Accueil Culture Un brave et une mare aux canards à Gentelles

Un brave et une mare aux canards à Gentelles

Les Dessous chics


Un brave et une mare aux canards à Gentelles
Mare aux canards, Gentelles, Somme, mai 2026. © Philippe Lacoche

Chaque semaine, Philippe Lacoche nous donne des nouvelles de Picardie…


À la faveur d’une répétition de sa troupe de théâtre, j’ai suivi ma comédienne de Sauvageonne jusqu’à Gentelles, adorable village situé à treize kilomètres au sud-est d’Amiens. Il faisait un temps splendide ; ma chérie portait une mignonne petite robe légère et rose, comme eût pu en porter Marlène Jobert au cœur des seventies. Je regrettai qu’arrivée à la salle des fêtes, elle dût l’ôter pour revêtir de vagues guenilles noirâtres nécessaires à l’interprétation d’une gouvernante mal aimable, « stricte et très dévote, incarnant les valeurs religieuses et surveillant Camille avec diligence pour la protéger des tentations mondaines ». (Saurez-vous, lectrices et lecteurs, reconnaître ce personnage du théâtre du XIXe siècle ?)

Selon un panneau réalisé par l’Office de tourisme du Val de Somme, les origines de Gentelles remonteraient à l’époque romaine. Son étymologie provient de « gentis », qui signifie « famille souche de premier ordre » ; il est donc probable qu’une grande famille gallo-romaine se soit implantée à cet endroit. « Au Moyen Âge, Gentelles est l’une des premières donations faites à l’abbaye de Corbie par la reine Bathilde », lit-on encore. « Au XIIIe siècle, Gentelles devient un véritable village grâce à la fondation d’une chapelle en 1225. Une église y est construite au XVIe siècle. En 1880, un oratoire est érigé rue Victor-Hugo, au croisement avec le chemin de Thézy. »

A lire aussi: Mirwais et la fabrique du vide contemporain

Au cours de la Première Guerre mondiale, le village fut fortement endommagé, euphémisme pour dire qu’il fut totalement ravagé par nos bons amis d’outre-Rhin. Ce sont eux, enfin, les salopards de la Gestapo, qui vinrent frapper à la porte de la maison de Pierre Derobertmazure, avenue Louis-Blanc, à Amiens, le 6 décembre 1943. Né en 1895, membre de la SFIO et de la Ligue des droits de l’homme, il travaillait comme rédacteur à la préfecture de la Somme pendant l’Occupation. Il parvint à fabriquer de fausses cartes de travail, des dossiers de santé, des certificats de complaisance, ce qui permit à 1 016 travailleurs requis d’échapper au S.T.O. Résistant de la première heure, il appartenait au réseau Libération-Nord ainsi qu’à un groupe de résistants locaux.

« Il partait souvent à l’extérieur afin de diffuser des tracts, des bulletins de liaison », raconte son ami Jean-Michel Topart sur le site de l’association Centre de Mémoire et d’Histoire-Somme-Résistance et Déportation. « Ce petit bonhomme, discret, bossu, passait à travers les mailles du filet allemand, dans les bus et dans les trains. Victimes d’une dénonciation, plusieurs patriotes comme lui, Paulette Verdy, M. Bonpas, furent arrêtés et internés à la prison d’Amiens (…). Il trouva la mort lors des bombardements de la prison, le 18 février 1944. Il avait quarante-neuf ans. »

A lire du même auteur: Le rock se niche dans les détails

Pourquoi je vous parle de lui ? Parce qu’en juin 1946, une cérémonie eut lieu à Gentelles en sa mémoire et que son nom est inscrit sur le monument aux morts de Gentelles. À ce jour, il ne subsiste plus aucune trace de sa tombe en ce lieu, ce que je me suis empressé d’aller constater sur place, non sans émotion.

Une émotion d’un tout autre genre m’étreignit en constatant que Gentelles possède en son centre une jolie petite mare. Je suis fou des mares de villages ; c’est pour cela que j’ai écrit le livre Mares & Jardins, « chroniques du pêcheur-jardinier », paru en 2021 aux éditions des Soleils bleus. J’y ai aperçu un gros poisson rouge qui faisait bronzer ses écailles entre deux eaux ; j’y ai aussi vu des canards et une cane suivie de deux mignons canetons jaunes.

Je me suis empressé de raconter tout cela à mon amour de Sauvageonne qui, comme j’étais esquinté par la chaleur et mes péripéties, me dégota un tapis de sol sur lequel je m’adonnai à une sieste réparatrice dans le jardin de la salle des fêtes. Pendant ce temps, la Sauvageonne, déguisée en gouvernante, répétait.

Tel fut mon dimanche de Pentecôte 2026.

Mares & Jardins: Chroniques du pêcheur-jardinier

Price: ---

0 used & new available from

Monument aux morts de Gentelles, mai 2026. © Philippe Lacoche


Vous venez de lire un article en accès libre.
Causeur ne vit que par ses lecteurs, c’est la seule garantie de son indépendance.
Pour nous soutenir, achetez Causeur en kiosque ou abonnez-vous !

Article précédent Anne Hathaway et Bernard Pivot, même combat
Il a publié une vingtaine de livres dont "Des Petits bals sans importance, HLM (Prix Populiste 2000) et Tendre Rock chez Mille et Une Nuits. Ses deux derniers livres sont : Au Fil de Creil (Castor astral) et Les matins translucides (Ecriture). Journaliste au Courrier Picard et critique à Service littéraire, il vit et écrit à Amiens, en Picardie. En 2018, il est récompensé du prix des Hussards pour "Le Chemin des fugues".

RÉAGISSEZ À CET ARTICLE

Pour laisser un commentaire sur un article, nous vous invitons à créer un compte Disqus ci-dessous (bouton S'identifier) ou à vous connecter avec votre compte existant.
Une tenue correcte est exigée. Soyez courtois et évitez le hors sujet.
Notre charte de modération