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L’ensauvagement c’est maintenant

Autour de la porte Maillot, de la porte d’Auteuil et dans plusieurs quartiers de Paris, mais aussi dans certaines villes de province, la racaille décérébrée a sorti les mortiers ou commis des violences contre les forces de l’ordre ainsi que des dégradations visant vitrines et mobilier urbain dès le début du match du Paris Saint-Germain, samedi.


Les voitures brûlaient tandis que les joueurs du PSG soulevaient la Coupe. Les écrans diffusaient simultanément les images du triomphe et celles des pillages. D’un côté, des footballeurs célébrés comme des héros nationaux. De l’autre, des commerces dévastés, des vitrines brisées, des policiers attaqués, des rues transformées en terrain d’affrontement.

La soirée s’est soldée par un lourd bilan: un mort circulant en deux-roues sur le périphérique envahi par la foule, 219 blessés, dont huit grièvement, et 780 personnes interpellées par la police. Recevant les joueurs à l’Élysée, le président Macron s’est borné hier à déplorer «des scènes de violences inacceptables», sans qu’il soit certain que d’autres émeutes ne se produiront pas lors de la Coupe du monde qui débute dans une dizaine de jours et alors que rien ne permet d’affirmer que les casseurs seront effectivement sévèrement réprimés par la justice.

La France des émeutes intermittentes

Les commentateurs ont parlé de débordements. Mais le mot est faible.

Car ce qui s’est produit à Paris et dans plusieurs villes françaises après la victoire du PSG ne relève plus de l’accident. Ces scènes se répètent après les matchs, les fêtes nationales, le Nouvel An ou le moindre prétexte susceptible de rassembler les foules. Elles sont devenues un phénomène social à part entière.

Depuis des décennies, les gouvernements de gauche, rejoints souvent par une partie de la droite, ainsi que les organisations militantes comme SOS Racisme, ont promu l’idée selon laquelle il suffirait de proclamer le vivre ensemble pour le faire exister.

Ils ont oublié une évidence : le vivre ensemble ne se décrète pas. Il résulte d’une volonté partagée. Il suppose que des individus différents acceptent librement de respecter les mêmes règles, les mêmes institutions et les mêmes limites. Or une partie croissante de la population manifeste depuis longtemps son refus de cette exigence.

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Depuis des années, il est devenu évident que la dénonciation permanente du racisme supposé de la société française alimentait paradoxalement les logiques de séparation. À force d’expliquer à certains groupes qu’ils vivent dans un pays fondamentalement hostile, on nourrit moins l’intégration que le ressentiment. On fabrique des adversaires là où l’on prétend créer des citoyens.

Une partie des descendants de l’immigration maghrébine, rejoints aujourd’hui par certains groupes issus d’autres immigrations plus récentes, exprime ce rejet sous des formes diverses : violences gratuites, trafics, agressions, refus de l’autorité, attaques contre les représentants de l’État, émeutes périodiques et parfois terrorisme. Pendant longtemps, ces phénomènes ont été minimisés. On les a présentés comme des faits divers. On les a expliqués par la pauvreté, l’exclusion ou les discriminations. Toute analyse plus profonde devenait aussitôt suspecte. Pourtant, les faits s’accumulent.

Ce que révèlent les violences qui accompagnent désormais tant de célébrations publiques, ce n’est pas seulement un problème de sécurité. C’est l’existence de groupes pour lesquels les institutions, les symboles nationaux et les biens communs ne constituent plus un patrimoine à protéger mais une réalité étrangère, parfois hostile. On ne détruit pas ce que l’on considère comme sien. On ne saccage pas ce à quoi l’on appartient. La question devient alors inévitable : comment une société produit-elle ses propres ennemis ?

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Contrairement à ce que prétendent les discours simplistes, l’islam ne suffit pas à expliquer ce phénomène. L’histoire est remplie de mouvements violents qui n’avaient rien de musulman : révolutionnaires chinois, nazis, fascistes, communistes, génocidaires rwandais ou khmers rouges. En Amérique latine, la violence est endémique.

Partout, on retrouve les mêmes mécanismes : le ressentiment, la jalousie, la haine sociale, le désir de domination, la victimisation permanente et, presque toujours, la désignation d’un ennemi supposé responsable de tous les malheurs. Mais dans l’Europe contemporaine, l’islamisme fournit à ces passions un langage, une justification et une promesse.

Nouvelle France

L’immigration massive a favorisé la constitution de territoires où d’autres normes, d’autres autorités et parfois d’autres fidélités concurrencent celles de la nation. Les caïds, les trafiquants et les prédicateurs y exercent souvent davantage d’influence que les représentants de l’État. Les différences de genre, de génération, de couleurs de peau ne sont pas le problème. Le problème est la violence. Le problème est le refus des règles communes. Le problème est l’apparition d’individus ou de groupes qui ne souhaitent pas réellement participer à la société mais la transformer en champ de bataille symbolique où se règlent des comptes historiques, sociaux ou identitaires.

Les prochaines échéances électorales tourneront largement autour de cette question. Car les classes populaires, françaises de toutes origines, vivent quotidiennement les conséquences de cette évolution. Elles n’ont pas la possibilité de s’en abstraire. Les élites, elles, demeurent largement protégées. Elles vivent dans des quartiers préservés, fréquentent des établissements sélectifs et disposent des ressources nécessaires pour échapper aux réalités qu’elles analysent ensuite à distance.

La nuit qui a suivi la victoire du PSG n’était donc pas seulement une nuit d’émeute. Elle fut une démonstration. La démonstration qu’aucune société ne peut survivre longtemps lorsque ceux qui refusent les règles communes deviennent plus déterminés que ceux qui sont chargés de les défendre.

La société malade

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Il n’y a pas que ça!

Autour du chef de l’État, on passe son temps à railler Gabriel Attal, Édouard Philippe et les autres prétendants à l’Élysée, jugés incapables de défendre le bilan de la macronie ou de porter une nouvelle « vision » pour la France. Cette acrimonie permanente de l’entourage présidentiel à l’égard de ses putatifs successeurs n’a rien d’anodin. À force d’être systématique, elle risque même de produire ce qu’elle prétend dénoncer, analyse notre chroniqueur.


Reste que les héritiers présumés d’Emmanuel Macron, pour lesquels le président sortant ne compte pas afficher de préfèrence (et qui ne demandent pas son soutien étant donnée son impopularité) ne brillent pas franchement par leur sens politique. Comme le souligne un communicant influent dans les colonnes du Figaro1 : « Gabriel Attal organise son meeting le jour de la finale de la Ligue des champions du PSG. Et Édouard Philippe tient le sien début juillet, deux jours avant le jugement qui dira si Marine Le Pen pourra être candidate ou non. Cela défie l’entendement ! »


Il paraît que le refrain des fidèles d’Emmanuel Macron sur le casting de 2027 est cette interrogation, formulée sur le mode de la dérision : « Y a que ça ? » On invoque « la médiocrité supposée des prétendants à l’Élysée pour faire ressortir positivement la personnalité et le bilan du sortant. » On comprend bien la finalité d’une approche aussi sarcastique : souligner la faiblesse des candidats pour mettre en lumière celui que l’on ne verra plus présider après 2027. Il n’empêche que la médiocrité n’est peut-être pas là où on la place, mais dans ces réactions peu élégantes, qui ne font que confirmer la piètre opinion de certains sur la qualité de quelques proches du président.

Prenez plutôt exemple sur les footeux

Au lendemain du triomphe renouvelé du PSG et de la parade parfaitement organisée qui l’a accompagné, je m’autorise un rapprochement qui n’est peut-être pas si hasardeux.

Imagine-t-on Luis Enrique, son remarquable entraîneur, ironiser sur la faiblesse de ses adversaires pour mieux magnifier les succès de son équipe ? Et, lorsqu’un jour le PSG sera battu en Ligue des champions, moquera-t-on ceux qui l’auront vaincu et qui auront l’ambition de lui succéder au palmarès ?

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L’esprit sportif a trouvé une magnifique illustration avec le capitaine du PSG, Marquinhos, venant consoler un compatriote brésilien qui venait de manquer son tir au but, avant même d’aller célébrer la victoire avec les siens.

Pousser plus loin la comparaison aggraverait sans doute le sentiment dominant qui consiste à tourner en dérision la classe politique d’aujourd’hui au regard de celle d’hier. On peut certes admettre que cette dernière lui était, sur bien des points, supérieure : par sa profondeur, son éloquence, sa culture, sa maîtrise des humanités et, plus largement, par son éducation ainsi que par sa capacité à exprimer ses désaccords en mots plutôt qu’en vulgarités ou en insultes.

Prophétie autoréalisatrice

Il y a aussi ce réflexe dévastateur qui conduit chaque génération à se juger meilleure que la précédente et les présidents de la République battus ou sortants à ne pas douter du fait que leurs successeurs ne seront pas à leur hauteur. Pourquoi cette acrimonie du « il n’y a que ça ? » est-elle dangereuse ? Parce que, systématique, elle finit par créer ce qu’elle prétend dénoncer. À force de défaitisme morose ou aigri, on fabrique des responsables politiques qui finissent par ressembler aux caricatures qu’on dresse d’eux. On ne peut pas oublier non plus que les circonstances font souvent surgir, d’une vie apparemment ordinaire, des exceptions politiques brillantes qui, face au réel même le plus éprouvant, étonnent, rassurent ou satisfont le citoyen.

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Par ailleurs, est-il permis de suggérer à ceux qui cultivent ces visions sarcastiques de s’interroger eux-mêmes, en ayant la modestie de s’examiner et de vérifier s’ils ont vraiment toute légitimité pour juger de haut ceux qui s’engagent aujourd’hui ? Ces contempteurs de la médiocrité supposée du futur ont-ils de quoi se rengorger ? Peuvent-ils s’appuyer sur un passé exemplaire ou sur un bilan incontestable ? Sont-ils fondés à donner des leçons ?

Enfin, sans surestimer ceux qui, nombreux pour l’instant, aspirent à l’échéance de 2027, peut-on considérer comme une vérité d’Évangile le mépris distillé par quelques proches du président ? Édouard Philippe et Gabriel Attal ne sont certes pas en odeur de sainteté auprès d’eux et d’Emmanuel Macron lui-même, mais qui oserait soutenir qu’ils sont médiocres ou incapables d’administrer et de gouverner ? Qui aurait le front d’affirmer que Bruno Retailleau n’a ni une personnalité remarquable ni un parcours exemplaire ? Et que David Lisnard est dépourvu de talent, de réflexion et de courage ? Il faut arrêter avec ce complexe de supériorité commode, souvent justifié par rien, prendre la mesure d’aujourd’hui, admirer le passé quand il le mérite et se projeter dans un futur que le volontarisme individuel et collectif ne rendra pas nécessairement déprimant.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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  1. https://www.lefigaro.fr/politique/y-a-que-ca-autour-d-emmanuel-macron-on-se-plait-a-souligner-la-faiblesse-du-casting-de-la-presidentielle-2027-20260530 ↩︎

La guérisseuse qui trouve Poutine trop « mou » face à l’Occident

Complots, tisanes et rituels slaves: Lada-Rus a une curieuse recette pour faire trembler le Kremlin. Toujours populaire sur les réseaux sociaux, elle a fui le pays avant son procès en 2016.


Parmi les opposants à Vladimir Poutine, on a compté des hommes politiques, des journalistes, des avocats et des oligarques. Aujourd’hui, selon nos confrères du Moscow Times, c’est une guérisseuse, adepte d’une forme de thérapie « énergétique », qui mène le bon combat.

Svetlana Lada-Rus, née en Azerbaïdjan en 1958, a été professeur de musique avant de connaître, à partir de 1996, un grand succès populaire comme guérisseuse.

Elle a contesté sans succès des élections locales et nationales entre 2003 et 2011 avec son propre parti, Volya, « La Volonté ». Accusée par les autorités d’activités séditieuses et de pratiques thérapeutiques dangereuses, elle a fui le pays en 2016. Le lieu de son exil reste inconnu à ce jour mais elle exerce une forte influence à travers les réseaux sociaux. Entre Telegram, YouTube et Bastyon, elle a presque un million d’abonnés. Les activistes qu’elle inspire ont participé à des actions de résistance importantes, notamment dans la République d’Altaï et en Sibérie, et à une campagne nationale pour ramener les troupes du front ukrainien.

Pourtant, si elle dénonce Poutine, ce n’est pas pour son autoritarisme, mais parce qu’elle voit en lui un fantoche de l’Occident, chargé d’éradiquer les Russes et les remplacer par des étrangers, notamment des Africains, des Indiens et des Juifs hassidiques. Elle véhicule une idéologie fumeuse mélangeant nationalisme russe, nostalgie à la fois tsariste et soviétique, paganisme et théories du complot. Tantôt elle alerte sur le danger imminent d’une guerre nucléaire, tantôt elle dénonce le père d’Elon Musk accusé de vouloir noyer la population russe par des fermiers blancs importés de l’Afrique du Sud. Cela n’empêche pas un certain nombre de ses militantes – la plupart de ses suiveurs sont des femmes – d’encourir des peines de prison pour opposition à Poutine.

Elle se fait appeler « Lada-Rus » depuis 2015, en combinant le nom du peuple ancestral des Russes et le nom d’une déesse slave de l’amour et de la fertilité. Si son imagination délirante est ce qu’elle a de plus fertile, c’est bien par là qu’elle motive ses résistants et qu’elle inquiète le Kremlin… 

L’Ubu du Danube

Radu Portocala a survécu à l’abomination du régime du Conducator. Descente dans la Roumanie de Ceausescu témoigne de ce tyran grotesque, imbécile et cruel qui, secondé par une milice sadique, a profondément meurtri son pays. Un cauchemar que les Occidentaux ont refusé de voir.


Dans la Roumanie de Ceausescu, dit-on, les cochons noirs étaient peints en rose pour montrer leur bonne santé aux visiteurs étrangers. Je ne jurerais pas l’anecdote authentique. Radu Portocala, dans un livre magistral, nous apprend que le Conducator commettait nettement pire, bien qu’il bénéficiât longtemps, chez nous, d’une image aussi flatteuse que fausse. L’auteur, qui a bien connu cette période, nous livre un témoignage glaçant. On y trouve le mètre étalon de toutes les tyrannies ; on y entend même, parfois, l’écho assourdi de la France actuelle.

Le Roumain nouveau

Ceausescu était réputé tenir tête à Moscou. Donc on passait outre son mauvais goût retentissant, ses décisions absurdes ou ses surnoms hyperboliques réquisitionnant le fluvial, l’astral et le végétal (« Danube de la pensée », « Fils du Soleil », « Obélisque de feu », « Chêne des classes laborieuses », etc.). On passait outre, surtout, la tragédie cachée derrière ce folklore.

Loin de tenir tête aux Russes, il les servit avec ardeur, adoptant leur Homo sovieticus, cet Homme nouveau, sans passé, avec une histoire reconstruite, des villes neuves. Ceausescu devint ironiquement « le doigt qui dit tout », cet index arbitraire désignant les éléments d’architecture à détruire ; et, sur des maquettes gigantesques (il était incapable de comprendre un plan), les bâtiments à déplacer ou à raser. C’est la « systématisation » : on démolit des monuments, que souvent, faute d’argent, rien ne remplace, sinon des terrains vagues rapidement boueux. Un quart de Bucarest est détruit ; les communes sont rebâties sur un seul modèle : une large place pour les manifestations spontanées d’enthousiasme à l’égard de l’Ubu du Danube, groupant l’administration, et plus loin des cités standardisées à la place des vieux quartiers ; quant aux villages, leur nombre devait passer de 13 000 à 6 000 – seule la chute de Ceausescu a interrompu cette folie.

La minorité tzigane fait plus d’enfants que les Roumains ? On prend des mesures natalistes empêchant la contraception et interdisant l’avortement (par décret du 1er octobre 1966), y compris pour les mères de moins de 45 ans ayant moins de quatre enfants. L’économie aussi devra être nouvelle : on industrialise en dépit du bon sens et on exporte à tout-va, vidant les magasins, affamant les Roumains. Les cas de rachitisme se multiplient, l’espérance de vie passe en quatre ans de 69 à 65 ans – ce qui « relève d’un pays en guerre », note l’auteur.

Seul et suspect

Ubu est ubiquiste, et le Roumain surveillé, suspecté : on contrôle ses lettres, on enregistre ses conversations, on pose des micros chez lui, on pratique des filatures discrètes (ou « voyantes » pour l’effrayer). « Tout ce qui n’est pas interdit est soit obligatoire, soit impossible. » Il n’y a plus de citoyens, mais des coupables sursitaires. D’ailleurs, « c’est une récompense qu’il n’y ait pas de châtiment ». Le délateur est partout, chez les voisins, parmi les amis, dans la famille : il a souvent subi le chantage de la Securitate ; il peut aussi dénoncer spontanément, pour se débarrasser d’un mari ou d’un voisin encombrant.

La surveillance précède la répression : arrestations, interrogatoires, incarcérations, tortures, internements, enlèvements et assassinats. Chaque maillon de la chaîne idéologique (parti, syndicat unique, comités de travailleurs et organes de surveillance) joue un rôle répressif. Et, pour réprimer, rien de tel que la milice – la police « la plus crainte, la plus haïe ». L’arrestation est précédée ou s’accompagne d’une mesure significative : le téléphone est coupé, le courrier n’est plus distribué. « Encore une fois seul », écrit Radu Portocala.

L’isolement total de l’individu, incarcéré dans sa peur, est en effet la préoccupation essentielle de la tyrannie. En avançant dans ce livre magistral, on sent la nasse se fermer sur soi ; on se voit isolé, espionné, suspecté en permanence, dénoncé par n’importe qui. Cet isolement ligote : on est seul et enchaîné à d’autres, aussi seuls que soi. Suspect soi-même par essence, on suspecte tout le monde par habitude, par prudence, par obligation. Ceausescu, par sa façon d’enchaîner chacun à sa méfiance, a créé une Roumanie paranoïaque, où l’on se surveille dans les deux sens du verbe pronominal.

Du Français faisons table rase

Cependant, sur quatre radios étrangères (Radio Free Europe, The Voice of America, la BBC et, dans une moindre mesure, RFI), des dissidents se font entendre. Des ouvriers, aussi : à Brasov, ils contestent « l’accord global » qui ne garantit plus le salaire minimum et les réduits à la condition de serfs d’usine ; leur révolte est réprimée d’autant plus sévèrement qu’elle vient de la classe ouvrière, cette avant-garde de la Révolution. Le cauchemar prendra fin avec la chute du tyran.

La Roumanie a été éprouvée par l’arbitraire comme un soldat par la guerre ; c’est une « gueule cassée », irrémédiablement défigurée et moralement atteinte. Mais les Roumains ont survécu, et leur pays n’a pas été entièrement détruit, si définitifs que soient les dommages qu’il a subis. C’est une des leçons que l’on tire de ce livre bouleversant.

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Si incomparables que soient les deux situations, évidemment, ce sont les équivalences avec notre société auxquelles on ne cesse de penser : la fascisation de l’adversaire, la censure et la délation morales, le gaspillage fou de l’argent public, ces villes et ces villages défigurés par l’écologie de propagande, sans compter, omniprésente, la propagande elle-même. Sans compter surtout cette promesse, cette variante de l’Homme nouveau : la Nouvelle France, qui ne pourra s’appuyer que sur l’éradication de ce qui l’a précédée. Rien ne se crée, tout se transforme, tout se détruit. Du Français faisons table rase. Le livre de Portocala est historique ; on n’aimerait pas qu’il devienne prophétique.

Descente dans la Roumanie de Ceausescu, Radu Portocala, Éditions Non Grata, 2026, 154 pages

Descente dans la Roumanie de Ceausescu

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Anne Hathaway et Bernard Pivot, même combat

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Monsieur Nostalgie fait un parallèle entre un numéro d’Apostrophes de mai 1976 et Le Diable s’habille en Prada 2, qui, à 50 ans d’écart, évoquent le même sujet: « Les journalistes, l’argent et l’objectivité ». Le fertilisant de toutes les salles de rédaction…


Anne Hathaway et Bernard Pivot, même combat. C’est la presse, mon coco ! Naïvement, innocemment, on croit que les histoires de regroupements, de plans sociaux, de digitalisation de l’information, d’IA intrusive, de fin programmée de la presse d’information, voire de la gratuité de l’écrit sont une nouveauté de l’année. Une actualité fraîche de la rosée matinale.

Folklore

Nos sociétés numérisées et dévitalisées vont bientôt accoucher d’un monde sans journaux, sans papier, et surtout sans journalistes, ce serait la conséquence de mutations technologiques inarrêtables et de puissances financières déculpabilisées. Il n’en est rien. Cette actualité-là, éternelle et basique, est consanguine de l’histoire même de la presse écrite. Les journaux sont des points de tensions économiques et sociaux, des lieux de lutte de pouvoir(s), de flous et d’incantations péremptoires. Un vrai théâtre de marionnettes, une zone grise où chacun instrumentalise l’autre dans le but de vendre du papier, d’augmenter son audience ou de se faire un nom. La presse, de haut en bas, de ses actionnaires majoritaires au dernier pigiste arrivé, aime se faire passer pour un territoire à part, un secteur protégé (il l’est en partie avec les aides publiques), tantôt victime de l’argent roi, tantôt rempart contre l’État tout-puissant. La presse écrite est le royaume des accommodements plus ou moins déraisonnables, selon les époques. Elle a son folklore, ses caractériels, son panache et ses failles ; on l’adore pour ses batailles picrocholines et sa façon de se hausser du col. De se placer au centre du jeu démocratique, d’être le réceptacle de toutes nos illusions. Elle est, à la fois un instrument indéniable d’émancipation des peuples et la courroie de transmission d’une minorité. Depuis son origine, elle met les journalistes au cœur d’une contradiction fondamentale, que l’argent provienne de la sphère privée ou étatique, demeurent des questions de légitimité, de hiérarchie, en somme d’indépendance. De quelle liberté, les journalistes qui sont soit des salariés, soit des précaires, parlent-ils au juste ? Le deuxième volet du Diable s’habille en Prada aborde sur le ton de la comédie hollywoodienne, dans le taffetas et l’organdi, la difficulté de faire perdurer un magazine imprimé, luxueux donc coûteux, à l’heure des clics et de l’éphémère. Que vaut le meilleur des reportages dans un support insignifiant sans audience ? Et que vaut une revue remplie de publicités et d’articles téléguidés par des marques ? Le journalisme est-il soluble dans l’économie de marché ? Vieille rengaine qui a, jadis, animé des centaines de colloques universitaires. Chaque protagoniste, dans le film ou la vie réelle, tente de se frayer un chemin, entre volonté d’exprimer une idée ou une réalité et sa propre soumission économique à un employeur. Un numéro d’équilibriste qui est le quotidien de tous mes confrères. Vivre de sa plume sans se trahir, sans se compromettre, en gardant un peu d’estime de soi tout en essayant d’apporter un éclairage singulier sur un événement ou une vérité, c’est à mon sens déjà une mission délicate.

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Runway

La sortie de ce film divertissant et bon enfant m’a rappelé le 59ème numéro d’Apostrophes datant de 1976 qui traitait du même sujet, c’est-à-dire l’argent et les patrons de presse, les journalistes et l’objectivité. Autour de Pivot, étaient réunis des rédacteurs en chef, des grands reporters, des historiens (Joseph Barsalou, Philippe Boegner, André Fontaine, Michel Legris etc.) qui échangeaient des points de vue sur l’empire Prouvost, l’arrivée de Hersant au Figaro, l’évolution de la ligne éditoriale au Monde mais aussi les limites de la PQR face aux potentats locaux. La question des sociétés de rédacteurs était très à la mode dans ces années 1970, certains estimaient qu’elles étaient le meilleur contre-poids aux comités de direction. Tout le monde butait sur le nerf de la guerre, le pognon nécessaire à la modernisation, par exemple, des imprimeries et toutes les questions avoisinantes. D’où vient cet argent ? Pourquoi certaines fortunes investissent dans un secteur aussi complexe et casse-gueule ? Un journal peut-il se fabriquer sans journalistes ? Des questions finalement très actuelles. Et surtout, comment le « petit » journaliste peut-il exercer son métier convenablement sans se contorsionner ?

On se lançait alors, comme aujourd’hui, dans de grandes envolées autour de l’objectivité, on parlait d’intention d’objectivité et d’honnêteté. Après plus de 25 ans dans cette profession, que l’on travaille à Runway ou dans les titres de la presse française, l’humilité doit guider notre chemin, ne pas s’estimer hors-sol, ne pas s’ériger garant d’une vérité biblique, ni se sentir déconnecté des bracelets économiques indispensables à notre survie, dans cet entre-deux, continuer, malgré tout, à écrire de bons papiers, simplement de bons papiers. Rien de moins. Rien de plus. C’est ça le plaisir et l’exigence de tous les journalistes. En cela, Andrea (Anne Hathaway) est une consœur volontaire et méritante.

Derrière la porte bleue

Cent réfugiés de la maison Claver ont posé devant l’objectif d’Hannah Assouline. Autres visages, autres mains est une galerie de portraits qui témoigne, avec un tact admirable, de la violence de l’exil et de la reconstruction par l’amitié. Un ouvrage franc et sensible, à l’image des regards qu’il sublime.


C’est un livre de photos. De portraits et de mots. De visages et de mains avec des regards au centre. Hannah Assouline met en scène. Tout se joue dans la composition qui unit les traits, les doigts et les yeux, photos en noir et blanc, chacune sur deux pages, de cent inconnus dont l’apparence suscite une sympathie spontanée. Observez-les : tous vous regardent droit. Ils n’ont rien à cacher, parce qu’ils portent dans leur droiture la violence de leur exil et la gratitude de l’accueil reçu. Ce sont des femmes et des hommes partis de chez eux malgré eux pour venir en France, s’y réfugier, s’y reconstruire, en quelque sorte y renaître. Hospitalité salvatrice.

Ces inconnus qui témoignent de leur parcours s’abstiennent de poser, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’ils posent face à l’objectif d’Hannah Assouline. Elle connaît son affaire. Le grand art de la photographe s’illustre par sa capacité à saisir avec un parfait naturel le mouvement des corps. Certains assis, d’autres debout, personne ne se déplace. Ils ne sont pourtant pas figés. Modestement, leurs vies s’énoncent en moments capturés sous la forme de photos accompagnées de brefs récits. Pudeur, tel est le mot qui convient.

Le titre exprime l’essentiel : Autres visages, autres mains, l’album, publié avec le soutien de l’assureur Axa, étant sous-titré « 100 portraits d’une amitié ». Chacun de ces termes compte, où l’altérité s’estompe et en même temps s’affirme. Dans cette galerie, une seule couleur vive, un bleu ciel reproduit celui de la porte derrière laquelle logeait, au 28bis, rue de Bourgogne, à Paris, l’association Pierre Claver. Il s’agit d’une école créée par la philosophe Ayyam Sureau. Cette porte ouvre sur une maison qui s’apparente à une terre de mission. À des réfugiés, c’est-à-dire des bénéficiaires du droit d’asile, des bénévoles donnent des cours de langue, de culture, de formation professionnelle, et plus que tout – le mot mérite insistance – de l’amitié.

Beaucoup de sourires sur ces photos, mais aussi des physionomies songeuses, ou graves, et pourtant sereines en dépit des épreuves traversées. S’ajoutant aux regards et sourires, les mains trônent en majesté, la plupart aux doigts qui se nouent, symboles de main tendue, d’entraide, de pacte entre ceux qui arrivent et ceux qui accueillent. Ce symbole se redouble de la quasi-nudité des mains, très peu de bijoux, quelques alliances de-ci de-là, aucun artifice. Rien ne vient surcharger, surjouer, ce qui se donne à voir. La force d’un témoignage gagne toujours au respect de la pudeur. Hannah Assouline le sait, de toute évidence : la leçon vaut pour les photos autant que pour le langage. Sobriété, sincérité sont les maîtres mots de l’album. La clé de la porte qui reste grande ouverte même quand elle est fermée.

À la préface d’Ayyam Sureau fait écho la postface de son époux, l’académicien François Sureau. La première phrase attriste : « Le hasard a voulu que le livre, bouleversant pour moi comme pour tant d’autres, d’Hannah Assouline, voie le jour au moment où la “maison Claver” de la rue de Bourgogne fermait ses portes. » Mais l’école poursuit sa mission, plus que jamais. Et grâce à cet ouvrage, l’aventure dans l’association, partagée, est gravée dans la mémoire de ses acteurs. Tel est le miracle du don : au cœur de l’exil surmonté, ces cent portraits, tous ces inconnus, ce sont des voyageurs sans bagages qui remercient de l’asile offert.

Autres visages, autres mains. 100 portraits d’une amitié, Hannah Assouline (préface d’Ayyam Sureau et Ulrike Decoene, postface de François Sureau), Herscher, 2026, 224 pages.

Autres visages, autres mains

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Un avant-goût d’Aix-en-Provence…

Promenade apéritive dans la cité provençale, et dans le secret du Cardinal, petit hôtel légendaire au cœur du quartier Mazarin. Prélude au fameux Festival lyrique, du 2 au 20 juillet…


Il y a beau temps qu’Aix-en Provence est un pur théâtre patrimonial et touristique. Son emblème urbanistique majeur demeure cet ancien cours majestueux qui, comme chacun sait, fut percé sur le tracé des anciens remparts par la volonté de l’archevêque d’Aix, Michel Mazarin, frère du Premier ministre du Roi Soleil. Baptisée Mirabeau depuis 1874 en hommage à Honoré-Gabriel Riquetti de Mirabeau, représentant d’Aix élu au Tiers-Etat de 1789, l’artère, jadis carrossable, n’est plus en 2026 qu’une promenade quasi exclusivement piétonne, fichée de hideuses bornes en métal qui interdisent son accès aux voitures. Désormais dallée, de long en large, d’une sorte de granit grainé, pas un grain de sable n’y volète aux jours venteux – sol rageusement artificialisé ! Cette esplanade plantée d’antiques platanes est par bonheur flanquée, de part et d’autre, d’une haie de somptueuses bâtisses en pierre de taille. Terrasses de restaurants, banques, boutiques de luxe, et même un cinéma jalonnent ses deux rives. Ici comme partout ailleurs en France, une pseudo gastronomie italienne s’annexe à petits pas le secteur de la restauration. Victime en 2019 d’un très probable incendie criminel, le légendaire café Les Deux Garçons, monument classé, attend toujours sa résurrection derrière de moches palissades – le chantier n’en finit pas…

Des dizaines de milliers de spectateurs attendus

Prélude à l’incontournable Festival lyrique (du 2 au 20 juillet) dont l’an 2026 sonne la 78è édition, le Cours Mirabeau sera, ce mois de juin, l’écrin en plein air de Parados, un programme d’extraits du grand répertoire lyrique – Leonardo Garcia-Alarcon à la baguette. Gratuit, naturellement, et donc très couru. Moins happy few que la fort mondaine manifestation lyrique aixoise, laquelle s’ouvre cette année par Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), pour neuf représentations données jusqu’au 21 juillet au Théâtre de l’archevêché, dans une mise en scène très attendue du jeune Clément Cogitore, en tandem une nouvelle fois avec Garcia-Alarcon, auxquels l’Opéra-Bastille a dû naguère le triomphe des Indes galantes de Rameau.

Chef d’œuvre créé en 1919, Die Frau Ohne Schatten (La Femme sans ombre), l’ésotérique, rutilant, vertigineux opéra symboliste de Richard Strauss nourri du génial livret de l’écrivain Hugo von Hofmannsthal, –  déjà librettiste avant-guerre, comme l’on sait, d’Elektra (1909), du Rosenkavalier/ Le Chevalier à la rose (1911) puis d’Ariane à Naxos (1912) – investit dès le lendemain, 3 juillet, le moderne Grand Théâtre de Provence (jusqu’au 12 juillet, pour cinq représentations), dans une nouvelle production signée de l’Australien Barrie Kosky, avec l’Orchestre de Paris dans la fosse, le jeune chef Klaus Mäkelä au pupitre, et dans une distribution hors pair (le ténor Michael Spryte, les soprano Vida Mikneviciute et Tamara Wilson, le baryton Brian Mulligan…).

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Puis Mozart encore, dans la reprise d’un Requiem déjà mis en scène en 2019, dans l’enceinte de l’Archevêché par Romeo Kosky, cette fois pour cinq représentations à partir du 4 juillet, données à la nuit tombée, par le Chœur et orchestre Pygmalion, dédié aux instruments d’époque. Le Festival ne fait pas l’impasse pour autant sur la création moderne et contemporaine, avec El Cimarron, de Hans Werner Henze (1926-2012) puis Accabadora (1973), de Francesco Filidei, œuvres données toutes deux au Théâtre du Jeu de Paume. Également dans cette enceinte, en versions concert Les Vêpres siciliennes de Verdi, et Le Château de Barbe bleue, de Bela Bartok. Sans compter, abrités dans le Conservatoire Darius Milhaud, une foison de concerts et autres récitals…

Autant dire qu’à Aix, l’été, il faut loger du monde ! L’an passé, pour l’ultime programmation lancée par son directeur artistique Pierre Audi (décédé subitement le 3 mai dernier) pas moins de 30 000 spectateurs venus de toute l’Europe pour le seul Festival lyrique. Edition de transition ouvertement placée sous le signe « de l’empathie, de la compassion et de l’humanité », le millésime 2026 préfigure les intentions de son nouveau « patron », l’Américain Ted Huffman.  

Un bel hôtel dont l’histoire tient du roman 

Aix ne compte pas loin d’une centaine d’hôtels de tous calibres, gérés pour l’essentiel par des investisseurs, ou intégrés à des chaînes mondialisées. Dans la partie sud de la ville, justement en bordure du Cours Mirabeau, le prestigieux « quartier Mazarin », riche de ses fontaines anciennes et de ses aristocratiques demeures des XVIIè et XVIIIè siècles bâties sur des voies en damier selon l’ordonnancement édicté par le cardinal, concentre de fait un certain nombre d’établissements haut de gamme et autres boutique-hôtels. Leur font impitoyablement concurrence le lot exponentiel de ces garnis high tech exigus, si peu glamour en général, colonisés par le vampire Airbnb.

A rebours de ce détestable arraisonnement, mais au cœur même ces aires investies par un tourisme culturel opulent, il est un Cardinal (au masculin) à la mitre modeste :  un simple deux étoiles ! A un jet de pierre du musée Granet et de l’église Saint-Jean de Malte attenante, qui font angle à la tranquille placette du même nom, la rue Cardinale (avec e), ombreuse, étroite, assoupie, descend en pente douce jusqu’à l’harmonieuse place carrée des Quatre-Dauphins, plantée de ses marronniers d’Inde, et au centre de laquelle, si finement sculptée par Jean-Claude Rambot en 1667, s’aperçoit de loin la délicate fontaine en pierre de Calissanne, surmontée de son petit obélisque…

Environné de ces merveilles, l’Hôtel Cardinal n’a pas d’équivalent à Aix, non plus qu’ailleurs probablement en 2026. Son histoire tient du roman. Créée au sortir de la Grande Guerre dans un quartier alors paupérisé et fortement dégradé, c’est alors une petite pension de 13 chambres. Sur le trottoir d’en face, Madame Paulette a prêté son patronyme à l’Hôtel Vigouroux, l’autre ‘’pension de famille’’ de la rue, comme on disait pudiquement pour « pension de filles »… joyeuses.  Au décès du propriétaire, après la Seconde Guerre mondiale, le Cardinal change de main ; le nouvel acquéreur y adjoint la maison mitoyenne. Les propriétaires se succèdent à la tête de cet établissement vieillot, avec sa double cage d’escaliers. Il bascule ensuite sous l’emprise d’un sous-préfet, Reboul, et de sa nièce, Jacotte. Les bidets y circulent sur roulettes, avec un flexible pour évacuer l’eau. Puis une triade d’architectes s’essaie à moderniser le Cardinal. En 1989, nos trois hommes de l’art embauchent une jeune réceptionniste : Nathalie Bernard. Le Cardinal n’y trouve pas son salut pour autant : faillite, règlement judiciaire… 

Native d’Aix-en-Provence (son arrière-grand père siégeait déjà au conseil municipal, son frère est sapeur-pompier volontaire), Nathalie, d’emblée très attachée au lieu, s’endette sur quinze ans pour acquérir l’hôtel, néanmoins aidée par ses parents, – père chirurgien-dentiste… et peintre amateur – mais sans se verser de salaire. Et restaure l’hôtel… mais à son goût, en autodidacte! Ecumant les brocantes, chinant, récupérant, se documentant, pour conserver au Cardinal un parfum d’éternité provinciale, figée hors du temps – en tous cas loin du nôtre.

Le mobilier ? Du faux Louis XV ou Louis XVI, commodes et armoires provençales. Murs tapissés de couleurs, innombrables tapis XIXème au sol, lourds rideaux chamarrés, cheminées anciennes, lustres à pampilles… Chacune des 29 chambres (toutes de tailles différentes) revendique sa personnalité propre. Pas de carte-mémoire pour y pénétrer et y faire la lumière, mais de bonnes vieilles clefs, et de bons vieux interrupteurs – même si clim et télévision sacrifient tout de même aux impératifs du siècle.

Au Cardinal s’est adjoint un bâtiment annexe, sis sur la place Saint-Jean de Malte : quatre suites spacieuses équipées d’une petite cuisine, celle du rez-de-chaussée ouvrant sur un minuscule jardin ombragé : lieux aussi habités que pourrait l’être une demeure de famille, transmise de génération en génération sans qu’on n’y touche rien. Surnuméraires, les huiles d’Yves Bernard, le papa (1922-2017), trouvent avantageusement dans les murs du Cardinal son content de cimaises, quoique Nathalie en conserve encore par devers elle des centaines de tableaux du géniteur et petit maître vénéré, hormis ceux dont se sépare occasionnellement la pieuse gardienne de sa mémoire.

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Certes le décor n’échappe pas, pour un œil moins gentiment ingénu que celui de notre adorable hôtesse, à la tentation d’une sournoise ironie devant ce kitsch paré d’humour involontaire : témoins ces deux crèches étonnantes, l’une vénitienne, achetée il y a cinq ans sur internet de l’aveu même de Nathalie Bernard , l’autre, provençale, et qu’elle ne manque jamais de déployer au regard ébahi de ses clients, dès le premier jour de l’Avant, n’en déplaise aux inconditionnels de la laïcité républicaine, dans cette salle à manger où l’on petit déjeune sur de la toile cirée, mais dans de la vaisselle en métal argenté… Idem dans la période de Pâques, où les fenêtres se couvrent d’œufs et d’une ménagerie en carton-pâte, d’un chromatisme échevelé, pour la délectation du passant. On aurait tort de moquer cette accorte candeur : elle blasonne l’Hôtel Cardinal.

Mais ce qui surtout pose une véritable onction mythique sur l’endroit, c’est le nombre des belles âmes qui l’honorèrent de leur séjour – habitués qui, tout au long de l’année, reconduisent cette tradition d’un entre soi de bonne compagnie : en dit long la lourde pile des livres d’or, que Dame Bernard conserve avec un soin bibliophile ! Si selon Guitry le luxe est affaire d’argent, et l’élégance question d’éducation, on comprend pourquoi tant d’artistes, gens du spectacle et de cinéma, à l’ostentation d’un palace lui ont de tout temps préféré cette adresse : impondérable, son charme ravale l’ostentation au rang de trivialité. Ici, l’incognito est de mise.

Acteurs, écrivains, théâtreux, écrivains, journalistes – qui n’est pas descendu au Cardinal ?  De Wim Wenders (il y a tourné des séquences de Par-delà les nuages) à Alain Cavalier, de Vincent Perez à John Malkovich, de Michel Déon à Françoise Chandernagor, d’Erik Orsenna à Michael Lonsdale, Laurent Terzieff, Bulle Ogier, Emmanuèle Béart, Fanny Ardant, Marie-France Pisier, et j’en passe… Agnès Varda se félicitait d’y boire son thé, prétendait-elle, dans une théière identique à celle de sa grand-mère. Si Jacques Toubon y a séjourné, Roselyne Bachelot, pourtant familière d’Aix, n’a jamais condescendu à y mettre les pieds. Comme on pouvait s’y attendre, Renaud Camus s’y est, quant à lui, beaucoup plu. Le plasticien Jean-Michel Othoniel y prit un temps ses aises ; Frédéric Mitterrand aussi, pour présenter à Aix son film d’opéra Madame Butterfly. Jeanne Moreau tint à serrer la pince à tous les employés le matin de son départ. En 2006, sous l’objectif de Granier-Deferre (le fils), Catherine Frot y tournait le téléfilm L’Affaire Christian Ranucci : le combat d’une mère … Le Cardinal ne s’enorgueillit pas particulièrement d’avoir abrité Daniel Cohn Bendit ou Dominique Voynet. Mais le client est roi.      


Hôtel Cardinal.  24 rue Cardinale 13100 Aix-en-Provence. www.hotel-cardinal-aix.com

Festival lyrique d’Aix-en-Provence. https://billetterie-festival-aix.com

Et…  deux bonnes adresses où se restaurer :

Au déjeuner : Pâtissier Weibel. 2 rue Chabrier.

Au dîner : Restaurant Le Ramus. 12 place Ramus. Réservation impérative : 09 66 93 44 75

Un brave et une mare aux canards à Gentelles

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


À la faveur d’une répétition de sa troupe de théâtre, j’ai suivi ma comédienne de Sauvageonne jusqu’à Gentelles, adorable village situé à treize kilomètres au sud-est d’Amiens. Il faisait un temps splendide ; ma chérie portait une mignonne petite robe légère et rose, comme eût pu en porter Marlène Jobert au cœur des seventies. Je regrettai qu’arrivée à la salle des fêtes, elle dût l’ôter pour revêtir de vagues guenilles noirâtres nécessaires à l’interprétation d’une gouvernante mal aimable, « stricte et très dévote, incarnant les valeurs religieuses et surveillant Camille avec diligence pour la protéger des tentations mondaines ». (Saurez-vous, lectrices et lecteurs, reconnaître ce personnage du théâtre du XIXe siècle ?)

Selon un panneau réalisé par l’Office de tourisme du Val de Somme, les origines de Gentelles remonteraient à l’époque romaine. Son étymologie provient de « gentis », qui signifie « famille souche de premier ordre » ; il est donc probable qu’une grande famille gallo-romaine se soit implantée à cet endroit. « Au Moyen Âge, Gentelles est l’une des premières donations faites à l’abbaye de Corbie par la reine Bathilde », lit-on encore. « Au XIIIe siècle, Gentelles devient un véritable village grâce à la fondation d’une chapelle en 1225. Une église y est construite au XVIe siècle. En 1880, un oratoire est érigé rue Victor-Hugo, au croisement avec le chemin de Thézy. »

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Au cours de la Première Guerre mondiale, le village fut fortement endommagé, euphémisme pour dire qu’il fut totalement ravagé par nos bons amis d’outre-Rhin. Ce sont eux, enfin, les salopards de la Gestapo, qui vinrent frapper à la porte de la maison de Pierre Derobertmazure, avenue Louis-Blanc, à Amiens, le 6 décembre 1943. Né en 1895, membre de la SFIO et de la Ligue des droits de l’homme, il travaillait comme rédacteur à la préfecture de la Somme pendant l’Occupation. Il parvint à fabriquer de fausses cartes de travail, des dossiers de santé, des certificats de complaisance, ce qui permit à 1 016 travailleurs requis d’échapper au S.T.O. Résistant de la première heure, il appartenait au réseau Libération-Nord ainsi qu’à un groupe de résistants locaux.

« Il partait souvent à l’extérieur afin de diffuser des tracts, des bulletins de liaison », raconte son ami Jean-Michel Topart sur le site de l’association Centre de Mémoire et d’Histoire-Somme-Résistance et Déportation. « Ce petit bonhomme, discret, bossu, passait à travers les mailles du filet allemand, dans les bus et dans les trains. Victimes d’une dénonciation, plusieurs patriotes comme lui, Paulette Verdy, M. Bonpas, furent arrêtés et internés à la prison d’Amiens (…). Il trouva la mort lors des bombardements de la prison, le 18 février 1944. Il avait quarante-neuf ans. »

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Pourquoi je vous parle de lui ? Parce qu’en juin 1946, une cérémonie eut lieu à Gentelles en sa mémoire et que son nom est inscrit sur le monument aux morts de Gentelles. À ce jour, il ne subsiste plus aucune trace de sa tombe en ce lieu, ce que je me suis empressé d’aller constater sur place, non sans émotion.

Une émotion d’un tout autre genre m’étreignit en constatant que Gentelles possède en son centre une jolie petite mare. Je suis fou des mares de villages ; c’est pour cela que j’ai écrit le livre Mares & Jardins, « chroniques du pêcheur-jardinier », paru en 2021 aux éditions des Soleils bleus. J’y ai aperçu un gros poisson rouge qui faisait bronzer ses écailles entre deux eaux ; j’y ai aussi vu des canards et une cane suivie de deux mignons canetons jaunes.

Je me suis empressé de raconter tout cela à mon amour de Sauvageonne qui, comme j’étais esquinté par la chaleur et mes péripéties, me dégota un tapis de sol sur lequel je m’adonnai à une sieste réparatrice dans le jardin de la salle des fêtes. Pendant ce temps, la Sauvageonne, déguisée en gouvernante, répétait.

Tel fut mon dimanche de Pentecôte 2026.

Mares & Jardins: Chroniques du pêcheur-jardinier

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Monument aux morts de Gentelles, mai 2026. © Philippe Lacoche

Périscolaire parisien: chronique d’une démission éducative


À Paris, le scandale du périscolaire a cessé d’être une simple série de faits divers pour devenir une véritable affaire politique et institutionnelle. Depuis des mois, les révélations s’accumulent : animateurs suspendus, enquêtes judiciaires, plaintes de parents, enfants victimes de violences verbales, physiques ou sexuelles dans plusieurs écoles maternelles et élémentaires de la capitale.

Des dizaines d’agents problématiques

Des enfants disent avoir été insultés, menacés, bousculés, enfermés, embrassés de force ou agressés sexuellement par certains personnels chargés précisément de les protéger. En quelques mois, la Ville de Paris a suspendu des dizaines d’agents du périscolaire, tandis que le parquet enquête désormais sur plus d’une centaine d’établissements. Derrière l’horreur des faits, une question plus vaste apparaît : comment un système éducatif et municipal présenté comme protecteur a-t-il pu laisser s’installer un tel chaos dans l’encadrement quotidien des enfants ?

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Paris, cette vieille capitale exténuée, découvre avec ses pudeurs administratives et ses indignations télévisuelles ce qu’elle enfante depuis des décennies : une enfance abandonnée à des adultes qui n’ont pas achevé de sortir de leur propre chaos. Le scandale du périscolaire n’est pas un accident ; il est une radiographie morale de la France contemporaine. Quelques animateurs surpris dans des brutalités verbales, des humiliations, des menaces, parfois ces gestes troubles — baisers sur la bouche, proximité équivoque, confusion obscène des places — et soudain la République affecte la stupeur. Comme si elle ignorait encore ce que devient une société lorsqu’elle détruit méthodiquement l’autorité, la transmission, la pudeur, le sens même de la civilisation.

Recrutement à la hâte

Dans les écoles parisiennes, on recrute désormais à la hâte une population flottante de jeunes gens sans véritable métier, sans culture souvent, sans intériorité presque toujours, produits d’une époque qui a remplacé l’éducation par l’animation et la transmission par la gestion sociale. Main-d’œuvre précaire chargée d’encadrer des enfants eux-mêmes déjà travaillés par la dissolution familiale, l’effacement paternel, la violence diffuse des écrans, la fatigue psychique des adultes. Une enfance nerveuse surveillée par une jeunesse elle-même désorientée.

Il faut naturellement répéter le catéchisme républicain afin d’éviter le tribunal médiatique : il ne s’agit que d’une minorité. La plupart de ces animateurs accomplissent leur tâche avec honnêteté dans des conditions souvent pénibles. Mais les sociétés meurent précisément lorsqu’elles deviennent incapables de regarder leurs minorités pathologiques autrement que comme des anomalies sans signification. Or ces affaires disent quelque chose de beaucoup plus vaste que les fautes individuelles de quelques employés municipaux.

Un problème anthropologique ?

Ces jeunes gens ne tombent pas du ciel. Beaucoup viennent d’univers où l’insulte est devenue une langue maternelle, où l’autorité oscille entre brutalité et absence, où la proximité physique avec l’enfant n’est pas toujours régulée par cette distance intérieure qu’exige la civilisation européenne du rapport à l’enfance. Il existe aussi parfois, dans certains milieux précarisés massivement recrutés par les administrations urbaines, des héritages culturels où le rapport au corps, à la parole, à la violence éducative ou à l’intimité familiale ne coïncide pas entièrement avec les normes implicites de l’école républicaine française. Dire cela n’est ni essentialiser ni condamner des populations entières ; c’est simplement rappeler qu’aucune société ne peut accueillir indéfiniment des différences anthropologiques sans exiger un patient travail d’assimilation symbolique. Mais ce mot même — assimilation — est devenu obscène aux yeux d’élites qui préfèrent le mensonge compassionnel à la lucidité.

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Alors la République fait semblant de croire qu’une courte formation administrative suffira à produire des éducateurs. Comme si quelques modules sur la “bienveillance” pouvaient remplacer une structure intérieure, une maîtrise de soi, une discipline morale. Le mot même de bienveillance est devenu suspect tant il sert désormais à masquer le vide spirituel d’institutions qui ne croient plus en leur propre légitimité. Éduquer suppose pourtant une verticalité intime : savoir demeurer adulte devant l’enfant, maintenir la frontière, transmettre des limites, contenir sa propre violence. Or notre époque confond l’égalité démocratique avec l’effacement des places.

La France contemporaine ne produit plus des adultes ; elle produit des subjectivités blessées. Des individus sommés d’exprimer leurs affects mais rarement d’apprendre à les gouverner. Et l’enfant se retrouve livré à cette immense régression collective, protégé en théorie comme jamais dans les discours, abandonné en pratique à des institutions épuisées, peuplées d’adultes que personne n’a réellement formés. Puis viennent les enquêtes administratives, les commissions, les chartes éthiques, les séminaires sur la bientraitance. Toute cette liturgie bureaucratique d’un pays qui soigne les symptômes pour éviter de regarder sa propre décomposition. Car le véritable scandale n’est pas seulement celui de quelques animateurs défaillants. Le véritable scandale est qu’une civilisation qui ne croit plus assez en elle-même pour transmettre clairement ce qu’elle est finit toujours par remettre ses enfants à des adultes qu’elle n’a pas su civiliser elle-même.

La société malade

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Squat idéologique contre squat marginal: l’utopie se fracture

« Ce sont tous des squatteurs. Il n’y a pas de bons ou de mauvais squatteurs », a pesté la maire de Vitoria-Gasteiz, au pays basque espagnol, après des affrontements graves survenus dans le quartier d’Errekaleor entre habitants gauchistes d’un collectif autogéré installé depuis des années et nouveaux marginaux du Maghreb venus d’une usine un peu plus loin.


Né dans les années cinquante pour accueillir les familles ouvrières de Vitoria-Gasteiz, le quartier d’Errekaleor est devenu, au fil des décennies, l’un des symboles les plus emblématiques du militantisme alternatif espagnol. Avant de progressivement péricliter. Occupé depuis 2013, devenu un vaste squat autogéré, il s’est construit une réputation de laboratoire social mêlant écologie, anticapitalisme et rejet des structures traditionnelles d’autorité. Pour une partie de la gauche radicale européenne, il incarne encore aujourd’hui l’idée qu’une autre manière de vivre serait possible.

Mais ces derniers jours, cette utopie revendiquée s’est heurtée de plein fouet à la réalité.

Les tensions ont éclaté lorsque plusieurs dizaines de sans-abri et de squatteurs venus d’anciens bâtiments industriels désaffectés ont tenté de s’installer à leur tour dans le quartier. Une arrivée qui semblait pourtant correspondre aux principes affichés depuis des années par les habitants : solidarité, accueil des exclus et refus de l’exclusion sociale. Pourtant, les occupants historiques ont refusé leur installation, invoquant les « règles internes » de leur communauté autogérée. Très vite, la situation a dégénéré en affrontements physiques, obligeant la police basque à intervenir.

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Le paradoxe est saisissant : des squatteurs refusant d’autres squatteurs au nom de leur propre organisation collective. La maire socialiste de la ville, Maider Etxebarria, a d’ailleurs reconnu le caractère « quelque peu grotesque » de la situation, affirmant que « le squat idéologique et le squat marginal ne font pas bon ménage ».

Au-delà de l’anecdote, l’affaire révèle surtout les contradictions d’une partie de la gauche européenne contemporaine. Tant que l’accueil et l’ouverture restent des concepts théoriques, ils rassemblent facilement. Mais lorsqu’il faut partager concrètement un territoire, des ressources limitées et une organisation collective avec des populations plus précaires ou instables, les grands principes se heurtent rapidement au réel.

Dans une Espagne déjà divisée par la politique migratoire controversée du Premier ministre Pedro Sanchez, l’épisode d’Errekaleor agit comme un révélateur : il est toujours plus facile de défendre l’ouverture dans les principes… jusqu’au jour où il faut réellement en assumer toutes les conséquences.

L’ensauvagement c’est maintenant

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La foule fuit la police qui charge après des débordements, alors que le parc des Princes explose aux couleurs du club PSG, à Paris, le 30 mai 2026 © BENLEULMI ELIAS NEIL/SIPA

Autour de la porte Maillot, de la porte d’Auteuil et dans plusieurs quartiers de Paris, mais aussi dans certaines villes de province, la racaille décérébrée a sorti les mortiers ou commis des violences contre les forces de l’ordre ainsi que des dégradations visant vitrines et mobilier urbain dès le début du match du Paris Saint-Germain, samedi.


Les voitures brûlaient tandis que les joueurs du PSG soulevaient la Coupe. Les écrans diffusaient simultanément les images du triomphe et celles des pillages. D’un côté, des footballeurs célébrés comme des héros nationaux. De l’autre, des commerces dévastés, des vitrines brisées, des policiers attaqués, des rues transformées en terrain d’affrontement.

La soirée s’est soldée par un lourd bilan: un mort circulant en deux-roues sur le périphérique envahi par la foule, 219 blessés, dont huit grièvement, et 780 personnes interpellées par la police. Recevant les joueurs à l’Élysée, le président Macron s’est borné hier à déplorer «des scènes de violences inacceptables», sans qu’il soit certain que d’autres émeutes ne se produiront pas lors de la Coupe du monde qui débute dans une dizaine de jours et alors que rien ne permet d’affirmer que les casseurs seront effectivement sévèrement réprimés par la justice.

La France des émeutes intermittentes

Les commentateurs ont parlé de débordements. Mais le mot est faible.

Car ce qui s’est produit à Paris et dans plusieurs villes françaises après la victoire du PSG ne relève plus de l’accident. Ces scènes se répètent après les matchs, les fêtes nationales, le Nouvel An ou le moindre prétexte susceptible de rassembler les foules. Elles sont devenues un phénomène social à part entière.

Depuis des décennies, les gouvernements de gauche, rejoints souvent par une partie de la droite, ainsi que les organisations militantes comme SOS Racisme, ont promu l’idée selon laquelle il suffirait de proclamer le vivre ensemble pour le faire exister.

Ils ont oublié une évidence : le vivre ensemble ne se décrète pas. Il résulte d’une volonté partagée. Il suppose que des individus différents acceptent librement de respecter les mêmes règles, les mêmes institutions et les mêmes limites. Or une partie croissante de la population manifeste depuis longtemps son refus de cette exigence.

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Depuis des années, il est devenu évident que la dénonciation permanente du racisme supposé de la société française alimentait paradoxalement les logiques de séparation. À force d’expliquer à certains groupes qu’ils vivent dans un pays fondamentalement hostile, on nourrit moins l’intégration que le ressentiment. On fabrique des adversaires là où l’on prétend créer des citoyens.

Une partie des descendants de l’immigration maghrébine, rejoints aujourd’hui par certains groupes issus d’autres immigrations plus récentes, exprime ce rejet sous des formes diverses : violences gratuites, trafics, agressions, refus de l’autorité, attaques contre les représentants de l’État, émeutes périodiques et parfois terrorisme. Pendant longtemps, ces phénomènes ont été minimisés. On les a présentés comme des faits divers. On les a expliqués par la pauvreté, l’exclusion ou les discriminations. Toute analyse plus profonde devenait aussitôt suspecte. Pourtant, les faits s’accumulent.

Ce que révèlent les violences qui accompagnent désormais tant de célébrations publiques, ce n’est pas seulement un problème de sécurité. C’est l’existence de groupes pour lesquels les institutions, les symboles nationaux et les biens communs ne constituent plus un patrimoine à protéger mais une réalité étrangère, parfois hostile. On ne détruit pas ce que l’on considère comme sien. On ne saccage pas ce à quoi l’on appartient. La question devient alors inévitable : comment une société produit-elle ses propres ennemis ?

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Contrairement à ce que prétendent les discours simplistes, l’islam ne suffit pas à expliquer ce phénomène. L’histoire est remplie de mouvements violents qui n’avaient rien de musulman : révolutionnaires chinois, nazis, fascistes, communistes, génocidaires rwandais ou khmers rouges. En Amérique latine, la violence est endémique.

Partout, on retrouve les mêmes mécanismes : le ressentiment, la jalousie, la haine sociale, le désir de domination, la victimisation permanente et, presque toujours, la désignation d’un ennemi supposé responsable de tous les malheurs. Mais dans l’Europe contemporaine, l’islamisme fournit à ces passions un langage, une justification et une promesse.

Nouvelle France

L’immigration massive a favorisé la constitution de territoires où d’autres normes, d’autres autorités et parfois d’autres fidélités concurrencent celles de la nation. Les caïds, les trafiquants et les prédicateurs y exercent souvent davantage d’influence que les représentants de l’État. Les différences de genre, de génération, de couleurs de peau ne sont pas le problème. Le problème est la violence. Le problème est le refus des règles communes. Le problème est l’apparition d’individus ou de groupes qui ne souhaitent pas réellement participer à la société mais la transformer en champ de bataille symbolique où se règlent des comptes historiques, sociaux ou identitaires.

Les prochaines échéances électorales tourneront largement autour de cette question. Car les classes populaires, françaises de toutes origines, vivent quotidiennement les conséquences de cette évolution. Elles n’ont pas la possibilité de s’en abstraire. Les élites, elles, demeurent largement protégées. Elles vivent dans des quartiers préservés, fréquentent des établissements sélectifs et disposent des ressources nécessaires pour échapper aux réalités qu’elles analysent ensuite à distance.

La nuit qui a suivi la victoire du PSG n’était donc pas seulement une nuit d’émeute. Elle fut une démonstration. La démonstration qu’aucune société ne peut survivre longtemps lorsque ceux qui refusent les règles communes deviennent plus déterminés que ceux qui sont chargés de les défendre.

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Il n’y a pas que ça!

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Le conseiller du président Jonas Bayard et le secrétaire général de l'Elysée Pierre-André Imbert, 20 mai 2026 © Jeanne Accorsini/SIPA

Autour du chef de l’État, on passe son temps à railler Gabriel Attal, Édouard Philippe et les autres prétendants à l’Élysée, jugés incapables de défendre le bilan de la macronie ou de porter une nouvelle « vision » pour la France. Cette acrimonie permanente de l’entourage présidentiel à l’égard de ses putatifs successeurs n’a rien d’anodin. À force d’être systématique, elle risque même de produire ce qu’elle prétend dénoncer, analyse notre chroniqueur.


Reste que les héritiers présumés d’Emmanuel Macron, pour lesquels le président sortant ne compte pas afficher de préfèrence (et qui ne demandent pas son soutien étant donnée son impopularité) ne brillent pas franchement par leur sens politique. Comme le souligne un communicant influent dans les colonnes du Figaro1 : « Gabriel Attal organise son meeting le jour de la finale de la Ligue des champions du PSG. Et Édouard Philippe tient le sien début juillet, deux jours avant le jugement qui dira si Marine Le Pen pourra être candidate ou non. Cela défie l’entendement ! »


Il paraît que le refrain des fidèles d’Emmanuel Macron sur le casting de 2027 est cette interrogation, formulée sur le mode de la dérision : « Y a que ça ? » On invoque « la médiocrité supposée des prétendants à l’Élysée pour faire ressortir positivement la personnalité et le bilan du sortant. » On comprend bien la finalité d’une approche aussi sarcastique : souligner la faiblesse des candidats pour mettre en lumière celui que l’on ne verra plus présider après 2027. Il n’empêche que la médiocrité n’est peut-être pas là où on la place, mais dans ces réactions peu élégantes, qui ne font que confirmer la piètre opinion de certains sur la qualité de quelques proches du président.

Prenez plutôt exemple sur les footeux

Au lendemain du triomphe renouvelé du PSG et de la parade parfaitement organisée qui l’a accompagné, je m’autorise un rapprochement qui n’est peut-être pas si hasardeux.

Imagine-t-on Luis Enrique, son remarquable entraîneur, ironiser sur la faiblesse de ses adversaires pour mieux magnifier les succès de son équipe ? Et, lorsqu’un jour le PSG sera battu en Ligue des champions, moquera-t-on ceux qui l’auront vaincu et qui auront l’ambition de lui succéder au palmarès ?

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L’esprit sportif a trouvé une magnifique illustration avec le capitaine du PSG, Marquinhos, venant consoler un compatriote brésilien qui venait de manquer son tir au but, avant même d’aller célébrer la victoire avec les siens.

Pousser plus loin la comparaison aggraverait sans doute le sentiment dominant qui consiste à tourner en dérision la classe politique d’aujourd’hui au regard de celle d’hier. On peut certes admettre que cette dernière lui était, sur bien des points, supérieure : par sa profondeur, son éloquence, sa culture, sa maîtrise des humanités et, plus largement, par son éducation ainsi que par sa capacité à exprimer ses désaccords en mots plutôt qu’en vulgarités ou en insultes.

Prophétie autoréalisatrice

Il y a aussi ce réflexe dévastateur qui conduit chaque génération à se juger meilleure que la précédente et les présidents de la République battus ou sortants à ne pas douter du fait que leurs successeurs ne seront pas à leur hauteur. Pourquoi cette acrimonie du « il n’y a que ça ? » est-elle dangereuse ? Parce que, systématique, elle finit par créer ce qu’elle prétend dénoncer. À force de défaitisme morose ou aigri, on fabrique des responsables politiques qui finissent par ressembler aux caricatures qu’on dresse d’eux. On ne peut pas oublier non plus que les circonstances font souvent surgir, d’une vie apparemment ordinaire, des exceptions politiques brillantes qui, face au réel même le plus éprouvant, étonnent, rassurent ou satisfont le citoyen.

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Par ailleurs, est-il permis de suggérer à ceux qui cultivent ces visions sarcastiques de s’interroger eux-mêmes, en ayant la modestie de s’examiner et de vérifier s’ils ont vraiment toute légitimité pour juger de haut ceux qui s’engagent aujourd’hui ? Ces contempteurs de la médiocrité supposée du futur ont-ils de quoi se rengorger ? Peuvent-ils s’appuyer sur un passé exemplaire ou sur un bilan incontestable ? Sont-ils fondés à donner des leçons ?

Enfin, sans surestimer ceux qui, nombreux pour l’instant, aspirent à l’échéance de 2027, peut-on considérer comme une vérité d’Évangile le mépris distillé par quelques proches du président ? Édouard Philippe et Gabriel Attal ne sont certes pas en odeur de sainteté auprès d’eux et d’Emmanuel Macron lui-même, mais qui oserait soutenir qu’ils sont médiocres ou incapables d’administrer et de gouverner ? Qui aurait le front d’affirmer que Bruno Retailleau n’a ni une personnalité remarquable ni un parcours exemplaire ? Et que David Lisnard est dépourvu de talent, de réflexion et de courage ? Il faut arrêter avec ce complexe de supériorité commode, souvent justifié par rien, prendre la mesure d’aujourd’hui, admirer le passé quand il le mérite et se projeter dans un futur que le volontarisme individuel et collectif ne rendra pas nécessairement déprimant.

L'Heure des crocs - De CNews et du délit d'opinion

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  1. https://www.lefigaro.fr/politique/y-a-que-ca-autour-d-emmanuel-macron-on-se-plait-a-souligner-la-faiblesse-du-casting-de-la-presidentielle-2027-20260530 ↩︎

La guérisseuse qui trouve Poutine trop « mou » face à l’Occident

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DR.

Complots, tisanes et rituels slaves: Lada-Rus a une curieuse recette pour faire trembler le Kremlin. Toujours populaire sur les réseaux sociaux, elle a fui le pays avant son procès en 2016.


Parmi les opposants à Vladimir Poutine, on a compté des hommes politiques, des journalistes, des avocats et des oligarques. Aujourd’hui, selon nos confrères du Moscow Times, c’est une guérisseuse, adepte d’une forme de thérapie « énergétique », qui mène le bon combat.

Svetlana Lada-Rus, née en Azerbaïdjan en 1958, a été professeur de musique avant de connaître, à partir de 1996, un grand succès populaire comme guérisseuse.

Elle a contesté sans succès des élections locales et nationales entre 2003 et 2011 avec son propre parti, Volya, « La Volonté ». Accusée par les autorités d’activités séditieuses et de pratiques thérapeutiques dangereuses, elle a fui le pays en 2016. Le lieu de son exil reste inconnu à ce jour mais elle exerce une forte influence à travers les réseaux sociaux. Entre Telegram, YouTube et Bastyon, elle a presque un million d’abonnés. Les activistes qu’elle inspire ont participé à des actions de résistance importantes, notamment dans la République d’Altaï et en Sibérie, et à une campagne nationale pour ramener les troupes du front ukrainien.

Pourtant, si elle dénonce Poutine, ce n’est pas pour son autoritarisme, mais parce qu’elle voit en lui un fantoche de l’Occident, chargé d’éradiquer les Russes et les remplacer par des étrangers, notamment des Africains, des Indiens et des Juifs hassidiques. Elle véhicule une idéologie fumeuse mélangeant nationalisme russe, nostalgie à la fois tsariste et soviétique, paganisme et théories du complot. Tantôt elle alerte sur le danger imminent d’une guerre nucléaire, tantôt elle dénonce le père d’Elon Musk accusé de vouloir noyer la population russe par des fermiers blancs importés de l’Afrique du Sud. Cela n’empêche pas un certain nombre de ses militantes – la plupart de ses suiveurs sont des femmes – d’encourir des peines de prison pour opposition à Poutine.

Elle se fait appeler « Lada-Rus » depuis 2015, en combinant le nom du peuple ancestral des Russes et le nom d’une déesse slave de l’amour et de la fertilité. Si son imagination délirante est ce qu’elle a de plus fertile, c’est bien par là qu’elle motive ses résistants et qu’elle inquiète le Kremlin… 

L’Ubu du Danube

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Nicolae Ceausescu prononce son dernier discours public, Bucarest, 21 décembre 1989. Le régime roumain, fondé sur la surveillance, la peur et la propagande, s’effondre le lendemain. © D.R.

Radu Portocala a survécu à l’abomination du régime du Conducator. Descente dans la Roumanie de Ceausescu témoigne de ce tyran grotesque, imbécile et cruel qui, secondé par une milice sadique, a profondément meurtri son pays. Un cauchemar que les Occidentaux ont refusé de voir.


Dans la Roumanie de Ceausescu, dit-on, les cochons noirs étaient peints en rose pour montrer leur bonne santé aux visiteurs étrangers. Je ne jurerais pas l’anecdote authentique. Radu Portocala, dans un livre magistral, nous apprend que le Conducator commettait nettement pire, bien qu’il bénéficiât longtemps, chez nous, d’une image aussi flatteuse que fausse. L’auteur, qui a bien connu cette période, nous livre un témoignage glaçant. On y trouve le mètre étalon de toutes les tyrannies ; on y entend même, parfois, l’écho assourdi de la France actuelle.

Le Roumain nouveau

Ceausescu était réputé tenir tête à Moscou. Donc on passait outre son mauvais goût retentissant, ses décisions absurdes ou ses surnoms hyperboliques réquisitionnant le fluvial, l’astral et le végétal (« Danube de la pensée », « Fils du Soleil », « Obélisque de feu », « Chêne des classes laborieuses », etc.). On passait outre, surtout, la tragédie cachée derrière ce folklore.

Loin de tenir tête aux Russes, il les servit avec ardeur, adoptant leur Homo sovieticus, cet Homme nouveau, sans passé, avec une histoire reconstruite, des villes neuves. Ceausescu devint ironiquement « le doigt qui dit tout », cet index arbitraire désignant les éléments d’architecture à détruire ; et, sur des maquettes gigantesques (il était incapable de comprendre un plan), les bâtiments à déplacer ou à raser. C’est la « systématisation » : on démolit des monuments, que souvent, faute d’argent, rien ne remplace, sinon des terrains vagues rapidement boueux. Un quart de Bucarest est détruit ; les communes sont rebâties sur un seul modèle : une large place pour les manifestations spontanées d’enthousiasme à l’égard de l’Ubu du Danube, groupant l’administration, et plus loin des cités standardisées à la place des vieux quartiers ; quant aux villages, leur nombre devait passer de 13 000 à 6 000 – seule la chute de Ceausescu a interrompu cette folie.

La minorité tzigane fait plus d’enfants que les Roumains ? On prend des mesures natalistes empêchant la contraception et interdisant l’avortement (par décret du 1er octobre 1966), y compris pour les mères de moins de 45 ans ayant moins de quatre enfants. L’économie aussi devra être nouvelle : on industrialise en dépit du bon sens et on exporte à tout-va, vidant les magasins, affamant les Roumains. Les cas de rachitisme se multiplient, l’espérance de vie passe en quatre ans de 69 à 65 ans – ce qui « relève d’un pays en guerre », note l’auteur.

Seul et suspect

Ubu est ubiquiste, et le Roumain surveillé, suspecté : on contrôle ses lettres, on enregistre ses conversations, on pose des micros chez lui, on pratique des filatures discrètes (ou « voyantes » pour l’effrayer). « Tout ce qui n’est pas interdit est soit obligatoire, soit impossible. » Il n’y a plus de citoyens, mais des coupables sursitaires. D’ailleurs, « c’est une récompense qu’il n’y ait pas de châtiment ». Le délateur est partout, chez les voisins, parmi les amis, dans la famille : il a souvent subi le chantage de la Securitate ; il peut aussi dénoncer spontanément, pour se débarrasser d’un mari ou d’un voisin encombrant.

La surveillance précède la répression : arrestations, interrogatoires, incarcérations, tortures, internements, enlèvements et assassinats. Chaque maillon de la chaîne idéologique (parti, syndicat unique, comités de travailleurs et organes de surveillance) joue un rôle répressif. Et, pour réprimer, rien de tel que la milice – la police « la plus crainte, la plus haïe ». L’arrestation est précédée ou s’accompagne d’une mesure significative : le téléphone est coupé, le courrier n’est plus distribué. « Encore une fois seul », écrit Radu Portocala.

L’isolement total de l’individu, incarcéré dans sa peur, est en effet la préoccupation essentielle de la tyrannie. En avançant dans ce livre magistral, on sent la nasse se fermer sur soi ; on se voit isolé, espionné, suspecté en permanence, dénoncé par n’importe qui. Cet isolement ligote : on est seul et enchaîné à d’autres, aussi seuls que soi. Suspect soi-même par essence, on suspecte tout le monde par habitude, par prudence, par obligation. Ceausescu, par sa façon d’enchaîner chacun à sa méfiance, a créé une Roumanie paranoïaque, où l’on se surveille dans les deux sens du verbe pronominal.

Du Français faisons table rase

Cependant, sur quatre radios étrangères (Radio Free Europe, The Voice of America, la BBC et, dans une moindre mesure, RFI), des dissidents se font entendre. Des ouvriers, aussi : à Brasov, ils contestent « l’accord global » qui ne garantit plus le salaire minimum et les réduits à la condition de serfs d’usine ; leur révolte est réprimée d’autant plus sévèrement qu’elle vient de la classe ouvrière, cette avant-garde de la Révolution. Le cauchemar prendra fin avec la chute du tyran.

La Roumanie a été éprouvée par l’arbitraire comme un soldat par la guerre ; c’est une « gueule cassée », irrémédiablement défigurée et moralement atteinte. Mais les Roumains ont survécu, et leur pays n’a pas été entièrement détruit, si définitifs que soient les dommages qu’il a subis. C’est une des leçons que l’on tire de ce livre bouleversant.

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Si incomparables que soient les deux situations, évidemment, ce sont les équivalences avec notre société auxquelles on ne cesse de penser : la fascisation de l’adversaire, la censure et la délation morales, le gaspillage fou de l’argent public, ces villes et ces villages défigurés par l’écologie de propagande, sans compter, omniprésente, la propagande elle-même. Sans compter surtout cette promesse, cette variante de l’Homme nouveau : la Nouvelle France, qui ne pourra s’appuyer que sur l’éradication de ce qui l’a précédée. Rien ne se crée, tout se transforme, tout se détruit. Du Français faisons table rase. Le livre de Portocala est historique ; on n’aimerait pas qu’il devienne prophétique.

Descente dans la Roumanie de Ceausescu, Radu Portocala, Éditions Non Grata, 2026, 154 pages

Descente dans la Roumanie de Ceausescu

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Anne Hathaway et Bernard Pivot, même combat

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Meryl Streep et Anne Hathaway, "Le Diable s'habille en Prada 2" © Macall Polay / 20th Century Studios

Monsieur Nostalgie fait un parallèle entre un numéro d’Apostrophes de mai 1976 et Le Diable s’habille en Prada 2, qui, à 50 ans d’écart, évoquent le même sujet: « Les journalistes, l’argent et l’objectivité ». Le fertilisant de toutes les salles de rédaction…


Anne Hathaway et Bernard Pivot, même combat. C’est la presse, mon coco ! Naïvement, innocemment, on croit que les histoires de regroupements, de plans sociaux, de digitalisation de l’information, d’IA intrusive, de fin programmée de la presse d’information, voire de la gratuité de l’écrit sont une nouveauté de l’année. Une actualité fraîche de la rosée matinale.

Folklore

Nos sociétés numérisées et dévitalisées vont bientôt accoucher d’un monde sans journaux, sans papier, et surtout sans journalistes, ce serait la conséquence de mutations technologiques inarrêtables et de puissances financières déculpabilisées. Il n’en est rien. Cette actualité-là, éternelle et basique, est consanguine de l’histoire même de la presse écrite. Les journaux sont des points de tensions économiques et sociaux, des lieux de lutte de pouvoir(s), de flous et d’incantations péremptoires. Un vrai théâtre de marionnettes, une zone grise où chacun instrumentalise l’autre dans le but de vendre du papier, d’augmenter son audience ou de se faire un nom. La presse, de haut en bas, de ses actionnaires majoritaires au dernier pigiste arrivé, aime se faire passer pour un territoire à part, un secteur protégé (il l’est en partie avec les aides publiques), tantôt victime de l’argent roi, tantôt rempart contre l’État tout-puissant. La presse écrite est le royaume des accommodements plus ou moins déraisonnables, selon les époques. Elle a son folklore, ses caractériels, son panache et ses failles ; on l’adore pour ses batailles picrocholines et sa façon de se hausser du col. De se placer au centre du jeu démocratique, d’être le réceptacle de toutes nos illusions. Elle est, à la fois un instrument indéniable d’émancipation des peuples et la courroie de transmission d’une minorité. Depuis son origine, elle met les journalistes au cœur d’une contradiction fondamentale, que l’argent provienne de la sphère privée ou étatique, demeurent des questions de légitimité, de hiérarchie, en somme d’indépendance. De quelle liberté, les journalistes qui sont soit des salariés, soit des précaires, parlent-ils au juste ? Le deuxième volet du Diable s’habille en Prada aborde sur le ton de la comédie hollywoodienne, dans le taffetas et l’organdi, la difficulté de faire perdurer un magazine imprimé, luxueux donc coûteux, à l’heure des clics et de l’éphémère. Que vaut le meilleur des reportages dans un support insignifiant sans audience ? Et que vaut une revue remplie de publicités et d’articles téléguidés par des marques ? Le journalisme est-il soluble dans l’économie de marché ? Vieille rengaine qui a, jadis, animé des centaines de colloques universitaires. Chaque protagoniste, dans le film ou la vie réelle, tente de se frayer un chemin, entre volonté d’exprimer une idée ou une réalité et sa propre soumission économique à un employeur. Un numéro d’équilibriste qui est le quotidien de tous mes confrères. Vivre de sa plume sans se trahir, sans se compromettre, en gardant un peu d’estime de soi tout en essayant d’apporter un éclairage singulier sur un événement ou une vérité, c’est à mon sens déjà une mission délicate.

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Runway

La sortie de ce film divertissant et bon enfant m’a rappelé le 59ème numéro d’Apostrophes datant de 1976 qui traitait du même sujet, c’est-à-dire l’argent et les patrons de presse, les journalistes et l’objectivité. Autour de Pivot, étaient réunis des rédacteurs en chef, des grands reporters, des historiens (Joseph Barsalou, Philippe Boegner, André Fontaine, Michel Legris etc.) qui échangeaient des points de vue sur l’empire Prouvost, l’arrivée de Hersant au Figaro, l’évolution de la ligne éditoriale au Monde mais aussi les limites de la PQR face aux potentats locaux. La question des sociétés de rédacteurs était très à la mode dans ces années 1970, certains estimaient qu’elles étaient le meilleur contre-poids aux comités de direction. Tout le monde butait sur le nerf de la guerre, le pognon nécessaire à la modernisation, par exemple, des imprimeries et toutes les questions avoisinantes. D’où vient cet argent ? Pourquoi certaines fortunes investissent dans un secteur aussi complexe et casse-gueule ? Un journal peut-il se fabriquer sans journalistes ? Des questions finalement très actuelles. Et surtout, comment le « petit » journaliste peut-il exercer son métier convenablement sans se contorsionner ?

On se lançait alors, comme aujourd’hui, dans de grandes envolées autour de l’objectivité, on parlait d’intention d’objectivité et d’honnêteté. Après plus de 25 ans dans cette profession, que l’on travaille à Runway ou dans les titres de la presse française, l’humilité doit guider notre chemin, ne pas s’estimer hors-sol, ne pas s’ériger garant d’une vérité biblique, ni se sentir déconnecté des bracelets économiques indispensables à notre survie, dans cet entre-deux, continuer, malgré tout, à écrire de bons papiers, simplement de bons papiers. Rien de moins. Rien de plus. C’est ça le plaisir et l’exigence de tous les journalistes. En cela, Andrea (Anne Hathaway) est une consœur volontaire et méritante.

Derrière la porte bleue

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Ahmad Alokozai et Malalai Nuristani. © Hannah Assouline

Cent réfugiés de la maison Claver ont posé devant l’objectif d’Hannah Assouline. Autres visages, autres mains est une galerie de portraits qui témoigne, avec un tact admirable, de la violence de l’exil et de la reconstruction par l’amitié. Un ouvrage franc et sensible, à l’image des regards qu’il sublime.


C’est un livre de photos. De portraits et de mots. De visages et de mains avec des regards au centre. Hannah Assouline met en scène. Tout se joue dans la composition qui unit les traits, les doigts et les yeux, photos en noir et blanc, chacune sur deux pages, de cent inconnus dont l’apparence suscite une sympathie spontanée. Observez-les : tous vous regardent droit. Ils n’ont rien à cacher, parce qu’ils portent dans leur droiture la violence de leur exil et la gratitude de l’accueil reçu. Ce sont des femmes et des hommes partis de chez eux malgré eux pour venir en France, s’y réfugier, s’y reconstruire, en quelque sorte y renaître. Hospitalité salvatrice.

Ces inconnus qui témoignent de leur parcours s’abstiennent de poser, ce qui n’est pas étonnant, puisqu’ils posent face à l’objectif d’Hannah Assouline. Elle connaît son affaire. Le grand art de la photographe s’illustre par sa capacité à saisir avec un parfait naturel le mouvement des corps. Certains assis, d’autres debout, personne ne se déplace. Ils ne sont pourtant pas figés. Modestement, leurs vies s’énoncent en moments capturés sous la forme de photos accompagnées de brefs récits. Pudeur, tel est le mot qui convient.

Le titre exprime l’essentiel : Autres visages, autres mains, l’album, publié avec le soutien de l’assureur Axa, étant sous-titré « 100 portraits d’une amitié ». Chacun de ces termes compte, où l’altérité s’estompe et en même temps s’affirme. Dans cette galerie, une seule couleur vive, un bleu ciel reproduit celui de la porte derrière laquelle logeait, au 28bis, rue de Bourgogne, à Paris, l’association Pierre Claver. Il s’agit d’une école créée par la philosophe Ayyam Sureau. Cette porte ouvre sur une maison qui s’apparente à une terre de mission. À des réfugiés, c’est-à-dire des bénéficiaires du droit d’asile, des bénévoles donnent des cours de langue, de culture, de formation professionnelle, et plus que tout – le mot mérite insistance – de l’amitié.

Beaucoup de sourires sur ces photos, mais aussi des physionomies songeuses, ou graves, et pourtant sereines en dépit des épreuves traversées. S’ajoutant aux regards et sourires, les mains trônent en majesté, la plupart aux doigts qui se nouent, symboles de main tendue, d’entraide, de pacte entre ceux qui arrivent et ceux qui accueillent. Ce symbole se redouble de la quasi-nudité des mains, très peu de bijoux, quelques alliances de-ci de-là, aucun artifice. Rien ne vient surcharger, surjouer, ce qui se donne à voir. La force d’un témoignage gagne toujours au respect de la pudeur. Hannah Assouline le sait, de toute évidence : la leçon vaut pour les photos autant que pour le langage. Sobriété, sincérité sont les maîtres mots de l’album. La clé de la porte qui reste grande ouverte même quand elle est fermée.

À la préface d’Ayyam Sureau fait écho la postface de son époux, l’académicien François Sureau. La première phrase attriste : « Le hasard a voulu que le livre, bouleversant pour moi comme pour tant d’autres, d’Hannah Assouline, voie le jour au moment où la “maison Claver” de la rue de Bourgogne fermait ses portes. » Mais l’école poursuit sa mission, plus que jamais. Et grâce à cet ouvrage, l’aventure dans l’association, partagée, est gravée dans la mémoire de ses acteurs. Tel est le miracle du don : au cœur de l’exil surmonté, ces cent portraits, tous ces inconnus, ce sont des voyageurs sans bagages qui remercient de l’asile offert.

Autres visages, autres mains. 100 portraits d’une amitié, Hannah Assouline (préface d’Ayyam Sureau et Ulrike Decoene, postface de François Sureau), Herscher, 2026, 224 pages.

Autres visages, autres mains

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Un avant-goût d’Aix-en-Provence…

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RS

Promenade apéritive dans la cité provençale, et dans le secret du Cardinal, petit hôtel légendaire au cœur du quartier Mazarin. Prélude au fameux Festival lyrique, du 2 au 20 juillet…


Il y a beau temps qu’Aix-en Provence est un pur théâtre patrimonial et touristique. Son emblème urbanistique majeur demeure cet ancien cours majestueux qui, comme chacun sait, fut percé sur le tracé des anciens remparts par la volonté de l’archevêque d’Aix, Michel Mazarin, frère du Premier ministre du Roi Soleil. Baptisée Mirabeau depuis 1874 en hommage à Honoré-Gabriel Riquetti de Mirabeau, représentant d’Aix élu au Tiers-Etat de 1789, l’artère, jadis carrossable, n’est plus en 2026 qu’une promenade quasi exclusivement piétonne, fichée de hideuses bornes en métal qui interdisent son accès aux voitures. Désormais dallée, de long en large, d’une sorte de granit grainé, pas un grain de sable n’y volète aux jours venteux – sol rageusement artificialisé ! Cette esplanade plantée d’antiques platanes est par bonheur flanquée, de part et d’autre, d’une haie de somptueuses bâtisses en pierre de taille. Terrasses de restaurants, banques, boutiques de luxe, et même un cinéma jalonnent ses deux rives. Ici comme partout ailleurs en France, une pseudo gastronomie italienne s’annexe à petits pas le secteur de la restauration. Victime en 2019 d’un très probable incendie criminel, le légendaire café Les Deux Garçons, monument classé, attend toujours sa résurrection derrière de moches palissades – le chantier n’en finit pas…

Des dizaines de milliers de spectateurs attendus

Prélude à l’incontournable Festival lyrique (du 2 au 20 juillet) dont l’an 2026 sonne la 78è édition, le Cours Mirabeau sera, ce mois de juin, l’écrin en plein air de Parados, un programme d’extraits du grand répertoire lyrique – Leonardo Garcia-Alarcon à la baguette. Gratuit, naturellement, et donc très couru. Moins happy few que la fort mondaine manifestation lyrique aixoise, laquelle s’ouvre cette année par Die Zauberflöte (La Flûte enchantée), pour neuf représentations données jusqu’au 21 juillet au Théâtre de l’archevêché, dans une mise en scène très attendue du jeune Clément Cogitore, en tandem une nouvelle fois avec Garcia-Alarcon, auxquels l’Opéra-Bastille a dû naguère le triomphe des Indes galantes de Rameau.

Chef d’œuvre créé en 1919, Die Frau Ohne Schatten (La Femme sans ombre), l’ésotérique, rutilant, vertigineux opéra symboliste de Richard Strauss nourri du génial livret de l’écrivain Hugo von Hofmannsthal, –  déjà librettiste avant-guerre, comme l’on sait, d’Elektra (1909), du Rosenkavalier/ Le Chevalier à la rose (1911) puis d’Ariane à Naxos (1912) – investit dès le lendemain, 3 juillet, le moderne Grand Théâtre de Provence (jusqu’au 12 juillet, pour cinq représentations), dans une nouvelle production signée de l’Australien Barrie Kosky, avec l’Orchestre de Paris dans la fosse, le jeune chef Klaus Mäkelä au pupitre, et dans une distribution hors pair (le ténor Michael Spryte, les soprano Vida Mikneviciute et Tamara Wilson, le baryton Brian Mulligan…).

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Puis Mozart encore, dans la reprise d’un Requiem déjà mis en scène en 2019, dans l’enceinte de l’Archevêché par Romeo Kosky, cette fois pour cinq représentations à partir du 4 juillet, données à la nuit tombée, par le Chœur et orchestre Pygmalion, dédié aux instruments d’époque. Le Festival ne fait pas l’impasse pour autant sur la création moderne et contemporaine, avec El Cimarron, de Hans Werner Henze (1926-2012) puis Accabadora (1973), de Francesco Filidei, œuvres données toutes deux au Théâtre du Jeu de Paume. Également dans cette enceinte, en versions concert Les Vêpres siciliennes de Verdi, et Le Château de Barbe bleue, de Bela Bartok. Sans compter, abrités dans le Conservatoire Darius Milhaud, une foison de concerts et autres récitals…

Autant dire qu’à Aix, l’été, il faut loger du monde ! L’an passé, pour l’ultime programmation lancée par son directeur artistique Pierre Audi (décédé subitement le 3 mai dernier) pas moins de 30 000 spectateurs venus de toute l’Europe pour le seul Festival lyrique. Edition de transition ouvertement placée sous le signe « de l’empathie, de la compassion et de l’humanité », le millésime 2026 préfigure les intentions de son nouveau « patron », l’Américain Ted Huffman.  

Un bel hôtel dont l’histoire tient du roman 

Aix ne compte pas loin d’une centaine d’hôtels de tous calibres, gérés pour l’essentiel par des investisseurs, ou intégrés à des chaînes mondialisées. Dans la partie sud de la ville, justement en bordure du Cours Mirabeau, le prestigieux « quartier Mazarin », riche de ses fontaines anciennes et de ses aristocratiques demeures des XVIIè et XVIIIè siècles bâties sur des voies en damier selon l’ordonnancement édicté par le cardinal, concentre de fait un certain nombre d’établissements haut de gamme et autres boutique-hôtels. Leur font impitoyablement concurrence le lot exponentiel de ces garnis high tech exigus, si peu glamour en général, colonisés par le vampire Airbnb.

A rebours de ce détestable arraisonnement, mais au cœur même ces aires investies par un tourisme culturel opulent, il est un Cardinal (au masculin) à la mitre modeste :  un simple deux étoiles ! A un jet de pierre du musée Granet et de l’église Saint-Jean de Malte attenante, qui font angle à la tranquille placette du même nom, la rue Cardinale (avec e), ombreuse, étroite, assoupie, descend en pente douce jusqu’à l’harmonieuse place carrée des Quatre-Dauphins, plantée de ses marronniers d’Inde, et au centre de laquelle, si finement sculptée par Jean-Claude Rambot en 1667, s’aperçoit de loin la délicate fontaine en pierre de Calissanne, surmontée de son petit obélisque…

Environné de ces merveilles, l’Hôtel Cardinal n’a pas d’équivalent à Aix, non plus qu’ailleurs probablement en 2026. Son histoire tient du roman. Créée au sortir de la Grande Guerre dans un quartier alors paupérisé et fortement dégradé, c’est alors une petite pension de 13 chambres. Sur le trottoir d’en face, Madame Paulette a prêté son patronyme à l’Hôtel Vigouroux, l’autre ‘’pension de famille’’ de la rue, comme on disait pudiquement pour « pension de filles »… joyeuses.  Au décès du propriétaire, après la Seconde Guerre mondiale, le Cardinal change de main ; le nouvel acquéreur y adjoint la maison mitoyenne. Les propriétaires se succèdent à la tête de cet établissement vieillot, avec sa double cage d’escaliers. Il bascule ensuite sous l’emprise d’un sous-préfet, Reboul, et de sa nièce, Jacotte. Les bidets y circulent sur roulettes, avec un flexible pour évacuer l’eau. Puis une triade d’architectes s’essaie à moderniser le Cardinal. En 1989, nos trois hommes de l’art embauchent une jeune réceptionniste : Nathalie Bernard. Le Cardinal n’y trouve pas son salut pour autant : faillite, règlement judiciaire… 

Native d’Aix-en-Provence (son arrière-grand père siégeait déjà au conseil municipal, son frère est sapeur-pompier volontaire), Nathalie, d’emblée très attachée au lieu, s’endette sur quinze ans pour acquérir l’hôtel, néanmoins aidée par ses parents, – père chirurgien-dentiste… et peintre amateur – mais sans se verser de salaire. Et restaure l’hôtel… mais à son goût, en autodidacte! Ecumant les brocantes, chinant, récupérant, se documentant, pour conserver au Cardinal un parfum d’éternité provinciale, figée hors du temps – en tous cas loin du nôtre.

Le mobilier ? Du faux Louis XV ou Louis XVI, commodes et armoires provençales. Murs tapissés de couleurs, innombrables tapis XIXème au sol, lourds rideaux chamarrés, cheminées anciennes, lustres à pampilles… Chacune des 29 chambres (toutes de tailles différentes) revendique sa personnalité propre. Pas de carte-mémoire pour y pénétrer et y faire la lumière, mais de bonnes vieilles clefs, et de bons vieux interrupteurs – même si clim et télévision sacrifient tout de même aux impératifs du siècle.

Au Cardinal s’est adjoint un bâtiment annexe, sis sur la place Saint-Jean de Malte : quatre suites spacieuses équipées d’une petite cuisine, celle du rez-de-chaussée ouvrant sur un minuscule jardin ombragé : lieux aussi habités que pourrait l’être une demeure de famille, transmise de génération en génération sans qu’on n’y touche rien. Surnuméraires, les huiles d’Yves Bernard, le papa (1922-2017), trouvent avantageusement dans les murs du Cardinal son content de cimaises, quoique Nathalie en conserve encore par devers elle des centaines de tableaux du géniteur et petit maître vénéré, hormis ceux dont se sépare occasionnellement la pieuse gardienne de sa mémoire.

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Certes le décor n’échappe pas, pour un œil moins gentiment ingénu que celui de notre adorable hôtesse, à la tentation d’une sournoise ironie devant ce kitsch paré d’humour involontaire : témoins ces deux crèches étonnantes, l’une vénitienne, achetée il y a cinq ans sur internet de l’aveu même de Nathalie Bernard , l’autre, provençale, et qu’elle ne manque jamais de déployer au regard ébahi de ses clients, dès le premier jour de l’Avant, n’en déplaise aux inconditionnels de la laïcité républicaine, dans cette salle à manger où l’on petit déjeune sur de la toile cirée, mais dans de la vaisselle en métal argenté… Idem dans la période de Pâques, où les fenêtres se couvrent d’œufs et d’une ménagerie en carton-pâte, d’un chromatisme échevelé, pour la délectation du passant. On aurait tort de moquer cette accorte candeur : elle blasonne l’Hôtel Cardinal.

Mais ce qui surtout pose une véritable onction mythique sur l’endroit, c’est le nombre des belles âmes qui l’honorèrent de leur séjour – habitués qui, tout au long de l’année, reconduisent cette tradition d’un entre soi de bonne compagnie : en dit long la lourde pile des livres d’or, que Dame Bernard conserve avec un soin bibliophile ! Si selon Guitry le luxe est affaire d’argent, et l’élégance question d’éducation, on comprend pourquoi tant d’artistes, gens du spectacle et de cinéma, à l’ostentation d’un palace lui ont de tout temps préféré cette adresse : impondérable, son charme ravale l’ostentation au rang de trivialité. Ici, l’incognito est de mise.

Acteurs, écrivains, théâtreux, écrivains, journalistes – qui n’est pas descendu au Cardinal ?  De Wim Wenders (il y a tourné des séquences de Par-delà les nuages) à Alain Cavalier, de Vincent Perez à John Malkovich, de Michel Déon à Françoise Chandernagor, d’Erik Orsenna à Michael Lonsdale, Laurent Terzieff, Bulle Ogier, Emmanuèle Béart, Fanny Ardant, Marie-France Pisier, et j’en passe… Agnès Varda se félicitait d’y boire son thé, prétendait-elle, dans une théière identique à celle de sa grand-mère. Si Jacques Toubon y a séjourné, Roselyne Bachelot, pourtant familière d’Aix, n’a jamais condescendu à y mettre les pieds. Comme on pouvait s’y attendre, Renaud Camus s’y est, quant à lui, beaucoup plu. Le plasticien Jean-Michel Othoniel y prit un temps ses aises ; Frédéric Mitterrand aussi, pour présenter à Aix son film d’opéra Madame Butterfly. Jeanne Moreau tint à serrer la pince à tous les employés le matin de son départ. En 2006, sous l’objectif de Granier-Deferre (le fils), Catherine Frot y tournait le téléfilm L’Affaire Christian Ranucci : le combat d’une mère … Le Cardinal ne s’enorgueillit pas particulièrement d’avoir abrité Daniel Cohn Bendit ou Dominique Voynet. Mais le client est roi.      


Hôtel Cardinal.  24 rue Cardinale 13100 Aix-en-Provence. www.hotel-cardinal-aix.com

Festival lyrique d’Aix-en-Provence. https://billetterie-festival-aix.com

Et…  deux bonnes adresses où se restaurer :

Au déjeuner : Pâtissier Weibel. 2 rue Chabrier.

Au dîner : Restaurant Le Ramus. 12 place Ramus. Réservation impérative : 09 66 93 44 75

Un brave et une mare aux canards à Gentelles

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Mare aux canards, Gentelles, Somme, mai 2026. © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


À la faveur d’une répétition de sa troupe de théâtre, j’ai suivi ma comédienne de Sauvageonne jusqu’à Gentelles, adorable village situé à treize kilomètres au sud-est d’Amiens. Il faisait un temps splendide ; ma chérie portait une mignonne petite robe légère et rose, comme eût pu en porter Marlène Jobert au cœur des seventies. Je regrettai qu’arrivée à la salle des fêtes, elle dût l’ôter pour revêtir de vagues guenilles noirâtres nécessaires à l’interprétation d’une gouvernante mal aimable, « stricte et très dévote, incarnant les valeurs religieuses et surveillant Camille avec diligence pour la protéger des tentations mondaines ». (Saurez-vous, lectrices et lecteurs, reconnaître ce personnage du théâtre du XIXe siècle ?)

Selon un panneau réalisé par l’Office de tourisme du Val de Somme, les origines de Gentelles remonteraient à l’époque romaine. Son étymologie provient de « gentis », qui signifie « famille souche de premier ordre » ; il est donc probable qu’une grande famille gallo-romaine se soit implantée à cet endroit. « Au Moyen Âge, Gentelles est l’une des premières donations faites à l’abbaye de Corbie par la reine Bathilde », lit-on encore. « Au XIIIe siècle, Gentelles devient un véritable village grâce à la fondation d’une chapelle en 1225. Une église y est construite au XVIe siècle. En 1880, un oratoire est érigé rue Victor-Hugo, au croisement avec le chemin de Thézy. »

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Au cours de la Première Guerre mondiale, le village fut fortement endommagé, euphémisme pour dire qu’il fut totalement ravagé par nos bons amis d’outre-Rhin. Ce sont eux, enfin, les salopards de la Gestapo, qui vinrent frapper à la porte de la maison de Pierre Derobertmazure, avenue Louis-Blanc, à Amiens, le 6 décembre 1943. Né en 1895, membre de la SFIO et de la Ligue des droits de l’homme, il travaillait comme rédacteur à la préfecture de la Somme pendant l’Occupation. Il parvint à fabriquer de fausses cartes de travail, des dossiers de santé, des certificats de complaisance, ce qui permit à 1 016 travailleurs requis d’échapper au S.T.O. Résistant de la première heure, il appartenait au réseau Libération-Nord ainsi qu’à un groupe de résistants locaux.

« Il partait souvent à l’extérieur afin de diffuser des tracts, des bulletins de liaison », raconte son ami Jean-Michel Topart sur le site de l’association Centre de Mémoire et d’Histoire-Somme-Résistance et Déportation. « Ce petit bonhomme, discret, bossu, passait à travers les mailles du filet allemand, dans les bus et dans les trains. Victimes d’une dénonciation, plusieurs patriotes comme lui, Paulette Verdy, M. Bonpas, furent arrêtés et internés à la prison d’Amiens (…). Il trouva la mort lors des bombardements de la prison, le 18 février 1944. Il avait quarante-neuf ans. »

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Pourquoi je vous parle de lui ? Parce qu’en juin 1946, une cérémonie eut lieu à Gentelles en sa mémoire et que son nom est inscrit sur le monument aux morts de Gentelles. À ce jour, il ne subsiste plus aucune trace de sa tombe en ce lieu, ce que je me suis empressé d’aller constater sur place, non sans émotion.

Une émotion d’un tout autre genre m’étreignit en constatant que Gentelles possède en son centre une jolie petite mare. Je suis fou des mares de villages ; c’est pour cela que j’ai écrit le livre Mares & Jardins, « chroniques du pêcheur-jardinier », paru en 2021 aux éditions des Soleils bleus. J’y ai aperçu un gros poisson rouge qui faisait bronzer ses écailles entre deux eaux ; j’y ai aussi vu des canards et une cane suivie de deux mignons canetons jaunes.

Je me suis empressé de raconter tout cela à mon amour de Sauvageonne qui, comme j’étais esquinté par la chaleur et mes péripéties, me dégota un tapis de sol sur lequel je m’adonnai à une sieste réparatrice dans le jardin de la salle des fêtes. Pendant ce temps, la Sauvageonne, déguisée en gouvernante, répétait.

Tel fut mon dimanche de Pentecôte 2026.

Mares & Jardins: Chroniques du pêcheur-jardinier

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Monument aux morts de Gentelles, mai 2026. © Philippe Lacoche

Périscolaire parisien: chronique d’une démission éducative

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© Xavier Francolon/SIPA

À Paris, le scandale du périscolaire a cessé d’être une simple série de faits divers pour devenir une véritable affaire politique et institutionnelle. Depuis des mois, les révélations s’accumulent : animateurs suspendus, enquêtes judiciaires, plaintes de parents, enfants victimes de violences verbales, physiques ou sexuelles dans plusieurs écoles maternelles et élémentaires de la capitale.

Des dizaines d’agents problématiques

Des enfants disent avoir été insultés, menacés, bousculés, enfermés, embrassés de force ou agressés sexuellement par certains personnels chargés précisément de les protéger. En quelques mois, la Ville de Paris a suspendu des dizaines d’agents du périscolaire, tandis que le parquet enquête désormais sur plus d’une centaine d’établissements. Derrière l’horreur des faits, une question plus vaste apparaît : comment un système éducatif et municipal présenté comme protecteur a-t-il pu laisser s’installer un tel chaos dans l’encadrement quotidien des enfants ?

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Paris, cette vieille capitale exténuée, découvre avec ses pudeurs administratives et ses indignations télévisuelles ce qu’elle enfante depuis des décennies : une enfance abandonnée à des adultes qui n’ont pas achevé de sortir de leur propre chaos. Le scandale du périscolaire n’est pas un accident ; il est une radiographie morale de la France contemporaine. Quelques animateurs surpris dans des brutalités verbales, des humiliations, des menaces, parfois ces gestes troubles — baisers sur la bouche, proximité équivoque, confusion obscène des places — et soudain la République affecte la stupeur. Comme si elle ignorait encore ce que devient une société lorsqu’elle détruit méthodiquement l’autorité, la transmission, la pudeur, le sens même de la civilisation.

Recrutement à la hâte

Dans les écoles parisiennes, on recrute désormais à la hâte une population flottante de jeunes gens sans véritable métier, sans culture souvent, sans intériorité presque toujours, produits d’une époque qui a remplacé l’éducation par l’animation et la transmission par la gestion sociale. Main-d’œuvre précaire chargée d’encadrer des enfants eux-mêmes déjà travaillés par la dissolution familiale, l’effacement paternel, la violence diffuse des écrans, la fatigue psychique des adultes. Une enfance nerveuse surveillée par une jeunesse elle-même désorientée.

Il faut naturellement répéter le catéchisme républicain afin d’éviter le tribunal médiatique : il ne s’agit que d’une minorité. La plupart de ces animateurs accomplissent leur tâche avec honnêteté dans des conditions souvent pénibles. Mais les sociétés meurent précisément lorsqu’elles deviennent incapables de regarder leurs minorités pathologiques autrement que comme des anomalies sans signification. Or ces affaires disent quelque chose de beaucoup plus vaste que les fautes individuelles de quelques employés municipaux.

Un problème anthropologique ?

Ces jeunes gens ne tombent pas du ciel. Beaucoup viennent d’univers où l’insulte est devenue une langue maternelle, où l’autorité oscille entre brutalité et absence, où la proximité physique avec l’enfant n’est pas toujours régulée par cette distance intérieure qu’exige la civilisation européenne du rapport à l’enfance. Il existe aussi parfois, dans certains milieux précarisés massivement recrutés par les administrations urbaines, des héritages culturels où le rapport au corps, à la parole, à la violence éducative ou à l’intimité familiale ne coïncide pas entièrement avec les normes implicites de l’école républicaine française. Dire cela n’est ni essentialiser ni condamner des populations entières ; c’est simplement rappeler qu’aucune société ne peut accueillir indéfiniment des différences anthropologiques sans exiger un patient travail d’assimilation symbolique. Mais ce mot même — assimilation — est devenu obscène aux yeux d’élites qui préfèrent le mensonge compassionnel à la lucidité.

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Alors la République fait semblant de croire qu’une courte formation administrative suffira à produire des éducateurs. Comme si quelques modules sur la “bienveillance” pouvaient remplacer une structure intérieure, une maîtrise de soi, une discipline morale. Le mot même de bienveillance est devenu suspect tant il sert désormais à masquer le vide spirituel d’institutions qui ne croient plus en leur propre légitimité. Éduquer suppose pourtant une verticalité intime : savoir demeurer adulte devant l’enfant, maintenir la frontière, transmettre des limites, contenir sa propre violence. Or notre époque confond l’égalité démocratique avec l’effacement des places.

La France contemporaine ne produit plus des adultes ; elle produit des subjectivités blessées. Des individus sommés d’exprimer leurs affects mais rarement d’apprendre à les gouverner. Et l’enfant se retrouve livré à cette immense régression collective, protégé en théorie comme jamais dans les discours, abandonné en pratique à des institutions épuisées, peuplées d’adultes que personne n’a réellement formés. Puis viennent les enquêtes administratives, les commissions, les chartes éthiques, les séminaires sur la bientraitance. Toute cette liturgie bureaucratique d’un pays qui soigne les symptômes pour éviter de regarder sa propre décomposition. Car le véritable scandale n’est pas seulement celui de quelques animateurs défaillants. Le véritable scandale est qu’une civilisation qui ne croit plus assez en elle-même pour transmettre clairement ce qu’elle est finit toujours par remettre ses enfants à des adultes qu’elle n’a pas su civiliser elle-même.

La société malade

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Squat idéologique contre squat marginal: l’utopie se fracture

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« Ce sont tous des squatteurs. Il n’y a pas de bons ou de mauvais squatteurs », a pesté la maire de Vitoria-Gasteiz, au pays basque espagnol, après des affrontements graves survenus dans le quartier d’Errekaleor entre habitants gauchistes d’un collectif autogéré installé depuis des années et nouveaux marginaux du Maghreb venus d’une usine un peu plus loin.


Né dans les années cinquante pour accueillir les familles ouvrières de Vitoria-Gasteiz, le quartier d’Errekaleor est devenu, au fil des décennies, l’un des symboles les plus emblématiques du militantisme alternatif espagnol. Avant de progressivement péricliter. Occupé depuis 2013, devenu un vaste squat autogéré, il s’est construit une réputation de laboratoire social mêlant écologie, anticapitalisme et rejet des structures traditionnelles d’autorité. Pour une partie de la gauche radicale européenne, il incarne encore aujourd’hui l’idée qu’une autre manière de vivre serait possible.

Mais ces derniers jours, cette utopie revendiquée s’est heurtée de plein fouet à la réalité.

Les tensions ont éclaté lorsque plusieurs dizaines de sans-abri et de squatteurs venus d’anciens bâtiments industriels désaffectés ont tenté de s’installer à leur tour dans le quartier. Une arrivée qui semblait pourtant correspondre aux principes affichés depuis des années par les habitants : solidarité, accueil des exclus et refus de l’exclusion sociale. Pourtant, les occupants historiques ont refusé leur installation, invoquant les « règles internes » de leur communauté autogérée. Très vite, la situation a dégénéré en affrontements physiques, obligeant la police basque à intervenir.

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Le paradoxe est saisissant : des squatteurs refusant d’autres squatteurs au nom de leur propre organisation collective. La maire socialiste de la ville, Maider Etxebarria, a d’ailleurs reconnu le caractère « quelque peu grotesque » de la situation, affirmant que « le squat idéologique et le squat marginal ne font pas bon ménage ».

Au-delà de l’anecdote, l’affaire révèle surtout les contradictions d’une partie de la gauche européenne contemporaine. Tant que l’accueil et l’ouverture restent des concepts théoriques, ils rassemblent facilement. Mais lorsqu’il faut partager concrètement un territoire, des ressources limitées et une organisation collective avec des populations plus précaires ou instables, les grands principes se heurtent rapidement au réel.

Dans une Espagne déjà divisée par la politique migratoire controversée du Premier ministre Pedro Sanchez, l’épisode d’Errekaleor agit comme un révélateur : il est toujours plus facile de défendre l’ouverture dans les principes… jusqu’au jour où il faut réellement en assumer toutes les conséquences.