Notre excellent confrère de Libération Jean Quatremer nous l’apprend : Flavien Deltort, webmaster du site parlorama.eu, vient de suspendre son site et le rouvrira peut-être lundi quand il aura consulté son avocat. Pourquoi ? Il se faisait fort de présenter l’activité des parlementaires européens et de les noter en fonction de leur assiduité (présence aux plénières, nombre de propositions, de motions, de questions écrites et orales déposées, etc.) Plusieurs eurodéputés se sont émus de ce crime de lèse-démocratie au point qu’ils ont menacé Flavien Deltort de poursuites judiciaires. En même temps, rien n’est plus logique : leur absentéisme à Strasbourg et à Bruxelles leur laisse tout loisir de surfer sur Internet et de s’y indigner.
Sarko au chrono
« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en criant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! Mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien[1. Entretien avec Michel Droit, 14 décembre 1965.]. » Au cours de ses deux septennats, le général de Gaulle aura légué au patrimoine audiovisuel national quelques petites phrases bien senties. Qu’il s’entretienne avec Michel Droit ou qu’il donne une conférence de presse dans la salle des fêtes de l’Elysée, une règle prévalait : le président pouvait parler autant qu’il le voulait. Ça lui aurait chanté qu’il aurait pu soliloquer des heures durant. Ici Cognacq-Jay, à vous La Havane.
Même en 1969, lorsque l’ORTF s’avisa d’investir dans un chronomètre pour ériger en loi d’airain la règle des trois tiers et partager équitablement le temps d’antenne entre gouvernement, majorité et opposition, la parole présidentielle échappa à tout décompte. Du général de Gaulle à Jacques Chirac, les présidents qui se succédèrent à la tête de l’Etat s’accommodèrent assez bien de la situation. Ils n’en tirèrent pas un profit excessif : c’est qu’ils avaient chacun une conscience suffisamment aigüe de leur mission et, surtout, un scrupuleux respect de nos institutions, pour ne pas trop en faire. Ne pas trop en faire : depuis Périclès, c’est la vertu de tout homme d’Etat.
François Mitterrand, qui pourtant avait endossé vingt ans durant les habits d’adversaire le plus acharné de la Ve République, se convertit à la doctrine gaullienne sitôt les portes du 55 rue du faubourg Saint-Honoré refermées derrière lui. La chose était entendue : le président de la République n’était pas le chef de la majorité, mais bien de l’Etat, le garant de l’unité nationale et des institutions. Certes, parfois il pouvait bien lui arriver de descendre dans l’arène. Mais jamais il ne portait l’estocade finale ni se salissait trop les mains. Un Premier ministre, ça n’est pas fait pour les chiens.
Les temps changent. Saisi en décembre 2007 par le Parti socialiste, le Conseil d’Etat a annulé la décision du Conseil supérieur de l’audiovisuel refusant de comptabiliser les interventions présidentielles dans la part dédiée à l’exécutif. Dès le 27 avril prochain, chaque fois que Nicolas Sarkozy (ou l’un de ses collaborateurs parlants, comme Claude Guéant ou Henri Guaino) passera à l’antenne, il versera sa quote-part au temps de parole gouvernemental. Enfin, ce ne sera pas si simple : seules les interventions du président qui « en fonction de leur contenu et de leur contexte, relèveront du débat national » seront comptabilisées dans le paquet de l’exécutif… Allez donc juger et savoir quand la parole élyséenne relève de la politique intérieure ou surfe sur les cimes éthérées de nos institutions…
En attendant, à gauche, on sabre déjà le champagne : le régime présidentiel est vaincu par la force des chronomètres ! Et même pas des Rolex.
Pas si vite ! Les socialistes, Martine Aubry en tête, ont la satisfaction un peu trop rapide. Car si, dans sa décision, le Conseil d’Etat argue uniquement du « respect du pluralisme » et du rôle particulier que le président de la République occupe dans les institutions de 1958, c’est en vérité à une situation politique particulière qu’il fait face.
Celle-ci n’a pas été créée par Nicolas Sarkozy. Son omniprésidence n’a en réalité que bien peu de choses à voir avec son exercice personnel du pouvoir.
C’est Jacques Chirac, le vrai fautif : en introduisant le quinquennat, il n’a pas réduit la durée du mandat présidentiel, mais changé en profondeur la nature du régime. On aurait dû, d’ailleurs, se méfier du slogan que le RPR avait choisi lors du référendum de septembre 2000. C’est Eric Raoult qui l’avait trouvé : « Le quinquennat, ça vous requinque une République. » Du Corneille ou du Racine, c’est au choix. En fait, il apparaît clairement aujourd’hui que le député-maire du Raincy, s’emmêlant les pinceaux dans son dictionnaire de rimes, avait confondu les verbes requinquer et dézinguer. Errare humanum…
Car une fois établie la concomitance des deux élections, le législatif procède désormais de l’exécutif. Le président se retrouve de facto chef du gouvernement – et même de sa majorité. Et le Premier ministre dans tout ça ? Il fait le dos rond, et ça fait mal.
En se réjouissant de la décision du Conseil d’Etat, les socialistes et les opposants à Nicolas Sarkozy entérinent donc, bien malgré eux, une évolution institutionnelle majeure : la Ve République n’existe plus désormais que sur le papier. Nous voilà pleinement dans un régime présidentiel. Bon appétit, ô ministres intègres.
Le machisme ne passera pas !
« Un jour, j’ai réalisé que Dom Juan n’était pas vraiment la pièce que j’avais envie de mettre en scène. Mais, comme un sursaut créatif, l’idée d’adapter Don Quichotte m’est apparue (…) l’intuition était là. » (Irina Brook)
Parfois, il est inutile de commenter. Et puis, on ne peut pas s’en empêcher. Au cours de l’interview parue dans le JDD du 12 avril, l’artiste s’explique : en relisant Dom Juan, elle s’est aperçue que la pièce « ne montrait que des femmes qui souffraient ». Et ça, c’est pas possible. Les femmes qui souffrent : critère suprême. Exit Dom Juan.
Il y a encore quelques années, on montait Dom Juan justement pour en souligner la nature abjecte, la noirceur, pour le renvoyer au banc des accusées de l’histoire de l’oppression féminine (entre autres). Le grand seigneur méchant homme était caricaturé, grossi, mais au moins il existait. Autrement dit le passé existait encore, il servait même de repoussoir : voyez comme cet affreux bonhomme incarne la bassesse, le machisme, l’injustice des siècles passés ! Voyez, public, cet affreux mâle méprisant, sur de lui et dominateur du passé, voyez d’où nous revenons ! Ainsi Ariane Mnouchkine nous avait-elle dépeint Molière et son temps : époque barbare, où régnaient le manque d’hygiène, le machisme, l’injustice sociale, et où ce sublime jeune homme, mi-Jésus mi-Cat Stevens, se rebellait contre le « système » avant de devenir lui même un affreux jojo tyrannique et jaloux… La vision était controversée, gauchie, mais – outre l’interprétation magnifique des acteurs et la beauté des images – elle avait le mérite d’exister… Molière, Dom Juan, même combat : affreux certes, mais vivants.
Un pas vient d’être franchi : Dom Juan ne devrait pas avoir existé. On ne peut pas mettre en scène une pièce qui montre autant de femmes qui souffrent. Exit l’histoire ! (Don Quichotte, lui, ne fait souffrir personne, c’est un héros sympa : il est poétique, presque victime de ses rêves, il souffre, mais c’est un homme, et puis comme c’est un roman, on y choisit ce qu’on veut…)
Il est vrai que cette pièce, la plus énigmatique de son auteur, présente un redoutable défi : Molière (l’affreux machiste qui empêcha Armande Béjart de s’épanouir et la quitta pour sa nièce) refuse de prendre véritablement parti. Boulevard de liberté pour le metteur en scène… et occasion en or, maintes fois exploitée. Dom Juan n’est pas un caractère lisible, et c’est précisément cette opacité qui rend le texte mystérieux, inclassable, étrange. En tout état de cause, au cours de la pièce, toutes ses tentatives de séduction échouent ! Charlotte lui échappe, Elvire le sermonne, son père le renie, il ne séduit aucune proie et, même face au mendiant refusant de nier sa foi, il doit baisser les armes… ainsi va-t-il d’échec en échec, jusqu’à sa mort. Nuance, donc.
Quand bien même Dom Juan serait le mal absolu, faut-il cesser de le représenter pour qu’il cesse d’exister ? Comment va-t-on éduquer les jeunes filles ? Exit Barbe bleue et Valmont, bientôt. Faudrait pas donner des mauvaises idées aux garçons…
Nuisance téléphonée
Hier, au ministère de la Santé, le gouvernement ouvrait la première table ronde du « Grenelle des ondes », qui doit statuer sur la nocivité des radiofréquences émises par les téléphones portables et les antennes relais. Associations, élus, ministres et opérateurs participeront à des groupes de travail et rendront leur synthèse à la fin du mois. Petit détail sans importance : aucun scientifique n’a été invité. Mais qu’on se rassure : le ministère de la Santé n’exclut pas de convier l’un ou l’autre chercheur à un groupe de travail ultérieur. Pour l’heure, Roselyne Bachelot a livré son avis sur la question : « Le téléphone portable est plus préoccupant que les antennes relais. » Oui, Mme le Ministre, surtout lorsque c’est Nicolas Sarkozy au bout du fil et qu’il vous apprend votre imminent remaniement.
Ahmadinejad joue et gagne
Il est dangereux de prévoir le prévisible : le président iranien Mahmoud Ahmadinejad l’a démontré lundi dernier à Genève, lors de la Conférence de l’Onu sur le racisme. Le monde entier s’est ému d’une phrase qui n’avait pas été prononcée. En effet, la version anglaise du discours distribuée par les diplomates iraniens comportait deux mots remettant en cause la réalité de l’Holocauste (« Les Alliés ont créé l’Etat d’Israël après la Seconde Guerre mondiale sous le prétexte des souffrances des juifs et de la question ambiguë et douteuse de l’Holocauste »), mots que le président iranien n’a finalement pas prononcés.
Selon les règles du jeu habituelles de l’Onu, lorsque l’orateur s’exprime à la tribune dans une langue non officielle – comme en l’occurrence le farsi –, c’est le texte distribué par la mission diplomatique qui fait foi. Or, c’est ce texte anglais, diffusé par les Iraniens à l’avance – comme il est d’usage dans ces cas-là – qui est parvenu aux chancelleries occidentales et qui a motivé la décision de quitter la salle pendant le discours d’Ahmadinejad et sa mise en scène spectaculaire. À en juger par les réactions, le piège a été efficace. Ainsi l’ambassadeur britannique Peter Goderham a-t-il déclaré que « de tels propos antisémites ne devraient pas avoir leur place dans une conférence consacrée à la lutte contre le racisme », faisant clairement référence à la version anglaise et non pas au discours effectivement prononcé.
Le président iranien a donc savamment tendu une embuscade aux diplomates européens : alors qu’on attendait d’éventuels propos négationnistes, il s’est « borné », en fin de compte, à qualifier le gouvernement israélien de « régime raciste » – presque un lieu commun dans une enceinte de l’Onu et dans pas mal de médias. Manœuvre habile donc, car si la négation de la Shoah est très largement considérée comme une affirmation délirante, l’équation « sionisme = racisme » bénéficie d’une audience à la fois plus large et plus respectable. Par conséquent, certaines délégations, comme celle du Vatican, ont décidé de rester dans la salle et d’écouter le discours d’Ahmadinejad dans son intégralité. Interrogé par un journaliste, le représentant du Saint-Siège l’a d’ailleurs dit clairement : s’il est resté dans la salle, c’est justement parce que le président iranien n’a finalement pas tenu les propos négationnistes annoncés. Jeremy Paxton, le célèbre grand reporter de la BBC, ne pensait pas autre chose quand il a qualifié le « walkout » orchestré par la France de coup d’épate, arguant que les gens ont le droit de critiquer le sionisme.
Pour expliquer l’écart entre les deux versions, on peut, me semble-t-il, écarter d’emblée un soudain revirement d’opinion du président iranien qui l’aurait enfin convaincu de la réalité de l’Holocauste. Aurait-il cédé aux amicales pressions de Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies, ou de quelqu’un d’autre, ou bien s’agit-il d’un calcul ? Dans les deux cas, le résultat est le même : face à l’électorat iranien (appelé aux urnes dans quelques semaines) et à l’opinion publique mondiale, Ahmadinejad a poussé les Européens et notamment la France, à manifester leur solidarité avec Israël et non pas avec les victimes de la Shoah. Autrement dit, il a préféré orienter son discours vers l’antisionisme plutôt que risquer de créer l’unanimité contre lui en sombrant dans l’antisémitisme et le négationnisme. L’exploit d’Ahmadinejad est à saluer : au lieu de se laisser coincer, le jour de l’anniversaire d’Adolf Hitler, dans la position intenable d’un Faurisson à turban, il aura réussi à faire accroire à des millions de gens sur terre, grâce aux raccourcis inévitables des comptes-rendus médiatiques, que la France soutient publiquement Netanyahou et Lieberman.
C’est à ce coup de théâtre que se résume finalement la conférence de Genève ; Durban II ne laissera pas d’autre souvenir que le discours d’Ahmadinejad et le départ de l’ambassadeur de France – faux-départ d’ailleurs puisque la France ne s’est pas retirée de la Conférence. Ni les textes adoptés dont on salue « la relative modération » ni les rencontres en coulisses ne sont d’aucune importance. De nouveau il a été démontré que l’ONU n’est rien d’autre qu’une scène où chacun récite son couplet. Le président iranien l’a parfaitement intégré et, à l’instar de ceux qui avaient détourné Durban I en 2001, il a su l’utiliser pour faire sa com’. Pour les gouvernements qui pensaient être plus malins que lui, Ahmadinejad a préparé une petite surprise.
Voilà, en tout cas, qui démontre bien la faiblesse de la stratégie française dans ce dossier. La France avait décidé au dernier moment de participer à la conférence pour se démarquer des Etats-Unis, se montrer à l’écoute du tiers-monde et, cerise sur le gâteau, battre Ahmadinejad à son propre jeu. Pour logique qu’il soit, ce raisonnement passait à côté de l’essentiel, l’efficacité médiatique de ces héros du tiers-monde que sont Ahmadinejad et Chavez, dignes successeurs dans ce domaine du colonel Kadhafi.
La France aurait mieux fait de ne pas aller à ce casse-pipe diplomatique annoncé, quitte à laisser Ségolène Royal s’excuser plus tard devant les damnés de la terre.
Carnages à géométrie variable
Au moins 40 000 personnes ont fui les régions au nord du Sri Lanka où l’armée et le mouvement des Tigres pour la libération de l’Eelam Tamoul (LTTE) sont engagés dans de violents combats, a indiqué mardi le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Hormis les immigrés tamouls sympathisants des Tigres, durement bastonnés par la police parisienne lundi soir dans le quartier de la Gare du Nord, personne ne semble trop s’émouvoir en France de la catastrophe humanitaire qui frappe le dernier réduit rebelle de Ceylan. Lors des JT, on a même entendu l’expression « bouclier humain », le LTTE étant nommément accusé de s’abriter derrière les civils pour retarder les offensives de l’armée gouvernementale. C’est curieux, cette expression de « bouclier humain », on ne l’a jamais entendue, il y a trois mois, à propos de Gaza et du Hamas. Et je ne vous parle même pas de « massacres » et autres « génocides ».
Si tu vois Morano !
Ce n’est un secret pour personne : j’adore Nadine Morano. Ne me demandez pas les raisons de cette affection si particulière et si soudaine. Les sentiments que je lui voue sont instinctifs et entiers. Et j’en viens à me demander pourquoi le gouvernement et le Parlement ne comptent pas dans leurs rangs plus de femmes de sa qualité. A elle seule, elle incarne le génie français ou, plutôt, ce qui resterait de lui après un hiver nucléaire.
Nadine – à ce degré d’admiration, je l’appelle par son prénom – a tous les atouts. Elle porte beau, au point d’être considérée par certains comme le sosie le plus vraisemblable de Patricia Kaas, sans qu’elle ne présente toutefois le méchant inconvénient de la star forbachoise : chanter. Elle a l’allure d’une Madame Sans-Gêne. Tout y est : le verbe vivandier, la bise aux soldats, le tutoiement des puissants. Rien ne lui résiste. Elle n’a peur de personne et ne se méfie de rien, même pas d’elle-même. Ajoutez à cela qu’elle n’a pas sa pareille pour manier la mesure et le discernement – vertus cardinales de tout homme d’Etat –, et vous aurez compris où son destin la conduira : loin. Très loin. Bien au-delà encore.
Certes, je ne le nie pas : sa valeur et ses qualités en rendent aujourd’hui plus d’une jalouse. On le serait à moins. Ainsi a-t-on entendu récemment cette mauvaise langue de Fadela Amara persifler : « C’est la Castafiore. Elle est sympa, mais elle énerve tout le monde et tout le monde la fuit. » Fadela Amara reconnaît au moins une chose : Nadine Morano ressemble trait pour trait à Patricia Kaas, la Castafiore de Forbach, celle que la France ne craint pas d’envoyer à l’Eurovision. C’est un bon début.
Tous les commentateurs politiques dignes de ce nom s’accordent aujourd’hui sur une chose : Nadine Morano est sous-employée. Secrétaire d’Etat à la Famille, ce petit portefeuille ne lui permet pas, en effet, de donner sa pleine mesure. Elle en est bien consciente. Et Didine – le respect n’est pas ennemi de la familiarité – a présenté une offre de services pour accéder à de plus importantes responsabilités. Pas par ambition ni carriérisme, mais uniquement pour faire convenablement son job. Aujourd’hui, elle s’occupe de la famille – et son action porte ses fruits : les Français étaient encore nombreux à se retrouver autour de la table familiale le dernier dimanche de Pâques. Seulement, dit-elle, la famille, c’est bien beau, mais ça ne vaut rien sans un minimum d’éducation.
Comment ne pas lui donner raison ? J’en sais personnellement quelque chose : les neveux et nièces de Willy, mon mari, sont si mal élevés que je n’invite plus personne depuis des années à la maison, ni eux ni leurs parents. Je n’ai aucun conseil à donner à Nicolas Sarkozy, mais il va bien falloir que votre président confie, sans plus attendre, l’Education nationale à Nadine Morano s’il veut que les Français aient encore une vie de famille digne de ce nom.
Mais comment voulez-vous avoir une vraie vie de famille et, par conséquent, rendre visite à votre parentèle si vous n’avez ni permis ni voiture. Chaque fois qu’ils venaient passer Noël à la maison, les parents de Willy devaient prendre le train, descendre à la gare centrale de Stuttgart, emprunter le métro, attendre le bus, prendre une correspondance avant de faire le reste du chemin à pied pour arriver chez nous à deux doigts de l’apoplexie. Les années et le gâtisme venant, bien des fois la police nous les a ramenés à la maison, l’œil vide et hagard, à des heures pas possibles. Avant de devenir complètement sénile, mon beau-père aurait eu le permis et une voiture, notre vie familiale en aurait été largement facilitée.
Le ministère de la Famille donc, celui de l’Education nationale, mais également l’Intérieur (pour le permis), l’Industrie (pour la voiture), l’Ecologie (rouler oui, polluer non), la Santé (au cas où quelqu’un se sente mal à l’arrière du véhicule), la Culture (on ne sait jamais quoi offrir pour l’anniversaire du petit dernier, alors un livre ou autre chose) et l’Economie (pour financer le tout) : voilà la configuration minimale du super-ministère auquel Nadine Morano peut légitimement prétendre.
Ce serait, d’ailleurs, un juste retour des choses. Car, vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais la France a une chance rare d’avoir Nadine Morano – c’est un truc qui se produit tous les trois mille ans dans l’histoire d’une nation. Aujourd’hui, c’est votre tour d’en compter une pareille parmi vous : pour la prochaine, il vous faudra attendre les années 6009. C’est que Didinette – on est moranoïste ou on ne l’est pas – ne se contente pas d’être une femme politique d’exception, elle a des idées à n’en plus finir ! Des idées en avance sur son temps. Rien que la semaine dernière, elle s’est prononcée, dans la même phrase, pour l’adoption des homosexuels et l’euthanasie. Je n’ai rien contre l’idée d’adopter deux ou trois gays, mais je n’en vois pas trop l’intérêt si c’est pour les tuer aussitôt. Je dois être un peu attardée : Nadine va trop vite pour moi.
Le truc turc
C’est une tradition si établie en France qu’on la croirait vieille de mille ans. Sitôt qu’est annoncée une élection européenne se profile la pointe discrète de babouches. Lully frappe les trois coups. Un turban fait son entrée au-dessus d’un grand manteau d’or, le cimeterre dépasse à peine : tiens, v’là le Grand Turc. Et, élection après élection, sans jamais craindre ni de se répéter ni de lasser leur entourage, nos Messieurs Jourdain de la politique française l’embarrassent de questions[1. – Covielle : Le fils du Grand Turc, votre gendre ! Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c’est-à-dire : « N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ? »
– Monsieur Jourdain : Le fils du Grand Turc dit cela de moi ?
– Covielle : Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre fille : « Ah ! me dit-il, marababa sahem » ; c’est-à-dire « Ah ! que je suis amoureux d’elle ! »]. Certains lui promettent leur fille comme bru, d’autres réclament que le mamamouchi excipe de son certificat d’européanité. Tous sont là, subjugués. Rome n’est déjà plus dans Rome ; elle se perd au bord de la mer de Marmara en querelles byzantines.
Il y a bien un mérite à se demander si la Turquie est ou n’est pas européenne : divisant et échauffant les esprits, cette question élude toutes les autres et force chacun à prendre position dans des camps si retranchés que même la raison n’y a plus guère de place.
Les uns vous rappellent que cette nation prétendument si arriérée conféra aux femmes le droit de vote dès 1930, que Mustafa Kemal occidentalisa le pays dès 1923 et qu’aujourd’hui même lorsque certains religieux entendent autoriser le port du voile dans les universités, la Cour constitutionnelle d’Ankara oppose un veto sans appel, comme ce fut le cas en juin 2008. Puis, sérieux, ils vous sortent de la poche un livre d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature et néanmoins excellent écrivain, pensez donc.
Les autres vous font en boucle le remake de Midnight express. Ou alors, ils vous jurent que, dès que la Turquie aura rejoint l’Union, des hordes sanguinaires fondront des confins anatoliens sur l’ouest radieux pour égorger nos filles et nos compagnes, faire paître leurs troupeaux sur nos vertes prairies et convertir les rescapés à la foi du mahométan.
Malheur à celui qui aurait l’heur de sortir de ces positions-là, pour rappeler que l’affaire turque n’est pas une affaire française, mais avant tout la question de la Mitteleuropa, cet espace construit sur les décombres de l’Empire austro-hongrois, du Reich allemand puis, bien plus tard, de l’Union soviétique et dont la France s’est évertuée, de François Ier jusqu’à François Mitterrand, à contenir l’expansion.
Des innombrables sièges de Vienne par les Ottomans, la France a gagné le croissant, celui que tout bon Français trempe avec délectation dans son café matinal dans le seul but de provoquer le dégoût instantané de tous les autres Européens. Elle en a tiré aussi une relative stabilité géopolitique, lui permettant de conforter des siècles durant ses frontières extérieures et de construire son identité nationale, pendant que le Saint Empire s’inquiétait pour sa part de ses frontières orientales soumises à de multiples assauts et y confinait toutes ses troupes.
A dire vrai, notre pays n’a, dans son histoire, jamais fait la fine bouche ni refusé les loukoums ottomans lorsqu’il s’agissait de pactiser avec Soliman et de prendre en tenaille les Impériaux. Pour conclure une alliance contre le très chrétien Charles Quint, François Ier n’a pas demandé à son homologue de Constantinople s’il faisait bien ses Pâques et regardait dévotement le Jour du Seigneur chaque dimanche sur France 2 : il s’est contenté de signer en 1536 le traité des Capitulations, premier du genre entre une nation chrétienne et une nation musulmane.
Ce n’est pas non plus le fruit du hasard si l’inspiré Colbert fonda en 1669 l’Ecole des Jeunes de langues, que Lakanal transforma après la Révolution en école des Langues orientales. Ce n’est pas non plus sans raison que le général de Gaulle renforça les liens de la France avec le pays d’Atatürk, dont il admirait sincèrement l’œuvre. Dès 1963, c’est bien sous l’impulsion de De Gaulle et d’Adenauer que l’Europe signa des accords d’association, préparatoire puis transitoire, avec la Turquie.
Qu’elle soit une alliée multiséculaire de la France est un fait historique. Certes, cette alliance si fidèle et si longue ne fait pas de la Turquie un département français ni d’Ankara un chef-lieu d’arrondissement.
Ainsi va la marche du monde : on peut s’entendre, se parler et commercer ensemble sans pour autant croire qu’il est indispensable de se mettre à la colle.
Dans l’ordre géopolitique, la Turquie fait office de pont entre le monde occidental et le monde musulman. Pour le meilleur et pour le pire. Le jour, on y voit circuler les personnes, les idées et les biens. La nuit, on s’y livre, tous phares éteints, à des échanges plus douteux. Son appartenance à l’Otan, à l’OSCE et à l’OCDE arrime solidement la Turquie à l’Occident. En rejoignant demain l’Union européenne, il n’est pas dit que la position géostratégique du pays ne serait pas aussitôt affaiblie. Que vaudrait, aux yeux des autres pays de la région et du monde musulman, une Turquie devenue nouvelle province d’un Empire qui ne veut pas dire son nom puisqu’il n’en a pas la puissance ?
Bref, qu’il soit constantinopolitain hier ou bruxellois aujourd’hui, le byzantinisme, forme suprême de l’impuissance et du déni de réalité, menace toujours la stabilité de la région.
Les raisonnements spécieux sur la culture, la religion ou la géographie ne sont ici, au regard de l’histoire, que des billevesées. Un élève de 6e disposant des rudiments du savoir et d’un peu de catéchisme (je sais bien que ça n’existe plus) pourrait vous retourner en cinq sec tous les arguments culturels : de Paul de Tarse à Nicolas de Myre, en passant par le concile de Nicée, toute l’unité religieuse et culturelle de l’Europe s’est construite paradoxalement en Anatolie.
L’économie même, dont on prétend qu’elle gouverne le monde, n’est rien : le produit intérieur brut par habitant de la Turquie, s’il reste bien en deçà de la moyenne européenne, est supérieur à celui de la Bulgarie et de la Roumanie, pourtant membres à part entière de l’Union depuis 2007.
La seule question qui vaille est politique. Politique, et rien d’autre.
D’ailleurs, ceux qui croient que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est une affaire de civilisation ou de religion devraient tourner leur regard vers Strasbourg : Ankara est, depuis 1949, l’un des membres fondateurs du Conseil de l’Europe. Oui, bon, mais encore ? Depuis 1954 et la ratification de la Convention européenne des droits de l’Homme, la Turquie siège à la Cour de Strasbourg. Si un citoyen français pense que ses droits fondamentaux sont bafoués par son Etat et que toutes les voies de recours ont été épuisées dans son pays, il peut demander justice et réparation à la Cour européenne des droits de l’Homme et voir son affaire traitée par l’excellente Işıl Karakaş, ancienne doyenne de la faculté de droit d’Istanbul et actuelle juge turque à la Cour.
Admettons que ce justiciable soit un fan du président Sarkozy et, par-là même, un adversaire farouche de l’adhésion de la Turquie à l’Union. S’il obtient gain de cause contre son Etat, refusera-t-il le jugement de Mme Karakaş, au motif qu’il estime que la Turquie n’a pas sa place dans une organisation continentale, fût-elle paneuropéenne ?
Quel autre brevet d’européanité demander à la Turquie : elle adhère non seulement aux valeurs qui font le ciment de la civilisation européenne, mais les défend et les illustre.
Alors quoi ? Membre fondateur du Conseil de l’Europe depuis soixante ans, la Turquie est candidate depuis cinquante ans à l’entrée dans l’Europe intégrée. La laisserons-nous encore longtemps dans le vestibule strasbourgeois ? Peut-être bien que oui. Car il faudra l’assentiment des peuples, cette drôle de chose dont on ne s’embarrasse plus guère en Europe depuis longtemps. Sauf, précisément, lorsque l’on passe aux choses sérieuses et qu’il s’agit de faire entrer le grand Turc dans son salon.
Sept ans déjà
Le 21 avril 2002, le coup de tonnerre, le tremblement de terre éclatait dans le ciel de la Ve république. M. Jean-Marie Le Pen accédait au second tour de l’élection présidentielle. Elu de justesse par 50,07 % malgré les manifestations d’une jeunesse manipulée, le président Le Pen mit en route une vigoureuse politique anti-immigrationniste en créant un ministère de l’Identité nationale, confié à Carl Lang. Il pratiqua également une politique d’ouverture assez inédite auprès de la société civile (Alain Soral, Fadela Amara) et de la gauche (Bernard Kouchner, Manuel Valls). C’est sans problème qu’il devait battre au second tour de 2007 le leader du NPA, Olivier Besancenot par 82 % des voix.
Chirac en mauvaise posture dans les sondages
La rédaction de Causeur n’a pas mis cinq secondes à réfléchir avant de prendre ses responsabilités. L’essentiel est aujourd’hui en jeu : la liberté d’expression, la démocratie, les droits de l’homme, les oiseaux qui gazouillent au printemps, le ciel bleu, le soleil chaud de l’été sur la peau dorée d’une belle femme, une gorgée d’eau fraiche en haut du Ventoux, le sourire des enfants et les souvenirs des vieillards. En ce 21 avril, Causeur appelle solennellement tous ses lecteurs à voter Jacques Chirac au second tour de l’élection présidentielle. Quelle que soit la mauvaise ou très mauvaise opinion que vous ayez de lui, il reste notre dernier rempart contre les vieux démons qui ne demandent qu’à être réveillés pour peu qu’on les chatouille.
Les absents ont toujours Deltort
Notre excellent confrère de Libération Jean Quatremer nous l’apprend : Flavien Deltort, webmaster du site parlorama.eu, vient de suspendre son site et le rouvrira peut-être lundi quand il aura consulté son avocat. Pourquoi ? Il se faisait fort de présenter l’activité des parlementaires européens et de les noter en fonction de leur assiduité (présence aux plénières, nombre de propositions, de motions, de questions écrites et orales déposées, etc.) Plusieurs eurodéputés se sont émus de ce crime de lèse-démocratie au point qu’ils ont menacé Flavien Deltort de poursuites judiciaires. En même temps, rien n’est plus logique : leur absentéisme à Strasbourg et à Bruxelles leur laisse tout loisir de surfer sur Internet et de s’y indigner.
Sarko au chrono
« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en criant l’Europe ! l’Europe ! l’Europe ! Mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien[1. Entretien avec Michel Droit, 14 décembre 1965.]. » Au cours de ses deux septennats, le général de Gaulle aura légué au patrimoine audiovisuel national quelques petites phrases bien senties. Qu’il s’entretienne avec Michel Droit ou qu’il donne une conférence de presse dans la salle des fêtes de l’Elysée, une règle prévalait : le président pouvait parler autant qu’il le voulait. Ça lui aurait chanté qu’il aurait pu soliloquer des heures durant. Ici Cognacq-Jay, à vous La Havane.
Même en 1969, lorsque l’ORTF s’avisa d’investir dans un chronomètre pour ériger en loi d’airain la règle des trois tiers et partager équitablement le temps d’antenne entre gouvernement, majorité et opposition, la parole présidentielle échappa à tout décompte. Du général de Gaulle à Jacques Chirac, les présidents qui se succédèrent à la tête de l’Etat s’accommodèrent assez bien de la situation. Ils n’en tirèrent pas un profit excessif : c’est qu’ils avaient chacun une conscience suffisamment aigüe de leur mission et, surtout, un scrupuleux respect de nos institutions, pour ne pas trop en faire. Ne pas trop en faire : depuis Périclès, c’est la vertu de tout homme d’Etat.
François Mitterrand, qui pourtant avait endossé vingt ans durant les habits d’adversaire le plus acharné de la Ve République, se convertit à la doctrine gaullienne sitôt les portes du 55 rue du faubourg Saint-Honoré refermées derrière lui. La chose était entendue : le président de la République n’était pas le chef de la majorité, mais bien de l’Etat, le garant de l’unité nationale et des institutions. Certes, parfois il pouvait bien lui arriver de descendre dans l’arène. Mais jamais il ne portait l’estocade finale ni se salissait trop les mains. Un Premier ministre, ça n’est pas fait pour les chiens.
Les temps changent. Saisi en décembre 2007 par le Parti socialiste, le Conseil d’Etat a annulé la décision du Conseil supérieur de l’audiovisuel refusant de comptabiliser les interventions présidentielles dans la part dédiée à l’exécutif. Dès le 27 avril prochain, chaque fois que Nicolas Sarkozy (ou l’un de ses collaborateurs parlants, comme Claude Guéant ou Henri Guaino) passera à l’antenne, il versera sa quote-part au temps de parole gouvernemental. Enfin, ce ne sera pas si simple : seules les interventions du président qui « en fonction de leur contenu et de leur contexte, relèveront du débat national » seront comptabilisées dans le paquet de l’exécutif… Allez donc juger et savoir quand la parole élyséenne relève de la politique intérieure ou surfe sur les cimes éthérées de nos institutions…
En attendant, à gauche, on sabre déjà le champagne : le régime présidentiel est vaincu par la force des chronomètres ! Et même pas des Rolex.
Pas si vite ! Les socialistes, Martine Aubry en tête, ont la satisfaction un peu trop rapide. Car si, dans sa décision, le Conseil d’Etat argue uniquement du « respect du pluralisme » et du rôle particulier que le président de la République occupe dans les institutions de 1958, c’est en vérité à une situation politique particulière qu’il fait face.
Celle-ci n’a pas été créée par Nicolas Sarkozy. Son omniprésidence n’a en réalité que bien peu de choses à voir avec son exercice personnel du pouvoir.
C’est Jacques Chirac, le vrai fautif : en introduisant le quinquennat, il n’a pas réduit la durée du mandat présidentiel, mais changé en profondeur la nature du régime. On aurait dû, d’ailleurs, se méfier du slogan que le RPR avait choisi lors du référendum de septembre 2000. C’est Eric Raoult qui l’avait trouvé : « Le quinquennat, ça vous requinque une République. » Du Corneille ou du Racine, c’est au choix. En fait, il apparaît clairement aujourd’hui que le député-maire du Raincy, s’emmêlant les pinceaux dans son dictionnaire de rimes, avait confondu les verbes requinquer et dézinguer. Errare humanum…
Car une fois établie la concomitance des deux élections, le législatif procède désormais de l’exécutif. Le président se retrouve de facto chef du gouvernement – et même de sa majorité. Et le Premier ministre dans tout ça ? Il fait le dos rond, et ça fait mal.
En se réjouissant de la décision du Conseil d’Etat, les socialistes et les opposants à Nicolas Sarkozy entérinent donc, bien malgré eux, une évolution institutionnelle majeure : la Ve République n’existe plus désormais que sur le papier. Nous voilà pleinement dans un régime présidentiel. Bon appétit, ô ministres intègres.
Le machisme ne passera pas !
« Un jour, j’ai réalisé que Dom Juan n’était pas vraiment la pièce que j’avais envie de mettre en scène. Mais, comme un sursaut créatif, l’idée d’adapter Don Quichotte m’est apparue (…) l’intuition était là. » (Irina Brook)
Parfois, il est inutile de commenter. Et puis, on ne peut pas s’en empêcher. Au cours de l’interview parue dans le JDD du 12 avril, l’artiste s’explique : en relisant Dom Juan, elle s’est aperçue que la pièce « ne montrait que des femmes qui souffraient ». Et ça, c’est pas possible. Les femmes qui souffrent : critère suprême. Exit Dom Juan.
Il y a encore quelques années, on montait Dom Juan justement pour en souligner la nature abjecte, la noirceur, pour le renvoyer au banc des accusées de l’histoire de l’oppression féminine (entre autres). Le grand seigneur méchant homme était caricaturé, grossi, mais au moins il existait. Autrement dit le passé existait encore, il servait même de repoussoir : voyez comme cet affreux bonhomme incarne la bassesse, le machisme, l’injustice des siècles passés ! Voyez, public, cet affreux mâle méprisant, sur de lui et dominateur du passé, voyez d’où nous revenons ! Ainsi Ariane Mnouchkine nous avait-elle dépeint Molière et son temps : époque barbare, où régnaient le manque d’hygiène, le machisme, l’injustice sociale, et où ce sublime jeune homme, mi-Jésus mi-Cat Stevens, se rebellait contre le « système » avant de devenir lui même un affreux jojo tyrannique et jaloux… La vision était controversée, gauchie, mais – outre l’interprétation magnifique des acteurs et la beauté des images – elle avait le mérite d’exister… Molière, Dom Juan, même combat : affreux certes, mais vivants.
Un pas vient d’être franchi : Dom Juan ne devrait pas avoir existé. On ne peut pas mettre en scène une pièce qui montre autant de femmes qui souffrent. Exit l’histoire ! (Don Quichotte, lui, ne fait souffrir personne, c’est un héros sympa : il est poétique, presque victime de ses rêves, il souffre, mais c’est un homme, et puis comme c’est un roman, on y choisit ce qu’on veut…)
Il est vrai que cette pièce, la plus énigmatique de son auteur, présente un redoutable défi : Molière (l’affreux machiste qui empêcha Armande Béjart de s’épanouir et la quitta pour sa nièce) refuse de prendre véritablement parti. Boulevard de liberté pour le metteur en scène… et occasion en or, maintes fois exploitée. Dom Juan n’est pas un caractère lisible, et c’est précisément cette opacité qui rend le texte mystérieux, inclassable, étrange. En tout état de cause, au cours de la pièce, toutes ses tentatives de séduction échouent ! Charlotte lui échappe, Elvire le sermonne, son père le renie, il ne séduit aucune proie et, même face au mendiant refusant de nier sa foi, il doit baisser les armes… ainsi va-t-il d’échec en échec, jusqu’à sa mort. Nuance, donc.
Quand bien même Dom Juan serait le mal absolu, faut-il cesser de le représenter pour qu’il cesse d’exister ? Comment va-t-on éduquer les jeunes filles ? Exit Barbe bleue et Valmont, bientôt. Faudrait pas donner des mauvaises idées aux garçons…
Nuisance téléphonée
Hier, au ministère de la Santé, le gouvernement ouvrait la première table ronde du « Grenelle des ondes », qui doit statuer sur la nocivité des radiofréquences émises par les téléphones portables et les antennes relais. Associations, élus, ministres et opérateurs participeront à des groupes de travail et rendront leur synthèse à la fin du mois. Petit détail sans importance : aucun scientifique n’a été invité. Mais qu’on se rassure : le ministère de la Santé n’exclut pas de convier l’un ou l’autre chercheur à un groupe de travail ultérieur. Pour l’heure, Roselyne Bachelot a livré son avis sur la question : « Le téléphone portable est plus préoccupant que les antennes relais. » Oui, Mme le Ministre, surtout lorsque c’est Nicolas Sarkozy au bout du fil et qu’il vous apprend votre imminent remaniement.
Ahmadinejad joue et gagne
Il est dangereux de prévoir le prévisible : le président iranien Mahmoud Ahmadinejad l’a démontré lundi dernier à Genève, lors de la Conférence de l’Onu sur le racisme. Le monde entier s’est ému d’une phrase qui n’avait pas été prononcée. En effet, la version anglaise du discours distribuée par les diplomates iraniens comportait deux mots remettant en cause la réalité de l’Holocauste (« Les Alliés ont créé l’Etat d’Israël après la Seconde Guerre mondiale sous le prétexte des souffrances des juifs et de la question ambiguë et douteuse de l’Holocauste »), mots que le président iranien n’a finalement pas prononcés.
Selon les règles du jeu habituelles de l’Onu, lorsque l’orateur s’exprime à la tribune dans une langue non officielle – comme en l’occurrence le farsi –, c’est le texte distribué par la mission diplomatique qui fait foi. Or, c’est ce texte anglais, diffusé par les Iraniens à l’avance – comme il est d’usage dans ces cas-là – qui est parvenu aux chancelleries occidentales et qui a motivé la décision de quitter la salle pendant le discours d’Ahmadinejad et sa mise en scène spectaculaire. À en juger par les réactions, le piège a été efficace. Ainsi l’ambassadeur britannique Peter Goderham a-t-il déclaré que « de tels propos antisémites ne devraient pas avoir leur place dans une conférence consacrée à la lutte contre le racisme », faisant clairement référence à la version anglaise et non pas au discours effectivement prononcé.
Le président iranien a donc savamment tendu une embuscade aux diplomates européens : alors qu’on attendait d’éventuels propos négationnistes, il s’est « borné », en fin de compte, à qualifier le gouvernement israélien de « régime raciste » – presque un lieu commun dans une enceinte de l’Onu et dans pas mal de médias. Manœuvre habile donc, car si la négation de la Shoah est très largement considérée comme une affirmation délirante, l’équation « sionisme = racisme » bénéficie d’une audience à la fois plus large et plus respectable. Par conséquent, certaines délégations, comme celle du Vatican, ont décidé de rester dans la salle et d’écouter le discours d’Ahmadinejad dans son intégralité. Interrogé par un journaliste, le représentant du Saint-Siège l’a d’ailleurs dit clairement : s’il est resté dans la salle, c’est justement parce que le président iranien n’a finalement pas tenu les propos négationnistes annoncés. Jeremy Paxton, le célèbre grand reporter de la BBC, ne pensait pas autre chose quand il a qualifié le « walkout » orchestré par la France de coup d’épate, arguant que les gens ont le droit de critiquer le sionisme.
Pour expliquer l’écart entre les deux versions, on peut, me semble-t-il, écarter d’emblée un soudain revirement d’opinion du président iranien qui l’aurait enfin convaincu de la réalité de l’Holocauste. Aurait-il cédé aux amicales pressions de Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations unies, ou de quelqu’un d’autre, ou bien s’agit-il d’un calcul ? Dans les deux cas, le résultat est le même : face à l’électorat iranien (appelé aux urnes dans quelques semaines) et à l’opinion publique mondiale, Ahmadinejad a poussé les Européens et notamment la France, à manifester leur solidarité avec Israël et non pas avec les victimes de la Shoah. Autrement dit, il a préféré orienter son discours vers l’antisionisme plutôt que risquer de créer l’unanimité contre lui en sombrant dans l’antisémitisme et le négationnisme. L’exploit d’Ahmadinejad est à saluer : au lieu de se laisser coincer, le jour de l’anniversaire d’Adolf Hitler, dans la position intenable d’un Faurisson à turban, il aura réussi à faire accroire à des millions de gens sur terre, grâce aux raccourcis inévitables des comptes-rendus médiatiques, que la France soutient publiquement Netanyahou et Lieberman.
C’est à ce coup de théâtre que se résume finalement la conférence de Genève ; Durban II ne laissera pas d’autre souvenir que le discours d’Ahmadinejad et le départ de l’ambassadeur de France – faux-départ d’ailleurs puisque la France ne s’est pas retirée de la Conférence. Ni les textes adoptés dont on salue « la relative modération » ni les rencontres en coulisses ne sont d’aucune importance. De nouveau il a été démontré que l’ONU n’est rien d’autre qu’une scène où chacun récite son couplet. Le président iranien l’a parfaitement intégré et, à l’instar de ceux qui avaient détourné Durban I en 2001, il a su l’utiliser pour faire sa com’. Pour les gouvernements qui pensaient être plus malins que lui, Ahmadinejad a préparé une petite surprise.
Voilà, en tout cas, qui démontre bien la faiblesse de la stratégie française dans ce dossier. La France avait décidé au dernier moment de participer à la conférence pour se démarquer des Etats-Unis, se montrer à l’écoute du tiers-monde et, cerise sur le gâteau, battre Ahmadinejad à son propre jeu. Pour logique qu’il soit, ce raisonnement passait à côté de l’essentiel, l’efficacité médiatique de ces héros du tiers-monde que sont Ahmadinejad et Chavez, dignes successeurs dans ce domaine du colonel Kadhafi.
La France aurait mieux fait de ne pas aller à ce casse-pipe diplomatique annoncé, quitte à laisser Ségolène Royal s’excuser plus tard devant les damnés de la terre.
Carnages à géométrie variable
Au moins 40 000 personnes ont fui les régions au nord du Sri Lanka où l’armée et le mouvement des Tigres pour la libération de l’Eelam Tamoul (LTTE) sont engagés dans de violents combats, a indiqué mardi le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés. Hormis les immigrés tamouls sympathisants des Tigres, durement bastonnés par la police parisienne lundi soir dans le quartier de la Gare du Nord, personne ne semble trop s’émouvoir en France de la catastrophe humanitaire qui frappe le dernier réduit rebelle de Ceylan. Lors des JT, on a même entendu l’expression « bouclier humain », le LTTE étant nommément accusé de s’abriter derrière les civils pour retarder les offensives de l’armée gouvernementale. C’est curieux, cette expression de « bouclier humain », on ne l’a jamais entendue, il y a trois mois, à propos de Gaza et du Hamas. Et je ne vous parle même pas de « massacres » et autres « génocides ».
Si tu vois Morano !
Ce n’est un secret pour personne : j’adore Nadine Morano. Ne me demandez pas les raisons de cette affection si particulière et si soudaine. Les sentiments que je lui voue sont instinctifs et entiers. Et j’en viens à me demander pourquoi le gouvernement et le Parlement ne comptent pas dans leurs rangs plus de femmes de sa qualité. A elle seule, elle incarne le génie français ou, plutôt, ce qui resterait de lui après un hiver nucléaire.
Nadine – à ce degré d’admiration, je l’appelle par son prénom – a tous les atouts. Elle porte beau, au point d’être considérée par certains comme le sosie le plus vraisemblable de Patricia Kaas, sans qu’elle ne présente toutefois le méchant inconvénient de la star forbachoise : chanter. Elle a l’allure d’une Madame Sans-Gêne. Tout y est : le verbe vivandier, la bise aux soldats, le tutoiement des puissants. Rien ne lui résiste. Elle n’a peur de personne et ne se méfie de rien, même pas d’elle-même. Ajoutez à cela qu’elle n’a pas sa pareille pour manier la mesure et le discernement – vertus cardinales de tout homme d’Etat –, et vous aurez compris où son destin la conduira : loin. Très loin. Bien au-delà encore.
Certes, je ne le nie pas : sa valeur et ses qualités en rendent aujourd’hui plus d’une jalouse. On le serait à moins. Ainsi a-t-on entendu récemment cette mauvaise langue de Fadela Amara persifler : « C’est la Castafiore. Elle est sympa, mais elle énerve tout le monde et tout le monde la fuit. » Fadela Amara reconnaît au moins une chose : Nadine Morano ressemble trait pour trait à Patricia Kaas, la Castafiore de Forbach, celle que la France ne craint pas d’envoyer à l’Eurovision. C’est un bon début.
Tous les commentateurs politiques dignes de ce nom s’accordent aujourd’hui sur une chose : Nadine Morano est sous-employée. Secrétaire d’Etat à la Famille, ce petit portefeuille ne lui permet pas, en effet, de donner sa pleine mesure. Elle en est bien consciente. Et Didine – le respect n’est pas ennemi de la familiarité – a présenté une offre de services pour accéder à de plus importantes responsabilités. Pas par ambition ni carriérisme, mais uniquement pour faire convenablement son job. Aujourd’hui, elle s’occupe de la famille – et son action porte ses fruits : les Français étaient encore nombreux à se retrouver autour de la table familiale le dernier dimanche de Pâques. Seulement, dit-elle, la famille, c’est bien beau, mais ça ne vaut rien sans un minimum d’éducation.
Comment ne pas lui donner raison ? J’en sais personnellement quelque chose : les neveux et nièces de Willy, mon mari, sont si mal élevés que je n’invite plus personne depuis des années à la maison, ni eux ni leurs parents. Je n’ai aucun conseil à donner à Nicolas Sarkozy, mais il va bien falloir que votre président confie, sans plus attendre, l’Education nationale à Nadine Morano s’il veut que les Français aient encore une vie de famille digne de ce nom.
Mais comment voulez-vous avoir une vraie vie de famille et, par conséquent, rendre visite à votre parentèle si vous n’avez ni permis ni voiture. Chaque fois qu’ils venaient passer Noël à la maison, les parents de Willy devaient prendre le train, descendre à la gare centrale de Stuttgart, emprunter le métro, attendre le bus, prendre une correspondance avant de faire le reste du chemin à pied pour arriver chez nous à deux doigts de l’apoplexie. Les années et le gâtisme venant, bien des fois la police nous les a ramenés à la maison, l’œil vide et hagard, à des heures pas possibles. Avant de devenir complètement sénile, mon beau-père aurait eu le permis et une voiture, notre vie familiale en aurait été largement facilitée.
Le ministère de la Famille donc, celui de l’Education nationale, mais également l’Intérieur (pour le permis), l’Industrie (pour la voiture), l’Ecologie (rouler oui, polluer non), la Santé (au cas où quelqu’un se sente mal à l’arrière du véhicule), la Culture (on ne sait jamais quoi offrir pour l’anniversaire du petit dernier, alors un livre ou autre chose) et l’Economie (pour financer le tout) : voilà la configuration minimale du super-ministère auquel Nadine Morano peut légitimement prétendre.
Ce serait, d’ailleurs, un juste retour des choses. Car, vous ne vous en rendez peut-être pas compte, mais la France a une chance rare d’avoir Nadine Morano – c’est un truc qui se produit tous les trois mille ans dans l’histoire d’une nation. Aujourd’hui, c’est votre tour d’en compter une pareille parmi vous : pour la prochaine, il vous faudra attendre les années 6009. C’est que Didinette – on est moranoïste ou on ne l’est pas – ne se contente pas d’être une femme politique d’exception, elle a des idées à n’en plus finir ! Des idées en avance sur son temps. Rien que la semaine dernière, elle s’est prononcée, dans la même phrase, pour l’adoption des homosexuels et l’euthanasie. Je n’ai rien contre l’idée d’adopter deux ou trois gays, mais je n’en vois pas trop l’intérêt si c’est pour les tuer aussitôt. Je dois être un peu attardée : Nadine va trop vite pour moi.
Le truc turc
C’est une tradition si établie en France qu’on la croirait vieille de mille ans. Sitôt qu’est annoncée une élection européenne se profile la pointe discrète de babouches. Lully frappe les trois coups. Un turban fait son entrée au-dessus d’un grand manteau d’or, le cimeterre dépasse à peine : tiens, v’là le Grand Turc. Et, élection après élection, sans jamais craindre ni de se répéter ni de lasser leur entourage, nos Messieurs Jourdain de la politique française l’embarrassent de questions[1. – Covielle : Le fils du Grand Turc, votre gendre ! Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et, après quelques autres discours, il me dit : Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c’est-à-dire : « N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ? »
– Monsieur Jourdain : Le fils du Grand Turc dit cela de moi ?
– Covielle : Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre fille : « Ah ! me dit-il, marababa sahem » ; c’est-à-dire « Ah ! que je suis amoureux d’elle ! »]. Certains lui promettent leur fille comme bru, d’autres réclament que le mamamouchi excipe de son certificat d’européanité. Tous sont là, subjugués. Rome n’est déjà plus dans Rome ; elle se perd au bord de la mer de Marmara en querelles byzantines.
Il y a bien un mérite à se demander si la Turquie est ou n’est pas européenne : divisant et échauffant les esprits, cette question élude toutes les autres et force chacun à prendre position dans des camps si retranchés que même la raison n’y a plus guère de place.
Les uns vous rappellent que cette nation prétendument si arriérée conféra aux femmes le droit de vote dès 1930, que Mustafa Kemal occidentalisa le pays dès 1923 et qu’aujourd’hui même lorsque certains religieux entendent autoriser le port du voile dans les universités, la Cour constitutionnelle d’Ankara oppose un veto sans appel, comme ce fut le cas en juin 2008. Puis, sérieux, ils vous sortent de la poche un livre d’Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature et néanmoins excellent écrivain, pensez donc.
Les autres vous font en boucle le remake de Midnight express. Ou alors, ils vous jurent que, dès que la Turquie aura rejoint l’Union, des hordes sanguinaires fondront des confins anatoliens sur l’ouest radieux pour égorger nos filles et nos compagnes, faire paître leurs troupeaux sur nos vertes prairies et convertir les rescapés à la foi du mahométan.
Malheur à celui qui aurait l’heur de sortir de ces positions-là, pour rappeler que l’affaire turque n’est pas une affaire française, mais avant tout la question de la Mitteleuropa, cet espace construit sur les décombres de l’Empire austro-hongrois, du Reich allemand puis, bien plus tard, de l’Union soviétique et dont la France s’est évertuée, de François Ier jusqu’à François Mitterrand, à contenir l’expansion.
Des innombrables sièges de Vienne par les Ottomans, la France a gagné le croissant, celui que tout bon Français trempe avec délectation dans son café matinal dans le seul but de provoquer le dégoût instantané de tous les autres Européens. Elle en a tiré aussi une relative stabilité géopolitique, lui permettant de conforter des siècles durant ses frontières extérieures et de construire son identité nationale, pendant que le Saint Empire s’inquiétait pour sa part de ses frontières orientales soumises à de multiples assauts et y confinait toutes ses troupes.
A dire vrai, notre pays n’a, dans son histoire, jamais fait la fine bouche ni refusé les loukoums ottomans lorsqu’il s’agissait de pactiser avec Soliman et de prendre en tenaille les Impériaux. Pour conclure une alliance contre le très chrétien Charles Quint, François Ier n’a pas demandé à son homologue de Constantinople s’il faisait bien ses Pâques et regardait dévotement le Jour du Seigneur chaque dimanche sur France 2 : il s’est contenté de signer en 1536 le traité des Capitulations, premier du genre entre une nation chrétienne et une nation musulmane.
Ce n’est pas non plus le fruit du hasard si l’inspiré Colbert fonda en 1669 l’Ecole des Jeunes de langues, que Lakanal transforma après la Révolution en école des Langues orientales. Ce n’est pas non plus sans raison que le général de Gaulle renforça les liens de la France avec le pays d’Atatürk, dont il admirait sincèrement l’œuvre. Dès 1963, c’est bien sous l’impulsion de De Gaulle et d’Adenauer que l’Europe signa des accords d’association, préparatoire puis transitoire, avec la Turquie.
Qu’elle soit une alliée multiséculaire de la France est un fait historique. Certes, cette alliance si fidèle et si longue ne fait pas de la Turquie un département français ni d’Ankara un chef-lieu d’arrondissement.
Ainsi va la marche du monde : on peut s’entendre, se parler et commercer ensemble sans pour autant croire qu’il est indispensable de se mettre à la colle.
Dans l’ordre géopolitique, la Turquie fait office de pont entre le monde occidental et le monde musulman. Pour le meilleur et pour le pire. Le jour, on y voit circuler les personnes, les idées et les biens. La nuit, on s’y livre, tous phares éteints, à des échanges plus douteux. Son appartenance à l’Otan, à l’OSCE et à l’OCDE arrime solidement la Turquie à l’Occident. En rejoignant demain l’Union européenne, il n’est pas dit que la position géostratégique du pays ne serait pas aussitôt affaiblie. Que vaudrait, aux yeux des autres pays de la région et du monde musulman, une Turquie devenue nouvelle province d’un Empire qui ne veut pas dire son nom puisqu’il n’en a pas la puissance ?
Bref, qu’il soit constantinopolitain hier ou bruxellois aujourd’hui, le byzantinisme, forme suprême de l’impuissance et du déni de réalité, menace toujours la stabilité de la région.
Les raisonnements spécieux sur la culture, la religion ou la géographie ne sont ici, au regard de l’histoire, que des billevesées. Un élève de 6e disposant des rudiments du savoir et d’un peu de catéchisme (je sais bien que ça n’existe plus) pourrait vous retourner en cinq sec tous les arguments culturels : de Paul de Tarse à Nicolas de Myre, en passant par le concile de Nicée, toute l’unité religieuse et culturelle de l’Europe s’est construite paradoxalement en Anatolie.
L’économie même, dont on prétend qu’elle gouverne le monde, n’est rien : le produit intérieur brut par habitant de la Turquie, s’il reste bien en deçà de la moyenne européenne, est supérieur à celui de la Bulgarie et de la Roumanie, pourtant membres à part entière de l’Union depuis 2007.
La seule question qui vaille est politique. Politique, et rien d’autre.
D’ailleurs, ceux qui croient que l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne est une affaire de civilisation ou de religion devraient tourner leur regard vers Strasbourg : Ankara est, depuis 1949, l’un des membres fondateurs du Conseil de l’Europe. Oui, bon, mais encore ? Depuis 1954 et la ratification de la Convention européenne des droits de l’Homme, la Turquie siège à la Cour de Strasbourg. Si un citoyen français pense que ses droits fondamentaux sont bafoués par son Etat et que toutes les voies de recours ont été épuisées dans son pays, il peut demander justice et réparation à la Cour européenne des droits de l’Homme et voir son affaire traitée par l’excellente Işıl Karakaş, ancienne doyenne de la faculté de droit d’Istanbul et actuelle juge turque à la Cour.
Admettons que ce justiciable soit un fan du président Sarkozy et, par-là même, un adversaire farouche de l’adhésion de la Turquie à l’Union. S’il obtient gain de cause contre son Etat, refusera-t-il le jugement de Mme Karakaş, au motif qu’il estime que la Turquie n’a pas sa place dans une organisation continentale, fût-elle paneuropéenne ?
Quel autre brevet d’européanité demander à la Turquie : elle adhère non seulement aux valeurs qui font le ciment de la civilisation européenne, mais les défend et les illustre.
Alors quoi ? Membre fondateur du Conseil de l’Europe depuis soixante ans, la Turquie est candidate depuis cinquante ans à l’entrée dans l’Europe intégrée. La laisserons-nous encore longtemps dans le vestibule strasbourgeois ? Peut-être bien que oui. Car il faudra l’assentiment des peuples, cette drôle de chose dont on ne s’embarrasse plus guère en Europe depuis longtemps. Sauf, précisément, lorsque l’on passe aux choses sérieuses et qu’il s’agit de faire entrer le grand Turc dans son salon.
Sept ans déjà
Le 21 avril 2002, le coup de tonnerre, le tremblement de terre éclatait dans le ciel de la Ve république. M. Jean-Marie Le Pen accédait au second tour de l’élection présidentielle. Elu de justesse par 50,07 % malgré les manifestations d’une jeunesse manipulée, le président Le Pen mit en route une vigoureuse politique anti-immigrationniste en créant un ministère de l’Identité nationale, confié à Carl Lang. Il pratiqua également une politique d’ouverture assez inédite auprès de la société civile (Alain Soral, Fadela Amara) et de la gauche (Bernard Kouchner, Manuel Valls). C’est sans problème qu’il devait battre au second tour de 2007 le leader du NPA, Olivier Besancenot par 82 % des voix.
Chirac en mauvaise posture dans les sondages
La rédaction de Causeur n’a pas mis cinq secondes à réfléchir avant de prendre ses responsabilités. L’essentiel est aujourd’hui en jeu : la liberté d’expression, la démocratie, les droits de l’homme, les oiseaux qui gazouillent au printemps, le ciel bleu, le soleil chaud de l’été sur la peau dorée d’une belle femme, une gorgée d’eau fraiche en haut du Ventoux, le sourire des enfants et les souvenirs des vieillards. En ce 21 avril, Causeur appelle solennellement tous ses lecteurs à voter Jacques Chirac au second tour de l’élection présidentielle. Quelle que soit la mauvaise ou très mauvaise opinion que vous ayez de lui, il reste notre dernier rempart contre les vieux démons qui ne demandent qu’à être réveillés pour peu qu’on les chatouille.


