Les sénateurs viennent supplier Cincinnatus d’accepter le commandement suprême

Inutile de se voiler la face: le pouvoir sarkozyste est entré dans une zone de turbulences dont on ne voit pas comment il pourrait sortir indemne. Les dégâts collatéraux provoqués en France par le déclenchement des révoltes populaires en Tunisie et en Egypte ont atteint des personnalités jouissant jusque-là d’une réputation de compétence et d’intégrité au-delà de leur famille politique, comme Michèle Alliot-Marie et François Fillon. Même s’ils n’ont fait que suivre l’exemple de leurs prédécesseurs, de droite comme de gauche, en acceptant les bonnes manières de potentats orientaux, ils ont commis une faute majeure en politique: ne pas sentir l’air du temps.

Les signes ne manquaient pas, pourtant, indiquant que les exigences du peuple relatives à l’éthique de ses dirigeants étaient devenues plus strictes. Hier, on ne s’offusquait pas de voir Jacques Chirac bénéficier d’un hébergement gracieux, à sa sortie de l’Elysée, dans un appartement de luxe propriété de la famille Hariri. Personne ne s’était soucié, à la fin des années 1990 du mode de financement des escapades familiales de François Mitterrand à l’hôtel Old Cataract d’Assouan: il est bien connu que Mitterrand n’avait jamais un sou sur lui, et pratiquait dans la gestion de ses finances privées le mépris souverain de Charles de Gaulle pour les questions d’intendance: cette dernière était invitée à suivre sans moufter. À ceci près que le Général poussait l’austérité financière personnelle jusqu’à sa plus extrême limite: payer la note d’électricité des parties privatives de l’Elysée, renoncer à sa pension d’officier général pour ne vivre que de ses droits d’auteur, et passer ses vacances dans un trou perdu de la Haute-Marne avec comme seul luxe un golf miniature dans le parc de la Boisserie.

Nul n’exige aujourd’hui de nos actuels gouvernants une telle ascèse. Elle paraîtrait même suspecte à une classe moyenne qui a pris l’habitude du soleil d’hiver sous les tropiques. Ce qui ne passe pas, en revanche, c’est que les hommes et les femmes politiques revendiquent hautement leur droit à la vie privée – ce qui impliquerait qu’ils en assurent intégralement le financement – et qu’ils bénéficient, dans ces moments où ils mettent leurs fonctions entre parenthèses, d’avantages liés au statut de détenteur du pouvoir. D’ailleurs, cette idée qu’un ministre puisse se trouver simple quidam le temps d’une RTT posée sur le bureau du chef et acceptée par lui est une aberration en termes de philosophie politique. Chaque ministre porte sept jours sur sept et vingt quatre heures sur vingt-quatre la responsabilité de sa charge. Cette banalisation du « métier » politique, dont l’essence ne serait pas différente de l’activité exercée par les fonctionnaires et les acteurs de la vie économique constitue une dégénérescence de la démocratie. Il en est de même du mélange des genres entre l’exercice d’une responsabilité politique de premier plan et celui d’une activité professionnelle comme celle d’avocat d’affaires ou de « consultant » d’entreprises du CAC 40: il conduit tout droit au conflit d’intérêts.

L’utopie de la République vertueuse de Cincinnatus

Cependant, la République vertueuse, incarnée par un Cincinnatus lâchant sa charrue pendant seize jours pour sauver Rome, ou, plus près de nous, par des David Ben Gourion et Menahem Begin qui quittèrent le pouvoir aussi pauvres qu’ils y étaient entrés, relève de l’utopie. Cet idéal, où les exceptions sont érigées en modèle, n’a pour fonction que de rappeler aux puissants ce vers quoi ils doivent tendre. C’est toute l’ambiguïté du terme de « République irréprochable » porté en bannière par Nicolas Sarkozy lors de la campagne présidentielle de 2007: la différence entre irréprochable et vertueux recoupe celle qui existe entre relatif et absolu. Une République irréprochable le demeure tant que le peuple ne trouve rien à reprocher à ceux qui la dirigent. Or, la morale commune est, comme la météorologie, sujette à des variations pas toujours prévisibles.

Les « professionnels de la vertu », qu’ils soient imprécateurs ou indignés, sont comme les perroquets: la répétition inlassable de leur discours mécanique ne trouve d’écho que lorsque le public, l’opinion, l’air du temps y entend une résonnance avec un malaise général. Ces moralistes autoproclamés n’ont pas eu raison avant, et ils auront tort après. La vertu, modèle nordique, que l’on veut nous proposer avec la candidature d’Eva Joly, a montré ses limites: les Français ne seront jamais des Suédois ou des Norvégiens, et il serait temps que l’on comprenne que le fonctionnement de ces démocraties prétendument exemplaires est fondé, dans ces pays, sur la dévalorisation du pouvoir politique par rapport au pouvoir économique dont il n’est que l’instrument docile. C’est l’une des raisons qui explique la féminisation à outrance du personnel politique scandinave, alors que les conseils d’administration des multinationales siégeant à Stockholm, Oslo ou Helsinki sont peuplés très majoritairement de descendants mâles des Vikings.

Réenchanter le politique (et pas seulement la gauche comme se propose Nicolas Demorand) est une urgence de l’heure. Celui qui y parviendra a un bel avenir devant lui.

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