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Tunisie : la révolution des Œillères

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photo : Ignacio Munguia

Que se passe-t-il en Tunisie ? Nos commentateurs, unanimes ou presque, ont tous la réponse : c’est la révolution ! Exactement comme chez nous, en 1789, et aussi comme au Portugal en 1975, avec la révolution des Œillets. C’est sur ce modèle qu’on lui a tout de suite trouvé un gentil nom, à cette révolution tunisienne, pour être bien sûr que les gentils vont gagner, comme chez nous : la révolution du Jasmin. Notre époque situe la morale (et l’analyse) au niveau de l’odorat : on reconnaît la néo-réaction à la sempiternelle odeur nauséabonde qui la précède, et on reconnaît le nouveau Bien au parfum qu’il dégage : celui du jasmin.[access capability= »lire_inedits »] C’est ce qui s’appelle avoir du pif ! Une révolution du Jasmin, ça se sent que c’est bien ! Le problème, bien sûr, c’est qu’on ne sait pas grand-chose. Le lyrisme débridé ne change rien à l’affaire. Qui peut savoir aujourd’hui ce que sera la Tunisie dans un an ou deux ? Une démocratie laïque? C’est peut-être probable, si je puis dire, et bien sûr souhaitable. Un autre régime laïque autoritaire ? C’est possible. Une démocratie dominée par un régime islamiste ? Qui peut l’exclure aujourd’hui ?

J’ai appris dans les médias qu’essentialiser les religions ou les civilisations était un péché capital contre la rigueur journalistico-scientifique. Or voici qu’aujourd’hui, on essentialise grave : la révolution en Tunisie aujourd’hui, c’est forcément comme chez nous il y a plus de deux siècles ! En nommant ce qui s’est passé « révolution », on fait rentrer ces événements dans une case bien rassurante : le mot, c’est la chose, et c’est même la même chose. C’est forcément la fin de l’obscurantisme sous toutes ses formes, religieuses ou autres, et les Tunisiens seront bientôt exactement comme nous ! C’est même eux qui vont nous donner des leçons de démocratie. Il n’y a qu’à voir comment nos gouvernants se sont comportés : c’est indigne ! Alors indignons-nous ! Ça conserve, paraît-il.

MAM n’a rien vu, mais nous nous ne l’avons pas entendue

Pour ma part, je suis frappé par l’absence de réflexion sur les formes spécifiques que prend cette révolution. On veut vibrer à l’unisson des Tunisiens, mais j’ai bien peur qu’à force d’être sur vibreur, on n’entende rien de ce qui se passe là-bas. Notre ministre des Affaires étrangères se fait vertement tancer parce qu’elle n’a rien vu venir, et parce qu’elle n’a pas su assez vite hurler avec les loups, mais sommes-nous vraiment sûrs d’être plus lucides qu’elle ? De ce point de vue, notre incapacité à entendre ce qu’elle a effectivement dit est assez troublante. Il n’était certes pas politiquement habile de proposer nos services à Ben Ali juste avant sa chute. Mais arrêtons de vociférer notre indignation un instant et écoutons-la. Au moment où elle parle, MAM ne semble guère préoccupée par la survie du régime tunisien. La fuite de Ben Ali a pris tout le monde ou presque par surprise. Michelle Alliot-Marie propose l’expertise française en matière sécuritaire au moment où la répression en Tunisie fait des dizaines de morts, sur lesquels je trouve que l’on passe un peu vite. Depuis à peu près Malik Oussekine en 1987, grâce à des techniques élaborées sur le long terme (le peuple français a, depuis 1789, souvent eu tendance à vouloir rejouer le match) la police française n’a tué personne lors de manifestations de masse, ce qui est tout de même assez remarquable. C’est de cette expertise dont parle notre ministre. Elle propose benoîtement (et un peu tard) d’aider à sauver des vies au moment où, à Paris, le lyrisme révolutionnaire qui s’empare des rédactions écrase tout sur son passage.

Lyrisme révolutionnaire contre esprit critique

Pourtant, en Occident, nous sommes (étions ? peut-être, si l’on met en lien notre indifférence aux morts tunisiens et les débats actuels sur la légalisation de l’euthanasie) remarquablement attachés à la protection de la vie humaine. Que deux gamins meurent tragiquement alors qu’ils sont poursuivis par la police, voilà que cela justifie des émeutes pendant des semaines. Mais lorsqu’il s’agit de la Tunisie, il semble que cet attachement se relâche quelque peu. Je n’ai ainsi guère trouvé d’analyse sur ces horribles suicides par le feu qui se sont multipliés ces dernières semaines dans les pays arabes. Suicides que la presse unanime a décidé d’appeler « immolation », d’un mot tiré du vocabulaire religieux, ce qui est assez paradoxal dans un contexte qui se veut parfaitement laïque. Mais au fond, le vocabulaire religieux est assez révélateur, il me semble. Du lyrisme qui se dégage de cette révolution du Jasmin peut naître, en effet, l’hypothèse selon laquelle nous nous situerions, ici, dans un contexte religieux. La « révolution », c’est notre mythologie fondatrice à nous. Du point de vue des poètes parisiens de la révolution tunisienne, ces suicides ne sont que le révélateur d’un mal-être qui justifie tout. Ils n’existent pas en eux-mêmes et renvoient à la violence première qui a été faite au peuple.

Cette volonté de justifier ces morts, de leur donner un sens qui occulte leur forme spécifique procède d’une vision lyrique, religieuse, de l’événement qui paralyse l’esprit critique. Pour la tradition catholique, celui qui se donne la mort est un meurtrier : il n’est pas le grand prêtre ou le héros d’une nouvelle religion civique. S’infliger (ou infliger) la mort pour obtenir un effet politique sur ce monde-ci, c’est ce que le christianisme avait progressivement rendu impossible depuis la Passion du Christ. « Ce n’est pas le sacrifice que je veux, c’est la miséricorde. » Avec la multiplication des attentats-suicides, ces dernières décennies, et celle, récente, de ces suicides révolutionnaires, deux actes dont les similitudes mériteraient peut-être d’être explorées, il semble que l’on assiste à l’émergence de phénomènes politiques qui se situent clairement hors de notre tradition politique[1. On trouvera bien sûr un ou deux contre-exemples dans l’Histoire, mais ils sont très limités et, surtout, n’ont jamais eu les effets politiques qu’a eu le « sacrifice » du « martyr » Mohamed Bouazizi (Paix à son âme)]. Je m’étonne que tous nos spécialistes de la « diversité culturelle » ne soient pas plus sensibles à cette « différence ». C’est qu’ils vivent la révolution du Jasmin toutes narines ouvertes, mais équipés d’œillères.[/access]

Le dîner du CRIF, remède contre l’agoraphobie

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Quelques-uns de mes proches m’avaient fait remarquer, ces derniers temps, que je manifestais une tendance croissante à éviter la fréquentation de mes semblables, à négliger les rituels de la vie sociale : dîners amicaux ou mondains, participation à des manifestations publiques politiques ou culturelles, rassemblements d’anciens des quelques institutions où j’appris, jadis les dures règles de la vie en collectivité.

Il faut dire que dans les montagnes où j’habite, l’ours a été éradiqué au début du XXème siècle, mais son esprit rôde encore dans les parages, prêt à s’insinuer dans le corps de celui qui présente quelques dispositions à l’accueillir. Quelques symptômes indiquent que l’on est prédisposé au devenir-ours, phénomène bien connu de nos amis Inuits: une tendance à la somnolence hivernale, à la réduction des échanges verbaux avec votre voisinage au strict minimum nécessaire, une béatitude infinie ressentie lors de longues marches solitaires dans les forêts.

Il fallait donc faire quelque chose avant que le processus ne devienne irréversible, et que mon comportement ne s’aligne à tout jamais sur celui du vieux grizzly que ses congénères évitent pour ne pas risquer le coup de patte du grognon que l’on dérange.

En matière de thérapie de ce syndrome, il existe, comme toujours, deux écoles: la médecine douce et le traitement de choc. La première consiste à réhabituer petit à petit le patient à apprécier la fréquentation de sa famille, de ses amis, de ses voisins: un petit apéro improvisé par-ci, une sortie au restaurant où l’on se retrouvera – quel hasard! – avec quelques personnes perdues de vue depuis un certain temps par-là. Tout l’art du thérapeute accompagnant la cure consiste alors à organiser subtilement cette exfiltration du monde des plantigrades d’un homme prompt à regagner le fond de sa tanière s’il flaire le danger.
La thérapie de choc se fonde, elle, sur l’immersion la plus brutale possible du sujet dans une situation qui est l’exact opposé de cette tendance à l’isolement devenue une sorte d’addiction. Cette thérapie ne fonctionne, bien sûr, que si le patient est replongé dans un secteur qui lui fut naguère familier, et où les rapports sociaux ne nécessitent pas l’effort surhumain d’aller à la rencontre d’un milieu inconnu.

L’entourage, bon prince, me laissa le choix entre les deux méthodes, tout en me faisant sentir gentiment, mais fermement qu’il n’était pas question de trouver une échappatoire à cette action thérapeutique que l’on avait trop longtemps différée.

Mon aversion pour les charlataneries vendues sous le label homéopathie, médecines douces, naturothérapie et autre foutaises pour gonzesses étant définitive, j’optai donc pour la thérapie de choc.
Restait à trouver l’événement adéquat, de nature à produire un choc de sociabilité d’intensité maximale.

Et ce fut ainsi, le mercredi 9 février 2011, que je me retrouvai au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui s’est tenu au Pavillon d’Armenonville, dans le Bois de Boulogne à Paris. Comme je dispose d’une (petite) notoriété parmi les dirigeants de quelques organisations rassemblant les israélites de France, je n’eus pas trop de mal à me procurer ce carton d’invitation aussi difficile à obtenir qu’une place dans la tribune d’honneur au stade de France pour un match de rugby du Tournoi des six nations. L’argent n’aide en rien: il existe dix fois plus de riches prêts à payer des sommes folles pour « en être » que de places disponibles dans la salle.

J’étais sûr de retrouver là, concentrés sur moins de mille mètres carrés, des dizaines, voire des centaines de gens fréquentés ou croisés dans les diverses strates de ma vie sociale et professionnelle: hommes et femmes politiques, universitaires, journalistes et écrivains.

Pour les politiques, c’est bien simple: les deux tiers des membres du gouvernement étaient présents, y compris ceux qui se trouvent dans la tourmente, comme Michèle Alliot-Marie et son compagnon Patrick Ollier. C’est fou le nombre de « tenez-bon, on est avec vous !» qu’ils ont entendus, ce qui a dû leur faire chaud au cœur. Je ne saurais pourtant trop leur conseiller de mesurer ces effusions à l’aune du théorème du flatteur: « S’il (ou elle plonge, un petit coup de lèche ne coûte pas grand-chose, mais s’il (ou elle) s’en sort ça peut rapporter ».

Pour ma part, je suis allé présenter mes hommages au Garde des sceaux Michel Mercier, non pour éviter les griffes de la justice, mais par sympathie pour la bonne ville de Lyon où est restée une partie de mon cœur. J’eus également plaisir à serrer la paluche de Pierre Schapira, adjoint au maire de Paris, en souvenir de virées communes à Lisbonne en compagnie de Jospin, l’austère qui, ce jour là ne se marrait pas, si bien qu’il ne restait que Schapira, dit Schap’s, pour mettre de l’ambiance dans la délégation. J’évitai Lévitte (tiens c’est euphonique!) qui n’aurait, dit-on, pas apprécié le bien que j’ai dit naguère de lui dans Causeur. En revanche, je demandai à ce brave Robert Hue s’il représentait un PCF réputé tricard au CRIF, ce qui me valut une remise à jour souriante, mais ferme, du barbu à propos de mes fiches politiques. Robert Hue et le Parti communiste, c’est bien fini, et ce n’est pas de sitôt que ça va recommencer.

Je consolai ensuite Arnaud Leparmentier qui « couvre » l’Elysée pour Le Monde : il enrageait d’être arrivé second dans la course à la direction du journal, doublé sur le poteau par Erik Izraelewicz, et en voulait beaucoup à ses petits camarades de la rédaction de ne pas l’avoir suffisamment soutenu alors que son projet était, dit-il, le meilleur. Attention Arnaud ! Le devenir-ours te guette ! En revanche Laurent Joffrin avait l’air radieux après son élection de maréchal comme PDG du Nouvel Obs, mais il me salua poliment, sans plus, peut-être en raison des misères que lui font certains de mes petits camarades de galère causeuse…

Et les femmes ? Oui, il y en avait, certaines très belles et sans doute très riches, mais ma timidité naturelle me retint de les aborder… Question show-bizz et people de magazine c’était plutôt le désert, si l’on excepte Daniela Lumbroso, et Jean Benguigui sur lequel se sont rabattus à fin d’interview les analphabètes des télés de la TNT et du câble, car c’était le seul non-politique dont la tête leur disait quelque chose…

Ah, j’allais oublier, on entendit deux discours, celui du président du CRIF Richard Prasquier, auquel répondit celui du président de la République Nicolas Sarkozy. En rendre compte ici ne fait pas partie du protocole thérapeutique qui m’a été imposé. Vous êtes donc priés de vous reporter à vos journaux habituels.

Le bras d’honneur de Moubarak à Obama

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Difficile d’y voir autre chose : l’étrange discours de Hosni Moubarak ce jeudi soir était avant tout adressé aux Américains. Et plus spécialement au premier d’entre eux qui quelques heures avant, avait déclaré, depuis la maison Blanche : « J’ai indiqué au président Moubarak, c’est que la transition politique doit être profonde, qu’elle doit être pacifique et qu’elle doit commencer maintenant. » De fait, le (faux ?) départ du vieux président a été complètement noyé par l’annonce du transfert graduel de pouvoir à Omar Suleyman et l’accent mis sur le cadre légal et la continuité.

Entre l’énumération des articles de la constitution et la dénonciation de l’intervention étrangère, l’ancien chef de l’armée de l’air égyptienne a une fois de plus habilement manœuvré jetant le trouble parmi les centaines de milliers de manifestants place Tahrir.

Contrairement à ce qu’on a affirmé sur beaucoup de plateaux télé – et pas seulement sur Al Jazeera – les Egyptiens semblaient plus perplexes qu’en colère. En tout cas, le Raïs négocie âprement son départ et exige de son peuple de pouvoir quitter le champ de bataille avec les honneurs de la guerre, tête haute, battu mais pas humilié, comme l’a été son collègue Ben Ali.

Le général MacArthur disait « les vieux soldats ne meurent pas, ils disparaissent dans le brouillard ». Ce soir c’était un brouillard de mots.

Hosni Moubarak, voyagiste fréquentable

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François Mitterrand, par deux fois élu président de la République française (1981-1995), aimait beaucoup le site d’Assouan, en Égypte. Il s’y rendait traditionnellement à Noël. Il eut été impensable qu’il occupât, pour son logement, un autre lieu que la résidence laissée à sa disposition par Hosni Moubarak, hôtelier de prestige. Quant à François Fillon, soudains lassé d’Assouan, il voulut visiter les temples d’Abou-Simbel. Le même Hosni Moubarak, agent de voyage de luxe, mit aussitôt l’un de ses avions à la disposition du premier ministre.

Ignore-t-on que, depuis l’Antiquité, l’Égypte accueille les puissants avec un faste à nul autre pareil ? Jules (qui se voulut César et ne mourut pas pompé), tomba sous le charme de Cléopâtre, et lui fit même un enfant. La belle égyptienne vint à Rome, mais les poignards d’une poignée de Tuquoque, arracha le grand homme à son affection. Elle se consola dans les bras de Marc Antoine, qu’elle conquit sans combattre, en lui offrant un somptueux banquet, admirablement peint par Tiepolo…

Vive le gaz de shit !

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Le gouvernement aurait voulu creuser tout partout en France des trous dans la terre pour exploiter le gaz de schiste, il aurait fallu s’inquiéter. Mais du gaz de schiste, nulle part il n’est question. La France est un pays civilisé et son gouvernement ne s’inquiète que du gaz de shit. Les écologistes français devraient avoir honte. Depuis qu’ils se sont convertis à Eva Joly, on ne les reconnaît plus. C’est sûr : la jugesse venue du froid n’a pas dû fumer un seul tarpé de sa vie. Ça l’aurait déridée, mais elle n’est pas du genre à faire clairement le distinguo entre de l’herbe et du shit. Même en comparution immédiate. C’est qu’on n’enseigne pas le bien-être marijuanesque à l’Ecole Nationale de la Magistrature, on s’y contente de verser approximativement dans le rapprochement donjuanesque : l’ENM est l’école française où se conclut le plus grand nombre de mariages entre élèves. Les élites magistrates se retrouvent chaque soir, après leur journée de travail – l’un est au siège, l’autre au Parquet – et se racontent leur journée respective : l’angoisse ! Quand, en France, existait encore la peine de mort, ces gens-là avaient de quoi discuter. Mais aujourd’hui : c’est mortel ! Les types, qui s’habillent en robe noire toute la journée – à la place de leur femme, j’aurais des doutes –, se rendent compte d’une chose : ils traînent la même gonzesse depuis leurs vingt ans : t’étonnes pas après qu’ils fassent grève pour un oui pour un non.

N’empêche : avant la cure de vertu qu’ont subie les Verts français avec Eva Joly, la légalisation de la fumette faisait partie du credo écolo. Dans les revendications, la légalisation du pétard venait bien avant la sauvegarde de la forêt amazonienne ou le mariage gay. Sur l’union civile d’Amazoniens de même sexe amateurs de shit, y avait pas photo, même si l’usage du pagne ou de l’étui pénien devant Monsieur le Maire continuait à faire débat. Mais sur la Marie-Jeanne, jamais aucune question puisque c’était la question des questions. Ce n’était que logique : quand t’as fumé, t’as pas envie de jouer au bûcheron ni d’enculer personne. À la limite, partir pour l’Amazonie, d’accord. En pirogue à voile, d’accord aussi. Mais y débiter des arbres ou copuler ? Non ! Peace, brother, peace and smoke !

Eh bien, j’ai été navrée d’apprendre que les écologistes français sont contre l’utilisation du gaz de shit. Là, je ne comprends vraiment pas. Tout le monde était d’accord pour ouvrir les salles de shoot préconisées par Roselyne Bachelot. Il suffisait de raccorder un tuyau – un petit tuyau, ça va pas coûter cher, juste le prix du tuyau qui, même avec la crise, est à la portée de tous, surtout si c’est un tuyau en simili-caoutchouc et pas en caoutchouc véritable qui, lui, contribue à la déforestation de la forêt d’Amazonie ou de Compiègne, j’ai oublié – et de récupérer les vapeurs de shit pour en faire du gaz. La technologie n’ayant pas de limites, on aurait pu imaginer des systèmes personnels et discrets pour équiper certains fumeurs prolifiques. Prenez Doc Gynéco : il fait tellement de gaz de shit qu’on pourrait chauffer la moitié de l’Ile-de-France pendant un an avec ce qu’il fume en une soirée. Pour un peu qu’il ait mangé toulousain, raccordez-lui deux tuyaux – un dans le nez et un où-je-pense – et vous assurez l’indépendance énergétique de la France pour les vingt prochaines années. Qui a dit qu’on ne pouvait pas être rappeur et patriote ?

Donc, le gaz de shit est la solution. La plus écologique. De plus, il ne faut pas mésestimer un fait : l’extraction du gaz de shit est un pas de plus vers la légalisation du shit. Imaginez-vous un policier qui vous arrête sous prétexte que vous avez un pétard à la bouche, alors que vous êtes en train de produire du gaz pour la Nation tout entière. Le pandore se confond en excuse. C’est à peine s’il ose vous demander de lui en allumer un. Non, décidément, le gaz de shit, c’est l’avenir.

Les pépins de la colère

« Un Monsieur qui veut être à la hauteur des événements : définition du clown » (Aragon, Traité du style, 1927). Il me semble qu’il y a quelque chose de ce clown dans l’indigné, et de ce ridicule dans l’indignation, si fréquente dans les pages « Opinions » de nos journaux. (Je ne prétendrai d’ailleurs pas que je n’aie pas donné moi-même, à telle ou telle occasion, dans ce ridicule.)[access capability= »lire_inedits »]

Je ne dis pas qu’il n’y ait pas, en ce monde, mille raisons de colère. Elles abondent au contraire. Et, de toute façon, on peut compter sur l’indigné pour en trouver. J’ai connu des gens pour s’indigner que nos contemporains ne fassent pas la liaison quand ils disent « vingt euros », qui doit être prononcé « vingt-t-euros ». C’est dire ! Bon, fort heureusement, l’indignation a parfois des motifs disons… un peu plus prioritaires. Mais le problème est qu’elle ne sert à rien. Vos gesticulations postillonnantes, Mesdames, Messieurs, vos clameurs de putois (« J’ai honte pour mon pays… », « Notre criminelle indifférence… », etc), tout le monde s’en fiche. Il faut avoir l’intelligence et le cran de se porter au-delà. Il faut se révolter – c’est autre chose. Surtout, il faut combattre. Il faut tirer. Et viser juste. Il faut rire et mordre. Cingler. Et surtout, travailler. Agrippa d’Aubigné s’indigne de la guerre civile ; mais il compose, pour dire sa fureur, quelque 9000 alexandrins. Faites-en autant ! Voltaire défend Calas : il ferraille, il publie des brochures, il ruse, aussi, pour limiter les risques ; mais un guerrier qui ruse, cela ne veut pas dire qu’il est un lâche. Zola écrit J’accuse : il est peut-être indigné, mais il compose un texte, charpenté et costaud comme ses romans, écrit avec vigueur et avec rigueur, chargé d’arguments solides et de questions précises. L’indignation n’y suffit pas ; elle a la consistance d’un soufflé. Elle s’apparente le plus souvent à l’éjaculation précoce.

J’ai recherché le personnage de l’indigné dans la littérature. La Bruyère ne me l’a pas fourni, mais peut-être ai-je mal regardé. C’est plutôt Molière qui a codifié le type, avec son Alceste dans Le Misanthrope. Alceste est indigné. De tout. Des petits marquis, d’un sonnet risible, de l’indulgence amusée que son ami Philinte oppose à ses jérémiades. Mais il nous émeut néanmoins car il souffre, et la souffrance n’est jamais risible. Et puis, on ne m’enlèvera pas de l’idée que c’est lui-même que Molière met en scène, du moins une part de ce qu’il était ; avec un courage inouï, il se regarde et il se montre, dans tout son pathétique. Et cette sincérité-là, qui est la vraie, sauve tout.

L’indignation est un narcissisme

L’autre indigné célèbre, c’est Gustave Flaubert, le premier de nos écrivains, peut-être, à avoir détesté radicalement toute son époque, et à l’avoir dit jusqu’à l’épuisement dans sa sublime correspondance. Mais il orthographiait, lui : « Je suis hhhîîîndigné ! », ce qui suffisait, là aussi, à indiquer une sorte de sourire envers soi-même. Et puis quoi ? Il écrit Bouvard et Pécuchet, accomplissant ce parcours héroïque qui le mène à l’ironie, à la malice, à l’ambiguïté.

Mais je n’ai pas répondu à ma question initiale : qu’y a-t-il donc de si grotesque dans la posture de l’indigné ? Je hasarderai ceci : elle est un narcissisme. L’indigné est assurément sincère ; mais la sincérité ne nous protège pas de l’erreur, et d’abord de l’erreur sur nous-mêmes. L’indigné, au fond, même s’il ne le sait pas, est beaucoup moins soucieux du scandale, de l’injustice contre quoi il exhale ses fulminations que de montrer à tous qu’il a une belle âme noble. Et montrer sa belle âme noble, il n’y a rien de plus dégoûtant.[/access]

La révolution en avion à réaction

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Apparemment, il suffit qu’un membre du gouvernement français passe ses vacances dans un pays pour que celui-ci, juste après son séjour, connaisse une révolution. Alliot-Marie en Tunisie, Fillon en Egypte… A défaut de trouver une explication rationnelle à ce phénomène, on pourrait tenter une vérification empirique en envoyant par exemple Eric Besson en vacances en Iran ou Brice Hortefeux en Algérie. Si des soulèvements populaires éclatent juste après leur départ, la France aura de nouveau signé son pacte séculaire avec la liberté du monde.

A ce moment-là, il faudra demander à Nathalie Kosciusko-Morizet, au visage si délicieusement corrégien, si elle pourrait se rendre en Italie. Ce ne serait pas plus mal pour la santé démocratique de l’Europe. Nous tenons à préciser que le Venezuela, la Bolivie, l’Equateur et Cuba vont très bien, merci pour eux, et qu’il n’est pas utile de faire subir un gros jetlag à Roselyne Bachelot, Xavier Bertrand, Luc Chatel ou Benoist Apparu pour qu’ils aillent là-bas : ils sont déjà assez à l’ouest comme ça.

No future pour le multiculturalisme

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S’il est un pays où la tolérance a sa maison, c’est bien le Royaume-Uni. Les Britanniques en sont persuadés, elle leur a évité les grandes abominations extrémistes du XXème siècle. Si vous insistez, ils vous rappelleront qu’il fut un temps où, dans un continent harmonieusement brun et rouge, leur île seule maintenait assez haut et de belle manière les couleurs de la civilisation. Puis ils vous assommeront avec la démocratie, le fair-play, la modération et le respect mutuel dont ils revendiquent fièrement la paternité. Rien de moins. À défaut de fournir un ADN contraire, il faudra bien acquiescer poliment. Avant qu’ils vous achèvent, preuves à l’appui, avec la liberté absolue de parole et de culte, ou l’égalité scrupuleuse des droits quels que soient la race, le sexe, l’orientation sexuelle. N’en jetez plus, ils sont imprenables.

Vraiment ? C’était avant le discours prononcé par David Cameron à Munich à l’occasion de la conférence sur la sécurité (Il y a de ces villes maudites comme Wannsee ou Yalta qui devraient être interdites de conférences internationales par principe… Passons). Alors qu’il était censé s’exprimer sur le terrorisme, le Prime Minister s’est adressé directement à sa communauté musulmane. Pour donner un grand coup de pied dans le dogme intangible qui, depuis deux générations, constitue le socle de LA solution britannique à l’immigration massive que vivent toutes les grandes démocraties européennes, à savoir le multiculturalisme d’Etat, héritier direct et officiel des belles valeurs susnommées, tolérance en tête. Un système qui, une fois pour toutes, tient pour acquis que le maintien par chaque communauté de sa propre culture et de son système de valeurs participe de l’enrichissement national.

Contre toute attente, à la question « Nos sociétés hyper-diverses peuvent-elles non seulement cohabiter mais prospérer sous un régime qui fait la part belle au communautarisme ? », Cameron a répondu… No. No way. Echec sur toute la ligne. Les cultures séparées sont plus séparées que jamais. Des ghettos physiques et mentaux se sont constitués, renforçant les conservatismes, les malentendus et l’hostilité. Paradoxalement, hors de toute contrainte d’intégration, les minorités se sont senties abandonnées, isolées, voire atomisées. Prêtes à se jeter dans les bras d’extrémistes réconfortants, pratiquant un maelström douteux à coups de confusion d’identité, de religiosité pervertie, de vociférations djihadistes et de martyrs.

Sans tomber dans les travers de ses prédécesseurs conservateurs (on se souviendra du tristement célèbre discours dit des rivers of blood d’Enoch Powell ou de « l’inondation » redoutée par Margaret Thatcher), Cameron s’est plutôt inspiré du concept de Britishness inventé par Gordon Brown, probable transposition à l’insu de son plein gré de la francitude ségoléniste, pour rassembler ses compatriotes. Difficile de ne pas être d’accord avec lui quand il demande aux associations religieuses financées par des fonds publics de ne pas admettre dans leurs rangs ceux qui dénigrent la démocratie et de ne pas jouer les paravents de l’islamisme.

Au travailliste Sadiq Khan qui a regretté que ce discours résolument courageux et nouveau soit malencontreusement tombé le jour de la grande marche de l’English Defence durant laquelle 3000 hooligans ont scandé dans les rues de Luton « Allah, who the fuck is Allah » (traduction libre, Allah, quel vilain garçon tu fais), on pourra même rétorquer qu’il est malsain de laisser aux seuls voyous et racistes patentés la dénonciation de l’islam extrémiste. Idem au sujet des applaudissements de Nick Griffin, chef plus ou moins pestiféré du British National Party ou de ceux, plus surprenants, de la délégation saoudienne à Munich. Il est difficile, sauf à faire preuve d’une mauvaise foi patentée, de considérer que ce soutien s’explique par une subite conversion de Cameron aux thèses de l’extrême droite. Tout au plus peut-on lui reprocher sur ce terrain un silence parfois… pesant.

Mais s’il est parvenu par une opération de haute-voltige bien maîtrisée à éviter d’accoler terrorisme et immigration, sa solution de substitution clés en mains au multiculturalisme est nettement moins convaincante. Fidèle à ses convictions, c’est par un « libéralisme musclé », référence peu heureuse au « christianisme musclé » qui triomphait aux temps de l’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, qu’il compte assimiler les minorités. C’est un peu court. Quid par exemple des nombreuses écoles confessionnelles, véritables viviers de prosélytes enragés ? Motus.

C’est oublier surtout que les minorités sont les premières victimes d’une société d’où la discrimination, en particulier à l’embauche, est bien loin d’avoir disparu. Comme l’a rappelé fort à propos Trevor Phillips, Commissaire aux droits de l’homme et à l’égalité des chances, « si les gens n’ont pas de travail, vous ne pouvez pas leur demander de s’intégrer ». Elémentaire, mon cher Phillips.

Il est tentant d’attribuer la cause de tous les maux de la société britannique aux difficultés d’intégration des minorités. Ou de les tenir pour responsables de leurs propres problèmes. En panne dans les sondages avec des indicateurs économiques en berne, et avant que les étudiants ne remettent le couvert sur les droits d’inscription universitaires, Cameron ne cède t-il pas plutôt aux sirènes mélodieuses de la bouc-émissarisation et du détournement opportun d’attention ? En d’autres termes, à une tactique qui sent la panique ? Ce renversement spectaculaire doit sans doute plus aux manœuvres politiciennes qu’aux convictions, mais quoiqu’il en soit, ne rêvons pas. Le Royaume-Uni est encore loin du modèle français assimilationniste. Qui n’a d’ailleurs ici rien d’un modèle !

Fillon et MAM victimes du modèle nordique

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Les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d’accepter le commandement suprême

Inutile de se voiler la face: le pouvoir sarkozyste est entré dans une zone de turbulences dont on ne voit pas comment il pourrait sortir indemne. Les dégâts collatéraux provoqués en France par le déclenchement des révoltes populaires en Tunisie et en Egypte ont atteint des personnalités jouissant jusque-là d’une réputation de compétence et d’intégrité au-delà de leur famille politique, comme Michèle Alliot-Marie et François Fillon. Même s’ils n’ont fait que suivre l’exemple de leurs prédécesseurs, de droite comme de gauche, en acceptant les bonnes manières de potentats orientaux, ils ont commis une faute majeure en politique: ne pas sentir l’air du temps.

Les signes ne manquaient pas, pourtant, indiquant que les exigences du peuple relatives à l’éthique de ses dirigeants étaient devenues plus strictes. Hier, on ne s’offusquait pas de voir Jacques Chirac bénéficier d’un hébergement gracieux, à sa sortie de l’Elysée, dans un appartement de luxe propriété de la famille Hariri. Personne ne s’était soucié, à la fin des années 1990 du mode de financement des escapades familiales de François Mitterrand à l’hôtel Old Cataract d’Assouan: il est bien connu que Mitterrand n’avait jamais un sou sur lui, et pratiquait dans la gestion de ses finances privées le mépris souverain de Charles de Gaulle pour les questions d’intendance: cette dernière était invitée à suivre sans moufter. À ceci près que le Général poussait l’austérité financière personnelle jusqu’à sa plus extrême limite: payer la note d’électricité des parties privatives de l’Elysée, renoncer à sa pension d’officier général pour ne vivre que de ses droits d’auteur, et passer ses vacances dans un trou perdu de la Haute-Marne avec comme seul luxe un golf miniature dans le parc de la Boisserie.

Nul n’exige aujourd’hui de nos actuels gouvernants une telle ascèse. Elle paraîtrait même suspecte à une classe moyenne qui a pris l’habitude du soleil d’hiver sous les tropiques. Ce qui ne passe pas, en revanche, c’est que les hommes et les femmes politiques revendiquent hautement leur droit à la vie privée – ce qui impliquerait qu’ils en assurent intégralement le financement – et qu’ils bénéficient, dans ces moments où ils mettent leurs fonctions entre parenthèses, d’avantages liés au statut de détenteur du pouvoir. D’ailleurs, cette idée qu’un ministre puisse se trouver simple quidam le temps d’une RTT posée sur le bureau du chef et acceptée par lui est une aberration en termes de philosophie politique. Chaque ministre porte sept jours sur sept et vingt quatre heures sur vingt-quatre la responsabilité de sa charge. Cette banalisation du « métier » politique, dont l’essence ne serait pas différente de l’activité exercée par les fonctionnaires et les acteurs de la vie économique constitue une dégénérescence de la démocratie. Il en est de même du mélange des genres entre l’exercice d’une responsabilité politique de premier plan et celui d’une activité professionnelle comme celle d’avocat d’affaires ou de « consultant » d’entreprises du CAC 40: il conduit tout droit au conflit d’intérêts.

L’utopie de la République vertueuse de Cincinnatus

Cependant, la République vertueuse, incarnée par un Cincinnatus lâchant sa charrue pendant seize jours pour sauver Rome, ou, plus près de nous, par des David Ben Gourion et Menahem Begin qui quittèrent le pouvoir aussi pauvres qu’ils y étaient entrés, relève de l’utopie. Cet idéal, où les exceptions sont érigées en modèle, n’a pour fonction que de rappeler aux puissants ce vers quoi ils doivent tendre. C’est toute l’ambiguïté du terme de « République irréprochable » porté en bannière par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007: la différence entre irréprochable et vertueux recoupe celle qui existe entre relatif et absolu. Une République irréprochable le demeure tant que le peuple ne trouve rien à reprocher à ceux qui la dirigent. Or, la morale commune est, comme la météorologie, sujette à des variations pas toujours prévisibles.

Les « professionnels de la vertu », qu’ils soient imprécateurs ou indignés, sont comme les perroquets: la répétition inlassable de leur discours mécanique ne trouve d’écho que lorsque le public, l’opinion, l’air du temps y entend une résonnance avec un malaise général. Ces moralistes autoproclamés n’ont pas eu raison avant, et ils auront tort après. La vertu, modèle nordique, que l’on veut nous proposer avec la candidature d’Eva Joly, a montré ses limites: les Français ne seront jamais des Suédois ou des Norvégiens, et il serait temps que l’on comprenne que le fonctionnement de ces démocraties prétendument exemplaires est fondé, dans ces pays, sur la dévalorisation du pouvoir politique par rapport au pouvoir économique dont il n’est que l’instrument docile. C’est l’une des raisons qui explique la féminisation à outrance du personnel politique scandinave, alors que les conseils d’administration des multinationales siégeant à Stockholm, Oslo ou Helsinki sont peuplés très majoritairement de descendants mâles des Vikings.

Réenchanter le politique (et pas seulement la gauche comme se propose Nicolas Demorand) est une urgence de l’heure. Celui qui y parviendra a un bel avenir devant lui.

Dicôlon à la une

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Le Dicôlon est un fascinant personnage à deux corps du théâtre populaire grec, qui porte en permanence sur son dos son frère mort. Mais Le Dicôlon est aussi le titre du nouveau roman de Yannis Kiourtsakis dont le narrateur est hanté par cette figure. Et par cette question cruciale : « Toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? » Ou encore : une vie qui ne dialogue pas avec les morts peut-elle encore mériter le nom de vie ?

Ces questions seront au cœur d’une rencontre avec Yannis Kiourtsakis organisée par le P.E.N Club Français et L’Atelier du roman et présentée par Jean Blot et Lakis Proguidis. Celle-ci aura lieu le jeudi 10 février à 19h au 6 rue François Miron, à Paris (Métro Hôtel de Ville).
Entrée doublement gratuite pour les Dicôlons.

Tunisie : la révolution des Œillères

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photo : Ignacio Munguia
photo : Ignacio Munguia

Que se passe-t-il en Tunisie ? Nos commentateurs, unanimes ou presque, ont tous la réponse : c’est la révolution ! Exactement comme chez nous, en 1789, et aussi comme au Portugal en 1975, avec la révolution des Œillets. C’est sur ce modèle qu’on lui a tout de suite trouvé un gentil nom, à cette révolution tunisienne, pour être bien sûr que les gentils vont gagner, comme chez nous : la révolution du Jasmin. Notre époque situe la morale (et l’analyse) au niveau de l’odorat : on reconnaît la néo-réaction à la sempiternelle odeur nauséabonde qui la précède, et on reconnaît le nouveau Bien au parfum qu’il dégage : celui du jasmin.[access capability= »lire_inedits »] C’est ce qui s’appelle avoir du pif ! Une révolution du Jasmin, ça se sent que c’est bien ! Le problème, bien sûr, c’est qu’on ne sait pas grand-chose. Le lyrisme débridé ne change rien à l’affaire. Qui peut savoir aujourd’hui ce que sera la Tunisie dans un an ou deux ? Une démocratie laïque? C’est peut-être probable, si je puis dire, et bien sûr souhaitable. Un autre régime laïque autoritaire ? C’est possible. Une démocratie dominée par un régime islamiste ? Qui peut l’exclure aujourd’hui ?

J’ai appris dans les médias qu’essentialiser les religions ou les civilisations était un péché capital contre la rigueur journalistico-scientifique. Or voici qu’aujourd’hui, on essentialise grave : la révolution en Tunisie aujourd’hui, c’est forcément comme chez nous il y a plus de deux siècles ! En nommant ce qui s’est passé « révolution », on fait rentrer ces événements dans une case bien rassurante : le mot, c’est la chose, et c’est même la même chose. C’est forcément la fin de l’obscurantisme sous toutes ses formes, religieuses ou autres, et les Tunisiens seront bientôt exactement comme nous ! C’est même eux qui vont nous donner des leçons de démocratie. Il n’y a qu’à voir comment nos gouvernants se sont comportés : c’est indigne ! Alors indignons-nous ! Ça conserve, paraît-il.

MAM n’a rien vu, mais nous nous ne l’avons pas entendue

Pour ma part, je suis frappé par l’absence de réflexion sur les formes spécifiques que prend cette révolution. On veut vibrer à l’unisson des Tunisiens, mais j’ai bien peur qu’à force d’être sur vibreur, on n’entende rien de ce qui se passe là-bas. Notre ministre des Affaires étrangères se fait vertement tancer parce qu’elle n’a rien vu venir, et parce qu’elle n’a pas su assez vite hurler avec les loups, mais sommes-nous vraiment sûrs d’être plus lucides qu’elle ? De ce point de vue, notre incapacité à entendre ce qu’elle a effectivement dit est assez troublante. Il n’était certes pas politiquement habile de proposer nos services à Ben Ali juste avant sa chute. Mais arrêtons de vociférer notre indignation un instant et écoutons-la. Au moment où elle parle, MAM ne semble guère préoccupée par la survie du régime tunisien. La fuite de Ben Ali a pris tout le monde ou presque par surprise. Michelle Alliot-Marie propose l’expertise française en matière sécuritaire au moment où la répression en Tunisie fait des dizaines de morts, sur lesquels je trouve que l’on passe un peu vite. Depuis à peu près Malik Oussekine en 1987, grâce à des techniques élaborées sur le long terme (le peuple français a, depuis 1789, souvent eu tendance à vouloir rejouer le match) la police française n’a tué personne lors de manifestations de masse, ce qui est tout de même assez remarquable. C’est de cette expertise dont parle notre ministre. Elle propose benoîtement (et un peu tard) d’aider à sauver des vies au moment où, à Paris, le lyrisme révolutionnaire qui s’empare des rédactions écrase tout sur son passage.

Lyrisme révolutionnaire contre esprit critique

Pourtant, en Occident, nous sommes (étions ? peut-être, si l’on met en lien notre indifférence aux morts tunisiens et les débats actuels sur la légalisation de l’euthanasie) remarquablement attachés à la protection de la vie humaine. Que deux gamins meurent tragiquement alors qu’ils sont poursuivis par la police, voilà que cela justifie des émeutes pendant des semaines. Mais lorsqu’il s’agit de la Tunisie, il semble que cet attachement se relâche quelque peu. Je n’ai ainsi guère trouvé d’analyse sur ces horribles suicides par le feu qui se sont multipliés ces dernières semaines dans les pays arabes. Suicides que la presse unanime a décidé d’appeler « immolation », d’un mot tiré du vocabulaire religieux, ce qui est assez paradoxal dans un contexte qui se veut parfaitement laïque. Mais au fond, le vocabulaire religieux est assez révélateur, il me semble. Du lyrisme qui se dégage de cette révolution du Jasmin peut naître, en effet, l’hypothèse selon laquelle nous nous situerions, ici, dans un contexte religieux. La « révolution », c’est notre mythologie fondatrice à nous. Du point de vue des poètes parisiens de la révolution tunisienne, ces suicides ne sont que le révélateur d’un mal-être qui justifie tout. Ils n’existent pas en eux-mêmes et renvoient à la violence première qui a été faite au peuple.

Cette volonté de justifier ces morts, de leur donner un sens qui occulte leur forme spécifique procède d’une vision lyrique, religieuse, de l’événement qui paralyse l’esprit critique. Pour la tradition catholique, celui qui se donne la mort est un meurtrier : il n’est pas le grand prêtre ou le héros d’une nouvelle religion civique. S’infliger (ou infliger) la mort pour obtenir un effet politique sur ce monde-ci, c’est ce que le christianisme avait progressivement rendu impossible depuis la Passion du Christ. « Ce n’est pas le sacrifice que je veux, c’est la miséricorde. » Avec la multiplication des attentats-suicides, ces dernières décennies, et celle, récente, de ces suicides révolutionnaires, deux actes dont les similitudes mériteraient peut-être d’être explorées, il semble que l’on assiste à l’émergence de phénomènes politiques qui se situent clairement hors de notre tradition politique[1. On trouvera bien sûr un ou deux contre-exemples dans l’Histoire, mais ils sont très limités et, surtout, n’ont jamais eu les effets politiques qu’a eu le « sacrifice » du « martyr » Mohamed Bouazizi (Paix à son âme)]. Je m’étonne que tous nos spécialistes de la « diversité culturelle » ne soient pas plus sensibles à cette « différence ». C’est qu’ils vivent la révolution du Jasmin toutes narines ouvertes, mais équipés d’œillères.[/access]

Le dîner du CRIF, remède contre l’agoraphobie

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Quelques-uns de mes proches m’avaient fait remarquer, ces derniers temps, que je manifestais une tendance croissante à éviter la fréquentation de mes semblables, à négliger les rituels de la vie sociale : dîners amicaux ou mondains, participation à des manifestations publiques politiques ou culturelles, rassemblements d’anciens des quelques institutions où j’appris, jadis les dures règles de la vie en collectivité.

Il faut dire que dans les montagnes où j’habite, l’ours a été éradiqué au début du XXème siècle, mais son esprit rôde encore dans les parages, prêt à s’insinuer dans le corps de celui qui présente quelques dispositions à l’accueillir. Quelques symptômes indiquent que l’on est prédisposé au devenir-ours, phénomène bien connu de nos amis Inuits: une tendance à la somnolence hivernale, à la réduction des échanges verbaux avec votre voisinage au strict minimum nécessaire, une béatitude infinie ressentie lors de longues marches solitaires dans les forêts.

Il fallait donc faire quelque chose avant que le processus ne devienne irréversible, et que mon comportement ne s’aligne à tout jamais sur celui du vieux grizzly que ses congénères évitent pour ne pas risquer le coup de patte du grognon que l’on dérange.

En matière de thérapie de ce syndrome, il existe, comme toujours, deux écoles: la médecine douce et le traitement de choc. La première consiste à réhabituer petit à petit le patient à apprécier la fréquentation de sa famille, de ses amis, de ses voisins: un petit apéro improvisé par-ci, une sortie au restaurant où l’on se retrouvera – quel hasard! – avec quelques personnes perdues de vue depuis un certain temps par-là. Tout l’art du thérapeute accompagnant la cure consiste alors à organiser subtilement cette exfiltration du monde des plantigrades d’un homme prompt à regagner le fond de sa tanière s’il flaire le danger.
La thérapie de choc se fonde, elle, sur l’immersion la plus brutale possible du sujet dans une situation qui est l’exact opposé de cette tendance à l’isolement devenue une sorte d’addiction. Cette thérapie ne fonctionne, bien sûr, que si le patient est replongé dans un secteur qui lui fut naguère familier, et où les rapports sociaux ne nécessitent pas l’effort surhumain d’aller à la rencontre d’un milieu inconnu.

L’entourage, bon prince, me laissa le choix entre les deux méthodes, tout en me faisant sentir gentiment, mais fermement qu’il n’était pas question de trouver une échappatoire à cette action thérapeutique que l’on avait trop longtemps différée.

Mon aversion pour les charlataneries vendues sous le label homéopathie, médecines douces, naturothérapie et autre foutaises pour gonzesses étant définitive, j’optai donc pour la thérapie de choc.
Restait à trouver l’événement adéquat, de nature à produire un choc de sociabilité d’intensité maximale.

Et ce fut ainsi, le mercredi 9 février 2011, que je me retrouvai au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui s’est tenu au Pavillon d’Armenonville, dans le Bois de Boulogne à Paris. Comme je dispose d’une (petite) notoriété parmi les dirigeants de quelques organisations rassemblant les israélites de France, je n’eus pas trop de mal à me procurer ce carton d’invitation aussi difficile à obtenir qu’une place dans la tribune d’honneur au stade de France pour un match de rugby du Tournoi des six nations. L’argent n’aide en rien: il existe dix fois plus de riches prêts à payer des sommes folles pour « en être » que de places disponibles dans la salle.

J’étais sûr de retrouver là, concentrés sur moins de mille mètres carrés, des dizaines, voire des centaines de gens fréquentés ou croisés dans les diverses strates de ma vie sociale et professionnelle: hommes et femmes politiques, universitaires, journalistes et écrivains.

Pour les politiques, c’est bien simple: les deux tiers des membres du gouvernement étaient présents, y compris ceux qui se trouvent dans la tourmente, comme Michèle Alliot-Marie et son compagnon Patrick Ollier. C’est fou le nombre de « tenez-bon, on est avec vous !» qu’ils ont entendus, ce qui a dû leur faire chaud au cœur. Je ne saurais pourtant trop leur conseiller de mesurer ces effusions à l’aune du théorème du flatteur: « S’il (ou elle plonge, un petit coup de lèche ne coûte pas grand-chose, mais s’il (ou elle) s’en sort ça peut rapporter ».

Pour ma part, je suis allé présenter mes hommages au Garde des sceaux Michel Mercier, non pour éviter les griffes de la justice, mais par sympathie pour la bonne ville de Lyon où est restée une partie de mon cœur. J’eus également plaisir à serrer la paluche de Pierre Schapira, adjoint au maire de Paris, en souvenir de virées communes à Lisbonne en compagnie de Jospin, l’austère qui, ce jour là ne se marrait pas, si bien qu’il ne restait que Schapira, dit Schap’s, pour mettre de l’ambiance dans la délégation. J’évitai Lévitte (tiens c’est euphonique!) qui n’aurait, dit-on, pas apprécié le bien que j’ai dit naguère de lui dans Causeur. En revanche, je demandai à ce brave Robert Hue s’il représentait un PCF réputé tricard au CRIF, ce qui me valut une remise à jour souriante, mais ferme, du barbu à propos de mes fiches politiques. Robert Hue et le Parti communiste, c’est bien fini, et ce n’est pas de sitôt que ça va recommencer.

Je consolai ensuite Arnaud Leparmentier qui « couvre » l’Elysée pour Le Monde : il enrageait d’être arrivé second dans la course à la direction du journal, doublé sur le poteau par Erik Izraelewicz, et en voulait beaucoup à ses petits camarades de la rédaction de ne pas l’avoir suffisamment soutenu alors que son projet était, dit-il, le meilleur. Attention Arnaud ! Le devenir-ours te guette ! En revanche Laurent Joffrin avait l’air radieux après son élection de maréchal comme PDG du Nouvel Obs, mais il me salua poliment, sans plus, peut-être en raison des misères que lui font certains de mes petits camarades de galère causeuse…

Et les femmes ? Oui, il y en avait, certaines très belles et sans doute très riches, mais ma timidité naturelle me retint de les aborder… Question show-bizz et people de magazine c’était plutôt le désert, si l’on excepte Daniela Lumbroso, et Jean Benguigui sur lequel se sont rabattus à fin d’interview les analphabètes des télés de la TNT et du câble, car c’était le seul non-politique dont la tête leur disait quelque chose…

Ah, j’allais oublier, on entendit deux discours, celui du président du CRIF Richard Prasquier, auquel répondit celui du président de la République Nicolas Sarkozy. En rendre compte ici ne fait pas partie du protocole thérapeutique qui m’a été imposé. Vous êtes donc priés de vous reporter à vos journaux habituels.

Le bras d’honneur de Moubarak à Obama

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Difficile d’y voir autre chose : l’étrange discours de Hosni Moubarak ce jeudi soir était avant tout adressé aux Américains. Et plus spécialement au premier d’entre eux qui quelques heures avant, avait déclaré, depuis la maison Blanche : « J’ai indiqué au président Moubarak, c’est que la transition politique doit être profonde, qu’elle doit être pacifique et qu’elle doit commencer maintenant. » De fait, le (faux ?) départ du vieux président a été complètement noyé par l’annonce du transfert graduel de pouvoir à Omar Suleyman et l’accent mis sur le cadre légal et la continuité.

Entre l’énumération des articles de la constitution et la dénonciation de l’intervention étrangère, l’ancien chef de l’armée de l’air égyptienne a une fois de plus habilement manœuvré jetant le trouble parmi les centaines de milliers de manifestants place Tahrir.

Contrairement à ce qu’on a affirmé sur beaucoup de plateaux télé – et pas seulement sur Al Jazeera – les Egyptiens semblaient plus perplexes qu’en colère. En tout cas, le Raïs négocie âprement son départ et exige de son peuple de pouvoir quitter le champ de bataille avec les honneurs de la guerre, tête haute, battu mais pas humilié, comme l’a été son collègue Ben Ali.

Le général MacArthur disait « les vieux soldats ne meurent pas, ils disparaissent dans le brouillard ». Ce soir c’était un brouillard de mots.

Hosni Moubarak, voyagiste fréquentable

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François Mitterrand, par deux fois élu président de la République française (1981-1995), aimait beaucoup le site d’Assouan, en Égypte. Il s’y rendait traditionnellement à Noël. Il eut été impensable qu’il occupât, pour son logement, un autre lieu que la résidence laissée à sa disposition par Hosni Moubarak, hôtelier de prestige. Quant à François Fillon, soudains lassé d’Assouan, il voulut visiter les temples d’Abou-Simbel. Le même Hosni Moubarak, agent de voyage de luxe, mit aussitôt l’un de ses avions à la disposition du premier ministre.

Ignore-t-on que, depuis l’Antiquité, l’Égypte accueille les puissants avec un faste à nul autre pareil ? Jules (qui se voulut César et ne mourut pas pompé), tomba sous le charme de Cléopâtre, et lui fit même un enfant. La belle égyptienne vint à Rome, mais les poignards d’une poignée de Tuquoque, arracha le grand homme à son affection. Elle se consola dans les bras de Marc Antoine, qu’elle conquit sans combattre, en lui offrant un somptueux banquet, admirablement peint par Tiepolo…

Vive le gaz de shit !

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Le gouvernement aurait voulu creuser tout partout en France des trous dans la terre pour exploiter le gaz de schiste, il aurait fallu s’inquiéter. Mais du gaz de schiste, nulle part il n’est question. La France est un pays civilisé et son gouvernement ne s’inquiète que du gaz de shit. Les écologistes français devraient avoir honte. Depuis qu’ils se sont convertis à Eva Joly, on ne les reconnaît plus. C’est sûr : la jugesse venue du froid n’a pas dû fumer un seul tarpé de sa vie. Ça l’aurait déridée, mais elle n’est pas du genre à faire clairement le distinguo entre de l’herbe et du shit. Même en comparution immédiate. C’est qu’on n’enseigne pas le bien-être marijuanesque à l’Ecole Nationale de la Magistrature, on s’y contente de verser approximativement dans le rapprochement donjuanesque : l’ENM est l’école française où se conclut le plus grand nombre de mariages entre élèves. Les élites magistrates se retrouvent chaque soir, après leur journée de travail – l’un est au siège, l’autre au Parquet – et se racontent leur journée respective : l’angoisse ! Quand, en France, existait encore la peine de mort, ces gens-là avaient de quoi discuter. Mais aujourd’hui : c’est mortel ! Les types, qui s’habillent en robe noire toute la journée – à la place de leur femme, j’aurais des doutes –, se rendent compte d’une chose : ils traînent la même gonzesse depuis leurs vingt ans : t’étonnes pas après qu’ils fassent grève pour un oui pour un non.

N’empêche : avant la cure de vertu qu’ont subie les Verts français avec Eva Joly, la légalisation de la fumette faisait partie du credo écolo. Dans les revendications, la légalisation du pétard venait bien avant la sauvegarde de la forêt amazonienne ou le mariage gay. Sur l’union civile d’Amazoniens de même sexe amateurs de shit, y avait pas photo, même si l’usage du pagne ou de l’étui pénien devant Monsieur le Maire continuait à faire débat. Mais sur la Marie-Jeanne, jamais aucune question puisque c’était la question des questions. Ce n’était que logique : quand t’as fumé, t’as pas envie de jouer au bûcheron ni d’enculer personne. À la limite, partir pour l’Amazonie, d’accord. En pirogue à voile, d’accord aussi. Mais y débiter des arbres ou copuler ? Non ! Peace, brother, peace and smoke !

Eh bien, j’ai été navrée d’apprendre que les écologistes français sont contre l’utilisation du gaz de shit. Là, je ne comprends vraiment pas. Tout le monde était d’accord pour ouvrir les salles de shoot préconisées par Roselyne Bachelot. Il suffisait de raccorder un tuyau – un petit tuyau, ça va pas coûter cher, juste le prix du tuyau qui, même avec la crise, est à la portée de tous, surtout si c’est un tuyau en simili-caoutchouc et pas en caoutchouc véritable qui, lui, contribue à la déforestation de la forêt d’Amazonie ou de Compiègne, j’ai oublié – et de récupérer les vapeurs de shit pour en faire du gaz. La technologie n’ayant pas de limites, on aurait pu imaginer des systèmes personnels et discrets pour équiper certains fumeurs prolifiques. Prenez Doc Gynéco : il fait tellement de gaz de shit qu’on pourrait chauffer la moitié de l’Ile-de-France pendant un an avec ce qu’il fume en une soirée. Pour un peu qu’il ait mangé toulousain, raccordez-lui deux tuyaux – un dans le nez et un où-je-pense – et vous assurez l’indépendance énergétique de la France pour les vingt prochaines années. Qui a dit qu’on ne pouvait pas être rappeur et patriote ?

Donc, le gaz de shit est la solution. La plus écologique. De plus, il ne faut pas mésestimer un fait : l’extraction du gaz de shit est un pas de plus vers la légalisation du shit. Imaginez-vous un policier qui vous arrête sous prétexte que vous avez un pétard à la bouche, alors que vous êtes en train de produire du gaz pour la Nation tout entière. Le pandore se confond en excuse. C’est à peine s’il ose vous demander de lui en allumer un. Non, décidément, le gaz de shit, c’est l’avenir.

Les pépins de la colère

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« Un Monsieur qui veut être à la hauteur des événements : définition du clown » (Aragon, Traité du style, 1927). Il me semble qu’il y a quelque chose de ce clown dans l’indigné, et de ce ridicule dans l’indignation, si fréquente dans les pages « Opinions » de nos journaux. (Je ne prétendrai d’ailleurs pas que je n’aie pas donné moi-même, à telle ou telle occasion, dans ce ridicule.)[access capability= »lire_inedits »]

Je ne dis pas qu’il n’y ait pas, en ce monde, mille raisons de colère. Elles abondent au contraire. Et, de toute façon, on peut compter sur l’indigné pour en trouver. J’ai connu des gens pour s’indigner que nos contemporains ne fassent pas la liaison quand ils disent « vingt euros », qui doit être prononcé « vingt-t-euros ». C’est dire ! Bon, fort heureusement, l’indignation a parfois des motifs disons… un peu plus prioritaires. Mais le problème est qu’elle ne sert à rien. Vos gesticulations postillonnantes, Mesdames, Messieurs, vos clameurs de putois (« J’ai honte pour mon pays… », « Notre criminelle indifférence… », etc), tout le monde s’en fiche. Il faut avoir l’intelligence et le cran de se porter au-delà. Il faut se révolter – c’est autre chose. Surtout, il faut combattre. Il faut tirer. Et viser juste. Il faut rire et mordre. Cingler. Et surtout, travailler. Agrippa d’Aubigné s’indigne de la guerre civile ; mais il compose, pour dire sa fureur, quelque 9000 alexandrins. Faites-en autant ! Voltaire défend Calas : il ferraille, il publie des brochures, il ruse, aussi, pour limiter les risques ; mais un guerrier qui ruse, cela ne veut pas dire qu’il est un lâche. Zola écrit J’accuse : il est peut-être indigné, mais il compose un texte, charpenté et costaud comme ses romans, écrit avec vigueur et avec rigueur, chargé d’arguments solides et de questions précises. L’indignation n’y suffit pas ; elle a la consistance d’un soufflé. Elle s’apparente le plus souvent à l’éjaculation précoce.

J’ai recherché le personnage de l’indigné dans la littérature. La Bruyère ne me l’a pas fourni, mais peut-être ai-je mal regardé. C’est plutôt Molière qui a codifié le type, avec son Alceste dans Le Misanthrope. Alceste est indigné. De tout. Des petits marquis, d’un sonnet risible, de l’indulgence amusée que son ami Philinte oppose à ses jérémiades. Mais il nous émeut néanmoins car il souffre, et la souffrance n’est jamais risible. Et puis, on ne m’enlèvera pas de l’idée que c’est lui-même que Molière met en scène, du moins une part de ce qu’il était ; avec un courage inouï, il se regarde et il se montre, dans tout son pathétique. Et cette sincérité-là, qui est la vraie, sauve tout.

L’indignation est un narcissisme

L’autre indigné célèbre, c’est Gustave Flaubert, le premier de nos écrivains, peut-être, à avoir détesté radicalement toute son époque, et à l’avoir dit jusqu’à l’épuisement dans sa sublime correspondance. Mais il orthographiait, lui : « Je suis hhhîîîndigné ! », ce qui suffisait, là aussi, à indiquer une sorte de sourire envers soi-même. Et puis quoi ? Il écrit Bouvard et Pécuchet, accomplissant ce parcours héroïque qui le mène à l’ironie, à la malice, à l’ambiguïté.

Mais je n’ai pas répondu à ma question initiale : qu’y a-t-il donc de si grotesque dans la posture de l’indigné ? Je hasarderai ceci : elle est un narcissisme. L’indigné est assurément sincère ; mais la sincérité ne nous protège pas de l’erreur, et d’abord de l’erreur sur nous-mêmes. L’indigné, au fond, même s’il ne le sait pas, est beaucoup moins soucieux du scandale, de l’injustice contre quoi il exhale ses fulminations que de montrer à tous qu’il a une belle âme noble. Et montrer sa belle âme noble, il n’y a rien de plus dégoûtant.[/access]

La révolution en avion à réaction

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Apparemment, il suffit qu’un membre du gouvernement français passe ses vacances dans un pays pour que celui-ci, juste après son séjour, connaisse une révolution. Alliot-Marie en Tunisie, Fillon en Egypte… A défaut de trouver une explication rationnelle à ce phénomène, on pourrait tenter une vérification empirique en envoyant par exemple Eric Besson en vacances en Iran ou Brice Hortefeux en Algérie. Si des soulèvements populaires éclatent juste après leur départ, la France aura de nouveau signé son pacte séculaire avec la liberté du monde.

A ce moment-là, il faudra demander à Nathalie Kosciusko-Morizet, au visage si délicieusement corrégien, si elle pourrait se rendre en Italie. Ce ne serait pas plus mal pour la santé démocratique de l’Europe. Nous tenons à préciser que le Venezuela, la Bolivie, l’Equateur et Cuba vont très bien, merci pour eux, et qu’il n’est pas utile de faire subir un gros jetlag à Roselyne Bachelot, Xavier Bertrand, Luc Chatel ou Benoist Apparu pour qu’ils aillent là-bas : ils sont déjà assez à l’ouest comme ça.

No future pour le multiculturalisme

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S’il est un pays où la tolérance a sa maison, c’est bien le Royaume-Uni. Les Britanniques en sont persuadés, elle leur a évité les grandes abominations extrémistes du XXème siècle. Si vous insistez, ils vous rappelleront qu’il fut un temps où, dans un continent harmonieusement brun et rouge, leur île seule maintenait assez haut et de belle manière les couleurs de la civilisation. Puis ils vous assommeront avec la démocratie, le fair-play, la modération et le respect mutuel dont ils revendiquent fièrement la paternité. Rien de moins. À défaut de fournir un ADN contraire, il faudra bien acquiescer poliment. Avant qu’ils vous achèvent, preuves à l’appui, avec la liberté absolue de parole et de culte, ou l’égalité scrupuleuse des droits quels que soient la race, le sexe, l’orientation sexuelle. N’en jetez plus, ils sont imprenables.

Vraiment ? C’était avant le discours prononcé par David Cameron à Munich à l’occasion de la conférence sur la sécurité (Il y a de ces villes maudites comme Wannsee ou Yalta qui devraient être interdites de conférences internationales par principe… Passons). Alors qu’il était censé s’exprimer sur le terrorisme, le Prime Minister s’est adressé directement à sa communauté musulmane. Pour donner un grand coup de pied dans le dogme intangible qui, depuis deux générations, constitue le socle de LA solution britannique à l’immigration massive que vivent toutes les grandes démocraties européennes, à savoir le multiculturalisme d’Etat, héritier direct et officiel des belles valeurs susnommées, tolérance en tête. Un système qui, une fois pour toutes, tient pour acquis que le maintien par chaque communauté de sa propre culture et de son système de valeurs participe de l’enrichissement national.

Contre toute attente, à la question « Nos sociétés hyper-diverses peuvent-elles non seulement cohabiter mais prospérer sous un régime qui fait la part belle au communautarisme ? », Cameron a répondu… No. No way. Echec sur toute la ligne. Les cultures séparées sont plus séparées que jamais. Des ghettos physiques et mentaux se sont constitués, renforçant les conservatismes, les malentendus et l’hostilité. Paradoxalement, hors de toute contrainte d’intégration, les minorités se sont senties abandonnées, isolées, voire atomisées. Prêtes à se jeter dans les bras d’extrémistes réconfortants, pratiquant un maelström douteux à coups de confusion d’identité, de religiosité pervertie, de vociférations djihadistes et de martyrs.

Sans tomber dans les travers de ses prédécesseurs conservateurs (on se souviendra du tristement célèbre discours dit des rivers of blood d’Enoch Powell ou de « l’inondation » redoutée par Margaret Thatcher), Cameron s’est plutôt inspiré du concept de Britishness inventé par Gordon Brown, probable transposition à l’insu de son plein gré de la francitude ségoléniste, pour rassembler ses compatriotes. Difficile de ne pas être d’accord avec lui quand il demande aux associations religieuses financées par des fonds publics de ne pas admettre dans leurs rangs ceux qui dénigrent la démocratie et de ne pas jouer les paravents de l’islamisme.

Au travailliste Sadiq Khan qui a regretté que ce discours résolument courageux et nouveau soit malencontreusement tombé le jour de la grande marche de l’English Defence durant laquelle 3000 hooligans ont scandé dans les rues de Luton « Allah, who the fuck is Allah » (traduction libre, Allah, quel vilain garçon tu fais), on pourra même rétorquer qu’il est malsain de laisser aux seuls voyous et racistes patentés la dénonciation de l’islam extrémiste. Idem au sujet des applaudissements de Nick Griffin, chef plus ou moins pestiféré du British National Party ou de ceux, plus surprenants, de la délégation saoudienne à Munich. Il est difficile, sauf à faire preuve d’une mauvaise foi patentée, de considérer que ce soutien s’explique par une subite conversion de Cameron aux thèses de l’extrême droite. Tout au plus peut-on lui reprocher sur ce terrain un silence parfois… pesant.

Mais s’il est parvenu par une opération de haute-voltige bien maîtrisée à éviter d’accoler terrorisme et immigration, sa solution de substitution clés en mains au multiculturalisme est nettement moins convaincante. Fidèle à ses convictions, c’est par un « libéralisme musclé », référence peu heureuse au « christianisme musclé » qui triomphait aux temps de l’empire sur lequel le soleil ne se couchait jamais, qu’il compte assimiler les minorités. C’est un peu court. Quid par exemple des nombreuses écoles confessionnelles, véritables viviers de prosélytes enragés ? Motus.

C’est oublier surtout que les minorités sont les premières victimes d’une société d’où la discrimination, en particulier à l’embauche, est bien loin d’avoir disparu. Comme l’a rappelé fort à propos Trevor Phillips, Commissaire aux droits de l’homme et à l’égalité des chances, « si les gens n’ont pas de travail, vous ne pouvez pas leur demander de s’intégrer ». Elémentaire, mon cher Phillips.

Il est tentant d’attribuer la cause de tous les maux de la société britannique aux difficultés d’intégration des minorités. Ou de les tenir pour responsables de leurs propres problèmes. En panne dans les sondages avec des indicateurs économiques en berne, et avant que les étudiants ne remettent le couvert sur les droits d’inscription universitaires, Cameron ne cède t-il pas plutôt aux sirènes mélodieuses de la bouc-émissarisation et du détournement opportun d’attention ? En d’autres termes, à une tactique qui sent la panique ? Ce renversement spectaculaire doit sans doute plus aux manœuvres politiciennes qu’aux convictions, mais quoiqu’il en soit, ne rêvons pas. Le Royaume-Uni est encore loin du modèle français assimilationniste. Qui n’a d’ailleurs ici rien d’un modèle !

Fillon et MAM victimes du modèle nordique

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les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d’accepter le commandement suprême
Les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d’accepter le commandement suprême

Inutile de se voiler la face: le pouvoir sarkozyste est entré dans une zone de turbulences dont on ne voit pas comment il pourrait sortir indemne. Les dégâts collatéraux provoqués en France par le déclenchement des révoltes populaires en Tunisie et en Egypte ont atteint des personnalités jouissant jusque-là d’une réputation de compétence et d’intégrité au-delà de leur famille politique, comme Michèle Alliot-Marie et François Fillon. Même s’ils n’ont fait que suivre l’exemple de leurs prédécesseurs, de droite comme de gauche, en acceptant les bonnes manières de potentats orientaux, ils ont commis une faute majeure en politique: ne pas sentir l’air du temps.

Les signes ne manquaient pas, pourtant, indiquant que les exigences du peuple relatives à l’éthique de ses dirigeants étaient devenues plus strictes. Hier, on ne s’offusquait pas de voir Jacques Chirac bénéficier d’un hébergement gracieux, à sa sortie de l’Elysée, dans un appartement de luxe propriété de la famille Hariri. Personne ne s’était soucié, à la fin des années 1990 du mode de financement des escapades familiales de François Mitterrand à l’hôtel Old Cataract d’Assouan: il est bien connu que Mitterrand n’avait jamais un sou sur lui, et pratiquait dans la gestion de ses finances privées le mépris souverain de Charles de Gaulle pour les questions d’intendance: cette dernière était invitée à suivre sans moufter. À ceci près que le Général poussait l’austérité financière personnelle jusqu’à sa plus extrême limite: payer la note d’électricité des parties privatives de l’Elysée, renoncer à sa pension d’officier général pour ne vivre que de ses droits d’auteur, et passer ses vacances dans un trou perdu de la Haute-Marne avec comme seul luxe un golf miniature dans le parc de la Boisserie.

Nul n’exige aujourd’hui de nos actuels gouvernants une telle ascèse. Elle paraîtrait même suspecte à une classe moyenne qui a pris l’habitude du soleil d’hiver sous les tropiques. Ce qui ne passe pas, en revanche, c’est que les hommes et les femmes politiques revendiquent hautement leur droit à la vie privée – ce qui impliquerait qu’ils en assurent intégralement le financement – et qu’ils bénéficient, dans ces moments où ils mettent leurs fonctions entre parenthèses, d’avantages liés au statut de détenteur du pouvoir. D’ailleurs, cette idée qu’un ministre puisse se trouver simple quidam le temps d’une RTT posée sur le bureau du chef et acceptée par lui est une aberration en termes de philosophie politique. Chaque ministre porte sept jours sur sept et vingt quatre heures sur vingt-quatre la responsabilité de sa charge. Cette banalisation du « métier » politique, dont l’essence ne serait pas différente de l’activité exercée par les fonctionnaires et les acteurs de la vie économique constitue une dégénérescence de la démocratie. Il en est de même du mélange des genres entre l’exercice d’une responsabilité politique de premier plan et celui d’une activité professionnelle comme celle d’avocat d’affaires ou de « consultant » d’entreprises du CAC 40: il conduit tout droit au conflit d’intérêts.

L’utopie de la République vertueuse de Cincinnatus

Cependant, la République vertueuse, incarnée par un Cincinnatus lâchant sa charrue pendant seize jours pour sauver Rome, ou, plus près de nous, par des David Ben Gourion et Menahem Begin qui quittèrent le pouvoir aussi pauvres qu’ils y étaient entrés, relève de l’utopie. Cet idéal, où les exceptions sont érigées en modèle, n’a pour fonction que de rappeler aux puissants ce vers quoi ils doivent tendre. C’est toute l’ambiguïté du terme de « République irréprochable » porté en bannière par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007: la différence entre irréprochable et vertueux recoupe celle qui existe entre relatif et absolu. Une République irréprochable le demeure tant que le peuple ne trouve rien à reprocher à ceux qui la dirigent. Or, la morale commune est, comme la météorologie, sujette à des variations pas toujours prévisibles.

Les « professionnels de la vertu », qu’ils soient imprécateurs ou indignés, sont comme les perroquets: la répétition inlassable de leur discours mécanique ne trouve d’écho que lorsque le public, l’opinion, l’air du temps y entend une résonnance avec un malaise général. Ces moralistes autoproclamés n’ont pas eu raison avant, et ils auront tort après. La vertu, modèle nordique, que l’on veut nous proposer avec la candidature d’Eva Joly, a montré ses limites: les Français ne seront jamais des Suédois ou des Norvégiens, et il serait temps que l’on comprenne que le fonctionnement de ces démocraties prétendument exemplaires est fondé, dans ces pays, sur la dévalorisation du pouvoir politique par rapport au pouvoir économique dont il n’est que l’instrument docile. C’est l’une des raisons qui explique la féminisation à outrance du personnel politique scandinave, alors que les conseils d’administration des multinationales siégeant à Stockholm, Oslo ou Helsinki sont peuplés très majoritairement de descendants mâles des Vikings.

Réenchanter le politique (et pas seulement la gauche comme se propose Nicolas Demorand) est une urgence de l’heure. Celui qui y parviendra a un bel avenir devant lui.

Dicôlon à la une

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Le Dicôlon est un fascinant personnage à deux corps du théâtre populaire grec, qui porte en permanence sur son dos son frère mort. Mais Le Dicôlon est aussi le titre du nouveau roman de Yannis Kiourtsakis dont le narrateur est hanté par cette figure. Et par cette question cruciale : « Toutes nos idées ne sont-elles pas toujours dues à des morts, que nous devons ramener à la vie et pousser plus avant ? » Ou encore : une vie qui ne dialogue pas avec les morts peut-elle encore mériter le nom de vie ?

Ces questions seront au cœur d’une rencontre avec Yannis Kiourtsakis organisée par le P.E.N Club Français et L’Atelier du roman et présentée par Jean Blot et Lakis Proguidis. Celle-ci aura lieu le jeudi 10 février à 19h au 6 rue François Miron, à Paris (Métro Hôtel de Ville).
Entrée doublement gratuite pour les Dicôlons.