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Philip Roth lance un mort sur orbite

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Avec Indignation, Philip Roth réinvente la mort. Il imagine une hypothèse d’une horreur absolue : une fois franchi le seuil de la mort, la conscience et la mémoire ne s’évanouissent pas. La vie s’en est allée, il vous est désormais impossible d’agir, plus jamais un instant nouveau ne se présentera à vous. Vous êtes absolument seul. Vous n’êtes plus « que conscience et remémoration ». Vous êtes condamné à voyager pour l’éternité dans la temporalité désormais close de votre vie. Cette invention est presque insoutenable, mais aussi d’une prodigieuse beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Abjection du conformisme puritain

En dépit de cette situation temporelle peu commune, Philip Roth nous livre avec Indignation un récit paradoxalement presque linéaire. Marcus Messner est mort à l’âge de 19 ans, le 31 mars 1952. Il nous raconte les six mois durant lesquels il travailla avec joie et ardeur auprès de son père dans la boucherie de Newark tenue par celui-ci, puis ses deux années d’étudiant. Il nous conte ses jeunes, ses vertes, ses dernières années. Nous le suivons pas à pas. Ou plus précisément, de faux pas en faux pas. Jusqu’à la mort.

À la fin d’Indignation, une question hante durablement le lecteur. Qui a tué Marcus Messner ? Une première réponse se présente avec évidence. C’est l’incurable fureur guerrière de l’homme, c’est la guerre de Corée. Cette puissance de mort possède un serviteur zélé : le conformisme et le puritanisme d’une grande partie de la bourgeoisie américaine et des dirigeants de l’université de Winesburg en particulier, qui ont consenti à envoyer Marcus tout droit en enfer.

Il est impossible de refermer Indignation sans éprouver une vive horreur, une immense tristesse, une colère brûlante, de la honte enfin si l’on est chrétien. Mais l’indignation de Marcus Messner ne contamine pas seulement le lecteur. Philip Roth lui-même se laisse emporter par la fureur désespérée de son personnage. Manquant au devoir de réserve du romancier, il reprend à son compte, à la fin du roman, l’indignation de Marcus et sa condamnation sans appel de toutes les religions, abruptement résumées au désir de mort. Cette prise de parti simplificatrice me semble la seule faiblesse formelle du chef-d’œuvre intitulé Indignation.

Par-delà l’abjection du conformisme puritain, dénoncée à raison par Roth, c’est l’indignation de Marcus Messner qui constitue le mystère cardinal du roman, son mystère le plus terrible et le plus profond. Si, à la lecture d’Indignation, il nous est difficile de savoir si Nietzsche a raison d’affirmer que « nul ne ment plus que l’homme indigné », il apparaît en revanche indéniable que nul ne meurt plus que l’homme indigné. Nul ne meurt plus que Marcus Messner.

Au milieu du roman survient une scène éblouissante qui jette rétrospectivement un doute sur le récit que Marcus a donné du conflit avec son père. Elle a lieu dans le bureau de Caudwell, doyen de l’université, où Marcus a été convoqué. Cette confrontation donne lieu à son plus violent accès d’indignation. Roth mêle dans cette scène l’atroce et le comique le plus noir. C’est une chansonnette dérisoire qui conduit Marcus aux abords de la mort. Face à Caudwell, voici qu’il fredonne dans sa tête un hymne guerrier chinois appris à l’école dans son enfance et qui culmine dans ces mots : « Indignation ! Indignation ! Indignation ! » Ces paroles absurdes le galvanisent irrésistiblement. Et la colère de Marcus éclate en une violente diatribe athée ponctuée de déclarations à la fois tremblantes et fracassantes.

Moralisateur obscène

Le personnage de Caudwell est un chef-d’œuvre d’ambiguïté romanesque. Qui est Caudwell ? Un infâme salopard, un chrétien hypocrite qui s’estime autorisé à soumettre ses étudiants à des interrogatoires sur leur vie intime ? Un chrétien épris prétendument de liberté, mais qui oblige ses étudiants à assister à la messe ? Un moralisateur obscène, qui exclut de son université les étudiants insoumis en sachant parfaitement qu’il les envoie ainsi en Corée rejoindre des montagnes de cadavres ? Oui. Oui. Caudwell est tout cela.

Mais ce n’est pas tout. Caudwell n’est pas seulement l’assassin de Marcus Messner. Il est aussi le seul homme à avoir sans doute percé le secret de son indignation, la vérité que Marcus dissimule au lecteur comme à lui-même tout au long du roman. Caudwell est aussi celui qui, dans le cadre d’un système abject auquel il consent, fera son possible, à plusieurs reprises, pour sauver la vie de Marcus. Lors de cet entretien, il accomplit un petit miracle : il oblige Marcus, pendant un instant bref et précieux, à détourner exceptionnellement son attention de ses persécuteurs pour regarder en face ce qui, dans sa vie, se répète toujours à l’identique. Caudwell, seul, lui fait brièvement entrevoir la façon dont Marcus envenime artificiellement chaque conflit. Son indignation n’est pas une colère juste et conséquente, une colère libre. Elle contient toujours un surplus de haine inavouable.

Le cul des poulets

Un beau jour, le père de Marcus a appris à son fils à vider un poulet, à plonger sa main vaillamment et à extirper les viscères. Durant un temps, Marcus a été fier d’accomplir, à l’instar de son père, ce qui n’était plaisant pour personne mais qui n’était pourtant pas dispensable. Le cul des poulets : c’était là ce que son père ignare avait de plus précieux à lui transmettre. Une leçon de vie décisive. La leçon qui, s’il ne l’avait pas rejetée ensuite de toutes ses tripes, lui aurait peut-être sauvé la vie. On peut appeler ça la traversée de l’Œdipe. Le consentement à la castration. La sienne et celle des autres. Tous dans le même panier.

Dans le récit de Marcus, dans la voix de Marcus, il y a un os. Et il se trouve que cet os est un boucher. Un boucher en forme de père. Un boucher douloureux coincé dans son gosier. Il n’a pas consenti, sans doute. Il a choisi une autre voie, infiniment plus périlleuse : celle de la plainte et de la fuite. Si le cul des poulets est dégoûtant, au fond, c’est la faute de mon père. C’est la faute du doyen. C’est la faute d’un autre qui m’indigne car, contrairement à moi, il n’est pas pur. Moi, Marcus Messner, j’ai voulu avoir « les mains propres ». J’ai à présent les mains mortes. Mes parents en sont morts de douleur.[/access]

La guerre, une histoire d’hommes, de vrais

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photo : US Army

Janus Metz est le réalisateur danois d’un film proprement hallucinant sorti mercredi dernier : Armadillo, un documentaire d’une heure quarante qui plonge le spectateur dans la guerre en Afghanistan aux côtés d’un bataillon de soldats danois. Difficile de savoir si le film est pour ou contre l’intervention. Il raconte autre chose, les hommes, jeunes plongés dans la violence, l’ennui, l’absurdité d’un pays dont ils ne voient rien, l’envie d’en découdre, les morts et l’excitation pour le combat. Embedded, au sens propre du terme, en 2009 dans la province sud du Helmand, Janus Metz et son équipe ont patrouillé comme les autres, essuyé les tirs des talibans comme ceux dont c’est le boulot. La guerre est livrée à hauteur de rangers et de casques équipés de caméras de vision nocturne. Sans négliger une esthétique assumée du film de guerre, le vrai.
Cette année, il y aura eu, de mon point de vue, deux événements spectaculaires liés à cette guerre : l’interview du Général Mac Chrystal dans Rolling Stone, qui sera démis de ses fonctions pour avoir parlé un peu trop crûment de l’intervention et de l’administration Obama, et Armadillo. Entretien avec Janus Metz.

Pourquoi avoir fait ce film ?
Quand nous avons monté le projet qui a donné Armadillo il y a trois ans, il n’y avait pas de débat sur l’intervention internationale en Afghanistan. Tout le monde se disait que c’était une bonne chose, une chose juste, que le monde occidental aille faire la guerre et traquer les terroristes là-bas. Moi j’avais envie de prendre cette histoire par le petit bout de la lorgnette, par une approche micro-politique des faits. Et puis, comme réalisateur de film, je rêvais de me colleter à la question de la guerre : parce que derrière la guerre il y a la question de l’humanité, de la violence, de la barbarie. C’est aussi l’endroit ou comprendre comment un jeune homme peut perdre son innocence, devenir un homme. J’étais curieux de la guerre…

Comment expliquez-vous qu’on débatte aussi peu de cette guerre dans les pays qui envoient des militaires sur place ?
L’Afghanistan, c’est loin. De nos préoccupations quotidiennes, mais aussi loin de notre paysage mental. C’est un pays perdu. Et puis, les talibans sont un ennemi très arrangeant : ils incarnent l’image parfaite du terroriste, il faut les combattre pour protéger notre sécurité. Cette guerre est juste, un point c’est tout, il n’est pas question de s’interroger sur le bienfondé de notre intervention.
Sur place, les talibans sont d’ailleurs des ennemis très postmodernes. Les combats d’aujourd’hui mettent tout à distance : les équipements, les drones, les caméras et j’en passe déréalisent une partie du combat. Et en face, vous vous retrouvez avec des insurgés invisibles, des combattants fantômes, qui utilisent des techniques de combat non conventionnelles, se cachent au milieu des civils, suivent des stratégies d’insurrection qui déjouent toutes les tactiques habituelles apprises par les soldats. Je le voyais bien dans le camp retranché des Danois, Armadillo : au fur et à la mesure que le temps passait, les hommes devenaient paranoïaques, n’avaient qu’un but se retrouver en face des ennemis pour les tuer.

Justement, ces soldats Danois que vous filmez, ils n’ont l’air de rien comprendre à ce qui se joue autour d’eux…
Tout d’abord, ce sont des soldats ; ils sont là et ne posent pas de questions sur la légitimité de leur mission. Pour la plupart d’entre eux, venir combattre, c’est avant tout suivre un projet personnel. Ils apprennent à devenir des hommes, à appartenir à un groupe. Pour le reste, ils ne voient rien du pays qui de toute façon n’existe pas. Leur camp, Armadillo est un petit Danemark. Ils n’ont aucun lien avec les Afghans, même s’ils sont censés nouer des liens avec eux, et les inciter à collaborer. Pour les gosses sur place, ces soldats sont des aliens. Ils ont beau porter des armes sophistiquées, les mômes se foutent de leur gueule et se demandent ce qu’ils font là. L’incompréhension – malgré la présence d’un interprète Danois et de personnels recrutés sur place – est totale.

Le film a provoqué un énorme débat au Danemark à sa sortie
Il y a un avant et un après Armadillo au Danemark. Avant le film, les militaires dévaluaient toute tentative de discussion sur l’intervention disant, « vous ne savez pas ce que nous avons vécu sur place. » Mais nous avons vécu avec eux, nous avons fait les patrouilles, nous avons pris le temps nécessaire pour travailler. En voyant le film, les gens se sont dits que, du coup, il était peut-être compliqué de vouloir construire la paix sur les morts d’une telle guerre.
Ensuite, les autorités ont bien essayé d’arrêter le film en cours de route, quand nous avons filmé ce qui ressemble à une bavure et qu’une enquête de la police militaire a été diligentée après une opération. Mais le ministère de la Défense s’est rendu compte que le scandale aurait probablement été plus grand s’ils nous avaient interdit de continuer à travailler.
Je n’ai pas voulu faire de film contre la guerre, les militaires qui nous ont fait confiance et que nous avons filmés l’ont bien compris. J’ai vu en étant avec eux ce que c’est que repousser ses limites, l’excitation qu’il y a à approcher la mort.

Dans le fond vous décrivez plus un monde d’hommes, que la guerre stricto sensu…
Oui. Ces hommes sont là pour des raisons personnelles précises. Ils vont construire là-bas, dans les combats, leur identité entre mâles bourrés de testostérone. Ils vont avoir des amis qui vont mourir, d’autres qui vont être blessés. La plupart du temps, ils attendent dans le camp : c’était très important pour nous de montrer ça dans le film, cette vie d’attente, de tension, de déception en attendant les combats. Cette vie entre hommes, sans femmes autres que celles qu’ils regardent ensemble dans les films pornos… Les plus jeunes vont prendre modèle sur les gros durs de l’unité. Construire une masculinité indéfectiblement liée aux combats. Cette violence de la guerre, des balles qui passent près de vous, du sang, il n’y a guère que dans le sexe qu’on puisse la rencontrer. D’ailleurs, tout ramène au sexe : il faut voir comment on parle des armes, comment on les touche, comment elles sont baptisées par les soldats…
Evidemment, après une telle expérience, c’est très difficile pour eux de revenir à la réalité, à la banalité de l’existence. Leurs petites amies sont ennuyeuses, rester à la maison à regarder la télé, quel intérêt ça peut avoir ? La guerre simplifie les choses, c’est blanc ou noir. On tire, ou on meurt. Tout a un sens direct, alors qu’une fois rentré au Danemark, la vie est un poil plus complexe. La plupart des jeunes que nous avons suivis vont repartir sur place l’an prochain, pour une nouvelle mission.

Armadillo est-il un film pour ou contre cette guerre ?
Je ne sais pas ; c’est un film qui explore la zone grise de la guerre et qui raconte les choses depuis le sol. Il n’y a pas de perspective morale dans Armadillo, si ce n’est qu’il montre ce qu’est perdre son innocence.

Rama radicale-réaliste ?

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Rama Yade a rejoint le Parti Radical de Jean-Louis Borloo. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi quand j’entends Parti Radical, j’imagine de sympathiques notables laïcards, bons vivants, à l’embonpoint républicain, sortant de table et affichant un teint de brique où se lisent les prodromes de la crise d’apoplexie. Rien, donc, qui ne rappelle de près ou de loin l’impeccable plastique et le sourire ravageur de l’ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme puis à la Jeunesse et aux Sports. Politiquement, le coup est pourtant plutôt malin. Rama Yade a compris que la vieille boutique valoisienne a toujours représenté une manière sympa d’être de droite, avec ce qu’il faut d’ADN républicain pour éviter les dérives libérales et sécuritaires. En plus, si l’on en croit l’entretien qu’elle a donné au Parisien, son intention de reconquérir l’électorat du Front National « par la gauche » en insistant sur la cohésion sociale montre une analyse de la situation plutôt fine. Elle a compris en effet que la façon dont le gouvernement court après l’électorat lepéniste en croyant que ses préoccupations premières sont toujours la sécurité et l’immigration est tout aussi inefficace que celle des moralisateurs d’une certaine gauche qui culpabilise le vilain « électeur facho ».

Partis en laissant une adresse

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photo : Guillaume Lemoine

Les savants fous du structuralisme et les laborantins du Nouveau roman ont voulu tuer le personnage, c’est-à-dire tuer le roman, genre jugé dépassé et lié au triomphe de la bourgeoisie au XIXe siècle. Ils n’ont heureusement pas réussi leur coup.[access capability= »lire_inedits »] Le livre charmant de Didier Blonde, Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, participe, à sa manière érudite et vagabonde, de cette défaite infligée à ceux qui ont cru en avoir fini avec la silhouette massive de Maigret (132, boulevard Richard-Lenoir), la méditation amoureuse d’Aurélien sur le masque de l’Inconnue de la Seine (une garçonnière au 4ème étage, quai de Bourbon, avec vue panoramique sur le fleuve), l’acidulée Claudine qui n’aime pas les tubs et préfère, pour prendre son bain, « un bon cuveau de Montigny, en sapin cerclé, où je m’assois en tailleur, dans l’eau chaude, et qui râpe agréablement le derrière. » (28, rue Jacob) ou encore les étreintes secrètes d’Esther Van Gobseck, surnommée « La Torpille », courtisane au grand cœur, et de Lucien de Rubempré (rue Taitbout).

Anecdotique, léger, gratuit, le Répertoire de Didier Blonde ? Pas sûr du tout.
Le degré de réalité des personnages romanesques se mesure avant tout à l’écho qu’ils ont sur notre vie. Félicien Marceau remarquait, quand il parlait de son indépassable Balzac et son monde, que finalement, on connaissait beaucoup mieux Rastignac ou l’admirable vicomtesse de Beauséant de La Femme abandonnée que son propre voisin de palier et qu’un personnage romanesque, pour le lecteur qui le fréquente, est finalement beaucoup plus important, beaucoup plus vivant que les vivants que l’on côtoie dans la rue. Ceux qui se sont sentis très peu concernés à l’enterrement d’une très lointaine grand-tante mais qui ont les larmes aux yeux à chaque fois qu’ils relisent le récit de la mort du bon Porthos (rue du Vieux-Colombier) se sacrifiant avec un baril de poudre pour sauver ses amis dans Le Vicomte de Bragelonne comprendront ce que je veux dire.

De son côté, Nabokov, qui détestait la notion si postmoderne de « texte », aurait aussi aimé le travail de Didier Blonde et la conception implicite de la littérature qu’il suppose. L’auteur d’Ada ou l’ardeur préférait, en effet, demander à ses étudiants américains de décrire la chambre de Madame Bovary plutôt que de les faire disserter sur le statut du narrateur omniscient. C’était, pour lui, le seul moyen d’être certain qu’ils avaient, en quelque sorte, « métabolisé » le roman et qu’ils ne le réduisaient pas à un simple objet d’étude mais en faisaient, à proprement parler, un lieu que l’on peut habiter.

Comme il complète utilement son Répertoire par un index indiquant une répartition géographique des personnages par arrondissement, chacun pourra se faire son itinéraire de prédilection à travers le temps et l’espace. Pour notre part, nous hésitons entre aller passer la soirée chez Manon Lescaut (rue Vivienne) ou Odette de Crécy (rue La Pérouse).
Notre goût pour les femmes fatales et les gourgandines, décidément, nous perdra.[/access]

Attentat de Stockholm : cherchez la femme !

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Les Britanniques sont particulièrement ennuyés. Alors qu’ils souhaitaient vivement se faire oublier, c’est une fois de plus un de leurs résidents qui est impliqué dans un attentat islamiste, accréditant la thèse d’un foyer toujours plus actif et d’autorités complètement dépassées. Taimour Abdullawab Al-Abdaly a eu beau s’externaliser à Stockholm pour se faire sauter, il venait de Luton, banlieue bien connue pour son aéroport low cost qui vous met la Suède à un saut de puce et fréquentait très assidument la mosquée de son quartier où il ne faisait pas mystère de ses envies d’en découdre.

Comment un brave irakien installé au Royaume uni depuis 2001 après une jeunesse suédoise, qui aimait la bière, jouait à l’occasion les DJ et rêvait de devenir physiothérapeute a t-il pu projeter de tuer une centaine de personnes sur un parking ?
La MET (Metropolitan police) a sa petite idée. Cherchez la femme. En l’occurrence la Roumaine convertie, la pire. Selon une providentielle bunica (grand-mère) retrouvée au fin fond de la Roumanie, Abdaly aurait été dévoyé par sa propre épouse après un voyage en Afrique du Nord. Intriguée par le choix un peu spécial du prénom Oussama pour le petit dernier, la perspicace Maria Nedelcovici aurait immédiatement flairé la dérive extrémiste de sa petite-fille et averti Scotland Yard, comme il est d’usage chez toutes les bonnes grands-mères moldaves.

Billevesées, ont rétorqué le recteur de la mosquée de Luton et les amis du martyr. À Luton, Abdaly a plus que probablement rencontré d’autres fondamentalistes qui l’ont fourni en vidéos et prêches en tous genres propres à vous retourner n’importe quel fêtard. Sans être naturellement aucunement inquiété ni même interrogé.
Avant de chercher des noises aux veuves éplorées, les Brits pourraient commencer par s’interroger sur ces extraits vengeurs très largement diffusés sur internet et à la source de bien des vocations explosives avant même le 11 septembre. Ils ont justement sous la main un spécialiste qui a fait ses preuves. Une extradition, ça se négocie. Mister Assange ? Ce serait pour infiltrer discrètement les sites islamistes. Oui, après l’attentat en Suède… Mister Assange, on a été coupés ?

Dante et Kafka, corps à son

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Le dragon-caniche du nihilisme gît à présent à terre, le poitrail lacéré. L’animal qui vient de le terrasser est un monstre à deux têtes drôle, tonitruant, colossal et agile. La première tête de cette machination animale est celle de Dante. La seconde appartient à Franz Kafka. La rencontre de Dante et Kafka dans un seul corps musical a lieu au Théâtre de l’échangeur à Bagnolet, pour quelques jours encore, jusqu’au 20 décembre. Divine party, la création rude et nécessaire de la Compagnie des Endimanchés, est à mi-chemin du théâtre et du concert – dans ce qu’ils ont de moins théâtral et de plus concerté. La pièce se divise en trois volets : Enfer, Purgatoire et Paradis.

Divine party convoque de larges extraits de la Divine Comédie, magnifiquement dits ou chantés en italien, sur lesquels sont tissés de petits textes de Kafka chantés en allemand, qui viennent se mêler au texte de Dante comme des ritournelles diaboliques. Les traductions françaises sont projetées sur différents écrans, tandis qu’un chaos burlesque et multiforme se déploie sur la scène avec une inventivité remarquable. La composition – qui renouvelle l’art du motet des origines – relève d’une polyphonie débordante de force et de vie. Il faut consentir à cette simultanéité opulente de formes, de langues, de visions et de sons. Un grand nombre d’instants et d’agencements sont d’une grande beauté. Au milieu du chemin de notre vie, vous avancez dans une forêt âpre et obscure. Vous rencontrez des morts, deux boxeurs primitifs, des enchantements comiques et un hilarant vieillard, commentateur pédant de Dante et d’Aristote, qui vous cause un peu entéléchies, n’est-ce-pas ?

Tout ce bordel dure plus de trois heures, mais les volets peuvent être vus séparément. Il met le spectateur physiquement à rude épreuve. Mais il s’est déjà vu que des gringalets dans mon genre en ressortent en vie. Beaucoup plus en vie. Une seule réserve personnelle : le niveau sonore extrêmement élevé. La polyphonie est menacée par le danger du fortissimo continu, qui peut produire par moments une saturation des perceptions. Davantage d’aérations et de trouées auraient peut-être mieux servi le chatoiement de nuances présentes dans la composition.

Servis par les Endimanchés, Dante et Kafka vous attendent pour un vivifiant corps à corps, plein de bruit et de fureur. Conservez toute espérance, vous qui entrez.

Importer, c’est important !

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photo : photohome_uk

Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis-le-quatorzième, fut en son temps l’un des plus illustres défenseurs des thèses mercantilistes. Il donna même post-mortem son nom à l’une des variantes du mercantilisme.

Le mercantilisme, c’est une conception de l’économie qui se fonde sur l’idée qu’il n’est de richesse que d’or et d’argent. La quantité d’or et d’argent disponible dans la nature étant – sauf alchimie – finie, il s’ensuit en bonne logique que la quantité de richesse présente dans le monde est elle-même finie. La conclusion mercantiliste, dans sa forme espagnole (le bullionisme) ou française (le colbertisme), c’est qu’un pays ne peut s’enrichir qu’en exportant plus qu’il n’importe. Pour Colbert, il incombait à l’Etat de faire en sorte que la France accumule le plus possible de métaux précieux en subventionnant les entreprises exportatrices et en taxant lourdement les produits importés. Autrement dit, en faisant du protectionnisme.[access capability= »lire_inedits »]

Les expériences mercantilistes furent – du point de vue des gens ordinaires[1. Colbert lui-même, comme Mazarin, mourut immensément riche, cela va de soi] – un échec. Au cours du XVIIe siècle, les Anglais et les Néerlandais – qui avaient au contraire opté pour le libre-échangisme – s’enrichirent de 28 % et 54 % respectivement tandis que Français et Espagnols voyaient leur niveau de vie stagner[2. La plupart des chiffres de cet article sont basés sur les séries historiques du très regretté Angus Maddison (qui nous a quittés en début d’année)] et leurs impôts monter[3. « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » (Jean-Baptiste Colbert)]).

« Zombie economics » ou le retour des idées mortes

Or aujourd’hui, des deux cotés de l’Atlantique, il semble que le mercantilisme soit de retour. Un peu comme un zombie, cette conception antédiluvienne et grossière de ce qu’est une économie envahit le discours politique et la une des médias. Du Front (de gauche) au Front (national) en passant par Causeur, on nous explique à coup de slogans à faire rougir de jalousie les vendeurs de lessive qu’il faut de toute urgence réinstaurer des barrières douanières – c’est-à-dire des taxes sur les produits importés – pour protéger notre industrie nationale et rétablir notre balance commerciale ; on dénonce les ravages de la mondialisation sauvage, la prédation du capital apatride. Il est donc temps de remettre quelques pendules à l’heure.

D’abord, la mondialisation est un phénomène au moins aussi vieux que la route de la soie et la flotte commerciale phénicienne. Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’échelle du phénomène. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement d’internationalisation des échanges s’est considérablement accéléré, en partie grâce à la baisse des coûts de transport mais, surtout, grâce à la réduction considérable des droits de douane un peu partout dans le monde – c’est-à-dire à l’abandon des politiques protectionnistes. Pour ce dernier point, on peu même fixer une date précise : la signature par 13 pays des premiers accords du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), à Annecy, en 1949.

À quoi ressemblent donc les affres de la mondialisation ? Ce que nous disent les chiffres, c’est que, de 1950 à 2008, le niveau de vie moyen de nos semblables à l’échelle planétaire a été multiplié par un facteur de 3,6. Jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient autant enrichis aussi vite – plus en soixante ans qu’en deux siècles de révolution industrielle (1700-1900). À force de l’entendre répéter, beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, ont le sentiment que cet enrichissement s’est fait chez les autres et à nos dépens. Eh bien non, sur la même période, le niveau de vie des Français a été multiplié par un facteur de 4,3. Vous pensez que les victimes sont chinoises ? Perdu : de 1950 à 2008, le niveau de vie des Chinois (qui partaient de loin…) a été multiplié par 15. Ne cherchez pas de perdant : il n’y en a pas. Dans tous les pays du monde, les gens se sont enrichis – plus ou moins. Depuis soixante ans, les famines disparaissent, la mortalité infantile est en chute libre, l’espérance de vie augmente.

Les génies au travail

Mon Dieu ! Notre balance commerciale est déficitaire : Quelle horreur ! Chez nos amis mercantilistes, si nous importons plus que nous exportons, ça veut dire que nous nous appauvrissons. Disons le sans détour : une telle conception de l’économie relève de l’analphabétisme. C’était excusable à l’époque de Colbert, mais plus maintenant. Reprenons. La richesse produite par une économie n’est pas une quantité finie. Ce qu’ont démontré la révolution industrielle et la naissance du capitalisme moderne, c’est que nous pouvons durablement nous enrichir et améliorer les conditions de notre existence sans appauvrir personne. Un pays comme la France produit énormément de richesses de manière purement autonome[4. Pour une entreprise, ses salariés et ses actionnaires, que la production soit vendue dans le Cantal ou en Indonésie ne fait aucune espèce de différence]. Que nous utilisions une partie de cette richesse pour acheter des biens ou des services à l’étranger ne nous appauvrit nullement. Au contraire : votre niveau de vie ne dépend pas seulement du montant inscrit sur votre feuille de paie mais aussi du prix que vous devez débourser pour payer les choses que vous achetez. Vouloir protéger notre marché national, c’est reprocher aux entreprises chinoises de nous vendre des produits trop bon marché. C’est stupide !

La première victime d’une politique protectionniste sera notre pouvoir d’achat et, plus particulièrement, celui des plus modestes d’entre nous qui comptent justement sur ces produits importés moins onéreux pour boucler leurs fins de mois. L’idée selon laquelle des barrières douanières nous permettraient de récupérer les industries délocalisées en Chine est une imbécillité : en faisant monter les prix, nous réduirons la taille du marché et ne récupèrerons qu’une fraction de cette activité – celle qui peut survivre dans un marché de la taille de la France. Au passage, nous pénaliserons toutes les entreprises qui importent et distribuent des produits chinois et inciterons Pékin à imposer, à son tour, des taxes sur nos produits cosmétiques, nos vins et spiritueux, nos voitures etc.

C’est l’art des politiques – qui ne vivent et ne respirent que pour être réélus – de vendre la soupe la plus appétissante possible, même si elle est empoisonnée. Après des décennies de politiques économiques volontaristes qui ont toutes été des échecs patents, ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller le zombie pluri-centenaire du mercantilisme.

Quand un libéral critique la politique économique d’un gouvernement dirigiste, il y a toujours quelqu’un pour lui demander par quoi il la remplacerait. Et vous, s’il y avait le feu dans votre maison, par quoi le remplaceriez-vous ?[5. Celle-là, je l’ai volée à Thomas Sowell. Ma note s’alourdit…][/access]

Vive la philo pour les minots !

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photo : philipbouchard

Chère Isabelle,
Est-ce l’âge venant, mais ne voyez nul paternalisme dans cette remarque, j’aurais peut-être réagi comme vous, il y a encore dix ans, à propos de cette affaire de la philosophie appliquée aux tout-petits. Je comprends bien votre perspective, c’est presque trop beau, cette idée que l’on croirait inventée par Philippe Muray.

Petit philosophe sauvage et inquiet

Mais plusieurs choses me gênent dans votre analyse. D’abord, je ne vois pas pourquoi la transmission des savoirs exclurait une initiation précoce non pas à la philosophie mais à sa démarche de questionnement. Vous faites d’ailleurs de l’ironie un peu facile en citant le nom des grands philosophes comme si on allait parler aux bambins de Hegel entre deux « Princes fourrés ». Quoi que l’on pense de ce projet, un professeur d’arts plastiques peut très bien jouer le rôle de maïeuticien pour les petits qui ne sont pas les moins soucieux, malgré leur jeune âge, du monde qui les entoure et de sa violence protéiforme perçue, tout comme chez les adultes d’ailleurs, comme irrationnelle.

Tout parent qui s’est posé le dilemme de savoir si oui ou non on disait à l’enfant que grand-mère était morte, si oui ou non on parlait d’un départ au Ciel, d’un voyage d’affaires, si on l’emmenait à l’enterrement ou si l’on restait dans le vague, comprend assez vite qu’il est confronté à un petit philosophe sauvage et inquiet, qui cherche désespérément auprès des « grands » une rationalisation et une réponse impossible à ce qu’il ressent comme un scandale métaphysique.

Que ce type d’inquiétude, de questionnement soit en quelque sorte mutualisé ou socialisé dans une classe de maternelle, fasse débat même sous forme de babil, ne me choque pas plus que ça. Ce qui me choquerait éventuellement, c’est que ce dispositif soit un pur gadget qui, comme tous les gadgets mis en place par la fraction pédagogiste maintenue de l’Education nationale, se révèle en fait le cache-misère d’un désinvestissement de l’Etat dans la solarisation des tout-petits.

Et même dans ce cas, il n’est pas certain qu’au bout du compte, il n’en resterait pas quelque chose. Ou alors il vous faut admettre qu’il n’y a aucune raison non plus d’amener votre petite dernière aux bébés nageurs sous prétexte qu’elle ne sera jamais Laure Manaudou. Les bébés nageurs se donnent des chances supplémentaires d’être physiquement bien dans leur peau pour l’avenir sans qu’il y ait pour autant de garantie sur facture. Pourquoi ne pas admettre que les élèves des maternelles philosophantes, en se baignant dans quelques grandes questions, ne perdent rien de ce qu’on doit leur transmettre tout en se donnant, elles aussi, des chances d’être bien dans leur peau mais cette fois-ci dans leur peau « philosophique. »

Vous présentez également, Isabelle, cette initiative comme « maternante » et inconsciemment rousseauiste. Je crois au contraire qu’elle est profondément anti-rousseauiste, sur le plan pédagogique tout au moins, et peut-être à l’insu de ses concepteurs eux-mêmes.

Freud est en effet passé par là et l’enfant ayant acquis au passage du maître viennois une sexualité, il a aussi acquis les pulsions de mort qui vont avec. Il est amusant, à ce propos, de comparer deux romans racontant la même histoire avant et après Freud. Deux ans de vacances de Jules Verne présente une auto-organisation utopiste d’enfants livrés à eux-mêmes sur une ile déserte, loin de la société corruptrice. Dans Sa Majesté des mouches, William Golding suit un cours hélas plus réaliste : les enfants se comportent en sauvages, laissent libres cours à leurs instincts sadiques et sombrent dans la pensée magique d’une religiosité féroce.

Il faut avoir vu des enfants de maternelle, dans une cour, leur méchanceté, l’ostracisation instinctive du copain handicapé qui n’est accepté que si les enfants ont entendu auparavant un discours précis sur le trisomique ou l’aveugle qu’on accueille en classe. Et là, c’est la civilisation qui polit, le discours qui arrondit les angles, la raison humaniste qui est à l’œuvre. Bref, c’est déjà la philosophie.
Et vous moquez Isabelle cette enseignante qui laisse dire une « absurdité » et cette absurdité, c’est « La liberté, c’est faire ce qu’on veut. » Mais ce n’est pas une absurdité, pourtant, puisque c’est à peu près la conception de la liberté qui règne partout dans nos sociétés, nos économies, notre rapport à l’autre, qu’on soit trader, multidivorcé, contribuable en exil fiscal ou groupe de rap hardcore. Pour être un enfant de trois ans, on n’en est pas moins déjà surdéterminé par son temps ou son appartenance de classe.

La simple prise de conscience de ces déterminismes, c’est déjà ce que Spinoza appelait, lui, la liberté. Et au moment du goûter quand vous coupez un gâteau ou une tarte, vous verrez si l’enfant de trois ans ne comprend pas très vite ce que Badiou explique dans L’hypothèse communiste, à savoir qu’il faut maintenant « libérer la liberté par l’égalité » si l’on veut avoir une petite chance de s’émanciper.
Oui, décidément l’idée que ce soit l’école qui se charge le plus tôt possible de cette démarche émancipatrice ne me semble pas mériter une telle dureté de votre part. Il faut purger bébé, disait Feydeau. Il avait raison. Mais il faut aussi le philosopher.
Car ça aussi, c’est bon pour la santé.

Le Neuf-Trois, terra incognita

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J’ai un faible pour France Culture. Surtout quand ma station préférée se lance dans des opérations spéciales d’envergure : il y a une dizaine de jours, toutes les têtes d’affiche de la station s’étaient déplacées à Port au Prince, Haïti, pour ne pas oublier le tremblement de terre, prendre le pouls du pays avant l’élection présidentielle, faire le point sur la reconstruction et prolonger « le formidable élan de solidarité » né au lendemain de la catastrophe. (Toutes choses entendues à l’antenne)

Fort de cette expérience – éprouvante – pour l’auditeur, la radio publique remet ça aujourd’hui, avec cet argument de vente, « après Haïti, France Culture passe une journée en Seine Saint-Denis. » Je note juste que pour la direction de France Cul, le 93 c’est aussi exotique que Port au Prince. J’ignorais qu’il s’était produit un raz de marée, ou que des poètes maudits hantaient les rues de la capitale du neuf-trois, que le choléra fait des ravages, sans oublier que des élections capitales allaient se dérouler le week-end suivant.

J’imagine qu’à la place de l’écrivain chantre de la négritude, on aura droit au slameur en vogue, aux talents de la diversité à la place des générations montantes de la diaspora haïtienne… Et j’attends avec hâte la prochaine journée spéciale de la radio publique. Je propose Montluçon, cette inconnue. Ça va être terriblement exotique.

Philip Roth lance un mort sur orbite

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Avec Indignation, Philip Roth réinvente la mort. Il imagine une hypothèse d’une horreur absolue : une fois franchi le seuil de la mort, la conscience et la mémoire ne s’évanouissent pas. La vie s’en est allée, il vous est désormais impossible d’agir, plus jamais un instant nouveau ne se présentera à vous. Vous êtes absolument seul. Vous n’êtes plus « que conscience et remémoration ». Vous êtes condamné à voyager pour l’éternité dans la temporalité désormais close de votre vie. Cette invention est presque insoutenable, mais aussi d’une prodigieuse beauté.[access capability= »lire_inedits »]

Abjection du conformisme puritain

En dépit de cette situation temporelle peu commune, Philip Roth nous livre avec Indignation un récit paradoxalement presque linéaire. Marcus Messner est mort à l’âge de 19 ans, le 31 mars 1952. Il nous raconte les six mois durant lesquels il travailla avec joie et ardeur auprès de son père dans la boucherie de Newark tenue par celui-ci, puis ses deux années d’étudiant. Il nous conte ses jeunes, ses vertes, ses dernières années. Nous le suivons pas à pas. Ou plus précisément, de faux pas en faux pas. Jusqu’à la mort.

À la fin d’Indignation, une question hante durablement le lecteur. Qui a tué Marcus Messner ? Une première réponse se présente avec évidence. C’est l’incurable fureur guerrière de l’homme, c’est la guerre de Corée. Cette puissance de mort possède un serviteur zélé : le conformisme et le puritanisme d’une grande partie de la bourgeoisie américaine et des dirigeants de l’université de Winesburg en particulier, qui ont consenti à envoyer Marcus tout droit en enfer.

Il est impossible de refermer Indignation sans éprouver une vive horreur, une immense tristesse, une colère brûlante, de la honte enfin si l’on est chrétien. Mais l’indignation de Marcus Messner ne contamine pas seulement le lecteur. Philip Roth lui-même se laisse emporter par la fureur désespérée de son personnage. Manquant au devoir de réserve du romancier, il reprend à son compte, à la fin du roman, l’indignation de Marcus et sa condamnation sans appel de toutes les religions, abruptement résumées au désir de mort. Cette prise de parti simplificatrice me semble la seule faiblesse formelle du chef-d’œuvre intitulé Indignation.

Par-delà l’abjection du conformisme puritain, dénoncée à raison par Roth, c’est l’indignation de Marcus Messner qui constitue le mystère cardinal du roman, son mystère le plus terrible et le plus profond. Si, à la lecture d’Indignation, il nous est difficile de savoir si Nietzsche a raison d’affirmer que « nul ne ment plus que l’homme indigné », il apparaît en revanche indéniable que nul ne meurt plus que l’homme indigné. Nul ne meurt plus que Marcus Messner.

Au milieu du roman survient une scène éblouissante qui jette rétrospectivement un doute sur le récit que Marcus a donné du conflit avec son père. Elle a lieu dans le bureau de Caudwell, doyen de l’université, où Marcus a été convoqué. Cette confrontation donne lieu à son plus violent accès d’indignation. Roth mêle dans cette scène l’atroce et le comique le plus noir. C’est une chansonnette dérisoire qui conduit Marcus aux abords de la mort. Face à Caudwell, voici qu’il fredonne dans sa tête un hymne guerrier chinois appris à l’école dans son enfance et qui culmine dans ces mots : « Indignation ! Indignation ! Indignation ! » Ces paroles absurdes le galvanisent irrésistiblement. Et la colère de Marcus éclate en une violente diatribe athée ponctuée de déclarations à la fois tremblantes et fracassantes.

Moralisateur obscène

Le personnage de Caudwell est un chef-d’œuvre d’ambiguïté romanesque. Qui est Caudwell ? Un infâme salopard, un chrétien hypocrite qui s’estime autorisé à soumettre ses étudiants à des interrogatoires sur leur vie intime ? Un chrétien épris prétendument de liberté, mais qui oblige ses étudiants à assister à la messe ? Un moralisateur obscène, qui exclut de son université les étudiants insoumis en sachant parfaitement qu’il les envoie ainsi en Corée rejoindre des montagnes de cadavres ? Oui. Oui. Caudwell est tout cela.

Mais ce n’est pas tout. Caudwell n’est pas seulement l’assassin de Marcus Messner. Il est aussi le seul homme à avoir sans doute percé le secret de son indignation, la vérité que Marcus dissimule au lecteur comme à lui-même tout au long du roman. Caudwell est aussi celui qui, dans le cadre d’un système abject auquel il consent, fera son possible, à plusieurs reprises, pour sauver la vie de Marcus. Lors de cet entretien, il accomplit un petit miracle : il oblige Marcus, pendant un instant bref et précieux, à détourner exceptionnellement son attention de ses persécuteurs pour regarder en face ce qui, dans sa vie, se répète toujours à l’identique. Caudwell, seul, lui fait brièvement entrevoir la façon dont Marcus envenime artificiellement chaque conflit. Son indignation n’est pas une colère juste et conséquente, une colère libre. Elle contient toujours un surplus de haine inavouable.

Le cul des poulets

Un beau jour, le père de Marcus a appris à son fils à vider un poulet, à plonger sa main vaillamment et à extirper les viscères. Durant un temps, Marcus a été fier d’accomplir, à l’instar de son père, ce qui n’était plaisant pour personne mais qui n’était pourtant pas dispensable. Le cul des poulets : c’était là ce que son père ignare avait de plus précieux à lui transmettre. Une leçon de vie décisive. La leçon qui, s’il ne l’avait pas rejetée ensuite de toutes ses tripes, lui aurait peut-être sauvé la vie. On peut appeler ça la traversée de l’Œdipe. Le consentement à la castration. La sienne et celle des autres. Tous dans le même panier.

Dans le récit de Marcus, dans la voix de Marcus, il y a un os. Et il se trouve que cet os est un boucher. Un boucher en forme de père. Un boucher douloureux coincé dans son gosier. Il n’a pas consenti, sans doute. Il a choisi une autre voie, infiniment plus périlleuse : celle de la plainte et de la fuite. Si le cul des poulets est dégoûtant, au fond, c’est la faute de mon père. C’est la faute du doyen. C’est la faute d’un autre qui m’indigne car, contrairement à moi, il n’est pas pur. Moi, Marcus Messner, j’ai voulu avoir « les mains propres ». J’ai à présent les mains mortes. Mes parents en sont morts de douleur.[/access]

Indignation

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La guerre, une histoire d’hommes, de vrais

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photo : US Army
photo : US Army

Janus Metz est le réalisateur danois d’un film proprement hallucinant sorti mercredi dernier : Armadillo, un documentaire d’une heure quarante qui plonge le spectateur dans la guerre en Afghanistan aux côtés d’un bataillon de soldats danois. Difficile de savoir si le film est pour ou contre l’intervention. Il raconte autre chose, les hommes, jeunes plongés dans la violence, l’ennui, l’absurdité d’un pays dont ils ne voient rien, l’envie d’en découdre, les morts et l’excitation pour le combat. Embedded, au sens propre du terme, en 2009 dans la province sud du Helmand, Janus Metz et son équipe ont patrouillé comme les autres, essuyé les tirs des talibans comme ceux dont c’est le boulot. La guerre est livrée à hauteur de rangers et de casques équipés de caméras de vision nocturne. Sans négliger une esthétique assumée du film de guerre, le vrai.
Cette année, il y aura eu, de mon point de vue, deux événements spectaculaires liés à cette guerre : l’interview du Général Mac Chrystal dans Rolling Stone, qui sera démis de ses fonctions pour avoir parlé un peu trop crûment de l’intervention et de l’administration Obama, et Armadillo. Entretien avec Janus Metz.

Pourquoi avoir fait ce film ?
Quand nous avons monté le projet qui a donné Armadillo il y a trois ans, il n’y avait pas de débat sur l’intervention internationale en Afghanistan. Tout le monde se disait que c’était une bonne chose, une chose juste, que le monde occidental aille faire la guerre et traquer les terroristes là-bas. Moi j’avais envie de prendre cette histoire par le petit bout de la lorgnette, par une approche micro-politique des faits. Et puis, comme réalisateur de film, je rêvais de me colleter à la question de la guerre : parce que derrière la guerre il y a la question de l’humanité, de la violence, de la barbarie. C’est aussi l’endroit ou comprendre comment un jeune homme peut perdre son innocence, devenir un homme. J’étais curieux de la guerre…

Comment expliquez-vous qu’on débatte aussi peu de cette guerre dans les pays qui envoient des militaires sur place ?
L’Afghanistan, c’est loin. De nos préoccupations quotidiennes, mais aussi loin de notre paysage mental. C’est un pays perdu. Et puis, les talibans sont un ennemi très arrangeant : ils incarnent l’image parfaite du terroriste, il faut les combattre pour protéger notre sécurité. Cette guerre est juste, un point c’est tout, il n’est pas question de s’interroger sur le bienfondé de notre intervention.
Sur place, les talibans sont d’ailleurs des ennemis très postmodernes. Les combats d’aujourd’hui mettent tout à distance : les équipements, les drones, les caméras et j’en passe déréalisent une partie du combat. Et en face, vous vous retrouvez avec des insurgés invisibles, des combattants fantômes, qui utilisent des techniques de combat non conventionnelles, se cachent au milieu des civils, suivent des stratégies d’insurrection qui déjouent toutes les tactiques habituelles apprises par les soldats. Je le voyais bien dans le camp retranché des Danois, Armadillo : au fur et à la mesure que le temps passait, les hommes devenaient paranoïaques, n’avaient qu’un but se retrouver en face des ennemis pour les tuer.

Justement, ces soldats Danois que vous filmez, ils n’ont l’air de rien comprendre à ce qui se joue autour d’eux…
Tout d’abord, ce sont des soldats ; ils sont là et ne posent pas de questions sur la légitimité de leur mission. Pour la plupart d’entre eux, venir combattre, c’est avant tout suivre un projet personnel. Ils apprennent à devenir des hommes, à appartenir à un groupe. Pour le reste, ils ne voient rien du pays qui de toute façon n’existe pas. Leur camp, Armadillo est un petit Danemark. Ils n’ont aucun lien avec les Afghans, même s’ils sont censés nouer des liens avec eux, et les inciter à collaborer. Pour les gosses sur place, ces soldats sont des aliens. Ils ont beau porter des armes sophistiquées, les mômes se foutent de leur gueule et se demandent ce qu’ils font là. L’incompréhension – malgré la présence d’un interprète Danois et de personnels recrutés sur place – est totale.

Le film a provoqué un énorme débat au Danemark à sa sortie
Il y a un avant et un après Armadillo au Danemark. Avant le film, les militaires dévaluaient toute tentative de discussion sur l’intervention disant, « vous ne savez pas ce que nous avons vécu sur place. » Mais nous avons vécu avec eux, nous avons fait les patrouilles, nous avons pris le temps nécessaire pour travailler. En voyant le film, les gens se sont dits que, du coup, il était peut-être compliqué de vouloir construire la paix sur les morts d’une telle guerre.
Ensuite, les autorités ont bien essayé d’arrêter le film en cours de route, quand nous avons filmé ce qui ressemble à une bavure et qu’une enquête de la police militaire a été diligentée après une opération. Mais le ministère de la Défense s’est rendu compte que le scandale aurait probablement été plus grand s’ils nous avaient interdit de continuer à travailler.
Je n’ai pas voulu faire de film contre la guerre, les militaires qui nous ont fait confiance et que nous avons filmés l’ont bien compris. J’ai vu en étant avec eux ce que c’est que repousser ses limites, l’excitation qu’il y a à approcher la mort.

Dans le fond vous décrivez plus un monde d’hommes, que la guerre stricto sensu…
Oui. Ces hommes sont là pour des raisons personnelles précises. Ils vont construire là-bas, dans les combats, leur identité entre mâles bourrés de testostérone. Ils vont avoir des amis qui vont mourir, d’autres qui vont être blessés. La plupart du temps, ils attendent dans le camp : c’était très important pour nous de montrer ça dans le film, cette vie d’attente, de tension, de déception en attendant les combats. Cette vie entre hommes, sans femmes autres que celles qu’ils regardent ensemble dans les films pornos… Les plus jeunes vont prendre modèle sur les gros durs de l’unité. Construire une masculinité indéfectiblement liée aux combats. Cette violence de la guerre, des balles qui passent près de vous, du sang, il n’y a guère que dans le sexe qu’on puisse la rencontrer. D’ailleurs, tout ramène au sexe : il faut voir comment on parle des armes, comment on les touche, comment elles sont baptisées par les soldats…
Evidemment, après une telle expérience, c’est très difficile pour eux de revenir à la réalité, à la banalité de l’existence. Leurs petites amies sont ennuyeuses, rester à la maison à regarder la télé, quel intérêt ça peut avoir ? La guerre simplifie les choses, c’est blanc ou noir. On tire, ou on meurt. Tout a un sens direct, alors qu’une fois rentré au Danemark, la vie est un poil plus complexe. La plupart des jeunes que nous avons suivis vont repartir sur place l’an prochain, pour une nouvelle mission.

Armadillo est-il un film pour ou contre cette guerre ?
Je ne sais pas ; c’est un film qui explore la zone grise de la guerre et qui raconte les choses depuis le sol. Il n’y a pas de perspective morale dans Armadillo, si ce n’est qu’il montre ce qu’est perdre son innocence.

Rama radicale-réaliste ?

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Rama Yade a rejoint le Parti Radical de Jean-Louis Borloo. Je ne sais pas pour vous, mais pour moi quand j’entends Parti Radical, j’imagine de sympathiques notables laïcards, bons vivants, à l’embonpoint républicain, sortant de table et affichant un teint de brique où se lisent les prodromes de la crise d’apoplexie. Rien, donc, qui ne rappelle de près ou de loin l’impeccable plastique et le sourire ravageur de l’ancienne secrétaire d’Etat aux Droits de l’Homme puis à la Jeunesse et aux Sports. Politiquement, le coup est pourtant plutôt malin. Rama Yade a compris que la vieille boutique valoisienne a toujours représenté une manière sympa d’être de droite, avec ce qu’il faut d’ADN républicain pour éviter les dérives libérales et sécuritaires. En plus, si l’on en croit l’entretien qu’elle a donné au Parisien, son intention de reconquérir l’électorat du Front National « par la gauche » en insistant sur la cohésion sociale montre une analyse de la situation plutôt fine. Elle a compris en effet que la façon dont le gouvernement court après l’électorat lepéniste en croyant que ses préoccupations premières sont toujours la sécurité et l’immigration est tout aussi inefficace que celle des moralisateurs d’une certaine gauche qui culpabilise le vilain « électeur facho ».

Partis en laissant une adresse

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photo : Guillaume Lemoine
photo : Guillaume Lemoine

Les savants fous du structuralisme et les laborantins du Nouveau roman ont voulu tuer le personnage, c’est-à-dire tuer le roman, genre jugé dépassé et lié au triomphe de la bourgeoisie au XIXe siècle. Ils n’ont heureusement pas réussi leur coup.[access capability= »lire_inedits »] Le livre charmant de Didier Blonde, Répertoire des domiciles parisiens de quelques personnages fictifs de la littérature, participe, à sa manière érudite et vagabonde, de cette défaite infligée à ceux qui ont cru en avoir fini avec la silhouette massive de Maigret (132, boulevard Richard-Lenoir), la méditation amoureuse d’Aurélien sur le masque de l’Inconnue de la Seine (une garçonnière au 4ème étage, quai de Bourbon, avec vue panoramique sur le fleuve), l’acidulée Claudine qui n’aime pas les tubs et préfère, pour prendre son bain, « un bon cuveau de Montigny, en sapin cerclé, où je m’assois en tailleur, dans l’eau chaude, et qui râpe agréablement le derrière. » (28, rue Jacob) ou encore les étreintes secrètes d’Esther Van Gobseck, surnommée « La Torpille », courtisane au grand cœur, et de Lucien de Rubempré (rue Taitbout).

Anecdotique, léger, gratuit, le Répertoire de Didier Blonde ? Pas sûr du tout.
Le degré de réalité des personnages romanesques se mesure avant tout à l’écho qu’ils ont sur notre vie. Félicien Marceau remarquait, quand il parlait de son indépassable Balzac et son monde, que finalement, on connaissait beaucoup mieux Rastignac ou l’admirable vicomtesse de Beauséant de La Femme abandonnée que son propre voisin de palier et qu’un personnage romanesque, pour le lecteur qui le fréquente, est finalement beaucoup plus important, beaucoup plus vivant que les vivants que l’on côtoie dans la rue. Ceux qui se sont sentis très peu concernés à l’enterrement d’une très lointaine grand-tante mais qui ont les larmes aux yeux à chaque fois qu’ils relisent le récit de la mort du bon Porthos (rue du Vieux-Colombier) se sacrifiant avec un baril de poudre pour sauver ses amis dans Le Vicomte de Bragelonne comprendront ce que je veux dire.

De son côté, Nabokov, qui détestait la notion si postmoderne de « texte », aurait aussi aimé le travail de Didier Blonde et la conception implicite de la littérature qu’il suppose. L’auteur d’Ada ou l’ardeur préférait, en effet, demander à ses étudiants américains de décrire la chambre de Madame Bovary plutôt que de les faire disserter sur le statut du narrateur omniscient. C’était, pour lui, le seul moyen d’être certain qu’ils avaient, en quelque sorte, « métabolisé » le roman et qu’ils ne le réduisaient pas à un simple objet d’étude mais en faisaient, à proprement parler, un lieu que l’on peut habiter.

Comme il complète utilement son Répertoire par un index indiquant une répartition géographique des personnages par arrondissement, chacun pourra se faire son itinéraire de prédilection à travers le temps et l’espace. Pour notre part, nous hésitons entre aller passer la soirée chez Manon Lescaut (rue Vivienne) ou Odette de Crécy (rue La Pérouse).
Notre goût pour les femmes fatales et les gourgandines, décidément, nous perdra.[/access]

Attentat de Stockholm : cherchez la femme !

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Les Britanniques sont particulièrement ennuyés. Alors qu’ils souhaitaient vivement se faire oublier, c’est une fois de plus un de leurs résidents qui est impliqué dans un attentat islamiste, accréditant la thèse d’un foyer toujours plus actif et d’autorités complètement dépassées. Taimour Abdullawab Al-Abdaly a eu beau s’externaliser à Stockholm pour se faire sauter, il venait de Luton, banlieue bien connue pour son aéroport low cost qui vous met la Suède à un saut de puce et fréquentait très assidument la mosquée de son quartier où il ne faisait pas mystère de ses envies d’en découdre.

Comment un brave irakien installé au Royaume uni depuis 2001 après une jeunesse suédoise, qui aimait la bière, jouait à l’occasion les DJ et rêvait de devenir physiothérapeute a t-il pu projeter de tuer une centaine de personnes sur un parking ?
La MET (Metropolitan police) a sa petite idée. Cherchez la femme. En l’occurrence la Roumaine convertie, la pire. Selon une providentielle bunica (grand-mère) retrouvée au fin fond de la Roumanie, Abdaly aurait été dévoyé par sa propre épouse après un voyage en Afrique du Nord. Intriguée par le choix un peu spécial du prénom Oussama pour le petit dernier, la perspicace Maria Nedelcovici aurait immédiatement flairé la dérive extrémiste de sa petite-fille et averti Scotland Yard, comme il est d’usage chez toutes les bonnes grands-mères moldaves.

Billevesées, ont rétorqué le recteur de la mosquée de Luton et les amis du martyr. À Luton, Abdaly a plus que probablement rencontré d’autres fondamentalistes qui l’ont fourni en vidéos et prêches en tous genres propres à vous retourner n’importe quel fêtard. Sans être naturellement aucunement inquiété ni même interrogé.
Avant de chercher des noises aux veuves éplorées, les Brits pourraient commencer par s’interroger sur ces extraits vengeurs très largement diffusés sur internet et à la source de bien des vocations explosives avant même le 11 septembre. Ils ont justement sous la main un spécialiste qui a fait ses preuves. Une extradition, ça se négocie. Mister Assange ? Ce serait pour infiltrer discrètement les sites islamistes. Oui, après l’attentat en Suède… Mister Assange, on a été coupés ?

Dante et Kafka, corps à son

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Le dragon-caniche du nihilisme gît à présent à terre, le poitrail lacéré. L’animal qui vient de le terrasser est un monstre à deux têtes drôle, tonitruant, colossal et agile. La première tête de cette machination animale est celle de Dante. La seconde appartient à Franz Kafka. La rencontre de Dante et Kafka dans un seul corps musical a lieu au Théâtre de l’échangeur à Bagnolet, pour quelques jours encore, jusqu’au 20 décembre. Divine party, la création rude et nécessaire de la Compagnie des Endimanchés, est à mi-chemin du théâtre et du concert – dans ce qu’ils ont de moins théâtral et de plus concerté. La pièce se divise en trois volets : Enfer, Purgatoire et Paradis.

Divine party convoque de larges extraits de la Divine Comédie, magnifiquement dits ou chantés en italien, sur lesquels sont tissés de petits textes de Kafka chantés en allemand, qui viennent se mêler au texte de Dante comme des ritournelles diaboliques. Les traductions françaises sont projetées sur différents écrans, tandis qu’un chaos burlesque et multiforme se déploie sur la scène avec une inventivité remarquable. La composition – qui renouvelle l’art du motet des origines – relève d’une polyphonie débordante de force et de vie. Il faut consentir à cette simultanéité opulente de formes, de langues, de visions et de sons. Un grand nombre d’instants et d’agencements sont d’une grande beauté. Au milieu du chemin de notre vie, vous avancez dans une forêt âpre et obscure. Vous rencontrez des morts, deux boxeurs primitifs, des enchantements comiques et un hilarant vieillard, commentateur pédant de Dante et d’Aristote, qui vous cause un peu entéléchies, n’est-ce-pas ?

Tout ce bordel dure plus de trois heures, mais les volets peuvent être vus séparément. Il met le spectateur physiquement à rude épreuve. Mais il s’est déjà vu que des gringalets dans mon genre en ressortent en vie. Beaucoup plus en vie. Une seule réserve personnelle : le niveau sonore extrêmement élevé. La polyphonie est menacée par le danger du fortissimo continu, qui peut produire par moments une saturation des perceptions. Davantage d’aérations et de trouées auraient peut-être mieux servi le chatoiement de nuances présentes dans la composition.

Servis par les Endimanchés, Dante et Kafka vous attendent pour un vivifiant corps à corps, plein de bruit et de fureur. Conservez toute espérance, vous qui entrez.

Légère baisse du chômage

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Baisse du chômage

Baisse du chômage

Importer, c’est important !

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photo : photohome_uk
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Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances de Louis-le-quatorzième, fut en son temps l’un des plus illustres défenseurs des thèses mercantilistes. Il donna même post-mortem son nom à l’une des variantes du mercantilisme.

Le mercantilisme, c’est une conception de l’économie qui se fonde sur l’idée qu’il n’est de richesse que d’or et d’argent. La quantité d’or et d’argent disponible dans la nature étant – sauf alchimie – finie, il s’ensuit en bonne logique que la quantité de richesse présente dans le monde est elle-même finie. La conclusion mercantiliste, dans sa forme espagnole (le bullionisme) ou française (le colbertisme), c’est qu’un pays ne peut s’enrichir qu’en exportant plus qu’il n’importe. Pour Colbert, il incombait à l’Etat de faire en sorte que la France accumule le plus possible de métaux précieux en subventionnant les entreprises exportatrices et en taxant lourdement les produits importés. Autrement dit, en faisant du protectionnisme.[access capability= »lire_inedits »]

Les expériences mercantilistes furent – du point de vue des gens ordinaires[1. Colbert lui-même, comme Mazarin, mourut immensément riche, cela va de soi] – un échec. Au cours du XVIIe siècle, les Anglais et les Néerlandais – qui avaient au contraire opté pour le libre-échangisme – s’enrichirent de 28 % et 54 % respectivement tandis que Français et Espagnols voyaient leur niveau de vie stagner[2. La plupart des chiffres de cet article sont basés sur les séries historiques du très regretté Angus Maddison (qui nous a quittés en début d’année)] et leurs impôts monter[3. « L’art de l’imposition consiste à plumer l’oie pour obtenir le plus possible de plumes avec le moins possible de cris. » (Jean-Baptiste Colbert)]).

« Zombie economics » ou le retour des idées mortes

Or aujourd’hui, des deux cotés de l’Atlantique, il semble que le mercantilisme soit de retour. Un peu comme un zombie, cette conception antédiluvienne et grossière de ce qu’est une économie envahit le discours politique et la une des médias. Du Front (de gauche) au Front (national) en passant par Causeur, on nous explique à coup de slogans à faire rougir de jalousie les vendeurs de lessive qu’il faut de toute urgence réinstaurer des barrières douanières – c’est-à-dire des taxes sur les produits importés – pour protéger notre industrie nationale et rétablir notre balance commerciale ; on dénonce les ravages de la mondialisation sauvage, la prédation du capital apatride. Il est donc temps de remettre quelques pendules à l’heure.

D’abord, la mondialisation est un phénomène au moins aussi vieux que la route de la soie et la flotte commerciale phénicienne. Ce qui a changé ces dernières années, c’est l’échelle du phénomène. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement d’internationalisation des échanges s’est considérablement accéléré, en partie grâce à la baisse des coûts de transport mais, surtout, grâce à la réduction considérable des droits de douane un peu partout dans le monde – c’est-à-dire à l’abandon des politiques protectionnistes. Pour ce dernier point, on peu même fixer une date précise : la signature par 13 pays des premiers accords du General Agreement on Tariffs and Trade (GATT, Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce), à Annecy, en 1949.

À quoi ressemblent donc les affres de la mondialisation ? Ce que nous disent les chiffres, c’est que, de 1950 à 2008, le niveau de vie moyen de nos semblables à l’échelle planétaire a été multiplié par un facteur de 3,6. Jamais dans l’histoire de l’humanité, autant de gens ne s’étaient autant enrichis aussi vite – plus en soixante ans qu’en deux siècles de révolution industrielle (1700-1900). À force de l’entendre répéter, beaucoup d’entre vous, chers lecteurs, ont le sentiment que cet enrichissement s’est fait chez les autres et à nos dépens. Eh bien non, sur la même période, le niveau de vie des Français a été multiplié par un facteur de 4,3. Vous pensez que les victimes sont chinoises ? Perdu : de 1950 à 2008, le niveau de vie des Chinois (qui partaient de loin…) a été multiplié par 15. Ne cherchez pas de perdant : il n’y en a pas. Dans tous les pays du monde, les gens se sont enrichis – plus ou moins. Depuis soixante ans, les famines disparaissent, la mortalité infantile est en chute libre, l’espérance de vie augmente.

Les génies au travail

Mon Dieu ! Notre balance commerciale est déficitaire : Quelle horreur ! Chez nos amis mercantilistes, si nous importons plus que nous exportons, ça veut dire que nous nous appauvrissons. Disons le sans détour : une telle conception de l’économie relève de l’analphabétisme. C’était excusable à l’époque de Colbert, mais plus maintenant. Reprenons. La richesse produite par une économie n’est pas une quantité finie. Ce qu’ont démontré la révolution industrielle et la naissance du capitalisme moderne, c’est que nous pouvons durablement nous enrichir et améliorer les conditions de notre existence sans appauvrir personne. Un pays comme la France produit énormément de richesses de manière purement autonome[4. Pour une entreprise, ses salariés et ses actionnaires, que la production soit vendue dans le Cantal ou en Indonésie ne fait aucune espèce de différence]. Que nous utilisions une partie de cette richesse pour acheter des biens ou des services à l’étranger ne nous appauvrit nullement. Au contraire : votre niveau de vie ne dépend pas seulement du montant inscrit sur votre feuille de paie mais aussi du prix que vous devez débourser pour payer les choses que vous achetez. Vouloir protéger notre marché national, c’est reprocher aux entreprises chinoises de nous vendre des produits trop bon marché. C’est stupide !

La première victime d’une politique protectionniste sera notre pouvoir d’achat et, plus particulièrement, celui des plus modestes d’entre nous qui comptent justement sur ces produits importés moins onéreux pour boucler leurs fins de mois. L’idée selon laquelle des barrières douanières nous permettraient de récupérer les industries délocalisées en Chine est une imbécillité : en faisant monter les prix, nous réduirons la taille du marché et ne récupèrerons qu’une fraction de cette activité – celle qui peut survivre dans un marché de la taille de la France. Au passage, nous pénaliserons toutes les entreprises qui importent et distribuent des produits chinois et inciterons Pékin à imposer, à son tour, des taxes sur nos produits cosmétiques, nos vins et spiritueux, nos voitures etc.

C’est l’art des politiques – qui ne vivent et ne respirent que pour être réélus – de vendre la soupe la plus appétissante possible, même si elle est empoisonnée. Après des décennies de politiques économiques volontaristes qui ont toutes été des échecs patents, ils en sont aujourd’hui réduits à réveiller le zombie pluri-centenaire du mercantilisme.

Quand un libéral critique la politique économique d’un gouvernement dirigiste, il y a toujours quelqu’un pour lui demander par quoi il la remplacerait. Et vous, s’il y avait le feu dans votre maison, par quoi le remplaceriez-vous ?[5. Celle-là, je l’ai volée à Thomas Sowell. Ma note s’alourdit…][/access]

Vive la philo pour les minots !

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photo : philipbouchard
photo : philipbouchard

Chère Isabelle,
Est-ce l’âge venant, mais ne voyez nul paternalisme dans cette remarque, j’aurais peut-être réagi comme vous, il y a encore dix ans, à propos de cette affaire de la philosophie appliquée aux tout-petits. Je comprends bien votre perspective, c’est presque trop beau, cette idée que l’on croirait inventée par Philippe Muray.

Petit philosophe sauvage et inquiet

Mais plusieurs choses me gênent dans votre analyse. D’abord, je ne vois pas pourquoi la transmission des savoirs exclurait une initiation précoce non pas à la philosophie mais à sa démarche de questionnement. Vous faites d’ailleurs de l’ironie un peu facile en citant le nom des grands philosophes comme si on allait parler aux bambins de Hegel entre deux « Princes fourrés ». Quoi que l’on pense de ce projet, un professeur d’arts plastiques peut très bien jouer le rôle de maïeuticien pour les petits qui ne sont pas les moins soucieux, malgré leur jeune âge, du monde qui les entoure et de sa violence protéiforme perçue, tout comme chez les adultes d’ailleurs, comme irrationnelle.

Tout parent qui s’est posé le dilemme de savoir si oui ou non on disait à l’enfant que grand-mère était morte, si oui ou non on parlait d’un départ au Ciel, d’un voyage d’affaires, si on l’emmenait à l’enterrement ou si l’on restait dans le vague, comprend assez vite qu’il est confronté à un petit philosophe sauvage et inquiet, qui cherche désespérément auprès des « grands » une rationalisation et une réponse impossible à ce qu’il ressent comme un scandale métaphysique.

Que ce type d’inquiétude, de questionnement soit en quelque sorte mutualisé ou socialisé dans une classe de maternelle, fasse débat même sous forme de babil, ne me choque pas plus que ça. Ce qui me choquerait éventuellement, c’est que ce dispositif soit un pur gadget qui, comme tous les gadgets mis en place par la fraction pédagogiste maintenue de l’Education nationale, se révèle en fait le cache-misère d’un désinvestissement de l’Etat dans la solarisation des tout-petits.

Et même dans ce cas, il n’est pas certain qu’au bout du compte, il n’en resterait pas quelque chose. Ou alors il vous faut admettre qu’il n’y a aucune raison non plus d’amener votre petite dernière aux bébés nageurs sous prétexte qu’elle ne sera jamais Laure Manaudou. Les bébés nageurs se donnent des chances supplémentaires d’être physiquement bien dans leur peau pour l’avenir sans qu’il y ait pour autant de garantie sur facture. Pourquoi ne pas admettre que les élèves des maternelles philosophantes, en se baignant dans quelques grandes questions, ne perdent rien de ce qu’on doit leur transmettre tout en se donnant, elles aussi, des chances d’être bien dans leur peau mais cette fois-ci dans leur peau « philosophique. »

Vous présentez également, Isabelle, cette initiative comme « maternante » et inconsciemment rousseauiste. Je crois au contraire qu’elle est profondément anti-rousseauiste, sur le plan pédagogique tout au moins, et peut-être à l’insu de ses concepteurs eux-mêmes.

Freud est en effet passé par là et l’enfant ayant acquis au passage du maître viennois une sexualité, il a aussi acquis les pulsions de mort qui vont avec. Il est amusant, à ce propos, de comparer deux romans racontant la même histoire avant et après Freud. Deux ans de vacances de Jules Verne présente une auto-organisation utopiste d’enfants livrés à eux-mêmes sur une ile déserte, loin de la société corruptrice. Dans Sa Majesté des mouches, William Golding suit un cours hélas plus réaliste : les enfants se comportent en sauvages, laissent libres cours à leurs instincts sadiques et sombrent dans la pensée magique d’une religiosité féroce.

Il faut avoir vu des enfants de maternelle, dans une cour, leur méchanceté, l’ostracisation instinctive du copain handicapé qui n’est accepté que si les enfants ont entendu auparavant un discours précis sur le trisomique ou l’aveugle qu’on accueille en classe. Et là, c’est la civilisation qui polit, le discours qui arrondit les angles, la raison humaniste qui est à l’œuvre. Bref, c’est déjà la philosophie.
Et vous moquez Isabelle cette enseignante qui laisse dire une « absurdité » et cette absurdité, c’est « La liberté, c’est faire ce qu’on veut. » Mais ce n’est pas une absurdité, pourtant, puisque c’est à peu près la conception de la liberté qui règne partout dans nos sociétés, nos économies, notre rapport à l’autre, qu’on soit trader, multidivorcé, contribuable en exil fiscal ou groupe de rap hardcore. Pour être un enfant de trois ans, on n’en est pas moins déjà surdéterminé par son temps ou son appartenance de classe.

La simple prise de conscience de ces déterminismes, c’est déjà ce que Spinoza appelait, lui, la liberté. Et au moment du goûter quand vous coupez un gâteau ou une tarte, vous verrez si l’enfant de trois ans ne comprend pas très vite ce que Badiou explique dans L’hypothèse communiste, à savoir qu’il faut maintenant « libérer la liberté par l’égalité » si l’on veut avoir une petite chance de s’émanciper.
Oui, décidément l’idée que ce soit l’école qui se charge le plus tôt possible de cette démarche émancipatrice ne me semble pas mériter une telle dureté de votre part. Il faut purger bébé, disait Feydeau. Il avait raison. Mais il faut aussi le philosopher.
Car ça aussi, c’est bon pour la santé.

Le Neuf-Trois, terra incognita

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J’ai un faible pour France Culture. Surtout quand ma station préférée se lance dans des opérations spéciales d’envergure : il y a une dizaine de jours, toutes les têtes d’affiche de la station s’étaient déplacées à Port au Prince, Haïti, pour ne pas oublier le tremblement de terre, prendre le pouls du pays avant l’élection présidentielle, faire le point sur la reconstruction et prolonger « le formidable élan de solidarité » né au lendemain de la catastrophe. (Toutes choses entendues à l’antenne)

Fort de cette expérience – éprouvante – pour l’auditeur, la radio publique remet ça aujourd’hui, avec cet argument de vente, « après Haïti, France Culture passe une journée en Seine Saint-Denis. » Je note juste que pour la direction de France Cul, le 93 c’est aussi exotique que Port au Prince. J’ignorais qu’il s’était produit un raz de marée, ou que des poètes maudits hantaient les rues de la capitale du neuf-trois, que le choléra fait des ravages, sans oublier que des élections capitales allaient se dérouler le week-end suivant.

J’imagine qu’à la place de l’écrivain chantre de la négritude, on aura droit au slameur en vogue, aux talents de la diversité à la place des générations montantes de la diaspora haïtienne… Et j’attends avec hâte la prochaine journée spéciale de la radio publique. Je propose Montluçon, cette inconnue. Ça va être terriblement exotique.