Quelques-uns de mes proches m’avaient fait remarquer, ces derniers temps, que je manifestais une tendance croissante à éviter la fréquentation de mes semblables, à négliger les rituels de la vie sociale : dîners amicaux ou mondains, participation à des manifestations publiques politiques ou culturelles, rassemblements d’anciens des quelques institutions où j’appris, jadis les dures règles de la vie en collectivité.

Il faut dire que dans les montagnes où j’habite, l’ours a été éradiqué au début du XXème siècle, mais son esprit rôde encore dans les parages, prêt à s’insinuer dans le corps de celui qui présente quelques dispositions à l’accueillir. Quelques symptômes indiquent que l’on est prédisposé au devenir-ours, phénomène bien connu de nos amis Inuits: une tendance à la somnolence hivernale, à la réduction des échanges verbaux avec votre voisinage au strict minimum nécessaire, une béatitude infinie ressentie lors de longues marches solitaires dans les forêts.

Il fallait donc faire quelque chose avant que le processus ne devienne irréversible, et que mon comportement ne s’aligne à tout jamais sur celui du vieux grizzly que ses congénères évitent pour ne pas risquer le coup de patte du grognon que l’on dérange.

En matière de thérapie de ce syndrome, il existe, comme toujours, deux écoles: la médecine douce et le traitement de choc. La première consiste à réhabituer petit à petit le patient à apprécier la fréquentation de sa famille, de ses amis, de ses voisins: un petit apéro improvisé par-ci, une sortie au restaurant où l’on se retrouvera – quel hasard! – avec quelques personnes perdues de vue depuis un certain temps par-là. Tout l’art du thérapeute accompagnant la cure consiste alors à organiser subtilement cette exfiltration du monde des plantigrades d’un homme prompt à regagner le fond de sa tanière s’il flaire le danger.
La thérapie de choc se fonde, elle, sur l’immersion la plus brutale possible du sujet dans une situation qui est l’exact opposé de cette tendance à l’isolement devenue une sorte d’addiction. Cette thérapie ne fonctionne, bien sûr, que si le patient est replongé dans un secteur qui lui fut naguère familier, et où les rapports sociaux ne nécessitent pas l’effort surhumain d’aller à la rencontre d’un milieu inconnu.

L’entourage, bon prince, me laissa le choix entre les deux méthodes, tout en me faisant sentir gentiment, mais fermement qu’il n’était pas question de trouver une échappatoire à cette action thérapeutique que l’on avait trop longtemps différée.

Mon aversion pour les charlataneries vendues sous le label homéopathie, médecines douces, naturothérapie et autre foutaises pour gonzesses étant définitive, j’optai donc pour la thérapie de choc.
Restait à trouver l’événement adéquat, de nature à produire un choc de sociabilité d’intensité maximale.

Et ce fut ainsi, le mercredi 9 février 2011, que je me retrouvai au dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), qui s’est tenu au Pavillon d’Armenonville, dans le Bois de Boulogne à Paris. Comme je dispose d’une (petite) notoriété parmi les dirigeants de quelques organisations rassemblant les israélites de France, je n’eus pas trop de mal à me procurer ce carton d’invitation aussi difficile à obtenir qu’une place dans la tribune d’honneur au stade de France pour un match de rugby du Tournoi des six nations. L’argent n’aide en rien: il existe dix fois plus de riches prêts à payer des sommes folles pour « en être » que de places disponibles dans la salle.

J’étais sûr de retrouver là, concentrés sur moins de mille mètres carrés, des dizaines, voire des centaines de gens fréquentés ou croisés dans les diverses strates de ma vie sociale et professionnelle: hommes et femmes politiques, universitaires, journalistes et écrivains.

Pour les politiques, c’est bien simple: les deux tiers des membres du gouvernement étaient présents, y compris ceux qui se trouvent dans la tourmente, comme Michèle Alliot-Marie et son compagnon Patrick Ollier. C’est fou le nombre de « tenez-bon, on est avec vous !» qu’ils ont entendus, ce qui a dû leur faire chaud au cœur. Je ne saurais pourtant trop leur conseiller de mesurer ces effusions à l’aune du théorème du flatteur: « S’il (ou elle plonge, un petit coup de lèche ne coûte pas grand-chose, mais s’il (ou elle) s’en sort ça peut rapporter ».

Pour ma part, je suis allé présenter mes hommages au Garde des sceaux Michel Mercier, non pour éviter les griffes de la justice, mais par sympathie pour la bonne ville de Lyon où est restée une partie de mon cœur. J’eus également plaisir à serrer la paluche de Pierre Schapira, adjoint au maire de Paris, en souvenir de virées communes à Lisbonne en compagnie de Jospin, l’austère qui, ce jour là ne se marrait pas, si bien qu’il ne restait que Schapira, dit Schap’s, pour mettre de l’ambiance dans la délégation. J’évitai Lévitte (tiens c’est euphonique!) qui n’aurait, dit-on, pas apprécié le bien que j’ai dit naguère de lui dans Causeur. En revanche, je demandai à ce brave Robert Hue s’il représentait un PCF réputé tricard au CRIF, ce qui me valut une remise à jour souriante, mais ferme, du barbu à propos de mes fiches politiques. Robert Hue et le Parti communiste, c’est bien fini, et ce n’est pas de sitôt que ça va recommencer.

Je consolai ensuite Arnaud Leparmentier qui « couvre » l’Elysée pour Le Monde : il enrageait d’être arrivé second dans la course à la direction du journal, doublé sur le poteau par Erik Izraelewicz, et en voulait beaucoup à ses petits camarades de la rédaction de ne pas l’avoir suffisamment soutenu alors que son projet était, dit-il, le meilleur. Attention Arnaud ! Le devenir-ours te guette ! En revanche Laurent Joffrin avait l’air radieux après son élection de maréchal comme PDG du Nouvel Obs, mais il me salua poliment, sans plus, peut-être en raison des misères que lui font certains de mes petits camarades de galère causeuse…

Et les femmes ? Oui, il y en avait, certaines très belles et sans doute très riches, mais ma timidité naturelle me retint de les aborder… Question show-bizz et people de magazine c’était plutôt le désert, si l’on excepte Daniela Lumbroso, et Jean Benguigui sur lequel se sont rabattus à fin d’interview les analphabètes des télés de la TNT et du câble, car c’était le seul non-politique dont la tête leur disait quelque chose…

Ah, j’allais oublier, on entendit deux discours, celui du président du CRIF Richard Prasquier, auquel répondit celui du président de la République Nicolas Sarkozy. En rendre compte ici ne fait pas partie du protocole thérapeutique qui m’a été imposé. Vous êtes donc priés de vous reporter à vos journaux habituels.

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