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« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

Jean-Claude Michéa


Nous publions cet entretien en deux parties en le faisant précéder d’une introduction de Jacques de Guillebon.
La rédaction

Un professeur de liberté

Jean-Claude Michéa est l’instituteur d’une époque sans institution, le professeur d’un temps de faillite, le maître d’une génération qui avait même oublié qu’elle ne savait rien. Au début ou au milieu du chemin de notre vie, il est apparu solitaire dans cette forêt obscure où la voie droite avait été perdue, comme un autre Virgile, comme le cicerone inespéré qui permettrait peut-être, sinon d’en sortir, au moins de découvrir le sens de ce labyrinthe.
Homme secret et fuyant les grands médias, notre Montpelliérain enraciné montre, livre après livre, que la solution est sous nos yeux, en actualisant simplement Orwell. Apparu dans la vie publique intellectuelle il y a quinze ans, avec son classique Orwell, anarchiste tory, Michéa dévide le même fil d’Ariane, livre après livre, jusqu’à ce Complexe d’Orphée. Le Minotaure tapi au fond du dédale, qu’il identifie sous le nom de libéralisme, il l’y combat sur tous les fronts : économique, philosophique et politique. C’est ici qu’il s’est révélé comme notre contemporain Socrate : en nous réapprenant que la machine à détruire toute forme de vie possède une cohérence interne qu’il s’agit de mettre au jour, précisément pour prétendre lui résister. De la leçon d’Orwell, quand les contemporains s’accommodent de la seule condamnation du totalitarisme, il aura déduit que le péché originel du XXe siècle réside dans l’alliance historique du socialisme et de la gauche, opérée notamment au moment de l’affaire Dreyfus. De ce contrat léonin, le socialisme sera ressorti défiguré, dépouillé de sa puissance critique du Progrès pour devenir l’idiot utile de la « gauche libérale ».
Opposé autant au procès du matérialisme historique marxiste qu’à la gorgone libérale, c’est finalement − à travers les terminologies transitoires de la common decency ou de ce populisme cher à Christopher Lasch, qu’il introduisit en France − à la pensée du socialisme originel, dont les frontières avec l’anarchie demeurent floues, que Michéa remonte. Quoiqu’il l’épure de son caractère chrétien, il garde de ce socialisme la critique concomitante du marché et de l’État et c’est à la morale commune et immédiate des petites gens et du ballon rond que va son allégeance. Préférant à la charité chrétienne la théorie du don et du contre-don dégagée par Marcel Mauss, c’est naturellement la sobriété de la décroissance qu’il oppose aujourd’hui à la démesure libérale.
Fils naturel de de Maistre et de Leroux, ce grand professeur de liberté jette les piles du pont qui, peut-être, réunira les fils perdus et séparés de la critique des conditions modernes d’existence.

Jacques de Guillebon

Vous récusez l’universalisme abstrait de la gauche libérale : votre socialisme, ou votre anarcho-syndicalisme, fait-il abstraction des patries, ou les considère-t-il comme un des moyens de l’exercice de la common decency ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord prendre le temps de revenir sur quelques points de théorie. Mon invitation à dédiaboliser les concepts de « tradition », de « coutume » ou d’« enracinement » n’a jamais impliqué l’abandon du vieil idéal universaliste. Si la notion de progrès moral conserve un sens, aussi bien au niveau individuel que collectif, c’est assurément pour désigner l’ensemble des efforts toujours recommencés que l’être humain est capable d’accomplir pour s’affranchir des limites propres à son univers de départ et cesser de considérer « ce qui n’est pas de son usage » (Montaigne) comme le signe le plus irrécusable de la barbarie (et on trouve la trace de ces efforts dès la plus haute Antiquité).[access capability= »lire_inedits »]

Et si − à la suite des philosophes du XVIIIe siècle − on décide d’appeler « Raison » cette faculté proprement humaine de dépasser son point de vue particulier et de viser des fins « universelles » (autrement dit, des fins susceptibles de parler à tous les individus et à tous les peuples, quel que soit leur langage d’origine), alors il est clair que cet aspect de l’héritage des Lumières se retrouve entièrement dans la tradition socialiste. Ce qui, en revanche, appelle une critique radicale, c’est l’idée (qui remonte à Platon et qui est, malheureusement, au cœur de la philosophie des Lumières) selon laquelle cet exercice de la Raison exigerait une rupture absolue avec le « monde sensible » − celui des appartenances héritées et des situations singulières − tenu pour la source ultime de tous les préjugés et de tous les crimes contre l’humanité (comme s’il ne pouvait pas aussi exister, pour reprendre le mot de Nietzsche, un « fanatisme de la Raison »).

C’est bien cette volonté métaphysique de réduire au silence toutes les passions « identitaires » (l’éloge libéral de l’intérêt bien compris − c’est-à-dire calculé selon les procédures universelles de la raison instrumentale − n’étant que l’autre face de cette critique abstraite des passions) qui a systématiquement conduit les Modernes − et pas seulement la gauche libérale − à voir dans l’arrachement à la nature et à la tradition le geste émancipateur par excellence et la seule voie d’accès possible à une société « universelle » et « cosmopolite ». Or, sans même avoir lu Hegel, Marcel Mauss ou Charles Cooley, la simple expérience de la vie quotidienne suffit à nous apprendre que cet universalisme abstrait des Modernes (dans lequel Engels voyait le « règne idéalisé de la bourgeoisie ») repose sur une méconnaissance stupéfiante des données les plus fondamentales de la psychologie et de l’anthropologie.

C’est seulement, en effet, à partir des formes particulières de la vie locale (ou « territorialisée ») et des relations en face-à-face qui leur sont associées (ce qu’Alain Caillé appelle la « socialité primaire », dont la vie familiale représente un moment majeur) que peuvent se mettre en place les structures élémentaires de la réciprocité et donc, également, les conditions anthropologiques des différents processus éthiques et politiques qui permettront éventuellement d’en étendre le principe fondamental (« donner, recevoir et rendre ») à d’autres groupes humains, voire à l’humanité toute entière.

Comme l’écrivait Josiah Royce (1885-1916), seul « celui qui possède des coutumes est capable de comprendre les coutumes d’un autre ». Alors même que l’homme sans qualité du capitalisme contemporain (celui dont les seules « coutumes » sont devenues l’échange intéressé et la querelle procédurière) se trouve, au contraire, condamné à voir dans toute forme d’existence collective portée par une identité culturelle déterminée − qu’il s’agisse de l’islam, de l’indianité ou du bouddhisme − le signe assuré d’une mentalité arriérée et réactionnaire (de ce point de vue, la littérature coloniale représente sans doute − dans sa naïveté même − l’une des formes les plus pures de l’esprit moderne et mondialisateur : de Tintin au Congo aux oukazes du FMI, la filiation est directe).

Une fois qu’on a compris qu’aucune dialectique d’universalisation véritable ne pouvait donc s’enclencher sans puiser ses conditions de possibilité dans les « règles de croyance et les principes de vie » (Pierre Legendre) propres à une tradition culturelle donnée (c’est un point que Michael Walzer et Martha Nussbaum ont admirablement établi), il devient alors possible d’envisager de façon plus apaisée la fameuse « question nationale ». Dès lors, en effet, que la forme nationale (dont la configuration concrète renvoie toujours à la contingence d’une histoire singulière) permet l’émergence d’un véritable monde commun − par exemple une langue, des habitudes culturelles ou une littérature communes − entre différents groupes ethniques (ou « régionaux ») dont on n’exige pas, par ailleurs, qu’ils renoncent a priori à leurs propres différences et à leurs propres spécificités, elle constitue de toute évidence l’une des figures privilégiées de ce processus d’autocritique universalisatrice « qui supprime en conservant » (Hegel) et qui permet ainsi d’élargir considérablement la sphère de la common decency.

Et comme seul celui qui est affectivement attaché à sa communauté d’origine − à sa géographie, à son histoire, à sa culture, à ses manières de vivre − est réellement en mesure de comprendre ceux qui éprouvent un sentiment comparable à l’endroit de leur propre communauté (comprendre la nostalgie de Du Bellay, c’est pouvoir, du même coup, comprendre celle d’Ovide), on peut en conclure que le véritable sentiment national (dont l’amour de la langue est une composante essentielle) non seulement ne contredit pas mais, au contraire, tend généralement à favoriser ce développement de l’esprit internationaliste qui a toujours été l’un des principaux moteurs du projet socialiste. On sait bien, en effet, qu’il faut d’abord être capable de s’aimer soi-même − acceptation sereine de ses propres limites qui n’a rien à voir avec un quelconque narcissisme − pour pouvoir aimer les autres et les respecter réellement.

Mais si, en revanche, le culte de la patrie, de la frontière ou de la colline inspirée n’est plus que le masque trompeur sous lequel s’avancent, en rangs serrés, la haine de soi, le ressentiment et les passions tristes (c’est toute la différence entre le nationalisme d’un Drumont et le patriotisme d’un Orwell), alors nous avons seulement affaire à une construction psycho-idéologique perverse qui ne peut, en tant que telle, que rebuter tout esprit socialiste ou simplement décent. Au même titre, naturellement, que cet univers hypnotique, glacial et uniformisé qui est l’unique aboutissement possible de l’universalisme désincarné des libéraux modernes − qu’ils soient de gauche ou de droite.

En vous lisant, on a l’impression aujourd’hui qu’une critique de la gauche libérale passera forcément sous les fourches caudines de la décroissance : est-ce le cas ?

Faudrait-il en conclure que les « fourches caudines » de la croissance seraient largement préférables, et peut-être même inscrites à tout jamais dans le marbre de l’Histoire (au point que, partout, les gouvernements libéraux cherchent désormais à en constitutionnaliser la « règle d’or ») ? Essayons plutôt de poser le problème de façon rationnelle. Si l’idée de décroissance (dont la théorisation est, du reste, relativement récente) inquiète encore tant d’esprits, par ailleurs très lucides quant aux nuisances de la civilisation capitaliste, c’est en premier lieu parce qu’ils ont spontanément tendance à en retraduire le sens philosophique à l’intérieur même des catégories imposées par l’idéologie dominante. Dans cette optique faussée, la décroissance (qui, ne l’oublions pas, constitue d’abord une idée régulatrice) ne peut plus apparaître que comme une idéologie « punitive » − mise au point par des intellectuels puritains et dégagés de tout souci matériel − et essentiellement destinée à assurer la continuation du mode de vie moderne au prix d’un certain nombre de restrictions et de privations supplémentaires. Perspective qui n’a effectivement aucune chance de soulever l’enthousiasme de ces classes populaires que les politiques d’austérité du capitalisme moderne ont déjà suffisamment contraintes d’entrer en « décroissance », en ce sens perverti du terme (je rappelle qu’en France, le revenu médian tourne autour de 1500 euros par mois).

Mais il s’agit en réalité de tout autre chose. La décroissance n’est ni une « croissance négative » ni le simple envers de la croissance telle que nous la connaissons aujourd’hui. Elle doit être comprise, au contraire, comme une remise en question radicale des présupposés matériels et idéologiques sur lesquels repose l’imaginaire de la croissance officielle, ou plus exactement (puisque tel est le vrai nom de cette dernière) de cette accumulation illimitée du capital qui constitue, depuis l’origine, le principe même de la civilisation libérale et qui nous est présentée à longueur d’écran comme un processus naturel , inéluctable et irréversible, censé résoudre tous les problèmes rencontrés par les sociétés humaines. Or il existe au moins deux types d’objections de bon sens qui invitent à critiquer un tel mythe. D’une part, nous vivons dans un monde fini, ce qui implique que les ressources de la nature ne sont pas inépuisables (et ceci vaut désormais tout aussi bien pour ces « terres rares » dont l’exploitation intensive conditionne pourtant le développement de ces « nouvelles technologies » dont les idéologues libéraux nous promettent monts et merveilles). Et d’autre part, l’idéologie de la croissance ne peut, par définition, intégrer dans ses calculs abstraits que les activités humaines qui dégagent de la valeur marchande ajoutée.

D’un village malgache qui pratique l’autosubsistance alimentaire, on dira donc qu’il ne crée aucune richesse nouvelle tandis qu’à l’inverse, ceux qui spéculent sur le prix du riz ou du blé (quitte à affamer pour cela des régions entières de la planète) seront considérés par les dirigeants du FMI comme des entrepreneurs parfaitement rationnels et donc, à ce titre, comme de véritables bienfaiteurs de l’humanité. Ce primat structurel de la valeur d’échange sur la valeur d’usage conduit donc, et de manière inéluctable, à édifier un monde dans lequel on privilégiera toujours la satisfaction des envies et des caprices les plus immatures (un écran plat, un iPhone, une nouvelle voiture) au détriment des besoins matériels et moraux les plus élémentaires de l’humanité (la santé, l’éducation, le logement, la culture, un travail décent etc.). Une société dont la croissance constituerait le socle anthropologique majeur − en dehors du fait qu’elle devra tôt ou tard se briser sur le mur écologique − se situe donc, par définition, aux antipodes des valeurs morales et philosophiques qui ont toujours soutenu le projet socialiste. Si, maintenant, vous entendiez seulement souligner le fait qu’au sein de la nébuleuse « décroissante », on rencontre quantité de gens bizarres − et parfois même très inquiétants − je vous l’accorderai volontiers. Mais c’est là l’éternel problème des mouvements révolutionnaires.

Je songe à Orwell écrivant que « rejeter le socialisme sous prétexte qu’il compte en son sein tant de piètres personnages est aussi inepte que de refuser de prendre le train parce que le contrôleur a une tête qui ne vous revient pas ». [/access]

La suite demain…

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Le Complexe d'Orphée: La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

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Israël, année zéro

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Photo : Jonathan Rashad.

La question de l’existence de l’État d’Israël est à nulle autre semblable et elle est souvent le fruit de débats stériles. Peut-être est-ce parce que cette question a toujours été mal posée et que c’est moins l’actualité qu’il faudrait interroger que la possibilité d’une narration. C’est ce que tente Myriam Sär, avec un roman étonnant, L’an dernier à Jérusalem .

Ce que nous raconte ce livre, c’est ni plus ni moins que la fin de l’Etat israélien et la menace du retour en exil de sa population. Il le fait à travers le prisme de quelques personnages loin de toute caricature et nous sommes moins dans un roman à thèse que dans son inverse précis : un roman d’idées contre les idéologies, un ouvrage pro-israélien qui refuse la facilité de l’engagement et enfin un pamphlet qui ne défend rien d’autre que cette chair humaine broyée par l’histoire, trop souvent oubliée par les pros et les antisionistes.

Outre une langue frénétique débordée par le sentiment mais qui ne s’éloigne jamais de la raison et de l’intelligence, ce qui impressionne dans cet objet littéraire non identifié, c’est la volonté de croire en la destinée narrative du peuple Juif, en cette capacité à faire de la faiblesse une force, proche de la vertu d’Espérance, et à vouloir coûte que coûte tenir la valeur du sens. C’est un roman oxymore, puisque que refusant le manichéisme, Myriam Sär ne s’interdit pas de tenir ensemble plusieurs positions d’apparences contradictoires si elle les trouve justes.

Aussi la critique formulée à l’égard d’Israël, ainsi que les attaques lancées contre les détracteurs de cet État dont on finit par se demander ce qu’il a de si particulier pour réunir devant lui un tel amour et une telle haine, apparaissent moins comme l’image de la haine de soi ou de la colère contre l’autre que comme le désir de distinguer, de comprendre et d’entrer dans l’avenir sans demeurer aveugle au passé.

L’an dernier à Jérusalem est un livre violent, qui refuse de voir un camp du Bien sans pour autant se rassurer dans l’ambiguïté, un Dies Irae d’encre et de papier. Il oeuvre à la reconquête du sens face à l’absurdité des combattants qui pour la plupart n’ont que faire de ces vies qu’ils prétendent défendre et servent plus sûrement d’alibis à leur appétit de sang. L’an dernier à Jérusalem demeure, d’abord et avant tout, le cri halluciné d’une israélienne qui entend nous dire que s’il existe évidemment des Israéliens et des Palestiniens, leurs enfants que l’on tue restent quant à eux des enfants, fixés dans la mort avant de disparaître dans l’oubli auquel chaque guerre, surtout les guerres idéologiques, nous renvoie…

Et il importe peu, finalement, que Myriam Sär soit l’autre nom de Sarah Vajda, ainsi qu’il importe peu que ce livre nous dise que si l’on cherche le Sens, nous ne découvrirons que l’homme. Ce qui compte, c’est qu’il y a des vérités qui, racontées avec un supplément de fureur, nous obligent à reconnaître la terrible nécessité de les rappeler sans cesse.

L'an dernier à Jérusalem, un cauchemar

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Croyant mais pas pratiquant

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En lisant l’interview d’Arnaud Montebourg dans Le Monde, où il fait preuve d’un jésuitisme très maîtrisé en assurant qu’il votera pour François Hollande tout en se défendant d’un quelconque ralliement, quelques souvenirs de mon éducation biblique me sont revenus en mémoire. Dans l’Évangile de Saint Jean, Jésus s’adressant à Pierre lui tint ce langage : « Le coq ne chantera pas que tu m’aies renié trois fois ».

Premier reniement d’envergure auquel l’intéressé lui-même avait donné une connotation religieuse, la question du cumul des mandats. Pour se justifier de « concentrer » des « contre-pouvoirs » entre ses petites mains en devenant le premier impétrant du Conseil général de Saône-et-Loire en sus de son mandat de député, il s’était fendu de ce trait d’esprit teinté d’un mépris assez condescendant à l’égard de ceux qui croient à la force des convictions et des engagements dans la vie politique : « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Second virage sur l’aile, plus idéologique celui-là, son combat pour imposer le système des primaires au Parti socialiste. Le chantre de la VIème République s’était ainsi jeté à corps perdu dans un système dont personne ne peut nier qu’il renforce la présidentialisation voulue par la Vème. La aussi, avec le recul, « croyant, mais pas pratiquant ».

Et enfin, après avoir déployé une redoutable énergie à prouver l’incompatibilité de son programme avec celui de François Hollande, non sans l’avoir critiqué très vertement sur ses qualités personnelles, notre reine d’un jour n’a su résister longtemps aux ors de la cour et posa ses lèvres sur la main tendue du roi « Flanby », comme il l’appelait à la verte époque où il n’était encore que petit marquis. Comment mariera-t-il sa foi à celle Manuel Valls dont il fustigea les thèses, « proches de la droite ». On ne saurait que lui suggérer « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Cette formule dépeint finalement assez bien un comportement qui dénote d’un très banal opportunisme, contradictoire avec des idées et des propositions souvent pertinentes et intéressantes, défendues avec fougue et, semblait-il, conviction.

Arnaud Montebourg est-il « croyant mais pas pratiquant » ? A la lumière ce dernier événement, les 450 000 citoyens qui lui ont sacrifié au minimum un euro et un peu de leur temps dimanche dernier pourront légitimement lui demander s’il est seulement croyant…

Montebourg, l’homme qui dit non

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Des idées et des rêves

Je ne sais pas ce qui se passe mais depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, à chaque fois que je vote, je gagne. J’ai gagné les municipales de Lille en 2008 avec une liste d’Union de la gauche et du centre dirigée par Martine Aubry qui allait du PCF au Modem. J’ai gagné les européennes de 2009 avec le Front de gauche qui avait réussi à défier l’omerta médiatique et dépasser largement le NPA : c’était l’époque où les journalistes faisaient encore des risettes au gentil Besancenot qui ne représentait pas une gauche de la gauche très dangereuse puisqu’il ne voulait s’allier avec personne, jamais.

La bonne santé du Front de gauche s’est confirmée en 2010, aux élections régionales : elles ont tout de même eu un petit air de raz-de-marée, qui allait d’ailleurs donner sa réplique sismique dix-huit mois plus tard lors des sénatoriales. En plus, lors de ces régionales, dans le Nord Pas-de-Calais, on s’est offert le plaisir toujours très fort de gagner un match dans le match contre Europe Ecologie que tous les sondages donnaient devant nous. Et il n’y a pas de soirées électorales plus réussies que celles où la mine déconfite des caciques locaux de l’UMP (une vieille habitude qu’ils ont prise sur ma terre rouge se conjugue à celle des défenseurs des pistes cyclables et de la décroissance dans une région qui crève de la désindustrialisation.

Je me suis dit que ça allait forcément s’arrêter avec les cantonales de mars 2011, élections de notables. Eh bien, non. C’étaient les dernières cantonales pour cause de réforme territoriale (fortement contestée même par les petits élus locaux de droite) et une des leçons du scrutin, néanmoins discrètement éludée, fut que le Front de gauche s’enracinait et progressait puisqu’il atteignait désormais au niveau national un joli 9% et faisait même un score à deux chiffres si on ne comptait que les départements où il était présent en tant que tel.
Je passe rapidement sur les sénatoriales, c’est du tout frais et comme dirait Copé la victoire de la gauche était ma-thé-ma-tique.

Voter, c’est comme une drogue dure. On ne veut pas redescendre. Franchement, au Parti Communiste et au PG, on nous disait de faire ce qu’on voulait mais que les primaires socialistes, ce n’était pas franchement notre truc. Elles préparaient la victoire de tout ce qu’on détestait. Le bipartisme, la personnalisation de l’élection présidentielle, la fin des partis de militants engagés, vraiment engagés. En même temps, on ne nous a pas donné de consigne. Finalement, on n’avait qu’à faire comme on le sentait, à condition de ne pas en parler. Un peu comme pour nos éventuelles pratiques religieuses dont Maurice Thorez disait non sans justesse qu’on devait les considérer « comme un vêtement d’intérieur ».

La surprise, évidemment, a été le score de Montebourg. Car tout aussi évidemment, les militants du FDG qui ont participé à la primaire socialiste (et je ne balancerai personne parmi mes camarades mais on a tout de même été un paquet si j’en juge par le nombre de poignées de main dans mon bureau de vote) ont voté Montebourg. Il faut nous comprendre. Pour une fois, on pouvait concilier la sincérité et la tactique. La sincérité puisqu’en votant Montebourg, on votait à peu de choses près pour notre programme[1. Disponible chez Librio pour 2 euros, somme équivalente à deux fois le droit d’aller voter aux primaires…] et c’est toujours agréable de voter par adhésion et non par rejet. La tactique parce que plus le score de Montebourg était élevé, plus il pèserait sur le vainqueur. Et plus il pèserait sur le vainqueur, plus il serait facile au second tour de 2012, si par une fâcheuse et incroyable malchance Mélenchon n’y était pas, de se reporter sur un candidat socialiste avec de vrais bouts de gauche dans son programme.

Alors 17, 5%, autant vous dire que ce fut la divine surprise et que l’étrange et pourtant désormais habituelle sensation d’avoir gagné m’a agréablement étreint. C’est pour cela que je voudrais nuancer l’analyse de l’ami Daoud. Je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout certain que ce score soit dû à un siphonage de la gauche du Parti socialiste. Ou alors pas seulement. David Desgouilles, soutien de Nicolas Dupont-Aignan qui a, comme tout DLR, voté pour le « démondialisateur », ne me contredira pas : tous ceux qui, à droite comme à gauche, ont la nostalgie de l’autre politique ont voté pour Montebourg.
Au lieu de faire des comptes d’apothicaire comme Copé, Marine Le Pen, qui a oublié d’être bête, a reconnu dans la participation un désir d’alternative plus que d’alternance et a appelé les électeurs de Montebourg à ne pas se déranger pour le second tour et à attendre 2012, donc elle, donc ce qu’on appelait naguère l’autre politique.
Elle ne sera pas écoutée et de mon point de vue, c’est tant mieux. Il n’empêche qu’elle voit juste. Montebourg, finalement, c’est cette persistance à dire non à une histoire écrite d’avance qui est une de nos plus admirables constantes historiques, depuis De Gaulle en passant par Seguin ou Chevènement.

En attendant, dimanche, je vote Martine Aubry. Et je vais gagner. Comme d’habitude.

Dimanche, je voterai gauche molle

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C’est marrant, ce matin au réveil, moi aussi, je me suis décidé à voter François Hollande, quelques heures à peine avant que mon candidat du premier tour (Arnaud Montebourg, pour ceux à qui ça aurait miraculeusement échappé) annonce dans les colonnes du Monde et sur son blog de campagne : « Les propositions des deux candidats étant pour moi équivalentes, je ne peux me déterminer en fonction de ma seule éthique de conviction. C’est pourquoi mon choix relèvera avant tout de l’éthique de responsabilité : je veux faire gagner la gauche et battre Nicolas Sarkozy. A titre exclusivement personnel, je voterai donc pour François Hollande, arrivé en tête du premier tour, à mes yeux meilleur rassembleur. Il a su dans sa lettre jeter un pont entre nos deux rives, et je lui en sais gré. ». Entre nous, on n’a jamais vu plus « exclusivement personnel », comme explications de vote…

Mais en plus de ces explications personnelles très politiques, ce qu’on peut lire en creux dans cette interview, c’est qu’Arnaud n’a pas voulu être complice des attaques de plus en plus violentes de la « candidate du changement » contre le « candidat du Système ». Heureusement que la campagne s’arrête là, sinon Hollande aurait été qualifié de candidat de la Trilatérale, des Illuminati ou du lobby que vous savez. Si ça se trouve, pendant toute la campagne, la vraie, on entendra tintinnabuler les casseroles que Martine n’a cessé d’accrocher à celui qui selon toute vraisemblance sera le candidat de tout le parti dimanche soir.

Voilà pour les explications perso d’Arnaud, maintenant, parlons des miennes, car comme disait Guy Béart, y’a que ça qui m’intéresse. Un événement aura pesé lourd dans mon choix final entre Hollande et l’abstention, c’est le bis repetita grotesque de Stéphane Hessel, qui en vue du second tour de la primaire, a enregistré un message de soutien à Martine encore plus boursouflé que celui qu’il avait commis avant le premier tour. Pour les amateurs de gâteries, voici l’intégralité du texte, ainsi que la vidéo qu’Aubry a fait diffuser lors de son dernier meeting de campagne : « Il me semble tout à fait essentiel que la personne qui va, à la suite de cette dernière semaine de la primaire, émerger comme la candidate de toute la gauche pour les présidentielles soit quelqu’un qui représente pleinement les valeurs autour desquelles mon petit livre « Indignez-vous ! » a fait le succès que vous savez. Ces valeurs sont les valeurs, fondamentales pour moi, de la démocratie. Personne ne les représente avec plus de force, plus de simplicité, plus de convictions que Martine Aubry. »


Stéphane Hessel soutient Martine Aubry par martineaubry

Si Martine représente pleinement les valeurs d’Indignez-vous !, il ne me reste plus qu’à voter, sans aucun état d’âme désormais, pour le candidat du Système…

La fin des remèdes-miracles

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À défaut d’aller jamais de Brest à l’Oural, l’Europe a su fédérer tous les modernes, de Luc Ferry à Dany Cohn-Bendit. Comme s’il ne suffisait pas de la voir violentée sous les assauts du monde réel, voilà l’Europe mise à nu par ses thuriféraires eux-mêmes. Dernier exemple en date : le « Maastricht, c’est fini ! », lâché tranquillement par François Hollande en plein débat des primaires socialistes, sans qu’aucun de ses petits camarades ne relève l’énormité du propos. C’est pourtant aussi gros que si Peugeot annonçait la caducité du moteur diesel ou que Ferran Adria reprenait l’Hippopotamus de la porte d’Orléans. L’Europe est d’ailleurs totalement absente de la primaire socialiste, elle occupera, gageons-le, une place similaire dans le programme sarkozyste. L’Europe est idéologiquement morte.[access capability= »lire_inedits »] Sa place est à la rigueur dans les livres d’histoire, et plus sûrement dans les manuels de géographie.

L’euro devait sauver l’Europe, l’Europe doit-elle sauver l’euro ?

Ciao l’Europe, et donc aussi bye-bye l’euro ! Certes, à l’heure où j’écris ces lignes, la monnaie commune a encore cours, mais la bouée s’est transformée en boulet. Il y a dix ans, tous les experts nous expliquaient comment l’euro allait sauver l’Europe ; aujourd’hui, les même cherchent à savoir comment l’Europe va pouvoir sauver l’euro. Misère !

Le plus drôle, ce sont les dégâts collatéraux provoqués par ce double constat de décès. Le bulldozer du discours européiste et libre-échangiste des années Maastricht avait engendré un jumeau dizygote, mais tout aussi décérébré : l’alter-économisme. Sentant que, depuis la chute du Mur, la socialisation des grands moyens de production et d’échange avait mauvaise presse dans les dîners en ville, l’alter-économiste avait inventé sa solution miracle à lui, aussi magique et aussi vide de sens que la monnaie unique, mais tout aussi propice aux usages incantatoires.

Cette solution défendable tant en chaire à Dauphine qu’au zinc à Oberkampf, c’était la « taxe Tobin ». Enfin, quand je dis que les alter-écos l’ont inventée, j’exagère, c’est Monsieur Tobin qui l’a inventée : eux l’ont trouvée en gadget-surprise dans le Monde Diplo. La taxe Tobin, nous disait-on chez Attac et autres bonnes maisons, était l’arme absolue pour accoucher sans douleur − entendez sans révolution − d’un monde sans spéculateurs (le spéculateur étant le coupable idéal pour qui veut avoir l’air marxiste sans remettre en circulation des vieilleries théoriques du XIXe siècle sur le capital et l’État). La taxe Tobin, dont la seule évocation défrisait les libéraux et démasquait (Hou, Hou !) les sociaux-libéraux ! Sauf que depuis cette fin septembre, le propagandiste le plus acharné de cette taxe magique n’est autre que le réputé ultra-ultra-libéral Manuel Barroso, président de la Commission de Bruxelles. Et, comme à ma connaissance, Manolo n’a pas viré bolcho, la taxe ne doit pas être si dure que ça à avaler pour les milieux financiers dont il a toujours été un courtier appliqué. Ce qui signifie qu’elle n’aura pas les pouvoirs magiques annoncés.

Une balle, deux morts, quel chouette automne ! [/access]

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Les quatre ridicules

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Il arrive que nos hommes politiques, éditorialistes, sondeurs et cartomanciennes en tout genre, se penchent sur nous, modestes citoyens, pour comprendre pourquoi certains se montrent moins assidus dans les bureaux de vote. Généralement, cela oscille entre les lamentations, les invocations des révolutionnaires qui se sont battus pour qu’on ait le droit de vote et la proposition de rendre le vote obligatoire.

Parfois, des esprits plus éclairés interviennent dans le débat et expliquent prudemment que si l’Etat n’avait pas abandonné ses prérogatives à des institutions supranationales, aux marchés financiers ou à des comités théodule sans légitimité démocratique, le bon peuple aurait peut-être le sentiment que le vote sert à quelque chose. Généralement, ces gêneurs sont réprimandés dans la seconde voire accusés de faire le jeu des extrêmes, selon la formule consacrée.

J’ai beau approuver ces moutons noirs, je vois un autre grand facteur d’abstention : le comportement de certaines personnalités. Elles s’appellent Nadine, Jack, Jean-François et Martine et m’ont donné, chacune à leur manière, envie de casser les postes de télévision ou de radio sur lesquels je les entendais.

Nadine squatte les plateaux de télé depuis quelques semaines. Comme un bon petit soldat, elle est toujours disponible pour aller soutenir l’honneur du Président de la République. Le problème, c’est que sa mauvaise foi insupportable peut énerver jusqu’à l’électeur qui vote à droite depuis dix générations. Cela n’a pas manqué lundi dernier chez Yves Calvi où elle a réussi l’exploit de rendre Harlem Désir sympathique, sincère, poli et convaincant. C’est dire… Il paraît que les télés et radios vont devoir procéder à un rattrapage du temps d’antenne au bénéfice de l’UMP à cause de la primaire socialiste qui a occupé l’espace pendant quelques semaines. Si c’est Nadine qui s’y colle, on n’a pas fini de s’énerver devant le poste.

Jack aime passer à la télé. Il se débrouille toujours pour y apparaître. Paraît que c’est sexy d’inviter Lang. Tu parles, Charles ! Un homme d’une si grande fidélité… Lorsque Martine Aubry a pris la place de son copain DSK, il a laissé entendre qu’il la suivrait. Mais à mots très couverts, le temps de voir comment la campagne tournerait. Bien lui en a pris, Martine n’a jamais rattrapé son retard sur François. A trois ou quatre jours du premier tour de la primaire, Jack a donc annoncé qu’il soutiendrait François. Depuis, il essaie de passer pour un soutien de la première heure avec, en clou du spectacle, cette ridicule apparition télévisée au QG hollandiste après le dernier débat télévisé. Un bon esprit a fait remarquer que Lang devait faire son jogging par hasard dans le quartier… en costume ! On imagine le staff de Hollande consterné et ne sachant que faire pour éloigner ce boulet, résistant de la dernière heure.

Jean-François avait déjà eu mes faveurs. Je l’avais accusé d’être ridicule, arrogant, suffisant lorsqu’il avait qualifié les partisans de la sortie de l’euro d’extrémistes de droite ou de gauche. Mais Jeff n’est pas en reste. Voilà que non content de qualifier de « dingueries » les projets protectionnistes d’Arnaud Montebourg, il vient de traiter le député bressan de bolchévik. Imaginer Arnaud Montebourg avec un couteau entre les dents et juché sur un tank, voilà qui prête à rire. Après tout, si c’est ce que l’on pense des apôtres de la démondialisation, que dire de celui qui prononça le discours de Toulon ? Bolchévik, peut-être pas ! Sale gauchiste, en revanche, certainement. Copé passera sans doute pour un con lorsque, acculé par la prochaine poussée de crise, Nicolas Sarkozy mettra en oeuvre un contrôle accru des banques, ce que réclame le bolchévik en question. Ce jour-là, l’homme qui avait promis d’arrêter la langue de bois nous gratifiera sans doute d’une de des pirouettes balourdes dont il a le secret.

Last but not least, Martine est candidate à l’élection présidentielle. Elle devrait donc éviter le ridicule. Mais la Mère Emptoire n’a pas été en reste hier matin. Non contente d’avoir accolé le terme de « gauche molle » à son adversaire et n’appréciant pas que François Hollande finisse par y riposter en pointant la « gauche sectaire », elle l’a accusé de reprendre le lexique de la droite. Ah bon ? Sectaire, c’est un terme de droite. La gauche ne l’utilise jamais ? Il y aurait donc dans le dictionnaire, des mots de droite et des mots de gauche ? Le croire, à l’évidence, c’est faire preuve de sectarisme et donner raison, par l’absurde, à François Hollande. Franchement, je ne suis pas emballé, loin s’en faut, à l’idée que le député de Corrèze s’installe à l’Elysée en mai prochain. Mais y voir Martine Aubry, c’est un cauchemar à peu près aussi effrayant que d’imaginer Sarkozy y demeurer.

Ainsi je m’adresse à Nadine, Jack, Jean-François et Martine. Ne pourriez-vous pas prendre quelques mois de vacances afin que nous puissions profiter de la campagne la moins désagréable possible ? Les boules puantes, c’est vrai que cela n’attire pas forcément l’électeur dans le bureau de vote, mais les quatre ridicules pourraient bien réussir l’exploit de le vacciner à jamais.

Sensuelle mais sans suite

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Un clou chasse l’autre. Vous connaissez la petite musique de l’actu : une info qui aurait fait la une des JT cet été peut passer quasi inaperçue à la faveur d’une primaire socialiste dont l’enjeu idéologique frise le zéro.

Le classement sans suite de la plainte de Tristane Banon contre DSK obéit à cette rythmique arbitraire. Relégué à la fin des actualités, ce coup de théâtre vaut pourtant son pesant de traces ADN. Que le parquet de Paris refuse de qualifier de « tentative de viol » les violences subies par la jeune romancière en 2003 est une chose, qu’il blanchisse Dominique Strauss-Kahn en est une autre. A la différence de l’ex-futur président de la République qui allait être plébiscité dans un fauteuil, le parquet reconnaît l’existence d’une « agression sexuelle » caractérisée qui, faute d’être pénalement répréhensible, constitue un fait prescriptible au bout de trois ans- contre dix pour un viol.

Dernière issue judiciaire possible pour Tristane Banon, outre la promotion médiatique de son livre Le bal des hypocrites, porter à nouveau plainte, au civil cette fois, afin de faire nommer un juge d’instruction. Un scénario à la Nafissatou Diallo, donc, le statut de victime raciale en moins.

Gageons qu’après les carabistouilles de Martine Aubry à la suite de l’arrêt de la procédure new yorkaise, cette énième reculade judiciaire serve de blanc-seing à celui qui dit avoir perdu sa « légèreté ». Et que, cette fois-ci à Solferino, personne n’accusera la justice française d’être aux ordres des puissants…

Le bal des hypocrites

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Un œil indigné sur la planète

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France 2

L’objectivité journalistique est un vœu pieux puisque quoi que l’on regarde on le regarde toujours de quelque part. De même, l’idéal d’un traitement impartial de la question israélo-palestinienne relève de la chimère intellectuelle. Sur ce sujet, je ne connais en effet personne qui, sans forcément mentir ou se montrer malhonnête, ne dise que les choses qui l’arrangent.

Je ne reprocherai donc pas à l’émission Un œil sur la planète, diffusée le 3 octobre sur France 2, d’avoir pris fait et cause pour les Palestiniens. Non, le problème est ailleurs. Les journalistes de France 2 s’efforcent de convaincre le téléspectateur que les faits parlent objectivement pour eux sans qu’ils en forcent le sens…

Puisque je n’ai pas l’intention de trancher le vrai du faux dans tout ce qui s’est dit durant ces différents reportages, ni de choisir forcément un camp au détriment de l’autre à partir de ces bribes télévisuelles qui reflètent moins la complexité du théâtre géopolitique que la mauvaise foi de leurs auteurs, je ne donnerai que deux exemples.

D’un côté, on nous présente le témoignage flouté d’un ex activiste du Hamas qui raconte son passage entre les mains des anciens disciples de Cheikh Yassine. A l’entendre, le Hamas serait un parti aux méthodes « totalitaires » n’ayant rien à envier à l’Union Soviétique. Nous sommes bien loin de l’image policée des militants « pragmatiques » capables d’évoluer (mais pas trop, leur charte rêvant encore à la destruction d’Israël) que certains occidentaux nous décrivent la main sur le cœur.

De l’autre, on nous montre un ministre « d’extrême droite » israélien qui se félicite de l’installation des colonies et argue de la légitimité de son pays à se défendre en oppressant. Beau procédé rhétorique, à la limite de la sophistique tant il nous donne à voir un Soulages tout de noir en guise de tableau à la Goya.

Après la partialité, voici à présent l’incohérence. Car dans la même émission, on nous décrit une population gazaouie en train de s’émanciper de la main de fer du Hamas, lequel laisse plus ou moins faire (étrange pour le parti fasciste dépeint plus tôt) par crainte de contagion révolutionnaire arabe – encore plus étrange pour un parti dont on ne cesse depuis son élection de nous casser les oreilles avec son adhésion populaire.

Cela ne vaut tout de même pas le ministre israélien interrogé sur le saccage d’oliviers palestiniens par des colons, qui non content de rétorquer que les palestiniens faisaient de même peu avant, rappelle que le statut des colons ne les autorisent pas à contrevenir à la loi et qualifie de « criminels » ces abatteurs d’arbres…

Pourquoi ces deux exemples ? Parce qu’ils révèlent la mécanique globale de cette émission qui n’interroge pas les faits mais les envoient à la figure de la ménagère de moins de cinquante ans, comme le cobra crache son venin sur les yeux de sa proie afin de l’aveugler.

Ainsi, on ne saura rien des contradictions éthiques d’Israël, des causes du succès électoral du Hamas ou de l’éventuelle responsabilité de ses électeurs sur la conduite d’une politique apparemment fanatique,

Un œil sur la planète ne s’est pas davantage interrogé sur la possibilité- ou non- pour l’Etat hébreu de respecter le droit international face à des adversaires qui se moquent des droits de l’homme et réclament la condition de victime unilatérale.

Non, rien de tout cela n’a été évoqué, à peine apprendra-t-on qu’il y a des vilains partout, et parmi les vilains des vilains encore plus vilains que les autres (mention spéciale aux fanatiques palestiniens plus fanatiques que les fanatiques du Hamas !). In fine, et sans que l’on sache vraiment pourquoi, le plus vilain d’entre les vilains c’est quand même Israël.

Autant dire que les rédacteurs de cette émission se sont donné un mal bien inutile pour nous convaincre de ce que la doxa ambiante récite déjà avec l’histrion indigné Hessel : le fort c’est le méchant, le faible c’est le bon.

Reste à savoir, ce que ne nous expliquera hélas jamais Un œil sur la planète, quelle est la définition du fort et du faible et qui en cette situation l’est ou ne l’est pas.

Mais n’en demandons pas trop à France 2 ; au vu de l’objectivité de leurs journalistes, n’attendons pas non plus qu’ils fassent œuvre de philosophes…

Michael Jackson : un monument ou incontinent ?

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On en apprend de belles au procès du Docteur Murray, diffusé en intégralité sur maintes chaines de télévision américaines. Eh oui, c’est toujours les mêmes qu’ont du bol, nous pendant ce temps-là, on doit se satisfaire avec la retransmission en direct live du débat sur l’avenir des activités portuaires sur Public Sénat…

D’après le bon docteur Murray, avant même de trépasser, le so called « Roi de la pop » ne se portait pas très bien. Tout d’abord, contrairement à son beau-père posthume Elvis, Mimi était limite anorexique : « Il ne mange pas, il ne boit pas. Il disait que sa mère avait dû le forcer à manger pendant toute son enfance. Il n’aime pas manger. Ce qu’il mange, quand il mange, c’est surtout du poulet et du riz ». La mère de Michael était-elle juive ? C’est une hypothèse à creuser…

Autre info d’importance, le toubib vient de révéler que son client ne savait pas à quel point il était moche. Murray a notamment déclaré (sous serment) : « sa vue était très, très mauvaise. Je me suis rendu compte qu’il était vraiment aveugle ». C’est croustillant, mais il y a encore mieux. En effet, le médecin a ensuite révélé que l’idole des jeunes et l’ami des très jeunes avait des problèmes de pipi : « M. Jackson avait des problèmes pour uriner. Au cours des derniers mois, il m’a dit que quand il allait aux toilettes, ça lui prenait des heures pour uriner. Il lui arrivait d’uriner sur lui » . A force de se frotter aux petits enfants, Michael Jackson a donc fini par leur ressembler…

« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

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Jean-Claude Michéa


Nous publions cet entretien en deux parties en le faisant précéder d’une introduction de Jacques de Guillebon.
La rédaction

Un professeur de liberté

Jean-Claude Michéa est l’instituteur d’une époque sans institution, le professeur d’un temps de faillite, le maître d’une génération qui avait même oublié qu’elle ne savait rien. Au début ou au milieu du chemin de notre vie, il est apparu solitaire dans cette forêt obscure où la voie droite avait été perdue, comme un autre Virgile, comme le cicerone inespéré qui permettrait peut-être, sinon d’en sortir, au moins de découvrir le sens de ce labyrinthe.
Homme secret et fuyant les grands médias, notre Montpelliérain enraciné montre, livre après livre, que la solution est sous nos yeux, en actualisant simplement Orwell. Apparu dans la vie publique intellectuelle il y a quinze ans, avec son classique Orwell, anarchiste tory, Michéa dévide le même fil d’Ariane, livre après livre, jusqu’à ce Complexe d’Orphée. Le Minotaure tapi au fond du dédale, qu’il identifie sous le nom de libéralisme, il l’y combat sur tous les fronts : économique, philosophique et politique. C’est ici qu’il s’est révélé comme notre contemporain Socrate : en nous réapprenant que la machine à détruire toute forme de vie possède une cohérence interne qu’il s’agit de mettre au jour, précisément pour prétendre lui résister. De la leçon d’Orwell, quand les contemporains s’accommodent de la seule condamnation du totalitarisme, il aura déduit que le péché originel du XXe siècle réside dans l’alliance historique du socialisme et de la gauche, opérée notamment au moment de l’affaire Dreyfus. De ce contrat léonin, le socialisme sera ressorti défiguré, dépouillé de sa puissance critique du Progrès pour devenir l’idiot utile de la « gauche libérale ».
Opposé autant au procès du matérialisme historique marxiste qu’à la gorgone libérale, c’est finalement − à travers les terminologies transitoires de la common decency ou de ce populisme cher à Christopher Lasch, qu’il introduisit en France − à la pensée du socialisme originel, dont les frontières avec l’anarchie demeurent floues, que Michéa remonte. Quoiqu’il l’épure de son caractère chrétien, il garde de ce socialisme la critique concomitante du marché et de l’État et c’est à la morale commune et immédiate des petites gens et du ballon rond que va son allégeance. Préférant à la charité chrétienne la théorie du don et du contre-don dégagée par Marcel Mauss, c’est naturellement la sobriété de la décroissance qu’il oppose aujourd’hui à la démesure libérale.
Fils naturel de de Maistre et de Leroux, ce grand professeur de liberté jette les piles du pont qui, peut-être, réunira les fils perdus et séparés de la critique des conditions modernes d’existence.

Jacques de Guillebon

Vous récusez l’universalisme abstrait de la gauche libérale : votre socialisme, ou votre anarcho-syndicalisme, fait-il abstraction des patries, ou les considère-t-il comme un des moyens de l’exercice de la common decency ?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord prendre le temps de revenir sur quelques points de théorie. Mon invitation à dédiaboliser les concepts de « tradition », de « coutume » ou d’« enracinement » n’a jamais impliqué l’abandon du vieil idéal universaliste. Si la notion de progrès moral conserve un sens, aussi bien au niveau individuel que collectif, c’est assurément pour désigner l’ensemble des efforts toujours recommencés que l’être humain est capable d’accomplir pour s’affranchir des limites propres à son univers de départ et cesser de considérer « ce qui n’est pas de son usage » (Montaigne) comme le signe le plus irrécusable de la barbarie (et on trouve la trace de ces efforts dès la plus haute Antiquité).[access capability= »lire_inedits »]

Et si − à la suite des philosophes du XVIIIe siècle − on décide d’appeler « Raison » cette faculté proprement humaine de dépasser son point de vue particulier et de viser des fins « universelles » (autrement dit, des fins susceptibles de parler à tous les individus et à tous les peuples, quel que soit leur langage d’origine), alors il est clair que cet aspect de l’héritage des Lumières se retrouve entièrement dans la tradition socialiste. Ce qui, en revanche, appelle une critique radicale, c’est l’idée (qui remonte à Platon et qui est, malheureusement, au cœur de la philosophie des Lumières) selon laquelle cet exercice de la Raison exigerait une rupture absolue avec le « monde sensible » − celui des appartenances héritées et des situations singulières − tenu pour la source ultime de tous les préjugés et de tous les crimes contre l’humanité (comme s’il ne pouvait pas aussi exister, pour reprendre le mot de Nietzsche, un « fanatisme de la Raison »).

C’est bien cette volonté métaphysique de réduire au silence toutes les passions « identitaires » (l’éloge libéral de l’intérêt bien compris − c’est-à-dire calculé selon les procédures universelles de la raison instrumentale − n’étant que l’autre face de cette critique abstraite des passions) qui a systématiquement conduit les Modernes − et pas seulement la gauche libérale − à voir dans l’arrachement à la nature et à la tradition le geste émancipateur par excellence et la seule voie d’accès possible à une société « universelle » et « cosmopolite ». Or, sans même avoir lu Hegel, Marcel Mauss ou Charles Cooley, la simple expérience de la vie quotidienne suffit à nous apprendre que cet universalisme abstrait des Modernes (dans lequel Engels voyait le « règne idéalisé de la bourgeoisie ») repose sur une méconnaissance stupéfiante des données les plus fondamentales de la psychologie et de l’anthropologie.

C’est seulement, en effet, à partir des formes particulières de la vie locale (ou « territorialisée ») et des relations en face-à-face qui leur sont associées (ce qu’Alain Caillé appelle la « socialité primaire », dont la vie familiale représente un moment majeur) que peuvent se mettre en place les structures élémentaires de la réciprocité et donc, également, les conditions anthropologiques des différents processus éthiques et politiques qui permettront éventuellement d’en étendre le principe fondamental (« donner, recevoir et rendre ») à d’autres groupes humains, voire à l’humanité toute entière.

Comme l’écrivait Josiah Royce (1885-1916), seul « celui qui possède des coutumes est capable de comprendre les coutumes d’un autre ». Alors même que l’homme sans qualité du capitalisme contemporain (celui dont les seules « coutumes » sont devenues l’échange intéressé et la querelle procédurière) se trouve, au contraire, condamné à voir dans toute forme d’existence collective portée par une identité culturelle déterminée − qu’il s’agisse de l’islam, de l’indianité ou du bouddhisme − le signe assuré d’une mentalité arriérée et réactionnaire (de ce point de vue, la littérature coloniale représente sans doute − dans sa naïveté même − l’une des formes les plus pures de l’esprit moderne et mondialisateur : de Tintin au Congo aux oukazes du FMI, la filiation est directe).

Une fois qu’on a compris qu’aucune dialectique d’universalisation véritable ne pouvait donc s’enclencher sans puiser ses conditions de possibilité dans les « règles de croyance et les principes de vie » (Pierre Legendre) propres à une tradition culturelle donnée (c’est un point que Michael Walzer et Martha Nussbaum ont admirablement établi), il devient alors possible d’envisager de façon plus apaisée la fameuse « question nationale ». Dès lors, en effet, que la forme nationale (dont la configuration concrète renvoie toujours à la contingence d’une histoire singulière) permet l’émergence d’un véritable monde commun − par exemple une langue, des habitudes culturelles ou une littérature communes − entre différents groupes ethniques (ou « régionaux ») dont on n’exige pas, par ailleurs, qu’ils renoncent a priori à leurs propres différences et à leurs propres spécificités, elle constitue de toute évidence l’une des figures privilégiées de ce processus d’autocritique universalisatrice « qui supprime en conservant » (Hegel) et qui permet ainsi d’élargir considérablement la sphère de la common decency.

Et comme seul celui qui est affectivement attaché à sa communauté d’origine − à sa géographie, à son histoire, à sa culture, à ses manières de vivre − est réellement en mesure de comprendre ceux qui éprouvent un sentiment comparable à l’endroit de leur propre communauté (comprendre la nostalgie de Du Bellay, c’est pouvoir, du même coup, comprendre celle d’Ovide), on peut en conclure que le véritable sentiment national (dont l’amour de la langue est une composante essentielle) non seulement ne contredit pas mais, au contraire, tend généralement à favoriser ce développement de l’esprit internationaliste qui a toujours été l’un des principaux moteurs du projet socialiste. On sait bien, en effet, qu’il faut d’abord être capable de s’aimer soi-même − acceptation sereine de ses propres limites qui n’a rien à voir avec un quelconque narcissisme − pour pouvoir aimer les autres et les respecter réellement.

Mais si, en revanche, le culte de la patrie, de la frontière ou de la colline inspirée n’est plus que le masque trompeur sous lequel s’avancent, en rangs serrés, la haine de soi, le ressentiment et les passions tristes (c’est toute la différence entre le nationalisme d’un Drumont et le patriotisme d’un Orwell), alors nous avons seulement affaire à une construction psycho-idéologique perverse qui ne peut, en tant que telle, que rebuter tout esprit socialiste ou simplement décent. Au même titre, naturellement, que cet univers hypnotique, glacial et uniformisé qui est l’unique aboutissement possible de l’universalisme désincarné des libéraux modernes − qu’ils soient de gauche ou de droite.

En vous lisant, on a l’impression aujourd’hui qu’une critique de la gauche libérale passera forcément sous les fourches caudines de la décroissance : est-ce le cas ?

Faudrait-il en conclure que les « fourches caudines » de la croissance seraient largement préférables, et peut-être même inscrites à tout jamais dans le marbre de l’Histoire (au point que, partout, les gouvernements libéraux cherchent désormais à en constitutionnaliser la « règle d’or ») ? Essayons plutôt de poser le problème de façon rationnelle. Si l’idée de décroissance (dont la théorisation est, du reste, relativement récente) inquiète encore tant d’esprits, par ailleurs très lucides quant aux nuisances de la civilisation capitaliste, c’est en premier lieu parce qu’ils ont spontanément tendance à en retraduire le sens philosophique à l’intérieur même des catégories imposées par l’idéologie dominante. Dans cette optique faussée, la décroissance (qui, ne l’oublions pas, constitue d’abord une idée régulatrice) ne peut plus apparaître que comme une idéologie « punitive » − mise au point par des intellectuels puritains et dégagés de tout souci matériel − et essentiellement destinée à assurer la continuation du mode de vie moderne au prix d’un certain nombre de restrictions et de privations supplémentaires. Perspective qui n’a effectivement aucune chance de soulever l’enthousiasme de ces classes populaires que les politiques d’austérité du capitalisme moderne ont déjà suffisamment contraintes d’entrer en « décroissance », en ce sens perverti du terme (je rappelle qu’en France, le revenu médian tourne autour de 1500 euros par mois).

Mais il s’agit en réalité de tout autre chose. La décroissance n’est ni une « croissance négative » ni le simple envers de la croissance telle que nous la connaissons aujourd’hui. Elle doit être comprise, au contraire, comme une remise en question radicale des présupposés matériels et idéologiques sur lesquels repose l’imaginaire de la croissance officielle, ou plus exactement (puisque tel est le vrai nom de cette dernière) de cette accumulation illimitée du capital qui constitue, depuis l’origine, le principe même de la civilisation libérale et qui nous est présentée à longueur d’écran comme un processus naturel , inéluctable et irréversible, censé résoudre tous les problèmes rencontrés par les sociétés humaines. Or il existe au moins deux types d’objections de bon sens qui invitent à critiquer un tel mythe. D’une part, nous vivons dans un monde fini, ce qui implique que les ressources de la nature ne sont pas inépuisables (et ceci vaut désormais tout aussi bien pour ces « terres rares » dont l’exploitation intensive conditionne pourtant le développement de ces « nouvelles technologies » dont les idéologues libéraux nous promettent monts et merveilles). Et d’autre part, l’idéologie de la croissance ne peut, par définition, intégrer dans ses calculs abstraits que les activités humaines qui dégagent de la valeur marchande ajoutée.

D’un village malgache qui pratique l’autosubsistance alimentaire, on dira donc qu’il ne crée aucune richesse nouvelle tandis qu’à l’inverse, ceux qui spéculent sur le prix du riz ou du blé (quitte à affamer pour cela des régions entières de la planète) seront considérés par les dirigeants du FMI comme des entrepreneurs parfaitement rationnels et donc, à ce titre, comme de véritables bienfaiteurs de l’humanité. Ce primat structurel de la valeur d’échange sur la valeur d’usage conduit donc, et de manière inéluctable, à édifier un monde dans lequel on privilégiera toujours la satisfaction des envies et des caprices les plus immatures (un écran plat, un iPhone, une nouvelle voiture) au détriment des besoins matériels et moraux les plus élémentaires de l’humanité (la santé, l’éducation, le logement, la culture, un travail décent etc.). Une société dont la croissance constituerait le socle anthropologique majeur − en dehors du fait qu’elle devra tôt ou tard se briser sur le mur écologique − se situe donc, par définition, aux antipodes des valeurs morales et philosophiques qui ont toujours soutenu le projet socialiste. Si, maintenant, vous entendiez seulement souligner le fait qu’au sein de la nébuleuse « décroissante », on rencontre quantité de gens bizarres − et parfois même très inquiétants − je vous l’accorderai volontiers. Mais c’est là l’éternel problème des mouvements révolutionnaires.

Je songe à Orwell écrivant que « rejeter le socialisme sous prétexte qu’il compte en son sein tant de piètres personnages est aussi inepte que de refuser de prendre le train parce que le contrôleur a une tête qui ne vous revient pas ». [/access]

La suite demain…

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Le Complexe d'Orphée: La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

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Israël, année zéro

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Photo : Jonathan Rashad.

La question de l’existence de l’État d’Israël est à nulle autre semblable et elle est souvent le fruit de débats stériles. Peut-être est-ce parce que cette question a toujours été mal posée et que c’est moins l’actualité qu’il faudrait interroger que la possibilité d’une narration. C’est ce que tente Myriam Sär, avec un roman étonnant, L’an dernier à Jérusalem .

Ce que nous raconte ce livre, c’est ni plus ni moins que la fin de l’Etat israélien et la menace du retour en exil de sa population. Il le fait à travers le prisme de quelques personnages loin de toute caricature et nous sommes moins dans un roman à thèse que dans son inverse précis : un roman d’idées contre les idéologies, un ouvrage pro-israélien qui refuse la facilité de l’engagement et enfin un pamphlet qui ne défend rien d’autre que cette chair humaine broyée par l’histoire, trop souvent oubliée par les pros et les antisionistes.

Outre une langue frénétique débordée par le sentiment mais qui ne s’éloigne jamais de la raison et de l’intelligence, ce qui impressionne dans cet objet littéraire non identifié, c’est la volonté de croire en la destinée narrative du peuple Juif, en cette capacité à faire de la faiblesse une force, proche de la vertu d’Espérance, et à vouloir coûte que coûte tenir la valeur du sens. C’est un roman oxymore, puisque que refusant le manichéisme, Myriam Sär ne s’interdit pas de tenir ensemble plusieurs positions d’apparences contradictoires si elle les trouve justes.

Aussi la critique formulée à l’égard d’Israël, ainsi que les attaques lancées contre les détracteurs de cet État dont on finit par se demander ce qu’il a de si particulier pour réunir devant lui un tel amour et une telle haine, apparaissent moins comme l’image de la haine de soi ou de la colère contre l’autre que comme le désir de distinguer, de comprendre et d’entrer dans l’avenir sans demeurer aveugle au passé.

L’an dernier à Jérusalem est un livre violent, qui refuse de voir un camp du Bien sans pour autant se rassurer dans l’ambiguïté, un Dies Irae d’encre et de papier. Il oeuvre à la reconquête du sens face à l’absurdité des combattants qui pour la plupart n’ont que faire de ces vies qu’ils prétendent défendre et servent plus sûrement d’alibis à leur appétit de sang. L’an dernier à Jérusalem demeure, d’abord et avant tout, le cri halluciné d’une israélienne qui entend nous dire que s’il existe évidemment des Israéliens et des Palestiniens, leurs enfants que l’on tue restent quant à eux des enfants, fixés dans la mort avant de disparaître dans l’oubli auquel chaque guerre, surtout les guerres idéologiques, nous renvoie…

Et il importe peu, finalement, que Myriam Sär soit l’autre nom de Sarah Vajda, ainsi qu’il importe peu que ce livre nous dise que si l’on cherche le Sens, nous ne découvrirons que l’homme. Ce qui compte, c’est qu’il y a des vérités qui, racontées avec un supplément de fureur, nous obligent à reconnaître la terrible nécessité de les rappeler sans cesse.

L'an dernier à Jérusalem, un cauchemar

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Croyant mais pas pratiquant

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En lisant l’interview d’Arnaud Montebourg dans Le Monde, où il fait preuve d’un jésuitisme très maîtrisé en assurant qu’il votera pour François Hollande tout en se défendant d’un quelconque ralliement, quelques souvenirs de mon éducation biblique me sont revenus en mémoire. Dans l’Évangile de Saint Jean, Jésus s’adressant à Pierre lui tint ce langage : « Le coq ne chantera pas que tu m’aies renié trois fois ».

Premier reniement d’envergure auquel l’intéressé lui-même avait donné une connotation religieuse, la question du cumul des mandats. Pour se justifier de « concentrer » des « contre-pouvoirs » entre ses petites mains en devenant le premier impétrant du Conseil général de Saône-et-Loire en sus de son mandat de député, il s’était fendu de ce trait d’esprit teinté d’un mépris assez condescendant à l’égard de ceux qui croient à la force des convictions et des engagements dans la vie politique : « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Second virage sur l’aile, plus idéologique celui-là, son combat pour imposer le système des primaires au Parti socialiste. Le chantre de la VIème République s’était ainsi jeté à corps perdu dans un système dont personne ne peut nier qu’il renforce la présidentialisation voulue par la Vème. La aussi, avec le recul, « croyant, mais pas pratiquant ».

Et enfin, après avoir déployé une redoutable énergie à prouver l’incompatibilité de son programme avec celui de François Hollande, non sans l’avoir critiqué très vertement sur ses qualités personnelles, notre reine d’un jour n’a su résister longtemps aux ors de la cour et posa ses lèvres sur la main tendue du roi « Flanby », comme il l’appelait à la verte époque où il n’était encore que petit marquis. Comment mariera-t-il sa foi à celle Manuel Valls dont il fustigea les thèses, « proches de la droite ». On ne saurait que lui suggérer « je suis croyant, mais pas pratiquant ».

Cette formule dépeint finalement assez bien un comportement qui dénote d’un très banal opportunisme, contradictoire avec des idées et des propositions souvent pertinentes et intéressantes, défendues avec fougue et, semblait-il, conviction.

Arnaud Montebourg est-il « croyant mais pas pratiquant » ? A la lumière ce dernier événement, les 450 000 citoyens qui lui ont sacrifié au minimum un euro et un peu de leur temps dimanche dernier pourront légitimement lui demander s’il est seulement croyant…

Montebourg, l’homme qui dit non

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Des idées et des rêves

Je ne sais pas ce qui se passe mais depuis l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007, à chaque fois que je vote, je gagne. J’ai gagné les municipales de Lille en 2008 avec une liste d’Union de la gauche et du centre dirigée par Martine Aubry qui allait du PCF au Modem. J’ai gagné les européennes de 2009 avec le Front de gauche qui avait réussi à défier l’omerta médiatique et dépasser largement le NPA : c’était l’époque où les journalistes faisaient encore des risettes au gentil Besancenot qui ne représentait pas une gauche de la gauche très dangereuse puisqu’il ne voulait s’allier avec personne, jamais.

La bonne santé du Front de gauche s’est confirmée en 2010, aux élections régionales : elles ont tout de même eu un petit air de raz-de-marée, qui allait d’ailleurs donner sa réplique sismique dix-huit mois plus tard lors des sénatoriales. En plus, lors de ces régionales, dans le Nord Pas-de-Calais, on s’est offert le plaisir toujours très fort de gagner un match dans le match contre Europe Ecologie que tous les sondages donnaient devant nous. Et il n’y a pas de soirées électorales plus réussies que celles où la mine déconfite des caciques locaux de l’UMP (une vieille habitude qu’ils ont prise sur ma terre rouge se conjugue à celle des défenseurs des pistes cyclables et de la décroissance dans une région qui crève de la désindustrialisation.

Je me suis dit que ça allait forcément s’arrêter avec les cantonales de mars 2011, élections de notables. Eh bien, non. C’étaient les dernières cantonales pour cause de réforme territoriale (fortement contestée même par les petits élus locaux de droite) et une des leçons du scrutin, néanmoins discrètement éludée, fut que le Front de gauche s’enracinait et progressait puisqu’il atteignait désormais au niveau national un joli 9% et faisait même un score à deux chiffres si on ne comptait que les départements où il était présent en tant que tel.
Je passe rapidement sur les sénatoriales, c’est du tout frais et comme dirait Copé la victoire de la gauche était ma-thé-ma-tique.

Voter, c’est comme une drogue dure. On ne veut pas redescendre. Franchement, au Parti Communiste et au PG, on nous disait de faire ce qu’on voulait mais que les primaires socialistes, ce n’était pas franchement notre truc. Elles préparaient la victoire de tout ce qu’on détestait. Le bipartisme, la personnalisation de l’élection présidentielle, la fin des partis de militants engagés, vraiment engagés. En même temps, on ne nous a pas donné de consigne. Finalement, on n’avait qu’à faire comme on le sentait, à condition de ne pas en parler. Un peu comme pour nos éventuelles pratiques religieuses dont Maurice Thorez disait non sans justesse qu’on devait les considérer « comme un vêtement d’intérieur ».

La surprise, évidemment, a été le score de Montebourg. Car tout aussi évidemment, les militants du FDG qui ont participé à la primaire socialiste (et je ne balancerai personne parmi mes camarades mais on a tout de même été un paquet si j’en juge par le nombre de poignées de main dans mon bureau de vote) ont voté Montebourg. Il faut nous comprendre. Pour une fois, on pouvait concilier la sincérité et la tactique. La sincérité puisqu’en votant Montebourg, on votait à peu de choses près pour notre programme[1. Disponible chez Librio pour 2 euros, somme équivalente à deux fois le droit d’aller voter aux primaires…] et c’est toujours agréable de voter par adhésion et non par rejet. La tactique parce que plus le score de Montebourg était élevé, plus il pèserait sur le vainqueur. Et plus il pèserait sur le vainqueur, plus il serait facile au second tour de 2012, si par une fâcheuse et incroyable malchance Mélenchon n’y était pas, de se reporter sur un candidat socialiste avec de vrais bouts de gauche dans son programme.

Alors 17, 5%, autant vous dire que ce fut la divine surprise et que l’étrange et pourtant désormais habituelle sensation d’avoir gagné m’a agréablement étreint. C’est pour cela que je voudrais nuancer l’analyse de l’ami Daoud. Je ne suis pas du tout, mais alors pas du tout certain que ce score soit dû à un siphonage de la gauche du Parti socialiste. Ou alors pas seulement. David Desgouilles, soutien de Nicolas Dupont-Aignan qui a, comme tout DLR, voté pour le « démondialisateur », ne me contredira pas : tous ceux qui, à droite comme à gauche, ont la nostalgie de l’autre politique ont voté pour Montebourg.
Au lieu de faire des comptes d’apothicaire comme Copé, Marine Le Pen, qui a oublié d’être bête, a reconnu dans la participation un désir d’alternative plus que d’alternance et a appelé les électeurs de Montebourg à ne pas se déranger pour le second tour et à attendre 2012, donc elle, donc ce qu’on appelait naguère l’autre politique.
Elle ne sera pas écoutée et de mon point de vue, c’est tant mieux. Il n’empêche qu’elle voit juste. Montebourg, finalement, c’est cette persistance à dire non à une histoire écrite d’avance qui est une de nos plus admirables constantes historiques, depuis De Gaulle en passant par Seguin ou Chevènement.

En attendant, dimanche, je vote Martine Aubry. Et je vais gagner. Comme d’habitude.

Dimanche, je voterai gauche molle

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C’est marrant, ce matin au réveil, moi aussi, je me suis décidé à voter François Hollande, quelques heures à peine avant que mon candidat du premier tour (Arnaud Montebourg, pour ceux à qui ça aurait miraculeusement échappé) annonce dans les colonnes du Monde et sur son blog de campagne : « Les propositions des deux candidats étant pour moi équivalentes, je ne peux me déterminer en fonction de ma seule éthique de conviction. C’est pourquoi mon choix relèvera avant tout de l’éthique de responsabilité : je veux faire gagner la gauche et battre Nicolas Sarkozy. A titre exclusivement personnel, je voterai donc pour François Hollande, arrivé en tête du premier tour, à mes yeux meilleur rassembleur. Il a su dans sa lettre jeter un pont entre nos deux rives, et je lui en sais gré. ». Entre nous, on n’a jamais vu plus « exclusivement personnel », comme explications de vote…

Mais en plus de ces explications personnelles très politiques, ce qu’on peut lire en creux dans cette interview, c’est qu’Arnaud n’a pas voulu être complice des attaques de plus en plus violentes de la « candidate du changement » contre le « candidat du Système ». Heureusement que la campagne s’arrête là, sinon Hollande aurait été qualifié de candidat de la Trilatérale, des Illuminati ou du lobby que vous savez. Si ça se trouve, pendant toute la campagne, la vraie, on entendra tintinnabuler les casseroles que Martine n’a cessé d’accrocher à celui qui selon toute vraisemblance sera le candidat de tout le parti dimanche soir.

Voilà pour les explications perso d’Arnaud, maintenant, parlons des miennes, car comme disait Guy Béart, y’a que ça qui m’intéresse. Un événement aura pesé lourd dans mon choix final entre Hollande et l’abstention, c’est le bis repetita grotesque de Stéphane Hessel, qui en vue du second tour de la primaire, a enregistré un message de soutien à Martine encore plus boursouflé que celui qu’il avait commis avant le premier tour. Pour les amateurs de gâteries, voici l’intégralité du texte, ainsi que la vidéo qu’Aubry a fait diffuser lors de son dernier meeting de campagne : « Il me semble tout à fait essentiel que la personne qui va, à la suite de cette dernière semaine de la primaire, émerger comme la candidate de toute la gauche pour les présidentielles soit quelqu’un qui représente pleinement les valeurs autour desquelles mon petit livre « Indignez-vous ! » a fait le succès que vous savez. Ces valeurs sont les valeurs, fondamentales pour moi, de la démocratie. Personne ne les représente avec plus de force, plus de simplicité, plus de convictions que Martine Aubry. »


Stéphane Hessel soutient Martine Aubry par martineaubry

Si Martine représente pleinement les valeurs d’Indignez-vous !, il ne me reste plus qu’à voter, sans aucun état d’âme désormais, pour le candidat du Système…

La fin des remèdes-miracles

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À défaut d’aller jamais de Brest à l’Oural, l’Europe a su fédérer tous les modernes, de Luc Ferry à Dany Cohn-Bendit. Comme s’il ne suffisait pas de la voir violentée sous les assauts du monde réel, voilà l’Europe mise à nu par ses thuriféraires eux-mêmes. Dernier exemple en date : le « Maastricht, c’est fini ! », lâché tranquillement par François Hollande en plein débat des primaires socialistes, sans qu’aucun de ses petits camarades ne relève l’énormité du propos. C’est pourtant aussi gros que si Peugeot annonçait la caducité du moteur diesel ou que Ferran Adria reprenait l’Hippopotamus de la porte d’Orléans. L’Europe est d’ailleurs totalement absente de la primaire socialiste, elle occupera, gageons-le, une place similaire dans le programme sarkozyste. L’Europe est idéologiquement morte.[access capability= »lire_inedits »] Sa place est à la rigueur dans les livres d’histoire, et plus sûrement dans les manuels de géographie.

L’euro devait sauver l’Europe, l’Europe doit-elle sauver l’euro ?

Ciao l’Europe, et donc aussi bye-bye l’euro ! Certes, à l’heure où j’écris ces lignes, la monnaie commune a encore cours, mais la bouée s’est transformée en boulet. Il y a dix ans, tous les experts nous expliquaient comment l’euro allait sauver l’Europe ; aujourd’hui, les même cherchent à savoir comment l’Europe va pouvoir sauver l’euro. Misère !

Le plus drôle, ce sont les dégâts collatéraux provoqués par ce double constat de décès. Le bulldozer du discours européiste et libre-échangiste des années Maastricht avait engendré un jumeau dizygote, mais tout aussi décérébré : l’alter-économisme. Sentant que, depuis la chute du Mur, la socialisation des grands moyens de production et d’échange avait mauvaise presse dans les dîners en ville, l’alter-économiste avait inventé sa solution miracle à lui, aussi magique et aussi vide de sens que la monnaie unique, mais tout aussi propice aux usages incantatoires.

Cette solution défendable tant en chaire à Dauphine qu’au zinc à Oberkampf, c’était la « taxe Tobin ». Enfin, quand je dis que les alter-écos l’ont inventée, j’exagère, c’est Monsieur Tobin qui l’a inventée : eux l’ont trouvée en gadget-surprise dans le Monde Diplo. La taxe Tobin, nous disait-on chez Attac et autres bonnes maisons, était l’arme absolue pour accoucher sans douleur − entendez sans révolution − d’un monde sans spéculateurs (le spéculateur étant le coupable idéal pour qui veut avoir l’air marxiste sans remettre en circulation des vieilleries théoriques du XIXe siècle sur le capital et l’État). La taxe Tobin, dont la seule évocation défrisait les libéraux et démasquait (Hou, Hou !) les sociaux-libéraux ! Sauf que depuis cette fin septembre, le propagandiste le plus acharné de cette taxe magique n’est autre que le réputé ultra-ultra-libéral Manuel Barroso, président de la Commission de Bruxelles. Et, comme à ma connaissance, Manolo n’a pas viré bolcho, la taxe ne doit pas être si dure que ça à avaler pour les milieux financiers dont il a toujours été un courtier appliqué. Ce qui signifie qu’elle n’aura pas les pouvoirs magiques annoncés.

Une balle, deux morts, quel chouette automne ! [/access]

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Les quatre ridicules

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Il arrive que nos hommes politiques, éditorialistes, sondeurs et cartomanciennes en tout genre, se penchent sur nous, modestes citoyens, pour comprendre pourquoi certains se montrent moins assidus dans les bureaux de vote. Généralement, cela oscille entre les lamentations, les invocations des révolutionnaires qui se sont battus pour qu’on ait le droit de vote et la proposition de rendre le vote obligatoire.

Parfois, des esprits plus éclairés interviennent dans le débat et expliquent prudemment que si l’Etat n’avait pas abandonné ses prérogatives à des institutions supranationales, aux marchés financiers ou à des comités théodule sans légitimité démocratique, le bon peuple aurait peut-être le sentiment que le vote sert à quelque chose. Généralement, ces gêneurs sont réprimandés dans la seconde voire accusés de faire le jeu des extrêmes, selon la formule consacrée.

J’ai beau approuver ces moutons noirs, je vois un autre grand facteur d’abstention : le comportement de certaines personnalités. Elles s’appellent Nadine, Jack, Jean-François et Martine et m’ont donné, chacune à leur manière, envie de casser les postes de télévision ou de radio sur lesquels je les entendais.

Nadine squatte les plateaux de télé depuis quelques semaines. Comme un bon petit soldat, elle est toujours disponible pour aller soutenir l’honneur du Président de la République. Le problème, c’est que sa mauvaise foi insupportable peut énerver jusqu’à l’électeur qui vote à droite depuis dix générations. Cela n’a pas manqué lundi dernier chez Yves Calvi où elle a réussi l’exploit de rendre Harlem Désir sympathique, sincère, poli et convaincant. C’est dire… Il paraît que les télés et radios vont devoir procéder à un rattrapage du temps d’antenne au bénéfice de l’UMP à cause de la primaire socialiste qui a occupé l’espace pendant quelques semaines. Si c’est Nadine qui s’y colle, on n’a pas fini de s’énerver devant le poste.

Jack aime passer à la télé. Il se débrouille toujours pour y apparaître. Paraît que c’est sexy d’inviter Lang. Tu parles, Charles ! Un homme d’une si grande fidélité… Lorsque Martine Aubry a pris la place de son copain DSK, il a laissé entendre qu’il la suivrait. Mais à mots très couverts, le temps de voir comment la campagne tournerait. Bien lui en a pris, Martine n’a jamais rattrapé son retard sur François. A trois ou quatre jours du premier tour de la primaire, Jack a donc annoncé qu’il soutiendrait François. Depuis, il essaie de passer pour un soutien de la première heure avec, en clou du spectacle, cette ridicule apparition télévisée au QG hollandiste après le dernier débat télévisé. Un bon esprit a fait remarquer que Lang devait faire son jogging par hasard dans le quartier… en costume ! On imagine le staff de Hollande consterné et ne sachant que faire pour éloigner ce boulet, résistant de la dernière heure.

Jean-François avait déjà eu mes faveurs. Je l’avais accusé d’être ridicule, arrogant, suffisant lorsqu’il avait qualifié les partisans de la sortie de l’euro d’extrémistes de droite ou de gauche. Mais Jeff n’est pas en reste. Voilà que non content de qualifier de « dingueries » les projets protectionnistes d’Arnaud Montebourg, il vient de traiter le député bressan de bolchévik. Imaginer Arnaud Montebourg avec un couteau entre les dents et juché sur un tank, voilà qui prête à rire. Après tout, si c’est ce que l’on pense des apôtres de la démondialisation, que dire de celui qui prononça le discours de Toulon ? Bolchévik, peut-être pas ! Sale gauchiste, en revanche, certainement. Copé passera sans doute pour un con lorsque, acculé par la prochaine poussée de crise, Nicolas Sarkozy mettra en oeuvre un contrôle accru des banques, ce que réclame le bolchévik en question. Ce jour-là, l’homme qui avait promis d’arrêter la langue de bois nous gratifiera sans doute d’une de des pirouettes balourdes dont il a le secret.

Last but not least, Martine est candidate à l’élection présidentielle. Elle devrait donc éviter le ridicule. Mais la Mère Emptoire n’a pas été en reste hier matin. Non contente d’avoir accolé le terme de « gauche molle » à son adversaire et n’appréciant pas que François Hollande finisse par y riposter en pointant la « gauche sectaire », elle l’a accusé de reprendre le lexique de la droite. Ah bon ? Sectaire, c’est un terme de droite. La gauche ne l’utilise jamais ? Il y aurait donc dans le dictionnaire, des mots de droite et des mots de gauche ? Le croire, à l’évidence, c’est faire preuve de sectarisme et donner raison, par l’absurde, à François Hollande. Franchement, je ne suis pas emballé, loin s’en faut, à l’idée que le député de Corrèze s’installe à l’Elysée en mai prochain. Mais y voir Martine Aubry, c’est un cauchemar à peu près aussi effrayant que d’imaginer Sarkozy y demeurer.

Ainsi je m’adresse à Nadine, Jack, Jean-François et Martine. Ne pourriez-vous pas prendre quelques mois de vacances afin que nous puissions profiter de la campagne la moins désagréable possible ? Les boules puantes, c’est vrai que cela n’attire pas forcément l’électeur dans le bureau de vote, mais les quatre ridicules pourraient bien réussir l’exploit de le vacciner à jamais.

Sensuelle mais sans suite

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Un clou chasse l’autre. Vous connaissez la petite musique de l’actu : une info qui aurait fait la une des JT cet été peut passer quasi inaperçue à la faveur d’une primaire socialiste dont l’enjeu idéologique frise le zéro.

Le classement sans suite de la plainte de Tristane Banon contre DSK obéit à cette rythmique arbitraire. Relégué à la fin des actualités, ce coup de théâtre vaut pourtant son pesant de traces ADN. Que le parquet de Paris refuse de qualifier de « tentative de viol » les violences subies par la jeune romancière en 2003 est une chose, qu’il blanchisse Dominique Strauss-Kahn en est une autre. A la différence de l’ex-futur président de la République qui allait être plébiscité dans un fauteuil, le parquet reconnaît l’existence d’une « agression sexuelle » caractérisée qui, faute d’être pénalement répréhensible, constitue un fait prescriptible au bout de trois ans- contre dix pour un viol.

Dernière issue judiciaire possible pour Tristane Banon, outre la promotion médiatique de son livre Le bal des hypocrites, porter à nouveau plainte, au civil cette fois, afin de faire nommer un juge d’instruction. Un scénario à la Nafissatou Diallo, donc, le statut de victime raciale en moins.

Gageons qu’après les carabistouilles de Martine Aubry à la suite de l’arrêt de la procédure new yorkaise, cette énième reculade judiciaire serve de blanc-seing à celui qui dit avoir perdu sa « légèreté ». Et que, cette fois-ci à Solferino, personne n’accusera la justice française d’être aux ordres des puissants…

Le bal des hypocrites

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Un œil indigné sur la planète

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France 2

L’objectivité journalistique est un vœu pieux puisque quoi que l’on regarde on le regarde toujours de quelque part. De même, l’idéal d’un traitement impartial de la question israélo-palestinienne relève de la chimère intellectuelle. Sur ce sujet, je ne connais en effet personne qui, sans forcément mentir ou se montrer malhonnête, ne dise que les choses qui l’arrangent.

Je ne reprocherai donc pas à l’émission Un œil sur la planète, diffusée le 3 octobre sur France 2, d’avoir pris fait et cause pour les Palestiniens. Non, le problème est ailleurs. Les journalistes de France 2 s’efforcent de convaincre le téléspectateur que les faits parlent objectivement pour eux sans qu’ils en forcent le sens…

Puisque je n’ai pas l’intention de trancher le vrai du faux dans tout ce qui s’est dit durant ces différents reportages, ni de choisir forcément un camp au détriment de l’autre à partir de ces bribes télévisuelles qui reflètent moins la complexité du théâtre géopolitique que la mauvaise foi de leurs auteurs, je ne donnerai que deux exemples.

D’un côté, on nous présente le témoignage flouté d’un ex activiste du Hamas qui raconte son passage entre les mains des anciens disciples de Cheikh Yassine. A l’entendre, le Hamas serait un parti aux méthodes « totalitaires » n’ayant rien à envier à l’Union Soviétique. Nous sommes bien loin de l’image policée des militants « pragmatiques » capables d’évoluer (mais pas trop, leur charte rêvant encore à la destruction d’Israël) que certains occidentaux nous décrivent la main sur le cœur.

De l’autre, on nous montre un ministre « d’extrême droite » israélien qui se félicite de l’installation des colonies et argue de la légitimité de son pays à se défendre en oppressant. Beau procédé rhétorique, à la limite de la sophistique tant il nous donne à voir un Soulages tout de noir en guise de tableau à la Goya.

Après la partialité, voici à présent l’incohérence. Car dans la même émission, on nous décrit une population gazaouie en train de s’émanciper de la main de fer du Hamas, lequel laisse plus ou moins faire (étrange pour le parti fasciste dépeint plus tôt) par crainte de contagion révolutionnaire arabe – encore plus étrange pour un parti dont on ne cesse depuis son élection de nous casser les oreilles avec son adhésion populaire.

Cela ne vaut tout de même pas le ministre israélien interrogé sur le saccage d’oliviers palestiniens par des colons, qui non content de rétorquer que les palestiniens faisaient de même peu avant, rappelle que le statut des colons ne les autorisent pas à contrevenir à la loi et qualifie de « criminels » ces abatteurs d’arbres…

Pourquoi ces deux exemples ? Parce qu’ils révèlent la mécanique globale de cette émission qui n’interroge pas les faits mais les envoient à la figure de la ménagère de moins de cinquante ans, comme le cobra crache son venin sur les yeux de sa proie afin de l’aveugler.

Ainsi, on ne saura rien des contradictions éthiques d’Israël, des causes du succès électoral du Hamas ou de l’éventuelle responsabilité de ses électeurs sur la conduite d’une politique apparemment fanatique,

Un œil sur la planète ne s’est pas davantage interrogé sur la possibilité- ou non- pour l’Etat hébreu de respecter le droit international face à des adversaires qui se moquent des droits de l’homme et réclament la condition de victime unilatérale.

Non, rien de tout cela n’a été évoqué, à peine apprendra-t-on qu’il y a des vilains partout, et parmi les vilains des vilains encore plus vilains que les autres (mention spéciale aux fanatiques palestiniens plus fanatiques que les fanatiques du Hamas !). In fine, et sans que l’on sache vraiment pourquoi, le plus vilain d’entre les vilains c’est quand même Israël.

Autant dire que les rédacteurs de cette émission se sont donné un mal bien inutile pour nous convaincre de ce que la doxa ambiante récite déjà avec l’histrion indigné Hessel : le fort c’est le méchant, le faible c’est le bon.

Reste à savoir, ce que ne nous expliquera hélas jamais Un œil sur la planète, quelle est la définition du fort et du faible et qui en cette situation l’est ou ne l’est pas.

Mais n’en demandons pas trop à France 2 ; au vu de l’objectivité de leurs journalistes, n’attendons pas non plus qu’ils fassent œuvre de philosophes…

Michael Jackson : un monument ou incontinent ?

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On en apprend de belles au procès du Docteur Murray, diffusé en intégralité sur maintes chaines de télévision américaines. Eh oui, c’est toujours les mêmes qu’ont du bol, nous pendant ce temps-là, on doit se satisfaire avec la retransmission en direct live du débat sur l’avenir des activités portuaires sur Public Sénat…

D’après le bon docteur Murray, avant même de trépasser, le so called « Roi de la pop » ne se portait pas très bien. Tout d’abord, contrairement à son beau-père posthume Elvis, Mimi était limite anorexique : « Il ne mange pas, il ne boit pas. Il disait que sa mère avait dû le forcer à manger pendant toute son enfance. Il n’aime pas manger. Ce qu’il mange, quand il mange, c’est surtout du poulet et du riz ». La mère de Michael était-elle juive ? C’est une hypothèse à creuser…

Autre info d’importance, le toubib vient de révéler que son client ne savait pas à quel point il était moche. Murray a notamment déclaré (sous serment) : « sa vue était très, très mauvaise. Je me suis rendu compte qu’il était vraiment aveugle ». C’est croustillant, mais il y a encore mieux. En effet, le médecin a ensuite révélé que l’idole des jeunes et l’ami des très jeunes avait des problèmes de pipi : « M. Jackson avait des problèmes pour uriner. Au cours des derniers mois, il m’a dit que quand il allait aux toilettes, ça lui prenait des heures pour uriner. Il lui arrivait d’uriner sur lui » . A force de se frotter aux petits enfants, Michael Jackson a donc fini par leur ressembler…