Monsieur Nostalgie fait un parallèle entre un numéro d’Apostrophes de mai 1976 et Le Diable s’habille en Prada 2, qui, à 50 ans d’écart, évoquent le même sujet: « Les journalistes, l’argent et l’objectivité ». Le fertilisant de toutes les salles de rédaction…
Anne Hathaway et Bernard Pivot, même combat. C’est la presse, mon coco ! Naïvement, innocemment, on croit que les histoires de regroupements, de plans sociaux, de digitalisation de l’information, d’IA intrusive, de fin programmée de la presse d’information, voire de la gratuité de l’écrit sont une nouveauté de l’année. Une actualité fraîche de la rosée matinale.
Folklore
Nos sociétés numérisées et dévitalisées vont bientôt accoucher d’un monde sans journaux, sans papier, et surtout sans journalistes, ce serait la conséquence de mutations technologiques inarrêtables et de puissances financières déculpabilisées. Il n’en est rien. Cette actualité-là, éternelle et basique, est consanguine de l’histoire même de la presse écrite. Les journaux sont des points de tensions économiques et sociaux, des lieux de lutte de pouvoir(s), de flous et d’incantations péremptoires. Un vrai théâtre de marionnettes, une zone grise où chacun instrumentalise l’autre dans le but de vendre du papier, d’augmenter son audience ou de se faire un nom. La presse, de haut en bas, de ses actionnaires majoritaires au dernier pigiste arrivé, aime se faire passer pour un territoire à part, un secteur protégé (il l’est en partie avec les aides publiques), tantôt victime de l’argent roi, tantôt rempart contre l’État tout-puissant. La presse écrite est le royaume des accommodements plus ou moins déraisonnables, selon les époques. Elle a son folklore, ses caractériels, son panache et ses failles ; on l’adore pour ses batailles picrocholines et sa façon de se hausser du col. De se placer au centre du jeu démocratique, d’être le réceptacle de toutes nos illusions. Elle est, à la fois un instrument indéniable d’émancipation des peuples et la courroie de transmission d’une minorité. Depuis son origine, elle met les journalistes au cœur d’une contradiction fondamentale, que l’argent provienne de la sphère privée ou étatique, demeurent des questions de légitimité, de hiérarchie, en somme d’indépendance. De quelle liberté, les journalistes qui sont soit des salariés, soit des précaires, parlent-ils au juste ? Le deuxième volet du Diable s’habille en Prada aborde sur le ton de la comédie hollywoodienne, dans le taffetas et l’organdi, la difficulté de faire perdurer un magazine imprimé, luxueux donc coûteux, à l’heure des clics et de l’éphémère. Que vaut le meilleur des reportages dans un support insignifiant sans audience ? Et que vaut une revue remplie de publicités et d’articles téléguidés par des marques ? Le journalisme est-il soluble dans l’économie de marché ? Vieille rengaine qui a, jadis, animé des centaines de colloques universitaires. Chaque protagoniste, dans le film ou la vie réelle, tente de se frayer un chemin, entre volonté d’exprimer une idée ou une réalité et sa propre soumission économique à un employeur. Un numéro d’équilibriste qui est le quotidien de tous mes confrères. Vivre de sa plume sans se trahir, sans se compromettre, en gardant un peu d’estime de soi tout en essayant d’apporter un éclairage singulier sur un événement ou une vérité, c’est à mon sens déjà une mission délicate.
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Runway
La sortie de ce film divertissant et bon enfant m’a rappelé le 59ème numéro d’Apostrophes datant de 1976 qui traitait du même sujet, c’est-à-dire l’argent et les patrons de presse, les journalistes et l’objectivité. Autour de Pivot, étaient réunis des rédacteurs en chef, des grands reporters, des historiens (Joseph Barsalou, Philippe Boegner, André Fontaine, Michel Legris etc.) qui échangeaient des points de vue sur l’empire Prouvost, l’arrivée de Hersant au Figaro, l’évolution de la ligne éditoriale au Monde mais aussi les limites de la PQR face aux potentats locaux. La question des sociétés de rédacteurs était très à la mode dans ces années 1970, certains estimaient qu’elles étaient le meilleur contre-poids aux comités de direction. Tout le monde butait sur le nerf de la guerre, le pognon nécessaire à la modernisation, par exemple, des imprimeries et toutes les questions avoisinantes. D’où vient cet argent ? Pourquoi certaines fortunes investissent dans un secteur aussi complexe et casse-gueule ? Un journal peut-il se fabriquer sans journalistes ? Des questions finalement très actuelles. Et surtout, comment le « petit » journaliste peut-il exercer son métier convenablement sans se contorsionner ?
On se lançait alors, comme aujourd’hui, dans de grandes envolées autour de l’objectivité, on parlait d’intention d’objectivité et d’honnêteté. Après plus de 25 ans dans cette profession, que l’on travaille à Runway ou dans les titres de la presse française, l’humilité doit guider notre chemin, ne pas s’estimer hors-sol, ne pas s’ériger garant d’une vérité biblique, ni se sentir déconnecté des bracelets économiques indispensables à notre survie, dans cet entre-deux, continuer, malgré tout, à écrire de bons papiers, simplement de bons papiers. Rien de moins. Rien de plus. C’est ça le plaisir et l’exigence de tous les journalistes. En cela, Andrea (Anne Hathaway) est une consœur volontaire et méritante.
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