On savait déjà dans les milieux autorisés que David Cameron, candidat au poste de premier ministre britannique, était un lecteur assidu de Causeur. Mais pas au point de mettre en application illico presto son dernier numéro où l’improbable monsieur bébé et la « maternité triomphante » se voient disséqués sous toutes les coutures.
En l’occurrence, il s’agirait plutôt de paternité prometteuse. Un an après la mort tragique de son fils aîné Ivan atteint d’une forme très grave de paralysie cérébrale, la grossesse de Mrs Cameron vient d’être révélée et fait déjà l’effet d’une « secret weapon ». A quelques semaines des élections générales, comment ne pas y voir le petit coup de pouce du destin qui devrait lui permettre d’arracher les 2% qui lui manquent pour assurer son succès ?
En politique aussi, à toute chose bébé est bon.
David Cameron : le coup du bébé
Zemmour et les pitbulls

Ils dénoncent au nom de la morale, excommunient au nom de la tolérance et prétendent interdire au nom de la liberté. En général, pour nos maccarthystes de la gauche indignée qui passent leur temps à traquer le dérapage raciste, homophobe ou idéologique, un clou chasse l’autre. Hortefeux, Besson, Frêche et même Robert Ménard qui a commis les crimes d’avouer qu’il préfèrerait que sa fille soit hétérosexuelle et de dire qu’il ne se battrait pas pour éviter la peine capitale à Dutroux: la liste des infréquentables s’allonge chaque jour.
Seulement, maintenant qu’ils ont planté leurs crocs dans les mollets de notre confrère et ami Eric Zemmour, les pitbulls de la pensée correcte ne semblent pas décidés à le lâcher. Ces grands humanistes veulent sa tête. Rien de moins. Il est vrai que Zemmour charrie. Pour commencer, il refuse de participer au déni de réalité qui leur tient lieu de pensée. C’est ainsi qu’il a osé évoquer la surreprésentation des Français issus de l’immigration dans la population carcérale – un fait parfaitement connu. Vérité déplaisante précisément parce que c’est une vérité d’ailleurs. Mes aïeux, quel charivari ! La LICRA s’énerve, le CSA s’inquiète, les belles âmes vocifèrent en boucle, ses chers collègues trouvent que la liberté d’accord mais que quand même il exagère.
Par-dessus le marché quand il ne la ramène pas avec le réel rien que pour nous gâcher la vie, l’ami Zemmour a sur la plupart des sujets des opinions différentes de celles des gardiens de la doxa – et même parfois des miennes : sur l’IVG, il pousse le bouchon un peu loin à mon goût de femme libérée.
On peut ne pas partager les idées de Zemmour et même être choqué par elles. Justement, ses procureurs au tout petit pied emmenés par de supposés humoristes aussi indéboulonnables qu’ils se croient rebelles adorent l’impertinence. Ils devraient être ravis qu’on les choque.
Mais non : ils aiment la diversité en tout point sauf pour les opinions et adorent la liberté de penser à l’unique condition qu’on pense comme eux. Il faut les comprendre, les pauvres : toute expression d’une divergence leur rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Et après, ils digèrent mal.
Il faut saluer la rédaction et la direction de RTL – oui, je sais, j’y travaille, comme ça, les petits esprits pourront m’accuser de faire du gringue à mes patrons, ça les occupera. Bien que les propos de l’ennemi médiatique numéro un aient été diversement appréciées rue Bayard, la station affiche sa solidarité avec son chroniqueur. Dans ces conditions, les rumeurs de son licenciement par Le Figaro ne peuvent être qu’infondées. Imagine-t-on Etienne Mougeotte qui brave si courageusement le pouvoir se coucher devant la meute ? Pas un instant. Il est certain que Patrick de Carolis, également sommé de toutes parts de débarquer le trublion, ne se laissera pas intimider. Quant au CSA qui ne trouve rien à redire aux calomnies proférées chaque matin entre deux banalités par Stéphane Guillon ainsi qu’à pas mal d’autres crapuleries cathodiques, on ne le voit pas céder à la tentation de la censure.
Saluons également le CRAN (Conseil représentatifs des associations noires) qui a emporté hier le pompon de la dégueulasserie. L’association avait tenté de porter plainte contre le journaliste après que celui-ci avait, horresco referens, affirmé qu’il existe des différences entre les races – perso j’aurais parlé de cultures mais tout le monde a compris. Il se trouve que cette plainte a été déclarée irrecevable – une nouvelle qui, curieusement, n’a pas fait grand bruit. Mais cela n’a pas empêché l’association de féliciter Etienne Mougeotte pour sa courageuse et supposée décision de virer Zemmour et d’appeler ses autres employeurs à l’imiter. Quand le CRAN n’est pas d’accord avec quelqu’un, il n’imagine pas que l’on puisse argumenter. Virez-le ! Devant tant de panache, on reste sans voix.
Oui, il est rassurant de savoir qu’il existe encore des espaces de liberté. Blague à part, il est salutaire que s’expriment des voix comme celle d’Eric Zemmour. Ne nous y trompons pas. Avec sa liberté, c’est la nôtre qui est menacée.
Le père, cet importun

La mère monte aux dépens de la femme, nous explique Élisabeth Badinter. Déjà, il y a quelques années, Michel Schneider montrait, dans Big Mother[1. Odile Jacob, 2002. Réédition en Poches Odile Jacob, février 2005. ], que l’image de la mère colonisait jusqu’à notre classe politique. Seulement, dans tout ça, on ne parle pas du père. Plus de quarante ans après mai 1968, il semble qu’on continue à combattre une société patriarcale qui, pourtant, n’existe plus depuis bien longtemps.
[access capability= »lire_inedits »]La généralisation du divorce − plus d’un mariage sur trois finit ainsi − a fait exploser le modèle qui s’imposait aux familles depuis des siècles. Ce modèle, qu’on ne songe évidemment pas à rendre à nouveau obligatoire, est désormais ringardisé. Ce qui est dans le vent, ce qui est cool, c’est désormais la famille recomposée. Le nombre des familles monoparentales (Le « monoparent » étant féminin à une écrasante majorité) a explosé. Or, si les enfants ont effectivement besoin de leur mère, ils ont aussi besoin de leur père. Et il ne faut donc pas, dès lors, s’étonner que la délinquance juvénile augmente ; un juge pour enfants confiait, il y a quelques mois, sur le plateau d’Yves Calvi, sur France 5, que son taux était bien plus fort dans les familles monoparentales.
Pourtant, notre société continue à nier l’importance de la présence du père. Mme Morano, ministre de la Famille, aurait souhaité mettre en place un statut du beau-parent[2. La commission Léonetti a, pour l’heure, heureusement bloqué ce projet inutile et funeste.]. Il s’agissait, là encore, d’un rude coup donné à l’autorité paternelle. Mais pas seulement : hypocritement, ce projet permettait aux couples lesbiens[3. 90 % des couples homosexuels désirant un enfant, par adoption ou autre biais, sont des couples de femmes.] de s’engouffrer dans la brèche en donnant la possibilité à l’une des deux femmes de récupérer une autorité parentale dans le cadre de ce statut de beau-parent. Mais qu’il s’agisse d’un beau-parent du même sexe que le responsable légal ou non, c’est l’autorité du père légitime qui était encore battue en brèche. Celui-ci, à qui les juges confient rarement la garde des enfants en cas de divorce, malgré le développement récent de la garde alternée − laquelle ne constitue pas non plus une panacée en terme de stabilité −, semble bien devenu un importun, son rôle étant continuellement dévalué par rapport à celui de la mère.
Ce n’est pas seulement le père qui est de plus en plus absent, mais aussi son image. À l’école, où l’enfant passe normalement son temps lorsqu’il n’est pas à la maison, le personnel enseignant a connu une féminisation galopante. À tel point qu’on se demande s’il ne faudrait pas imposer des quotas d’hommes parmi les professeurs et, surtout, les conseillers principaux d’éducation qui sont chargés de la discipline dans les établissements. Avec un père absent à la maison et une école peuplée de femmes[4. Ajoutons que dans les ZEP, où le taux de familles monoparentales est davantage important, la minorité d’hommes des établissements fait davantage figure d’image de « grand frère » que de père puisque ce sont les professeurs les plus jeunes qui y sont nommés.], le jeune adolescent n’a guère de modèles masculins positifs à sa disposition. Son quartier lui en offre d’autres : parfois un caïd, parfois un imam intégriste, parfois − plus heureusement − un entraîneur de football.
Il reste tout de même des familles traditionnelles avec un père, une mère et des enfants. Mme Antier leur apprend qu’il ne faut surtout pas donner la fessée et souhaite même mettre celle-ci hors-la-loi. Elle fait partie de ceux qui, dénoncés par Élisabeth Badinter, abreuvent les familles d’un discours culpabilisant sur l’allaitement. Elle conseille aussi le co-sleeping (ou « co-dodo ») qui consiste à faire dormir l’enfant dans le lit parental les deux premières années de sa vie. Les féministes s’inquiètent à juste titre à propos de la « vie de femme » de Madame. Quant à Monsieur… Silence radio ! Ah, non ! Mme Antier conseille, car il est souvent porté sur la bouteille, de le reléguer sur le canapé, des fois que son taux d’alcoolémie l’amène à écraser le jeune enfant.
Décidément, partout, le père est vraiment de trop.[/access]
L’UMP, le PS et les autres

L’analyse des élections régionales selon les catégories habituelles, vainqueurs-vaincus, principaux et secondaires, a pour elle l’avantage d’être simple, mais l’inconvénient de figer le tableau politique de la France. Pour les commentateurs, sondeurs et éditorialistes, pour la plupart ancrés dans la capitale, la victoire a souri à la patronne de la rue de Solferino, et le goût amer de la défaite se remâche sous les ors de l’Elysée et de Matignon. En 2012, selon ces mêmes analystes, ce sera à nouveau le choc des mêmes contre les mêmes, et le résultat dépendra de la manière dont les forces en présence auront tiré les leçons de cette élection intermédiaire.
Ainsi, Martine Aubry aurait fait un grand pas vers la candidature socialiste à l’Elysée, et Nicolas Sarkozy, dont personne ne doute qu’il ne veuille se succéder à lui-même, partirait dès aujourd’hui à la reconquête de son électorat perdu.
Chacun s’accorde, en plus, pour prononcer l’oraison funèbre des ambitions de François Bayrou, prendre acte de l’inscription durable et à un niveau à deux chiffres des écologistes dans le paysage politique français et d’un réveil du Front National qui s’apprête à procéder à un passage de témoin dynastique. Une note de bas de page nous rappelle, pour mémoire que l’extrême gauche radicale s’est ramassée en beauté, faute d’avoir montré la moindre appétence à mettre les mains dans le cambouis des exécutifs régionaux.
Ces élections auraient donc, selon ces analyses, introduit plus de clarté et de stabilité dans le jeu politique français, en fixant un rapport de force entre les principales formations politiques et en dessinant les contours des alliances et des stratégies pour 2012. Tout cela n’est pas faux, mais cette image printanière de la vie politique de notre pays persistera-t-elle au-delà de cette saison qui s’ouvre ? Il est permis d’en douter.
Si l’on écoute bien les petites musiques discordantes qui se sont fait entendre dès dimanche soir et qui ne vont pas manquer de résonner à nouveau dans les prochains jours ou les prochaines semaines, on ne peut douter de la longévité du calme apparent intervenu après la proclamation des résultats.
À droite comme à gauche, et même chez les écologistes, des forces non négligeables entendent bien s’employer à dynamiter les piliers de cet édifice politique.
À droite, les doutes sur la capacité de Nicolas Sarkozy à relever le défi présidentiel en 2012 sont de plus en plus manifestes dans les troupes de l’UMP, notamment chez les parlementaires inquiets pour leur reconduction en 2012. Pour peu que le Sénat, l’an prochain, se dote d’une majorité de gauche, ce qui n’est pas impossible au vu des dernières élections locales, le bilan politique intérieur de Nicolas Sarkozy se solderait par la plus calamiteuse reculade de la droite républicaine française depuis 1945. En Grande-Bretagne l’affaire serait déjà en passe d’être réglée, comme ce fut le cas lors de la destitution de Margaret Thatcher, en 1990, par le biais d’une rébellion des parlementaires tories. Une telle procédure n’est pas possible dans notre Vème République, mais un démontage du président de la République en exercice n’est pas pour autant exclu. Il suffit que les adversaires internes de Nicolas Sarkozy s’unissent et complotent avec suffisamment d’énergie et d’habileté pour que ce dernier « ne soit plus en situation » de postuler à sa propre succession au vu de batteries de sondages indiquant, que dans tous les cas de figure, il serait battu par un candidat de gauche. Dans cette hypothèse, son seul atout réside dans les contradictions des postulants de droite à sa succession. Un Copé ou un Bertrand préféreraient un Sarkozy candidat et battu en 2010, pour jouer leur chance en 2017, alors qu’un Fillon ou Villepin auraient, eux, intérêt à être présents dès 2012. Déjà, chacun à sa manière, fait entendre sa différence, et cette attitude devrait aller en s’amplifiant. On peut compter sur Galouzeau pour frapper d’estoc et de taille sur le locataire de l’Elysée, mais cela ne saurait suffire à faire exploser la machine sarkozienne, qui tient toujours des positions solides dans le monde des affaires, de la presse, des instituts de sondage et autre instruments du pouvoir moderne.
Mais le rejet de sa personne, de son style, de son manque d’écoute et de respect par les grognards de l’UMP sur le terrain constitue le handicap le plus sérieux à un redressement rapide et spectaculaire de la situation politique de Nicolas Sarkozy. S’il s’avérait, de plus, que le cours de sa vie privée entre dans des eaux agitées, l’affaire, de grave, deviendrait désespérée. Il ne peut espérer d’aide de ses « amis » de l’étranger : Angela Merkel, Gordon Brown ou Barack Obama ont déjà prouvé qu’ils peuvent, comme à Copenhague ou dans la crise de l’euro, l’abandonner en rase campagne s’ils estiment que leur intérêt national est ailleurs.
Reste le miracle : une sortie de crise plus rapide que prévue, une baisse significative du taux de chômage, et un accord général sur la réforme des retraites, qui devrait être la grande question des mois qui viennent. Le seul vrai ami de Nicolas Sarkozy est aujourd’hui Bernard Thibaut, ce qui ne manque pas de sel.
Au PS, on aura remarqué dimanche soir, la mauvaise manière faite par Ségolène Royal à Martine Aubry, en se précipitant dès 20h07 devant les caméras pour émettre son message. Forte de son score de 61%, la triomphatrice picto-charentaise a caractérisé cette victoire nationale comme celle de ses collègues présidents de région, réduisant ainsi à la portion congrue les mérites de sa rivale Martine Aubry. De son côté Frêche, grand vainqueur, lui aussi, décrétait le PS obsolète appelait à la création d’un « parti démocrate » à l’américaine et poussait son ami Gérard Collomb, maire de Lyon, à entrer dans l’arène des primaires pour y faire entendre la voix des grands barons locaux. Le « pacte à trois », Fabius, Aubry, Strauss-Kahn destiné à ne soutenir que l’un d’entre eux lors de ces fameuses primaires apparaît à bon nombre de militants et de sympathisants socialistes comme une manœuvre politicienne digne de la SFIO d’antan.
Dans ce contexte, il reste aux « dynamiteurs » du système Solferino, renforcés par leurs performances sur le terrain, à faire le plus dur : s’entendre sur le nom de celui ou celle à qui l’on confiera les clés de la nouvelle maison à reconstruire sur les ruines de l’ancienne…
Enfin, les écolos. Les anciens auront noté le clin d’œil aux old timers de 68 dans la publication de l’appel du 22 mars de Dany Cohn-Bendit dans Libération. Dany, on l’aura remarqué passe du « nous » au » je » en exhortant les Verts de Cécile Duflot à sortir de leur logique de groupuscule devenu gros comme un parti pour fonder une » coopérative politique » intégrant dans une formation unique toutes les personnalités de la société civile rassemblées, grâce à lui, au sein d’Europe-Ecologie. En fait, il s’agit là d’une tentative de mettre l’écologie politique au niveau organisationnel des grandes formations, même si le langage utilisé pour vendre cet Epinay des écolos, dont il serait le Mitterrand, est encore emprunté au jargon deleuzo-guattarien, mâtiné de post-modernisme universitaire américain. La réussite de ce projet est absolument nécessaire à Dany Cohn-Bendit pour qu’il puisse jouer à plein le seul rôle qu’il ambitionne, celui de faiseur de roi à gauche, ce qui implique une candidature unique PS-écolo en 2012. Pour l’instant le message est entendu moyennement chez les nouveaux élus verts régionaux, qui vont devoir gérer au jour le jour leurs rapports avec leurs alliés socialistes, et ne tiennent pas trop à voir l’Européen Cohn-Bendit mettre son nez dans les cuisines locales. Il n’est pas exclu, dans ce schéma, que ce dernier fasse acte de candidature aux « primaires ouvertes » de la gauche, en annonçant que si d’aventure, il venait à les remporter, il demanderait alors la nationalité française. Il s’arrangera, bien sûr, pour faire un score honorable sans remporter la timbale, mais se trouvera alors en position de monnayer son soutien à l’un ou l’autre des candidats en échange d’un nombre de circonscriptions assez élevé pour gagnables pour que la « coopérative » puisse former un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, dont il serait le parrain tirant les ficelles depuis Bruxelles et Strasbourg.
Pour ceux que cela intéresse encore, la politique politicienne des prochains mois a toutes les chances de se muer en une pièce de théâtre shakespearienne, où l’on compte les cadavres à la fin, plutôt qu’en une geste cornélienne où les héros glorieux triomphent de l’adversité.
Corée du mort
Pak Nam Ki, haut responsable du parti communiste de Corée du Nord, a été exécuté la semaine dernière dans une caserne de Pyong Yang. Il avait 77 ans et avait totalement échoué dans une réforme monétaire dont l’avait chargé Kim Il Sung. Lancée le 30 novembre, cette réforme a, en fait, aggravé la famine et même provoqué de nombreuses émeutes dans un pays où l’ordre et la sécurité règnent habituellement. Nerveux, François Fillon s’est rendu ce matin à l’Elysée pour procéder à un remaniement ministériel qualifié de « technique ». Il aurait, auparavant, fait l’inventaire des casernes de la région parisienne. Xavier Darcos et Xavier Bertrand, eux, seraient déjà réfugiés à l’ambassade de Chine.
Deux petits tours et puis s’en vont

Tout d’abord, les grands équilibres. Sauf à considérer la non-bascule de l’Alsace –qui a toujours voté à droite depuis son Anschluss à la France- comme un événement historique, les résultats actent d’un rapport de force régional à peu près intact entre les deux blocs dominants. Le même, donc, qui avait préludé à la victoire de Sarkozy en 2007. Personne, sauf quelques militants post-ados du MJS, n’a eu le mauvais goût de hurler à la victoire hier soir à Solferino, où Martine a imposé sans trop de mal sa ligne du triomphe modeste.
La modestie, quoique d’un genre différent, était aussi de rigueur à l’UMP. Pour une fois, chacun avait appris sa fiche de contrition par cœur, et même les moins qualifiés pour ce genre d’exercice repentant (Morano, Lefebvre, Estrosi) y sont allés de leur mea culpa – sans jamais chercher à chipoter quant à la réalité de la claque.
Un seul credo hier chez les sarkozystes : « Nous n’avons pas su nous faire comprendre car nous n’avons pas su entendre. » À l’avenir donc, c’est promis-juré-craché, l’UMP sera à l’écoute du pays avant d’engager des réformes. On est content pour eux, sauf qu’on n’en croit pas un mot. Car sur le gros dossier du moment – à savoir les retraites- la seule façon d’être « à l’écoute », c’est de l’enterrer vivant avant même que François Fillon ne le ressorte de son attaché-case. Malgré les rodomontades généralisées sur les réformes indispensables, il n’est pas dit que ledit dossier ne soit pas déjà mort dans l’esprit du président : l’Elysée vaut bien un parjure.
Dans ce tsunami d’autocritique à droite, l’unique mais lourdement martelé bémol aura été le distinguo entre élection nationale et pipis de chat intermédiaires. Mauvaise foi, peut-être (remember les hourras des européennes); mais vérité néanmoins. En ne s’engageant pas plus que ça, et en minimisant la portée du scrutin dès que les sondages ont commencé à sentir le sapin, bref en sautant son tour sur ce coup-là, le chef de l’Etat a préservé l’essentiel –tout en permettant aux sarkozystes d’en bas d’exprimer leur ras le bol avec leur pieds, de pousser une gueulante gestalto-thérapique sans conséquences majeures. Sans vouloir nous vanter, mais un peu quand même, c’est pile le scénario anti-catastrophe qu’on avait prévu.
On nous fera remarquer, à raison, que cette bouderie, l’électorat sarkozyste ne l’a pas seulement manifestée en s’abstenant, mais en requinquant concomitamment le FN – seul parti où hier soir, la modestie n’était pas de mise. À tort, au moins pour un des arguments répétés en boucle par le père et la fille -et repris tels quels par nombre de politologues trop pressés- comme quoi pour la première fois le Front progresse sur le premier tour là où il se maintient. C’est vrai, certes, sauf que c’est encore plus vrai pour tous les autres acteurs de triangulaires, sans exception : en Limousin, le Front de Gauche progresse de 7 points sur le premier tour ; en Bretagne, Europe Ecologie en gagne 5, même topo en Corse pour la liste de Simeoni. Bref, quelles que soient leurs casquettes, les troisièmes larrons ont fait une bonne affaire, la belle affaire. Eh oui, on rappellera pour les plus distraits qu’il n’y aura pas de troisième candidat au deuxième tour de la présidentielle. Et que le bon score du FN, permettra en 2012 tant à Sarko qu’à son challenger socialiste de s’en servir à nouveau comme épouvantail pour appeler au vote utile dès le premier tour afin d’éviter une répétition du 21 avril de sinistre mémoire. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les hésitations chez les écolos à présenter un candidat autonome, d’aucuns jugeant plus avisé de faire un package deal avec le PS avant 2012 genre « on présente personne à la présidentielle, en échange de 50 circonscriptions blindées aux législatives ». Ce serait le pur bon sens, mais bon, les Verts et le bon sens, hein…
A priori, cette résurrection pré-pascale du FN fait donc comme d’hab’ le jeu du PS. Sauf qu’à notre avis, elle roule aussi pour le président. Entendez-vous dans la campagne monter le grondement du chantage à la non-représentation de notre bon Nicolas S ? Sa femme d’abord (qui dit qu’un mandat c’est bien assez), puis lui ensuite. Genre, puisque vous ne m’aimez pas, puisque ce pays ne m’aime pas, je vais faire conférencier à la Bill Clinton ou à la Tony Blair, même pas peur. Et trouvez-vous un champion -Raffarin, Copé, Villepin, Morin- pour sauver la France. On parie ? Les petits moutons bleus vont venir pleurer sur le paillasson de l’Elysée en moins de 10 minutes. Et le grand Nicolas Sarkozy reviendra nimbé de sa pauvre houppelande de petit homme providentiel. Celui qui peut ramener le frontiste à la raison…
Aimable moyen aussi de piquer une partie de leur fond de commerce aux villepinistes. Ceux-ci espéraient surfer sur défaite sarkozyste, ils risquent au contraire de se prendre dans les dents un retour de bâton unioniste et légitimiste. (On verra ce que donne, jeudi, leur grande surboum de printemps)
On ajoutera à cela que si le président a un peu le FN en travers de la gorge, il n’a plus l’écharde géante du Modem enfoncée profond dans la voûte plantaire. Idem pour le PS avec la regroupusculisation du NPA au profit d’un Front de Gauche remuant certes, mais monitorable.
Bref à gauche comme à droite, les compteurs sont à zéro. Les élections ne se sont pas passées hier, elles commencent aujourd’hui.
Abstention, piège à cons

L’abstention, si élevée encore pour ce second tour des Régionales, m’inspire, pour être clair, un très profond mépris. A peu près aussi fort que le mépris dont font preuve les abstentionnistes à l’égard de la démocratie. Soyons bien clair, je ne parle pas ici du vote blanc. Nous avons nous même voté blanc, au second tour des présidentielles de 2002 et nous nous rappelons quand même avec une certaine volupté méchante ce papa bobo paniqué avec son bébé sur le ventre qui hurlait au scandale parce qu’il ne pouvait pas voter « contre le fascisme-et-l’exclusion ». Il avait juste, depuis huit ou dix ans qu’il habitait dans le quartier, négligé de s’inscrire sur les listes électorales, devant se croire tellement supérieur avec son tofu, son bouddhisme et son vélo, à tous ces beaufs endimanchés qui allaient se rendre aux urnes le dimanche matin avant ou après le PMU.
Le vote blanc suppose en effet, une démarche civique, celle de s’être inscrit sur les listes électorales, d’abord, et ensuite de bouger ses petites fesses et de se rendre dans le bureau dont on dépend. On rappellera donc aux Français inconséquents de ces jours ci à quoi ressemble un bureau de vote.
Dans un bureau de vote des bénévoles, par pur civisme, vont assurer une permanence ennuyeuse entre 7 heures du matin et 23 heures. Ils vont fastidieusement expliquer qu’il faut prendre un bulletin de chaque liste, se rendre dans l’isoloir, jeter les bulletins non utilisés dans la corbeille, éviter de mettre sa carte d’électeur dans l’urne à la place de la petite enveloppe bleue et surtout ne pas oublier de signer la liste d’émargement. Ils vont aussi demander à une personne sur trois si elle serait libre pour le dépouillement et neuf fois sur dix essuyer un refus.
Il faut aussi que ces gens-là, ceux qui ont perdu l’habitude par paresse intellectuelle et torpeur républicaine de se rendre dans un bureau de votre sachent qu’en France, contrairement à l’Irak, l’Afghanistan et d’autres joyeux pays, on ne prend que très rarement une balle dans le ventre ou un coup de machette dans le crâne quand on en ressort. Parce que, pour l’instant, nous sommes encore dans une démocratie relativement apaisée, et que ce n’est pas grâce à eux qui se croient tellement plus malins en restant à regarder la télé chez eux.
L’image poétique de l’abstentionniste allant à la pêche est en effet une fable médiatique : l’abstentionniste ne va pas à la pêche puisqu’il est essentiellement urbain. Non l’abstentionniste joue à des jeux électroniques, traine sa flemme sur facebook et télécharge illégalement des films et de la musique. Et le lendemain, il ira répondre tout fier au micro trottoir de TF1 ou du Parisien que ouais, en fait, c’est un acte réfléchi, son abstention, qu’elle a une signification profonde, que la politique, tout ça, c’est tous des voleurs qui ne comprennent rien aux vrais problèmes des gens. En fait, ils vont dire ce qu’on attende qu’ils disent : ils non-pensent ou on leur dit de non-penser comme les zyva dans les cités parlent comme ils ont entendu que lez zyva parlaient à la télé. Dans le genre aliénation, l’abstentionniste ne vaut guère mieux qu’un gamin acculturé d’une cité passée au double karcher de la misère social et du pédagogisme.
On pourrait d’ailleurs lui répondre, à l’abstentionniste, que rien ne l’empêche de la changer la politique, qu’on a tous le droit d’adhérer à un parti, voire de créer le sien et de militer, et qu’en ce domaine comme dans tant d’autres, la critique est aisée mais l’art est difficile.
L’abstentionnisme, finalement, que ce soit celui de l’auto exclusion des cités ou celui des classes moyennes au consumérisme frustré et frustrant, est bien le poujadisme gris de notre époque post moderne.
On croit toujours que l’on a affaire à des Grecs anciens, non, on a affaire à des veaux, comme le disait de Gaulle. Finalement, la loi électorale, aujourd’hui, fait la même erreur que le système éducatif depuis Jospin. Elle met l’électeur au centre du système comme l’autre y met l’élève. Eh bien non, l’électeur n’est pas le centre du système, le centre du système c’est la république, notre république.
Et de même qu’un enfant de ces temps qui sont les nôtres ne va pas construire son savoir tout seul, qu’il va lui falloir des contraintes fortes pour le forcer à rester assis plusieurs heures d’affilée pour apprendre à lire, à compter et à écrire, l’adulte infantilisé de nos démocraties de marché qui n’est plus usager mais client, qui n’est plus citoyen mais consommateur, qui a l’amnésie galopante des pantins du présent perpétuel de l’ère publicitaire, il faut le forcer à voter. Comme dans Le Contrat Social de Rousseau où il est question de cette phrase qui finalement ne m’a jamais scandalisé : « On le forcera à être libre. »
Vous pouvez hurler, c’est le prix de la démocratie comme l’école laïque et obligatoire fut le prix de l’émancipation et de l’alphabétisation de toute une population. Et puis, dans le genre atteinte à la liberté individuelle, j’ai comme l’impression que le vote obligatoire dans un pays où l’on fiche, où l’on télésurveille, où l’on radarise les axes routiers, où l’on ne peut plus fumer dans les lieux publics, ça reste tout de même assez léger. D’autant plus que si l’on voulait revenir sur les précédentes obligations et reconquérir ces libertés perdues, jusqu’à preuve du contraire, le meilleur moyen, c’est encore le vote. A moins que vous ne préfériez la guerre civile.
Le vote obligatoire, c’est très bien, la preuve, c’est ce qui a sauvé la Belgique jusqu’à présent. Sans le vote obligatoire et la légitimité qui en découle pour les partis au pouvoir, la Belgique aurait explosé depuis longtemps. Cet art du compromis, cette technique de l’arrangement dans un pays toujours au bord de la scission demeure possible parce que les électeurs, bon gré mal gré sont impliqués. Quand vous ne votez pas en Belgique, c’est une amende, c’est aussi l’interdiction d’exercer certaines professions ou de vous présenter à des concours administratifs. C’est d’une grande sagesse : un prof qui ne vote pas ne mérite pas d’être prof. Je ne vois pas ce qu’il pourrait transmettre s’il ne transmet pas pour commencer un civisme élémentaire. Les territoires perdus de la République, selon l’expression consacrée pour désigner certains quartiers, le sont aussi parce qu’on n’y vote plus du tout. On ne les force plus à rien à vrai dire, ni à apprendre, ni à faire un service militaire, ni même à voter.
Le vote obligatoire, c’est l’ultime chance de les ramener dans le jeu, de leur montrer qu’ils peuvent changer la donne autrement que dans l’émeute et la révolte où ils perdent toujours à la fin et de leur faire comprendre que c’est sans doute ce que certains, par ailleurs redoutent le plus : qu’ils votent et que les choses changent radicalement mais sans violence.
Ce que nous appelons, votre serviteur et quelques autres, la révolution par les urnes.
ETA sœur ?
C’est pas tous les jours qu’on se réveille plié de rire en écoutant les infos. Merci donc aux policiers antiterroristes de la SDAT, et à leurs homologues espagnols, d’avoir fait diffuser en boucle vendredi sur toutes les chaînes les images des « cinq membres du commando de l’ETA » en train de faire leurs emplettes chez Carrouf. En fait, il s’agissait donc de cinq pompiers de Barcelone venus en France faire de l’alpinisme. Heureusement que le démenti piteux des autorités est tombé à temps, et qu’aucun des cinq supposés criminels n’est rentré chez lui avec une balle perdue dans le corps comme souvenir de Paris. N’empêche, le mal est fait : non seulement nos touristes innocents auront été pris pour des assassins – ce qu’il peuvent à la rigueur excuser en ces temps sécuritaires – mais on imagine mal comment nos cinq pompiers pourront pardonner la vraie bavure commise par nos superflics : comment diable a-t-on pu confondre des Basques avec des Catalans ?
David Cameron : le coup du bébé
On savait déjà dans les milieux autorisés que David Cameron, candidat au poste de premier ministre britannique, était un lecteur assidu de Causeur. Mais pas au point de mettre en application illico presto son dernier numéro où l’improbable monsieur bébé et la « maternité triomphante » se voient disséqués sous toutes les coutures.
En l’occurrence, il s’agirait plutôt de paternité prometteuse. Un an après la mort tragique de son fils aîné Ivan atteint d’une forme très grave de paralysie cérébrale, la grossesse de Mrs Cameron vient d’être révélée et fait déjà l’effet d’une « secret weapon ». A quelques semaines des élections générales, comment ne pas y voir le petit coup de pouce du destin qui devrait lui permettre d’arracher les 2% qui lui manquent pour assurer son succès ?
En politique aussi, à toute chose bébé est bon.
Zemmour et les pitbulls

Ils dénoncent au nom de la morale, excommunient au nom de la tolérance et prétendent interdire au nom de la liberté. En général, pour nos maccarthystes de la gauche indignée qui passent leur temps à traquer le dérapage raciste, homophobe ou idéologique, un clou chasse l’autre. Hortefeux, Besson, Frêche et même Robert Ménard qui a commis les crimes d’avouer qu’il préfèrerait que sa fille soit hétérosexuelle et de dire qu’il ne se battrait pas pour éviter la peine capitale à Dutroux: la liste des infréquentables s’allonge chaque jour.
Seulement, maintenant qu’ils ont planté leurs crocs dans les mollets de notre confrère et ami Eric Zemmour, les pitbulls de la pensée correcte ne semblent pas décidés à le lâcher. Ces grands humanistes veulent sa tête. Rien de moins. Il est vrai que Zemmour charrie. Pour commencer, il refuse de participer au déni de réalité qui leur tient lieu de pensée. C’est ainsi qu’il a osé évoquer la surreprésentation des Français issus de l’immigration dans la population carcérale – un fait parfaitement connu. Vérité déplaisante précisément parce que c’est une vérité d’ailleurs. Mes aïeux, quel charivari ! La LICRA s’énerve, le CSA s’inquiète, les belles âmes vocifèrent en boucle, ses chers collègues trouvent que la liberté d’accord mais que quand même il exagère.
Par-dessus le marché quand il ne la ramène pas avec le réel rien que pour nous gâcher la vie, l’ami Zemmour a sur la plupart des sujets des opinions différentes de celles des gardiens de la doxa – et même parfois des miennes : sur l’IVG, il pousse le bouchon un peu loin à mon goût de femme libérée.
On peut ne pas partager les idées de Zemmour et même être choqué par elles. Justement, ses procureurs au tout petit pied emmenés par de supposés humoristes aussi indéboulonnables qu’ils se croient rebelles adorent l’impertinence. Ils devraient être ravis qu’on les choque.
Mais non : ils aiment la diversité en tout point sauf pour les opinions et adorent la liberté de penser à l’unique condition qu’on pense comme eux. Il faut les comprendre, les pauvres : toute expression d’une divergence leur rappelle les heures les plus sombres de notre histoire. Et après, ils digèrent mal.
Il faut saluer la rédaction et la direction de RTL – oui, je sais, j’y travaille, comme ça, les petits esprits pourront m’accuser de faire du gringue à mes patrons, ça les occupera. Bien que les propos de l’ennemi médiatique numéro un aient été diversement appréciées rue Bayard, la station affiche sa solidarité avec son chroniqueur. Dans ces conditions, les rumeurs de son licenciement par Le Figaro ne peuvent être qu’infondées. Imagine-t-on Etienne Mougeotte qui brave si courageusement le pouvoir se coucher devant la meute ? Pas un instant. Il est certain que Patrick de Carolis, également sommé de toutes parts de débarquer le trublion, ne se laissera pas intimider. Quant au CSA qui ne trouve rien à redire aux calomnies proférées chaque matin entre deux banalités par Stéphane Guillon ainsi qu’à pas mal d’autres crapuleries cathodiques, on ne le voit pas céder à la tentation de la censure.
Saluons également le CRAN (Conseil représentatifs des associations noires) qui a emporté hier le pompon de la dégueulasserie. L’association avait tenté de porter plainte contre le journaliste après que celui-ci avait, horresco referens, affirmé qu’il existe des différences entre les races – perso j’aurais parlé de cultures mais tout le monde a compris. Il se trouve que cette plainte a été déclarée irrecevable – une nouvelle qui, curieusement, n’a pas fait grand bruit. Mais cela n’a pas empêché l’association de féliciter Etienne Mougeotte pour sa courageuse et supposée décision de virer Zemmour et d’appeler ses autres employeurs à l’imiter. Quand le CRAN n’est pas d’accord avec quelqu’un, il n’imagine pas que l’on puisse argumenter. Virez-le ! Devant tant de panache, on reste sans voix.
Oui, il est rassurant de savoir qu’il existe encore des espaces de liberté. Blague à part, il est salutaire que s’expriment des voix comme celle d’Eric Zemmour. Ne nous y trompons pas. Avec sa liberté, c’est la nôtre qui est menacée.
Le père, cet importun

La mère monte aux dépens de la femme, nous explique Élisabeth Badinter. Déjà, il y a quelques années, Michel Schneider montrait, dans Big Mother[1. Odile Jacob, 2002. Réédition en Poches Odile Jacob, février 2005. ], que l’image de la mère colonisait jusqu’à notre classe politique. Seulement, dans tout ça, on ne parle pas du père. Plus de quarante ans après mai 1968, il semble qu’on continue à combattre une société patriarcale qui, pourtant, n’existe plus depuis bien longtemps.
[access capability= »lire_inedits »]La généralisation du divorce − plus d’un mariage sur trois finit ainsi − a fait exploser le modèle qui s’imposait aux familles depuis des siècles. Ce modèle, qu’on ne songe évidemment pas à rendre à nouveau obligatoire, est désormais ringardisé. Ce qui est dans le vent, ce qui est cool, c’est désormais la famille recomposée. Le nombre des familles monoparentales (Le « monoparent » étant féminin à une écrasante majorité) a explosé. Or, si les enfants ont effectivement besoin de leur mère, ils ont aussi besoin de leur père. Et il ne faut donc pas, dès lors, s’étonner que la délinquance juvénile augmente ; un juge pour enfants confiait, il y a quelques mois, sur le plateau d’Yves Calvi, sur France 5, que son taux était bien plus fort dans les familles monoparentales.
Pourtant, notre société continue à nier l’importance de la présence du père. Mme Morano, ministre de la Famille, aurait souhaité mettre en place un statut du beau-parent[2. La commission Léonetti a, pour l’heure, heureusement bloqué ce projet inutile et funeste.]. Il s’agissait, là encore, d’un rude coup donné à l’autorité paternelle. Mais pas seulement : hypocritement, ce projet permettait aux couples lesbiens[3. 90 % des couples homosexuels désirant un enfant, par adoption ou autre biais, sont des couples de femmes.] de s’engouffrer dans la brèche en donnant la possibilité à l’une des deux femmes de récupérer une autorité parentale dans le cadre de ce statut de beau-parent. Mais qu’il s’agisse d’un beau-parent du même sexe que le responsable légal ou non, c’est l’autorité du père légitime qui était encore battue en brèche. Celui-ci, à qui les juges confient rarement la garde des enfants en cas de divorce, malgré le développement récent de la garde alternée − laquelle ne constitue pas non plus une panacée en terme de stabilité −, semble bien devenu un importun, son rôle étant continuellement dévalué par rapport à celui de la mère.
Ce n’est pas seulement le père qui est de plus en plus absent, mais aussi son image. À l’école, où l’enfant passe normalement son temps lorsqu’il n’est pas à la maison, le personnel enseignant a connu une féminisation galopante. À tel point qu’on se demande s’il ne faudrait pas imposer des quotas d’hommes parmi les professeurs et, surtout, les conseillers principaux d’éducation qui sont chargés de la discipline dans les établissements. Avec un père absent à la maison et une école peuplée de femmes[4. Ajoutons que dans les ZEP, où le taux de familles monoparentales est davantage important, la minorité d’hommes des établissements fait davantage figure d’image de « grand frère » que de père puisque ce sont les professeurs les plus jeunes qui y sont nommés.], le jeune adolescent n’a guère de modèles masculins positifs à sa disposition. Son quartier lui en offre d’autres : parfois un caïd, parfois un imam intégriste, parfois − plus heureusement − un entraîneur de football.
Il reste tout de même des familles traditionnelles avec un père, une mère et des enfants. Mme Antier leur apprend qu’il ne faut surtout pas donner la fessée et souhaite même mettre celle-ci hors-la-loi. Elle fait partie de ceux qui, dénoncés par Élisabeth Badinter, abreuvent les familles d’un discours culpabilisant sur l’allaitement. Elle conseille aussi le co-sleeping (ou « co-dodo ») qui consiste à faire dormir l’enfant dans le lit parental les deux premières années de sa vie. Les féministes s’inquiètent à juste titre à propos de la « vie de femme » de Madame. Quant à Monsieur… Silence radio ! Ah, non ! Mme Antier conseille, car il est souvent porté sur la bouteille, de le reléguer sur le canapé, des fois que son taux d’alcoolémie l’amène à écraser le jeune enfant.
Décidément, partout, le père est vraiment de trop.[/access]
L’UMP, le PS et les autres

L’analyse des élections régionales selon les catégories habituelles, vainqueurs-vaincus, principaux et secondaires, a pour elle l’avantage d’être simple, mais l’inconvénient de figer le tableau politique de la France. Pour les commentateurs, sondeurs et éditorialistes, pour la plupart ancrés dans la capitale, la victoire a souri à la patronne de la rue de Solferino, et le goût amer de la défaite se remâche sous les ors de l’Elysée et de Matignon. En 2012, selon ces mêmes analystes, ce sera à nouveau le choc des mêmes contre les mêmes, et le résultat dépendra de la manière dont les forces en présence auront tiré les leçons de cette élection intermédiaire.
Ainsi, Martine Aubry aurait fait un grand pas vers la candidature socialiste à l’Elysée, et Nicolas Sarkozy, dont personne ne doute qu’il ne veuille se succéder à lui-même, partirait dès aujourd’hui à la reconquête de son électorat perdu.
Chacun s’accorde, en plus, pour prononcer l’oraison funèbre des ambitions de François Bayrou, prendre acte de l’inscription durable et à un niveau à deux chiffres des écologistes dans le paysage politique français et d’un réveil du Front National qui s’apprête à procéder à un passage de témoin dynastique. Une note de bas de page nous rappelle, pour mémoire que l’extrême gauche radicale s’est ramassée en beauté, faute d’avoir montré la moindre appétence à mettre les mains dans le cambouis des exécutifs régionaux.
Ces élections auraient donc, selon ces analyses, introduit plus de clarté et de stabilité dans le jeu politique français, en fixant un rapport de force entre les principales formations politiques et en dessinant les contours des alliances et des stratégies pour 2012. Tout cela n’est pas faux, mais cette image printanière de la vie politique de notre pays persistera-t-elle au-delà de cette saison qui s’ouvre ? Il est permis d’en douter.
Si l’on écoute bien les petites musiques discordantes qui se sont fait entendre dès dimanche soir et qui ne vont pas manquer de résonner à nouveau dans les prochains jours ou les prochaines semaines, on ne peut douter de la longévité du calme apparent intervenu après la proclamation des résultats.
À droite comme à gauche, et même chez les écologistes, des forces non négligeables entendent bien s’employer à dynamiter les piliers de cet édifice politique.
À droite, les doutes sur la capacité de Nicolas Sarkozy à relever le défi présidentiel en 2012 sont de plus en plus manifestes dans les troupes de l’UMP, notamment chez les parlementaires inquiets pour leur reconduction en 2012. Pour peu que le Sénat, l’an prochain, se dote d’une majorité de gauche, ce qui n’est pas impossible au vu des dernières élections locales, le bilan politique intérieur de Nicolas Sarkozy se solderait par la plus calamiteuse reculade de la droite républicaine française depuis 1945. En Grande-Bretagne l’affaire serait déjà en passe d’être réglée, comme ce fut le cas lors de la destitution de Margaret Thatcher, en 1990, par le biais d’une rébellion des parlementaires tories. Une telle procédure n’est pas possible dans notre Vème République, mais un démontage du président de la République en exercice n’est pas pour autant exclu. Il suffit que les adversaires internes de Nicolas Sarkozy s’unissent et complotent avec suffisamment d’énergie et d’habileté pour que ce dernier « ne soit plus en situation » de postuler à sa propre succession au vu de batteries de sondages indiquant, que dans tous les cas de figure, il serait battu par un candidat de gauche. Dans cette hypothèse, son seul atout réside dans les contradictions des postulants de droite à sa succession. Un Copé ou un Bertrand préféreraient un Sarkozy candidat et battu en 2010, pour jouer leur chance en 2017, alors qu’un Fillon ou Villepin auraient, eux, intérêt à être présents dès 2012. Déjà, chacun à sa manière, fait entendre sa différence, et cette attitude devrait aller en s’amplifiant. On peut compter sur Galouzeau pour frapper d’estoc et de taille sur le locataire de l’Elysée, mais cela ne saurait suffire à faire exploser la machine sarkozienne, qui tient toujours des positions solides dans le monde des affaires, de la presse, des instituts de sondage et autre instruments du pouvoir moderne.
Mais le rejet de sa personne, de son style, de son manque d’écoute et de respect par les grognards de l’UMP sur le terrain constitue le handicap le plus sérieux à un redressement rapide et spectaculaire de la situation politique de Nicolas Sarkozy. S’il s’avérait, de plus, que le cours de sa vie privée entre dans des eaux agitées, l’affaire, de grave, deviendrait désespérée. Il ne peut espérer d’aide de ses « amis » de l’étranger : Angela Merkel, Gordon Brown ou Barack Obama ont déjà prouvé qu’ils peuvent, comme à Copenhague ou dans la crise de l’euro, l’abandonner en rase campagne s’ils estiment que leur intérêt national est ailleurs.
Reste le miracle : une sortie de crise plus rapide que prévue, une baisse significative du taux de chômage, et un accord général sur la réforme des retraites, qui devrait être la grande question des mois qui viennent. Le seul vrai ami de Nicolas Sarkozy est aujourd’hui Bernard Thibaut, ce qui ne manque pas de sel.
Au PS, on aura remarqué dimanche soir, la mauvaise manière faite par Ségolène Royal à Martine Aubry, en se précipitant dès 20h07 devant les caméras pour émettre son message. Forte de son score de 61%, la triomphatrice picto-charentaise a caractérisé cette victoire nationale comme celle de ses collègues présidents de région, réduisant ainsi à la portion congrue les mérites de sa rivale Martine Aubry. De son côté Frêche, grand vainqueur, lui aussi, décrétait le PS obsolète appelait à la création d’un « parti démocrate » à l’américaine et poussait son ami Gérard Collomb, maire de Lyon, à entrer dans l’arène des primaires pour y faire entendre la voix des grands barons locaux. Le « pacte à trois », Fabius, Aubry, Strauss-Kahn destiné à ne soutenir que l’un d’entre eux lors de ces fameuses primaires apparaît à bon nombre de militants et de sympathisants socialistes comme une manœuvre politicienne digne de la SFIO d’antan.
Dans ce contexte, il reste aux « dynamiteurs » du système Solferino, renforcés par leurs performances sur le terrain, à faire le plus dur : s’entendre sur le nom de celui ou celle à qui l’on confiera les clés de la nouvelle maison à reconstruire sur les ruines de l’ancienne…
Enfin, les écolos. Les anciens auront noté le clin d’œil aux old timers de 68 dans la publication de l’appel du 22 mars de Dany Cohn-Bendit dans Libération. Dany, on l’aura remarqué passe du « nous » au » je » en exhortant les Verts de Cécile Duflot à sortir de leur logique de groupuscule devenu gros comme un parti pour fonder une » coopérative politique » intégrant dans une formation unique toutes les personnalités de la société civile rassemblées, grâce à lui, au sein d’Europe-Ecologie. En fait, il s’agit là d’une tentative de mettre l’écologie politique au niveau organisationnel des grandes formations, même si le langage utilisé pour vendre cet Epinay des écolos, dont il serait le Mitterrand, est encore emprunté au jargon deleuzo-guattarien, mâtiné de post-modernisme universitaire américain. La réussite de ce projet est absolument nécessaire à Dany Cohn-Bendit pour qu’il puisse jouer à plein le seul rôle qu’il ambitionne, celui de faiseur de roi à gauche, ce qui implique une candidature unique PS-écolo en 2012. Pour l’instant le message est entendu moyennement chez les nouveaux élus verts régionaux, qui vont devoir gérer au jour le jour leurs rapports avec leurs alliés socialistes, et ne tiennent pas trop à voir l’Européen Cohn-Bendit mettre son nez dans les cuisines locales. Il n’est pas exclu, dans ce schéma, que ce dernier fasse acte de candidature aux « primaires ouvertes » de la gauche, en annonçant que si d’aventure, il venait à les remporter, il demanderait alors la nationalité française. Il s’arrangera, bien sûr, pour faire un score honorable sans remporter la timbale, mais se trouvera alors en position de monnayer son soutien à l’un ou l’autre des candidats en échange d’un nombre de circonscriptions assez élevé pour gagnables pour que la « coopérative » puisse former un groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, dont il serait le parrain tirant les ficelles depuis Bruxelles et Strasbourg.
Pour ceux que cela intéresse encore, la politique politicienne des prochains mois a toutes les chances de se muer en une pièce de théâtre shakespearienne, où l’on compte les cadavres à la fin, plutôt qu’en une geste cornélienne où les héros glorieux triomphent de l’adversité.
Corée du mort
Pak Nam Ki, haut responsable du parti communiste de Corée du Nord, a été exécuté la semaine dernière dans une caserne de Pyong Yang. Il avait 77 ans et avait totalement échoué dans une réforme monétaire dont l’avait chargé Kim Il Sung. Lancée le 30 novembre, cette réforme a, en fait, aggravé la famine et même provoqué de nombreuses émeutes dans un pays où l’ordre et la sécurité règnent habituellement. Nerveux, François Fillon s’est rendu ce matin à l’Elysée pour procéder à un remaniement ministériel qualifié de « technique ». Il aurait, auparavant, fait l’inventaire des casernes de la région parisienne. Xavier Darcos et Xavier Bertrand, eux, seraient déjà réfugiés à l’ambassade de Chine.
Deux petits tours et puis s’en vont

Tout d’abord, les grands équilibres. Sauf à considérer la non-bascule de l’Alsace –qui a toujours voté à droite depuis son Anschluss à la France- comme un événement historique, les résultats actent d’un rapport de force régional à peu près intact entre les deux blocs dominants. Le même, donc, qui avait préludé à la victoire de Sarkozy en 2007. Personne, sauf quelques militants post-ados du MJS, n’a eu le mauvais goût de hurler à la victoire hier soir à Solferino, où Martine a imposé sans trop de mal sa ligne du triomphe modeste.
La modestie, quoique d’un genre différent, était aussi de rigueur à l’UMP. Pour une fois, chacun avait appris sa fiche de contrition par cœur, et même les moins qualifiés pour ce genre d’exercice repentant (Morano, Lefebvre, Estrosi) y sont allés de leur mea culpa – sans jamais chercher à chipoter quant à la réalité de la claque.
Un seul credo hier chez les sarkozystes : « Nous n’avons pas su nous faire comprendre car nous n’avons pas su entendre. » À l’avenir donc, c’est promis-juré-craché, l’UMP sera à l’écoute du pays avant d’engager des réformes. On est content pour eux, sauf qu’on n’en croit pas un mot. Car sur le gros dossier du moment – à savoir les retraites- la seule façon d’être « à l’écoute », c’est de l’enterrer vivant avant même que François Fillon ne le ressorte de son attaché-case. Malgré les rodomontades généralisées sur les réformes indispensables, il n’est pas dit que ledit dossier ne soit pas déjà mort dans l’esprit du président : l’Elysée vaut bien un parjure.
Dans ce tsunami d’autocritique à droite, l’unique mais lourdement martelé bémol aura été le distinguo entre élection nationale et pipis de chat intermédiaires. Mauvaise foi, peut-être (remember les hourras des européennes); mais vérité néanmoins. En ne s’engageant pas plus que ça, et en minimisant la portée du scrutin dès que les sondages ont commencé à sentir le sapin, bref en sautant son tour sur ce coup-là, le chef de l’Etat a préservé l’essentiel –tout en permettant aux sarkozystes d’en bas d’exprimer leur ras le bol avec leur pieds, de pousser une gueulante gestalto-thérapique sans conséquences majeures. Sans vouloir nous vanter, mais un peu quand même, c’est pile le scénario anti-catastrophe qu’on avait prévu.
On nous fera remarquer, à raison, que cette bouderie, l’électorat sarkozyste ne l’a pas seulement manifestée en s’abstenant, mais en requinquant concomitamment le FN – seul parti où hier soir, la modestie n’était pas de mise. À tort, au moins pour un des arguments répétés en boucle par le père et la fille -et repris tels quels par nombre de politologues trop pressés- comme quoi pour la première fois le Front progresse sur le premier tour là où il se maintient. C’est vrai, certes, sauf que c’est encore plus vrai pour tous les autres acteurs de triangulaires, sans exception : en Limousin, le Front de Gauche progresse de 7 points sur le premier tour ; en Bretagne, Europe Ecologie en gagne 5, même topo en Corse pour la liste de Simeoni. Bref, quelles que soient leurs casquettes, les troisièmes larrons ont fait une bonne affaire, la belle affaire. Eh oui, on rappellera pour les plus distraits qu’il n’y aura pas de troisième candidat au deuxième tour de la présidentielle. Et que le bon score du FN, permettra en 2012 tant à Sarko qu’à son challenger socialiste de s’en servir à nouveau comme épouvantail pour appeler au vote utile dès le premier tour afin d’éviter une répétition du 21 avril de sinistre mémoire. C’est dans ce contexte qu’il faut analyser les hésitations chez les écolos à présenter un candidat autonome, d’aucuns jugeant plus avisé de faire un package deal avec le PS avant 2012 genre « on présente personne à la présidentielle, en échange de 50 circonscriptions blindées aux législatives ». Ce serait le pur bon sens, mais bon, les Verts et le bon sens, hein…
A priori, cette résurrection pré-pascale du FN fait donc comme d’hab’ le jeu du PS. Sauf qu’à notre avis, elle roule aussi pour le président. Entendez-vous dans la campagne monter le grondement du chantage à la non-représentation de notre bon Nicolas S ? Sa femme d’abord (qui dit qu’un mandat c’est bien assez), puis lui ensuite. Genre, puisque vous ne m’aimez pas, puisque ce pays ne m’aime pas, je vais faire conférencier à la Bill Clinton ou à la Tony Blair, même pas peur. Et trouvez-vous un champion -Raffarin, Copé, Villepin, Morin- pour sauver la France. On parie ? Les petits moutons bleus vont venir pleurer sur le paillasson de l’Elysée en moins de 10 minutes. Et le grand Nicolas Sarkozy reviendra nimbé de sa pauvre houppelande de petit homme providentiel. Celui qui peut ramener le frontiste à la raison…
Aimable moyen aussi de piquer une partie de leur fond de commerce aux villepinistes. Ceux-ci espéraient surfer sur défaite sarkozyste, ils risquent au contraire de se prendre dans les dents un retour de bâton unioniste et légitimiste. (On verra ce que donne, jeudi, leur grande surboum de printemps)
On ajoutera à cela que si le président a un peu le FN en travers de la gorge, il n’a plus l’écharde géante du Modem enfoncée profond dans la voûte plantaire. Idem pour le PS avec la regroupusculisation du NPA au profit d’un Front de Gauche remuant certes, mais monitorable.
Bref à gauche comme à droite, les compteurs sont à zéro. Les élections ne se sont pas passées hier, elles commencent aujourd’hui.
Abstention, piège à cons

L’abstention, si élevée encore pour ce second tour des Régionales, m’inspire, pour être clair, un très profond mépris. A peu près aussi fort que le mépris dont font preuve les abstentionnistes à l’égard de la démocratie. Soyons bien clair, je ne parle pas ici du vote blanc. Nous avons nous même voté blanc, au second tour des présidentielles de 2002 et nous nous rappelons quand même avec une certaine volupté méchante ce papa bobo paniqué avec son bébé sur le ventre qui hurlait au scandale parce qu’il ne pouvait pas voter « contre le fascisme-et-l’exclusion ». Il avait juste, depuis huit ou dix ans qu’il habitait dans le quartier, négligé de s’inscrire sur les listes électorales, devant se croire tellement supérieur avec son tofu, son bouddhisme et son vélo, à tous ces beaufs endimanchés qui allaient se rendre aux urnes le dimanche matin avant ou après le PMU.
Le vote blanc suppose en effet, une démarche civique, celle de s’être inscrit sur les listes électorales, d’abord, et ensuite de bouger ses petites fesses et de se rendre dans le bureau dont on dépend. On rappellera donc aux Français inconséquents de ces jours ci à quoi ressemble un bureau de vote.
Dans un bureau de vote des bénévoles, par pur civisme, vont assurer une permanence ennuyeuse entre 7 heures du matin et 23 heures. Ils vont fastidieusement expliquer qu’il faut prendre un bulletin de chaque liste, se rendre dans l’isoloir, jeter les bulletins non utilisés dans la corbeille, éviter de mettre sa carte d’électeur dans l’urne à la place de la petite enveloppe bleue et surtout ne pas oublier de signer la liste d’émargement. Ils vont aussi demander à une personne sur trois si elle serait libre pour le dépouillement et neuf fois sur dix essuyer un refus.
Il faut aussi que ces gens-là, ceux qui ont perdu l’habitude par paresse intellectuelle et torpeur républicaine de se rendre dans un bureau de votre sachent qu’en France, contrairement à l’Irak, l’Afghanistan et d’autres joyeux pays, on ne prend que très rarement une balle dans le ventre ou un coup de machette dans le crâne quand on en ressort. Parce que, pour l’instant, nous sommes encore dans une démocratie relativement apaisée, et que ce n’est pas grâce à eux qui se croient tellement plus malins en restant à regarder la télé chez eux.
L’image poétique de l’abstentionniste allant à la pêche est en effet une fable médiatique : l’abstentionniste ne va pas à la pêche puisqu’il est essentiellement urbain. Non l’abstentionniste joue à des jeux électroniques, traine sa flemme sur facebook et télécharge illégalement des films et de la musique. Et le lendemain, il ira répondre tout fier au micro trottoir de TF1 ou du Parisien que ouais, en fait, c’est un acte réfléchi, son abstention, qu’elle a une signification profonde, que la politique, tout ça, c’est tous des voleurs qui ne comprennent rien aux vrais problèmes des gens. En fait, ils vont dire ce qu’on attende qu’ils disent : ils non-pensent ou on leur dit de non-penser comme les zyva dans les cités parlent comme ils ont entendu que lez zyva parlaient à la télé. Dans le genre aliénation, l’abstentionniste ne vaut guère mieux qu’un gamin acculturé d’une cité passée au double karcher de la misère social et du pédagogisme.
On pourrait d’ailleurs lui répondre, à l’abstentionniste, que rien ne l’empêche de la changer la politique, qu’on a tous le droit d’adhérer à un parti, voire de créer le sien et de militer, et qu’en ce domaine comme dans tant d’autres, la critique est aisée mais l’art est difficile.
L’abstentionnisme, finalement, que ce soit celui de l’auto exclusion des cités ou celui des classes moyennes au consumérisme frustré et frustrant, est bien le poujadisme gris de notre époque post moderne.
On croit toujours que l’on a affaire à des Grecs anciens, non, on a affaire à des veaux, comme le disait de Gaulle. Finalement, la loi électorale, aujourd’hui, fait la même erreur que le système éducatif depuis Jospin. Elle met l’électeur au centre du système comme l’autre y met l’élève. Eh bien non, l’électeur n’est pas le centre du système, le centre du système c’est la république, notre république.
Et de même qu’un enfant de ces temps qui sont les nôtres ne va pas construire son savoir tout seul, qu’il va lui falloir des contraintes fortes pour le forcer à rester assis plusieurs heures d’affilée pour apprendre à lire, à compter et à écrire, l’adulte infantilisé de nos démocraties de marché qui n’est plus usager mais client, qui n’est plus citoyen mais consommateur, qui a l’amnésie galopante des pantins du présent perpétuel de l’ère publicitaire, il faut le forcer à voter. Comme dans Le Contrat Social de Rousseau où il est question de cette phrase qui finalement ne m’a jamais scandalisé : « On le forcera à être libre. »
Vous pouvez hurler, c’est le prix de la démocratie comme l’école laïque et obligatoire fut le prix de l’émancipation et de l’alphabétisation de toute une population. Et puis, dans le genre atteinte à la liberté individuelle, j’ai comme l’impression que le vote obligatoire dans un pays où l’on fiche, où l’on télésurveille, où l’on radarise les axes routiers, où l’on ne peut plus fumer dans les lieux publics, ça reste tout de même assez léger. D’autant plus que si l’on voulait revenir sur les précédentes obligations et reconquérir ces libertés perdues, jusqu’à preuve du contraire, le meilleur moyen, c’est encore le vote. A moins que vous ne préfériez la guerre civile.
Le vote obligatoire, c’est très bien, la preuve, c’est ce qui a sauvé la Belgique jusqu’à présent. Sans le vote obligatoire et la légitimité qui en découle pour les partis au pouvoir, la Belgique aurait explosé depuis longtemps. Cet art du compromis, cette technique de l’arrangement dans un pays toujours au bord de la scission demeure possible parce que les électeurs, bon gré mal gré sont impliqués. Quand vous ne votez pas en Belgique, c’est une amende, c’est aussi l’interdiction d’exercer certaines professions ou de vous présenter à des concours administratifs. C’est d’une grande sagesse : un prof qui ne vote pas ne mérite pas d’être prof. Je ne vois pas ce qu’il pourrait transmettre s’il ne transmet pas pour commencer un civisme élémentaire. Les territoires perdus de la République, selon l’expression consacrée pour désigner certains quartiers, le sont aussi parce qu’on n’y vote plus du tout. On ne les force plus à rien à vrai dire, ni à apprendre, ni à faire un service militaire, ni même à voter.
Le vote obligatoire, c’est l’ultime chance de les ramener dans le jeu, de leur montrer qu’ils peuvent changer la donne autrement que dans l’émeute et la révolte où ils perdent toujours à la fin et de leur faire comprendre que c’est sans doute ce que certains, par ailleurs redoutent le plus : qu’ils votent et que les choses changent radicalement mais sans violence.
Ce que nous appelons, votre serviteur et quelques autres, la révolution par les urnes.
ETA sœur ?
C’est pas tous les jours qu’on se réveille plié de rire en écoutant les infos. Merci donc aux policiers antiterroristes de la SDAT, et à leurs homologues espagnols, d’avoir fait diffuser en boucle vendredi sur toutes les chaînes les images des « cinq membres du commando de l’ETA » en train de faire leurs emplettes chez Carrouf. En fait, il s’agissait donc de cinq pompiers de Barcelone venus en France faire de l’alpinisme. Heureusement que le démenti piteux des autorités est tombé à temps, et qu’aucun des cinq supposés criminels n’est rentré chez lui avec une balle perdue dans le corps comme souvenir de Paris. N’empêche, le mal est fait : non seulement nos touristes innocents auront été pris pour des assassins – ce qu’il peuvent à la rigueur excuser en ces temps sécuritaires – mais on imagine mal comment nos cinq pompiers pourront pardonner la vraie bavure commise par nos superflics : comment diable a-t-on pu confondre des Basques avec des Catalans ?



