Autour du phénomène agaçant de #MeToo, Agnès Jaoui livre une histoire un peu paresseuse, mais indéniablement divertissante.

Agnès Jaoui et Jean-Pierre Bacri ont donné un ton nouveau à la comédie dramatique dans le cinéma français. L’humour et la dérision, chez eux, vont de pair, dans un monde cruel, avec la tendresse et le besoin naturel de chaleur humaine. Souvent, les bons mots surgissent sous leur plume, non comme des piques, mais comme des consolations.
Bacri, tant qu’il a vécu (il est mort en 2021), et Jaoui, scénaristes pointus, inventaient des personnages qui leur ressemblaient — c’est l’impression qu’on pouvait tirer de leurs histoires. Il y a toujours eu quelque chose de sage et de tranquille dans leurs films, ce qui n’excluait pas une fantaisie secrète, que le spectateur captait confusément. Une inspiration propre peut-être aux Juifs séfarades, dont Jaoui et Bacri étaient deux illustres représentants.
De nombreux personnages
Agnès Jaoui, désormais en solo, a décidé de remettre le couvert pour un film intitulé L’Objet du délit. L’idée de départ est excellente : prendre une troupe de chanteurs et de chanteuses d’opéra qui doit monter dans le Midi de la France Les Noces de Figaro de Mozart. Une « troupe », c’est-à-dire de nombreux personnages, dont je retiens surtout : le chef d’orchestre, Igor, joué par Daniel Auteuil, acteur qui, des Sous-doués au Malade imaginaire, est toujours épatant dans le registre comique. Ce rôle, soit dit en passant, serait allé à merveille à Jean-Pierre Bacri, à qui le film est dédicacé. Agnès Jaoui, quant à elle, joue la cantatrice qui chante le rôle de la comtesse, dans l’opéra. Elle en a l’assurance et aussi la stature, peut-être trop, diront les esthètes mozartiens. À noter que le personnage travesti de Chérubin, traditionnellement dévolu à une femme, est confié à l’actrice de couleur Eye Haïdara. Beaumarchais avait précisé ceci, pour Chérubin, adolescent amoureux de toutes les femmes : « Ce rôle ne peut être joué, comme il l’a été, que par une jeune et très jolie femme. » C’est un rôle de travesti, ce qui colle parfaitement à l’intrigue de Jaoui, comme on va voir. La metteuse en scène des Noces, dans la fiction, nommée Mirabelle, est une jeune actrice que je ne connaissais pas, Claire Chust. Elle est extrêmement drôle et touchante, juvénile même dans son manque d’assurance. À la fin, elle reprendra de l’autorité pour faire montre d’une force intérieure inattendue.
Dans l’air du temps
Mais tout cela ne suffirait pas à fabriquer un long métrage de plus de deux heures. Il y fallait une histoire, qu’Agnès Jaoui nous a concoctée, disons-le, un peu à la paresseuse. Un petit drame, bien dans l’air du temps, est prévu au programme. Tout part du prétentieux ténor italien qui incarne le comte Almaviva, et qui commet une sorte d’« attouchement » sur l’actrice qui joue Suzanne. On ne sait pas très bien ce qui l’a poussé à mettre sa main sur son sein. La jeune femme en tout cas le prend mal, se plaint, et l’incident prend des proportions démesurées. Tout risque de s’arrêter là. C’est l’occasion, pour la réalisatrice, de revenir une fois de plus sur ce grand sujet d’aujourd’hui, qu’on désigne aussi par #MeToo, pour faire simple. S’ensuivent entre les personnages des discussions à n’en plus finir, dans lesquelles les féministes présentes vont mettre leur grain de sel. La situation n’en sera que plus compliquée et insoluble. Et on va oublier pourquoi on est réunis : monter l’opéra de Mozart.
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Paradoxalement, c’est peut-être le but recherché par Agnès Jaoui que de relativiser toutes ces histoires d’abus sexuels. Mais Jaoui ne cherche pas à peser le pour et le contre, en un procès équitable. Elle livre seulement son impression, fait juste passer son opinion, comme, avant elle, Catherine Deneuve ou Philippe Sollers. Pourquoi pas ?
L’effet sur le spectateur est clair comme de l’eau de source (en tout cas pour moi) : il découvre un grand puritanisme chez les féministes. À tout prendre, ou à tout perdre, tel que c’est présenté, il préférera largement être du côté des « libertins », avec Mozart et Da Ponte, et sans doute Beaumarchais, plutôt que de celui des rabat-joie qui veulent supprimer l’opéra bouffe.
Un film de femmes
L’Objet du délit est avant tout un film de femmes. Illes décrit plus courageuses que les hommes, plus responsables aussi. C’est ici que tout devient paradoxal, sinon contradictoire. Agnès Jaoui semble regretter les excès de #MeToo. Et cependant, dans le même temps, elle souligne la faiblesse des hommes, des soi-disant mâles. Ainsi, Igor, le chef d’orchestre, a connu jadis de bonnes fortunes, mais parfois à la limite de la bienséance et même de la légalité. Il a peur soudain d’avoir à payer l’addition. Agnès Jaoui dépeint ces tardifs remords avec une ironie mordante. Beaucoup d’hommes, sans doute, se reconnaîtront dans ce portrait peu flatteur, dont les médias donnent actuellement quelques exemples, certes souvent d’une portée plus grave. À l’inverse, le beau rôle est laissé par Agnès Jaoui aux militantes féministes, comme le personnage incarné par Eye Haïdara. Qu’on l’ait choisie, elle, pour être Chérubin, et qu’elle se révèle une militante féministe de choc, voilà qui prolongerait peut-être, de façon subversive, la vision initiale de Beaumarchais : « Là, s’exclame Suzanne dans la pièce, mais voyez donc ce morveux, comme il est joli en fille ! J’en suis jalouse, moi ! (Elle lui prend le menton.) Voulez-vous n’être pas joli comme ça ? » (Acte II, scène 6) Chérubin est d’ailleurs devenu ou devenue récemment une figure proto-queer des gender studies ou études de genre. On pouvait lire par exemple, chez l’une de ses principales représentantes, inspirée par la très célèbre Judith Butler : « le corps n’est pas une matière brute, mais un effet de pouvoir et de discours ». Certains de ces auteurs américains, en général des femmes, ont pris pour objet le personnage de Beaumarchais, ce Chérubin fantasmatique au corps androgyne et à la sexualité non définie.
Bien entendu, Agnès Jaoui se garde d’entrer dans la théorie. Elle n’aborde surtout pas cet aspect spécifique de la question, même s’il demeure de manière sous-jacente dans son film. L’Objet du délit est avant tout fait pour divertir les spectateurs. Il ne poursuivra pas, même sous couvert de cinéphilie, sa carrière dans les départements de queer studies des universités américaines, afin d’y servir d’objet à de nouvelles recherches. Mais sait-on jamais ? Le film d’Agnès Jaoui, outre qu’il se laisse voir avec plaisir, est porteur de tellement d’interrogations…
2 h 13 min. En salle depuis le 27 mai.
Beaumarchais, Le Mariage de Figaro. Éd. Folio classique. 258 pages.




