J’ai ouvert le dernier livre de Marek Halter, je l’ai refermé aussitôt, mais j’ai tout de même pris le temps de lire ce qu’il contenait de meilleur, un mot de Tristan Bernard, à qui l’on parlait des Juifs comme du peuple élu :
– Hélas, il est souvent en ballottage…
Tout ça pour dire que Marek Halter et son épouse Clara ont intenté un procès en diffamation à la jolie mairesse du 7e arrondissement. Celle-ci avait été condamnée, en novembre 2011, à verser aux époux offusqués la somme de 4000 Euros. Elle ne paraît pas pressée de s’exécuter. Une ex-Garde des sceaux doit montrer l’exemple.
Tristan Bernard a suffisamment d’esprit pour sortir indemne d’un ouvrage de Marek Halter, mais le Champ-de-Mars, à Paris, pourra-t-il longtemps encore endurer le terrible supplice paysager que constitue le Mur pour la paix, dont nous devons l’accablante conception à Clara Halter et la réalisation à l’architecte Wilmote.
J’ai espéré une manière de naturelle et pacifique chute du mur, grâce à l’action conjuguée d’une bourrasque et des atteintes du temps, un effondrement irréparable, auquel eussent été étrangères la haine et même la simple irritation, pourtant légitime, de riverains excédés. Je ne fus pas exaucé.
Mon maire, la pétulante Rachida Dati donc, tente depuis quelque temps de nous débarrasser de cette calamité, que le couple bâtisseur obtînt d’édifier de la faiblesse de Jean Tibéri, brave grognard du chiraquisme municipal, lâché par les siens, harcelé par une dame patronnesse nommée Françoise de Panafieu, qui se donna le ridicule de chausser des rollers pour faire peuple ou, pire encore, jeune. Il ne reste plus, pour que s’accomplisse les Écritures du malheur parisien, que Denis Baupin, monomaniaque blafard de la détestation des automobiles, devienne maire à son tour. Ce jour-là, je demande l’asile politique en Birmanie !
Pour la gauche, toutes les civilisations se valent. C’est ce qui se déduit a contrario de l’hystérie déclenchée par deux phrases de Claude Guéant. Pendant trois jours, le braillomètre inventé par Cyril Bennasar (p.22) pour mesurer les variations de l’indignation saisonnière a atteint des sommets. Jusqu’à ce qu’un député accuse le ministre de l’Intérieur de ressusciter les « heures les plus sombres de notre histoire ». Guéant dépeint en nazi – pour un discours écrit par Yves Roucaute, issu d’une famille de résistants de la première heure : l’embarras des socialistes prouve qu’ils n’ont pas rompu avec le bon sens[1. Il faut saluer François Hollande qui a eu l’intelligence de s’en tenir à une désapprobation mesurée.].
Que le ministre ait eu des arrière-pensées « électoralistes », comme on le dit en se pinçant le nez, ne fait guère de doute. Du reste, un responsable politique qui, à deux mois d’un scrutin majeur, se soucierait comme d’une guigne de convaincre ses concitoyens serait coupable de masochisme – ou de faute professionnelle. Nul ne s’offusque d’ailleurs que l’on cherche à séduire les ouvriers ou les fonctionnaires. Ce qui déplaît à la gauche, c’est que l’on parle à ces électeurs-là – malheureusement, elle ne précise pas ce qu’il faudrait faire d’eux. Cela dit, on peut soupçonner l’Élysée de tabler sur l’absence de Marine Le Pen, calcul qui, en plus d’être immoral, pourrait se révéler désastreux. On aimerait que les principaux prétendants, à l’image d’Andy Schleck, refusent de gagner avec des dés pipés. Passons.
Il est tout aussi clair qu’en opposant au ministre les proclamations morales qui lui tiennent lieu de pensée dès qu’il est question de différences culturelles, le PS est tombé dans un piège – calculé ou pas. Sans doute le terme « civilisation » n’était-il pas parfaitement adéquat – il serait bon que les responsables politiques et les journalistes fissent preuve en toutes circonstances de ce vertueux souci de précision langagière. Non seulement tout le monde a compris ce que voulait dire le ministre, mais son opinion est très largement partagée, la gauche d’en haut étant, sur ce terrain, parfaitement déconnectée des gens ordinaires. Encore que même Cécile Duflot, dont on comprend, à lire l’ami Miclo (p.7) qu’elle n’a pas été la moins sotte dans cet épisode, préfère certainement vivre sous des cieux où la critique et les femmes sont libres. Comme le rappelle Pierre-Henri Tavoillot (p.21), s’il est une « supériorité » occidentale, elle tient d’abord à la distance à soi qui autorise la divergence.
En l’absence d’une instance extérieure à l’humanité, il n’est pas possible, ni d’ailleurs souhaitable, d’établir entre les civilisations ou les cultures une hiérarchie admise par toutes. Il devrait être permis d’exprimer une préférence, et même – osons ce vilain mot – un jugement de valeur. C’est d’ailleurs parfaitement admis quand cette préférence va dans le bon sens : comme me le souffle Marc Cohen, il est très tendance d’affirmer qu’au Moyen Âge, la civilisation islamique était plus avancée que la chrétienté. Autrement dit, on a le droit de comparer si on conclut à l’« infériorité » de l’Occident – massacreur, pilleur et esclavagiste.
Pour autant, il y a quelque hypocrisie à affirmer qu’on ne voit pas le problème. Si un propos banal a mis le feu aux poudres, c’est précisément parce qu’il y en a un. La formule de Guéant rappelle que le « choc des civilisations » n’est pas un spectacle exotique mais une menace dont chacun craint qu’elle s’invite chez nous. « Islamophobie ! », perroquettent les roquets du Bien. Est-ce islamophobe d’observer que, là où l’islam est au pouvoir, il ne montre pas le visage le plus engageant ? Attention, dit-on encore, à ne pas stigmatiser les Français musulmans. J’appelle au contraire mes concitoyens musulmans à se joindre à moi pour stigmatiser les adeptes de la burqa et autres enfermeurs de femmes, les incendiaires de Charlie Hebdo, les empêcheurs de parler librement qui ont empêché la tenue d’une conférence de Caroline Fourest à Bruxelles – en somme tous ceux qui voient dans les valeurs qui font la force de l’Occident une faiblesse dont ils peuvent abuser.
D’accord, notre civilisation ne saurait prétendre à la supériorité. Je crois pourtant qu’elle doit, sur le sol de France, bénéficier de droits supérieurs, et que ceux que nous accueillons (comme mes ancêtres ont été accueillis) doivent en accepter les codes. On peut estimer au contraire que l’antériorité ne confère aucun droit et prôner un multiculturalisme qui place toutes les cultures à égalité. Après tout, il n’est pas si simple de penser en même temps l’universalité de l’homme et la diversité des hommes. Seulement, pour la gauche, cette question ne doit même pas être débattue. Ce qui, à terme, règlera le problème. Quand l’anathème, la censure et le refus de la divergence auront totalement remplacé la confrontation civilisée des arguments, il sera inutile de défendre la civilisation occidentale : elle aura disparu.
Cet article est paru dans Causeur magazine n°44 – février 2012
Samedi après-midi, à Créteil, François Hollande a présenté les grandes lignes de sa politique sportive aux côtés d’une trentaine de sportifs de haut niveau venus le soutenir (dont l’ex-judoka Thierry Rey, ex-gendre de l’ex-président). Je ne m’attarderai sur les propositions du candidat socialiste, (« nouvelle loi-cadre sur le sport », plan national des infrastructures sportives, lutte antidopage renforcée, blabla, blabla) parce qu’en vrai, j’en ai rien à taper, du sport. En revanche, la réaction tout en nuances du ministre des Sports, a ensoleillé mon dimanche.
Interrogé par Le Parisien pour savoir ce qu’il fallait penser de ces propositions, David Douillet, a répondu que si elles étaient mises en œuvre, elles auraient pour conséquence rien moins que « la disparition du ministère des Sports » voire « la mort du sport tout court. ». Circonstance aggravante, cet assassinat, nous explique-t-on, serait perpétré par la gauche à un moment plutôt mal choisi: « Dire des choses pareilles en année olympique, c’est hallucinant ».
Des friandises de ce genre, vous en trouverez tout au long de cette interview, mais la plus délicieuse est incontestablement le mot définitif qu’utilise Douillet pour pourrir le « sous-travail » qui tient lieu, d’après lui, de programme sportif à François Hollande : « C’est de l’amateurisme » a déclaré tout de go le ministre qui, rappelons-le, est notamment en charge de 17 millions de sportifs amateurs…
Marc Cohen : Depuis 48 heures, vous êtes vent debout contre tous ceux qui critiquent les mesures proposées par Nicolas Sarkozy dans Le Figaro Magazine. On n’est tout de même pas obligé d’être d’accord avec le Président, si ?
Henri Guaino. Mais pas d’accord avec quoi ? Avec les propositions faites dans un entretien critiqué avant même sa parution, avant que qui que ce soit ait pu en prendre connaissance ? Une telle avalanche de caricatures, de contresens et de mensonges qui n’ont rien à voir avec le texte lui-même, oui ça me scandalise, surtout de la part des journalistes !
Prétendez-vous que la presse ou la gauche ont fantasmé le fait que le Président avait associé les mots « référendum » et « chômage » ?
C’est une blague ? Il a dit « chômage » et « référendum » et à partir de là vous écrivez un roman et vous critiquez votre propre roman ! Vous trouvez ça satisfaisant ? Votre question, comme tous les commentaires, laisse entendre que le Président de la République projetterait d’organiser un référendum pour demander aux Français s’ils sont pour ou contre les chômeurs : c’est n’importe quoi ! Envisager la possibilité de consulter le peuple sur la formation des chômeurs, ce n’est tout de même pas pareil que de désigner ceux-ci à la vindicte populaire en instrumentalisant le référendum. Vous savez très bien que pour certains chômeurs, le problème majeur est celui de la formation. Vouloir donner une formation qualifiante à ceux qui n’ont pas de perspectives sérieuses de retrouver un emploi, les aider à se reconstruire, à retrouver une place dans l’économie et dans la société, au lieu de les accompagner passivement vers l’exclusion, cela a-t-il quelque chose à voir avec une stigmatisation des chômeurs ? Il faut une mauvaise foi abyssale pour interpréter ainsi les propositions de Nicolas Sarkozy. Mais force est de constater que ça devient une habitude…
Etes-vous en train de suggérer que le Président est victime d’un complot médiatique ?
Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot ! Mais je constate que les médias ont choisi leur candidat sans états d’âme et que l’information est biaisée. Si les commentaires sont libres, les faits au moins devraient être sacrés. Ce n’est pas le cas.
Si je vous suis, alors que Nicolas Sarkozy a été soupçonné de vouloir mettre au pas les médias, il est en fait victime d’une hostilité générale de ceux-ci, y compris dans l’audiovisuel public. Peut-être reconnaîtrez-vous, en ce cas, que le changement de la procédure de désignation des présidents de Radio France et de France Télévisions n’était pas une idée très brillante ?
Elle n’avait pas du tout pour but de verrouiller les médias. En tout cas, ceux qui le craignaient peuvent être rassurés : jamais aucun Président n’a été autant traîné dans la boue et accablé de mensonges. C’est peut-être la preuve d’une grande indépendance des médias par rapport au pouvoir, pas forcément celle de leur indépendance d’esprit…
Revenons au chômage. Est-il légitime de consulter les électeurs qui n’ont pas encore ou jamais travaillé, ou même les fonctionnaires ? Après tout, cette question relève des salariés et des employeurs du privé qui sont d’ailleurs responsables de la gestion de l’UNEDIC….
Cela s’appelle la démocratie : dès lors que le budget de l’Etat est mis à contribution pour équilibrer l’assurance-chômage et que les cotisations sont obligatoires, cela regarde tout le monde. Et ce n’est pas seulement une question de financement : le chômage n’est pas seulement l’affaire des chômeurs ou des salariés, mais un problème de société, et la définition des choix de société regarde tous les Français. L’assurance-chômage, l’assurance-maladie, la branche famille concernent tous les Français parce qu’elles sont au cœur de notre pacte social, donc de notre façon de vivre ensemble.
On l’aura compris, vous ne souscrivez pas à la thèse, largement acceptée, du « virage à droite » de Nicolas Sarkozy. Mais alors, comment faut-il lire cet entretien au Figaro Magazine, comme l’amorce d’un retour au peuple ?
La parole donnée au peuple, c’est la République ! On doit user du référendum avec discernement, mais nous avons accumulé tant de blocages, il y a tant de corps intermédiaires qui font écran entre le peuple et le pouvoir, qu’il est nécessaire de pouvoir donner la parole au peuple. Face à l’épreuve des faits, aux lourdeurs de la société, du système politique et du système juridique, la pensée du Président a évolué sur ce point. Et le républicain que je suis ne peut que s’en réjouir.
Que répondez-vous à François Bayrou qui voit surtout dans cette évolution un grave déficit d’humanisme ?
Quand j’aurai besoin de leçons d’humanisme, je n’irai pas les demander à Monsieur Bayrou. Je me sens au moins aussi humaniste que lui. Si je suis là où je suis depuis cinq ans, c’est parce que mon humanisme, qui vaut bien le sien, ne s’est jamais trouvé pris en porte-à-faux.
Parler au peuple, c’est très bien mais un peu vague. Le Président doit-il, à votre avis, s’adresser plus directement aux classes populaires ?
Oui, mais aussi aux classes moyennes et à tous les Français ! Pourquoi faire des distinguos ? Cette approche est en contradiction avec mon idée de la nation. Moi, je connais la France, je connais les Français, je ne connais pas les classes, pas plus d’ailleurs que les communautés, les bandes et les tribus. Voilà mon opinion ! Du reste, je n’ai jamais aimé cette notion de classe, dont il est extraordinairement difficile de définir les contours. Où s’arrêtent les classes populaires, où commencent les classes moyennes ? La réalité sociologique d’une classe, c’est la conscience qu’elle a d’exister en tant que telle. Sans conscience de classe, pas de classe !
Ce n’est pas un vieux marxiste comme moi qui vous contredira sur ce dernier point…
Cherchez la conscience de classe, vous ne la trouverez pas. Cherchez le sentiment national et vous le trouverez. Les Français, dans leur très grande majorité, ont conscience d’appartenir à une nation.
Eh bien parlons de nation ! Dans Le Figaro Magazine, le Président n’évoque pas l’éventuelle contribution d’Angela Merkel à la campagne électorale. Est-ce parce que mes excellents confrères, Alexis Brézet et Carl Meeus, n’ont pas jugé pertinent de lui en parler, ou parce que Nicolas Sarkozy, vous a entendu et pense maintenant qu’un meeting commun n’est pas une si bonne idée que ça ?
D’abord, personne n’a lancé d’invitation à Madame Merkel. Ce projet de meeting n’a jamais existé. L’intervention conjointe de la Chancelière et du Président sur France 2 faisait suite à un Conseil des ministres franco-allemand, comme il s’en tient deux fois par an depuis la signature en 1963 du traité de l’Elysée signé par le Général de Gaulle et Konrad Adenauer. Ils étaient là en tant que chefs d’Etat et de gouvernement de nos deux pays, pas en chefs de parti. Pour le reste, vous connaissez ma position : l’élection présidentielle, c’est l’affaire du peuple français tout comme les élections législatives en Allemagne sont l’affaire du peuple allemand.
Marianne a publié un article sur la « Gauche Populaire », groupe d’experts comme Laurent Bouvet, Christophe Guilluy et Gaël Brustier, qui récusent le corpus postmoderne de Terra Nova et préconisent « une ligne politique claire : le commun plutôt que les identités, le social avant le sociétal, l’émancipation collective plus que l’extension infinie des droits individuels. » Ils sont, selon Marianne, « les Guaino de Hollande ». Avez-vous lu cet article ?
Oui, j’ai lu cet article. Et ce que j’y ai lu, en tout cas, me rend leur combat plutôt sympathique. J’ai toujours pensé qu’il y avait une gauche républicaine avec laquelle, d’ailleurs, je me suis toujours très bien entendu. Si cette gauche républicaine peut grignoter petit à petit les positions de la gauche dominante, qui croit à la démocratie mais pas aux valeurs de la République, je n’y vois, en tant que républicain, que des avantages. Mais enfin, je pense qu’avec monsieur Hollande, ils ne sont pas au bout de leurs peines…
Pour finir, une inévitable question de journaliste : c’est pour cette semaine ?
Aller devant les Français pour leur dire si l’on a décidé ou non de se présenter à l’élection présidentielle, c’est une question très personnelle. C’est un choix très lourd dans la vie d’un homme. Je crois qu’il faut respecter le cheminement intérieur qui y conduit et c’est bien ce que j’ai l’intention de faire. Donc le moment où le Président de République choisira d’aller dire aux Français ce qu’il a décidé et pourquoi, je le lui laisse : ce sera forcément le bon moment.
Hors de chez soi, hors de la rue, il semble qu’il n’y ait plus que dans l’habitacle d’un véhicule qu’on puisse souffler des ronds de fumée. Voici cinq ans que la loi de prohibition du tabac a été mise en application. Tout un monde a disparu avec elle : les mosaïques de mégots écrasés au pied des zincs parisiens, les arrière-salles enfumées de troquets où les jeunes gens recomposaient l’univers en expirant des volutes qui semblaient autant de galaxies en dilatation, les signaux de braises constellant l’obscurité des clubs, l’épaisseur des fumées troublant les visages, l’âcreté compensant les sueurs acides. Et puis ces forêts de flammèches, qui solennisaient cinq minutes d’un concert, ont été remplacées par les lueurs froides et permanentes des écrans à cristaux liquides. La flamme remplacée par l’écran : tout un symbole. Après tout, c’était déjà le cas depuis longtemps dans nos foyers.
Est-ce parce qu’elle sent obscurément qu’elle a broyé les âmes, que notre époque hygiéniste tient absolument à préserver les corps ? L’hygiénisme est un puritanisme anglo-saxon comme un autre. Comme l’est le politiquement correct ou l’obsession de la transparence, ainsi que le remarque l’écrivain Richard Millet dans un superbe livre osant l’éloge de l’ombre.
On peut très bien admettre que certains se félicitent d’une purification de l’atmosphère mais il faudrait remarquer aussi comment celle-ci est soumise de nos jours à des pollutions qui paraissent infiniment plus graves.
Ainsi ces logorrhées intimes clamées dans cet espace public purgé de tabac et qui sont des nuisances autrement plus sordides. L’intime craché à tout bout de champ grâce aux prothèses des téléphones portables, l’intime vomi sur tous les plans et affiché sur la toile. Voilà qui vide l’espace public de la décence nécessaire à la conversation adulte, voilà qui vide les êtres d’eux-mêmes et concourt à les aplatir un peu plus. Ils veulent faire disparaître et la fumée et l’ombre. Mais l’âme ne se dilate qu’au sein du secret. Une telle fleur est délicate. À l’air libre, elle fane, et puis elle meurt.
Il y a un lien entre l’hygiénisme et la transparence. Comme entre la transparence et le politiquement correct. Il n’est donc pas étonnant que ce soit dans les termes de ce dernier que « lutte » Gérard Audureau, président de la « DNF », l’association de défense des non-fumeurs. On a la vocation qu’on peut… Ayant défini sa catégorie de victimes pour faire valoir leurs récriminations, il prétend servir le bien commun en métastasant dans le corps social les groupuscules judiciarisés. Gérard Audureau est inquiet et vindicatif, il demeure vigilant face à l’hydre fumiste, parce qu’en dépit de la loi de 2007, le ventre dont sort la tabagie est encore fécond.
En effet, il existe toujours davantage de dérogations clandestines à la règle pourtant si scrupuleusement appliquée à l’origine. Comme ces terrasses couvertes de plus en plus nombreuses, complètement fermées et donc en infraction avec ce que prescrit la loi, huis clos de verre chauffés au gaz qui sont un charme nouveau-né des récentes proscriptions. Sans compter ces bars qui, après avoir fermé leurs portes, autorisent à leurs clients privilégiés d’illicites bacchanales tabagiques.
Moi, ces événements m’enchantent. Je ne pensais pas que ce peuple si peu maniable qu’est le nôtre consentirait, aussi spontanément, à un tel bouleversement de ses habitudes édicté d’en haut et opéré d’un jour à l’autre. Nous ne sommes certes pas des purs Latins, mais encore moins des Allemands, songeais-je, étonné d’observer une aussi stricte application de la règle, il y a cinq ans. Aujourd’hui, c’est donc avec plaisir que je constate comment notre esprit n’a pas encore été entièrement labouré par le puritanisme anglo-saxon, et que nous savons toujours nos manières : après avoir clairement défini la règle, c’est avec bonheur que nous multiplions les exceptions.
« Toute idée partagée me dégoûte; j’écris pour les hommes qui ont le courage de se sentir seuls. » Cette profession de foi un peu pompeuse est de Paul Valéry que Lacan, après lui avoir dédicacé sa thèse sur la paranoïa, qualifiait cruellement de « Mallarmé des nouveaux riches ». Cioran, lui, se moquait de ce « galérien de la nuance » plus obsédé par le dire que par ce qu’il avait à dire.
Bien qu’il prônât un apolitisme systématique, il accepta à deux reprises d’être reçu par Mussolini, nous apprend François Kasbi dans son Supplément inactuel au bréviaire capricieux de littérature contemporaine…[1. François Kasbi, Supplément inactuel au bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, éditions La Bibliothèque, 2011.] Le titre est bien plus long encore, mais je rassure le lecteur éventuel : le livre est bref, précis, intelligent et bien informé. Il réunit Aragon, Drieu, Berl, Barbey d’Aurevilly, Bloy, Claudel, Valéry, Toulet et Gobineau.[access capability= »lire_inedits »]
Sur le rabat de couverture, on peut lire cette phrase de Jorge Luis Borges : « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. » Il en va de même pour François Kasbi. La prochaine fois que nous dînerons chez Yushi, je lui demanderai qui a dit : « Mallarmé est intraduisible, même en français. » C’est, bien sûr, Jules Renard.
Je reviens à Paul Valéry avec cette question troublante de François Kasbi à son propos: « Où est-il, cet écrivain que tout le monde connaît et respecte, et que plus personne ne lit ? » À qui lui ferait observer que ce n’est pas la question, François Kasbi rétorquerait avec raison que c’est la seule qui vaille pour un écrivain.
La « Nuit de Gênes »
La lecture de l’excellent essai de François Kasbi m’a remis en mémoire la fameuse « Nuit de Gênes (octobre 1892), que les plus jeunes ignorent sans doute et que leurs aînés ont oubliée, mais qui ne devrait laisser personne indifférent, chacun l’ayant vécue, d’une manière ou d’une autre[2. Pour les uns et les autres, on apprend dans Wikipedia que « dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, Valéry connaît à Gênes ce qu’il décrit comme une grave crise existentielle dont il sort résolu à « répudier les idoles » de la littérature, de l’amour, de l’imprécision, pour consacrer l’essentiel de son existence à ce qu’il nomme « la vie de l’esprit ». »]. Crise à double détente, affective d’abord, puisque Valéry, à la suite de déboires sentimentaux, décide qu’il ne sera plus jamais le jouet de ses sentiments. Crise intellectuelle ensuite, qui le saisit après la lecture de Mallarmé et de Rimbaud : tant de perfection l’accable. Et certain de n’être jamais capable de faire mieux, donc de faire tout court, il décide de s’affranchir de Mallarmé et de redéfinir le rôle de la littérature, la tenant dès lors « seulement » comme une des manifestations de l’Esprit.
Ces résolutions nous vaudront trois ans plus tard, L’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci et La Soirée avec Monsieur Teste. Quand il publiera, sur l’insistance d’André Gide, La Jeune Parque, il recevra ce mot de Pierre Louÿs : « Tu as trop de génie. Tu me fais honte. Tu me dégoûtes. » Qui ne rêverait de recevoir pareil hommage ?
Dans la bibliothèque de son père, François Kasbi découvrit aussi Emmanuel Berl, cet esprit si vif. Berl avait saisi avant tout le monde les failles de la pensée lacanienne et les avait exposées dans un article de la revue Preuves. De plus, il y notait incidemment, à propos du sentiment d’humiliation ressenti par les Arabes après la Guerre des Six Jours, qu’il aurait été moins fort s’ils avaient été battus par des Turcs, des Grecs ou des Bulgares et qu’il diminuerait si leur antisémitisme pouvait décroître. « Intemporel Emmanuel Berl », conclut Kasbi, dont le père avait, décidément, la meilleure des bibliothèques. Ce ne fut pas le cas du mien. Mais on s’en tire quand même.
Morgue, de Gottfried Benn
En relisant les Fragments de Nicolas Boudin, dont je veux croire qu’ils seront un jour publiés, je songeais à Gottfried Benn écrivant à son ami Paul Zeck, dans une lettre du 2 septembre 1932 : « De moi paraît prochainement chez Meyer un nouveau cahier. Envers cette maison d’édition, il n’y a rien à dire. Et puis où irait-on ? Et enfin : l’art est l’affaire de cinquante personnes ; encore trente d’entre elles ne sont pas normales. Ce que les grandes maisons d’édition éditent, ce n’est pas de l’art mais le travail de gens qui écrivent pour sauver leur médiocrité…. »
Nicolas Boudin n’écrit pas pour sauver sa médiocrité. Juste pour desserrer l’étau de la folie. Juste pour nous confier qu’enfant, il était persuadé que Mallarmé était un général de la Grande Guerre. Et également ceci à quoi je souscris totalement : « Rien de plus ennuyeux que de voir au cinéma un plan qui n’a pour fonction que de rendre hommage à un tableau ou à un plan d’un autre film…. D’une manière générale, poursuit-il, toute référence au cinéma est au mieux une déclaration d’amour de midinette, au pire la marque d’une prétention sans borne. »
Je conseillerais à Nicolas Boudin la lecture de Morgue, de Gottfried Benn, et tout particulièrement celle de « Belle Jeunesse », poème admirable entre tous :
« La bouche d’une fille qui avait longtemps reposé dans les roseaux
Était si rongée.
Quand on ouvrit la poitrine, l’œsophage était si troué.
Enfin dans une tonnelle sous le diaphragme
On trouva un nid de jeunes rats.
L’un des petits frères était mort,
Les autres vivaient des reins et du foie,
Ils buvaient le sang froid ;
Ils avaient vécu ici une belle jeunesse.
Ils eurent aussi une mort rapide et belle :
On les jeta tous dans l’eau.
Ah, comme piaillaient les petits museaux ! »
Paul Valéry aurait-il goûté cette belle jeunesse ? J’en doute.[/access]
On avait aimé, il y a quelques mois, le premier numéro de Schnock, « la revue des vieux de 27 à 87 ans. » Jean-Pierre Marielle s’affichait en couverture et, dans les pages intérieures, on retrouvait Joël Séria, l’auteur des Galettes de Pont-Aven, de Comme la lune et de Marie poupée. Extraits de dialogues de films cultes, évocations du Bébête-show, Top 15 des biscuits de notre enfance et liste des meilleurs cadeaux de Pif-gadget, le ton était donné : flânerie dans les seventies, éclectisme assumé et french touch canaille voire populiste.
Le numéro 2 joue des mêmes plaisirs. Icône de ces pages, Amanda Lear annonce : « On va tous devenir Chinois, c’est inéluctable. » Sur des photos, on la voit avec Dali, avec les Beatles ou dans l’émission Dim dam dom. En colère, Bertrand Tavernier écrit des lettres à la direction de La Poste, qui tarde à lui répondre. Alain de Greef, longtemps âme damnée de Canal Plus, balance en douce sur l’usage de la blanche aux grandes heures de la chaîne cryptée. Schnock est, on le voit, une auberge espagnole. C’est ce qui enchante. Bernard Tapie voisine avec Jacques Rigaut, poète et feu follet ; Georges Lautner avec les Black Panthers.
Grand moment de Bonheur: Laurence Remila nous entraîne sur les traces de la grande Dorothy Parker. On la suit dans les bureaux de Vanity fair et du New-Yorker. On boit avec elle des Dry Martini au bar de l’Algonquin. On voyage en Europe en compagnie d’Hemingway et Robert Benchley. On la lit avec délice : « Les rasoirs font mal, Les rivières sont humides, Les drogues sont brutales, Les pilules sont perfides. Les noeuds se défont, Les flingues sont interdits, Le gaz ne sent pas bon, Autant rester en vie. »
Comme si tout cela ne suffisait pas à notre bonheur, Schnock fait la part belle au style. Qu’il s’agisse d’évoquer les jeux de société, les seconds rôles au cinéma ou Roald Dahl, aventurier et chic type auquel Louis-Henri de la Rochefoucauld consacre un portrait parfait. Last but not least, Matthias Debureaux, écrivain à qui l’on doit deux livres précis et hilarants – De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages et Les dictateurs font très bien l’amour -, nous fait visiter Chartwell, le manoir de Sir Winston Churchill , vous savez, celui qui disait : « J’essaie d’arrêter définitivement l’alcool : j’ai mis fin au Brandy pour le remplacer par le Cointreau. » Avec Debureaux et Sir Winston, prenons un dernier verre pour la route :
– Sir, vous êtes ivre !
– Et vous, madame, vous êtes moche. Mais au matin, je serai clair …
Il est assez évident que le monde se résume, pour un écrivain, à une vaste conjuration pour l’empêcher d’écrire. Penser à prendre une bonne semaine pour arriver au bout de la liste de tous ceux, volontairement ou non, qui ont participé, participent ou participeront de cette conjuration. Le plus souvent, volontairement. On pourrait en faire la matière d’un livre, tiens.
Je regarde une photo de Richard Brautigan qui traverse la rue, à San Francisco. C’est le matin, sans doute. J’imagine qu’il accompagne la petite fille à côté de lui à l’école. Il a l’air heureux. Il sait qu’il va écrire un bon poème dans la journée. La rumeur de la ville, la perspective dégagée sont comme un écrin à sa liberté souveraine, sa liberté secrète, sa liberté dans le Temps. Liberté qui devient scandaleuse, comme pour tous les autres écrivains, dès que le monde en prend connaissance. On lui fera payer, à lui et à tous les autres aussi. Mais plus rien ne pourra lui retirer ce matin-là, le poème qui vient, la main de la petite fille et l’Océan au bout de la rue.
Nous vous aurons bien eus, finalement.
F m’envoie des cartes postales représentant Anna Karina et Belmondo dans des films de Godard. Un monde communiste sera un monde où une somme de petites attentions de ce genre permettra enfin que le développement de chacun soit la condition du libre développement de tous.
Janvier est gris. L’hystérie règne sans partage. Vous allez voir John Edgar de Clint Eastwood. Vous aimez beaucoup Clint Eastwood mais là, il s’agit d’un film qui héroïse deux vieilles tantes fascisantes qui détestaient les communistes, les nègres, les femmes, les écrivains et évidemment les homosexuels. Vous trouvez, pour le coup, que la virtuosité de Clint en deviendrait presque une circonstance aggravante.
Alors vous rentrez chez vous, vous regardez Quatre aventures de Reinette et Mirabelle de Rohmer. Vous oubliez janvier, vous oubliez Hoover, vous oubliez l’hystérie. Dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, les jeunes filles parlent beaucoup mais pleurent si elles ratent l’heure bleue, à l’aube, quand le silence de la campagne se fait complet quelques minutes avant que le jour ne se lève.
Eric Rohmer : antidote français. Votre calme revient, tout se dénoue, et vous ressentez une sorte de joie légère, de gaieté sans emploi. Vous vous souvenez que ce qui a pu rendre les abjectes années 80 supportables, ce fut par exemple, Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle. Le corps de Jessica Forde, son évidence sexy, sa distance amusée. Le corps de Jessica Forde parle beaucoup. Il a sa propre voix. On l’entend encore un quart de siècle plus tard.
C’est sous le patronage de Paul Nizan que Gilles Balbastre et Yannick Kergoat ont placé leur documentaire Les Nouveaux Chiens de garde, adapté de l’essai de Serge Halimi. Dans les années 1930, en rupture de ban avec ses anciens parrains universitaires, le jeune Nizan, brillant normalien communiste, avait lancé cet uppercut littéraire qui rapprochait le pamphlet de l’art de la boxe et dénonçait la domination d’une pensée bourgeoise sur la philosophie de son temps. Quant à Serge Halimi, en 1997, son essai, écrit dans la colère suscitée par le traitement médiatique des grandes grèves de l’hiver 95, avait connu un incroyable succès de bouche à oreille malgré une omerta sans faille. Et pour cause ! Il ouvrait la voie à une critique radicale de quelques grands barons des médias, cumulant les éditoriaux dans les journaux et les émissions de débat à la télé ou à la radio pour y délivrer la même vulgate européenne et libérale, présentée comme allant de soi tout en refusant la présence de voix discordantes, de gauche comme de droite.
Soixante-dix ans après Nizan et tout en se souvenant du travail de Serge Halimi, Balbastre et Kergoat retrouvent en face d’eux, en 2012, les mêmes légionnaires idéologiques. Ils sont là depuis bien longtemps d’ailleurs, pour certains d’entre eux qui arbitraient déjà les débats de second tour aux présidentielles de…74 ! Comme César imposait l’ordre romain en Gaule, ils se battent pour rendre aimable un ordre mondial capitaliste au nom du « toujours plus ». Toujours plus de travail, de sacrifices à consentir pour garantir la sacrosainte croissance et les dividendes à deux chiffres pour fonds de pension américains gloutons. Toujours plus de dérégulation du marché du travail, de précarité, synonyme de flexibilité pour que le chômage endémique laisse place à d’idylliques petits boulots mal payés, comme ces emplois jeune inventés par Martine Aubry et dont les libellés surréalistes faisaient tant rire Philippe Muray.
D’inspiration franchement populiste, au sens noble du terme, Les Nouveaux Chiens de garde brocarde sans vergogne ces nouveaux clercs que sont les Michel Godet, Alain Minc, Daniel Cohen. Il faut voir, par exemple, les extraits de l’émission d’Alain Minc sur Direct 8 qui jusqu’à l’été 2008 ne cesse de vanter la « plasticité » d’un système financier qui ne risque rien, avec la certitude d’un Gamelin sur la ligne Maginot à la veille de la percée de Sedan et de l’effondrement de l’armée française. Le parcours d’un Michel Field, aussi, résume à lui seul le drame de la génération 68 passée de la défense de la lutte armée trotskiste à l’animation de « ménages » pour le compte de l’UMP avec Arnaud Lagardère en guest star venue vendre le « oui » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005.
Balbastre et Kergoat entrent ici dans le vif du sujet : la collusion flagrante (mais très peu assumée, notamment par les média « de gauche ») entre intérêts économiques et travail journalistique. Cela représente une piste de réflexion bien plus intéressante et prolifique que les coups de fils de l’Elysée aux journalistes, quoiqu’en dise l’intermittent de l’indignation Edwy Plenel !
Toutes tendances confondues, la réalité est cruelle : pas un seul journal d’influence nationale n’échappe au contrôle des grands groupes. Tout ce joli petit monde médiatico-financier se retrouve une fois par mois au dîner du Siècle, cet événement très privé où la France d’en haut célèbre les valeurs triomphantes de la démocratie de marché (la modernité, l’ouverture à la mondialisation, les bons sentiments qui pavent l’enfer droit de l’hommiste).
D’un collaborateur de Bertrand Delanoë à un patron de presse « de gauche » en passant par quelques grands manitous assumés de la pensée libérale, auxquels on accordera au moins le mérite de la cohérence, Le Siècle apparaît comme le symbole caricatural d’une époque. En cela, il alimente les fantasmes les plus complotistes, auxquels Les Nouveaux Chiens de garde ne sacrifie jamais. Bien sûr, d’aucuns nous objecteront que la propriété industrielle de la presse garantit sa puissance et donc sa survie, ou encore que nous sommes de vilains conspirationnistes en mal de boucs émissaires à rhabiller pour l’hiver.
Halte là ! Sans noircir le tableau, concédons que « l’économie n’explique pas tout » mais que « rien ne s’explique sans elle » comme l’indique justement un critique des médias interrogé dans le film. Au milieu de ce cénacle, Frédéric Lordon souligne l’aisance avec laquelle on se conforme au modèle dominant, par adhésion idéologique ou opportunisme carriériste – si tant est que cette distinction ait encore lieu d’être dans un monde gouverné par l’utilité et l’intérêt…
En l’absence de société secrète en charge de la défense du catéchisme capitaliste, la responsabilité est partagée par les lecteurs et les auditeurs des propagandistes des valeurs marchandes, c’est-à-dire vous et moi. Si, à rebours de ce qu’affirme un intervenant du film, l’alternative pour un jeune journaliste n’est ni « de se coucher » devant les puissances d’argent ni d’enterrer sa carrière, la réponse aux Nouveaux Chiens de Garde se situe peut-être dans le soutien à la petite presse d’opinion. Chiche !
Ça part de rien, souvent. Il n’aurait pas dû rapter en douce le smartphone de Charlotte. Quand on a 50 ans, qu’on est deux fois divorcé et qu’on a deux grands enfants, on ne fait pas ces choses-là. Charlotte lui avait dit qu’elle était à Londres pour assister à une vente chez Sotheby’s. Les messages, que le narrateur de Mufle fait défiler, livrent une autre vérité : « Thank you my darling for the most wonderful week-end of my life. »
Il y croyait, pourtant, de nouveau : à la vie sublime, à la beauté. L’amour n’était pas qu’un chien de l’enfer. Partout, il avait envie de crier : « Hé, les gars, vous avez vu ? Cette blonde est avec moi. » Quelques mots chapardés ont balayé le temps retrouvé. Beaucoup d’eau froide sur le soleil des saisons. L’enfer recommence avec elle.[access capability= »lire_inedits »]
C’était donc ça, Charlotte. Une blonde comme les autres, sans scrupules. De longues jambes sublimes qui mentent quand elles s’enroulent. Des battements de cœur sous une vieille peau passée aux UV. Il avait été prévenu : « Charlotte ? Celle-là, elle te jettera comme ça, pschitt… »
Et puis non, ce n’était pas que ça. D’ailleurs, même l’envie de la tuer se fait la malle. Il couche encore avec elle, le temps de fixer ses souvenirs : « Je t’ai aimée, Charlotte. Est-ce que tu te rendras compte de ça ? Est-ce que ça te servira à quelque chose ? »
Oui, il avait aimé son art de brosser ses cheveux, son sale caractère, sa ressemblance avec sa première femme et avec Sydne Rome dans Quoi ? de Polanski, son corps bronzé s’extirpant des draps, son appartement sous les toits de Paris, son maillot de bain marron sur les plages d’Espagne, l’amour avec elle, l’alcool avec elle, le souvenir de leurs premiers baisers et la regarder lire Jane Austen.
Il ne lui restait plus, désormais, qu’à voyager en solitaire, draguer des jeunes filles sans intérêt, écouter les Rolling Stones en boucle et racheter ce DVD des Noces rebelles, d’après Richard Yates, qu’elle ne lui avait pas rendu.
Sur l’amour, sur la beauté et la mélancolie des passions fanées, Neuhoff dit tout dans Mufle, un texte pointu comme une lame qui fouille les plaies. Il cite Roda-Gil chanté par Julien Clerc − « Souffrir par toi n’est pas souffrir » − et Françoise Sagan – « On ne sait jamais ce que le passé vous réserve. » Au moins les conversations du temps des copains et des verres qui permettent l’oubli, à Amsterdam ou à Berlin.
Dans ses précédents romans, Un Bien fou et Pension alimentaire, Neuhoff, déjà, célébrait des femmes et, d’un même trait, les hachait menues. Il récidive avec Mufle. L’élégance française tient dans ces mots blessés d’un écrivain qui sait que pour ne pas mourir tout de suite, il faut parfois en être un, de mufle.[/access]
J’ai ouvert le dernier livre de Marek Halter, je l’ai refermé aussitôt, mais j’ai tout de même pris le temps de lire ce qu’il contenait de meilleur, un mot de Tristan Bernard, à qui l’on parlait des Juifs comme du peuple élu :
– Hélas, il est souvent en ballottage…
Tout ça pour dire que Marek Halter et son épouse Clara ont intenté un procès en diffamation à la jolie mairesse du 7e arrondissement. Celle-ci avait été condamnée, en novembre 2011, à verser aux époux offusqués la somme de 4000 Euros. Elle ne paraît pas pressée de s’exécuter. Une ex-Garde des sceaux doit montrer l’exemple.
Tristan Bernard a suffisamment d’esprit pour sortir indemne d’un ouvrage de Marek Halter, mais le Champ-de-Mars, à Paris, pourra-t-il longtemps encore endurer le terrible supplice paysager que constitue le Mur pour la paix, dont nous devons l’accablante conception à Clara Halter et la réalisation à l’architecte Wilmote.
J’ai espéré une manière de naturelle et pacifique chute du mur, grâce à l’action conjuguée d’une bourrasque et des atteintes du temps, un effondrement irréparable, auquel eussent été étrangères la haine et même la simple irritation, pourtant légitime, de riverains excédés. Je ne fus pas exaucé.
Mon maire, la pétulante Rachida Dati donc, tente depuis quelque temps de nous débarrasser de cette calamité, que le couple bâtisseur obtînt d’édifier de la faiblesse de Jean Tibéri, brave grognard du chiraquisme municipal, lâché par les siens, harcelé par une dame patronnesse nommée Françoise de Panafieu, qui se donna le ridicule de chausser des rollers pour faire peuple ou, pire encore, jeune. Il ne reste plus, pour que s’accomplisse les Écritures du malheur parisien, que Denis Baupin, monomaniaque blafard de la détestation des automobiles, devienne maire à son tour. Ce jour-là, je demande l’asile politique en Birmanie !
Pour la gauche, toutes les civilisations se valent. C’est ce qui se déduit a contrario de l’hystérie déclenchée par deux phrases de Claude Guéant. Pendant trois jours, le braillomètre inventé par Cyril Bennasar (p.22) pour mesurer les variations de l’indignation saisonnière a atteint des sommets. Jusqu’à ce qu’un député accuse le ministre de l’Intérieur de ressusciter les « heures les plus sombres de notre histoire ». Guéant dépeint en nazi – pour un discours écrit par Yves Roucaute, issu d’une famille de résistants de la première heure : l’embarras des socialistes prouve qu’ils n’ont pas rompu avec le bon sens[1. Il faut saluer François Hollande qui a eu l’intelligence de s’en tenir à une désapprobation mesurée.].
Que le ministre ait eu des arrière-pensées « électoralistes », comme on le dit en se pinçant le nez, ne fait guère de doute. Du reste, un responsable politique qui, à deux mois d’un scrutin majeur, se soucierait comme d’une guigne de convaincre ses concitoyens serait coupable de masochisme – ou de faute professionnelle. Nul ne s’offusque d’ailleurs que l’on cherche à séduire les ouvriers ou les fonctionnaires. Ce qui déplaît à la gauche, c’est que l’on parle à ces électeurs-là – malheureusement, elle ne précise pas ce qu’il faudrait faire d’eux. Cela dit, on peut soupçonner l’Élysée de tabler sur l’absence de Marine Le Pen, calcul qui, en plus d’être immoral, pourrait se révéler désastreux. On aimerait que les principaux prétendants, à l’image d’Andy Schleck, refusent de gagner avec des dés pipés. Passons.
Il est tout aussi clair qu’en opposant au ministre les proclamations morales qui lui tiennent lieu de pensée dès qu’il est question de différences culturelles, le PS est tombé dans un piège – calculé ou pas. Sans doute le terme « civilisation » n’était-il pas parfaitement adéquat – il serait bon que les responsables politiques et les journalistes fissent preuve en toutes circonstances de ce vertueux souci de précision langagière. Non seulement tout le monde a compris ce que voulait dire le ministre, mais son opinion est très largement partagée, la gauche d’en haut étant, sur ce terrain, parfaitement déconnectée des gens ordinaires. Encore que même Cécile Duflot, dont on comprend, à lire l’ami Miclo (p.7) qu’elle n’a pas été la moins sotte dans cet épisode, préfère certainement vivre sous des cieux où la critique et les femmes sont libres. Comme le rappelle Pierre-Henri Tavoillot (p.21), s’il est une « supériorité » occidentale, elle tient d’abord à la distance à soi qui autorise la divergence.
En l’absence d’une instance extérieure à l’humanité, il n’est pas possible, ni d’ailleurs souhaitable, d’établir entre les civilisations ou les cultures une hiérarchie admise par toutes. Il devrait être permis d’exprimer une préférence, et même – osons ce vilain mot – un jugement de valeur. C’est d’ailleurs parfaitement admis quand cette préférence va dans le bon sens : comme me le souffle Marc Cohen, il est très tendance d’affirmer qu’au Moyen Âge, la civilisation islamique était plus avancée que la chrétienté. Autrement dit, on a le droit de comparer si on conclut à l’« infériorité » de l’Occident – massacreur, pilleur et esclavagiste.
Pour autant, il y a quelque hypocrisie à affirmer qu’on ne voit pas le problème. Si un propos banal a mis le feu aux poudres, c’est précisément parce qu’il y en a un. La formule de Guéant rappelle que le « choc des civilisations » n’est pas un spectacle exotique mais une menace dont chacun craint qu’elle s’invite chez nous. « Islamophobie ! », perroquettent les roquets du Bien. Est-ce islamophobe d’observer que, là où l’islam est au pouvoir, il ne montre pas le visage le plus engageant ? Attention, dit-on encore, à ne pas stigmatiser les Français musulmans. J’appelle au contraire mes concitoyens musulmans à se joindre à moi pour stigmatiser les adeptes de la burqa et autres enfermeurs de femmes, les incendiaires de Charlie Hebdo, les empêcheurs de parler librement qui ont empêché la tenue d’une conférence de Caroline Fourest à Bruxelles – en somme tous ceux qui voient dans les valeurs qui font la force de l’Occident une faiblesse dont ils peuvent abuser.
D’accord, notre civilisation ne saurait prétendre à la supériorité. Je crois pourtant qu’elle doit, sur le sol de France, bénéficier de droits supérieurs, et que ceux que nous accueillons (comme mes ancêtres ont été accueillis) doivent en accepter les codes. On peut estimer au contraire que l’antériorité ne confère aucun droit et prôner un multiculturalisme qui place toutes les cultures à égalité. Après tout, il n’est pas si simple de penser en même temps l’universalité de l’homme et la diversité des hommes. Seulement, pour la gauche, cette question ne doit même pas être débattue. Ce qui, à terme, règlera le problème. Quand l’anathème, la censure et le refus de la divergence auront totalement remplacé la confrontation civilisée des arguments, il sera inutile de défendre la civilisation occidentale : elle aura disparu.
Cet article est paru dans Causeur magazine n°44 – février 2012
Samedi après-midi, à Créteil, François Hollande a présenté les grandes lignes de sa politique sportive aux côtés d’une trentaine de sportifs de haut niveau venus le soutenir (dont l’ex-judoka Thierry Rey, ex-gendre de l’ex-président). Je ne m’attarderai sur les propositions du candidat socialiste, (« nouvelle loi-cadre sur le sport », plan national des infrastructures sportives, lutte antidopage renforcée, blabla, blabla) parce qu’en vrai, j’en ai rien à taper, du sport. En revanche, la réaction tout en nuances du ministre des Sports, a ensoleillé mon dimanche.
Interrogé par Le Parisien pour savoir ce qu’il fallait penser de ces propositions, David Douillet, a répondu que si elles étaient mises en œuvre, elles auraient pour conséquence rien moins que « la disparition du ministère des Sports » voire « la mort du sport tout court. ». Circonstance aggravante, cet assassinat, nous explique-t-on, serait perpétré par la gauche à un moment plutôt mal choisi: « Dire des choses pareilles en année olympique, c’est hallucinant ».
Des friandises de ce genre, vous en trouverez tout au long de cette interview, mais la plus délicieuse est incontestablement le mot définitif qu’utilise Douillet pour pourrir le « sous-travail » qui tient lieu, d’après lui, de programme sportif à François Hollande : « C’est de l’amateurisme » a déclaré tout de go le ministre qui, rappelons-le, est notamment en charge de 17 millions de sportifs amateurs…
Marc Cohen : Depuis 48 heures, vous êtes vent debout contre tous ceux qui critiquent les mesures proposées par Nicolas Sarkozy dans Le Figaro Magazine. On n’est tout de même pas obligé d’être d’accord avec le Président, si ?
Henri Guaino. Mais pas d’accord avec quoi ? Avec les propositions faites dans un entretien critiqué avant même sa parution, avant que qui que ce soit ait pu en prendre connaissance ? Une telle avalanche de caricatures, de contresens et de mensonges qui n’ont rien à voir avec le texte lui-même, oui ça me scandalise, surtout de la part des journalistes !
Prétendez-vous que la presse ou la gauche ont fantasmé le fait que le Président avait associé les mots « référendum » et « chômage » ?
C’est une blague ? Il a dit « chômage » et « référendum » et à partir de là vous écrivez un roman et vous critiquez votre propre roman ! Vous trouvez ça satisfaisant ? Votre question, comme tous les commentaires, laisse entendre que le Président de la République projetterait d’organiser un référendum pour demander aux Français s’ils sont pour ou contre les chômeurs : c’est n’importe quoi ! Envisager la possibilité de consulter le peuple sur la formation des chômeurs, ce n’est tout de même pas pareil que de désigner ceux-ci à la vindicte populaire en instrumentalisant le référendum. Vous savez très bien que pour certains chômeurs, le problème majeur est celui de la formation. Vouloir donner une formation qualifiante à ceux qui n’ont pas de perspectives sérieuses de retrouver un emploi, les aider à se reconstruire, à retrouver une place dans l’économie et dans la société, au lieu de les accompagner passivement vers l’exclusion, cela a-t-il quelque chose à voir avec une stigmatisation des chômeurs ? Il faut une mauvaise foi abyssale pour interpréter ainsi les propositions de Nicolas Sarkozy. Mais force est de constater que ça devient une habitude…
Etes-vous en train de suggérer que le Président est victime d’un complot médiatique ?
Je ne suis pas un adepte de la théorie du complot ! Mais je constate que les médias ont choisi leur candidat sans états d’âme et que l’information est biaisée. Si les commentaires sont libres, les faits au moins devraient être sacrés. Ce n’est pas le cas.
Si je vous suis, alors que Nicolas Sarkozy a été soupçonné de vouloir mettre au pas les médias, il est en fait victime d’une hostilité générale de ceux-ci, y compris dans l’audiovisuel public. Peut-être reconnaîtrez-vous, en ce cas, que le changement de la procédure de désignation des présidents de Radio France et de France Télévisions n’était pas une idée très brillante ?
Elle n’avait pas du tout pour but de verrouiller les médias. En tout cas, ceux qui le craignaient peuvent être rassurés : jamais aucun Président n’a été autant traîné dans la boue et accablé de mensonges. C’est peut-être la preuve d’une grande indépendance des médias par rapport au pouvoir, pas forcément celle de leur indépendance d’esprit…
Revenons au chômage. Est-il légitime de consulter les électeurs qui n’ont pas encore ou jamais travaillé, ou même les fonctionnaires ? Après tout, cette question relève des salariés et des employeurs du privé qui sont d’ailleurs responsables de la gestion de l’UNEDIC….
Cela s’appelle la démocratie : dès lors que le budget de l’Etat est mis à contribution pour équilibrer l’assurance-chômage et que les cotisations sont obligatoires, cela regarde tout le monde. Et ce n’est pas seulement une question de financement : le chômage n’est pas seulement l’affaire des chômeurs ou des salariés, mais un problème de société, et la définition des choix de société regarde tous les Français. L’assurance-chômage, l’assurance-maladie, la branche famille concernent tous les Français parce qu’elles sont au cœur de notre pacte social, donc de notre façon de vivre ensemble.
On l’aura compris, vous ne souscrivez pas à la thèse, largement acceptée, du « virage à droite » de Nicolas Sarkozy. Mais alors, comment faut-il lire cet entretien au Figaro Magazine, comme l’amorce d’un retour au peuple ?
La parole donnée au peuple, c’est la République ! On doit user du référendum avec discernement, mais nous avons accumulé tant de blocages, il y a tant de corps intermédiaires qui font écran entre le peuple et le pouvoir, qu’il est nécessaire de pouvoir donner la parole au peuple. Face à l’épreuve des faits, aux lourdeurs de la société, du système politique et du système juridique, la pensée du Président a évolué sur ce point. Et le républicain que je suis ne peut que s’en réjouir.
Que répondez-vous à François Bayrou qui voit surtout dans cette évolution un grave déficit d’humanisme ?
Quand j’aurai besoin de leçons d’humanisme, je n’irai pas les demander à Monsieur Bayrou. Je me sens au moins aussi humaniste que lui. Si je suis là où je suis depuis cinq ans, c’est parce que mon humanisme, qui vaut bien le sien, ne s’est jamais trouvé pris en porte-à-faux.
Parler au peuple, c’est très bien mais un peu vague. Le Président doit-il, à votre avis, s’adresser plus directement aux classes populaires ?
Oui, mais aussi aux classes moyennes et à tous les Français ! Pourquoi faire des distinguos ? Cette approche est en contradiction avec mon idée de la nation. Moi, je connais la France, je connais les Français, je ne connais pas les classes, pas plus d’ailleurs que les communautés, les bandes et les tribus. Voilà mon opinion ! Du reste, je n’ai jamais aimé cette notion de classe, dont il est extraordinairement difficile de définir les contours. Où s’arrêtent les classes populaires, où commencent les classes moyennes ? La réalité sociologique d’une classe, c’est la conscience qu’elle a d’exister en tant que telle. Sans conscience de classe, pas de classe !
Ce n’est pas un vieux marxiste comme moi qui vous contredira sur ce dernier point…
Cherchez la conscience de classe, vous ne la trouverez pas. Cherchez le sentiment national et vous le trouverez. Les Français, dans leur très grande majorité, ont conscience d’appartenir à une nation.
Eh bien parlons de nation ! Dans Le Figaro Magazine, le Président n’évoque pas l’éventuelle contribution d’Angela Merkel à la campagne électorale. Est-ce parce que mes excellents confrères, Alexis Brézet et Carl Meeus, n’ont pas jugé pertinent de lui en parler, ou parce que Nicolas Sarkozy, vous a entendu et pense maintenant qu’un meeting commun n’est pas une si bonne idée que ça ?
D’abord, personne n’a lancé d’invitation à Madame Merkel. Ce projet de meeting n’a jamais existé. L’intervention conjointe de la Chancelière et du Président sur France 2 faisait suite à un Conseil des ministres franco-allemand, comme il s’en tient deux fois par an depuis la signature en 1963 du traité de l’Elysée signé par le Général de Gaulle et Konrad Adenauer. Ils étaient là en tant que chefs d’Etat et de gouvernement de nos deux pays, pas en chefs de parti. Pour le reste, vous connaissez ma position : l’élection présidentielle, c’est l’affaire du peuple français tout comme les élections législatives en Allemagne sont l’affaire du peuple allemand.
Marianne a publié un article sur la « Gauche Populaire », groupe d’experts comme Laurent Bouvet, Christophe Guilluy et Gaël Brustier, qui récusent le corpus postmoderne de Terra Nova et préconisent « une ligne politique claire : le commun plutôt que les identités, le social avant le sociétal, l’émancipation collective plus que l’extension infinie des droits individuels. » Ils sont, selon Marianne, « les Guaino de Hollande ». Avez-vous lu cet article ?
Oui, j’ai lu cet article. Et ce que j’y ai lu, en tout cas, me rend leur combat plutôt sympathique. J’ai toujours pensé qu’il y avait une gauche républicaine avec laquelle, d’ailleurs, je me suis toujours très bien entendu. Si cette gauche républicaine peut grignoter petit à petit les positions de la gauche dominante, qui croit à la démocratie mais pas aux valeurs de la République, je n’y vois, en tant que républicain, que des avantages. Mais enfin, je pense qu’avec monsieur Hollande, ils ne sont pas au bout de leurs peines…
Pour finir, une inévitable question de journaliste : c’est pour cette semaine ?
Aller devant les Français pour leur dire si l’on a décidé ou non de se présenter à l’élection présidentielle, c’est une question très personnelle. C’est un choix très lourd dans la vie d’un homme. Je crois qu’il faut respecter le cheminement intérieur qui y conduit et c’est bien ce que j’ai l’intention de faire. Donc le moment où le Président de République choisira d’aller dire aux Français ce qu’il a décidé et pourquoi, je le lui laisse : ce sera forcément le bon moment.
Hors de chez soi, hors de la rue, il semble qu’il n’y ait plus que dans l’habitacle d’un véhicule qu’on puisse souffler des ronds de fumée. Voici cinq ans que la loi de prohibition du tabac a été mise en application. Tout un monde a disparu avec elle : les mosaïques de mégots écrasés au pied des zincs parisiens, les arrière-salles enfumées de troquets où les jeunes gens recomposaient l’univers en expirant des volutes qui semblaient autant de galaxies en dilatation, les signaux de braises constellant l’obscurité des clubs, l’épaisseur des fumées troublant les visages, l’âcreté compensant les sueurs acides. Et puis ces forêts de flammèches, qui solennisaient cinq minutes d’un concert, ont été remplacées par les lueurs froides et permanentes des écrans à cristaux liquides. La flamme remplacée par l’écran : tout un symbole. Après tout, c’était déjà le cas depuis longtemps dans nos foyers.
Est-ce parce qu’elle sent obscurément qu’elle a broyé les âmes, que notre époque hygiéniste tient absolument à préserver les corps ? L’hygiénisme est un puritanisme anglo-saxon comme un autre. Comme l’est le politiquement correct ou l’obsession de la transparence, ainsi que le remarque l’écrivain Richard Millet dans un superbe livre osant l’éloge de l’ombre.
On peut très bien admettre que certains se félicitent d’une purification de l’atmosphère mais il faudrait remarquer aussi comment celle-ci est soumise de nos jours à des pollutions qui paraissent infiniment plus graves.
Ainsi ces logorrhées intimes clamées dans cet espace public purgé de tabac et qui sont des nuisances autrement plus sordides. L’intime craché à tout bout de champ grâce aux prothèses des téléphones portables, l’intime vomi sur tous les plans et affiché sur la toile. Voilà qui vide l’espace public de la décence nécessaire à la conversation adulte, voilà qui vide les êtres d’eux-mêmes et concourt à les aplatir un peu plus. Ils veulent faire disparaître et la fumée et l’ombre. Mais l’âme ne se dilate qu’au sein du secret. Une telle fleur est délicate. À l’air libre, elle fane, et puis elle meurt.
Il y a un lien entre l’hygiénisme et la transparence. Comme entre la transparence et le politiquement correct. Il n’est donc pas étonnant que ce soit dans les termes de ce dernier que « lutte » Gérard Audureau, président de la « DNF », l’association de défense des non-fumeurs. On a la vocation qu’on peut… Ayant défini sa catégorie de victimes pour faire valoir leurs récriminations, il prétend servir le bien commun en métastasant dans le corps social les groupuscules judiciarisés. Gérard Audureau est inquiet et vindicatif, il demeure vigilant face à l’hydre fumiste, parce qu’en dépit de la loi de 2007, le ventre dont sort la tabagie est encore fécond.
En effet, il existe toujours davantage de dérogations clandestines à la règle pourtant si scrupuleusement appliquée à l’origine. Comme ces terrasses couvertes de plus en plus nombreuses, complètement fermées et donc en infraction avec ce que prescrit la loi, huis clos de verre chauffés au gaz qui sont un charme nouveau-né des récentes proscriptions. Sans compter ces bars qui, après avoir fermé leurs portes, autorisent à leurs clients privilégiés d’illicites bacchanales tabagiques.
Moi, ces événements m’enchantent. Je ne pensais pas que ce peuple si peu maniable qu’est le nôtre consentirait, aussi spontanément, à un tel bouleversement de ses habitudes édicté d’en haut et opéré d’un jour à l’autre. Nous ne sommes certes pas des purs Latins, mais encore moins des Allemands, songeais-je, étonné d’observer une aussi stricte application de la règle, il y a cinq ans. Aujourd’hui, c’est donc avec plaisir que je constate comment notre esprit n’a pas encore été entièrement labouré par le puritanisme anglo-saxon, et que nous savons toujours nos manières : après avoir clairement défini la règle, c’est avec bonheur que nous multiplions les exceptions.
« Toute idée partagée me dégoûte; j’écris pour les hommes qui ont le courage de se sentir seuls. » Cette profession de foi un peu pompeuse est de Paul Valéry que Lacan, après lui avoir dédicacé sa thèse sur la paranoïa, qualifiait cruellement de « Mallarmé des nouveaux riches ». Cioran, lui, se moquait de ce « galérien de la nuance » plus obsédé par le dire que par ce qu’il avait à dire.
Bien qu’il prônât un apolitisme systématique, il accepta à deux reprises d’être reçu par Mussolini, nous apprend François Kasbi dans son Supplément inactuel au bréviaire capricieux de littérature contemporaine…[1. François Kasbi, Supplément inactuel au bréviaire capricieux de littérature contemporaine pour lecteurs déconcertés, désorientés, désemparés, éditions La Bibliothèque, 2011.] Le titre est bien plus long encore, mais je rassure le lecteur éventuel : le livre est bref, précis, intelligent et bien informé. Il réunit Aragon, Drieu, Berl, Barbey d’Aurevilly, Bloy, Claudel, Valéry, Toulet et Gobineau.[access capability= »lire_inedits »]
Sur le rabat de couverture, on peut lire cette phrase de Jorge Luis Borges : « Me sera-t-il permis de répéter que la bibliothèque de mon père a été le fait capital de ma vie ? La vérité est que je n’en suis jamais sorti. » Il en va de même pour François Kasbi. La prochaine fois que nous dînerons chez Yushi, je lui demanderai qui a dit : « Mallarmé est intraduisible, même en français. » C’est, bien sûr, Jules Renard.
Je reviens à Paul Valéry avec cette question troublante de François Kasbi à son propos: « Où est-il, cet écrivain que tout le monde connaît et respecte, et que plus personne ne lit ? » À qui lui ferait observer que ce n’est pas la question, François Kasbi rétorquerait avec raison que c’est la seule qui vaille pour un écrivain.
La « Nuit de Gênes »
La lecture de l’excellent essai de François Kasbi m’a remis en mémoire la fameuse « Nuit de Gênes (octobre 1892), que les plus jeunes ignorent sans doute et que leurs aînés ont oubliée, mais qui ne devrait laisser personne indifférent, chacun l’ayant vécue, d’une manière ou d’une autre[2. Pour les uns et les autres, on apprend dans Wikipedia que « dans la nuit du 4 au 5 octobre 1892, Valéry connaît à Gênes ce qu’il décrit comme une grave crise existentielle dont il sort résolu à « répudier les idoles » de la littérature, de l’amour, de l’imprécision, pour consacrer l’essentiel de son existence à ce qu’il nomme « la vie de l’esprit ». »]. Crise à double détente, affective d’abord, puisque Valéry, à la suite de déboires sentimentaux, décide qu’il ne sera plus jamais le jouet de ses sentiments. Crise intellectuelle ensuite, qui le saisit après la lecture de Mallarmé et de Rimbaud : tant de perfection l’accable. Et certain de n’être jamais capable de faire mieux, donc de faire tout court, il décide de s’affranchir de Mallarmé et de redéfinir le rôle de la littérature, la tenant dès lors « seulement » comme une des manifestations de l’Esprit.
Ces résolutions nous vaudront trois ans plus tard, L’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci et La Soirée avec Monsieur Teste. Quand il publiera, sur l’insistance d’André Gide, La Jeune Parque, il recevra ce mot de Pierre Louÿs : « Tu as trop de génie. Tu me fais honte. Tu me dégoûtes. » Qui ne rêverait de recevoir pareil hommage ?
Dans la bibliothèque de son père, François Kasbi découvrit aussi Emmanuel Berl, cet esprit si vif. Berl avait saisi avant tout le monde les failles de la pensée lacanienne et les avait exposées dans un article de la revue Preuves. De plus, il y notait incidemment, à propos du sentiment d’humiliation ressenti par les Arabes après la Guerre des Six Jours, qu’il aurait été moins fort s’ils avaient été battus par des Turcs, des Grecs ou des Bulgares et qu’il diminuerait si leur antisémitisme pouvait décroître. « Intemporel Emmanuel Berl », conclut Kasbi, dont le père avait, décidément, la meilleure des bibliothèques. Ce ne fut pas le cas du mien. Mais on s’en tire quand même.
Morgue, de Gottfried Benn
En relisant les Fragments de Nicolas Boudin, dont je veux croire qu’ils seront un jour publiés, je songeais à Gottfried Benn écrivant à son ami Paul Zeck, dans une lettre du 2 septembre 1932 : « De moi paraît prochainement chez Meyer un nouveau cahier. Envers cette maison d’édition, il n’y a rien à dire. Et puis où irait-on ? Et enfin : l’art est l’affaire de cinquante personnes ; encore trente d’entre elles ne sont pas normales. Ce que les grandes maisons d’édition éditent, ce n’est pas de l’art mais le travail de gens qui écrivent pour sauver leur médiocrité…. »
Nicolas Boudin n’écrit pas pour sauver sa médiocrité. Juste pour desserrer l’étau de la folie. Juste pour nous confier qu’enfant, il était persuadé que Mallarmé était un général de la Grande Guerre. Et également ceci à quoi je souscris totalement : « Rien de plus ennuyeux que de voir au cinéma un plan qui n’a pour fonction que de rendre hommage à un tableau ou à un plan d’un autre film…. D’une manière générale, poursuit-il, toute référence au cinéma est au mieux une déclaration d’amour de midinette, au pire la marque d’une prétention sans borne. »
Je conseillerais à Nicolas Boudin la lecture de Morgue, de Gottfried Benn, et tout particulièrement celle de « Belle Jeunesse », poème admirable entre tous :
« La bouche d’une fille qui avait longtemps reposé dans les roseaux
Était si rongée.
Quand on ouvrit la poitrine, l’œsophage était si troué.
Enfin dans une tonnelle sous le diaphragme
On trouva un nid de jeunes rats.
L’un des petits frères était mort,
Les autres vivaient des reins et du foie,
Ils buvaient le sang froid ;
Ils avaient vécu ici une belle jeunesse.
Ils eurent aussi une mort rapide et belle :
On les jeta tous dans l’eau.
Ah, comme piaillaient les petits museaux ! »
Paul Valéry aurait-il goûté cette belle jeunesse ? J’en doute.[/access]
On avait aimé, il y a quelques mois, le premier numéro de Schnock, « la revue des vieux de 27 à 87 ans. » Jean-Pierre Marielle s’affichait en couverture et, dans les pages intérieures, on retrouvait Joël Séria, l’auteur des Galettes de Pont-Aven, de Comme la lune et de Marie poupée. Extraits de dialogues de films cultes, évocations du Bébête-show, Top 15 des biscuits de notre enfance et liste des meilleurs cadeaux de Pif-gadget, le ton était donné : flânerie dans les seventies, éclectisme assumé et french touch canaille voire populiste.
Le numéro 2 joue des mêmes plaisirs. Icône de ces pages, Amanda Lear annonce : « On va tous devenir Chinois, c’est inéluctable. » Sur des photos, on la voit avec Dali, avec les Beatles ou dans l’émission Dim dam dom. En colère, Bertrand Tavernier écrit des lettres à la direction de La Poste, qui tarde à lui répondre. Alain de Greef, longtemps âme damnée de Canal Plus, balance en douce sur l’usage de la blanche aux grandes heures de la chaîne cryptée. Schnock est, on le voit, une auberge espagnole. C’est ce qui enchante. Bernard Tapie voisine avec Jacques Rigaut, poète et feu follet ; Georges Lautner avec les Black Panthers.
Grand moment de Bonheur: Laurence Remila nous entraîne sur les traces de la grande Dorothy Parker. On la suit dans les bureaux de Vanity fair et du New-Yorker. On boit avec elle des Dry Martini au bar de l’Algonquin. On voyage en Europe en compagnie d’Hemingway et Robert Benchley. On la lit avec délice : « Les rasoirs font mal, Les rivières sont humides, Les drogues sont brutales, Les pilules sont perfides. Les noeuds se défont, Les flingues sont interdits, Le gaz ne sent pas bon, Autant rester en vie. »
Comme si tout cela ne suffisait pas à notre bonheur, Schnock fait la part belle au style. Qu’il s’agisse d’évoquer les jeux de société, les seconds rôles au cinéma ou Roald Dahl, aventurier et chic type auquel Louis-Henri de la Rochefoucauld consacre un portrait parfait. Last but not least, Matthias Debureaux, écrivain à qui l’on doit deux livres précis et hilarants – De l’art d’ennuyer en racontant ses voyages et Les dictateurs font très bien l’amour -, nous fait visiter Chartwell, le manoir de Sir Winston Churchill , vous savez, celui qui disait : « J’essaie d’arrêter définitivement l’alcool : j’ai mis fin au Brandy pour le remplacer par le Cointreau. » Avec Debureaux et Sir Winston, prenons un dernier verre pour la route :
– Sir, vous êtes ivre !
– Et vous, madame, vous êtes moche. Mais au matin, je serai clair …
Il est assez évident que le monde se résume, pour un écrivain, à une vaste conjuration pour l’empêcher d’écrire. Penser à prendre une bonne semaine pour arriver au bout de la liste de tous ceux, volontairement ou non, qui ont participé, participent ou participeront de cette conjuration. Le plus souvent, volontairement. On pourrait en faire la matière d’un livre, tiens.
Je regarde une photo de Richard Brautigan qui traverse la rue, à San Francisco. C’est le matin, sans doute. J’imagine qu’il accompagne la petite fille à côté de lui à l’école. Il a l’air heureux. Il sait qu’il va écrire un bon poème dans la journée. La rumeur de la ville, la perspective dégagée sont comme un écrin à sa liberté souveraine, sa liberté secrète, sa liberté dans le Temps. Liberté qui devient scandaleuse, comme pour tous les autres écrivains, dès que le monde en prend connaissance. On lui fera payer, à lui et à tous les autres aussi. Mais plus rien ne pourra lui retirer ce matin-là, le poème qui vient, la main de la petite fille et l’Océan au bout de la rue.
Nous vous aurons bien eus, finalement.
F m’envoie des cartes postales représentant Anna Karina et Belmondo dans des films de Godard. Un monde communiste sera un monde où une somme de petites attentions de ce genre permettra enfin que le développement de chacun soit la condition du libre développement de tous.
Janvier est gris. L’hystérie règne sans partage. Vous allez voir John Edgar de Clint Eastwood. Vous aimez beaucoup Clint Eastwood mais là, il s’agit d’un film qui héroïse deux vieilles tantes fascisantes qui détestaient les communistes, les nègres, les femmes, les écrivains et évidemment les homosexuels. Vous trouvez, pour le coup, que la virtuosité de Clint en deviendrait presque une circonstance aggravante.
Alors vous rentrez chez vous, vous regardez Quatre aventures de Reinette et Mirabelle de Rohmer. Vous oubliez janvier, vous oubliez Hoover, vous oubliez l’hystérie. Dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, les jeunes filles parlent beaucoup mais pleurent si elles ratent l’heure bleue, à l’aube, quand le silence de la campagne se fait complet quelques minutes avant que le jour ne se lève.
Eric Rohmer : antidote français. Votre calme revient, tout se dénoue, et vous ressentez une sorte de joie légère, de gaieté sans emploi. Vous vous souvenez que ce qui a pu rendre les abjectes années 80 supportables, ce fut par exemple, Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle. Le corps de Jessica Forde, son évidence sexy, sa distance amusée. Le corps de Jessica Forde parle beaucoup. Il a sa propre voix. On l’entend encore un quart de siècle plus tard.
C’est sous le patronage de Paul Nizan que Gilles Balbastre et Yannick Kergoat ont placé leur documentaire Les Nouveaux Chiens de garde, adapté de l’essai de Serge Halimi. Dans les années 1930, en rupture de ban avec ses anciens parrains universitaires, le jeune Nizan, brillant normalien communiste, avait lancé cet uppercut littéraire qui rapprochait le pamphlet de l’art de la boxe et dénonçait la domination d’une pensée bourgeoise sur la philosophie de son temps. Quant à Serge Halimi, en 1997, son essai, écrit dans la colère suscitée par le traitement médiatique des grandes grèves de l’hiver 95, avait connu un incroyable succès de bouche à oreille malgré une omerta sans faille. Et pour cause ! Il ouvrait la voie à une critique radicale de quelques grands barons des médias, cumulant les éditoriaux dans les journaux et les émissions de débat à la télé ou à la radio pour y délivrer la même vulgate européenne et libérale, présentée comme allant de soi tout en refusant la présence de voix discordantes, de gauche comme de droite.
Soixante-dix ans après Nizan et tout en se souvenant du travail de Serge Halimi, Balbastre et Kergoat retrouvent en face d’eux, en 2012, les mêmes légionnaires idéologiques. Ils sont là depuis bien longtemps d’ailleurs, pour certains d’entre eux qui arbitraient déjà les débats de second tour aux présidentielles de…74 ! Comme César imposait l’ordre romain en Gaule, ils se battent pour rendre aimable un ordre mondial capitaliste au nom du « toujours plus ». Toujours plus de travail, de sacrifices à consentir pour garantir la sacrosainte croissance et les dividendes à deux chiffres pour fonds de pension américains gloutons. Toujours plus de dérégulation du marché du travail, de précarité, synonyme de flexibilité pour que le chômage endémique laisse place à d’idylliques petits boulots mal payés, comme ces emplois jeune inventés par Martine Aubry et dont les libellés surréalistes faisaient tant rire Philippe Muray.
D’inspiration franchement populiste, au sens noble du terme, Les Nouveaux Chiens de garde brocarde sans vergogne ces nouveaux clercs que sont les Michel Godet, Alain Minc, Daniel Cohen. Il faut voir, par exemple, les extraits de l’émission d’Alain Minc sur Direct 8 qui jusqu’à l’été 2008 ne cesse de vanter la « plasticité » d’un système financier qui ne risque rien, avec la certitude d’un Gamelin sur la ligne Maginot à la veille de la percée de Sedan et de l’effondrement de l’armée française. Le parcours d’un Michel Field, aussi, résume à lui seul le drame de la génération 68 passée de la défense de la lutte armée trotskiste à l’animation de « ménages » pour le compte de l’UMP avec Arnaud Lagardère en guest star venue vendre le « oui » au référendum sur le Traité Constitutionnel Européen en 2005.
Balbastre et Kergoat entrent ici dans le vif du sujet : la collusion flagrante (mais très peu assumée, notamment par les média « de gauche ») entre intérêts économiques et travail journalistique. Cela représente une piste de réflexion bien plus intéressante et prolifique que les coups de fils de l’Elysée aux journalistes, quoiqu’en dise l’intermittent de l’indignation Edwy Plenel !
Toutes tendances confondues, la réalité est cruelle : pas un seul journal d’influence nationale n’échappe au contrôle des grands groupes. Tout ce joli petit monde médiatico-financier se retrouve une fois par mois au dîner du Siècle, cet événement très privé où la France d’en haut célèbre les valeurs triomphantes de la démocratie de marché (la modernité, l’ouverture à la mondialisation, les bons sentiments qui pavent l’enfer droit de l’hommiste).
D’un collaborateur de Bertrand Delanoë à un patron de presse « de gauche » en passant par quelques grands manitous assumés de la pensée libérale, auxquels on accordera au moins le mérite de la cohérence, Le Siècle apparaît comme le symbole caricatural d’une époque. En cela, il alimente les fantasmes les plus complotistes, auxquels Les Nouveaux Chiens de garde ne sacrifie jamais. Bien sûr, d’aucuns nous objecteront que la propriété industrielle de la presse garantit sa puissance et donc sa survie, ou encore que nous sommes de vilains conspirationnistes en mal de boucs émissaires à rhabiller pour l’hiver.
Halte là ! Sans noircir le tableau, concédons que « l’économie n’explique pas tout » mais que « rien ne s’explique sans elle » comme l’indique justement un critique des médias interrogé dans le film. Au milieu de ce cénacle, Frédéric Lordon souligne l’aisance avec laquelle on se conforme au modèle dominant, par adhésion idéologique ou opportunisme carriériste – si tant est que cette distinction ait encore lieu d’être dans un monde gouverné par l’utilité et l’intérêt…
En l’absence de société secrète en charge de la défense du catéchisme capitaliste, la responsabilité est partagée par les lecteurs et les auditeurs des propagandistes des valeurs marchandes, c’est-à-dire vous et moi. Si, à rebours de ce qu’affirme un intervenant du film, l’alternative pour un jeune journaliste n’est ni « de se coucher » devant les puissances d’argent ni d’enterrer sa carrière, la réponse aux Nouveaux Chiens de Garde se situe peut-être dans le soutien à la petite presse d’opinion. Chiche !
Ça part de rien, souvent. Il n’aurait pas dû rapter en douce le smartphone de Charlotte. Quand on a 50 ans, qu’on est deux fois divorcé et qu’on a deux grands enfants, on ne fait pas ces choses-là. Charlotte lui avait dit qu’elle était à Londres pour assister à une vente chez Sotheby’s. Les messages, que le narrateur de Mufle fait défiler, livrent une autre vérité : « Thank you my darling for the most wonderful week-end of my life. »
Il y croyait, pourtant, de nouveau : à la vie sublime, à la beauté. L’amour n’était pas qu’un chien de l’enfer. Partout, il avait envie de crier : « Hé, les gars, vous avez vu ? Cette blonde est avec moi. » Quelques mots chapardés ont balayé le temps retrouvé. Beaucoup d’eau froide sur le soleil des saisons. L’enfer recommence avec elle.[access capability= »lire_inedits »]
C’était donc ça, Charlotte. Une blonde comme les autres, sans scrupules. De longues jambes sublimes qui mentent quand elles s’enroulent. Des battements de cœur sous une vieille peau passée aux UV. Il avait été prévenu : « Charlotte ? Celle-là, elle te jettera comme ça, pschitt… »
Et puis non, ce n’était pas que ça. D’ailleurs, même l’envie de la tuer se fait la malle. Il couche encore avec elle, le temps de fixer ses souvenirs : « Je t’ai aimée, Charlotte. Est-ce que tu te rendras compte de ça ? Est-ce que ça te servira à quelque chose ? »
Oui, il avait aimé son art de brosser ses cheveux, son sale caractère, sa ressemblance avec sa première femme et avec Sydne Rome dans Quoi ? de Polanski, son corps bronzé s’extirpant des draps, son appartement sous les toits de Paris, son maillot de bain marron sur les plages d’Espagne, l’amour avec elle, l’alcool avec elle, le souvenir de leurs premiers baisers et la regarder lire Jane Austen.
Il ne lui restait plus, désormais, qu’à voyager en solitaire, draguer des jeunes filles sans intérêt, écouter les Rolling Stones en boucle et racheter ce DVD des Noces rebelles, d’après Richard Yates, qu’elle ne lui avait pas rendu.
Sur l’amour, sur la beauté et la mélancolie des passions fanées, Neuhoff dit tout dans Mufle, un texte pointu comme une lame qui fouille les plaies. Il cite Roda-Gil chanté par Julien Clerc − « Souffrir par toi n’est pas souffrir » − et Françoise Sagan – « On ne sait jamais ce que le passé vous réserve. » Au moins les conversations du temps des copains et des verres qui permettent l’oubli, à Amsterdam ou à Berlin.
Dans ses précédents romans, Un Bien fou et Pension alimentaire, Neuhoff, déjà, célébrait des femmes et, d’un même trait, les hachait menues. Il récidive avec Mufle. L’élégance française tient dans ces mots blessés d’un écrivain qui sait que pour ne pas mourir tout de suite, il faut parfois en être un, de mufle.[/access]