Accueil Site Page 2928

Heureux comme un socialiste en France

16
Hollande 2012

Les socialistes sont heureux. Il y a de quoi. La participation aux primaires a encore augmenté. Tout le monde sent obscurément que plus rien ne sera comme avant et que la Vème république est peut-être bien morte le 16 octobre 2011. On se consolera en se disant que depuis l’instauration du quinquennat et la quasi coïncidence des élections présidentielles et législatives, cette Marianne-là n’était plus que l’ombre cacochyme, hargneuse et autoritaire de la belle fille énergique et sociale qui avait repris la France en main en 1958. Il fallait voir Jean-François Copé et Christian Jacob sur les plateaux télé, encore plus blêmes que la semaine dernière, continuant à faire valoir les mêmes non-arguments arithmétiques ou les entendre répéter sans y croire qu’ils n’avaient pas de problèmes de leadership donc pas besoin de primaires. Sans rire. Il suffisait de constater l’absentéisme flagrant aux dernières journées parlementaires de l’UMP pour savoir à quoi ça ressemble, une fin de règne. Et se dire qu’une primaire avant la fin de l’année entre Sarkozy, Fillon, Copé, Bertrand et pourquoi pas Marine Le Pen dans le rôle d’un Baylet qui risquerait d’arriver en tête, ne donnerait pas forcément les résultats escomptés pour le président sortant.

Les socialistes sont heureux. Ils ont refait leur unité, sans doute autour du plus petit dénominateur commun, mais ils ont refait leur unité. On peut regretter que ce soit Hollande, en l’occurrence quand il y aurait pu avoir le volontarisme têtu et compétent de Martine Aubry, le flamboiement démondialisateur de Montebourg, la niaque néo-blairiste de Valls ou le côté habité, Eva Perón, de Ségolène dont le score s’explique aussi par le fait que les classes populaires auprès desquelles elle fait un carton affectif ne se dérangent habituellement pas pour voter et le font encore moins aux primaires.

Les socialistes ont refait leur unité comme jamais depuis le 21 avril 2002 qui fut encore aggravé par la guerre interne créée par le référendum de 2005 et la désignation, médiatique plus que militante, de la candidate lors de la fausse primaire de 2007. Certes, la belle photo de l’ensemble des candidats autour de Hollande, hier soir, sur les marches du siège du parti, avait quelque chose d’irréel. Mais que n’aurait-on pas dit si le camp aubryste avait tardé à reconnaître la défaite ! On a juste repéré un déglutissement un peu amer de Cambadélis ainsi qu’une phrase de Dray le hollandais sur le nécessaire rééquilibrage de la direction du PS. Bon, en même temps c’est insignifiant puisque c’est de Julien Dray qui nous rappelle au passage qu’Aubry n’a pas, comme le laissait entendre l’ami Luc Rosenzweig, le monopole des ex trotskystes dans son entourage. De toute façon, si vous voulez trouver un parti de gauche sans anciens trotskistes, vous pouvez chercher, à part le PCF, je ne vois pas…

Les socialistes sont heureux. Ils ont pu entendre par l’intermédiaire de Nadine Morano, qui au fur et à mesure que le quinquennat arrive vers son terme, accentue sa ressemblance avec un officier des cuirassiers à Eylau, chargeant sabre au clair sans se poser de question, à quoi vont se résumer les « éléments de langage » mis en place par l’Elysée. Pas grand-chose, à vrai dire. On va, à droite, insister sur l’inexpérience, notamment ministérielle, de François Hollande. Ils n’auront, les socialistes, pas trop de mal à objecter que François Hollande doit faire de la politique depuis qu’il a 17 ans, qu’il a su gouverner le Parti socialiste dans les années 2000 ce qui est largement aussi compliqué que d’éviter une guerre civile en France, et que dans la période 1997-2002, en tant que Premier secrétaire, il était associé quotidiennement aux décisions prises par Lionel Jospin Premier ministre.

En plus, il faudra expliquer à Nadine Morano et à ceux qui vont lui emboiter le pas, que l’argument de l’expérience, par les temps qui courent, n’est pas forcément le mieux venu : l’échec économique, social, politique de ceux qui savent donne plutôt l’envie de donner sa chance à un perdreau de l’année ou à celui qui sait se faire passer pour, à l’instar de Nicolas Sarkozy qui a réussi à faire croire qu’il était un homme neuf en 2007 alors qu’il avait derrière lui cinq ans de responsabilités dans des ministères régaliens.

Les socialistes sont heureux. Leur vieille idée fausse qu’une élection se gagne au centre s’incarne parfaitement dans la personne de Hollande. C’est une idée fausse parce que les élections de 2007 ont été gagnées par une droite qui a tenu un discours de droite alors que 1995, 2002 et 2007 ont été perdues par une gauche qui a tenu le langage du centre.

Maintenant, à Montebourg et Ségolène Royal de se faire entendre, l’un sur le protectionnisme, l’autre sur l’interdiction des licenciements boursiers en prouvant qu’il ne s’agissait pas chez eux d’un simple positionnement électoral. Sinon, cela agrandira l’espace politique du Front de Gauche qui, comme tous les sondages le montrent, est déjà plus fort avec Hollande qu’avec Aubry.

Les socialistes sont heureux. François Hollande a gagné et il sera le seul candidat, avant même que le premier citoyen ait déposé son bulletin dans l’urne en 2012, à avoir d’emblée la légitimité de 750 000 voix quand tous les autres ne pourront exciper, pour ceux qui auront eu de la chance, que de 500 signatures.

Les primaires ont inventé une nouvelle forme d’onction républicaine et les Français qui ont toujours aimé une certaine sacralisation dans leur rapport aux hommes de pouvoir risquent d’y être bien plus sensibles que ne l’auraient souhaité les autres candidats.

Un comble, pour François Hollande qui se rêve président « normal », de se retrouver dans la peau de Clovis à Reims.

Toi aussi, encule les Niçois !

Parc des princes. Photo : Néric Blein

Lors d’un dîner auquel je ne participais pas, une discussion a, comme cela arrive parfois, mené à un projet improbable. Quand mes parents m’en ont parlé, j’ai eu le tort de les vexer. « Encore un truc que vous ne ferez pas ! », ai-je répliqué. Je ne l’avais pas vu venir, mais mon père m’a pris au mot et chargé de prendre des places pour le prochain match du PSG au Parc des princes dans l’un des « kops» : pour les non-initiés, les « kops », ce sont ces tribunes situées dans les virages où se regroupent les supporteurs les plus turbulents et les plus assidus − en somme ceux qui font l’ambiance. On y voit peu d’intellectuels parisiens.

Les filles désiraient lever une partie du mystère qui enrobe cette passion masculine en découvrant l’ambiance d’un stade et mon père, qui n’y a pas mis les pieds depuis que je suis assez grand pour y aller seul, s’est gentiment laissé convaincre.

Voilà comment je me retrouve, sur le quai de la station Sèvres-Babylone, à distribuer à l’écrivain et cinéaste Yasmina Reza ainsi qu’à mes parents, Alain Finkielkraut et Sylvie Topaloff, leur place pour la tribune Boulogne.[access capability= »lire_inedits »]

Comme de coutume, arrivée à La Motte-Piquet, la rame est envahie par un cortège composite d’hommes déguisés en rouge et bleu. Le métro n’est déjà plus qu’une antichambre confinée du stade, et je doute de la capacité de ma troupe à tenir la dizaine de stations qui restent.

Pourtant, agglutiné contre la vitre, mon père, imperturbable, continue de parler excessivement fort de la demande de reconnaissance de l’État palestinien que Mahmoud Abbas doit adresser le lendemain à l’ONU. Je suis gêné, mais toujours aussi impressionné par cet esprit qui sait faire abstraction de tout ce qui l’entoure pour continuer de réfléchir.

Quand nous arrivons à la porte de Saint-Cloud, je retrouve avec plaisir cette atmosphère qui dégage une tension sans pareille. Aux abords du stade, la masse est affairée, résolue. Les plus jeunes courent, et la plupart trottinent. La foule avance en file indienne, mais dans des directions opposées en fonction des places de chacun, et il faut une agilité de danseur pour ne pas ralentir.

Arrivés devant la tribune, alors que le match est sur le point de commencer, nous devons encore patienter pour satisfaire à la fouille rituelle. Tout le monde est scandalisé par cette très insultante attente, et je me réjouis de voir Yasmina Reza et Alain Finkielkraut, eux aussi présumés hooligans, faire ainsi cause commune avec les supporteurs du PSG.

La tension monte, les supporteurs veulent entrer. Soudain, un chant d’encouragement destiné aux joueurs s’envole de la tribune qui nous fait face. Dehors, tout le monde le reprend en cœur. J’ai honte de le dire mais je frissonne : tout ce que j’ai toujours aimé dans ce stade est là. C’est l’inutilité de ce hurlement coordonné qui m’émeut. La ferveur qui se dégage de ce groupe et qui m’étreint n’est dépendante d’aucun engagement rationnel, d’aucun choix, si ce n’est celui − qui n’en est vraiment pas un −, de soutenir le club de foot de ma ville. Je suis rassuré de la savoir là, à ma disposition un week-end sur deux. Je suis d’ailleurs convaincu que la plupart des gens de ma génération ont eu besoin d’aller manifester contre Le Pen en 2002 pour ressentir un moment de communion comparable.

Enfin, nous pénétrons dans le stade. Ma mère et Yasmina ont l’air intrigué par ce qui les entoure : les gradins surchauffés du Parc. Aux aguets, elles observent alternativement les visages des spectateurs et le rectangle vert qui se dresse devant elles.
Dans les yeux de ces femmes si brillantes, je reverrais presque ceux du gamin de 7 ans que j’étais lorsque je suis venu pour la première fois. Presque, car au bout de cinq minutes, alors qu’une personne sur deux dans le stade porte un maillot ou une écharpe aux couleurs du PSG, Yasmina me tire par la manche et me demande très sérieusement laquelle des deux équipes est celle de Paris.

Le match suit son cours, on s’ennuie un peu, comme toujours. Alors le public nous distrait en insultant en cœur l’adversaire : on « encule les Niçois », ces « salopes », et l’arbitre aussi, cet « enculé ».

Comme on pouvait s’y attendre, mon père dénonce ces paroles débiles, ce manque d’élégance qu’on ne retrouve dans aucun sport, et rappelle que c’est pour ça qu’il ne vient plus. Le supporteur primitif en moi se rebelle un peu, mais je décide de me taire : chez les Finkielkraut, ce débat a lieu plusieurs fois par an… je passe pour cette fois. À ma grande surprise, c’est ma mère qui se retourne vertement vers mon père : « Mais enfin, c’est un jeu ! Moi aussi j’ai envie de dire que les Niçois sont des enculés, ça fait partie du folklore ! » Mon père la dévisage, tout à fait décontenancé.

Mon père peut être agaçant devant un match. Quand la partie se tend, tel un oiseau de mauvaise augure, il laisse libre court à son pessimisme légendaire. « Ils n’arrivent pas à marquer, ça sent le 0-0. » « S’ils font match nul face à Nice, c’est une catastrophe. » « On va s’en prendre un, c’est sûr. » Malheureusement, il s’y connaît, et il a très souvent raison, mais je me demande si son inébranlable et courageuse recherche de la vérité, à la base de tout son engagement intellectuel, a vraiment sa place ici.

Alors que Paris finit par marquer après avoir outrageusement dominé, le voilà qui lance : « Oh, maintenant, j’ai de la peine pour Nice. Allez Nice ! » Je remercie intérieurement le plan sécuritaire (et liberticide) qui a renvoyé du stade une partie des spectateurs violents : c’est sans doute grâce à lui que mon père ne s’est pas fait casser la gueule.

La fin de match est tendue. Le public joue son rôle en mettant la pression sur l’adversaire. C’est le moment que choisit ma mère pour achever de sidérer son mari : « Je ne comprends pas l’intérêt d’aller voir un match dans une autre tribune, on voit beaucoup moins bien qu’à la télévision, mais là au moins nous sommes au cœur de l’action ! »

Au coup de sifflet final, Yasmina me demande si on ne pourrait pas aller voir un match avec encore plus d’enjeu dans les semaines qui viennent. Avant que j’aie le temps de répondre, un type qui regarde sur son téléphone les scores des autres équipes exulte : « Oh putain !, Lyon a perdu, je bande ! »
Mes trois compagnons éclatent de rire.

Je considérais déjà le football comme l’un des opiums du peuple, mais l’étendue des ses effets n’a pas fini de me surprendre.[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

Primaires : on s’est bien amusé

20
photo : melty.fr

Très honnêtement, je n’aurais jamais cru, il y a quelques mois, que je prendrais autant de plaisir à cette séquence inédite de notre feuilleton politique. Tout d’abord parce que je ne suis pas socialiste et ne l’ai jamais été, et que j’ai longtemps regardé ces gens-là avec condescendance, voire pire. Pour ne rien arranger, la campagne de charlots savonnant ardemment la planche de leur madone allumée en 2007 m’avait laissé un souvenir saumâtre.

C’est donc très progressivement, sans y faire attention et sans m’en rendre compte, que je me suis pris au jeu. Un peu comme trois millions de Français, en fait. Pour ma part, c’est le grand souffle d’air frais apporté par Arnaud «Démondialisator» Montebourg qui m’a embringué dans l’affaire, mais il y a eu, j’imagine, mille autres cheminements. La charmante jeune présidente de mon bureau de vote, avec qui j’ai grillé une cigarette devant la salle municipale de la rue Michelet, croyait pour sa part surtout aux réformes sociétales, et notamment au mariage gay et au droit à l’adoption afférent. La gauche est une grande maison…

Or, si je suis aussi content du résultat, c’est aussi parce qu’à mes yeux François Hollande est de loin le plus apte à faire tenir tout ce monde disparate dans le même bateau. Et à faire voguer ledit bateau dans la tempête. Je n’ai ni haine ni mépris pour l’actuel chef de l’Etat, mais je pense qu’après avoir été un excellent candidat, il a été un mauvais président. Je souhaite qu’il parte et très logiquement, je souhaitais que le candidat que la gauche se donnerait soit à même de faire ce job. Sans tenir compte des sondages, je suis certain que Martine aurait explosé en vol, qu’elle serait tombée dans tous les pièges à éléphants disposés sur son parcours par Sarkozy, qu’elle se serait laissé prendre en otage par les mouvances sociétalistes, fédéralistes, sanspapiéristes, et autres zélateurs de l’éolienne, du Hamas ou du clitoris.

En outre, les 35 heures façon Aubry, donc agrémentées de la flexibilité du temps de travail et de la réduction drastique des heures sup’ ont laissé un très mauvais souvenir aux prolos et aux caissières, et ce n’est pas parce qu’on est à découvert dès le quinze du mois qu’on a la mémoire courte. Bref Martine Aubry, c’était mi-Ségo, mi-Jospin, les plus avisés de mes amis sarkozystes ne s’y sont pas trompés en allant voter pour elle en douce deux dimanches de suite.

Or, il faut être clair: sans primaires, avec un vote des seuls militants, le choix du candidat de la direction du parti – devenu une candidate après les aléas qu’on sait – était acté d’avance.

Mais les primaires ne nous ont pas seulement débarrassés de la sparring-partner dont Sarkozy rêvait. Elles ont aussi permis, je le disais plus haut, à la gauche de renouer avec un vrai commencement de débat d’idées. Quand Arnaud Montebourg dit qu’il a sorti le PS du formol, il a raison, et on n’a pas fini de parler de démondialisation. Et je pense qui si Manuel Valls avait été plus audacieux sur la laïcité ou l’insécurité, il aurait lui aussi franchi la barre des 10%. Pour la première fois depuis des lustres, le débat interne au PS n’est pas seulement un choc d’ambitions personnelles, mais aussi un chaudron bouillonnant avec des vrais morceaux d’idéologie dedans. Le pire y côtoie le meilleur, mais bon, c’est aussi ça, la démocratie -même si je regrette souvent que tout le monde ne soit pas d’accord avec moi,…

Bref, la force de ces primaires aura été de réintroduire de la politique dans la politique, et ça, c’est vraiment bien. Il ne reste plus qu’à gagner une présidentielle survoltée contre un candidat surdoué, et pour ça, si ça se trouve, il faudra, en plus de la finesse politique, de la ruse, de la discipline, de l’ambition, de la folie et un rien de goût du sang. Bon appétit, François !

Marc Zuckerberg au secours des Frères Musulmans

181

Vous connaissez la dernière ? Non, pas l’élection interne dont on nous rebat les oreilles depuis hier soir, je veux parler d’une info essentielle qui changera la face du monde journalistique : Causeur vient de dépasser les 5000 « fans » sur sa page Facebook.

Alors qu’en bon adjudant, je passais en revue notre armée virtuelle, une petite pastille retint mon attention hier soir. Sur le côté, à droite, là où Facebook fait son beurre en nous noyant sous un flot de publicités, figurait un encadré Ikhwanwiki (littéralement : « wiki des Frères »).

Ni une ni deux, je clique dessus et me retrouve nez à nez avec la version wikipédia… des Frères Musulmans égyptiens.

Un peu comme wikiberal pour les aficionados de Georges Kaplan ou metapedia pour les nostalgiques de Fort Chabrol, Wikipédia fournit une plate-forme encyclopédique à la confrérie des disciples de Hassan al-Banna. Sur ces pages, un vrai petit kit du militant vous attend, avec vidéos de propagande et articles hagiographiques à l’appui.

Je vous vois venir, vous pensez que le cynisme entrepreneurial de Facebook pousse la firme de Marc Zuckerberg à épouser au millimètre les préoccupations supposées de ses utilisateurs. En effet, mon abonnement à diverses newsletters de presse égyptiennes n’est sans doute pas étranger à l’irruption impromptue de cette pub interlope.

Pour ma part, une fois n’est pas coutume, je me risquerai à une interprétation beaucoup moins systématique. Et si, comme Steve Jobs, Marc Zuckerberg était un visionnaire de génie, lisant le sombre avenir de l’Egypte dans les combinaisons internautiques de ses chers usagers ?

Peillon l’impayable

36

Vincent Peillon est un con arrogant. Vincent Peillon, comme le racontait assez précisément François Ruffin dans La guerre de classes (Fayard) se dit socialiste mais est incapable de se faire élire dans une circonscription taillée sur mesure, le Vimeu rouge en Picardie. Ce serait la faute des chasseurs du coin qui l’auraient un peu bousculé dans sa permanence, à l’époque. Les chasseurs du coin sont juste des prolos qui passent leur dimanche dans des abris à boire et à saucissonner loin des femmes, des patrons et des emmerdements. Parfois, ils tirent sur un canard, usant d’un droit qui remonte à la Révolution Française. Peillon avait du mal à comprendre comment ces gens-là pouvaient à la fois bosser dans une fabrique de serrures toujours potentiellement délocalisable et ne pas s’intéresser à sa thèse sur Jaurès qu’il essayait de leur refiler à peine remaniée en la faisant passer pour un programme politique, lors de signatures dans la baie de Somme.

Parfaite incarnation de la petite frappe médiatique qui a longtemps cru qu’une certaine aura médiatique et le fait d’avoir quarante ans tenaient lieu de programme, il a rencontré le principe de réalité en se montrant incapable de se faire élire au suffrage universel nominal, trouvant un refuge comme député européen. Il sait que pour sa génération, ces présidentielles sont la dernière chance d’être enfin ministre. Il est persuadé, ce branque, que Hollande est le meilleur. Alors, pour rentrer dans le jeu, et bien lécher la main de celui qu’il croit être son futur maître, il mord. Il a notamment déclaré sur BFM qu’en se présentant comme candidate antisystème, Martine Aubry, c’était Marine Le Pen. Texto. Et qu’elle avait oublié que les mots avaient un sens comme « race » ou excusez du peu « youpin ». Voilà Aubry rhabillée pour l’hiver. Il ne fait pas bon aux yeux des ours savants de la social-démocratie de passer pour « anti-système », même malgré soi. Parce que tout de même Aubry n’est anti-système que dans la mesure où Hollande, effectivement, l’incarne parfaitement. Pour ma part, ça suffira pour ce second tour des primaires à ce que je vote pour elle.

Steve Jobs est mort, le Minitel aussi

139

Le hasard a fait que Steve Jobs est mort quelques jours après que France Telecom a annoncé la disparition programmée des derniers services que l’on trouvait exclusivement sur Minitel. Et, subséquemment, la mort du petit cube bicolore beige et marron qui sera définitive en juin 2012. Cela a fait beaucoup moins de bruit, la mort du Minitel… Qui l’avait inventé, d’ailleurs, le Minitel ? Justement, personne. Ou plutôt un groupe, un groupe d’ingénieurs des PTT, dans les années 70. Des types probablement surmutualisés, gréviculteurs avec des retraites somptuaires à soixante ans. Le contraire de Steve Jobs qui, en bon chef d’entreprise, aura montré l’exemple en mourant quelles années avant l’âge symbolique.

Un extra-terrestre, façon Persan de Montesquieu, qui aurait débarqué ces derniers jours sur Terre se serait demandé quel malheur nous avait ainsi universellement frappé. Assassinat de Kennedy, de Martin Luther King ? Mort de Jean-Paul II ? Vous n’y êtes pas. Mort de Steve Jobs. Sans rire. Mort d’un gourou doué en électronique devenu messie cosmoplanétaire parce qu’il sortait des machines un peu plus plaisantes que celle de la (fausse) concurrence afin de travailler, d’écouter de la musique ou de communiquer. Jamais les instruments de communication n’ont d’ailleurs été aussi élaborés qu’à notre époque qui n’a pourtant plus rien à dire ou si peu sur le chaos qui l’entoure.

Il y a quelques jours, on faisait remarquer sur France-Culture à Jean-Claude Michéa, à l’honneur ce mois-ci dans Causeur, que la disparition de Steve Jobs était comparable à celle de Gutenberg, ce à quoi Michéa répondait que si Gutemberg avait beaucoup travaillé à ce que le livre existe, Jobs avait beaucoup oeuvré à sa disparition. Pour Michéa, Jobs est l’archétype de l’homme de gauche. Une fois que l’on a compris pour notre philosophe que l’homme de gauche est un libéral qui a oublié qu’il était libéral ou ne veut plus le savoir, tout devient clair.

J’ai été étonné de voir célébrée dans nos colonnes la mort de monsieur Pomme. Il m’a semblé que le défunt patron d’Apple incarnait plutôt l’exact envers de certaines idées auxquelles, toute nuance politique confondue, nous tenons beaucoup ici: Steve Jobs, c’est tout de même le mondialisme, le culte de la nouveauté pour la nouveauté, la négation systématique du passé que l’on confond avec l’obsolescence technologique, l’apologie de l’individu nomade mais toujours joignable, la déterritorialisation heureuse créée par l’illusion de vivre dans un présent perpétuel et la dématérialisation des supports traditionnels (disque, livre, film) pour parfaire l’illusion que l’on emporte tout avec soi et qu’il n’y a plus besoin des bibliothèques dans les maisons de campagne.

Non, décidément, il y avait quelque chose de plus aimable dans le Minitel. D’abord, tout le monde y avait droit, il suffisait d’aller le chercher au bureau de poste du coin. Vous le branchiez et dès 1982, vous pouviez consulter vos comptes en banque ou les horaires de train. C’est sur un Minitel que j’ai appris les résultats aux examens et concours que mes proches et moi avons pu passer. On se souvient tous d’amis américains étonnés par cette technologie qui nous évitait les files d’attente. Oui, il y eut un moment dans le monde où en France, alors que l’ordinateur personnel était encore de l’ordre du rêve, n’importe quelle grand-mère de Saint-Malo (ce fut la ville pilote du Minitel) pouvait se renseigner auprès de n’importe quelle administration ou vérifier l’heure de la prochaine séance de cinéma[1. En ce temps là, les vieux avaient encore les moyens d’aller au cinéma.].

Aujourd’hui, tout le monde a des I-Phone, les pauvres comme les riches. Oui, mais les pauvres sont quand même beaucoup plus surendettés. C’est qu’entre temps l’utile est devenu un objet de mode, c’est-à-dire un signe extérieur de richesse.
La mort du Minitel qui, coïncidence, interviendra un mois après l’élection du nouveau ou de la nouvelle présidente de la République, est aussi la mort d’un choix de société qui avait été opéré par le compromis historique gaullo-communiste de l’après guerre. Pour rester une grande nation, on avait décidé d’innover technologiquement tout en assurant l’indépendance nationale. Et pour des projets à trente ou cinquante ans, le marché libre, ce n’est pas la solution. Même les USA avait fait de la Nasa une agence publique… Alors on a décidé que ce serait un état colbertiste et social qui permettrait le développement du nucléaire (la bombe et les centrales), des trains à grande vitesse, des avions supersoniques, d’Ariane, d’Airbus, j’en passe et des meilleures.

Le Minitel, c’était le dernier témoignage, dans les années 80, de cette volonté nationale de ne pas mourir dans une compétition que l’on n’appelait pas encore la mondialisation. Mais attention, de ne pas mourir en suivant nos règles du jeu : un Etat fort qui orientait la production grâce à un pôle financier public puissant[2. A l’époque, peu de gens étaient atteints de cette hallucination auditive aujourd’hui si fréquente qui fait entendre « route de la servitude » quand on parle d’ « Etat fort ».]. On a décidé, enfin les socialistes au pouvoir (comme Michéa a décidément raison !) d’ouvrir une parenthèse libérale en 1983 qui ne s’est jamais refermée. C’est bien dommage parce que depuis, il n’y a plus de grands projets et nous vivons sur l’acquis d’initiatives qui remontent aux années soixante et soixante-dix.
Résultat, on en est réduit à admirer Steve Jobs, à trouver que c’est un modèle et à reléguer en page 15 des dossiers nécrologiques qu’on lui consacre les conditions de travail des ouvriers chinois qui fabriquaient pour lui. Ah, une tablette I-Pad, c’est plus sexy qu’un Minitel ! Mais quand on allumait son Minitel, on était au moins sûr que ceux qui l’avaient construit ne l’avaient pas fait dans une situation qui rendrait enviable celle des mineurs de Germinal.

La fin du Minitel et la mort de Steve Jobs sont finalement deux symboles du choix de civilisation qu’est en train de faire la France, malgré la France. Hypothèse heureuse, ou disons moins malheureuse : celle du roman de Houellebecq, La carte et le territoire. La France est dans le rôle de la Grèce antique pour le monde romain. On vient visiter les ruines d’une grandeur passée, les vestiges d’une Atlantide disparue. Les habitants travaillent dans les structures touristiques ou vivent en néo-ruraux friqués adeptes des nouvelles technologies et font des fêtes communautaires dans des villages rénovés. On fabrique encore du parfum prisé par les élégantes de Singapour et des fromages au lait cru pour les gastronomes du Brésil. Hypothèse pessimiste: un pays réduit à une place financière, façon Royaume-Uni, peuplé de petits vieux aigris et paupérisés par le remboursement sisyphéen de la Dette, coincés dans des terreurs obsidionales soigneusement entretenues pour qu’ils oublient qu’ils sont les premières générations à vivre moins bien que les précédentes.

Tapez 36-15 « Déclin » et ne m’appelez plus jamais France. Le minitel, il m’a laissé tomber.

« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

Jean-Claude Michéa

Vous notez que, plus le règne du capitalisme mondialisé s’étendra, plus il sera dur de rétablir un mode de vie normal, fondé sur la civilité commune : en effet, comment peut-on imaginer aujourd’hui, même devant la chute provisoire des monstres enfantés par le libéralisme, comme certaines banques ou l’euro, les moyens de la reprise de cette vie ? En fait, peut-on sevrer les âmes droguées à la performance libérale ?

C’est assurément la question politique la plus fondamentale pour tous ceux qui ont encore à cœur de défendre la cause du peuple et de l’humanité. Non, d’ailleurs, qu’elle soit entièrement nouvelle : le mouvement socialiste a toujours admis, en effet, que le remplacement du système capitaliste devrait exiger une longue période de transition (et c’est évidemment dans cette optique qu’il faut comprendre la démarche des premiers socialistes « utopiques » − de Fourier à Owen − ou le rôle pédagogique central, au XIXe siècle, des syndicats et des coopératives ouvrières de production ou de consommation).

Ce qui a cependant longtemps conduit à sous-estimer l’ampleur réelle des tâches à accomplir (sans même parler ici du problème crucial de la résistance acharnée que les classes dirigeantes contemporaines − qui disposent de l’arsenal répressif le plus puissant de l’histoire humaine − ne manqueront pas d’opposer à tout mouvement susceptible de menacer leurs privilèges), c’est la domination presque sans partage que l’idéologie marxiste-léniniste a trop longtemps exercée sur le mouvement ouvrier[access capability= »lire_inedits »] (lequel, avant 1870, était au contraire largement proudhonien et anarchiste). Or le grand point faible de la doctrine marxiste (par ailleurs si précieuse), c’est justement l’idée que le développement capitaliste − porté par le progrès inexorable des « forces productives » − devait nécessairement conduire à édifier la « base matérielle du communisme ». D’où, par exemple, la fascination de Marx et d’Engels pour l’agriculture industrielle (et notamment pour l’usage systématique des engrais chimiques) et leur mépris corrélatif pour le monde artisanal et l’agriculture paysanne (c’est, au contraire, le grand mérite des populistes russes et américains que d’avoir, dès le départ, dénoncé cette vision idéalisée du caractère émancipateur de la grande industrie et des architectures monumentales). C’est donc d’abord l’idée que le socialisme devait reprendre intégralement à son compte le projet industriel et hyper-urbain du capitalisme moderne qui explique l’incapacité dramatique du mouvement communiste − tout au long du XXe siècle − à construire la moindre vision critique de la croissance et, plus encore, a percevoir les aspects profondément déshumanisants du mode de vie fondé sur la consommation, le spectacle et la mode qui allait progressivement en devenir le complément obligé (alors même que, dès les années 1930, l’École de Francfort − je pense, entre autres, aux analyses extraordinaires d’un Siegfried Kracauer − avait su mettre ce point fondamental au centre de sa critique de la société libérale).

Nous payons donc aujourd’hui au prix fort les effets de cet aveuglement séculaire. Et cela d’autant plus que nous avons presque fini par oublier que le ressort premier de la dynamique capitaliste est, depuis le début, la prolétarisation méthodique du monde (même si, de nos jours, de nombreux prolétaires vivent en col blanc, et parfois même en costume trois-pièces) − c’est-à-dire la destruction progressive et calculée de toutes ces bases de l’autonomie individuelle et collective (notamment au niveau local) qui ont longtemps permis à la majorité des habitants de la planète de vivre, ou de survivre, sans avoir à dépendre du bon vouloir des minorités privilégiées qui contrôlent le capital (si l’on veut un exemple précis de la façon dont le capital moderne travaille ainsi à accroître sans cesse son emprise sur un nombre toujours plus grand d’êtres humains, il suffit de songer à ces nouvelles graines génétiquement falsifiées que des « scientifiques » corrompus − ou définitivement abrutis par leur positivisme de pacotille − ont délibérément rendues stériles dans le but de contraindre tous les paysans encore indépendants à se réapprovisionner chaque année – s’ils veulent continuer à vivre − auprès des grandes firmes transnationales qui monopolisent à présent le marché des semences, avec la bénédiction des gouvernements libéraux).

Or, comme chacun sait, dès lors qu’un individu (ou une collectivité) a été dépossédé des moyens de son autonomie, il ne peut plus persévérer dans son être qu’en ayant recours à des prothèses artificielles (Pierre Legendre évoque à plusieurs reprises cette « prise en main du sujet au moyen de prothèses en tout genre »). Et c’est précisément cette vie artificielle (ou « aliénée ») que la consommation, la mode et le spectacle sont chargés d’offrir à titre de compensation illusoire à tous ceux dont l’existence a été ainsi mutilée (qu’est-ce que la propagande publicitaire, en effet, sinon l’art de conduire des êtres humains déjà privés de tout pouvoir effectif sur leur vie à accroître sans cesse le nombre de prothèses marchandes dont leur existence modernisée devra désormais dépendre ?). Vous avez donc bien résumé les données actuelles du problème. Tout le monde peut comprendre, en effet, que celui à qui on a cyniquement coupé les deux jambes tendra toujours à s’accrocher avec la dernière énergie aux béquilles de fortune que son bourreau a eu la délicatesse de lui proposer en échange. Dans l’hypothèse où il serait encore possible de réapprendre aux hommes à marcher par eux-mêmes (ce qui constitue, en somme, une assez bonne définition de la philosophie socialiste et de son projet d’autonomie), ce ne sera donc qu’au prix d’une transition historique infiniment plus longue, plus douloureuse et plus compliquée que celle qui était initialement prévue (on songe ici à Boukharine qui, de manière prémonitoire, avait su envisager la possibilité d’un « socialisme à pas de tortue »).

Cela dit, rien ne garantit plus, effectivement, que cette émancipation humainement nécessaire puisse encore être au rendez-vous, du fait de l’ampleur extraordinaire des retards que les peuples ont dû accumuler (la gauche et le mouvement communiste portant évidemment la responsabilité principale de ces retards) dans leur révolte indispensable contre un système social dont les différentes métastases ont déjà envahi toutes les sphères de la vie humaine. En réalité, personne n’est plus en mesure, aujourd’hui, de prédire avec certitude le type d’avenir qui attend le genre humain. Il dépendra d’abord de ce que les hommes décideront d’en faire (formule, j’en suis bien conscient, qui n’a jamais mangé de pain). Il est, en revanche, un point dont je suis absolument certain. C’est qu’au train où sont allées les choses (et plus particulièrement depuis ces trente dernières années), il ne peut plus exister, pour l’humanité moderne, qu’une seule alternative. Il lui faudra désormais choisir entre le socialisme (dont les formes concrètes sont, en grande partie, à réinventer) et la barbarie (dont les éventuelles formes à venir seront forcément inédites).

On peut lire toute votre œuvre − et ce dernier ouvrage en particulier − comme une déconstruction de la gauche. Selon Pierre Le Vigan, la droite contemporaine n’est pas socialiste car elle vient de la gauche libérale. Pourquoi ne pas suivre son exemple et franchir le Rubicon en vous rattachant à une « droite » anticapitaliste qui prône un socialisme décent ?

On ne franchit habituellement le Rubicon que dans l’espoir de devenir le premier à Rome, objectif qui n’est guère enthousiasmant, vous en conviendrez, pour quiconque possède encore un minimum de sensibilité anarchiste. Mais, pour répondre de façon un peu plus sérieuse à votre question, je dirai que « toute mon œuvre » − pour reprendre votre expression − se présente précisément comme un effort pour retrouver l’esprit du socialisme originel, c’est-à-dire celui dont les premiers théoriciens (par delà leurs nombreuses divergences) s’accordaient néanmoins pour fonder le programme d’émancipation des travailleurs sur un double refus politique.

D’une part, celui des privilèges de caste propres à l’Ancien Régime (dont la restauration était alors souhaitée par la « droite » monarchiste et cléricale − c’est-à-dire par la « réaction » et le « parti de l’ordre »). Et, de l’autre, celui des privilèges de classe de la nouvelle bourgeoisie libérale (une classe, à la différence d’un ordre ou d’une caste, n’a aucune existence juridique officielle ; elle repose avant tout sur un pouvoir de fait) qui commençaient à proliférer à l’abri de cette nouvelle idéologie du « progrès » et de la « liberté » que célébrait au même moment la « gauche » ou, si l’on préfère, le « parti du mouvement ».

Le socialisme n’était donc, à l’origine, ni de gauche ni de droite (même si on ne doit pas oublier qu’il a toujours partagé avec le libéralisme et le républicanisme le refus révolutionnaire d’un monde « féodal » et des inégalités de naissance). Et cela, que le terme de « droite » s’applique − comme au XIXe siècle − aux partisans d’une restauration de l’Ancien Régime ou, comme aujourd’hui, à ceux de la droite progressiste et libérale, héritière de Bastiat et de Hayek. Faut-il rappeler que Marx lui-même (pas plus, d’ailleurs, que Proudhon ou Bakounine) n’aurait jamais eu l’idée de se définir comme un « homme de gauche » ? Il se présentait toujours, au contraire, comme un socialiste − ou un communiste − partisan, à ce titre, de l’autonomie radicale du mouvement prolétarien et de ses alliés. De ce point de vue, l’impact politique de l’affaire Dreyfus (même si les partis ouvriers ont naturellement eu raison de dénoncer, au nom de la morale et de la justice, la machination infernale dont Dreyfus avait été la victime) aura donc été finalement très négatif pour le mouvement socialiste. Elles l’ont, en effet, progressivement conduit (par volonté de s’allier au « parti du mouvement » − sur des bases au départ purement défensives − contre la seule « réaction » antirépublicaine) à substituer à la lutte initiale des travailleurs contre la domination bourgeoise et capitaliste celle qui allait bientôt opposer − au nom du « progrès » et de la « modernité » − un « peuple de gauche » et un « peuple de droite » (et, dans cette nouvelle optique, il allait évidemment de soi qu’un ouvrier de « gauche » serait toujours infiniment plus proche d’un banquier de gauche ou d’un dirigeant de gauche du FMI que d’un ouvrier, d’un paysan ou d’un employé qui accorderait ses suffrages à la droite).

Si, par conséquent, il existe encore une seule chance, aujourd’hui, de briser la cage d’acier dans laquelle le capitalisme a réussi à enfermer l’humanité, ce ne pourra être qu’en revenant clairement à ces clivages politiques fondamentaux qui permettaient, à l’origine, d’opposer, d’un côté, des travailleurs ne demandant qu’à vivre décemment d’une activité ayant un sens humain − et qui ne songeaient pas, la plupart du temps, à s’enrichir de façon indécente ou à « réussir » au détriment de leurs semblables − et, de l’autre, ces minorités privilégiées (ainsi que leur nombreuse domesticité médiatique, artistique, juridique, policière, scientifique ou intellectuelle) qui ne peuvent espérer conserver et accroître leurs privilèges indécents qu’en exploitant d’une façon toujours plus impitoyable l’ensemble de ces « gens ordinaires » (qu’il s’agisse des ouvriers ou des employés, des paysans ou des artisans, des petits fonctionnaires ou des petits entrepreneurs, des techniciens ou des scientifiques sincèrement dévoués au bien commun, ou des intellectuels et des artistes véritablement dignes de ce nom) qui constituent le seul fondement réel de la richesse des nations modernes. Certes, pour pouvoir ainsi réunir dans un front politique commun tous ceux qui ont désormais un intérêt humain essentiel (ne serait-ce que pour préserver leur dignité et leur estime de soi) au renversement d’un système social fondé sur l’égoïsme, la cupidité et la guerre de tous contre tous, il faudra évidemment se montrer capable de résoudre dialectiquement − en prenant appui, chaque fois qu’il est possible, sur les valeurs du sens commun et de la common decency − les innombrables contradictions au sein du peuple que le système libéral ne cesse de susciter et d’attiser par principe. Et donc, également, de surmonter les multiples préjugés et incompréhensions (qui prennent en partie leurs racines dans la différence des situations morales et matérielles) qui dressent encore les unes contre les autres les différentes composantes du peuple (par exemple, les travailleurs du privé contre ceux du service public, les travailleurs « indépendants » contre les travailleurs salariés, ou encore les travailleurs « de souche » contre ceux qui sont issus des différentes immigrations).

Et il faudra aussi, par conséquent, être en mesure d’inventer un nouveau langage symbolique qui puisse enfin parler à tous ces travailleurs encore fermement attachés à la common decency (ils constituent toujours la grande majorité du peuple), que « leur tempérament les porte − écrivait Orwell − plutôt vers les tories ou plutôt vers les anarchistes » (c’est-à-dire, si je traduis bien, que leur histoire politique personnelle les conduise à se reconnaître encore dans la rhétorique officielle de la « droite » ou plutôt dans celle de la « gauche »). Il serait donc absurde, d’un point de vue socialiste, d’exiger de ces gens ordinaires (on ne parle évidemment pas ici des politiciens professionnels, toujours prompts à se rallier à tout nouveau mouvement politique qui leur paraîtrait susceptible de pérenniser leur pouvoir et de maintenir leurs privilèges) qu’ils aient à se justifier de leurs différentes identités philosophiques, religieuses ou culturelles, ni même − sous réserve qu’il n’ait jamais été criminel − de leur parcours politique antérieur. Peu importe, en vérité, de savoir dans laquelle de ces traditions historiques chacun a été amené à puiser ses raisons particulières de respecter les principes de la décence commune et de s’indigner de leur violation permanente par le système capitaliste. Il s’agira seulement de prendre acte de leur volonté d’agir dorénavant en commun afin de défendre clairement la cause du peuple et celle de l’humanité.

On ne demandera donc à personne de franchir un quelconque Rubicon ni même de renoncer aux différents symboles affectifs auxquelles son histoire singulière l’a éventuellement attaché (tel préférera sans doute Bernanos ou d’Artagnan, tel autre Albert Camus ou Jacquou le Croquant). Mais seulement de tirer toutes les conséquences politiques de cette common decency qui l’invite quotidiennement à savoir donner, recevoir et rendre, c’est-à-dire à savoir tenir à distance ce que Marx appelait « les passions les plus vives et les plus haïssables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé ». De toute façon, c’est toujours dans l’action commune contre un ennemi commun (songeons aux combats exemplaires de la Résistance) que les hommes apprennent à se connaître et à surmonter la plupart de leurs différences initiales.

Peut-on imaginer des cas où l’on peut parler d’un casseur décent ?

L’Histoire abonde en exemples d’ennemis de la propriété que la tradition populaire s’accorde néanmoins à reconnaître comme parfaitement « décents ». Mais c’est, généralement, parce qu’ils mettaient leur point d’honneur − de Mandrin à Marius Alexandre Jacob − à « voler les riches pour donner aux pauvres » ou − à tout le moins − à refuser par principe de s’en prendre aux biens des pauvres et des gens modestes. Si, en revanche, vous entendez seulement désigner, sous le nom de « casseur », ce nouveau type humain − célébré avec enthousiasme par la culture libérale contemporaine (et donc également par l’inepte sociologie d’État) − entièrement conforme à l’esprit madoffien de l’époque, et dont les conduites violentes et transgressives prennent habituellement leur source psychologique soit dans l’asocialité constitutive du lumpen soit dans la rage traditionnelle du jeune bourgeois œdipien, alors je crains bien − c’est un point qu’Orwell a mainte fois souligné − qu’il ne puisse jamais exister aucun « casseur décent » (je laisse évidemment ici de côté les effets toujours possibles de l’abus classique d’alcool). Mais je n’ai pas besoin de développer outre mesure ce point très particulier. Si vos lecteurs désirent vraiment en savoir plus, il leur suffira de se précipiter sur le dernier chef-d’œuvre de Morgan Sportès (Tout, tout de suite, Fayard, 2011). C’est un livre admirable et qui contient sans doute la meilleure réponse possible à votre étrange question.[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

Le Complexe d'Orphée: La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

Prix: 20,30 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 4,79 €

Ainsi parlait DSK

35
Photo : staragora.com

Un vieux juif ventripotent se tape une « négresse ». Du calme, avant d’alerter le MRAP, reposez le combiné de votre téléphone : cet énoncé aux relents antisémites et négrophobes n’est que le synopsis du dernier roman de Marc-Edouard Nabe. A ma connaissance, L’Enculé marque la première tentative romanesque inspirée de l’affaire DSK. A en juger par sa relation détaillée des dernières tribulations télévisées du « queutard » du Sofitel, le vingt-neuvième roman d’Alain Zannini a d’ailleurs été écrit sur le vif, sans doute moins de trois semaines avant son anti-édition[1. Comme je l’expliquais à de la sortie de L’homme qui arrêta d’écrire, Nabe a décidé de « s’anti-éditer » pour nouer une relation immédiate avec ses lecteurs, sans maison d’édition ni libraires].

Cette rapidité d’écriture se ressent dans le style enlevé du livre, plein de trouvailles et de boules puantes qui font de Nabe le sale gosse de Hara-Kiri qu’il n’a- en vérité – jamais cessé d’être. Ne vous fiez pas au titre provocateur de l’opus : L’Enculé exprime moins une invective contre l’ex directeur général du FMI qu’un état de fait. A force de baiser tout ce qui bouge, Strauss-Kahn finit baisé lui-même, pris dans le pot à confiture dont il se goinfrait impunément. Tel est le péché qui lui attire l’empathie paradoxale de Nabe, pantomime du mari d’Anne Sinclair sur 250 pages. Grâce à une première personne qui nous conduit dans les tréfonds de la double introspection, l’entente est immédiate entre l’ex-chouchou du PS et l’histrion d’Au régal des vermines. Les confessions indécentes du « capitaine Dreyfus de la bite » agacé par la judéomanie compulsive de son épouse – bien plus accro aux chants yiddish qu’aux pulls mohair – et son obsession des noires à gros seins constituent les marottes du tandem littéraire Nabe-DSK.

Foin de précautions ou de demi-mesure dans L’Enculé. Autant vous prévenir tout de suite : pour analyser la rencontre entre une soubrette guinéenne et un politicien français d’ascendance séfarade, Marc-Edouard Nabe surjoue l’interprétation ethnique. Revenant à ses premières amours, lorsqu’il se complaisait dans le rôle du méchant binoclard célinien sur le plateau d’Apostrophes, il désamorce la grenade de l’antisémitisme en la balançant à la figure de son lecteur. Cela donne d’insistantes comparaisons entre le pénitencier de Rikers Island et le camp d’Auschwitz, assorties de parallèles plus ou moins digestes sur le pyjama rayé que son épouse contraint DSK à vêtir avant de comparer au bombardement de Gaza la beauté d’un feu d’artifice sur Brooklyn bridge (au cas où vous n’auriez pas compris !).

Plus finaud qu’il n’y paraît, Nabe manie le comique de répétition à dessein. On ne compte plus les occurrences des mots « négros », « juifs » et « bite » qui forment le triptyque obsessionnel de l’intrigue. Pour ne pas déflorer tous les menus rebondissements qui font de ce roman un divertissement plaisant vite lu et digéré, on se contentera d’évoquer l’irruption d’une femelle bouledogue baptisée Martine Aubry, une rencontre tumultueuse avec des bikers Hell’s Angels à grosses moustaches, et la puissance métaphorique d’un rodéo du Wyoming qu’un Elkabbach en Stetson (!) compare aux jeux de hasard charnels.

Clou du spectacle, le renversement final fera sourire les lecteurs occasionnels de Voici que nous sommes tous. Après son retour à ses pénates parisiennes, l’hôte de la place des Vosges estomaquera Nicolas Sarkozy par une passion secrète tout en vous réservant une sacrée surprise dans la course à l’échalote présidentielle.

Allez, pour vous mettre l’eau à la bouche, je ne résiste pas à la tentation de citer ce soliloque strauss-kahno-nabien qui vaut bien des volumes de psychologie masculine : « Ô toi bite ! Malheur à toi par qui le scandale est arrivé ! (…) Tu t’es servie de la femme de ménage pour me niquer. Je me suis fait niquer par ma bite… Tu n’as pas honte ? Réponds ! Tu fermes ta gueule, bite, parce que tu sais que j’ai raison !… ».

Cessez-le-feu précaire pour les Primaires

23

Pour diriger la Hototo des primaires le PS a eu la prudence de choisir un arbitre que personne ne pouvait contester. Et c’est vrai qu’en plus d’être ordinairement fort urbain et plein d’équanimité l’avocat Jean-Pierre Mignard est incontestable dans son rôle de sage, sa réputation de rigueur plaidant pour lui.

Cela dit, son job bénévole à la Haute Autorité a failli relever de l’emploi fictif. Pas d’incidents notables dans les bureaux de votes au premier tour, pas de score dépassant les 100% d’inscrits dans le Nord, la Corrèze ou les Deux-Sèvres, même pas une malheureuse urne tombée par mégarde dans le Vieux Port. Rien.

Ça n’a pas empêché Me Mignard de fondre un plomb en cette fin de semaine, et de piquer une très grosse colère contre les deux candidats en lice, ceux-là mêmes qu’il avait enjoint lundi de ne pas ramener le PS à « la vieille culture de la chicaya » façon Mitterrand-Rocard ou Jospin-Fabius des hautes années.

Car manifestement, son appel à la sobriété n’a pas été entendu, et on a atteint un climax vendredi, quand Aubry a qualifié Hollande de « candidat du Système » et que celui-ci a répondu aussi sec (sans le dire explicitement, mais bon) que Martine faisait sa Marine. Ce qui a valu aux deux impés des coups de fils perso assez furibards de MaÏtre Mignard, accompagnés d’une mise en garde publique et colorée sur Europe1 : « On arrête et on se repose », a-t-il indiqué au micro de Dominique Souchier. « Arrêtons, parce que sinon on va être dans la posture, et la posture, ça ressemble parfois à l’imposture ».

Un appel qui semble avoir été entendu ce samedi, où le sismographe socialiste semble s’être enfin calmé. Mais Martine et François réussiront-ils à tenir leurs langues jusqu’à ce soir vingt heures ? Pas sûr que je parierais un euro là-dessus…

Le parapluie de la révolte

4
Dr.E

Sur le pavé glissant de Chantons sous la pluie, Gene Kelly s’en donnait à cœur joie. Tête nue sous l’averse, il sautait à pieds joints dans le caniveau, ruisselait sous les gouttières, éclaboussait les trottoirs, jusqu’à ce que la mine réprobatrice d’un policier lui fasse sagement reprendre son parapluie. Autre temps, autres mœurs : c’est aujourd’hui la danse qui est partout célébrée, le débordement festif amicalement récupéré, tandis que le parapluie est interdit !

Le maire de Seattle qui en veut aux sittings vient en effet dans sa ville pluvieuse d’interdire le port de parapluie pour tenter de contrer les « Indignés de Wall Street », qui commençaient à avoir la fâcheuse habitude de se réunir dans ses espaces verts, où par chance un arrêté interdisait déjà l’utilisation de tentes de camping.

Et au fond, qu’est-ce qu’un parapluie sinon une tente portative ?

Le parapluie, si l’on y songe, est le véritable accessoire de la contestation. Un indigné avec un parapluie est beaucoup moins inoffensif qu’un altermondialiste et sa techno provocatrice bien encadrée. Rien de plus facile à contrôler qu’une rave-party jusqu’au bout de la nuit, d’autant qu’on ne consomme jamais aussi bien qu’en musique, comme tout gérant de supermarché le sait pertinemment.
Le maire de Seattle n’aurait rien contre des jeunes gens qui danseraient ad libitum : ça, c’est contrôlable. Mais en revanche, revendiquer, ça va cinq minutes. Il y en a assez de ces gens qui se rassemblent pour discuter et débattre, ou pour refuser. Et le maire de Seattle a compris qu’il est plus facile de courir ou de chanter sous l’ondée que d’y faire le pied de grue.

Le parapluie, en fait, est au moins depuis Chaplin le symbole du refus des bonnes manières, des conventions, des carcans. C’est grâce à son pépin que Mary Poppins, la nourrice-fée, se distingue, qu’elle repousse les agressions et protège les enfants (en particulier de la Banque, ennemi principal du film). De John Steed à Pierre Richard, le parapluie reste l’une des armes favorites de la culture populaire. Il n’est peut-être pas, du coup, si étonnant que cela que ce symbole soit à son tour attaqué. Ce qui est le plus drôle dans cette ahurissante affaire, c’est l’idée que se fait le maire de Seattle des révoltes en cours, imaginant qu’un moindre confort lors de l’énoncé de revendications viendrait briser celles-ci, quand ceux qui refusent là-bas et ailleurs la logique libérale n’en sont vraiment plus à ça près.

On aura beau demain interdire le ciré ou bannir les bottes en caoutchouc, il y aura toujours des têtes brûlées pour refuser même sous les trombes d’eau, d’être mouillées dans les compromissions du capitalisme en crise majeure.

Un seul mot d’ordre pour les opposants de toute obédience au système : sortez à découvert !

Heureux comme un socialiste en France

16
Hollande 2012

Les socialistes sont heureux. Il y a de quoi. La participation aux primaires a encore augmenté. Tout le monde sent obscurément que plus rien ne sera comme avant et que la Vème république est peut-être bien morte le 16 octobre 2011. On se consolera en se disant que depuis l’instauration du quinquennat et la quasi coïncidence des élections présidentielles et législatives, cette Marianne-là n’était plus que l’ombre cacochyme, hargneuse et autoritaire de la belle fille énergique et sociale qui avait repris la France en main en 1958. Il fallait voir Jean-François Copé et Christian Jacob sur les plateaux télé, encore plus blêmes que la semaine dernière, continuant à faire valoir les mêmes non-arguments arithmétiques ou les entendre répéter sans y croire qu’ils n’avaient pas de problèmes de leadership donc pas besoin de primaires. Sans rire. Il suffisait de constater l’absentéisme flagrant aux dernières journées parlementaires de l’UMP pour savoir à quoi ça ressemble, une fin de règne. Et se dire qu’une primaire avant la fin de l’année entre Sarkozy, Fillon, Copé, Bertrand et pourquoi pas Marine Le Pen dans le rôle d’un Baylet qui risquerait d’arriver en tête, ne donnerait pas forcément les résultats escomptés pour le président sortant.

Les socialistes sont heureux. Ils ont refait leur unité, sans doute autour du plus petit dénominateur commun, mais ils ont refait leur unité. On peut regretter que ce soit Hollande, en l’occurrence quand il y aurait pu avoir le volontarisme têtu et compétent de Martine Aubry, le flamboiement démondialisateur de Montebourg, la niaque néo-blairiste de Valls ou le côté habité, Eva Perón, de Ségolène dont le score s’explique aussi par le fait que les classes populaires auprès desquelles elle fait un carton affectif ne se dérangent habituellement pas pour voter et le font encore moins aux primaires.

Les socialistes ont refait leur unité comme jamais depuis le 21 avril 2002 qui fut encore aggravé par la guerre interne créée par le référendum de 2005 et la désignation, médiatique plus que militante, de la candidate lors de la fausse primaire de 2007. Certes, la belle photo de l’ensemble des candidats autour de Hollande, hier soir, sur les marches du siège du parti, avait quelque chose d’irréel. Mais que n’aurait-on pas dit si le camp aubryste avait tardé à reconnaître la défaite ! On a juste repéré un déglutissement un peu amer de Cambadélis ainsi qu’une phrase de Dray le hollandais sur le nécessaire rééquilibrage de la direction du PS. Bon, en même temps c’est insignifiant puisque c’est de Julien Dray qui nous rappelle au passage qu’Aubry n’a pas, comme le laissait entendre l’ami Luc Rosenzweig, le monopole des ex trotskystes dans son entourage. De toute façon, si vous voulez trouver un parti de gauche sans anciens trotskistes, vous pouvez chercher, à part le PCF, je ne vois pas…

Les socialistes sont heureux. Ils ont pu entendre par l’intermédiaire de Nadine Morano, qui au fur et à mesure que le quinquennat arrive vers son terme, accentue sa ressemblance avec un officier des cuirassiers à Eylau, chargeant sabre au clair sans se poser de question, à quoi vont se résumer les « éléments de langage » mis en place par l’Elysée. Pas grand-chose, à vrai dire. On va, à droite, insister sur l’inexpérience, notamment ministérielle, de François Hollande. Ils n’auront, les socialistes, pas trop de mal à objecter que François Hollande doit faire de la politique depuis qu’il a 17 ans, qu’il a su gouverner le Parti socialiste dans les années 2000 ce qui est largement aussi compliqué que d’éviter une guerre civile en France, et que dans la période 1997-2002, en tant que Premier secrétaire, il était associé quotidiennement aux décisions prises par Lionel Jospin Premier ministre.

En plus, il faudra expliquer à Nadine Morano et à ceux qui vont lui emboiter le pas, que l’argument de l’expérience, par les temps qui courent, n’est pas forcément le mieux venu : l’échec économique, social, politique de ceux qui savent donne plutôt l’envie de donner sa chance à un perdreau de l’année ou à celui qui sait se faire passer pour, à l’instar de Nicolas Sarkozy qui a réussi à faire croire qu’il était un homme neuf en 2007 alors qu’il avait derrière lui cinq ans de responsabilités dans des ministères régaliens.

Les socialistes sont heureux. Leur vieille idée fausse qu’une élection se gagne au centre s’incarne parfaitement dans la personne de Hollande. C’est une idée fausse parce que les élections de 2007 ont été gagnées par une droite qui a tenu un discours de droite alors que 1995, 2002 et 2007 ont été perdues par une gauche qui a tenu le langage du centre.

Maintenant, à Montebourg et Ségolène Royal de se faire entendre, l’un sur le protectionnisme, l’autre sur l’interdiction des licenciements boursiers en prouvant qu’il ne s’agissait pas chez eux d’un simple positionnement électoral. Sinon, cela agrandira l’espace politique du Front de Gauche qui, comme tous les sondages le montrent, est déjà plus fort avec Hollande qu’avec Aubry.

Les socialistes sont heureux. François Hollande a gagné et il sera le seul candidat, avant même que le premier citoyen ait déposé son bulletin dans l’urne en 2012, à avoir d’emblée la légitimité de 750 000 voix quand tous les autres ne pourront exciper, pour ceux qui auront eu de la chance, que de 500 signatures.

Les primaires ont inventé une nouvelle forme d’onction républicaine et les Français qui ont toujours aimé une certaine sacralisation dans leur rapport aux hommes de pouvoir risquent d’y être bien plus sensibles que ne l’auraient souhaité les autres candidats.

Un comble, pour François Hollande qui se rêve président « normal », de se retrouver dans la peau de Clovis à Reims.

Toi aussi, encule les Niçois !

65
Parc des princes. Photo : Néric Blein

Lors d’un dîner auquel je ne participais pas, une discussion a, comme cela arrive parfois, mené à un projet improbable. Quand mes parents m’en ont parlé, j’ai eu le tort de les vexer. « Encore un truc que vous ne ferez pas ! », ai-je répliqué. Je ne l’avais pas vu venir, mais mon père m’a pris au mot et chargé de prendre des places pour le prochain match du PSG au Parc des princes dans l’un des « kops» : pour les non-initiés, les « kops », ce sont ces tribunes situées dans les virages où se regroupent les supporteurs les plus turbulents et les plus assidus − en somme ceux qui font l’ambiance. On y voit peu d’intellectuels parisiens.

Les filles désiraient lever une partie du mystère qui enrobe cette passion masculine en découvrant l’ambiance d’un stade et mon père, qui n’y a pas mis les pieds depuis que je suis assez grand pour y aller seul, s’est gentiment laissé convaincre.

Voilà comment je me retrouve, sur le quai de la station Sèvres-Babylone, à distribuer à l’écrivain et cinéaste Yasmina Reza ainsi qu’à mes parents, Alain Finkielkraut et Sylvie Topaloff, leur place pour la tribune Boulogne.[access capability= »lire_inedits »]

Comme de coutume, arrivée à La Motte-Piquet, la rame est envahie par un cortège composite d’hommes déguisés en rouge et bleu. Le métro n’est déjà plus qu’une antichambre confinée du stade, et je doute de la capacité de ma troupe à tenir la dizaine de stations qui restent.

Pourtant, agglutiné contre la vitre, mon père, imperturbable, continue de parler excessivement fort de la demande de reconnaissance de l’État palestinien que Mahmoud Abbas doit adresser le lendemain à l’ONU. Je suis gêné, mais toujours aussi impressionné par cet esprit qui sait faire abstraction de tout ce qui l’entoure pour continuer de réfléchir.

Quand nous arrivons à la porte de Saint-Cloud, je retrouve avec plaisir cette atmosphère qui dégage une tension sans pareille. Aux abords du stade, la masse est affairée, résolue. Les plus jeunes courent, et la plupart trottinent. La foule avance en file indienne, mais dans des directions opposées en fonction des places de chacun, et il faut une agilité de danseur pour ne pas ralentir.

Arrivés devant la tribune, alors que le match est sur le point de commencer, nous devons encore patienter pour satisfaire à la fouille rituelle. Tout le monde est scandalisé par cette très insultante attente, et je me réjouis de voir Yasmina Reza et Alain Finkielkraut, eux aussi présumés hooligans, faire ainsi cause commune avec les supporteurs du PSG.

La tension monte, les supporteurs veulent entrer. Soudain, un chant d’encouragement destiné aux joueurs s’envole de la tribune qui nous fait face. Dehors, tout le monde le reprend en cœur. J’ai honte de le dire mais je frissonne : tout ce que j’ai toujours aimé dans ce stade est là. C’est l’inutilité de ce hurlement coordonné qui m’émeut. La ferveur qui se dégage de ce groupe et qui m’étreint n’est dépendante d’aucun engagement rationnel, d’aucun choix, si ce n’est celui − qui n’en est vraiment pas un −, de soutenir le club de foot de ma ville. Je suis rassuré de la savoir là, à ma disposition un week-end sur deux. Je suis d’ailleurs convaincu que la plupart des gens de ma génération ont eu besoin d’aller manifester contre Le Pen en 2002 pour ressentir un moment de communion comparable.

Enfin, nous pénétrons dans le stade. Ma mère et Yasmina ont l’air intrigué par ce qui les entoure : les gradins surchauffés du Parc. Aux aguets, elles observent alternativement les visages des spectateurs et le rectangle vert qui se dresse devant elles.
Dans les yeux de ces femmes si brillantes, je reverrais presque ceux du gamin de 7 ans que j’étais lorsque je suis venu pour la première fois. Presque, car au bout de cinq minutes, alors qu’une personne sur deux dans le stade porte un maillot ou une écharpe aux couleurs du PSG, Yasmina me tire par la manche et me demande très sérieusement laquelle des deux équipes est celle de Paris.

Le match suit son cours, on s’ennuie un peu, comme toujours. Alors le public nous distrait en insultant en cœur l’adversaire : on « encule les Niçois », ces « salopes », et l’arbitre aussi, cet « enculé ».

Comme on pouvait s’y attendre, mon père dénonce ces paroles débiles, ce manque d’élégance qu’on ne retrouve dans aucun sport, et rappelle que c’est pour ça qu’il ne vient plus. Le supporteur primitif en moi se rebelle un peu, mais je décide de me taire : chez les Finkielkraut, ce débat a lieu plusieurs fois par an… je passe pour cette fois. À ma grande surprise, c’est ma mère qui se retourne vertement vers mon père : « Mais enfin, c’est un jeu ! Moi aussi j’ai envie de dire que les Niçois sont des enculés, ça fait partie du folklore ! » Mon père la dévisage, tout à fait décontenancé.

Mon père peut être agaçant devant un match. Quand la partie se tend, tel un oiseau de mauvaise augure, il laisse libre court à son pessimisme légendaire. « Ils n’arrivent pas à marquer, ça sent le 0-0. » « S’ils font match nul face à Nice, c’est une catastrophe. » « On va s’en prendre un, c’est sûr. » Malheureusement, il s’y connaît, et il a très souvent raison, mais je me demande si son inébranlable et courageuse recherche de la vérité, à la base de tout son engagement intellectuel, a vraiment sa place ici.

Alors que Paris finit par marquer après avoir outrageusement dominé, le voilà qui lance : « Oh, maintenant, j’ai de la peine pour Nice. Allez Nice ! » Je remercie intérieurement le plan sécuritaire (et liberticide) qui a renvoyé du stade une partie des spectateurs violents : c’est sans doute grâce à lui que mon père ne s’est pas fait casser la gueule.

La fin de match est tendue. Le public joue son rôle en mettant la pression sur l’adversaire. C’est le moment que choisit ma mère pour achever de sidérer son mari : « Je ne comprends pas l’intérêt d’aller voir un match dans une autre tribune, on voit beaucoup moins bien qu’à la télévision, mais là au moins nous sommes au cœur de l’action ! »

Au coup de sifflet final, Yasmina me demande si on ne pourrait pas aller voir un match avec encore plus d’enjeu dans les semaines qui viennent. Avant que j’aie le temps de répondre, un type qui regarde sur son téléphone les scores des autres équipes exulte : « Oh putain !, Lyon a perdu, je bande ! »
Mes trois compagnons éclatent de rire.

Je considérais déjà le football comme l’un des opiums du peuple, mais l’étendue des ses effets n’a pas fini de me surprendre.[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

Primaires : on s’est bien amusé

20
photo : melty.fr

Très honnêtement, je n’aurais jamais cru, il y a quelques mois, que je prendrais autant de plaisir à cette séquence inédite de notre feuilleton politique. Tout d’abord parce que je ne suis pas socialiste et ne l’ai jamais été, et que j’ai longtemps regardé ces gens-là avec condescendance, voire pire. Pour ne rien arranger, la campagne de charlots savonnant ardemment la planche de leur madone allumée en 2007 m’avait laissé un souvenir saumâtre.

C’est donc très progressivement, sans y faire attention et sans m’en rendre compte, que je me suis pris au jeu. Un peu comme trois millions de Français, en fait. Pour ma part, c’est le grand souffle d’air frais apporté par Arnaud «Démondialisator» Montebourg qui m’a embringué dans l’affaire, mais il y a eu, j’imagine, mille autres cheminements. La charmante jeune présidente de mon bureau de vote, avec qui j’ai grillé une cigarette devant la salle municipale de la rue Michelet, croyait pour sa part surtout aux réformes sociétales, et notamment au mariage gay et au droit à l’adoption afférent. La gauche est une grande maison…

Or, si je suis aussi content du résultat, c’est aussi parce qu’à mes yeux François Hollande est de loin le plus apte à faire tenir tout ce monde disparate dans le même bateau. Et à faire voguer ledit bateau dans la tempête. Je n’ai ni haine ni mépris pour l’actuel chef de l’Etat, mais je pense qu’après avoir été un excellent candidat, il a été un mauvais président. Je souhaite qu’il parte et très logiquement, je souhaitais que le candidat que la gauche se donnerait soit à même de faire ce job. Sans tenir compte des sondages, je suis certain que Martine aurait explosé en vol, qu’elle serait tombée dans tous les pièges à éléphants disposés sur son parcours par Sarkozy, qu’elle se serait laissé prendre en otage par les mouvances sociétalistes, fédéralistes, sanspapiéristes, et autres zélateurs de l’éolienne, du Hamas ou du clitoris.

En outre, les 35 heures façon Aubry, donc agrémentées de la flexibilité du temps de travail et de la réduction drastique des heures sup’ ont laissé un très mauvais souvenir aux prolos et aux caissières, et ce n’est pas parce qu’on est à découvert dès le quinze du mois qu’on a la mémoire courte. Bref Martine Aubry, c’était mi-Ségo, mi-Jospin, les plus avisés de mes amis sarkozystes ne s’y sont pas trompés en allant voter pour elle en douce deux dimanches de suite.

Or, il faut être clair: sans primaires, avec un vote des seuls militants, le choix du candidat de la direction du parti – devenu une candidate après les aléas qu’on sait – était acté d’avance.

Mais les primaires ne nous ont pas seulement débarrassés de la sparring-partner dont Sarkozy rêvait. Elles ont aussi permis, je le disais plus haut, à la gauche de renouer avec un vrai commencement de débat d’idées. Quand Arnaud Montebourg dit qu’il a sorti le PS du formol, il a raison, et on n’a pas fini de parler de démondialisation. Et je pense qui si Manuel Valls avait été plus audacieux sur la laïcité ou l’insécurité, il aurait lui aussi franchi la barre des 10%. Pour la première fois depuis des lustres, le débat interne au PS n’est pas seulement un choc d’ambitions personnelles, mais aussi un chaudron bouillonnant avec des vrais morceaux d’idéologie dedans. Le pire y côtoie le meilleur, mais bon, c’est aussi ça, la démocratie -même si je regrette souvent que tout le monde ne soit pas d’accord avec moi,…

Bref, la force de ces primaires aura été de réintroduire de la politique dans la politique, et ça, c’est vraiment bien. Il ne reste plus qu’à gagner une présidentielle survoltée contre un candidat surdoué, et pour ça, si ça se trouve, il faudra, en plus de la finesse politique, de la ruse, de la discipline, de l’ambition, de la folie et un rien de goût du sang. Bon appétit, François !

Marc Zuckerberg au secours des Frères Musulmans

181

Vous connaissez la dernière ? Non, pas l’élection interne dont on nous rebat les oreilles depuis hier soir, je veux parler d’une info essentielle qui changera la face du monde journalistique : Causeur vient de dépasser les 5000 « fans » sur sa page Facebook.

Alors qu’en bon adjudant, je passais en revue notre armée virtuelle, une petite pastille retint mon attention hier soir. Sur le côté, à droite, là où Facebook fait son beurre en nous noyant sous un flot de publicités, figurait un encadré Ikhwanwiki (littéralement : « wiki des Frères »).

Ni une ni deux, je clique dessus et me retrouve nez à nez avec la version wikipédia… des Frères Musulmans égyptiens.

Un peu comme wikiberal pour les aficionados de Georges Kaplan ou metapedia pour les nostalgiques de Fort Chabrol, Wikipédia fournit une plate-forme encyclopédique à la confrérie des disciples de Hassan al-Banna. Sur ces pages, un vrai petit kit du militant vous attend, avec vidéos de propagande et articles hagiographiques à l’appui.

Je vous vois venir, vous pensez que le cynisme entrepreneurial de Facebook pousse la firme de Marc Zuckerberg à épouser au millimètre les préoccupations supposées de ses utilisateurs. En effet, mon abonnement à diverses newsletters de presse égyptiennes n’est sans doute pas étranger à l’irruption impromptue de cette pub interlope.

Pour ma part, une fois n’est pas coutume, je me risquerai à une interprétation beaucoup moins systématique. Et si, comme Steve Jobs, Marc Zuckerberg était un visionnaire de génie, lisant le sombre avenir de l’Egypte dans les combinaisons internautiques de ses chers usagers ?

Peillon l’impayable

36

Vincent Peillon est un con arrogant. Vincent Peillon, comme le racontait assez précisément François Ruffin dans La guerre de classes (Fayard) se dit socialiste mais est incapable de se faire élire dans une circonscription taillée sur mesure, le Vimeu rouge en Picardie. Ce serait la faute des chasseurs du coin qui l’auraient un peu bousculé dans sa permanence, à l’époque. Les chasseurs du coin sont juste des prolos qui passent leur dimanche dans des abris à boire et à saucissonner loin des femmes, des patrons et des emmerdements. Parfois, ils tirent sur un canard, usant d’un droit qui remonte à la Révolution Française. Peillon avait du mal à comprendre comment ces gens-là pouvaient à la fois bosser dans une fabrique de serrures toujours potentiellement délocalisable et ne pas s’intéresser à sa thèse sur Jaurès qu’il essayait de leur refiler à peine remaniée en la faisant passer pour un programme politique, lors de signatures dans la baie de Somme.

Parfaite incarnation de la petite frappe médiatique qui a longtemps cru qu’une certaine aura médiatique et le fait d’avoir quarante ans tenaient lieu de programme, il a rencontré le principe de réalité en se montrant incapable de se faire élire au suffrage universel nominal, trouvant un refuge comme député européen. Il sait que pour sa génération, ces présidentielles sont la dernière chance d’être enfin ministre. Il est persuadé, ce branque, que Hollande est le meilleur. Alors, pour rentrer dans le jeu, et bien lécher la main de celui qu’il croit être son futur maître, il mord. Il a notamment déclaré sur BFM qu’en se présentant comme candidate antisystème, Martine Aubry, c’était Marine Le Pen. Texto. Et qu’elle avait oublié que les mots avaient un sens comme « race » ou excusez du peu « youpin ». Voilà Aubry rhabillée pour l’hiver. Il ne fait pas bon aux yeux des ours savants de la social-démocratie de passer pour « anti-système », même malgré soi. Parce que tout de même Aubry n’est anti-système que dans la mesure où Hollande, effectivement, l’incarne parfaitement. Pour ma part, ça suffira pour ce second tour des primaires à ce que je vote pour elle.

La Guerre des classes

Prix: 24,00 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 2,48 €

Steve Jobs est mort, le Minitel aussi

139

Le hasard a fait que Steve Jobs est mort quelques jours après que France Telecom a annoncé la disparition programmée des derniers services que l’on trouvait exclusivement sur Minitel. Et, subséquemment, la mort du petit cube bicolore beige et marron qui sera définitive en juin 2012. Cela a fait beaucoup moins de bruit, la mort du Minitel… Qui l’avait inventé, d’ailleurs, le Minitel ? Justement, personne. Ou plutôt un groupe, un groupe d’ingénieurs des PTT, dans les années 70. Des types probablement surmutualisés, gréviculteurs avec des retraites somptuaires à soixante ans. Le contraire de Steve Jobs qui, en bon chef d’entreprise, aura montré l’exemple en mourant quelles années avant l’âge symbolique.

Un extra-terrestre, façon Persan de Montesquieu, qui aurait débarqué ces derniers jours sur Terre se serait demandé quel malheur nous avait ainsi universellement frappé. Assassinat de Kennedy, de Martin Luther King ? Mort de Jean-Paul II ? Vous n’y êtes pas. Mort de Steve Jobs. Sans rire. Mort d’un gourou doué en électronique devenu messie cosmoplanétaire parce qu’il sortait des machines un peu plus plaisantes que celle de la (fausse) concurrence afin de travailler, d’écouter de la musique ou de communiquer. Jamais les instruments de communication n’ont d’ailleurs été aussi élaborés qu’à notre époque qui n’a pourtant plus rien à dire ou si peu sur le chaos qui l’entoure.

Il y a quelques jours, on faisait remarquer sur France-Culture à Jean-Claude Michéa, à l’honneur ce mois-ci dans Causeur, que la disparition de Steve Jobs était comparable à celle de Gutenberg, ce à quoi Michéa répondait que si Gutemberg avait beaucoup travaillé à ce que le livre existe, Jobs avait beaucoup oeuvré à sa disparition. Pour Michéa, Jobs est l’archétype de l’homme de gauche. Une fois que l’on a compris pour notre philosophe que l’homme de gauche est un libéral qui a oublié qu’il était libéral ou ne veut plus le savoir, tout devient clair.

J’ai été étonné de voir célébrée dans nos colonnes la mort de monsieur Pomme. Il m’a semblé que le défunt patron d’Apple incarnait plutôt l’exact envers de certaines idées auxquelles, toute nuance politique confondue, nous tenons beaucoup ici: Steve Jobs, c’est tout de même le mondialisme, le culte de la nouveauté pour la nouveauté, la négation systématique du passé que l’on confond avec l’obsolescence technologique, l’apologie de l’individu nomade mais toujours joignable, la déterritorialisation heureuse créée par l’illusion de vivre dans un présent perpétuel et la dématérialisation des supports traditionnels (disque, livre, film) pour parfaire l’illusion que l’on emporte tout avec soi et qu’il n’y a plus besoin des bibliothèques dans les maisons de campagne.

Non, décidément, il y avait quelque chose de plus aimable dans le Minitel. D’abord, tout le monde y avait droit, il suffisait d’aller le chercher au bureau de poste du coin. Vous le branchiez et dès 1982, vous pouviez consulter vos comptes en banque ou les horaires de train. C’est sur un Minitel que j’ai appris les résultats aux examens et concours que mes proches et moi avons pu passer. On se souvient tous d’amis américains étonnés par cette technologie qui nous évitait les files d’attente. Oui, il y eut un moment dans le monde où en France, alors que l’ordinateur personnel était encore de l’ordre du rêve, n’importe quelle grand-mère de Saint-Malo (ce fut la ville pilote du Minitel) pouvait se renseigner auprès de n’importe quelle administration ou vérifier l’heure de la prochaine séance de cinéma[1. En ce temps là, les vieux avaient encore les moyens d’aller au cinéma.].

Aujourd’hui, tout le monde a des I-Phone, les pauvres comme les riches. Oui, mais les pauvres sont quand même beaucoup plus surendettés. C’est qu’entre temps l’utile est devenu un objet de mode, c’est-à-dire un signe extérieur de richesse.
La mort du Minitel qui, coïncidence, interviendra un mois après l’élection du nouveau ou de la nouvelle présidente de la République, est aussi la mort d’un choix de société qui avait été opéré par le compromis historique gaullo-communiste de l’après guerre. Pour rester une grande nation, on avait décidé d’innover technologiquement tout en assurant l’indépendance nationale. Et pour des projets à trente ou cinquante ans, le marché libre, ce n’est pas la solution. Même les USA avait fait de la Nasa une agence publique… Alors on a décidé que ce serait un état colbertiste et social qui permettrait le développement du nucléaire (la bombe et les centrales), des trains à grande vitesse, des avions supersoniques, d’Ariane, d’Airbus, j’en passe et des meilleures.

Le Minitel, c’était le dernier témoignage, dans les années 80, de cette volonté nationale de ne pas mourir dans une compétition que l’on n’appelait pas encore la mondialisation. Mais attention, de ne pas mourir en suivant nos règles du jeu : un Etat fort qui orientait la production grâce à un pôle financier public puissant[2. A l’époque, peu de gens étaient atteints de cette hallucination auditive aujourd’hui si fréquente qui fait entendre « route de la servitude » quand on parle d’ « Etat fort ».]. On a décidé, enfin les socialistes au pouvoir (comme Michéa a décidément raison !) d’ouvrir une parenthèse libérale en 1983 qui ne s’est jamais refermée. C’est bien dommage parce que depuis, il n’y a plus de grands projets et nous vivons sur l’acquis d’initiatives qui remontent aux années soixante et soixante-dix.
Résultat, on en est réduit à admirer Steve Jobs, à trouver que c’est un modèle et à reléguer en page 15 des dossiers nécrologiques qu’on lui consacre les conditions de travail des ouvriers chinois qui fabriquaient pour lui. Ah, une tablette I-Pad, c’est plus sexy qu’un Minitel ! Mais quand on allumait son Minitel, on était au moins sûr que ceux qui l’avaient construit ne l’avaient pas fait dans une situation qui rendrait enviable celle des mineurs de Germinal.

La fin du Minitel et la mort de Steve Jobs sont finalement deux symboles du choix de civilisation qu’est en train de faire la France, malgré la France. Hypothèse heureuse, ou disons moins malheureuse : celle du roman de Houellebecq, La carte et le territoire. La France est dans le rôle de la Grèce antique pour le monde romain. On vient visiter les ruines d’une grandeur passée, les vestiges d’une Atlantide disparue. Les habitants travaillent dans les structures touristiques ou vivent en néo-ruraux friqués adeptes des nouvelles technologies et font des fêtes communautaires dans des villages rénovés. On fabrique encore du parfum prisé par les élégantes de Singapour et des fromages au lait cru pour les gastronomes du Brésil. Hypothèse pessimiste: un pays réduit à une place financière, façon Royaume-Uni, peuplé de petits vieux aigris et paupérisés par le remboursement sisyphéen de la Dette, coincés dans des terreurs obsidionales soigneusement entretenues pour qu’ils oublient qu’ils sont les premières générations à vivre moins bien que les précédentes.

Tapez 36-15 « Déclin » et ne m’appelez plus jamais France. Le minitel, il m’a laissé tomber.

« Socialisme ou barbarie, il faut choisir. Maintenant ! »

66
Jean-Claude Michéa

Vous notez que, plus le règne du capitalisme mondialisé s’étendra, plus il sera dur de rétablir un mode de vie normal, fondé sur la civilité commune : en effet, comment peut-on imaginer aujourd’hui, même devant la chute provisoire des monstres enfantés par le libéralisme, comme certaines banques ou l’euro, les moyens de la reprise de cette vie ? En fait, peut-on sevrer les âmes droguées à la performance libérale ?

C’est assurément la question politique la plus fondamentale pour tous ceux qui ont encore à cœur de défendre la cause du peuple et de l’humanité. Non, d’ailleurs, qu’elle soit entièrement nouvelle : le mouvement socialiste a toujours admis, en effet, que le remplacement du système capitaliste devrait exiger une longue période de transition (et c’est évidemment dans cette optique qu’il faut comprendre la démarche des premiers socialistes « utopiques » − de Fourier à Owen − ou le rôle pédagogique central, au XIXe siècle, des syndicats et des coopératives ouvrières de production ou de consommation).

Ce qui a cependant longtemps conduit à sous-estimer l’ampleur réelle des tâches à accomplir (sans même parler ici du problème crucial de la résistance acharnée que les classes dirigeantes contemporaines − qui disposent de l’arsenal répressif le plus puissant de l’histoire humaine − ne manqueront pas d’opposer à tout mouvement susceptible de menacer leurs privilèges), c’est la domination presque sans partage que l’idéologie marxiste-léniniste a trop longtemps exercée sur le mouvement ouvrier[access capability= »lire_inedits »] (lequel, avant 1870, était au contraire largement proudhonien et anarchiste). Or le grand point faible de la doctrine marxiste (par ailleurs si précieuse), c’est justement l’idée que le développement capitaliste − porté par le progrès inexorable des « forces productives » − devait nécessairement conduire à édifier la « base matérielle du communisme ». D’où, par exemple, la fascination de Marx et d’Engels pour l’agriculture industrielle (et notamment pour l’usage systématique des engrais chimiques) et leur mépris corrélatif pour le monde artisanal et l’agriculture paysanne (c’est, au contraire, le grand mérite des populistes russes et américains que d’avoir, dès le départ, dénoncé cette vision idéalisée du caractère émancipateur de la grande industrie et des architectures monumentales). C’est donc d’abord l’idée que le socialisme devait reprendre intégralement à son compte le projet industriel et hyper-urbain du capitalisme moderne qui explique l’incapacité dramatique du mouvement communiste − tout au long du XXe siècle − à construire la moindre vision critique de la croissance et, plus encore, a percevoir les aspects profondément déshumanisants du mode de vie fondé sur la consommation, le spectacle et la mode qui allait progressivement en devenir le complément obligé (alors même que, dès les années 1930, l’École de Francfort − je pense, entre autres, aux analyses extraordinaires d’un Siegfried Kracauer − avait su mettre ce point fondamental au centre de sa critique de la société libérale).

Nous payons donc aujourd’hui au prix fort les effets de cet aveuglement séculaire. Et cela d’autant plus que nous avons presque fini par oublier que le ressort premier de la dynamique capitaliste est, depuis le début, la prolétarisation méthodique du monde (même si, de nos jours, de nombreux prolétaires vivent en col blanc, et parfois même en costume trois-pièces) − c’est-à-dire la destruction progressive et calculée de toutes ces bases de l’autonomie individuelle et collective (notamment au niveau local) qui ont longtemps permis à la majorité des habitants de la planète de vivre, ou de survivre, sans avoir à dépendre du bon vouloir des minorités privilégiées qui contrôlent le capital (si l’on veut un exemple précis de la façon dont le capital moderne travaille ainsi à accroître sans cesse son emprise sur un nombre toujours plus grand d’êtres humains, il suffit de songer à ces nouvelles graines génétiquement falsifiées que des « scientifiques » corrompus − ou définitivement abrutis par leur positivisme de pacotille − ont délibérément rendues stériles dans le but de contraindre tous les paysans encore indépendants à se réapprovisionner chaque année – s’ils veulent continuer à vivre − auprès des grandes firmes transnationales qui monopolisent à présent le marché des semences, avec la bénédiction des gouvernements libéraux).

Or, comme chacun sait, dès lors qu’un individu (ou une collectivité) a été dépossédé des moyens de son autonomie, il ne peut plus persévérer dans son être qu’en ayant recours à des prothèses artificielles (Pierre Legendre évoque à plusieurs reprises cette « prise en main du sujet au moyen de prothèses en tout genre »). Et c’est précisément cette vie artificielle (ou « aliénée ») que la consommation, la mode et le spectacle sont chargés d’offrir à titre de compensation illusoire à tous ceux dont l’existence a été ainsi mutilée (qu’est-ce que la propagande publicitaire, en effet, sinon l’art de conduire des êtres humains déjà privés de tout pouvoir effectif sur leur vie à accroître sans cesse le nombre de prothèses marchandes dont leur existence modernisée devra désormais dépendre ?). Vous avez donc bien résumé les données actuelles du problème. Tout le monde peut comprendre, en effet, que celui à qui on a cyniquement coupé les deux jambes tendra toujours à s’accrocher avec la dernière énergie aux béquilles de fortune que son bourreau a eu la délicatesse de lui proposer en échange. Dans l’hypothèse où il serait encore possible de réapprendre aux hommes à marcher par eux-mêmes (ce qui constitue, en somme, une assez bonne définition de la philosophie socialiste et de son projet d’autonomie), ce ne sera donc qu’au prix d’une transition historique infiniment plus longue, plus douloureuse et plus compliquée que celle qui était initialement prévue (on songe ici à Boukharine qui, de manière prémonitoire, avait su envisager la possibilité d’un « socialisme à pas de tortue »).

Cela dit, rien ne garantit plus, effectivement, que cette émancipation humainement nécessaire puisse encore être au rendez-vous, du fait de l’ampleur extraordinaire des retards que les peuples ont dû accumuler (la gauche et le mouvement communiste portant évidemment la responsabilité principale de ces retards) dans leur révolte indispensable contre un système social dont les différentes métastases ont déjà envahi toutes les sphères de la vie humaine. En réalité, personne n’est plus en mesure, aujourd’hui, de prédire avec certitude le type d’avenir qui attend le genre humain. Il dépendra d’abord de ce que les hommes décideront d’en faire (formule, j’en suis bien conscient, qui n’a jamais mangé de pain). Il est, en revanche, un point dont je suis absolument certain. C’est qu’au train où sont allées les choses (et plus particulièrement depuis ces trente dernières années), il ne peut plus exister, pour l’humanité moderne, qu’une seule alternative. Il lui faudra désormais choisir entre le socialisme (dont les formes concrètes sont, en grande partie, à réinventer) et la barbarie (dont les éventuelles formes à venir seront forcément inédites).

On peut lire toute votre œuvre − et ce dernier ouvrage en particulier − comme une déconstruction de la gauche. Selon Pierre Le Vigan, la droite contemporaine n’est pas socialiste car elle vient de la gauche libérale. Pourquoi ne pas suivre son exemple et franchir le Rubicon en vous rattachant à une « droite » anticapitaliste qui prône un socialisme décent ?

On ne franchit habituellement le Rubicon que dans l’espoir de devenir le premier à Rome, objectif qui n’est guère enthousiasmant, vous en conviendrez, pour quiconque possède encore un minimum de sensibilité anarchiste. Mais, pour répondre de façon un peu plus sérieuse à votre question, je dirai que « toute mon œuvre » − pour reprendre votre expression − se présente précisément comme un effort pour retrouver l’esprit du socialisme originel, c’est-à-dire celui dont les premiers théoriciens (par delà leurs nombreuses divergences) s’accordaient néanmoins pour fonder le programme d’émancipation des travailleurs sur un double refus politique.

D’une part, celui des privilèges de caste propres à l’Ancien Régime (dont la restauration était alors souhaitée par la « droite » monarchiste et cléricale − c’est-à-dire par la « réaction » et le « parti de l’ordre »). Et, de l’autre, celui des privilèges de classe de la nouvelle bourgeoisie libérale (une classe, à la différence d’un ordre ou d’une caste, n’a aucune existence juridique officielle ; elle repose avant tout sur un pouvoir de fait) qui commençaient à proliférer à l’abri de cette nouvelle idéologie du « progrès » et de la « liberté » que célébrait au même moment la « gauche » ou, si l’on préfère, le « parti du mouvement ».

Le socialisme n’était donc, à l’origine, ni de gauche ni de droite (même si on ne doit pas oublier qu’il a toujours partagé avec le libéralisme et le républicanisme le refus révolutionnaire d’un monde « féodal » et des inégalités de naissance). Et cela, que le terme de « droite » s’applique − comme au XIXe siècle − aux partisans d’une restauration de l’Ancien Régime ou, comme aujourd’hui, à ceux de la droite progressiste et libérale, héritière de Bastiat et de Hayek. Faut-il rappeler que Marx lui-même (pas plus, d’ailleurs, que Proudhon ou Bakounine) n’aurait jamais eu l’idée de se définir comme un « homme de gauche » ? Il se présentait toujours, au contraire, comme un socialiste − ou un communiste − partisan, à ce titre, de l’autonomie radicale du mouvement prolétarien et de ses alliés. De ce point de vue, l’impact politique de l’affaire Dreyfus (même si les partis ouvriers ont naturellement eu raison de dénoncer, au nom de la morale et de la justice, la machination infernale dont Dreyfus avait été la victime) aura donc été finalement très négatif pour le mouvement socialiste. Elles l’ont, en effet, progressivement conduit (par volonté de s’allier au « parti du mouvement » − sur des bases au départ purement défensives − contre la seule « réaction » antirépublicaine) à substituer à la lutte initiale des travailleurs contre la domination bourgeoise et capitaliste celle qui allait bientôt opposer − au nom du « progrès » et de la « modernité » − un « peuple de gauche » et un « peuple de droite » (et, dans cette nouvelle optique, il allait évidemment de soi qu’un ouvrier de « gauche » serait toujours infiniment plus proche d’un banquier de gauche ou d’un dirigeant de gauche du FMI que d’un ouvrier, d’un paysan ou d’un employé qui accorderait ses suffrages à la droite).

Si, par conséquent, il existe encore une seule chance, aujourd’hui, de briser la cage d’acier dans laquelle le capitalisme a réussi à enfermer l’humanité, ce ne pourra être qu’en revenant clairement à ces clivages politiques fondamentaux qui permettaient, à l’origine, d’opposer, d’un côté, des travailleurs ne demandant qu’à vivre décemment d’une activité ayant un sens humain − et qui ne songeaient pas, la plupart du temps, à s’enrichir de façon indécente ou à « réussir » au détriment de leurs semblables − et, de l’autre, ces minorités privilégiées (ainsi que leur nombreuse domesticité médiatique, artistique, juridique, policière, scientifique ou intellectuelle) qui ne peuvent espérer conserver et accroître leurs privilèges indécents qu’en exploitant d’une façon toujours plus impitoyable l’ensemble de ces « gens ordinaires » (qu’il s’agisse des ouvriers ou des employés, des paysans ou des artisans, des petits fonctionnaires ou des petits entrepreneurs, des techniciens ou des scientifiques sincèrement dévoués au bien commun, ou des intellectuels et des artistes véritablement dignes de ce nom) qui constituent le seul fondement réel de la richesse des nations modernes. Certes, pour pouvoir ainsi réunir dans un front politique commun tous ceux qui ont désormais un intérêt humain essentiel (ne serait-ce que pour préserver leur dignité et leur estime de soi) au renversement d’un système social fondé sur l’égoïsme, la cupidité et la guerre de tous contre tous, il faudra évidemment se montrer capable de résoudre dialectiquement − en prenant appui, chaque fois qu’il est possible, sur les valeurs du sens commun et de la common decency − les innombrables contradictions au sein du peuple que le système libéral ne cesse de susciter et d’attiser par principe. Et donc, également, de surmonter les multiples préjugés et incompréhensions (qui prennent en partie leurs racines dans la différence des situations morales et matérielles) qui dressent encore les unes contre les autres les différentes composantes du peuple (par exemple, les travailleurs du privé contre ceux du service public, les travailleurs « indépendants » contre les travailleurs salariés, ou encore les travailleurs « de souche » contre ceux qui sont issus des différentes immigrations).

Et il faudra aussi, par conséquent, être en mesure d’inventer un nouveau langage symbolique qui puisse enfin parler à tous ces travailleurs encore fermement attachés à la common decency (ils constituent toujours la grande majorité du peuple), que « leur tempérament les porte − écrivait Orwell − plutôt vers les tories ou plutôt vers les anarchistes » (c’est-à-dire, si je traduis bien, que leur histoire politique personnelle les conduise à se reconnaître encore dans la rhétorique officielle de la « droite » ou plutôt dans celle de la « gauche »). Il serait donc absurde, d’un point de vue socialiste, d’exiger de ces gens ordinaires (on ne parle évidemment pas ici des politiciens professionnels, toujours prompts à se rallier à tout nouveau mouvement politique qui leur paraîtrait susceptible de pérenniser leur pouvoir et de maintenir leurs privilèges) qu’ils aient à se justifier de leurs différentes identités philosophiques, religieuses ou culturelles, ni même − sous réserve qu’il n’ait jamais été criminel − de leur parcours politique antérieur. Peu importe, en vérité, de savoir dans laquelle de ces traditions historiques chacun a été amené à puiser ses raisons particulières de respecter les principes de la décence commune et de s’indigner de leur violation permanente par le système capitaliste. Il s’agira seulement de prendre acte de leur volonté d’agir dorénavant en commun afin de défendre clairement la cause du peuple et celle de l’humanité.

On ne demandera donc à personne de franchir un quelconque Rubicon ni même de renoncer aux différents symboles affectifs auxquelles son histoire singulière l’a éventuellement attaché (tel préférera sans doute Bernanos ou d’Artagnan, tel autre Albert Camus ou Jacquou le Croquant). Mais seulement de tirer toutes les conséquences politiques de cette common decency qui l’invite quotidiennement à savoir donner, recevoir et rendre, c’est-à-dire à savoir tenir à distance ce que Marx appelait « les passions les plus vives et les plus haïssables du cœur humain, toutes les furies de l’intérêt privé ». De toute façon, c’est toujours dans l’action commune contre un ennemi commun (songeons aux combats exemplaires de la Résistance) que les hommes apprennent à se connaître et à surmonter la plupart de leurs différences initiales.

Peut-on imaginer des cas où l’on peut parler d’un casseur décent ?

L’Histoire abonde en exemples d’ennemis de la propriété que la tradition populaire s’accorde néanmoins à reconnaître comme parfaitement « décents ». Mais c’est, généralement, parce qu’ils mettaient leur point d’honneur − de Mandrin à Marius Alexandre Jacob − à « voler les riches pour donner aux pauvres » ou − à tout le moins − à refuser par principe de s’en prendre aux biens des pauvres et des gens modestes. Si, en revanche, vous entendez seulement désigner, sous le nom de « casseur », ce nouveau type humain − célébré avec enthousiasme par la culture libérale contemporaine (et donc également par l’inepte sociologie d’État) − entièrement conforme à l’esprit madoffien de l’époque, et dont les conduites violentes et transgressives prennent habituellement leur source psychologique soit dans l’asocialité constitutive du lumpen soit dans la rage traditionnelle du jeune bourgeois œdipien, alors je crains bien − c’est un point qu’Orwell a mainte fois souligné − qu’il ne puisse jamais exister aucun « casseur décent » (je laisse évidemment ici de côté les effets toujours possibles de l’abus classique d’alcool). Mais je n’ai pas besoin de développer outre mesure ce point très particulier. Si vos lecteurs désirent vraiment en savoir plus, il leur suffira de se précipiter sur le dernier chef-d’œuvre de Morgan Sportès (Tout, tout de suite, Fayard, 2011). C’est un livre admirable et qui contient sans doute la meilleure réponse possible à votre étrange question.[/access]

Pour acheter ce numéro cliquez ici
Pour s’abonner à Causeur cliquez ici

Le Complexe d'Orphée: La gauche, les gens ordinaires et la religion du progrès

Prix: 20,30 €

2 d'occasion et neuf disponible à partir de 4,79 €

Ainsi parlait DSK

35
Photo : staragora.com

Un vieux juif ventripotent se tape une « négresse ». Du calme, avant d’alerter le MRAP, reposez le combiné de votre téléphone : cet énoncé aux relents antisémites et négrophobes n’est que le synopsis du dernier roman de Marc-Edouard Nabe. A ma connaissance, L’Enculé marque la première tentative romanesque inspirée de l’affaire DSK. A en juger par sa relation détaillée des dernières tribulations télévisées du « queutard » du Sofitel, le vingt-neuvième roman d’Alain Zannini a d’ailleurs été écrit sur le vif, sans doute moins de trois semaines avant son anti-édition[1. Comme je l’expliquais à de la sortie de L’homme qui arrêta d’écrire, Nabe a décidé de « s’anti-éditer » pour nouer une relation immédiate avec ses lecteurs, sans maison d’édition ni libraires].

Cette rapidité d’écriture se ressent dans le style enlevé du livre, plein de trouvailles et de boules puantes qui font de Nabe le sale gosse de Hara-Kiri qu’il n’a- en vérité – jamais cessé d’être. Ne vous fiez pas au titre provocateur de l’opus : L’Enculé exprime moins une invective contre l’ex directeur général du FMI qu’un état de fait. A force de baiser tout ce qui bouge, Strauss-Kahn finit baisé lui-même, pris dans le pot à confiture dont il se goinfrait impunément. Tel est le péché qui lui attire l’empathie paradoxale de Nabe, pantomime du mari d’Anne Sinclair sur 250 pages. Grâce à une première personne qui nous conduit dans les tréfonds de la double introspection, l’entente est immédiate entre l’ex-chouchou du PS et l’histrion d’Au régal des vermines. Les confessions indécentes du « capitaine Dreyfus de la bite » agacé par la judéomanie compulsive de son épouse – bien plus accro aux chants yiddish qu’aux pulls mohair – et son obsession des noires à gros seins constituent les marottes du tandem littéraire Nabe-DSK.

Foin de précautions ou de demi-mesure dans L’Enculé. Autant vous prévenir tout de suite : pour analyser la rencontre entre une soubrette guinéenne et un politicien français d’ascendance séfarade, Marc-Edouard Nabe surjoue l’interprétation ethnique. Revenant à ses premières amours, lorsqu’il se complaisait dans le rôle du méchant binoclard célinien sur le plateau d’Apostrophes, il désamorce la grenade de l’antisémitisme en la balançant à la figure de son lecteur. Cela donne d’insistantes comparaisons entre le pénitencier de Rikers Island et le camp d’Auschwitz, assorties de parallèles plus ou moins digestes sur le pyjama rayé que son épouse contraint DSK à vêtir avant de comparer au bombardement de Gaza la beauté d’un feu d’artifice sur Brooklyn bridge (au cas où vous n’auriez pas compris !).

Plus finaud qu’il n’y paraît, Nabe manie le comique de répétition à dessein. On ne compte plus les occurrences des mots « négros », « juifs » et « bite » qui forment le triptyque obsessionnel de l’intrigue. Pour ne pas déflorer tous les menus rebondissements qui font de ce roman un divertissement plaisant vite lu et digéré, on se contentera d’évoquer l’irruption d’une femelle bouledogue baptisée Martine Aubry, une rencontre tumultueuse avec des bikers Hell’s Angels à grosses moustaches, et la puissance métaphorique d’un rodéo du Wyoming qu’un Elkabbach en Stetson (!) compare aux jeux de hasard charnels.

Clou du spectacle, le renversement final fera sourire les lecteurs occasionnels de Voici que nous sommes tous. Après son retour à ses pénates parisiennes, l’hôte de la place des Vosges estomaquera Nicolas Sarkozy par une passion secrète tout en vous réservant une sacrée surprise dans la course à l’échalote présidentielle.

Allez, pour vous mettre l’eau à la bouche, je ne résiste pas à la tentation de citer ce soliloque strauss-kahno-nabien qui vaut bien des volumes de psychologie masculine : « Ô toi bite ! Malheur à toi par qui le scandale est arrivé ! (…) Tu t’es servie de la femme de ménage pour me niquer. Je me suis fait niquer par ma bite… Tu n’as pas honte ? Réponds ! Tu fermes ta gueule, bite, parce que tu sais que j’ai raison !… ».

Cessez-le-feu précaire pour les Primaires

23

Pour diriger la Hototo des primaires le PS a eu la prudence de choisir un arbitre que personne ne pouvait contester. Et c’est vrai qu’en plus d’être ordinairement fort urbain et plein d’équanimité l’avocat Jean-Pierre Mignard est incontestable dans son rôle de sage, sa réputation de rigueur plaidant pour lui.

Cela dit, son job bénévole à la Haute Autorité a failli relever de l’emploi fictif. Pas d’incidents notables dans les bureaux de votes au premier tour, pas de score dépassant les 100% d’inscrits dans le Nord, la Corrèze ou les Deux-Sèvres, même pas une malheureuse urne tombée par mégarde dans le Vieux Port. Rien.

Ça n’a pas empêché Me Mignard de fondre un plomb en cette fin de semaine, et de piquer une très grosse colère contre les deux candidats en lice, ceux-là mêmes qu’il avait enjoint lundi de ne pas ramener le PS à « la vieille culture de la chicaya » façon Mitterrand-Rocard ou Jospin-Fabius des hautes années.

Car manifestement, son appel à la sobriété n’a pas été entendu, et on a atteint un climax vendredi, quand Aubry a qualifié Hollande de « candidat du Système » et que celui-ci a répondu aussi sec (sans le dire explicitement, mais bon) que Martine faisait sa Marine. Ce qui a valu aux deux impés des coups de fils perso assez furibards de MaÏtre Mignard, accompagnés d’une mise en garde publique et colorée sur Europe1 : « On arrête et on se repose », a-t-il indiqué au micro de Dominique Souchier. « Arrêtons, parce que sinon on va être dans la posture, et la posture, ça ressemble parfois à l’imposture ».

Un appel qui semble avoir été entendu ce samedi, où le sismographe socialiste semble s’être enfin calmé. Mais Martine et François réussiront-ils à tenir leurs langues jusqu’à ce soir vingt heures ? Pas sûr que je parierais un euro là-dessus…

Le parapluie de la révolte

4
Dr.E

Sur le pavé glissant de Chantons sous la pluie, Gene Kelly s’en donnait à cœur joie. Tête nue sous l’averse, il sautait à pieds joints dans le caniveau, ruisselait sous les gouttières, éclaboussait les trottoirs, jusqu’à ce que la mine réprobatrice d’un policier lui fasse sagement reprendre son parapluie. Autre temps, autres mœurs : c’est aujourd’hui la danse qui est partout célébrée, le débordement festif amicalement récupéré, tandis que le parapluie est interdit !

Le maire de Seattle qui en veut aux sittings vient en effet dans sa ville pluvieuse d’interdire le port de parapluie pour tenter de contrer les « Indignés de Wall Street », qui commençaient à avoir la fâcheuse habitude de se réunir dans ses espaces verts, où par chance un arrêté interdisait déjà l’utilisation de tentes de camping.

Et au fond, qu’est-ce qu’un parapluie sinon une tente portative ?

Le parapluie, si l’on y songe, est le véritable accessoire de la contestation. Un indigné avec un parapluie est beaucoup moins inoffensif qu’un altermondialiste et sa techno provocatrice bien encadrée. Rien de plus facile à contrôler qu’une rave-party jusqu’au bout de la nuit, d’autant qu’on ne consomme jamais aussi bien qu’en musique, comme tout gérant de supermarché le sait pertinemment.
Le maire de Seattle n’aurait rien contre des jeunes gens qui danseraient ad libitum : ça, c’est contrôlable. Mais en revanche, revendiquer, ça va cinq minutes. Il y en a assez de ces gens qui se rassemblent pour discuter et débattre, ou pour refuser. Et le maire de Seattle a compris qu’il est plus facile de courir ou de chanter sous l’ondée que d’y faire le pied de grue.

Le parapluie, en fait, est au moins depuis Chaplin le symbole du refus des bonnes manières, des conventions, des carcans. C’est grâce à son pépin que Mary Poppins, la nourrice-fée, se distingue, qu’elle repousse les agressions et protège les enfants (en particulier de la Banque, ennemi principal du film). De John Steed à Pierre Richard, le parapluie reste l’une des armes favorites de la culture populaire. Il n’est peut-être pas, du coup, si étonnant que cela que ce symbole soit à son tour attaqué. Ce qui est le plus drôle dans cette ahurissante affaire, c’est l’idée que se fait le maire de Seattle des révoltes en cours, imaginant qu’un moindre confort lors de l’énoncé de revendications viendrait briser celles-ci, quand ceux qui refusent là-bas et ailleurs la logique libérale n’en sont vraiment plus à ça près.

On aura beau demain interdire le ciré ou bannir les bottes en caoutchouc, il y aura toujours des têtes brûlées pour refuser même sous les trombes d’eau, d’être mouillées dans les compromissions du capitalisme en crise majeure.

Un seul mot d’ordre pour les opposants de toute obédience au système : sortez à découvert !