’arrivais après la bataille : l’ouvrage se vendait trop bien, il était indisponible ici, et même en rupture de stock chez l’éditeur, déjà en cours de réimpression quelques jours à peine après sa sortie.
Les lignes suivantes sont donc seulement fondées sur les multiples entretiens qu’Élisabeth Badinter a accordés à la presse. En conséquence, elles manqueront sans doute de précision et de nuance. Néanmoins, la présence dans les médias de l’auteur fut telle que j’ai l’impression d’avoir lu son livre même sans l’avoir lu.
[access capability= »lire_inedits »]Serait-ce la volée de bois vert que lui ont valu les courageuses « réflexions sur trente ans de féminisme » de Fausse route, mais il semble qu’Élisabeth Badinter ait éprouvé le besoin, à l’occasion de ce Conflit, de renouer avec les schémas binaires fédérateurs du féminisme-canal historique. D’un côté la société « culpabilisante » qui entrave la liberté des femmes, et de l’autre ces mêmes femmes qui se doivent de résister pour exister vraiment, c’est-à-dire comme des femmes et non comme des babouins ou des chimpanzés femelles arrimées leur vie durant à de triviales tâches domestiques. Ainsi, dans son dernier ouvrage, c’est la femme « culpabilisée » qu’elle défend, contre elle-même parfois, lorsqu’elle préfère l’animalisation de l’allaitement et de la vie au foyer à la grande bagarre parmi les hommes pour la reconnaissance sociale sur la vaste scène du monde humain.
Les femmes ne sont pas des primates, c’est au nom de la liberté humaine de façonner son destin qu’Élisabeth Badinter refuse les assignations à materner qui, paraît-il, pèseraient sur les femmes aujourd’hui. A écouter Élisabeth Badinter, on a l’impression qu’aujourd’hui, en France, des dizaines de milliers de femmes sous l’influence d’un nouveau clergé vert se cloîtrent chez elles avec leur progéniture pour investir dans celle-ci toutes leurs ambitions sociales frustrées. Le nouveau discours réactionnaire, à l’ombre du label bio, serait ainsi d’une efficacité redoutable.
Élisabeth Badinter voit très juste lorsqu’elle dénonce le culte de l’enfant-roi auquel les femmes doivent, comme tout le monde, se soumettre. Mais le souci obsessionnel du bien-être des enfants a-t-il vraiment pour conséquence l’augmentation de la pression sociale sur les femmes pour les renvoyer dans leur foyer ?
Si tel était le cas, il faudrait expliquer pourquoi le nombre de places en crèche explose dans notre pays, et que chacun, à gauche (écologistes compris) comme à droite, continue de considérer que, dans ce domaine, on n’en fait jamais assez. Selon une étude récente de la Sécurité sociale, depuis 1990, le nombre de places agréées d’accueil collectif a été multiplié par près de 1,7 (hors jardins d’enfants), soit une augmentation annuelle moyenne de 3,1 %. Dans le même temps la natalité était en quasi-stagnation puisque les naissances ont augmenté de moins de 3 % entre 1990 et 2007. Il est aisé de constater, à la lumière de ces chiffres, qu’en France, le fait pour une femme de travailler tout en ayant des enfants est de mieux en mieux accepté puisqu’il paraît aller de soi que l’Etat et les collectivités locales consentent des efforts financiers gigantesques pour le permettre.
Élisabeth Badinter s’en prend plus particulièrement aux écologistes qui véhiculeraient une idéologie du « retour à la nature » culpabilisante pour les mères. Il faut donc regarder ce qui se passe lorsque les Verts sont aux affaires. Prenons le cas emblématique de Paris. Parmi les adjoints de Delanoë, c’est un Vert, Christophe Najdovski, qui est en charge de la petite enfance. Depuis 2001, 5 800 places en crèche ont été créées, soit une augmentation de 20 %, alors que, dans le même temps, les familles ont plutôt fui la capitale pour cause d’explosion des prix immobiliers. L’adjoint à la petite enfance dispose aujourd’hui d’un budget presque illimité pour arracher des emplacements aux vilains promoteurs afin d’ouvrir de nouvelles crèches et de permettre aux mères d’aller travailler, dans l’immobilier par exemple. Au cours de la présente mandature, la municipalité a alloué 300 millions d’euros pris sur le budget d’investissement de la Ville à la construction de crèches. Pas mal quand même, pour d’affreux bobos qui veulent, paraît-il, renvoyer les femmes à la maison !
Le « droit » des femmes (et des hommes) à travailler tout en élevant des enfants bénéficie aujourd’hui d’un consensus tel, à gauche et à droite, que ce sont les pouvoirs publics qui sont accusés de ne pas tenir leurs engagements, à un moment où les finances publiques sont dans le rouge et où le chômage augmente. Les parents des classes privilégiées affichent en outre une préférence de plus en plus marquée pour les modes de garde collectifs des enfants. Alors que, traditionnellement, ce mode de garde était réservé aux classes populaires, de plus en plus de parents de classes aisées n’envisagent rien d’autre que de faire garder leur progéniture par la collectivité, sans que cela soulève aucun débat. L’enfant-roi mérite que l’Etat se consacre tout entier à son bien-être. Après tout, une maman c’est faillible, une nounou aussi, et il n’est pas toujours possible d’installer, chez soi ou chez l’assistante maternelle à laquelle on consent en tremblant de confier son petit trésor, un système de vidéosurveillance relié au commissariat du coin. Dans ce contexte de risque maximum pour nos chers bambins, quoi de mieux qu’une crèche aux normes européennes de sécurité ?
Comment comprendre, alors que nous assistons en France à un processus accéléré de collectivisation de la garde des jeunes enfants, la thèse d’Élisabeth Badinter selon laquelle on chercherait à « culpabiliser » les mères en les empêchant de sortir le nez des couches et de la layette ?
À l’heure du triomphe de Big Mother, c’est l’institution maternelle elle-même qui vacille.
Depuis le traité de Maastricht, on nous a raconté que l’indépendance des banques centrales était la condition nécessaire pour une bonne gestion de la monnaie, qu’il fallait mettre à l’abri des décisions des gouvernants, par essence électoralistes et aux conséquences nécessairement désastreuses. Les décisions de politique monétaires ne seraient donc que des mesures d’ajustement techniques, prises objectivement et presque mécaniquement, sans que l’idéologie n’intervienne. Une pure affaire d’experts devant rester en dehors du débat public.
Le gouverneur de la BCE, Jean-Claude Trichet a donné cette semaine une interview à l’hebdomadaire Le Point qui me semble faire voler ce mythe en éclats. Si notre grand argentier est toujours très sourcilleux quant à son indépendance à l’égard du politique, il semble bien faire allégeance au pouvoir financier.
L’essentiel de l’entretien est un festival de langue de bois parfaitement sans intérêt. On croirait entendre un théologien enfermé dans ses dogmes et inaccessible à toute forme de réalité. On y lit par exemple avec effarement que « personne ne remet plus en cause les principes du pacte de stabilité » alors que celui-ci a volé en éclat à la faveur de la crise, ou que « la population grecque comprend parfaitement la nécessité de redresser ses comptes publics et de prendre les mesures indispensables pour renouer avec la croissance et créer des emplois » ou que la Grèce peut remercier l’euro de l’avoir « rendue plus forte » !
Très curieusement, les journalistes ont évité les questions qui fâchent. Rien sur les déséquilibres croissants entre les pays excédentaires et les pays déficitaires au sein de la zone euro et la viabilité d’une monnaie commune dans ce contexte. Rien non plus sur la polémique sur le modèle allemand lancée par Christine Lagarde. Cependant, interrogé sur la proposition de certains économistes, notamment ceux du FMI, d’autoriser une certaine relance de l’inflation, Trichet fait une réponse d’une étonnante franchise : « Si je vous disais – c’est une hypothèse évidemment absurde – que je ne suis pas contre une inflation autour de 4% vous verriez en temps réel, l’ensemble des participants au marché augmenter nos taux d’intérêt de manière considérable pour tenir compte de l’inflation future. Qui plus est, s’y ajouterait une importante prime de risque pour tenir compte des nouveaux changements possibles. Les ménages perdraient confiance. Les entreprises auraient des financements plus coûteux. Et les Etats verraient le coût du refinancement de leur stock de dette augmenter massivement. L’inflation, qui est au demeurant rejetée par nos concitoyens n’est absolument pas la solution ! »
Manifestement les rentiers d’aujourd’hui, qui pas plus qu’hier n’ont envie de se laisser « euthanasier » par l’inflation, ont trouvé en Jean-Claude Trichet, mieux qu’un porte-parole, un chien de garde de leurs intérêts !
La réponse de Trichet en dit long sur le fonctionnement du système de domination du pouvoir financier à notre époque de « mondialisation heureuse ».
Les élites détentrices d’une parole autorisée doivent exercer un terrorisme intellectuel sans faille pour interdire tout débat qui pourrait accréditer l’idée même de solutions alternatives. Il est interdit de parler des éventuelles vertus de l’inflation et encore moins des moyens de la susciter. Interdit ! Ainsi, une fois que l’intérêt des classes dominantes transformé en pensée unique, il suffit de s’appuyer sur les représentations qu’en ont les classes populaires pour leur conférer une légitimité démocratique.
Trichet nous renseigne aussi sur la nature totalitaire du pouvoir financier à l’âge hyper-capitaliste. Frédéric Lordon est encore en dessous de la réalité lorsqu’il parle de « dictature du capital », car la dictature est assumée comme tel avec la violence qui va avec. Le capital aujourd’hui exerce sa domination de manière sournoise, cachée derrière des lois économiques présentées comme des vérités naturelles et l’absence d’alternatives envisageables.
Cette domination s’exprime principalement par deux canaux. Le pouvoir de l’actionnaire dit « capitalisme actionnarial » qui conduit à garantir le paiement d’une rente quasi incompressible aux détenteurs du capital, quel qu’en soit les conséquences : réductions des coûts de production, intensification du travail, licenciements, délocalisations, suspensions des investissements. Les derniers chiffres du CAC 40 cette année l’ont exprimé avec force. Malgré la crise et la réduction du volume d’activité, le montant des dividendes est resté identique aux années passées, parfois même supérieur aux profits !
Bien évidemment l’idéologie dominante ne va pas présenter ce versement comme une rente, mais au contraire comme une bonne nouvelle pour tout le monde. Car en vertu du théorème de Schmitt « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après demain ». L’histoire n’a fait que démontrer le contraire, mais ce n’est pas grave, nos brillants éditorialistes économiques continuent à y croire. Du coup, le système tient sans trembler. Cette année, l’information est passée dans l’indifférence générale, les médias trouvant beaucoup plus rigolo de s’intéresser aux classements des plus grandes fortunes mondiales qu’à la répartition de la valeur ajoutée en temps de crise.
On retrouve cette mystification avec l’affaire Grecque puisque Trichet se permet d’annoncer aux Grecs que la saignée qu’ils sont censés accepter avec le sourire produira demain de la croissance et de l’emploi ! Pourtant, si l’Etat et la population sont sommés de faire pénitence, certains dans l’ombre font bombance. Les intérêts prohibitifs payés par la Grèce sur sa dette publique sont bien perçus par quelqu’un !
Je ne me lancerais pas aujourd’hui le débat sur la légitimité des intérêts payés sur la dette publique, je préfère laisser cela à des plumes plus compétentes. Je me contenterais d’esquisser un raisonnement simple. La BCE refinance les banques à des taux très bas (entre 0.5% et 1%). Celles-ci prêtent aux Etats à 3.5% (dans le meilleur des cas) puis refourguent les titres de dettes publiques à la BCE en garantie. Dans ces conditions, la différence entre le taux directeur de la BCE et le taux d’intérêt sur les emprunts d’Etat constitue une marge au profit du système financier. Plus les taux d’intérêts payés par les Etats augmentent, plus les banques font de profits, et cela pour un service rendu strictement identique.
Trichet nous rappelle avec sa menace grotesque (un gros mot dans sa bouche pourrait suffire à faire monter les taux d’intérêt) que le pouvoir financier peut faire varier cette marge de manière totalement discrétionnaire et pour des motifs purement subjectifs. Il suffit de déclarer que tel ou tel pays n’inspire pas confiance pour le rançonner avec des taux d’intérêts majorés, lui imposer une saignée et par la même occasion se goinfrer allègrement !
On pourrait s’attendre à ce que le grand argentier de la zone euro cherche à défendre les intérêts des Etats en s’attachant à améliorer leurs conditions de financement : rassurer les marchés sur l’inexistence du risque de banqueroute des Etats ou modérer l’appétit des banques commerciales. Après tout, lorsque le système financier était en situation de faillite virtuelle, la BCE n’a pas hésité à user de « moyens non conventionnels » (en clair de la création monétaire) pour renflouer les banques. Pourquoi ne déclarerait-elle pas aujourd’hui qu’elle n’hésiterait pas à en faire de même (en prêtant directement aux Etats) pour éviter toute situation de défaut de paiement ?
Trichet fait exactement le contraire. Il légitime la souveraineté des marchés financiers, l’irrationalité de leur réaction et la prédation qu’ils organisent. Des populations qui souffrent, des Etats qui se délitent et les profits des banques qui explosent !
On sait désormais que la BCE n’est indépendante qu’à l’égard des souverainetés étatiques. Elle est à l’image de sa grande sœur américaine, une instance de type oligarchique, la garante des privilèges du pouvoir financier et la protectrice des oligarchies financière.
On sait que Dieu est très occupé ces temps-ci : Il doit notamment limiter la guerre en Afghanistan, sauver des Chrétiens d’Orient persécutés et consoler les têtes de listes UMP aux régionales. Mais pourquoi, avec de tels défis à relever, ne remplace-t-Il donc qu’un fonctionnaire sur deux dans Son administration paradisiaque ? On peut légitimement se le demander après l’incroyable erreur de calendrier commise par les services concernés. En effet, alors que Pâques aura lieu cette année le 4 avril, quelle ne fut pas la surprise d’un automobiliste de Cologne, ce dimanche 21 mars, quand il vit soudain, dans une rue paisible de la jolie cité rhénane, un agneau tomber du ciel et s’écraser juste devant lui. En voulant l’éviter, le chauffeur germain réduisit son véhicule en miettes et se brisa une main dans l’accident. Quant à la pauvre bête, qui devait enlever le péché du monde, grièvement blessée, elle a été abattue sur place par la police.
Relève de la garde de la tombe du soldat inconnu, Athènes.
Angela Merkel, qui pressure son peuple pour gonfler son commerce extérieur, fait les gros yeux et dit tout haut ce que les banquiers centraux pensent tout bas. Si les Grecs, avec leur indolence méditerranéenne, leurs îles où l’on boit l’ouzo en grignotant du poulpe grillé, avec leur jeunesse à la tête tellement près du bonnet de l’evzone qu’elle renouent chaque année avec une ferveur émeutière que l’on croyait oubliée, leurs vieillards communistes qui ont descendu le drapeau nazi de l’Acropole en 41 et se font aujourd’hui tabasser par des flics sous-payés et donc normalement corrompus, si ces Grecs là, donc, ne font pas un effort, ils seront punis.
Comment ? En envoyant l’aviation de l’Otan comme chez leurs voisins serbes il y a quinze ans ? Ah, qu’elle était étonnante, cette photo d’un avion de l’Otan, siglé de la croix de fer toujours en vigueur dans la Lutwaffe, qui s’était fait descendre aux environs de Belgrade par ces salopards de purificateurs ethniques. Peu importe d’ailleurs qu’ils aient été, les Serbes comme les Grecs, les seuls peuples des Balkans à résister contre les nazis tandis que les Croates sous la direction d’Ante Pavelic s’engageaient à tour de bras dans la SS et que les Bosniaques, eux allèrent s’entrainer pour la SS Bosna du côté de Villefranche dont le maire était le jeune Robert Fabre et dont les habitants furent vivement étonnés de voir « des Allemands qui priaient comme nos Arabes. »
Non, on ne va pas les punir de cette manière, trop de mauvais souvenirs. Et puis avec les Grecs on ne sait jamais. Depuis les Thermopyles, on se méfie. On se souvient que des milliers de Perses ont cru qu’ils écraseraient sans mal ces pédérastes qui ne pensaient qu’à la philosophie et à la poésie et qui s’étaient retrouvés face à trois cents gonzes, bien décidés à leur faire payer cher, très cher, le droit de passage.
Mussolini aussi en a su quelque chose, lui qui a cru les gober en 1940 et s’est retrouvé honteusement raccompagné à sa propre frontière par une armée pourtant équipée comme en 1870. Imaginez un peu, tout de même, l’UE ordonnant le bombardement d’Athènes, de Delphes et de notre chère Argolide pour dépassement du déficit autorisé par Bruxelles. Surtout que ce n’est qu’à moitié leur faute, tout de même, aux Grecs. Ils sont comme nous, finalement. Ils ont eu des banques atteintes par l’encéphalite financière spongiforme, des traders autistes et avides, des fortunes bâties tellement vite qu’elles ont dû énerver Eole qui a fait tourner le vent. Et voilà maintenant qu’on leur demande de payer. Enfin qu’on demande au peuple grec de payer, nuance.
Mais le peuple grec, lui, passez-moi l’expression, il n’en a rien à battre. Le réel, dit quelque part Lacan, c’est quand on se cogne. Eh bien voilà, c’est fait, Angela Merkel se cogne. Ou plutôt, elle est la première à le dire et à dire aussi que ça fait mal. Parce que de manière assez étonnante, ce sont ceux qui vivent dans l’irréalité totale des marchés comme les esclaves de la caverne de Platon qui viennent expliquer aux gens le « réalisme économique » : pour combler nos déficits, on va réduire vos retraites, vos salaires, votre sécu.
Et le Grec lui, il dit non, no, nicht, occhi !
Et il a bien raison. C’est l’Euro, la fiction : la preuve, les billets ne représentent que des monuments virtuels alors que nous sommes le continent de tous les lieux, de tous les noms.
Et si Angela Merkel ne menace pas les Grecs de bombardements massifs, elle croit leur faire encore plus peur en envisageant une exclusion de l’Euro.
Quel effet cela peut faire d’être exclu d’une fiction, du mauvais rêve d’une société endormie ? Si ça se trouve, ce seront de joyeuses retrouvailles avec le réel dans le matin profond. On les envierait presque les Grecs de bientôt renouer avec le drachme et la raison, comme la chouette de Minerve qui prend son envol hégélien alors que le soir tombe déjà sur cette Union qui n’en fut jamais une.
Et puis, il ressemblera à quoi, l’Euro, sans les Grecs ? A une monnaie blonde pour protestants aux yeux bleus ? C’est ça ? Vraiment ?
Bon, d’accord mais alors dites moi quand est le prochain vol pour Athènes, que je le prenne avant le blocus.
Il est frappant que ce prêtre passe auprès de la plupart des médias pour un oracle, une référence, quasiment un Père de l’Eglise. Les mêmes journaleux qui ne comprennent strictement plus rien à l’Eglise catholique (ceci a été nettement démontré par Bernard Lecomte dans son ouvrage Pourquoi le pape a mauvaise presse, DDB, 2009), et qui sont toujours prêt à « mettre sur la sellette » (allusion charmante à un supplice médiéval), nos pasteurs, nos évêques, nos cardinaux, et maintenant notre Saint-Père – les mêmes journaleux donc, dès lors qu’ils ont affaire à ce contestataire autoproclamé, sont immédiatement chapeau bas. Naturellement ils n’ont pas lu ses livres. Moi, j’ai lu le texte dans lequel il préconise (le granthéologien), pour remédier à ces déchirantes histoires de pédophilie, le mariage des prêtres.
Je dis : la conception de la sexualité humaine sur laquelle repose une telle proposition est une honte, est un avilissement, est une dégradation atroce de l’être humain. Vous êtes peut-être un granthéologien, M. Küng, bardé de diplômes et parfait rat de bibliothèque, mais vous n’en êtes pas moins avec toute votre grande culture un perroquet de l’idéologie dominante, un allié objectif des forces les plus puissantes, les plus secrètes et les plus répugnantes qui agissent dans les sociétés modernes pour réduire et anéantir cette miraculeuse merveille qu’est la sexualité.
Je vais traduire de façon grossière, je vais traduire de façon brutale, ce que nous a dit King Küng. Pardon à ceux que cela pourrait choquer. Mais ce n’est pas moi qui suis choquant. C’est lui. Il faut appeler un chat un chat. Ce que nous dit le granthéologien devenu la référence absolue de toute la cathophobie, c’est qu’il n’y a qu’à fournir une femme aux prêtres, afin qu’ils puissent tirer leur coup deux ou trois fois par semaine (ou davantage s’ils le veulent), et que comme ça, ils foutront la paix aux petites filles et aux petits garçons.
Ce que vous préconisez donc pour nos prêtres, Monsieur le Granthéologien, c’est une forme de la stabulation libre. En vous lisant, je me suis subitement rappelé cette scène, qui m’avait tant frappé adolescent, du grand péplum de Kubrick, Spartacus. A un moment, on voit Spartacus (Kirk Douglas) dans sa cellule d’esclave gladiateur. La porte s’ouvre. On fait entrer une femme. Les dresseurs, les lanistae, savent bien que ces hommes ont des envies sexuelles. Alors, on leur fournit des putes. Et Spartacus refuse. Il se met à hurler : Je ne suis pas un animal ! Vous, M. Küng, prêtre et théologien, vous êtes en train de dire à nos prêtres qu’ils sont des animaux comme les autres !
Remarquez bien, vous ne faites en cela qu’étendre au sacerdoce le mot d’ordre unique et mortifère qui est aujourd’hui proposé à tous : l’abjecte réduction de la sexualité à un besoin consommatoire que l’on peut satisfaire à peu de frais. Longtemps, il est vrai, la société chrétienne a gendarmé la sexualité ; elle lui a imposé des cadres, des limites, parfois tout à fait abusives ou absurdes, je le reconnais volontiers. La société libérale et marchande a trouvé mieux : l’autoriser. Allez ! Voilà la pilule ! Voilà la capote ! Voilà le sextoy ! Voilà les films (des fois que vous manqueriez d’inspiration !) Allez ! Baisez donc ! Une fois les couilles bien vidées et la fente bien bourrée, vous en serez débarrassés, de la sexualité !
Oui, je suis mal poli. Mais je ne fais que dénuder ce que vous nous dites, M. Küng. Désolé. Mais vous, vous n’êtes pas mal poli, vous êtes infâme. Vous avez injurié nos pasteurs et vous nous injuriez. La sexualité humaine n’est pas ce que vous croyez. Je vous trouve bien mal renseigné ! C’est un étonnement ; c’est un mystère ; c’est un jardin secret ; c’est une merveille. C’est le plus beau don de Dieu à notre condition humaine.
Alors, des prêtres ont fauté. Gravement. Et moi, chrétien, j’en pleure. Il est indispensable, quand il est prouvé que cela a eu lieu, qu’ils en rendent compte à la justice humaine. Il reste, M. Küng, granthéologien, que votre dégoûtante proposition est une basse insulte à la dignité humaine.
Plutôt que de nous encombrer avec des DVD de films en noir et blanc, des CD de musique classique, ou encore des textes soi-disant fondateurs préfacés par des académiciens, la presse de fin de semaine qui veut doper ses ventes ferait mieux de suivre l’exemple belge. En effet, l’hebdomadaire TV Moustique, un genre de Télérama en plus drôle (ce n’est pas difficile, vous me direz) a décidé d’offrir un pack de six Jupiler Tauro à chaque acheteur. C’est tout de même moins hypocrite, au bout du compte: le gars qui boit une ou deux bonnes bières en feuilletant son hebdo télé correspond, soyons honnête, davantage à la réalité que le lecteur du Monde ou du Figaro, qui range Proudhon dans sa bibliothèque en écoutant Brahms. Patron, remettez-moi un TV Moustique !
D’après un sondage Figaro/Opinionway, publié à l’occasion de la trentième édition du Salon du Livre, 22% des Français se disent prêts à lire un roman ou un essai sur un écran. On en déduira donc que 22% des Français sont décidément passés de l’autre côté. On pourrait être désagréable et dire que s’ils sont prêts à adopter ce support, c’est qu’ils ne savent pas lire. Et cela explique leur soumission à n’importe quelle clownerie technologique destinée à les faire entrer dans le monde futur qui ressemblera, si l’on s’en fie aux signes de ces temps-ci, à un Disneyland orwellien avec Mickey dans le rôle de Big Brother et Pluto dans le rôle de O’Brien qui vous emmènera tranquillement dans la Pièce 101 rebaptisée Grotte Enchantée.
Ils vont lire quoi sur leur livre électronique, sérieusement, ces mutants ? La Recherche du Temps Perdu ? Swann n’aura pas échangé son premier baiser avec Odette et le narrateur ne se sera pas encore masturbé dans le cabinet aux iris qu’ils auront des yeux de lapin russe, nos nouveaux lecteurs électroniques.
Non, bien entendu, et ces 22% de gens qui se disent prêts à lire sur e-book doivent se dire que de toute façon plus personne ne lit Proust. Ils doivent croire que lire, sans doute, c’est lire des confessions de star, des mémoires de footballeurs, et pour devenir intelligent les 200.000 signes annuels de Minc ou de Duhamel. Peut-être que c’est possible de lire 200.000 signes de Minc ou Duhamel, je ne sais pas, je ne les lis pas. Ils ont sans doute une pensée aisément numérisable, une écriture à l’image du langage informatique : binaire. Mais je doute sincèrement que la Princesse de Guermantes, Saint Loup, Charlus se laissent facilement numériser. Ce n’est pas leur genre. Pas du tout.
Oui, ils sont désormais 22% , de l’autre côté de tout ce qui fondait la lecture . Prêts à perdre ce qu’ils n’ont peut-être jamais connu. C’est-à-dire un rapport sensuel au livre feuilleté, à sa reliure, à son odeur, à sa façon de plus ou moins mal vieillir, à ses couvertures illustrées qui dataient aussi les époques de notre vie. C’est-à-dire la joie de la chasse subtile qui consistait à trouver, dans une caisse de polars sur un marché de village, une édition originale du Traité du Style d’Aragon miraculeusement échouée là, pour le prix d’un SAS d’occasion. Un retour sur soi dans le calme d’un fauteuil Voltaire, la lecture étant souvent la prière de l’athée, ou sur une plage isolée. Comment feront-ils, d’ailleurs, quand la batterie de leur e-book sera vidée, ces déjà-morts pour continuer, alors que le soir tombe, à lire pour l’amoureuse au dos bronzé, à la peau au goût de sel, les poèmes de Toulet ou l’Odyssée versifiée par Philippe Jaccottet ?
Notre société bougiste et néophile ne nous présentera évidemment que les avantages de cette mutation. Il faudra la trouver aimable, si l’on tient à survivre, et le faire savoir. On nous dira : vous pourrez stocker tellement de livres, vous verrez. Comme si une bonne bibliothèque se quantifiait. On nous dira : vous pourrez revenir en arrière et prendre des notes avec un stylet adapté. On vous remercie mais on a comme l’impression que c’était déjà possible avec nos livres lus et relus au point que le texte est devenu le palimpseste de nos notes. D’ailleurs, c’est une spécialité néophile, de vous présenter comme un progrès ce qui a toujours existé en le ripolinant avec deux composants électroniques (GPS versus Carte Michelin, par exemple). Et puis, argument moral donc imparable, grâce aux e-livres, les pays du tiers-monde vont enfin avoir accès à la culture. Bien sûr, mais il faudrait qu’ils aient déjà l’électricité, les pays du tiers-monde. Et quand cette jolie saloperie sera usée, ils en feront quoi, des déchets, les pays du tiers-monde ? Du compost avec du vrai mercure dedans ? Pourquoi ai-je soudain l’intuition que parmi les 22% de lecteurs potentiels de livre électroniques, il y a beaucoup d’écolo tiers-mondistes, ces missionnaires catastrophiques des fausses émancipations et vrais pollueurs par bonté d’âme ?
La réalité ne dépasse pas la fiction. Elle est pire. Nous avons longtemps pensé que nos bibliothèques, quand tout serait perdu, seraient notre refuge, notre consolation. Eh bien non, le pré-fascisme des technolâtres va venir nous traquer jusque là.
Quand Bradbury imaginait le pire, on voyait des pompiers habillés en noirs. Ils entassaient nos livres, les aspergeaient d’essence et y mettaient le feu. Mais il y avait encore une certaine grandeur atroce dans ce cérémonial nihiliste.
Là, ce sera atrocement banal. Ils auront le sourire d’assassin des commerciaux. Ils auront des costumes gris et ils nous proposeront « des solutions adaptées pour changer de support. »
Il n’est pas impossible, alors, comme dernier geste de vrai lecteur, c’est-à-dire d’homme libre, qu’on leur balance en pleine tronche, deux ou trois pavés. Les chefs d’œuvre de la littérature mondiale (et non pas mondialisée) offrent un large choix.
On pourra dire, on y était. Nous aussi on a entendu mugir dans nos campagnes jeudi matin la foule appelant au secours de ce vieux pays. Dominique de Villepin, l’ami tu te souviens ? L’ennemi qu’il fallait abattre par Clearstream, l’ancien Premier ministre, le secrétaire général honni de l’Elysée, auteur de la dissolution de 1997 ? Lui même, et un autre. Depuis hier le troisième homme celui que la droite, mais au-delà la France, la Nation, au-dessus des partis attendait pour refaire de cet endroit un endroit où il fait bon vivre.
Au cas où vous seriez resté dans un terrier, une grotte ou un endroit civilisé, c’est à dire loin des journaux gratuits ou écrits par des écrivaillons en mal de découverte de la vie, il se trouve qu’hier, DDV, présentait son analyse de la défaite de l’UMP aux régionales, de la crise et annonçait la création de son parti pour le – tiens-toi bien – le 19 juin prochain. Le gaulliste a compris un truc : pour avoir une chance à deux ans de l’échéance (majuscule obligatoire) il faut endosser le cheval de bataille républicain-bonnet phrygien. Evidemment, sur certains points, nous n’avons pas de doute sur la conviction du DDV : l’Afghanistan, le commandement intégré de l’OTAN, la voix de la France dans le monde et tous ces trucs, il n’a sans doute pas de preuve à donner de son attachement à sa version gaullienne de la France. Pour le reste, mystère : l’économie, le libéralisme, la sécu, la sécurité, les salaires, le mieux-vivre-ensemble, il en pense quoi exactement ?
Hier, il l’a dit : il pense qu’il ne faut plus martyriser la France, qu’on ne doit plus confondre réduction des déficits et accroissement des inégalités, que seul l’Etat peut assurer la protection des plus faibles, et que c’est là le seul bouclier dont notre pays ait besoin aujourd’hui. Le tout pouvant se résumer dans la formule magique du jour : « Il faut revenir au fondement de la France, de la nation, de l’Etat. Notre mot d’ordre, c’est une république solidaire. » France, nation, Etat, République, tout est dit voire redit quatre fois pour les mal-comprenants. Au passage, on notera que l’Europe est absente de cette tétralogie fondatrice, et on se dira qu’il ne s’agit vraisemblablement pas d’une faute d’étourderie. On irait même jusqu’à se demander, si on ne les savait retenus ailleurs, si Guaino ou Gallo n’ont pas tenu la plume de Dominique. Bref, on a aimé, beaucoup aimé, et d’autant plus aimé, que l’irruption du Villepin nouveau était assortie d’une descente en flamme du Villepin d’antan, celui du CPE et de l’autisme social. L’autocritique politique, le droit d’auto-inventaire au scalpel sont des exercices trop inédits en France pour être sans valeur…
En conséquence de quoi, on a presque envie d’y croire, et on n’est pas seuls. Y’a un public pour le retour du Général, et pas seulement chez les lecteurs de l’excellent Benoît Duteurtre. Et un public en déshérence, vu que Chevènement est aux oubliettes de Solférino et que Dupont-Aignan est déjà mort faute d’avoir jamais su exister.
De quoi séduire 5, 10, 15 % des électeurs. Who knows ? Mais, en tout cas, bien assez pour que Sarkozy ait de quoi être très inquiet… Et sans doute Marine Le Pen aussi.
Si l’on sait, depuis la chanson de Barbara, que Nantes est une ville morose où, essentiellement, il pleut, Rennes réserve bien des surprises égayantes. La préfecture d’Ile-et-Vilaine a lancé, sur son site Internet, une vaste consultation citoyenne sur un thème qui n’a laissé indifférente aucune midinette bretonne à coiffe tradi : « Qu’est-ce que le bonheur ? » et cela dans le contexte d’un « forum » que Libé organise ce week-end. L’AFP, les yeux embués d’une dégoulinante mièvrerie, se plait à relayer les définitions du bonheur, tantôt sentencieuses tantôt triviales, sélectionnées par on-ne-sait-trop-qui et affichées dans les rues de Rennes… Le bonheur c’est footbalistiquement « la galette saucisse du Stade rennais », c’est religieusement « être en paix avec soi et les autres », c’est inévitablement « l’ici et le maintenant » ou encore c’est festivement « le Love+friends+chocolate+sex+rock’n’roll »… Yeah ! La mairie se félicite en ces termes de cet inquiétant record de participation : « On espérait entre 300 et 400 contributions mais nous en sommes à plus de 3.000 ! » Ces aimables Rennais, n’ayant certainement guère d’autres chats à fouetter en attendant fébrilement les cycliques « Transmusicales », se repaissent donc de bonheur et offrent l’instantané d’une société sans négativité, peuplée d’individus estimant connaître la recette de l' »homme heureux ». On sait que le sémillant Saint-Just, représentant du Comité de salut public utilisa cette fameuse formule « Le bonheur est une idée neuve en Europe » pour conclure et appuyer sa démonstration selon laquelle il fallait lutter sans répit contre les « ennemis » de la Révolution française. Et si, à Rennes, on commençait par afficher ainsi son bonheur, telle une quelconque « pride » passagère, et que l’on finissait par couper la tête de ceux qui n’ont pas d’idée de ce qu’est cet idéal incertain qui aide à vivre, mais pas à penser ? Et si le bonheur, c’était d’aller plutôt à Nantes ?
Jérôme Bosch, Le jardin des délices. Panneau central (1503).
Jérôme Bosch, Le jardin des délices. Panneau central (1503).
Internet l’inquiétante extase, écrivait il y a déjà près d’une décennie Alain Finkielkraut. De façon relativement prévisible, cela lui valut les quolibets que l’on réserve aux oiseaux de mauvais augures. Le philosophe, en médisant du jardin d’Eden numérique que l’on promettait à l’humanité enfin réconciliée, s’était assuré, notamment à cette occasion, une solide réputation de vieux réac sur lequel on peut cracher à loisir. Réputation qui ne s’est pas démentie depuis, c’est le moins qu’on puisse dire.
Neuf ans plus tard, quelle tête a le paradis virtuel dans lequel chaque internaute s’égaie à loisirs, grâce aux hautes vertus du haut débit généralisé ?
Pour répondre à cette question trop générale, il me faut, si je veux resserrer mon propos, me plonger dans les profondeurs célestes, excusez l’oxymore, même s’il est parfaitement justifié, du « réseau social » Facebook, qui est aujourd’hui le site le plus populaire au monde, juste devant Google. Pour faire face à l’ampleur de la tâche, j’ai besoin en effet d’un angle d’attaque. Et quelle meilleure approche pour comprendre le Paradis 2.0 que de s’intéresser à ce qu’il dit des concepteurs du Paradis 1.0, je veux parler de l’obsolète Eglise Catholique? Quels liens unissent les inventeurs du paradis historique et les habitants de l’actuel Paradis virtuel (encore un oxymore, je sais, mais c’est l’époque qui est comme ça, oxymorique)? Les habitants du néo-paradis montreront–t-ils une forme de reconnaissance pour cette vieille institution? Sauront-t-ils manifester une gratitude que l’on n’ose qualifier de chrétienne à l’égard de celle qui leurs a, bien malgré elle je vous l’accorde, montré la voie vers le Jardin des délices numériques?
Je ne suis en mesure de donner les réponses tout de suite qu’aux deux premières questions : dans l’ordre, aucune, abominables. Quant à la réponse aux deux autres, je renvoie ceux qui sont pressés de retourner socialiser sur Facebook à la fin de l’article.
Aucune, dis-je, car cette réponse est la meilleure justification de cet article, et du temps que je passe à l’écrire plutôt que d’agir dans le monde pour gagner ma place au sein du Paradis 1.0, auquel j’ai la faiblesse de croire encore, surtout les jours d’euphorie, c’est-à-dire pas aujourd’hui, malgré le printemps qui vient, et à cause justement de la présente plongée céleste et en apnée dans celui qui prétend lui succéder.
Abominables, en voici la preuve. En tapant « curé » sur le moteur de recherche de la page d’accueil de Facebook, le site me propose spontanément (en première position) de rejoindre un groupe intitulé « violer des curés pour venger des enfants », qui compte 572 fans. Sur le « mur » des expectorations du groupe[1. Par charité chrétienne, nous ne publions que les initiales des patronymes (NDLR).] en question, on peut lire sous la plume d’un certain Jon C.[2. Les citations reproduites ici étaient le 21 mars 2010 librement accessibles sur Facebook. (PS/ Non ! Je n’ai pas pu m’empêcher de corriger quelques fautes avant de comprendre que c’était désespéré – EL). ] (qui par ailleurs, tout en haut de son site My Space, proclame fièrement « I want to believe ») : « J’ai vu un curée se balader avec des hosties dans l’anus dernièrement. C’est normal ? »[3. Dans l’ensemble des interventions reproduites ici l’orthographe et la syntaxe d’origine, ou plutôt leurs absences, ont été scrupuleusement respectées. Au Paradis 2.0, les vieilles règles fascistes sont bien sûr toutes abolies.]. À quoi l’administrateur du groupe donne cette réponse pleine d’élégance elle aussi: « C’est normal il faut bien que les enfants de cœur prennent la commufion…Euh pardon communion ».
Si je décide de passer au niveau supérieur et de taper « évêque » au même endroit, c’est alors un autre groupe qui m’est proposé, intitulé plus sobrement : « Courir nu dans l’église en poursuivant l’évêque », avec la photo d’un évêque bien réel, Mgr Giraud, récemment nommé à Soissons. Quelques-uns des 20 012 fans de ce groupe à succès proposent en particulier, en réponse à la question « qu’est-ce qu’on fait quand on l’a attrapé ? » de crucifier l’évêque. On trouvera facilement d’autres exemples de réponses, d’une nature tellement ignoble que je n’ose les reproduire ici, sur les blogs cathos-tradi, qui sont les seuls à s’en émouvoir.
Si l’on s’intéresse au Saint-Siège sur Facebook, on arrive vite sur nombre de groupes qui se proposent, tels de néo-lansquenets, d’envahir le Vatican. Choisissons au hasard le groupe intitulé « 15 000 personnes dans ce groupe et on fait une grosse orgie au Vatican » (1207 fans).
Au sein de ce groupe de fans de l’orgie vaticane, Quentin B., lui aussi choisi au hasard, est un sympathique jeune homme qui dispose de 82 amis. Il nous fait part avec un remarquable sens de la transparence de ses désirs les plus débridés. « Je rêve que le pape se fasse cramer par des chrétiens fous ! », déclare-t-il sous les vivats. Jérémy A., quant à lui, en tant que diplômé de l’université « Julles Ferry 98 (?) », manifeste dans ses phantasmes une conscience politique beaucoup plus fine que la plupart de ses camarades : « C’est clair une grosse teuf, mais surtout pillier ses enculer de leurs richesses qui ont volés impunément aux colonies!! Tout cet or et ses diamants méritent de revenir aux peuples spolier!! ».
Si l’on tape maintenant « Boutin », afin de s’intéresser à la seule personnalité qui ose proposer de faire quelque chose de sa foi dans l’espace public en France, on n’est pas déçu non plus. Un groupe (parmi d’autres) qui s’en prend à Christine Boutin est un peu platement intitulé « Anti Christine Boutin ». Mais quelques-uns des 1250 membres du groupe se rattrapent en faisant preuve d’une imagination digne de Jérôme Bosch dans les sévices qu’ils promettent à Mme Boutin.
Donnons quelques exemples. L’un d’entre eux recourt assez classiquement à l’imaginaire anticlérical : « Que cette chienne soit sacrifiée sur l’autel de la grande luxure. Au bucher la pétasse intégriste! ». Tel autre ne craint pas de paraître contradictoire en stigmatisant un hypothétique dévergondage de Mme Boutin, tout en paraissant l’inviter à la licence : « crève salope ou occupe toi de ton gros cul ! ». Un autre encore, qui au Paradis 2. 0 est bien placé pour entendre des voix, propose : « boutons la Boutin hors de france!!! ».
Gérald D., pour sa part, 451 amis, membre des pages « Jean-Jacques Goldman » et « JE T’AIME MAMAN », critique vertement Mme Boutin tout en défendant son droit à être elle-même en écrivant : « dégage boutin tu nous emmerdent !!!!!! ils faut que tu comprenne enfin si tu y arrive que l’on ne choisi pas d’être homosexuel !!!!! mais on ne choisi pas non plus d’être une grosse merde comme toi !!!! tu me dégoute a un tel point tu es une HAINE pour la FRANCE !! (..) c’est pas avec des cons comme ca que l’on évolue. (…) comme vanneste ces gens la ,n’ont pas de cerveau. il faut virer tout ces vieux qui nous gouvernent et mettre des jeunes qui nous comprennent. »
Antoine R. un jeune homme qui aime « les bisous dans le cou », fait preuve d’une modération de bon aloi en affirmant que « la muselière ne devrait pas être réservée qu’aux chiens ! », avant de trouver enfin un sens à l’existence de Mme Boutin : « En la voyant je ne regrette pas d’être gay ! ».
Yoan B., membre par ailleurs du groupe « contre les connards qui nous insultes de Sales français » sait d’où vient le mal : « cette femme a été vraiment fini à la pisse ! ».
Vanessa L., une charmante jeune femme qui aime les câlins et les massages, fait quant à elle dans la concision : « mais qu’on la pende ».
Quant à Grégoire V., un jeune homme aux traits fins et au sourire malicieux, « Etudiant(e) de cycle supérieur à Université de Nantes », il vend la mèche : « j’ai des frissons rien qu’en pensant à elle ».
Ces quelques interventions ont été choisies parmi des milliers d’interventions semblables sur des dizaines de groupes « anticatholiques », tous plus orduriers les uns que les autres. Cette obsession, que je n’appellerai jamais cathophobe, serait-elle le signe qu’après tout, et comme le suggère la phrase à double entente de notre « étudiant(e) de cycle supérieur à Université de Nantes », les catholiques d’aujourd’hui, jusque dans le sadisme ludique qu’ils suscitent au Paradis 2.0, font l’objet d’une forme étrange de reconnaissance par l’extatique monde moderne?
Mais de quelle nature exactement est cette reconnaissance ?
Je laisse à des esprits plus affutés et moins dégoutés que le mien le soin de répondre à cette question. Moi, pour ma part, je vais enfin pouvoir, en cette belle journée de printemps, éteindre mon ordinateur et, comme chaque jour que Dieu daigne malgré tout encore faire, tenter de gagner ma place au bon vieux paradis de papa.
Mon service de presse étant limité aux deux ou trois amis qui m’envoient gentiment les ouvrages qu’ils font paraître plus ou moins régulièrement, je n’ai pas eu la chance de recevoir par ce biais le dernier ouvrage d’Élisabeth Badinter. Ma conscience me dictait donc de me précipiter en librairie pour me le procurer, et donner une allure sérieuse à l’article qui me trottait dans la tête depuis que j’avais entendu Mme Badinter sonner le branle-bas de combat en brandissant l’épouvantail de la grande régression antiféministe par-dessus nos bols de café et nos têtes ensommeillées, un matin sur France Inter. Malheureusement pour moi, et heureusement pour les femmes, la dame avait été très efficace et je m’entendais dire d’abord par mes libraires préférés, puis par les autres, que j’arrivais après la bataille : l’ouvrage se vendait trop bien, il était indisponible ici, et même en rupture de stock chez l’éditeur, déjà en cours de réimpression quelques jours à peine après sa sortie.
Les lignes suivantes sont donc seulement fondées sur les multiples entretiens qu’Élisabeth Badinter a accordés à la presse. En conséquence, elles manqueront sans doute de précision et de nuance. Néanmoins, la présence dans les médias de l’auteur fut telle que j’ai l’impression d’avoir lu son livre même sans l’avoir lu.
[access capability= »lire_inedits »]Serait-ce la volée de bois vert que lui ont valu les courageuses « réflexions sur trente ans de féminisme » de Fausse route, mais il semble qu’Élisabeth Badinter ait éprouvé le besoin, à l’occasion de ce Conflit, de renouer avec les schémas binaires fédérateurs du féminisme-canal historique. D’un côté la société « culpabilisante » qui entrave la liberté des femmes, et de l’autre ces mêmes femmes qui se doivent de résister pour exister vraiment, c’est-à-dire comme des femmes et non comme des babouins ou des chimpanzés femelles arrimées leur vie durant à de triviales tâches domestiques. Ainsi, dans son dernier ouvrage, c’est la femme « culpabilisée » qu’elle défend, contre elle-même parfois, lorsqu’elle préfère l’animalisation de l’allaitement et de la vie au foyer à la grande bagarre parmi les hommes pour la reconnaissance sociale sur la vaste scène du monde humain.
Les femmes ne sont pas des primates, c’est au nom de la liberté humaine de façonner son destin qu’Élisabeth Badinter refuse les assignations à materner qui, paraît-il, pèseraient sur les femmes aujourd’hui. A écouter Élisabeth Badinter, on a l’impression qu’aujourd’hui, en France, des dizaines de milliers de femmes sous l’influence d’un nouveau clergé vert se cloîtrent chez elles avec leur progéniture pour investir dans celle-ci toutes leurs ambitions sociales frustrées. Le nouveau discours réactionnaire, à l’ombre du label bio, serait ainsi d’une efficacité redoutable.
Élisabeth Badinter voit très juste lorsqu’elle dénonce le culte de l’enfant-roi auquel les femmes doivent, comme tout le monde, se soumettre. Mais le souci obsessionnel du bien-être des enfants a-t-il vraiment pour conséquence l’augmentation de la pression sociale sur les femmes pour les renvoyer dans leur foyer ?
Si tel était le cas, il faudrait expliquer pourquoi le nombre de places en crèche explose dans notre pays, et que chacun, à gauche (écologistes compris) comme à droite, continue de considérer que, dans ce domaine, on n’en fait jamais assez. Selon une étude récente de la Sécurité sociale, depuis 1990, le nombre de places agréées d’accueil collectif a été multiplié par près de 1,7 (hors jardins d’enfants), soit une augmentation annuelle moyenne de 3,1 %. Dans le même temps la natalité était en quasi-stagnation puisque les naissances ont augmenté de moins de 3 % entre 1990 et 2007. Il est aisé de constater, à la lumière de ces chiffres, qu’en France, le fait pour une femme de travailler tout en ayant des enfants est de mieux en mieux accepté puisqu’il paraît aller de soi que l’Etat et les collectivités locales consentent des efforts financiers gigantesques pour le permettre.
Élisabeth Badinter s’en prend plus particulièrement aux écologistes qui véhiculeraient une idéologie du « retour à la nature » culpabilisante pour les mères. Il faut donc regarder ce qui se passe lorsque les Verts sont aux affaires. Prenons le cas emblématique de Paris. Parmi les adjoints de Delanoë, c’est un Vert, Christophe Najdovski, qui est en charge de la petite enfance. Depuis 2001, 5 800 places en crèche ont été créées, soit une augmentation de 20 %, alors que, dans le même temps, les familles ont plutôt fui la capitale pour cause d’explosion des prix immobiliers. L’adjoint à la petite enfance dispose aujourd’hui d’un budget presque illimité pour arracher des emplacements aux vilains promoteurs afin d’ouvrir de nouvelles crèches et de permettre aux mères d’aller travailler, dans l’immobilier par exemple. Au cours de la présente mandature, la municipalité a alloué 300 millions d’euros pris sur le budget d’investissement de la Ville à la construction de crèches. Pas mal quand même, pour d’affreux bobos qui veulent, paraît-il, renvoyer les femmes à la maison !
Le « droit » des femmes (et des hommes) à travailler tout en élevant des enfants bénéficie aujourd’hui d’un consensus tel, à gauche et à droite, que ce sont les pouvoirs publics qui sont accusés de ne pas tenir leurs engagements, à un moment où les finances publiques sont dans le rouge et où le chômage augmente. Les parents des classes privilégiées affichent en outre une préférence de plus en plus marquée pour les modes de garde collectifs des enfants. Alors que, traditionnellement, ce mode de garde était réservé aux classes populaires, de plus en plus de parents de classes aisées n’envisagent rien d’autre que de faire garder leur progéniture par la collectivité, sans que cela soulève aucun débat. L’enfant-roi mérite que l’Etat se consacre tout entier à son bien-être. Après tout, une maman c’est faillible, une nounou aussi, et il n’est pas toujours possible d’installer, chez soi ou chez l’assistante maternelle à laquelle on consent en tremblant de confier son petit trésor, un système de vidéosurveillance relié au commissariat du coin. Dans ce contexte de risque maximum pour nos chers bambins, quoi de mieux qu’une crèche aux normes européennes de sécurité ?
Comment comprendre, alors que nous assistons en France à un processus accéléré de collectivisation de la garde des jeunes enfants, la thèse d’Élisabeth Badinter selon laquelle on chercherait à « culpabiliser » les mères en les empêchant de sortir le nez des couches et de la layette ?
À l’heure du triomphe de Big Mother, c’est l’institution maternelle elle-même qui vacille.
Depuis le traité de Maastricht, on nous a raconté que l’indépendance des banques centrales était la condition nécessaire pour une bonne gestion de la monnaie, qu’il fallait mettre à l’abri des décisions des gouvernants, par essence électoralistes et aux conséquences nécessairement désastreuses. Les décisions de politique monétaires ne seraient donc que des mesures d’ajustement techniques, prises objectivement et presque mécaniquement, sans que l’idéologie n’intervienne. Une pure affaire d’experts devant rester en dehors du débat public.
Le gouverneur de la BCE, Jean-Claude Trichet a donné cette semaine une interview à l’hebdomadaire Le Point qui me semble faire voler ce mythe en éclats. Si notre grand argentier est toujours très sourcilleux quant à son indépendance à l’égard du politique, il semble bien faire allégeance au pouvoir financier.
L’essentiel de l’entretien est un festival de langue de bois parfaitement sans intérêt. On croirait entendre un théologien enfermé dans ses dogmes et inaccessible à toute forme de réalité. On y lit par exemple avec effarement que « personne ne remet plus en cause les principes du pacte de stabilité » alors que celui-ci a volé en éclat à la faveur de la crise, ou que « la population grecque comprend parfaitement la nécessité de redresser ses comptes publics et de prendre les mesures indispensables pour renouer avec la croissance et créer des emplois » ou que la Grèce peut remercier l’euro de l’avoir « rendue plus forte » !
Très curieusement, les journalistes ont évité les questions qui fâchent. Rien sur les déséquilibres croissants entre les pays excédentaires et les pays déficitaires au sein de la zone euro et la viabilité d’une monnaie commune dans ce contexte. Rien non plus sur la polémique sur le modèle allemand lancée par Christine Lagarde. Cependant, interrogé sur la proposition de certains économistes, notamment ceux du FMI, d’autoriser une certaine relance de l’inflation, Trichet fait une réponse d’une étonnante franchise : « Si je vous disais – c’est une hypothèse évidemment absurde – que je ne suis pas contre une inflation autour de 4% vous verriez en temps réel, l’ensemble des participants au marché augmenter nos taux d’intérêt de manière considérable pour tenir compte de l’inflation future. Qui plus est, s’y ajouterait une importante prime de risque pour tenir compte des nouveaux changements possibles. Les ménages perdraient confiance. Les entreprises auraient des financements plus coûteux. Et les Etats verraient le coût du refinancement de leur stock de dette augmenter massivement. L’inflation, qui est au demeurant rejetée par nos concitoyens n’est absolument pas la solution ! »
Manifestement les rentiers d’aujourd’hui, qui pas plus qu’hier n’ont envie de se laisser « euthanasier » par l’inflation, ont trouvé en Jean-Claude Trichet, mieux qu’un porte-parole, un chien de garde de leurs intérêts !
La réponse de Trichet en dit long sur le fonctionnement du système de domination du pouvoir financier à notre époque de « mondialisation heureuse ».
Les élites détentrices d’une parole autorisée doivent exercer un terrorisme intellectuel sans faille pour interdire tout débat qui pourrait accréditer l’idée même de solutions alternatives. Il est interdit de parler des éventuelles vertus de l’inflation et encore moins des moyens de la susciter. Interdit ! Ainsi, une fois que l’intérêt des classes dominantes transformé en pensée unique, il suffit de s’appuyer sur les représentations qu’en ont les classes populaires pour leur conférer une légitimité démocratique.
Trichet nous renseigne aussi sur la nature totalitaire du pouvoir financier à l’âge hyper-capitaliste. Frédéric Lordon est encore en dessous de la réalité lorsqu’il parle de « dictature du capital », car la dictature est assumée comme tel avec la violence qui va avec. Le capital aujourd’hui exerce sa domination de manière sournoise, cachée derrière des lois économiques présentées comme des vérités naturelles et l’absence d’alternatives envisageables.
Cette domination s’exprime principalement par deux canaux. Le pouvoir de l’actionnaire dit « capitalisme actionnarial » qui conduit à garantir le paiement d’une rente quasi incompressible aux détenteurs du capital, quel qu’en soit les conséquences : réductions des coûts de production, intensification du travail, licenciements, délocalisations, suspensions des investissements. Les derniers chiffres du CAC 40 cette année l’ont exprimé avec force. Malgré la crise et la réduction du volume d’activité, le montant des dividendes est resté identique aux années passées, parfois même supérieur aux profits !
Bien évidemment l’idéologie dominante ne va pas présenter ce versement comme une rente, mais au contraire comme une bonne nouvelle pour tout le monde. Car en vertu du théorème de Schmitt « les profits d’aujourd’hui font les investissements de demain et les emplois d’après demain ». L’histoire n’a fait que démontrer le contraire, mais ce n’est pas grave, nos brillants éditorialistes économiques continuent à y croire. Du coup, le système tient sans trembler. Cette année, l’information est passée dans l’indifférence générale, les médias trouvant beaucoup plus rigolo de s’intéresser aux classements des plus grandes fortunes mondiales qu’à la répartition de la valeur ajoutée en temps de crise.
On retrouve cette mystification avec l’affaire Grecque puisque Trichet se permet d’annoncer aux Grecs que la saignée qu’ils sont censés accepter avec le sourire produira demain de la croissance et de l’emploi ! Pourtant, si l’Etat et la population sont sommés de faire pénitence, certains dans l’ombre font bombance. Les intérêts prohibitifs payés par la Grèce sur sa dette publique sont bien perçus par quelqu’un !
Je ne me lancerais pas aujourd’hui le débat sur la légitimité des intérêts payés sur la dette publique, je préfère laisser cela à des plumes plus compétentes. Je me contenterais d’esquisser un raisonnement simple. La BCE refinance les banques à des taux très bas (entre 0.5% et 1%). Celles-ci prêtent aux Etats à 3.5% (dans le meilleur des cas) puis refourguent les titres de dettes publiques à la BCE en garantie. Dans ces conditions, la différence entre le taux directeur de la BCE et le taux d’intérêt sur les emprunts d’Etat constitue une marge au profit du système financier. Plus les taux d’intérêts payés par les Etats augmentent, plus les banques font de profits, et cela pour un service rendu strictement identique.
Trichet nous rappelle avec sa menace grotesque (un gros mot dans sa bouche pourrait suffire à faire monter les taux d’intérêt) que le pouvoir financier peut faire varier cette marge de manière totalement discrétionnaire et pour des motifs purement subjectifs. Il suffit de déclarer que tel ou tel pays n’inspire pas confiance pour le rançonner avec des taux d’intérêts majorés, lui imposer une saignée et par la même occasion se goinfrer allègrement !
On pourrait s’attendre à ce que le grand argentier de la zone euro cherche à défendre les intérêts des Etats en s’attachant à améliorer leurs conditions de financement : rassurer les marchés sur l’inexistence du risque de banqueroute des Etats ou modérer l’appétit des banques commerciales. Après tout, lorsque le système financier était en situation de faillite virtuelle, la BCE n’a pas hésité à user de « moyens non conventionnels » (en clair de la création monétaire) pour renflouer les banques. Pourquoi ne déclarerait-elle pas aujourd’hui qu’elle n’hésiterait pas à en faire de même (en prêtant directement aux Etats) pour éviter toute situation de défaut de paiement ?
Trichet fait exactement le contraire. Il légitime la souveraineté des marchés financiers, l’irrationalité de leur réaction et la prédation qu’ils organisent. Des populations qui souffrent, des Etats qui se délitent et les profits des banques qui explosent !
On sait désormais que la BCE n’est indépendante qu’à l’égard des souverainetés étatiques. Elle est à l’image de sa grande sœur américaine, une instance de type oligarchique, la garante des privilèges du pouvoir financier et la protectrice des oligarchies financière.
On sait que Dieu est très occupé ces temps-ci : Il doit notamment limiter la guerre en Afghanistan, sauver des Chrétiens d’Orient persécutés et consoler les têtes de listes UMP aux régionales. Mais pourquoi, avec de tels défis à relever, ne remplace-t-Il donc qu’un fonctionnaire sur deux dans Son administration paradisiaque ? On peut légitimement se le demander après l’incroyable erreur de calendrier commise par les services concernés. En effet, alors que Pâques aura lieu cette année le 4 avril, quelle ne fut pas la surprise d’un automobiliste de Cologne, ce dimanche 21 mars, quand il vit soudain, dans une rue paisible de la jolie cité rhénane, un agneau tomber du ciel et s’écraser juste devant lui. En voulant l’éviter, le chauffeur germain réduisit son véhicule en miettes et se brisa une main dans l’accident. Quant à la pauvre bête, qui devait enlever le péché du monde, grièvement blessée, elle a été abattue sur place par la police.
Relève de la garde de la tombe du soldat inconnu, Athènes.
Relève de la garde de la tombe du soldat inconnu, Athènes.
Angela Merkel, qui pressure son peuple pour gonfler son commerce extérieur, fait les gros yeux et dit tout haut ce que les banquiers centraux pensent tout bas. Si les Grecs, avec leur indolence méditerranéenne, leurs îles où l’on boit l’ouzo en grignotant du poulpe grillé, avec leur jeunesse à la tête tellement près du bonnet de l’evzone qu’elle renouent chaque année avec une ferveur émeutière que l’on croyait oubliée, leurs vieillards communistes qui ont descendu le drapeau nazi de l’Acropole en 41 et se font aujourd’hui tabasser par des flics sous-payés et donc normalement corrompus, si ces Grecs là, donc, ne font pas un effort, ils seront punis.
Comment ? En envoyant l’aviation de l’Otan comme chez leurs voisins serbes il y a quinze ans ? Ah, qu’elle était étonnante, cette photo d’un avion de l’Otan, siglé de la croix de fer toujours en vigueur dans la Lutwaffe, qui s’était fait descendre aux environs de Belgrade par ces salopards de purificateurs ethniques. Peu importe d’ailleurs qu’ils aient été, les Serbes comme les Grecs, les seuls peuples des Balkans à résister contre les nazis tandis que les Croates sous la direction d’Ante Pavelic s’engageaient à tour de bras dans la SS et que les Bosniaques, eux allèrent s’entrainer pour la SS Bosna du côté de Villefranche dont le maire était le jeune Robert Fabre et dont les habitants furent vivement étonnés de voir « des Allemands qui priaient comme nos Arabes. »
Non, on ne va pas les punir de cette manière, trop de mauvais souvenirs. Et puis avec les Grecs on ne sait jamais. Depuis les Thermopyles, on se méfie. On se souvient que des milliers de Perses ont cru qu’ils écraseraient sans mal ces pédérastes qui ne pensaient qu’à la philosophie et à la poésie et qui s’étaient retrouvés face à trois cents gonzes, bien décidés à leur faire payer cher, très cher, le droit de passage.
Mussolini aussi en a su quelque chose, lui qui a cru les gober en 1940 et s’est retrouvé honteusement raccompagné à sa propre frontière par une armée pourtant équipée comme en 1870. Imaginez un peu, tout de même, l’UE ordonnant le bombardement d’Athènes, de Delphes et de notre chère Argolide pour dépassement du déficit autorisé par Bruxelles. Surtout que ce n’est qu’à moitié leur faute, tout de même, aux Grecs. Ils sont comme nous, finalement. Ils ont eu des banques atteintes par l’encéphalite financière spongiforme, des traders autistes et avides, des fortunes bâties tellement vite qu’elles ont dû énerver Eole qui a fait tourner le vent. Et voilà maintenant qu’on leur demande de payer. Enfin qu’on demande au peuple grec de payer, nuance.
Mais le peuple grec, lui, passez-moi l’expression, il n’en a rien à battre. Le réel, dit quelque part Lacan, c’est quand on se cogne. Eh bien voilà, c’est fait, Angela Merkel se cogne. Ou plutôt, elle est la première à le dire et à dire aussi que ça fait mal. Parce que de manière assez étonnante, ce sont ceux qui vivent dans l’irréalité totale des marchés comme les esclaves de la caverne de Platon qui viennent expliquer aux gens le « réalisme économique » : pour combler nos déficits, on va réduire vos retraites, vos salaires, votre sécu.
Et le Grec lui, il dit non, no, nicht, occhi !
Et il a bien raison. C’est l’Euro, la fiction : la preuve, les billets ne représentent que des monuments virtuels alors que nous sommes le continent de tous les lieux, de tous les noms.
Et si Angela Merkel ne menace pas les Grecs de bombardements massifs, elle croit leur faire encore plus peur en envisageant une exclusion de l’Euro.
Quel effet cela peut faire d’être exclu d’une fiction, du mauvais rêve d’une société endormie ? Si ça se trouve, ce seront de joyeuses retrouvailles avec le réel dans le matin profond. On les envierait presque les Grecs de bientôt renouer avec le drachme et la raison, comme la chouette de Minerve qui prend son envol hégélien alors que le soir tombe déjà sur cette Union qui n’en fut jamais une.
Et puis, il ressemblera à quoi, l’Euro, sans les Grecs ? A une monnaie blonde pour protestants aux yeux bleus ? C’est ça ? Vraiment ?
Bon, d’accord mais alors dites moi quand est le prochain vol pour Athènes, que je le prenne avant le blocus.