Accueil Site Page 2928

Oh les filles, oh les filles !

37

On savait déjà que les chiens ne font pas des chats, sauf accommodements raisonnables avec le plus proche institut de tripatouillage d’ADN. La science pousse maintenant ses investigations sur les mystères de la reproduction bien plus loin. Nous apprenons en effet que plus une femme est belle, plus fortes sont ses chances de donner le jour à une fille. A l’inverse, plus elle est moche, plus elle risque d’enfanter des garçons !

Donc, Messieurs, si vous voulez un héritier mâle, ruez-vous sur un thon ! C’est en tout cas la leçon qui ressort d’une très longue enquête, démarrée en mars 1958, menée par le distingué Dr Satoshi Kanazawa, de la London School of Economics.

Comment ce doux dingue s’y est-il pris pour parvenir à cette édifiante conclusion ? Mais par la méthode de l’observation scientifique, qui ne laisse aucune place au doute comme chacun sait. Il s’est penché sur 17 000 bébés de sexe féminin, ce qui est déjà courageux de sa part. A l’âge de 7 ans, ces bébés, devenus des petites filles, ont été évalués sur leur beauté par leur institutrice. Ce qui démontre la rigueur scientifique de la démarche.

Ensuite, quand la cohorte a atteint l’âge de 45 ans, il leur a été demandé si elles avaient enfanté des garçons ou des filles. Les jolies ont eu autant de garçons que de filles, les moches ont eu plus majoritairement des garçons. Du coup, le Dr Kanazawa est formel : « Les belles femmes sont plus susceptibles d’avoir des filles que les femmes ayant un physique ingrat« . Et d’expliquer le mécanisme, d’une limpidité éclatante : il s’agit d’une sélection naturelle car la beauté est plus bénéfique aux filles qu’aux garçons.

Mais attention ! Ne perdons pas de vue le processus d’analyse du Dr Kanazawa. Pour que l’édifice se tienne, il faut que la candidate ait été jolie à 7 ans! Après, elle peut être passée sous un rouleau compresseur, tant pis, elle fera des bébés-filles! Par contre, telle magnifique jeune femme était peut-être une morveuse boudinée et boutonneuse à l’âge de raison. Rien n’y fera, elle vous pondra un garçon !

Hé oui, rien n’est simple. Même avec l’apport de la science !

Un animal doué de déraison

4

Ne cherchez pas : la « pire espèce », c’est nous. À mon humble avis, la meilleure aussi d’ailleurs – mais de cela, il n’est pas question dans cet ouvrage qui possède tous les signes extérieurs d’une BD mais se révèle, à la lecture, un peu plus que cela, malgré les dessins joyeusement féroces de Ptiluc.[access capability= »lire_inedits »] La BD s’était déjà acoquinée avec l’investigation journalistique ou la méditation historique. Mais La Pire espèce est, à ma connaissance en tout cas, le premier exemple d’essai philosophico-politique en bande dessinée. Jusque-là, pour se délasser de la tension des prétoires où il défend, autant que ses clients, la liberté d’expression et la République, Richard Malka concoctait, comme scénariste, de sombres histoires pleines de rebondissements. Avec Philippe Cohen, il s’était essayé à l’enquête en publiant la première BD sur notre président. Cette fois, avec la complicité de la pétulante Agathe André, journaliste de son état, il livre sa vision de notre monde. Et, pour tout vous dire, c’est pas joli-joli.

La Pire espèce évoque irrésistiblement La Ferme des animaux d’Orwell, non seulement parce que les humains y sont portraiturés sous les traits de cochons, loups, hyènes ou bonobos, mais aussi parce qu’en poussant l’actualité dans ses retranchements, Malka et André brossent un impitoyable portrait de notre scène politique. Est-ce parce c’est leur famille ? En tout cas, c’est à la gauche qu’ils envoient leurs flèches les plus acérées – on reconnaîtra sans peine le sectarisme, l’intolérance et la sottise du « Nouveau Parti des Ânes », ainsi que les doux délires des « Hyènes de garde ». Mais les pages les plus réjouissantes sont consacrées aux oiseaux qui font marcher à plein rendement la « Fabrique de la rumeur », ceux que, dans le monde des humains, on appelle « journalistes ». Et ça, c’est du vécu : depuis qu’il officie dans les affaires de presse, Malka a perdu quelques illusions sur notre aimable corporation. On regrettera pour finir un ratage, l’extrême droite dépeinte sous les traits de quasi-nazis, et surtout une absence : celle de la famille « réac ». Mais promis, on sera dans le prochain tome.[/access]

La Pire Espèce

Price: ---

0 used & new available from

Book Bloc

130

Le mouvement étudiant italien, surnommé l’Onda, qui ne désarme pas face à Berlusconi depuis plusieurs années et qui vient de connaître un récent regain, ne cesse d’innover dans ses méthodes. Il utilise, pour se défendre contre les charges de police, des boucliers en mousse qui représentent des couvertures de livres, partant de l’idée que la culture, c’est le sens critique et que le sens critique, ce n’est pas ce que préfère actuellement en Europe, la pensée bancaire. Ils appellent ça le Book Bloc.

Comme tout ce petit monde est assez internationaliste, l’idée est passée chez les étudiants anglais qui ont également, ces derniers temps, fait savoir leur extrême agacement devant les reniements lib-dem. En même temps, les policiers ne connaissent pas leur chance : ils découvrent, entre deux coups de matraque, Les champs d’innocence de William Blake, l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, La dialectique négative d’Adorno et un mystérieux opuscule qui, paraît-il, serait venu de France, The coming insurrection par The invisible committee.
Les étudiants, ça lit vraiment n’importe quoi…

Kosovo : Pristina, capitale du gore

36

Dick Marty, en dépit de son nom, n’est pas un héros de comic strip américain. Barbu et rondouillard, il représente le canton du Tessin au Conseil des Etats à Berne, l’équivalent helvète de notre Sénat. À ce titre, il est un des délégués la Suisse à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il vient de jeter un assez énorme pavé dans la mare balkanique et européenne en présentant un rapport intitulé : « Traitements inhumains de personnes et trafic illicites d’organes au Kosovo ».
Ce rapport, qui doit être examiné fin janvier par cette assemblée siégeant à Strasbourg, est le résultat d’une enquête menée au Kosovo et en Albanie sur le sort de plusieurs centaines de Serbes et de Kosovars accusés de collaboration avec Belgrade au cours de l’été 1999. Ces disparitions ont eu lieu entre juin 1999, quand les troupes serbes, sous la pression des bombardements de l’OTAN se sont retirées de la province et l’arrivée, à Pristina, de la Minuk, l’organisme de l’ONU chargé de mettre en place de nouvelles institutions, sous la direction de notre Bernard Kouchner[1. En visite officielle au Kosovo en mars 2010, Bernard Kouchner surjoue l’indignation en répondant à une question sur les trafics d’organes posées par un journaliste serbe, comme on peut le voir sur cette vidéo].

Ce que révèle ce rapport dépasse l’imagination : ces personnes auraient été transférées en Albanie, par des unités de l’UCK, l’armée de libération du Kosovo dont le chef était à l’époque Hashim Thaci, devenu depuis 2008 Premier ministre du nouvel Etat et chef du parti démocratique du Kosovo (PDK), qui vient de remporter les dernières élections. Ces personnes auraient été ensuite maltraitées, torturées et, comble de l’horreur, liquidées pour que l’on procède sur leur corps à des prélèvements d’organes revendus sur le « marché noir » chirurgical.

Ce n’est pas la première fois que des accusations de ce type sont portées sur les protagonistes de la dernière phase des guerres yougoslaves, qui mit aux prises la Serbie de Milosevic d’un côté, et l’UCK appuyée par les forces de l’OTAN de l’autre.
Au printemps 1999, lors d’un point de presse du porte-parole de l’OTAN Jamie Shea à Bruxelles, en pleine campagne de bombardement de la Serbie, ce dernier affirma avec aplomb que les forces serbes avaient rassemblé, à Pristina, des prisonniers de l’UCK dans un hôpital afin de prélever sur eux des organes en vue de transplantations. Cela fit les gros titres de la presse populaire britannique, mais par la suite, lorsque les Casques bleus des Nations Unies et les enquêteurs du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) eurent investi les lieux, rien ne vint confirmer ces accusations.

Pourtant, la rumeur de tels actes barbares ne cessa pas de circuler dans la région, les soupçons se portant cette fois ci sur l’UCK et son chef, Hashim Thaci, qui était entre temps devenu « l’homme des Américains » à Pristina, car il s’était opposé à l’infiltration du Kosovo à majorité musulmane par des djihadistes proches d’Al Qaïda. Alors qu’Ibrahim Rugova, figure historique de la résistance non-violente des Albanais du Kosovo occupait le devant de la scène politique locale, les anciens cadres de l’UCK, dont Hashim Thaci, instituaient dans l’ombre une structure de pouvoir de type mafieux fondée sur des trafics de tous ordres : armes, drogue, racket et prostitution. Les responsables de l’ONU et de l’UE envoyés sur place fermaient les yeux, car les mafieux en question tenaient boutique politique d’apparence honorable, et maintenaient dans la province le minimum d’ordre public nécessité par la bonne marche de leurs affaires.

Ces rumeurs de trafic d’organes parvinrent aux oreilles de Carla del Ponte, la procureure suisse du TPIY. Elle lança donc une investigation sur ces allégations, mais son enquête se heurta au fait que le mandat du tribunal s’arrêtait aux frontières des ex-républiques yougoslaves, et ne lui permettait pas d’intervenir en Albanie pour rechercher les preuves de ces crimes. Néanmoins, après avoir quitté ses fonctions, Carla del Ponte publie, en 2008, un livre modestement intitulé La traque, les criminels de guerre et moi, publié en français chez Héloïse d’Ormesson. Elle y soutient que l’UCK s’est non seulement livrée à des actes de barbarie sur le territoire kosovar, mais que les accusations de trafic d’organes à son encontre étaient suffisamment fondées, de son point de vue, pour justifier une enquête plus approfondie de la communauté internationale. Le gouvernement fédéral suisse n’apprécia pas du tout le bruit fait autour de cette publication et intima l’ordre à Carla del Ponte, qui était alors ambassadeur de Suisse en Argentine, de mettre immédiatement un terme à la tournée de promotion de son livre et de rejoindre sans délai Buenos-Aires.

Dick Marty connaît bien Carla del Ponte, car, Tessinois comme elle, il fut nommé Procureur général de ce canton helvète italophone après le départ de Carla del Ponte à La Haye. C’est lui donc, qui, passé à la politique au Parti libéral, prend le relais de cette dernière lorsqu’elle est contrainte au silence. Comme l’homme passe pour sérieux – c’est lui qui avait révélé l’existence des prisons secrètes de la CIA en Europe pour garder et interroger les suspects soupçonnés d’appartenir à Al Qaïda – les accusations contenues dans son rapport ont reçu un écho important.

Faut-il pour autant les prendre pour argent comptant et accuser immédiatement l’ONU, l’UE et l’OTAN d’avoir sciemment couvert des crimes abominables au nom du « réalisme politique » ?

Certes, il faut attendre que soient détaillées les preuves évoquées par Dick Marty dans son rapport, essentiellement des rapports d’agents des services spéciaux anglais, allemands, italiens et américains présents en Albanie au moment des crimes présumés. D’ores et déjà, cependant, on peut s’interroger sur l’intérêt qu’auraient eu Hashim Thaci et d’autres chef de l’UCK comme Ramush Haradinaj[2. Ramush Haradinaj, ancien commandant de l’UCK et premier ministre du Kosovo de 2004 à 2005 avait été arrêté et traduit devant le TPIY en 2007 pour crimes de guerre. A l’issue d’un premier procès, il avait été acquitté pour « manques de preuves », neuf des dix témoins cités par l’accusation ayant péri de mort violente. Il a été réincarcéré en 2010, car de nouveaux témoins, protégés cette fois-ci, ont accepté de parler] à se livrer à un tel trafic pour remplir leurs caisses, alors que d’autres « commerces » moins compliqués et beaucoup plus rémunérateurs comme celui des armes, des cigarettes et de la drogue assuraient depuis longtemps l’intendance de l’UCK et l’accroissement du patrimoine de ses dirigeants. Dans l’histoire des horreurs de la guerre, l’utilisation du corps de l’ennemi est toujours présentée comme le sommet de l’inhumanité : Mengele dépasse Himmler dans le registre de l’abjection. Les accusations de cannibalisme ont été répandues sur des potentats africains dont la communauté internationale voulait se débarrasser. On a même pu voir une journaliste de renom, Marie-Monique Robin, prix Albert Londres, se faire piéger en présentant aux téléspectateurs horrifiés des enfants d’Amérique Latine prétendument rendus aveugles par des « voleurs d’yeux » au service de trafiquants d’organes. En fait ils souffraient banalement d’un glaucome..

Il y a suffisamment de crimes imputables à Hashim Thaci et sa bande – assassinats d’opposants ou de témoins gênants, trafic d’êtres humains pour la prostitution etc. – pour ne pas lui donner l’occasion d’apparaître, dans ce dossier comme une victime d’accusations sinon calomnieuses, du moins impossibles à prouver. Ce qui n’empêche, mon bon docteur Kouchner, que l’Histoire ne manquera pas de retenir la contribution que vous apportâtes, avec une bonne conscience d’airain à l’émergence d’un Etat mafieux au cœur de l’Europe.

Côte-d’Ivoire : suffrage universel et aménagements raisonnables

28

Neige oblige, la crise en Côte-d’Ivoire glisse doucement en queue de peloton des JT. Laurent Gbagbo, le président de facto, semble avoir la main et dans son dernier discours, il a même esquissé une nouvelle menace: « Je ne veux pas que le sang d’un seul Ivoirien soit versé. Je ne veux pas d’une guerre en Côte-d’Ivoire qui peut s’étendre aux pays voisins ou les affaiblir ». En clair, le mal-élu a brandi pour la première fois la menace d’un embrasement du golfe de Guinée, une région riche en pétrole. Le banco de Gbago est limpide: la communauté internationale, Europe en tête, n’osera probablement pas accompagner ses déclarations indignées des actions qui devraient logiquement s’ensuivre. Tout comme il n’y a pas si longtemps au Zimbabwe, on ne risquera pas la vie de nos soldats, de nos expats et de citoyens ivoiriens pour des résultats incertains.

Autrement dit, en Côte-d’Ivoire, seuls comptent les rapports de force, et les élections ne sont, à l’image du sacre des rois, qu’un rituel qui sert à introniser celui qui détient déjà le pouvoir.

Aussi triste que cela puisse paraître, si Ouattara n’est pas assez fort pour arracher le pouvoir à son rival, personne d’autre ne le fera pour lui. L’a-t-il déjà compris ?

Marine et le sociologue, fable moderne

98

Un « rebond », dans le jargon de Libé, c’est comme qui dirait un texte de réflexion sur l’actualité. Dans le numéro de lundi donc, c’est le sociologue Eric Fassin qui rebondissait sur la « montée de Marine Le Pen ».

Sous le titre accrocheur « Pourquoi Marine défend les femmes, les gays, les juifs… », ledit Fassin nous explique que, contrairement à ce que raconte Libération sur « le FN de papa », oui « l’extrême droite a changé », et non il n’y a pas de quoi s’en féliciter ! En gros, l’extrême droite aussi, c’était mieux avant…

Marine, explique l’auteur, ce n’est plus seulement Jean-Marie ; c’est aussi Brice et Nicolas et leurs amis de l’UMP, tous unis désormais pour stigmatiser les mœurs islamiques au nom de la laïcité. Banal, direz-vous ? Mais attendez la chute, qui vaut son pesant de sociologie : il y a « convergence entre la droite et l’extrême droite célébrant une blanchité sexuelle revêtue d’oripeaux républicains », et « ce n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie sexuelle » !

Sur le coup, j’ai été bluffé : c’est quoi, la « démocratie sexuelle » ? On vote à membre levé ? Et à propos, pourquoi cette obsession à mettre Nicolas et Marine dans le même sac de couchage, malgré qu’ils en aient ? Et les juifs, dans tout ça ? Pourquoi figurent-ils dans le titre, et nulle part dans le papier ?

Bref, voilà où en est l’« antifascisme » ! Heureusement qu’on n’a pas le fascisme en plus…

Une semaine dans la vie de Marine

161

Les finances du Front National, dit-on, ne sont guère florissantes. Mais pour la famille Le Pen, finalement, tout cela n’est pas si grave. Les dépenses que leur parti ne peut plus consacrer en tracts et autres matériels de propagande peuvent largement être compensées par la formidable propension de leurs adversaires auto-proclamés à prendre le relais.

Lyon, le 11 décembre dernier

Marine Le Pen est en campagne interne pour la présidence du FN sur les terres de son rival Bruno Gollnisch. Depuis quelques temps, son père et elle sont attaqués par les journaux Minute et Rivarol qui préfèrent le Lyonnais. Elle souhaite absolument défaire son parti de ses vieux oripeaux, pétainistes voire révisionnistes. La veille sur France 2, elle parle d’abomination quand son père évoquait un détail à propos de l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale. C’est ainsi que, quand elle s’adresse « à ceux qui n’ont que la seconde guerre mondiale à la bouche », ce n’est pas à la gauche qu’elle pense mais bien à ses adversaires frontistes du jour. Les journalistes Christophe Forcari, de Libération, et Germain Treil, de France Info, expliquent ce malentendu à Daniel Schneidermann dans une vidéo. D’autres sources m’ont confirmé cette interprétation.

Samedi 12 décembre

Ouf ! Elle a jeté le masque. C’est bien la fille de son père, répète t-on en boucle. Pendant toute la semaine, quasisment toute la presse, y compris le journal de Christophe Forcari à sa une, nous explique que Marine Le Pen tentait de déborder Gollnisch sur sa droite montrant qu’elle était bien la fille de son père, avec une comparaison douteuse dont la famille a le secret, alors que la vice-présidente du FN, au contraire, exhortait les siens d’oublier un peu le passé et l’Occupation, pour se consacrer au présent et à des occupations bien plus actuelles. Le signal a notamment été donné par l’UMP à son conseil national, Jean-François Copé en tête, tout frais émoulu secrétaire général. La Gauche n’est pas en reste, bien entendu.

Lundi 13 décembre

Marine Le Pen ne s’attendait pas à un tel déferlement sur une phrase à usage interne d’autant qu’elle a été interprétée à contresens. Mais les premières réactions dans les fils de discussion sur internet lui donnent un indice, qui sera confirmé par les sondages deux ou trois jours plus tard : beaucoup de Français ne lui tiennent pas rigueur de cette phrase, même mal comprise. Elle décide donc de faire sienne la version donnée par la presse et tient conférence où elle dit persister et signer. Ainsi, elle conjugue son goût de la provocation, qu’elle a hérité de son père mais qu’elle réfrène le plus souvent, avec un coup politique servi sur un plateau par ses adversaires. Ces derniers vont continuer à s’enfoncer lamentablement.

Jours suivants

Les premiers sondages arrivent. Et tout le monde est bien obligé de constater que les prières de la rue Myhra ne déclenchent pas forcément l’empathie la plus évidente dans l’opinion. Tout ce joli monde, notamment le PS en colloque, va donc commencer à condamner cet état de fait, contre lequel on n’a strictement rien fait depuis des mois, préfecture de police et mairie de Paris réunies. Mais c’est pour mieux regretter le manque de lieux de culte musulmans, qui en serait à l’origine. Pas de bol : si, globalement en France, ce manque demeure un réel problème, ce n’est pas le cas pour l’histoire qui nous occupe. La Grande Mosquée de Paris -avec son superbe minaret- est vide à la même heure que les prières de rue du XVIIIe arrondissement. Et le Recteur Boubakeur a déjà invité tous les fidèles à venir y exercer leur culte plutôt que de bloquer la circulation. Boubakeur n’est pas fou. Il sait bien que l’origine de cette occupation n’a rien de pieuse mais est belle et bien politique. Une grande majorité ne vient pas du XVIIIe arrondissement mais de tout Paris et même des départements limitrophes. Ce qui implique deux conclusions : il n’y a pas d’islamisation[1. Comme le disait Guy Birenbaum à Ivan Rioufol cette semaine. Ou comme l’expliquait Emmanuel Todd à Ce soir ou jamais] puisqu’il faut que l’on vienne de tous les départements de la petite couronne pour occuper la rue Myhra en priant. Mais en niant le fait que cette occupation du domaine public a bien une origine fondamentaliste, on fait croire le contraire. Ainsi Libé et Copé font le boulot bien plus efficacement que Riposte Laïque, le bloc identitaire et Ivan Rioufol réunis pour suggérer cette idée d’islamisation. En l’occurrence, faire croire que les deux-mille prieurs de la rue Myhra habitent tous le quartier, c’est encore bien plus irresponsable que d’y jeter de l’huile sur le feu en organisant en apéro-saucisson.

C’est pourtant simple de dire non sans ostentation ; simple de voter une loi efficace sur le voile à l’école en 1989 au lieu d’attendre 2003 ; simple de prendre, contre burqa et niqab, un arrêté ministériel[2. Sur la même base juridique que les arrêtés municipaux pris par certains maires pour interdire de déambuler en maillots de bain dans les rues de stations balnéaires] au lieu de laisser pourrir la situation et d’être contraint de faire voter une loi ; simple d’interdire la première prière en pleine rue Myhra au lieu d’attendre que tout le quartier soit bloqué et que ce soit la vice-présidente du FN qui s’en émeuve et se mette 54 % des sondés dans la poche ; simple de refuser ces histoires de nourriture hallal alors que cela ne posait aucun problème à la très grande majorité des musulmans, il y a encore dix ans, de manger autrement ; simple de dire non à ceux qui réclament des horaires aménagés dans les piscines[3. En l’occurrence, la preuve qu’on peut dire non, c’est que c’est le cas de la quasi-totalité des maires et que seuls malheureux avant-gardistes ont eu cette faiblesse. N’est ce pas Jean-Luc Mélenchon qui a écrit qu’il saurait rappeler à Martine Aubry l’histoire des piscines lilloises ?].

En faisant preuve de cette coupable faiblesse face aux revendications d’origine politique et donc fondamentaliste, nos Diafoirus ne risquent pas seulement d’amener Marine Le Pen au second tour de la prochaine présidentielle avec des chances plus sérieuses de bien y figurer, ils finissent par pousser, aussi efficacement -sinon davantage- que ceux qui organisent aujourd’hui des assises européennes contre l’islamisation, des bataillons plus nombreux de musulmans modérés dans les bras accueillants des intégristes. Bel exploit !

La vérité toute nue, ça suffit !

5

C’est entendu : notre vibrionnant Prez’ souffre d’innombrables défauts. Ambassadeurs étrangers inclus, tout le monde s’accorde à dire qu’il est susceptible, autoritaire, vulgaire, pas littéraire, pas grand, et ainsi de suite. Il y a cependant une carence qu’on ne pointe pas souvent du doigt et qui, à bien y réfléchir, paraît bien pire que les autres. Le problème est même si fondamental qu’on peut le considérer comme l’une des sources, voire la cause principale de l’« obsession Sarkozy » qui agite tant médias et citoyens.[access capability= »lire_inedits »] En résumé : Maître Sarko ne sait pas bien nous enfumer. Depuis le début de son règne, il manque à ce devoir élémentaire de tout homme politique : nous protéger de la part sombre et malodorante des affaires publiques ; nous épargner le spectacle gênant, et à la longue humiliant, d’un roi nu dont nous connaissons très bien les bourrelets, mais que nous nous lassons de devoir contempler jour après jour dans son plus simple appareil.

Nous autres citoyens ordinaires savons bien que les responsables politiques, président en tête, s’arrangent avec les lois, manipulent les médias, connaissent mal leurs dossiers, ne disent pas ce qu’ils pensent et disent ce qu’ils ne pensent pas pour gagner des électeurs, traitent les idées comme des produits dont ils changeront en cas de mévente, ignorent la vraie vie de leurs citoyens, favorisent leurs amis, placent les membres de leur famille, utilisent les services secrets pour nuire à leur ennemis, complètent le financement de leur campagne en sous-main, regardent les manifestants avec un air narquois, profèrent des gros mots, etc, etc. Non, cette vision ne relève pas d’une pulsion anti-élitiste. Elle puise à un savoir ancestral, partagé à tous les niveaux de l’échelle sociale et qui se nourrit de l’intuition profonde que, sauf bien sûr si on s’appelle de Gaulle, pour conquérir le pouvoir, et plus pour le conserver, il faut avoir une mentalité de petit ou de grand margoulin.

Le citoyen veut que les politiques miment la posture de la vertu

Cependant, tout en sachant pertinemment la vie politique soumise à une logique mafieuse, chaque citoyen attend de ses acteurs qu’ils miment la posture de la vertu. Et s’il y en a un qui ne doit pas faillir dans ce rôle, c’est évidemment le Prez’. Tous autant que nous sommes, nous demandons à Grand Margoulin d’affirmer avec aplomb que la politique n’a rien d’incompatible avec la morale commune. Le premier homme du pays doit parler comme si ses discours étaient fondés sur des réflexions profondes, comme si ses actions obéissaient à des idéaux. Il doit nous assurer que sa position n’est que la récompense de ses compétences, nous certifier qu’il n’y a aucun écart entre ses discours et ses actes, nous jurer que le souci de la nation le réveille au milieu de la nuit. Bref, tous autant que nous sommes, nous demandons au chef de l’Etat de nous raconter des fadaises avec talent. En France, la règle consiste à remplir ce devoir sur un ton paternaliste et pompeux. C’est ce qu’on appelle le panache.

Or, que se passe-t-il depuis plus de trois ans ? Depuis la minute où Sarkozy a été élu, depuis cet instant fatal au cours duquel, devant la France entière, il agita nonchalamment la main à la fenêtre de sa berline avant de rejoindre un symbole de la restauration de luxe, nous voilà quotidiennement contraints de regarder sous la jupe de la République. S’étalent désormais au grand jour des accointances, des manigances, des propos, un langage que la gent politique avait auparavant l’obligeance de garder dans l’ombre. Des vacances bolloréennes à la promotion accélérée du fiston, de l’officialisation de la mainmise présidentielle sur l’audiovisuel public aux pochettes kraft de la maison Bettencourt, de l’élégante éconduite d’un importun au Salon de l’agriculture au filage subtil de la métaphore pédophile, nous assistons en permanence au spectacle choquant de la réalité politique. Elu avec la promesse qu’il aurait le format pour nous conter pendant au moins cinq ans la belle histoire de la République irréprochable, Sarko s’est rapidement révélé piètre illusionniste. Il a bien essayé de faire le job mais, très vite, ses trucs se sont vus. Ses cartes sont tombées de ses manches les unes derrière les autres. Maintenant, les fils de son numéro de lévitation brillent à la lumière comme de gros câbles.

L’hyper-observé laisse beaucoup de portes ouvertes

Bien sûr, tout citoyen aime, de temps en temps, regarder par le trou de la serrure. Nous avons régulièrement besoin de vérifier que notre vision de la politique repose toujours sur la même réalité. Ce pointage nous rassure. Ordinairement, c’est la presse qui s’en charge. Son travail consiste à sortir de temps à autre un joli scandale qui nous permet de frissonner une minute avant de retourner à notre monde immaculé. Mais vivre l’œil collé à la porte ? Devoir contempler la vérité de la politique chaque jour de notre existence ? Autant nous obliger à traverser un abattoir chaque fois qu’on veut s’acheter de la viande ou, pire encore, nous résigner à recevoir nos cadeaux de Noël avec le ticket de caisse.

À la décharge de notre illusionniste déchu, le phénomène n’est pas entièrement de son fait. Si ses ratés virent à la psychose collective, c’est aussi parce que la moindre oreille de lapin qui dépasse de son chapeau fait l’objet d’une diffusion en boucle du matin au soir. Sarkozy n’a pas inventé Internet, ni les smartphones, ni les chaînes d’information en continu. Mais force est de constater que la victime y met du sien. Au lieu de boucher les trous de serrure, l’hyper-observé laisse beaucoup de portes grandes ouvertes et ferme très maladroitement les autres. Nous voilà comme Alex, le protagoniste d’Orange mécanique, ligotés sur un fauteuil, les yeux écarquillés de force, les pupilles vissées à un écran qui diffuse non-stop des scènes de sexe et de violence. Pour se rassurer, on peut toujours se dire que le film de Stanley Kubrick se termine bien. Enfin, ça dépend du point de vue…[/access]

Roland de Ground Zero

192

Roland Dumas s’est lâché, jeudi 16 décembre chez Frédéric Taddéi : « Le 11 septembre, je n’y crois pas ! » a-t-il lancé sur le plateau de Ce soir ou jamais. Les autres invités, comme Pierre Lellouche, Thérèse Delpech ou Guy Sorman, en sont restés bouche bée, se demandant in petto si l’ancien ministre des affaires étrangères n’avait pas fumé la moquette avant d’entrer dans le studio.

Or ce n’était ni un lapsus, ni un propos de vieillard aux neurones détériorés. Le lendemain, Roland Dumas a enfoncé le clou sur le site islamiste radical « Oumma.com » en déclarant : « Eh bien, je crois qu’on ne peut pas faire plus clair ! Je ne crois pas à ce qui a été raconté à ce sujet (…) Il y a énormément de faits anormaux dans la version officielle. J’ai lu et étudié de nombreuses recherches faites sur la question. Beaucoup d’éléments ne tiennent pas ». En revanche, Roland Dumas croit au père Noël, qui l’a toujours bien pourvu en bottines Berlutti et en statuettes de Giacometti.

Contre la Crise : Cukor, Spencer, Katharine !

7

Dehors, il fait froid. Dedans, on essaie de nous déprimer avec la hausse des huitres et la chute de l’Euro. Mais tout ça, on s’en fout : on a un plan anticrise en kevlar. Ce soir Arte diffuse à 20h40 Madame porte la culotte.

On ne va pas perdre de temps à vous expliquer qu’Adam’s Rib est une des plus grandes œuvres qu’Hollywood ait produit au sommet de son âge d’or. On ne va même pas essayer de vous appâter avec l’argument (Spencer Tracy procureur se retrouve face à face au tribunal avec Katharine Hepburn, son avocate d’épouse). On vous signalera à peine que sous les dialogues de sniper de Garson Kanin (Les juristes ne devraient jamais se marier entre eux, ça donne des enfants idiots et d’autres avocats) pointe un féminisme subtil, rock n’roll et égrillard, celui que les frères Coen ou Tarantino mettront quarante ans à ressusciter dans Fargo ou Kill Bill.

Non, on va juste vous intimer d’être devant le poste ce soir, parce qu’on vous aime bien…

Oh les filles, oh les filles !

37

On savait déjà que les chiens ne font pas des chats, sauf accommodements raisonnables avec le plus proche institut de tripatouillage d’ADN. La science pousse maintenant ses investigations sur les mystères de la reproduction bien plus loin. Nous apprenons en effet que plus une femme est belle, plus fortes sont ses chances de donner le jour à une fille. A l’inverse, plus elle est moche, plus elle risque d’enfanter des garçons !

Donc, Messieurs, si vous voulez un héritier mâle, ruez-vous sur un thon ! C’est en tout cas la leçon qui ressort d’une très longue enquête, démarrée en mars 1958, menée par le distingué Dr Satoshi Kanazawa, de la London School of Economics.

Comment ce doux dingue s’y est-il pris pour parvenir à cette édifiante conclusion ? Mais par la méthode de l’observation scientifique, qui ne laisse aucune place au doute comme chacun sait. Il s’est penché sur 17 000 bébés de sexe féminin, ce qui est déjà courageux de sa part. A l’âge de 7 ans, ces bébés, devenus des petites filles, ont été évalués sur leur beauté par leur institutrice. Ce qui démontre la rigueur scientifique de la démarche.

Ensuite, quand la cohorte a atteint l’âge de 45 ans, il leur a été demandé si elles avaient enfanté des garçons ou des filles. Les jolies ont eu autant de garçons que de filles, les moches ont eu plus majoritairement des garçons. Du coup, le Dr Kanazawa est formel : « Les belles femmes sont plus susceptibles d’avoir des filles que les femmes ayant un physique ingrat« . Et d’expliquer le mécanisme, d’une limpidité éclatante : il s’agit d’une sélection naturelle car la beauté est plus bénéfique aux filles qu’aux garçons.

Mais attention ! Ne perdons pas de vue le processus d’analyse du Dr Kanazawa. Pour que l’édifice se tienne, il faut que la candidate ait été jolie à 7 ans! Après, elle peut être passée sous un rouleau compresseur, tant pis, elle fera des bébés-filles! Par contre, telle magnifique jeune femme était peut-être une morveuse boudinée et boutonneuse à l’âge de raison. Rien n’y fera, elle vous pondra un garçon !

Hé oui, rien n’est simple. Même avec l’apport de la science !

Un animal doué de déraison

4

Ne cherchez pas : la « pire espèce », c’est nous. À mon humble avis, la meilleure aussi d’ailleurs – mais de cela, il n’est pas question dans cet ouvrage qui possède tous les signes extérieurs d’une BD mais se révèle, à la lecture, un peu plus que cela, malgré les dessins joyeusement féroces de Ptiluc.[access capability= »lire_inedits »] La BD s’était déjà acoquinée avec l’investigation journalistique ou la méditation historique. Mais La Pire espèce est, à ma connaissance en tout cas, le premier exemple d’essai philosophico-politique en bande dessinée. Jusque-là, pour se délasser de la tension des prétoires où il défend, autant que ses clients, la liberté d’expression et la République, Richard Malka concoctait, comme scénariste, de sombres histoires pleines de rebondissements. Avec Philippe Cohen, il s’était essayé à l’enquête en publiant la première BD sur notre président. Cette fois, avec la complicité de la pétulante Agathe André, journaliste de son état, il livre sa vision de notre monde. Et, pour tout vous dire, c’est pas joli-joli.

La Pire espèce évoque irrésistiblement La Ferme des animaux d’Orwell, non seulement parce que les humains y sont portraiturés sous les traits de cochons, loups, hyènes ou bonobos, mais aussi parce qu’en poussant l’actualité dans ses retranchements, Malka et André brossent un impitoyable portrait de notre scène politique. Est-ce parce c’est leur famille ? En tout cas, c’est à la gauche qu’ils envoient leurs flèches les plus acérées – on reconnaîtra sans peine le sectarisme, l’intolérance et la sottise du « Nouveau Parti des Ânes », ainsi que les doux délires des « Hyènes de garde ». Mais les pages les plus réjouissantes sont consacrées aux oiseaux qui font marcher à plein rendement la « Fabrique de la rumeur », ceux que, dans le monde des humains, on appelle « journalistes ». Et ça, c’est du vécu : depuis qu’il officie dans les affaires de presse, Malka a perdu quelques illusions sur notre aimable corporation. On regrettera pour finir un ratage, l’extrême droite dépeinte sous les traits de quasi-nazis, et surtout une absence : celle de la famille « réac ». Mais promis, on sera dans le prochain tome.[/access]

La Pire Espèce

Price: ---

0 used & new available from

Book Bloc

130

Le mouvement étudiant italien, surnommé l’Onda, qui ne désarme pas face à Berlusconi depuis plusieurs années et qui vient de connaître un récent regain, ne cesse d’innover dans ses méthodes. Il utilise, pour se défendre contre les charges de police, des boucliers en mousse qui représentent des couvertures de livres, partant de l’idée que la culture, c’est le sens critique et que le sens critique, ce n’est pas ce que préfère actuellement en Europe, la pensée bancaire. Ils appellent ça le Book Bloc.

Comme tout ce petit monde est assez internationaliste, l’idée est passée chez les étudiants anglais qui ont également, ces derniers temps, fait savoir leur extrême agacement devant les reniements lib-dem. En même temps, les policiers ne connaissent pas leur chance : ils découvrent, entre deux coups de matraque, Les champs d’innocence de William Blake, l’Ethique à Nicomaque d’Aristote, La dialectique négative d’Adorno et un mystérieux opuscule qui, paraît-il, serait venu de France, The coming insurrection par The invisible committee.
Les étudiants, ça lit vraiment n’importe quoi…

Kosovo : Pristina, capitale du gore

36

Dick Marty, en dépit de son nom, n’est pas un héros de comic strip américain. Barbu et rondouillard, il représente le canton du Tessin au Conseil des Etats à Berne, l’équivalent helvète de notre Sénat. À ce titre, il est un des délégués la Suisse à l’assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il vient de jeter un assez énorme pavé dans la mare balkanique et européenne en présentant un rapport intitulé : « Traitements inhumains de personnes et trafic illicites d’organes au Kosovo ».
Ce rapport, qui doit être examiné fin janvier par cette assemblée siégeant à Strasbourg, est le résultat d’une enquête menée au Kosovo et en Albanie sur le sort de plusieurs centaines de Serbes et de Kosovars accusés de collaboration avec Belgrade au cours de l’été 1999. Ces disparitions ont eu lieu entre juin 1999, quand les troupes serbes, sous la pression des bombardements de l’OTAN se sont retirées de la province et l’arrivée, à Pristina, de la Minuk, l’organisme de l’ONU chargé de mettre en place de nouvelles institutions, sous la direction de notre Bernard Kouchner[1. En visite officielle au Kosovo en mars 2010, Bernard Kouchner surjoue l’indignation en répondant à une question sur les trafics d’organes posées par un journaliste serbe, comme on peut le voir sur cette vidéo].

Ce que révèle ce rapport dépasse l’imagination : ces personnes auraient été transférées en Albanie, par des unités de l’UCK, l’armée de libération du Kosovo dont le chef était à l’époque Hashim Thaci, devenu depuis 2008 Premier ministre du nouvel Etat et chef du parti démocratique du Kosovo (PDK), qui vient de remporter les dernières élections. Ces personnes auraient été ensuite maltraitées, torturées et, comble de l’horreur, liquidées pour que l’on procède sur leur corps à des prélèvements d’organes revendus sur le « marché noir » chirurgical.

Ce n’est pas la première fois que des accusations de ce type sont portées sur les protagonistes de la dernière phase des guerres yougoslaves, qui mit aux prises la Serbie de Milosevic d’un côté, et l’UCK appuyée par les forces de l’OTAN de l’autre.
Au printemps 1999, lors d’un point de presse du porte-parole de l’OTAN Jamie Shea à Bruxelles, en pleine campagne de bombardement de la Serbie, ce dernier affirma avec aplomb que les forces serbes avaient rassemblé, à Pristina, des prisonniers de l’UCK dans un hôpital afin de prélever sur eux des organes en vue de transplantations. Cela fit les gros titres de la presse populaire britannique, mais par la suite, lorsque les Casques bleus des Nations Unies et les enquêteurs du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) eurent investi les lieux, rien ne vint confirmer ces accusations.

Pourtant, la rumeur de tels actes barbares ne cessa pas de circuler dans la région, les soupçons se portant cette fois ci sur l’UCK et son chef, Hashim Thaci, qui était entre temps devenu « l’homme des Américains » à Pristina, car il s’était opposé à l’infiltration du Kosovo à majorité musulmane par des djihadistes proches d’Al Qaïda. Alors qu’Ibrahim Rugova, figure historique de la résistance non-violente des Albanais du Kosovo occupait le devant de la scène politique locale, les anciens cadres de l’UCK, dont Hashim Thaci, instituaient dans l’ombre une structure de pouvoir de type mafieux fondée sur des trafics de tous ordres : armes, drogue, racket et prostitution. Les responsables de l’ONU et de l’UE envoyés sur place fermaient les yeux, car les mafieux en question tenaient boutique politique d’apparence honorable, et maintenaient dans la province le minimum d’ordre public nécessité par la bonne marche de leurs affaires.

Ces rumeurs de trafic d’organes parvinrent aux oreilles de Carla del Ponte, la procureure suisse du TPIY. Elle lança donc une investigation sur ces allégations, mais son enquête se heurta au fait que le mandat du tribunal s’arrêtait aux frontières des ex-républiques yougoslaves, et ne lui permettait pas d’intervenir en Albanie pour rechercher les preuves de ces crimes. Néanmoins, après avoir quitté ses fonctions, Carla del Ponte publie, en 2008, un livre modestement intitulé La traque, les criminels de guerre et moi, publié en français chez Héloïse d’Ormesson. Elle y soutient que l’UCK s’est non seulement livrée à des actes de barbarie sur le territoire kosovar, mais que les accusations de trafic d’organes à son encontre étaient suffisamment fondées, de son point de vue, pour justifier une enquête plus approfondie de la communauté internationale. Le gouvernement fédéral suisse n’apprécia pas du tout le bruit fait autour de cette publication et intima l’ordre à Carla del Ponte, qui était alors ambassadeur de Suisse en Argentine, de mettre immédiatement un terme à la tournée de promotion de son livre et de rejoindre sans délai Buenos-Aires.

Dick Marty connaît bien Carla del Ponte, car, Tessinois comme elle, il fut nommé Procureur général de ce canton helvète italophone après le départ de Carla del Ponte à La Haye. C’est lui donc, qui, passé à la politique au Parti libéral, prend le relais de cette dernière lorsqu’elle est contrainte au silence. Comme l’homme passe pour sérieux – c’est lui qui avait révélé l’existence des prisons secrètes de la CIA en Europe pour garder et interroger les suspects soupçonnés d’appartenir à Al Qaïda – les accusations contenues dans son rapport ont reçu un écho important.

Faut-il pour autant les prendre pour argent comptant et accuser immédiatement l’ONU, l’UE et l’OTAN d’avoir sciemment couvert des crimes abominables au nom du « réalisme politique » ?

Certes, il faut attendre que soient détaillées les preuves évoquées par Dick Marty dans son rapport, essentiellement des rapports d’agents des services spéciaux anglais, allemands, italiens et américains présents en Albanie au moment des crimes présumés. D’ores et déjà, cependant, on peut s’interroger sur l’intérêt qu’auraient eu Hashim Thaci et d’autres chef de l’UCK comme Ramush Haradinaj[2. Ramush Haradinaj, ancien commandant de l’UCK et premier ministre du Kosovo de 2004 à 2005 avait été arrêté et traduit devant le TPIY en 2007 pour crimes de guerre. A l’issue d’un premier procès, il avait été acquitté pour « manques de preuves », neuf des dix témoins cités par l’accusation ayant péri de mort violente. Il a été réincarcéré en 2010, car de nouveaux témoins, protégés cette fois-ci, ont accepté de parler] à se livrer à un tel trafic pour remplir leurs caisses, alors que d’autres « commerces » moins compliqués et beaucoup plus rémunérateurs comme celui des armes, des cigarettes et de la drogue assuraient depuis longtemps l’intendance de l’UCK et l’accroissement du patrimoine de ses dirigeants. Dans l’histoire des horreurs de la guerre, l’utilisation du corps de l’ennemi est toujours présentée comme le sommet de l’inhumanité : Mengele dépasse Himmler dans le registre de l’abjection. Les accusations de cannibalisme ont été répandues sur des potentats africains dont la communauté internationale voulait se débarrasser. On a même pu voir une journaliste de renom, Marie-Monique Robin, prix Albert Londres, se faire piéger en présentant aux téléspectateurs horrifiés des enfants d’Amérique Latine prétendument rendus aveugles par des « voleurs d’yeux » au service de trafiquants d’organes. En fait ils souffraient banalement d’un glaucome..

Il y a suffisamment de crimes imputables à Hashim Thaci et sa bande – assassinats d’opposants ou de témoins gênants, trafic d’êtres humains pour la prostitution etc. – pour ne pas lui donner l’occasion d’apparaître, dans ce dossier comme une victime d’accusations sinon calomnieuses, du moins impossibles à prouver. Ce qui n’empêche, mon bon docteur Kouchner, que l’Histoire ne manquera pas de retenir la contribution que vous apportâtes, avec une bonne conscience d’airain à l’émergence d’un Etat mafieux au cœur de l’Europe.

Côte-d’Ivoire : suffrage universel et aménagements raisonnables

28

Neige oblige, la crise en Côte-d’Ivoire glisse doucement en queue de peloton des JT. Laurent Gbagbo, le président de facto, semble avoir la main et dans son dernier discours, il a même esquissé une nouvelle menace: « Je ne veux pas que le sang d’un seul Ivoirien soit versé. Je ne veux pas d’une guerre en Côte-d’Ivoire qui peut s’étendre aux pays voisins ou les affaiblir ». En clair, le mal-élu a brandi pour la première fois la menace d’un embrasement du golfe de Guinée, une région riche en pétrole. Le banco de Gbago est limpide: la communauté internationale, Europe en tête, n’osera probablement pas accompagner ses déclarations indignées des actions qui devraient logiquement s’ensuivre. Tout comme il n’y a pas si longtemps au Zimbabwe, on ne risquera pas la vie de nos soldats, de nos expats et de citoyens ivoiriens pour des résultats incertains.

Autrement dit, en Côte-d’Ivoire, seuls comptent les rapports de force, et les élections ne sont, à l’image du sacre des rois, qu’un rituel qui sert à introniser celui qui détient déjà le pouvoir.

Aussi triste que cela puisse paraître, si Ouattara n’est pas assez fort pour arracher le pouvoir à son rival, personne d’autre ne le fera pour lui. L’a-t-il déjà compris ?

Marine et le sociologue, fable moderne

98

Un « rebond », dans le jargon de Libé, c’est comme qui dirait un texte de réflexion sur l’actualité. Dans le numéro de lundi donc, c’est le sociologue Eric Fassin qui rebondissait sur la « montée de Marine Le Pen ».

Sous le titre accrocheur « Pourquoi Marine défend les femmes, les gays, les juifs… », ledit Fassin nous explique que, contrairement à ce que raconte Libération sur « le FN de papa », oui « l’extrême droite a changé », et non il n’y a pas de quoi s’en féliciter ! En gros, l’extrême droite aussi, c’était mieux avant…

Marine, explique l’auteur, ce n’est plus seulement Jean-Marie ; c’est aussi Brice et Nicolas et leurs amis de l’UMP, tous unis désormais pour stigmatiser les mœurs islamiques au nom de la laïcité. Banal, direz-vous ? Mais attendez la chute, qui vaut son pesant de sociologie : il y a « convergence entre la droite et l’extrême droite célébrant une blanchité sexuelle revêtue d’oripeaux républicains », et « ce n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie sexuelle » !

Sur le coup, j’ai été bluffé : c’est quoi, la « démocratie sexuelle » ? On vote à membre levé ? Et à propos, pourquoi cette obsession à mettre Nicolas et Marine dans le même sac de couchage, malgré qu’ils en aient ? Et les juifs, dans tout ça ? Pourquoi figurent-ils dans le titre, et nulle part dans le papier ?

Bref, voilà où en est l’« antifascisme » ! Heureusement qu’on n’a pas le fascisme en plus…

Une semaine dans la vie de Marine

161

Les finances du Front National, dit-on, ne sont guère florissantes. Mais pour la famille Le Pen, finalement, tout cela n’est pas si grave. Les dépenses que leur parti ne peut plus consacrer en tracts et autres matériels de propagande peuvent largement être compensées par la formidable propension de leurs adversaires auto-proclamés à prendre le relais.

Lyon, le 11 décembre dernier

Marine Le Pen est en campagne interne pour la présidence du FN sur les terres de son rival Bruno Gollnisch. Depuis quelques temps, son père et elle sont attaqués par les journaux Minute et Rivarol qui préfèrent le Lyonnais. Elle souhaite absolument défaire son parti de ses vieux oripeaux, pétainistes voire révisionnistes. La veille sur France 2, elle parle d’abomination quand son père évoquait un détail à propos de l’extermination des juifs pendant la seconde guerre mondiale. C’est ainsi que, quand elle s’adresse « à ceux qui n’ont que la seconde guerre mondiale à la bouche », ce n’est pas à la gauche qu’elle pense mais bien à ses adversaires frontistes du jour. Les journalistes Christophe Forcari, de Libération, et Germain Treil, de France Info, expliquent ce malentendu à Daniel Schneidermann dans une vidéo. D’autres sources m’ont confirmé cette interprétation.

Samedi 12 décembre

Ouf ! Elle a jeté le masque. C’est bien la fille de son père, répète t-on en boucle. Pendant toute la semaine, quasisment toute la presse, y compris le journal de Christophe Forcari à sa une, nous explique que Marine Le Pen tentait de déborder Gollnisch sur sa droite montrant qu’elle était bien la fille de son père, avec une comparaison douteuse dont la famille a le secret, alors que la vice-présidente du FN, au contraire, exhortait les siens d’oublier un peu le passé et l’Occupation, pour se consacrer au présent et à des occupations bien plus actuelles. Le signal a notamment été donné par l’UMP à son conseil national, Jean-François Copé en tête, tout frais émoulu secrétaire général. La Gauche n’est pas en reste, bien entendu.

Lundi 13 décembre

Marine Le Pen ne s’attendait pas à un tel déferlement sur une phrase à usage interne d’autant qu’elle a été interprétée à contresens. Mais les premières réactions dans les fils de discussion sur internet lui donnent un indice, qui sera confirmé par les sondages deux ou trois jours plus tard : beaucoup de Français ne lui tiennent pas rigueur de cette phrase, même mal comprise. Elle décide donc de faire sienne la version donnée par la presse et tient conférence où elle dit persister et signer. Ainsi, elle conjugue son goût de la provocation, qu’elle a hérité de son père mais qu’elle réfrène le plus souvent, avec un coup politique servi sur un plateau par ses adversaires. Ces derniers vont continuer à s’enfoncer lamentablement.

Jours suivants

Les premiers sondages arrivent. Et tout le monde est bien obligé de constater que les prières de la rue Myhra ne déclenchent pas forcément l’empathie la plus évidente dans l’opinion. Tout ce joli monde, notamment le PS en colloque, va donc commencer à condamner cet état de fait, contre lequel on n’a strictement rien fait depuis des mois, préfecture de police et mairie de Paris réunies. Mais c’est pour mieux regretter le manque de lieux de culte musulmans, qui en serait à l’origine. Pas de bol : si, globalement en France, ce manque demeure un réel problème, ce n’est pas le cas pour l’histoire qui nous occupe. La Grande Mosquée de Paris -avec son superbe minaret- est vide à la même heure que les prières de rue du XVIIIe arrondissement. Et le Recteur Boubakeur a déjà invité tous les fidèles à venir y exercer leur culte plutôt que de bloquer la circulation. Boubakeur n’est pas fou. Il sait bien que l’origine de cette occupation n’a rien de pieuse mais est belle et bien politique. Une grande majorité ne vient pas du XVIIIe arrondissement mais de tout Paris et même des départements limitrophes. Ce qui implique deux conclusions : il n’y a pas d’islamisation[1. Comme le disait Guy Birenbaum à Ivan Rioufol cette semaine. Ou comme l’expliquait Emmanuel Todd à Ce soir ou jamais] puisqu’il faut que l’on vienne de tous les départements de la petite couronne pour occuper la rue Myhra en priant. Mais en niant le fait que cette occupation du domaine public a bien une origine fondamentaliste, on fait croire le contraire. Ainsi Libé et Copé font le boulot bien plus efficacement que Riposte Laïque, le bloc identitaire et Ivan Rioufol réunis pour suggérer cette idée d’islamisation. En l’occurrence, faire croire que les deux-mille prieurs de la rue Myhra habitent tous le quartier, c’est encore bien plus irresponsable que d’y jeter de l’huile sur le feu en organisant en apéro-saucisson.

C’est pourtant simple de dire non sans ostentation ; simple de voter une loi efficace sur le voile à l’école en 1989 au lieu d’attendre 2003 ; simple de prendre, contre burqa et niqab, un arrêté ministériel[2. Sur la même base juridique que les arrêtés municipaux pris par certains maires pour interdire de déambuler en maillots de bain dans les rues de stations balnéaires] au lieu de laisser pourrir la situation et d’être contraint de faire voter une loi ; simple d’interdire la première prière en pleine rue Myhra au lieu d’attendre que tout le quartier soit bloqué et que ce soit la vice-présidente du FN qui s’en émeuve et se mette 54 % des sondés dans la poche ; simple de refuser ces histoires de nourriture hallal alors que cela ne posait aucun problème à la très grande majorité des musulmans, il y a encore dix ans, de manger autrement ; simple de dire non à ceux qui réclament des horaires aménagés dans les piscines[3. En l’occurrence, la preuve qu’on peut dire non, c’est que c’est le cas de la quasi-totalité des maires et que seuls malheureux avant-gardistes ont eu cette faiblesse. N’est ce pas Jean-Luc Mélenchon qui a écrit qu’il saurait rappeler à Martine Aubry l’histoire des piscines lilloises ?].

En faisant preuve de cette coupable faiblesse face aux revendications d’origine politique et donc fondamentaliste, nos Diafoirus ne risquent pas seulement d’amener Marine Le Pen au second tour de la prochaine présidentielle avec des chances plus sérieuses de bien y figurer, ils finissent par pousser, aussi efficacement -sinon davantage- que ceux qui organisent aujourd’hui des assises européennes contre l’islamisation, des bataillons plus nombreux de musulmans modérés dans les bras accueillants des intégristes. Bel exploit !

La vérité toute nue, ça suffit !

5

C’est entendu : notre vibrionnant Prez’ souffre d’innombrables défauts. Ambassadeurs étrangers inclus, tout le monde s’accorde à dire qu’il est susceptible, autoritaire, vulgaire, pas littéraire, pas grand, et ainsi de suite. Il y a cependant une carence qu’on ne pointe pas souvent du doigt et qui, à bien y réfléchir, paraît bien pire que les autres. Le problème est même si fondamental qu’on peut le considérer comme l’une des sources, voire la cause principale de l’« obsession Sarkozy » qui agite tant médias et citoyens.[access capability= »lire_inedits »] En résumé : Maître Sarko ne sait pas bien nous enfumer. Depuis le début de son règne, il manque à ce devoir élémentaire de tout homme politique : nous protéger de la part sombre et malodorante des affaires publiques ; nous épargner le spectacle gênant, et à la longue humiliant, d’un roi nu dont nous connaissons très bien les bourrelets, mais que nous nous lassons de devoir contempler jour après jour dans son plus simple appareil.

Nous autres citoyens ordinaires savons bien que les responsables politiques, président en tête, s’arrangent avec les lois, manipulent les médias, connaissent mal leurs dossiers, ne disent pas ce qu’ils pensent et disent ce qu’ils ne pensent pas pour gagner des électeurs, traitent les idées comme des produits dont ils changeront en cas de mévente, ignorent la vraie vie de leurs citoyens, favorisent leurs amis, placent les membres de leur famille, utilisent les services secrets pour nuire à leur ennemis, complètent le financement de leur campagne en sous-main, regardent les manifestants avec un air narquois, profèrent des gros mots, etc, etc. Non, cette vision ne relève pas d’une pulsion anti-élitiste. Elle puise à un savoir ancestral, partagé à tous les niveaux de l’échelle sociale et qui se nourrit de l’intuition profonde que, sauf bien sûr si on s’appelle de Gaulle, pour conquérir le pouvoir, et plus pour le conserver, il faut avoir une mentalité de petit ou de grand margoulin.

Le citoyen veut que les politiques miment la posture de la vertu

Cependant, tout en sachant pertinemment la vie politique soumise à une logique mafieuse, chaque citoyen attend de ses acteurs qu’ils miment la posture de la vertu. Et s’il y en a un qui ne doit pas faillir dans ce rôle, c’est évidemment le Prez’. Tous autant que nous sommes, nous demandons à Grand Margoulin d’affirmer avec aplomb que la politique n’a rien d’incompatible avec la morale commune. Le premier homme du pays doit parler comme si ses discours étaient fondés sur des réflexions profondes, comme si ses actions obéissaient à des idéaux. Il doit nous assurer que sa position n’est que la récompense de ses compétences, nous certifier qu’il n’y a aucun écart entre ses discours et ses actes, nous jurer que le souci de la nation le réveille au milieu de la nuit. Bref, tous autant que nous sommes, nous demandons au chef de l’Etat de nous raconter des fadaises avec talent. En France, la règle consiste à remplir ce devoir sur un ton paternaliste et pompeux. C’est ce qu’on appelle le panache.

Or, que se passe-t-il depuis plus de trois ans ? Depuis la minute où Sarkozy a été élu, depuis cet instant fatal au cours duquel, devant la France entière, il agita nonchalamment la main à la fenêtre de sa berline avant de rejoindre un symbole de la restauration de luxe, nous voilà quotidiennement contraints de regarder sous la jupe de la République. S’étalent désormais au grand jour des accointances, des manigances, des propos, un langage que la gent politique avait auparavant l’obligeance de garder dans l’ombre. Des vacances bolloréennes à la promotion accélérée du fiston, de l’officialisation de la mainmise présidentielle sur l’audiovisuel public aux pochettes kraft de la maison Bettencourt, de l’élégante éconduite d’un importun au Salon de l’agriculture au filage subtil de la métaphore pédophile, nous assistons en permanence au spectacle choquant de la réalité politique. Elu avec la promesse qu’il aurait le format pour nous conter pendant au moins cinq ans la belle histoire de la République irréprochable, Sarko s’est rapidement révélé piètre illusionniste. Il a bien essayé de faire le job mais, très vite, ses trucs se sont vus. Ses cartes sont tombées de ses manches les unes derrière les autres. Maintenant, les fils de son numéro de lévitation brillent à la lumière comme de gros câbles.

L’hyper-observé laisse beaucoup de portes ouvertes

Bien sûr, tout citoyen aime, de temps en temps, regarder par le trou de la serrure. Nous avons régulièrement besoin de vérifier que notre vision de la politique repose toujours sur la même réalité. Ce pointage nous rassure. Ordinairement, c’est la presse qui s’en charge. Son travail consiste à sortir de temps à autre un joli scandale qui nous permet de frissonner une minute avant de retourner à notre monde immaculé. Mais vivre l’œil collé à la porte ? Devoir contempler la vérité de la politique chaque jour de notre existence ? Autant nous obliger à traverser un abattoir chaque fois qu’on veut s’acheter de la viande ou, pire encore, nous résigner à recevoir nos cadeaux de Noël avec le ticket de caisse.

À la décharge de notre illusionniste déchu, le phénomène n’est pas entièrement de son fait. Si ses ratés virent à la psychose collective, c’est aussi parce que la moindre oreille de lapin qui dépasse de son chapeau fait l’objet d’une diffusion en boucle du matin au soir. Sarkozy n’a pas inventé Internet, ni les smartphones, ni les chaînes d’information en continu. Mais force est de constater que la victime y met du sien. Au lieu de boucher les trous de serrure, l’hyper-observé laisse beaucoup de portes grandes ouvertes et ferme très maladroitement les autres. Nous voilà comme Alex, le protagoniste d’Orange mécanique, ligotés sur un fauteuil, les yeux écarquillés de force, les pupilles vissées à un écran qui diffuse non-stop des scènes de sexe et de violence. Pour se rassurer, on peut toujours se dire que le film de Stanley Kubrick se termine bien. Enfin, ça dépend du point de vue…[/access]

Roland de Ground Zero

192

Roland Dumas s’est lâché, jeudi 16 décembre chez Frédéric Taddéi : « Le 11 septembre, je n’y crois pas ! » a-t-il lancé sur le plateau de Ce soir ou jamais. Les autres invités, comme Pierre Lellouche, Thérèse Delpech ou Guy Sorman, en sont restés bouche bée, se demandant in petto si l’ancien ministre des affaires étrangères n’avait pas fumé la moquette avant d’entrer dans le studio.

Or ce n’était ni un lapsus, ni un propos de vieillard aux neurones détériorés. Le lendemain, Roland Dumas a enfoncé le clou sur le site islamiste radical « Oumma.com » en déclarant : « Eh bien, je crois qu’on ne peut pas faire plus clair ! Je ne crois pas à ce qui a été raconté à ce sujet (…) Il y a énormément de faits anormaux dans la version officielle. J’ai lu et étudié de nombreuses recherches faites sur la question. Beaucoup d’éléments ne tiennent pas ». En revanche, Roland Dumas croit au père Noël, qui l’a toujours bien pourvu en bottines Berlutti et en statuettes de Giacometti.

Contre la Crise : Cukor, Spencer, Katharine !

7

Dehors, il fait froid. Dedans, on essaie de nous déprimer avec la hausse des huitres et la chute de l’Euro. Mais tout ça, on s’en fout : on a un plan anticrise en kevlar. Ce soir Arte diffuse à 20h40 Madame porte la culotte.

On ne va pas perdre de temps à vous expliquer qu’Adam’s Rib est une des plus grandes œuvres qu’Hollywood ait produit au sommet de son âge d’or. On ne va même pas essayer de vous appâter avec l’argument (Spencer Tracy procureur se retrouve face à face au tribunal avec Katharine Hepburn, son avocate d’épouse). On vous signalera à peine que sous les dialogues de sniper de Garson Kanin (Les juristes ne devraient jamais se marier entre eux, ça donne des enfants idiots et d’autres avocats) pointe un féminisme subtil, rock n’roll et égrillard, celui que les frères Coen ou Tarantino mettront quarante ans à ressusciter dans Fargo ou Kill Bill.

Non, on va juste vous intimer d’être devant le poste ce soir, parce qu’on vous aime bien…