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Marine Le Pen : la stratégie de la tortue

Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, les fascistes à la lanterne, chantait en substance Jean-Luc Mélenchon avant le premier tour, avec la confusion idéologique qui le caractérise. Car le quatrième homme de la présidentielle, renvoyé dans les cordes avec un modeste score à deux chiffres, se fourvoie copieusement lorsqu’il perçoit en Marine Le Pen l’héritière de la droite (contre)-révolutionnaire. Pour comprendre les ressorts du vote FN dernier cru, les bateleurs du Front de gauche gagneraient davantage à (re)lire les études socio-démographiques de Christophe Guilluy que les œuvres complètes de Thierry Maulnier et Dominique Venner. On pourrait en dire autant du grand gagnant du jour : François Hollande se borne à dire que « Sarkozy a fait le jeu du Front National ». Un peu court, jeune homme.

Cette parenthèse refermée, une chose est sûre : quelle que soit l’étiquette qu’on lui colle, la présidente du Front National récolte les fruits de sa stratégie de dédiabolisation, si décriée en cette fin de campagne. Finalement, comme me le soufflait l’inspiré David Desgouilles avant même l’annonce officielle des résultats, une partie non négligeable des intentions de vote en faveur du Front de Gauche dissimulait sans doute une frange de gaucho-lepénistes honteux. Mélenchon favorisé par l’élite sondagière : un comble pour un populiste ! Idem pour François Bayrou, tout aussi surévalué. Il sera toujours temps de revenir sur la tyrannie des sondages, que l’auteur de ces lignes a trop souvent considéré comme des prophéties autoréalisatrices (mea culpa…). Après tout, comme le disait Bourdieu, « l’opinion publique n’existe pas » : les sondages mesurent bien quelque chose. Le seul hic, c’est qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’ils représentent : une photographie de l’opinion ou le biais des sondeurs, ballotés entre panurgisme et franc pifomètre.

Il n’empêche. A défaut d’être une faiseuse de roi, Marine Le Pen compte bien faire fructifier son excellent score – réalisé avec seulement 19.5% d’abstention, signe que le vote FN est désormais plus qu’un cri de protestation- pour détricoter la droite parlementaire. Elle a évidemment tout intérêt à ne pas prendre position pour le second tour, sauf à estimer publiquement que « Sarkozy, c’est Hollande en pire »[1. Pour reprendre une vieille pique de son père à l’égard de Chirac]. Ses seconds couteaux, de Nicolas Bay à Louis Aliot, distillent d’ailleurs des éléments de langage bien rodés : ne pas choisir entre bonnet blanc et blanc bonnet « mondialistes », rejeter « l’UMPS » en bloc. Peu leur chaut que 52% des électeurs frontistes optent pour Sarkozy au second tour et seulement 27% en faveur de Hollande. Pour parler franc, le FN mariniste attend et espère la défaite du camp présidentiel, l’explosion de l’UMP qui s’ensuivra et la recomposition du paysage politique également annoncée et rêvée par François Bayrou.

Imaginez une défaite cuisante du président sortant : la Droite Populaire appellerait aussi sec à un « droit d’inventaire » du sarkozysme et se poserait de douloureuses questions tactiques en vue des législatives. Que le Gard ait accordé la plus grosse part des suffrages à Marine Le Pen ne doit pas laisser indifférent les députés droite-pop du sud, ces « pizzaïolos » qui, par un prompt renfort, pourraient garnir le panier d’un FN élargi. Voilà le fantasme des Paul-Marie Coûteaux et consorts, qui se rêvent en entremetteurs depuis plusieurs mois. Dans l’hypothèse d’une lune de miel FN-droite pop, l’aile « humaniste » et « centriste » de l’UMP pourrait alors décamper au profit du modeste François Bayrou (seulement 9% ce soir) ou même d’un bébé Chirac refusant toute compromission avec la Bête Immonde.
« Rien ne sera plus jamais comme avant » nous prédit Marine Le Pen. Cassandre lui répliquerait que François Bayrou ânonnait les mêmes mots après son feu follet de 2007. Moins narquois, nous scruterons de près les résultats des prochaines législatives, dans lesquelles Mélenchon place lui aussi tous ses espoirs, espérant y trouver quelque compensation à son piteux ralliement à Hollande « sans aucune contrepartie » programmatique.

En 2007, plus encore que la déconvenue présidentielle, le FN avait financièrement pâti de sa débandade législative avant de ronger son frein pendant cinq ans. En réalisant des scores à deux chiffres dans les zones rurales et péri-urbaines, les candidats du futur bloc mariniste devraient garantir la pérennité de ce qui pourrait bien constituer la principale force d’opposition droitière au hollandisme. En 2017, face à une gauche qui se sera contenté de « donner du sens à la rigueur », moyennant quelques hochets sociétaux lâchés aux dociles alliés verts et communistes, Marine Le Pen matérialisera son ancien rêve de candidate : affronter la parfaite incarnation des élites « socialistes » mondialisées. Mais cette fois-ci, Dominique s’appellera François.

Hollande n’a pas peur du débat, mais il a peur des trois débats

Pas question de déroger à la règle et de mettre à mal la tradition du sacrosaint débat entre les deux tours. Non, il n’y aura qu’un seul et unique débat et puis basta, telle est la position de François Hollande qui refuse de croiser le fer trois fois de suite comme l’y appelle Nicolas Sarkozy.

Cette désertion devant l’affrontement des idées, vaut bien un petit néologisme dans l’esprit ségolennien. C’est la « lâchitude » hollandiste. Le favori ne veut surtout pas se risquer à ferrailler avec son adversaire comme s’il avait peur d’être poussé dans ses retranchements et d’exposer les faiblesses de son programme aux yeux des Français. Comme un joueur de tennis qui mène de très peu et qui est a deux doigts de remporter le match, il se ménage et ne fait pas le malin avec la balle. Ce qui compte ce sont les points qu’il a capitalisés.

Mais, au-delà de la crainte de découvrir que la rhétorique hollandiste se révèle in fine moins bien huilée que prévue, les socialistes font preuve d’un beau mépris à la fois en piétinant la conscience politique des citoyens électeurs mais également en sous-estimant la gravité des enjeux du moment.

En effet, se dérober aux débats ne revient-il pas à priver les citoyens français d’exercer leur capacité de juger, à aliéner leur liberté de se forger une opinion un peu plus réfléchie car plus nourrie par le choc des arguments ? Il est donc tordant de voir que ceux qui se présentent comme des progressistes sont en réalité des conservateurs dogmatiques. Leur arrogance imbuvable les conduisent peut-être à penser que les jeux sont déjà faits, que le deuxième tour est une simple formalité et que trois débats ne changeront rien.

François Hollande a mécaniquement répété comme tous les autres candidats « La France vit un tournant de son histoire » sans être vraiment convaincu par ce qu’il disait. Parce que si ses paroles l’avaient engagé, il aurait été d’accord avec son challenger et aurait convenu que des sujets aussi graves que la crise de la zone euro, la relance de la croissance, le rôle de la France dans le conflit syrien, ou encore la nouvelle configuration des relations avec Etats-Unis si Obama n’est pas réélu, méritaient autant d’heures de débat que la primaire socialiste.

Les jeunes préfèrent la blonde

Salauds de jeunes ! On les flatte, on les plaint, on les caresse dans le sens du poil, on leur promet monts et merveilles, on se désole de leurs journées d’école trop longues, on s’inquiète pour leur retraite, on leur demande pardon de leur laisser un monde aussi horrible. Et tout ça pour quoi ? Pour qu’ils votent Le Pen ! Ces ingrats ne respectent rien.

Il faut dire qu’après avoir interrogé tous les candidats dans toutes les configurations sur tous les sujets, les journalistes commencent à tourner en rond – et les électeurs avec eux. Certes, les principaux candidats ayant tous adopté la méthode Sarkozy de 2007, leurs équipes fournissent gracieusement les vidéos de meeting montrant que les salles sont archicombles et l’ambiance fraternelle. Plus de bisbilles entre ministres, de regards édifiants ou de siestes improvisées volées par des caméras fureteuses : nos télévisions diffusent (gratuitement) des films publicitaires vantant les mérites des marques « Hollande », « Sarkozy », « Le Pen » ou autres. Mais même agrémentés de drapeaux tricolores et de Marseillaise s’élevant de milliers de poitrines, ces spectacles calibrés finissent par lasser.[access capability= »lire_inedits »]

Heureusement, grâce aux sondages, il se passe toujours quelque chose. « Numéro 2 remonte et… eh oui !! Il passe en première position, tandis qu’à quelques encablures derrière lui, 3,4 et 5 se disputent la troisième place, quel suspense !!! » Les sondages ne sont pas le reflet de l’événement, ils sont l’événement. Ainsi, le croisement des courbes d’intentions de vote respectives en faveur de François Hollande et de Nicolas Sarkozy a-t-il été salué par les confrères comme de début d’une nouvelle phase de la campagne. On comprend qu’en plein week-end de Pâques, l’enquête CSA créditant Marine Le Pen de 26 % des voix parmi les 18/24 ans ait suscité une certaine gourmandise – évidemment teintée de réprobation.

Il est vrai que ce n’est pas tous les jours qu’on peut les engueuler, ces jeunes, depuis qu’il a été décrété qu’ils étaient situés au sommet de la hiérarchie des victimes. Dans l’imaginaire des élites, il existe deux genres de jeunes : le « racaille » de banlieue, souvent (mais pas toujours) issu de l’immigration, et l’étudiant Erasmus, généralement de gauche et toujours anti-FN. Quand le premier fait des bêtises, c’est parce qu’il est victime de l’exclusion, quand le second paresse en fac, c’est, au choix, parce qu’il a dû prendre un petit boulot pour payer ses études, parce que de toute façon il sera chômeur ou encore parce que le règne de l’argent le dégoûte – sans compter que ses parents refusent de lui acheter le dernier iPhone alors que le sien a déjà six mois. D’accord, j’exagère un chouia : pour les enfants des classes moyennes et populaires, l’entrée dans la vie professionnelle, donc adulte, est un parcours du combattant jalonné de stages non payés et d’emplois précaires. Ils seraient de surcroît en droit de demander des comptes à leurs aînés qui ont renoncé à leur transmettre l’héritage exigeant que constituent la langue et la littérature françaises, échoué à leur prouver que l’effort pouvait être un réconfort, oublié de leur expliquer que l’humain, même jeune, n’était pas seulement un être nanti de « droits acquis » – par d’autres que lui.

En tout cas, ces jeunes lepénistes n’étaient pas prévus au programme. En réalité, cela fait des années que le FN réalise, chez les jeunes comme chez les ouvriers, des scores plus élevés que sa moyenne nationale. Concernant les ouvriers, on pouvait encore s’en sortir en expliquant que ces pauvres ne comprenaient rien aux joies de l’ouverture à l’autre – ce n’est pas de leur faute : ils sont pauvres. Mais de la part des jeunes, c’est une trahison. Dans Le Monde (qui a publié en « une » cette affolante information), la sociologue de service explique pourquoi, en quelques mois, Marine Le Pen est passée de 13 à 26 % des intentions de vote tandis que François Hollande chutait de 39 à 13 % : « Au début de sa campagne, M. Hollande a mis, comme jamais aucun candidat à la présidentielle avant lui, la jeunesse au cœur de son projet. Depuis, on l’entend moins sur ce thème, d’où le décrochage. » En somme, ils s’énervent parce qu’on ne parle pas assez d’eux. Voilà qui est rassurant : certes, ils votent mal, mais mettons ce péché sur le compte de leur jeunesse. Quand ils seront grands, ils seront des ayants droit comme les autres.[/access]

Cannabis : Rachida Dati est bien plus cool que Nicolas Sarkozy

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On le sait, Nicolas Sarkozy a exigé et obtenu que Rachida Dati soit extrêmement visible dans cette dernière étape de la campagne, quitte à faire de la peine à son concurrent du VIIème arrondissement, François Fillon, dont l’appel au vote d’hier soir en faveur du candidat de l’effort, des sacrifices et de l’austérité n’était pas vraiment en ligne avec les « éléments de langage » fixés par le patron, ceci expliquant peut-être cela.

Toujours est-il que pour sa sortie du purgatoire, Rachida a fait très fort : invitée de Maïtena Biraben en tant que représentante du président sortant à la matinale de Canal, elle s’est pointée dans le studio avec une tenue qui ne pouvait passer inaperçue. Sauf que cette fois, ce ne sont ni ses Loubout’, ni son sac, ni sa jupe fendue qui attiraient l’attention, mais son gilet, orné d’un gigantesque motif que connaissent par cœur tous les ados et les gendarmes du pays :

Apparemment, Maïtena connaissait elle aussi la signification de ce logo ce qui donna lieu à cet épatant dialogue de dupes :

Rachida Dati : Ce n’est pas une feuille de cannabis. Vous inquiétez pas, j’ai fait attention.

Maïtena Biraben : C’est donc une feuille de ?

RD : Ca n’est pas une feuille de cannabis

MB : Du chanvre ?

RD : Ca n’est pas du chanvre non plus

MB : C’est de l’eucalyptus ?

RD : Voilà, et l’eucalyptus ça calme

Pour ceux qui seraient tentés de croire ce dernier portnawak botanique , voilà à quoi ressemble une feuille d’eucalyptus.

Mais peut-être que Rachida ne savait pas que toute promo en faveur de la marijuana est punie par la loi ? Pour son prochain anniversaire, faudrait voir à lui offrir un joli Code de la santé publique de chez Dalloz, assorti à la la semelle de ses souliers. Rappelons que l’ article L3421-4 du dit code stipule que « La provocation à l’usage ou au trafic de stupéfiants, par la publicité ou l’incitation ou la présentation sous un jour favorable des produits classés stupéfiants, (quel que soit le support choisi : vêtements, bijoux, livres, etc.) est punie de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende, même si l’incitation est restée sans effet.»

Les vrais chiffres de la présidentielle

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C’est marrant, ce matin on croule sous les chiffres, mais j’ai beau zapper comme un épileptique, je ne retrouve nulle part les pourcentages les plus significatifs, enfin ceux qui me paraissent tels : n’étant ni candidat, ni sondeur, je n’ai pas vocation à avoir toujours raison.

Le premier chiffre qui attire mon attention, c’est 55 % : le score obtenu conjointement par MM. Hollande et Sarkozy. C’est-à-dire un peu moins que la moitié des inscrits[1. je dis bien les inscrits et non pas les votants] à eux deux. Aucun chiffre ne peut mieux exprimer l’existence de deux France pour le prix d’une. Une France qui grosso modo est satisfaite de son sort et une qui, pour reprendre l’excellente expression de Jean-Luc Mélenchon, veut renverser la table. Depuis des mois, je répète que les politiques que suivront les deux désormais finalistes ne divergent qu’à la marge. Il semble que ce constat, quoique punk en apparence, soit partagé par près d’un électeur sur deux, et validé par les plus grandes marques d’abstentionnistes.

La suite logique de ce premier chiffre, c’est un constat un rien inquiétant : les options stratégiques (économie, social, Europe) de MM. Hollande et Sarkozy sont si radicalement contraires à celles des deux candidats arrivés troisième et quatrième, qu’on peut d’ores et déjà dire, sans avoir besoin des avis éclairés des instituts IPNOS ou OPIF[2. Copyrights Basile de Koch et Romain Pigenel] que le futur président de tous les Français ne représentera, en vrai, qu’un gros quart du corps électoral : pas de quoi grimper au rideau, fût-il tricolore ou bleu étoilé.

Les chiffres suivants sont plus anecdotiques, puisqu’ils concernent les scores de chaque candidat. On a eu tort de faire la fête rue de Solferino : le résultat de Hollande ne dépasse que de 2 points celui de Ségolène Royal : tout ça pour ça ? On a eu tort de faire la tête à la Mutualité : le différentiel – 522 000 voix seulement !- de premier tour n’a rien de catastrophique et passer en tête hier soir ne signifiait pas grand chose, en vrai. Mais là, Sarkozy n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même : c’est lui et lui seul qui a seriné à ses électeurs qu’il était décisif de « virer en tête » au premier tour. Au vu des résultats, les godillots de l’UMP ont donc remplacé dans leur bréviaire une métaphore sportive crétine par une métaphore sportive débile, l’essentiel, n’est-ce pas « c’est d’être qualifié pour la finale.» Hihihi…

Toujours au rayon balançoires, Marine Le Pen trimballe ses électeurs quand elle leur dit que les invisibles se sont désormais invités à la table des puissants (décidément, que de métaphores tablistiques ces jours-ci, sans doute à mettre en relation avec les audimats record des émissions de cuisine). Idem pour Mélenchon quand il prétend que ses 11% d’insatisfaits détiennent la clef du scrutin de dans quinze jours. Le peuple, celui de Marine comme celui de Jean-Luc, rentrera à la niche après ce premier tour, réduit à jouer la chair à canon pour deux candidats dont tout le sépare.

Il est certes plaisant de voir nos deux présidentiables draguer deux électorats qu’ils ont durant des mois, ignorés, méprisés, voire insultés. Des électeurs que je tiens, d’ores et déjà à rassurer : on n’aura pas la démondialisation si Hollande est élu, et on aura le mariage gay si Sarkozy est réélu.

D’ici là, les amis, amusez-vous bien. Pour ma part, j’irai voter, mais sans trop d’illusions : dans l’isoloir, le 6 mai prochain je garderai en tête la vision d’horreur du plateau de BFM hier soir, je vais avoir du mal à m’enthousiasmer pour le candidat d’Anne Sinclair ou celui de Jacques Séguéla.

Hollande président !

Ne nous racontons pas de bêtises. En arrivant nettement en tête du premier tour de l’élection présidentielle, François Hollande a désormais de son côté toutes les chances de l’emporter dans quinze jours. Certes, sur le papier, ça n’est pas encore gagné : Nicolas Sarkozy semble bénéficier aujourd’hui d’un réservoir de voix bien supérieur à celui de François Hollande (à condition de penser que le vote lepéniste soit, bel et bien, un vote de droite). Dans une logique assez brutale de reports, le vote de droite a été plus important que celui de la gauche.

Mais, contrairement à ce qu’affirment les commentateurs, cette logique n’a jamais prévalu dans une élection : la politique est un sport de combat. C’est le mouvement et la dynamique qui comptent. Or, la dynamique est aujourd’hui dans le camp de François Hollande.

Ce que l’on doit retenir de ce premier tour, c’est que nous n’avons jamais assisté, dans toute l’histoire de la Ve République à une bipolarisation aussi forte de la vie politique française : la droite représente 47 % de l’électorat, la gauche 44 %. Les 9 % restant sont ceux du centre, c’est-à-dire d’un François Bayrou qui, historiquement, a réduit la « voie centrale » à un score aussi piètre. Il est bien loin de ses résultats de 2007 – il les a divisés par deux. Mais comme c’est un garçon intelligent et qu’il connaît la volatilité de son électorat qui se répartit aussi bien à droite qu’à gauche, il sait pertinemment qu’il ne sera pas, cette année, l’arbitre des élégances : il voulait danser, il fera une nouvelle fois tapisserie.

Pour sa part, Marine Le Pen, qui fait un excellent score, se gardera bien de donner des consignes de vote pour le second tour. Son intérêt politique bien compris est qu’un socialiste accède à l’Elysée : c’est la garantie pour le parti politique qu’elle préside et dont elle veut changer le nom, afin de faciliter la recomposition des droites, de marquer des points à l’avenir.

Restent, donc, deux inconnues. Primo, la capacité de Nicolas Sarkozy à marquer des points. Il en est bien capable. Mais il faudrait, pour ce faire, qu’il soit doué de ce que le Saint Esprit laissa à la Pentecôte aux apôtres : la glossolalie. Il doit, en deux semaines, à la fois rallier le maximum de voix marinistes et le maximum de voix bayrouistes. L’équation semble impossible à tenir, tant les discours d’un Patrick Buisson, capable de parler aux tripes du dernier militant FN, et ceux d’un Jean-Louis Borloo, apte à convaincre le coeur de l’ultime centriste du pays, soient diamétralement opposés. Mais rien n’est impossible. Plus que jamais, Nicolas Sarkozy doit composer avec Henri Guaino, qui n’est pas, contrairement à François Fillon, son « collaborateur ». C’est, en réalité, son meilleur allié : lui seul est capable, parce qu’il s’inscrit dans la plus profonde lignée du gaullisme social, de concilier les Français épris de nation et ceux épris de justice.

Quant à François Hollande, la difficulté est encore plus grande pour lui. Dans les prochains jours, il laissera tomber l’électorat Vert : avec Jean-Louis Borloo, l’écologie avait connu son Grenelle. Avec Eva Joly, elle connaît aujourd’hui son Père-Lachaise. Il consacrera l’entièreté de ses efforts à rougir son discours, pour rallier à lui les voix qui se sont portées, moins que prévues, sur Jean-Luc Mélenchon. Mais se rougir ainsi ne fera-t-il pas fuir l’électorat centriste tenté au second tour par un vote Hollande, plus par détestation conformiste du sarkozysme que par alignement idéologique.

Et puis, arrivant en tête du premier tour de la présidentielle, il échoit à François Hollande de dire très vite quel sera son gouvernement. Il a déjà indiqué ne pas vouloir l’ouverture. C’est son choix de gouverner la France d’une manière partisane. Il a été premier secrétaire du Parti socialiste – c’est son principal titre de gloire. Il fera, très certainement, un excellent premier secrétaire de l’Etat. Sauf que ce n’est pas précisément ce qui lui est demandé. Dépourvu de stature internationale, indécis sur des choix géostratégiques importants, accordant beaucoup de crédit à Pascal Boniface et à Stéphane Hessel sans jamais, pour autant vouloir déplaire au CRIF, notre homme a toujours préféré la Corrèze au Zambèze. Il lui faudra donc compenser et la nécessité des choses l’obligeront à nommer Pascal Lamy à Matignon – Dominique Strauss-Kahn étant, pour l’heure, indisponible. Or, choisir le patron de l’OMC comme Premier ministre ne sera-t-il pas un épouvantail pour l’électorat mélenchoniste peu enclin à se rallier aux thèses libérales et mondialistes, fussent-elles défendues par un socialiste haut teint. Voici l’équation insoluble de François Hollande.

Ce soir, François Hollande bénéficie d’une prime à la dynamique électorale. Saura-t-il entretenir, en quinze longs jours, cette dynamique ? Là est la seule question.

Je reviens voter à la maison

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Bien sûr, j’aurais pu voter par procuration depuis Brive où je me trouve jusqu’à début juin. Finalement, j’y suis presque chez moi, à Brive. On appelle ça une résidence d’écrivain. La ville de Brive et le CNL s’occupent de tout. La seule chose que j’ai à faire, c’est écrire. C’est pour cela que je ne remercierai jamais assez la ville de Brive et le CNL de me permettre de me livrer à mon activité favorite sans avoir d’autres choses à faire pour gagner ma vie. Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à part quelques exceptions de plus en plus rares, quand un roman est écrit, tout le monde en vit, l’éditeur, le libraire, le distributeur, l’imprimeur, le critique, tout le monde sauf l’écrivain lui-même. Et après, vous vous étonnez que je sois marxiste. La plus-value que tout le monde me pique, moi, l’air de rien, je connais. Pas besoin d’être un ouvrier délocalisable pour comprendre comment ça marche.

J’habite une petite maison rue Jean Fieyre aussi appelée « rue des syndicats », parce qu’il n’y a pas de hasard pour les mauvais esprits, les partageux, les affreux. J’ai pris quelques habitudes agréables, à Brive. Un express dans un bistrot de la rue Gambetta, pour lire les journaux. La Montagne mais aussi L’Echo, qui doit être un des derniers quotidiens régionaux d’obédience communiste comme on dit, avec des vrais morceaux du blog de Mélenchon dedans.

Mais non, vraiment, je préfère rentrer à la maison pour accomplir mon devoir électoral. Pour rien au monde, je ne veux me priver d’entrer dans mon bureau de vote habituel de l’école Marcel Sembat, dans le quartier de Lille Saint-Maurice et de prendre tous les bulletins avant de passer dans l’isoloir car je suis respectueux des procédures démocratiques même si tout le monde connaît mon choix, depuis le temps. Je ne vais tout de même pas me priver de vivre ça en direct, chez moi et de suivre le dimanche soir les résultats avec les copains. Et que je suis pour la plus extrême fermeté pour ces gâcheurs de plaisirs qui voudraient me donner les résultats avant 20h. C’est bien l’époque, ça : vouloir tout de suite l’orgasme en oubliant les préliminaires.

Je ne sais pas si ça vous fait le même effet qu’à moi, mais je ressens un mélange étrange de trouille et de joie avec cette élection. On me dit (en fin les instituts de sondage me disent) que les Français ne sont pas très intéressés. Bon, je veux bien, mais à Brive tout le monde ne parle que de ça, dans les cafés, les restaurants, les files de cinéma (le Rex avec sa jolie façade années 30), les vestiaires de la piscine municipale. La joie parce qu’il y a longtemps, bien longtemps que, selon toute probabilité, les idées auxquelles je crois depuis toujours feront un score inespéré. La trouille parce que j’aimerais bien que tout cela ne soit pas sans lendemain et, comme dirait Rimbaud, que le rêve ne fraichisse pas.

Alors, je vais reprendre le train pour Lille, le temps d’un week-end. Ca me rappellera le service militaire, les permissions de 96 heures, les seules qui valaient le coup de rentrer à une époque où il n’y avait pas de TGV et que Rouen-Rennes supposait 6 où 7 bonnes heures de train.
Là, il me faudra quatre heure trente pour rallier Paris. Toujours pas de TGV à Brive. Ce serait même plutôt un TPV. C’est beau mais un peu long même si aux alentours d’Argenton-sur-Creuse, c’est un festival de châteaux et de rivières « au cœur frais de la France » Là, ce n’est plus de Rimbaud, mais de Larbaud. Un pays comme le nôtre, avec des poètes et des paysages comme ça, mérite tout mieux que l’oubli de soi et une simple soumission à la Dette. On ne tombait pas, jadis, amoureux d’un taux de croissance, ce n’est pas aujourd’hui pour tomber amoureux d’un taux d’intérêt.
Alors, je vais sans doute, cette fois-ci, trouver le parcours un peu lent malgré tout.

A moins que justement cette lenteur ne soit une chance et préfigure ce que le retour d’une vraie gauche au soir du 1er tour supposerait, pour moi, comme choix de société : un monde où l’on saurait enfin prendre son temps, voire le perdre, parce que les impératifs de la production capitaliste ne seraient plus qu’un mauvais souvenir. Un monde avec des poèmes, des châteaux, des rivières, des trains calmes qui ressembleraient encore à celui d’hier dans ce qu’il avait de meilleur : un rapport à l’autre qui ne se fondait pas seulement sur la méfiance et la compétition mais sur une certaine gratuité.
Oui, je reviens voter à la maison

La fête à la France

C’est mon côté midinette: à chaque fois, c’est la première fois. Je sais, c’est un peu ridicule, mais c’est comme ça. Quand le scrutateur (oui, oui, ou la scrutateure) prononce le rituel « A voté ! », je ressens un mélange indescriptible de fierté – d’être française –, de bonheur – d’être née dans un pays démocratique – et d’affection pour mes concitoyens. Et à en juger par le sourire dont m’a gratifié l’inconnue qui sortait de la mairie du IVème arrondissement, où se trouve mon bureau de vote, au moment où j’y entrais, je ne dois pas être la seule à savourer ce moment précieux. Pour aggraver mon cas, j’avoue avoir une pensée pour tous mes frères humains à qui on ne demande jamais leur avis – « pense aux petits Chinois qui n’ont pas d’I-pad ». Vous trouvez ça risible ? Eh bien rions, c’est toujours ça que les Boches n’auront pas (ceci n’est nullement une allusion à nos amis-zé-voisins allemands mais une expression imagée de la langue française).

Ne vous y trompez pas : je suis du genre à qui on ne la fait pas, taratata. Il ne m’échappe pas que ces gens qui veulent mon suffrage me racontent des bobards, qu’ils me font des promesses qu’ils savent ne pas pouvoir tenir, qu’ils me disent tout et le contraire de tout, qu’ils jurent de me raser gratis pour mieux me tondre, qu’ils pensent parfois à leurs intérêts plus qu’à ceux de la nation. Je sais que leur pouvoir est limité et qu’à la fin des fins, cela ne changera pas grand-chose. Roublards, ramenards, nullards parfois, tout cela est sans doute vrai. Il n’empêche que je suis attendrie par l’exploit politico-sportif accompli par ces dix candidats en quête d’électeurs (en réalité, neuf auraient suffi à mon bonheur, je parle de Cheminade dont on comprend mal ce qu’il fait dans cette galère).

D’accord, Bennasar nous rappelle judicieusement qu’ils sont prêts à tout pour nous mettre dans leur lit – y compris à nous laisser tomber après le petit-déjeuner, parfois même avant. Et alors ? Et si j’ai envie de me faire embobiner, de quoi se mêle Bennasar ? Quelle tête ferait-il si je disais aux filles qu’il drague qu’on le connaît, qu’il raconte toujours les mêmes salades et qu’il ne faut pas se faire avoir ?

Alors oui, une fois tous les cinq ans (en fait, quatre fois, avec deux élections à deux tours), j’aime qu’on me baratine et j’aime faire semblant de croire au baratin. Au bureau de vote, dans la file d’attente, il y avait devant moi deux charmants petits vieux qui avaient ostensiblement pris un seul bulletin, celui de Marine Le Pen, et derrière moi, deux charmants petits jeunes qui avaient fait la même chose avec le bulletin François Hollande – moi, j’ai pris les 10 et je suis passée dans l’isoloir, ça me rappelle toujours les cabines d’essayage improvisées sur les marchés. Peut-être que la robe que j’ai choisie n’est pas très bien ajustée, mais tant pis, c’est ma robe !

Ce soir, à 20 heures, nous recommencerons à nous disputer. Et nous aurons raison. En attendant, je pense à tous ceux qui ont rendu possible cet instant miraculeux où je mets mon bulletin dans l’urne. Je pense à mes concitoyens qui se plaignent de n’être pas considérés comme Français à part entière et dont, heureusement, la voix vaut la mienne. Je pense à Marc Bloch, à Clovis et à la Fête de la Fédération (1) et j’ai envie de dire que ceux qui ne frissonnent pas en entendant la Marseillaise et en mettant leur bulletin dans l’urne ne comprennent pas encore vraiment l’histoire de la France. J’ai surtout envie de rappeler à tous, avant que les uns gagnent et que les autres perdent, que nos querelles sont notre bien commun.

 » Ceux qui ne frissonnent pas à l’évocation du baptême de Clovis et de la fête de la fédération de 1790 ne comprendront jamais l’histoire de la France ».

Sexe, mensonges et politique

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J’ai un truc qui fait enrager les filles. J’ai un cœur, mais il est d’abord politique. Les déclarations d’amour me laissent de marbre, les scènes d’adieux me barbent mais, à la lecture de Churchill, je ne retiens pas mes larmes. Si je suis à peine humain avec les femmes pour faire l’homme, devant un leader charismatique et même emphatique, je deviens une midinette. Vacciné contre ces mots doux aux pouvoirs magiques qui abolissent chez les dames tout discernement, je ne me lasse pas de ces mots durs qui, clamés par un tribun avec un peu de tonnerre dans la voix, endorment provisoirement mais sûrement, le plus farouche esprit critique.

Toute femme qui tire des leçons de l’expérience finit par connaître la nature des hommes. Elle connaît la valeur des promesses faites, en toute sincérité, par le candidat au sexe – ou à une relation sentimentalo-sexuelle, pour n’oublier personne. Elle sait que les engagements seront impossibles à tenir pour l’heureux, une fois élu. Les formules magiques, faites de mots qui figureraient en bonne place dans un dictionnaire des entourloupes, qui marient amour et éternité ou serment et fidélité ne perdent jamais rien de leur pouvoir et j’en connais peu qui préféreraient être sourdes plutôt que de les entendre, mais les filles lucides (on en trouve, même si peu d’hommes en cherchent) ont compris que, dans certaines situations, si la musique est douce, il ne faut pas accorder trop de crédit aux paroles. Même avec des fleurs dans la voix et l’air convaincu de qui convoite le con, quand le gland du soupirant dépasse de son col, il vaut mieux ne pas prendre ses déclarations trop au sérieux. L’avertissement pourrait figurer au fronton des écoles de jeunes filles s’il en existait encore (des écoles) et les pères responsables et inspirés devraient l’enseigner à leur féminine progéniture : on peut croire un homme sur parole mais pas quand il a envie de baiser.[access capability= »lire_inedits »]

L’homme moyen, avare de tendresse parlée quand rien ne l’y oblige, ne sait plus tenir sa langue quand il poursuit un objectif ciblé, ou plutôt sait ne plus tenir sa langue quand il a appris à la tremper dans du miel pour avoir compris qu’on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre et des filles avec des vérités trop crues. Depuis que nous sommes sortis des cavernes et nous sommes affranchis du mariage arrangé, c’est par ce jeu où les promesses n’engagent que celles qui y croient que les hommes peuvent rencontrer les femmes. C’est par un jeu de même nature que se fait la rencontre entre un homme et un peuple et que le politicien espère devenir l’élu du suffrage universel. Ainsi, dans le processus démocratique de choix du chef que nous connaissons, le candidat est, le temps de la campagne électorale, le courtisan quand nous sommes les courtisés et, s’il se conduit immanquablement comme un mâle en rut, avec son lot de baratin, c’est, il faut bien le reconnaître, parce que nous sommes souvent de vraies gonzesses. Même le plus sceptique d’entre nous est sensible au politicien qui lui tend un miroir, le regarde, lui parle et le flatte, rend hommage à ses qualités et dénonce ceux qui le spolient, qu’ils soient patrons du CAC 40 ou immigrés clandestins. Même le citoyen le plus échaudé par les élections-pièges à cons finit par accorder une danse à l’homme providentiel qui promet de lui rendre justice et qui sollicite le poste pour tenir ce bel engagement. Nous avons tous appris que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute : c’est pourtant au lauréat du grand concours de flatteries que nous finissons par offrir un quinquennat en palais et en jet.

Mais il y a une limite. Il arrive que la séduction tourne à la drague lourde et que le charme n’opère plus. En politique, je suis dupe au-delà du raisonnable mais pas jusqu’au mensonge éhonté. Quand on me promet la lune à moins de deux heures de transports en commun gratuits, je préférerais être sourd. J’aime qu’on me raconte des histoires et je suis toujours prêt à m’en laisser conter, mais je veux pouvoir espérer une fin, pas forcément heureuse, mais crédible. Aujourd’hui, les lapins qui sortent des chapeaux à la dernière minute gâchent mon plaisir. J’ai beau essayer de garder la foi, je ne parviens plus à croire ces propositions, incohérentes et grossières, qui s’ajoutent chaque jour au débat, démontées dans l’heure par tous les spécialistes, censées répondre aux problèmes bien réels que connaît mon pays. Je n’attends pas le messie mais je veux garder l’espérance. Or les ficelles sont devenues trop grosses et, à entendre les prétendants, tout semble être à portée de la main. Pour une juste répartition des richesses et un enrichissement des pauvres par un appauvrissement des riches, pour retrouver une substantielle souveraineté nationale en accord avec nos partenaires européens, pour une démocratie directe, cette fois c’est promis, pour l’abolition du racisme, du sexisme (et bientôt de l’homophobie ?) par frappes chirurgicales dans le dictionnaire et pour l’avènement de toutes sortes d’utopies, il me suffirait de bien voter. C’est trop beau pour être vrai et ce qui ne peut devenir réalité ne peut faire rêver. Or, comme pour une femme amoureuse, le rêve est mon minimum indispensable.

Les femmes à qui on ne la fait plus finissent par exiger des gages au prétexte qu’il n’y aurait pas d’amour sans preuves d’amour. Je pourrais en arriver là. Finirai-je par croire qu’il n’y a pas de politique, qu’il n’y a que des preuves de politique et par me ranger derrière un candidat solide, sincère et fiable, au programme réaliste mais aussi alléchant qu’un contrat de mariage ? J’en doute, je me laisserai encore avoir en beauté par des bonimenteurs gonflés car je préfère continuer à vivre dans un monde où on nous raconte des histoires, où on se raconte des histoires. Je veux garder mon cœur de jeune fille mais, pour cela, j’attends des politiciens qu’ils m’emportent en finesse, par des mensonges plausibles. À défaut, je me retirerai peut-être de la vie politique et mettrai tout mon cœur à tenter de convaincre les femmes que je n’ai qu’une parole. Et tout mon cerveau à tenter de rester crédible. [/access]
 

Limonov et la nef des fous

C’était il y a vingt ans. Les années Mitterrand finissaient dans un brouillard idéologique et moral, l’image du vieux président cancéreux et stendhalien masquait mal la vulgarité de ses ouailles Tapie et Charasse, tapies dans l’ombre carnassière du pouvoir. L’URSS s’écroulait, la Yougoslavie se disloquait, Fukuyama annonçait la « fin de l’histoire » autour de la consensuelle démocratie libérale de marché.

Et voilà qu’un troupeau d’emmerdeurs, menés par l’éternel histrion Jean-Edern Hallier, décidait d’exhumer une feuille de choux gauchiste perdue dans les limbes des seventies, lorsque le patronage de Jean-Paul Sartre la rendait encore fréquentable. A l’orée de la dernière décennie du siècle, L’Idiot international renaissait de ses cendres pour vendre jusqu’à 250 000 exemplaires, les jours fastes. Sa fine équipe rassemblait notamment Patrick Besson, Philippe Muray, Marc Cohen (qui a fait du chemin depuis…), Marc-Edouard Nabe et un obscur écrivain russe exilé à Paris : Edouard Limonov.
Entre 1989 et 1994, le natif de Kharkov a ainsi trempé sa plume dans les colonnes de L’Idiot, vitupérant les dissidents soviétiques à la Soljenitsyne, dénonçant l’imposture de la « démocratie » ploutocratique d’Eltsine, relatant ses visites des fronts transnistriens ou serbo-croates, etc. Ce sont ses articles pamphlétaires, restés d’une actualité stupéfiante, que Bartillat réunit dans un petit livre rouge assorti d’une préface inédite. L’excité dans le monde des fous tranquilles écrivait alors dans un français rocailleux, avec la colère de l’orphelin qui assiste impuissant à la chute de sa mère patrie impériale. Et dans l’approbation générale, ce qui n’enlève rien au désastre, bien au contraire.

La sentinelle assassinée

Désastre, vraiment ? Vladimir Poutine a résumé d’une formule lapidaire le sentiment de nombreux russes issus des décombres de la Perestroïka : « Ceux qui ne regrettent pas la disparition de l’URSS n’ont pas de cœur, mais ceux qui voudraient la refaire n’ont pas de tête. ».
Quoi qu’on pense de feue l’Union Soviétique et de son système répressif, la chute de La sentinelle assassinée[1. Du nom d’un recueil d’articles de Limonov.], a plongé la population russe dans un désarroi économique (une inflation de 1 000% pendant les premiers mois de la présidence Eltsine, imaginez !), politique et civilisationnel duquel elle n’est toujours pas sortie. En témoignent les scores hallucinants du Parti Communiste en période de fraudes électorales massives !

En décembre 1991, George Bush senior avait beau pérorer, le « monde libre » n’en menait pas large non plus. Déjà, sous Gorbatchev, Alexandre Arbatov, l’un des proches conseillers du dernier dirigeant soviétique, avait prévenu les Américains : « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ». Un nostalgique de la grandeur impériale russo-soviétique comme Limonov n’aurait rêvé meilleur aveu ! L’écrivain russe pense d’ailleurs avec Toynbee que « les grandes civilisations ne sont jamais vaincues. Elles se suicident » et, en fonctionnaliste qui s’ignore, analyse le démantèlement programmé de l’URSS comme la conséquence des luttes intestines entre élites soviétiques. Loin de tout conspirationnisme, Limonov montre avec acuité comment, dès les années Brejnev, « l’aristocratie soviétique » issue de la nomenklatura du PCUS a commencé à céder la place à une classe d’experts technocrates oublieux de la grande Russie et de plus en plus moralement redevables à l’Occident libéralo-démocrate. Eltsine, quoique austère chef de section sous Brejnev, mais surtout Sakharov, illustrent cette mutation des élites qui a été le prélude à la chute finale de l’Empire.

Le grand hospice occidental

Mais ne croyez pas que l’ukrainien rageur réserve ses meilleures flèches aux félonies de ses compatriotes. Le sybarite de la dactylo n’a pas de mots assez durs contre Le grand hospice occidental[2. Un autre de ses bouquins, hélas pas encore réédité mais qui a remarquablement bien vieilli !] et s’étonne que l’Occident « Capitalisme-Caïn » ait achevé son frère Abel. Au système concentrationnaire et à la propagande soviétiques, Limonov compare en effet les si douces méthodes de contrôle social occidental : publicité, marketing, antidépresseurs, moraline et droits de l’homme à tous les étages. On entend de vagues accents schmittiens dans ses récriminations contre cet Occident devenu orphelin, où la politique dépérit faute d’ennemis désignés (« sans l’ombre de l’ennemi, l’Occident se verrait tel qu’il est : une civilisation vulgaire et ennuyeuse, peuplée d’hommes-machines »). En France, l’autoproclamé « pays des droits de l’homme », la floraison de rebelles sans cause a même engendré un nouveau mal : la pétitionnite aigüe, cette pathologie typique de « la race des signeurs » occidentaux, si moralement supérieurs qu’ils signent tout et n’importe quoi ! Tiens, Muray et son Empire du Bien affleurent…
Au passage, admirons le prophétisme du pourfendeur du démocratisme botté qui, instruit par le cas croate, notait dès 1993 : « N’importe quel Sarkozy, BHL, Kouchner peut librement inviter depuis l’écran télé à l’invasion, au bombardement des cités, peuplées d’êtres humains présumés coupables… ». Comme quoi, la Cyrénaïque n’est peut-être pas si loin de la Serbie…

Peur bleue à la Mutu

A la fin de sa préface, Limonka revient sur l’épisode qui scella le sort des aventuriers de L’Idiot. Au printemps 1990 ou 1991 (l’auteur ne le sait plus !), un grand barnum rassembla la foule des lecteurs du canard à la Mutualité. Jean-Edern Hallier étant terrorisé par les menaces pesant sur la sécurité de l’événement, il laissa son compère Marc Cohen présider le meeting avant de foncer séance tenante sur un scooter, cramponné au conducteur. A l’époque, explique Limonov, le vieux frondeur n’eut pas le courage de fédérer la masse hétéroclite de son public dans une force politique dépassant le clivage droite-gauche, comme l’y invitait Jean-Paul Cruse, dans un appel gaullo-communiste (pour ne pas dire pré-chevènementiste), resté célèbre. Aujourd’hui, le presque septuagénaire Limonov imagine Hallier « bien installé en Enfer, un verre de vodka à la main et une lycéenne potelée sur les genoux ». Cruauté des destins croisés : le fondateur du Parti National-Bolchévique n’amasse pas mousse en Russie, sinon parmi une jeunesse désorientée dans laquelle il puise ses très jeunes amantes… Finir en enfer fidèle à ses vices : voilà tout le mal que je souhaite au fringant ED !

Edouard Limonov, L’excité dans le monde des fous tranquilles, Bartillat.

Marine Le Pen : la stratégie de la tortue

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Ah ! ça ira, ça ira, ça ira, les fascistes à la lanterne, chantait en substance Jean-Luc Mélenchon avant le premier tour, avec la confusion idéologique qui le caractérise. Car le quatrième homme de la présidentielle, renvoyé dans les cordes avec un modeste score à deux chiffres, se fourvoie copieusement lorsqu’il perçoit en Marine Le Pen l’héritière de la droite (contre)-révolutionnaire. Pour comprendre les ressorts du vote FN dernier cru, les bateleurs du Front de gauche gagneraient davantage à (re)lire les études socio-démographiques de Christophe Guilluy que les œuvres complètes de Thierry Maulnier et Dominique Venner. On pourrait en dire autant du grand gagnant du jour : François Hollande se borne à dire que « Sarkozy a fait le jeu du Front National ». Un peu court, jeune homme.

Cette parenthèse refermée, une chose est sûre : quelle que soit l’étiquette qu’on lui colle, la présidente du Front National récolte les fruits de sa stratégie de dédiabolisation, si décriée en cette fin de campagne. Finalement, comme me le soufflait l’inspiré David Desgouilles avant même l’annonce officielle des résultats, une partie non négligeable des intentions de vote en faveur du Front de Gauche dissimulait sans doute une frange de gaucho-lepénistes honteux. Mélenchon favorisé par l’élite sondagière : un comble pour un populiste ! Idem pour François Bayrou, tout aussi surévalué. Il sera toujours temps de revenir sur la tyrannie des sondages, que l’auteur de ces lignes a trop souvent considéré comme des prophéties autoréalisatrices (mea culpa…). Après tout, comme le disait Bourdieu, « l’opinion publique n’existe pas » : les sondages mesurent bien quelque chose. Le seul hic, c’est qu’on ne sait jamais vraiment ce qu’ils représentent : une photographie de l’opinion ou le biais des sondeurs, ballotés entre panurgisme et franc pifomètre.

Il n’empêche. A défaut d’être une faiseuse de roi, Marine Le Pen compte bien faire fructifier son excellent score – réalisé avec seulement 19.5% d’abstention, signe que le vote FN est désormais plus qu’un cri de protestation- pour détricoter la droite parlementaire. Elle a évidemment tout intérêt à ne pas prendre position pour le second tour, sauf à estimer publiquement que « Sarkozy, c’est Hollande en pire »[1. Pour reprendre une vieille pique de son père à l’égard de Chirac]. Ses seconds couteaux, de Nicolas Bay à Louis Aliot, distillent d’ailleurs des éléments de langage bien rodés : ne pas choisir entre bonnet blanc et blanc bonnet « mondialistes », rejeter « l’UMPS » en bloc. Peu leur chaut que 52% des électeurs frontistes optent pour Sarkozy au second tour et seulement 27% en faveur de Hollande. Pour parler franc, le FN mariniste attend et espère la défaite du camp présidentiel, l’explosion de l’UMP qui s’ensuivra et la recomposition du paysage politique également annoncée et rêvée par François Bayrou.

Imaginez une défaite cuisante du président sortant : la Droite Populaire appellerait aussi sec à un « droit d’inventaire » du sarkozysme et se poserait de douloureuses questions tactiques en vue des législatives. Que le Gard ait accordé la plus grosse part des suffrages à Marine Le Pen ne doit pas laisser indifférent les députés droite-pop du sud, ces « pizzaïolos » qui, par un prompt renfort, pourraient garnir le panier d’un FN élargi. Voilà le fantasme des Paul-Marie Coûteaux et consorts, qui se rêvent en entremetteurs depuis plusieurs mois. Dans l’hypothèse d’une lune de miel FN-droite pop, l’aile « humaniste » et « centriste » de l’UMP pourrait alors décamper au profit du modeste François Bayrou (seulement 9% ce soir) ou même d’un bébé Chirac refusant toute compromission avec la Bête Immonde.
« Rien ne sera plus jamais comme avant » nous prédit Marine Le Pen. Cassandre lui répliquerait que François Bayrou ânonnait les mêmes mots après son feu follet de 2007. Moins narquois, nous scruterons de près les résultats des prochaines législatives, dans lesquelles Mélenchon place lui aussi tous ses espoirs, espérant y trouver quelque compensation à son piteux ralliement à Hollande « sans aucune contrepartie » programmatique.

En 2007, plus encore que la déconvenue présidentielle, le FN avait financièrement pâti de sa débandade législative avant de ronger son frein pendant cinq ans. En réalisant des scores à deux chiffres dans les zones rurales et péri-urbaines, les candidats du futur bloc mariniste devraient garantir la pérennité de ce qui pourrait bien constituer la principale force d’opposition droitière au hollandisme. En 2017, face à une gauche qui se sera contenté de « donner du sens à la rigueur », moyennant quelques hochets sociétaux lâchés aux dociles alliés verts et communistes, Marine Le Pen matérialisera son ancien rêve de candidate : affronter la parfaite incarnation des élites « socialistes » mondialisées. Mais cette fois-ci, Dominique s’appellera François.

Hollande n’a pas peur du débat, mais il a peur des trois débats

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Pas question de déroger à la règle et de mettre à mal la tradition du sacrosaint débat entre les deux tours. Non, il n’y aura qu’un seul et unique débat et puis basta, telle est la position de François Hollande qui refuse de croiser le fer trois fois de suite comme l’y appelle Nicolas Sarkozy.

Cette désertion devant l’affrontement des idées, vaut bien un petit néologisme dans l’esprit ségolennien. C’est la « lâchitude » hollandiste. Le favori ne veut surtout pas se risquer à ferrailler avec son adversaire comme s’il avait peur d’être poussé dans ses retranchements et d’exposer les faiblesses de son programme aux yeux des Français. Comme un joueur de tennis qui mène de très peu et qui est a deux doigts de remporter le match, il se ménage et ne fait pas le malin avec la balle. Ce qui compte ce sont les points qu’il a capitalisés.

Mais, au-delà de la crainte de découvrir que la rhétorique hollandiste se révèle in fine moins bien huilée que prévue, les socialistes font preuve d’un beau mépris à la fois en piétinant la conscience politique des citoyens électeurs mais également en sous-estimant la gravité des enjeux du moment.

En effet, se dérober aux débats ne revient-il pas à priver les citoyens français d’exercer leur capacité de juger, à aliéner leur liberté de se forger une opinion un peu plus réfléchie car plus nourrie par le choc des arguments ? Il est donc tordant de voir que ceux qui se présentent comme des progressistes sont en réalité des conservateurs dogmatiques. Leur arrogance imbuvable les conduisent peut-être à penser que les jeux sont déjà faits, que le deuxième tour est une simple formalité et que trois débats ne changeront rien.

François Hollande a mécaniquement répété comme tous les autres candidats « La France vit un tournant de son histoire » sans être vraiment convaincu par ce qu’il disait. Parce que si ses paroles l’avaient engagé, il aurait été d’accord avec son challenger et aurait convenu que des sujets aussi graves que la crise de la zone euro, la relance de la croissance, le rôle de la France dans le conflit syrien, ou encore la nouvelle configuration des relations avec Etats-Unis si Obama n’est pas réélu, méritaient autant d’heures de débat que la primaire socialiste.

Les jeunes préfèrent la blonde

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Salauds de jeunes ! On les flatte, on les plaint, on les caresse dans le sens du poil, on leur promet monts et merveilles, on se désole de leurs journées d’école trop longues, on s’inquiète pour leur retraite, on leur demande pardon de leur laisser un monde aussi horrible. Et tout ça pour quoi ? Pour qu’ils votent Le Pen ! Ces ingrats ne respectent rien.

Il faut dire qu’après avoir interrogé tous les candidats dans toutes les configurations sur tous les sujets, les journalistes commencent à tourner en rond – et les électeurs avec eux. Certes, les principaux candidats ayant tous adopté la méthode Sarkozy de 2007, leurs équipes fournissent gracieusement les vidéos de meeting montrant que les salles sont archicombles et l’ambiance fraternelle. Plus de bisbilles entre ministres, de regards édifiants ou de siestes improvisées volées par des caméras fureteuses : nos télévisions diffusent (gratuitement) des films publicitaires vantant les mérites des marques « Hollande », « Sarkozy », « Le Pen » ou autres. Mais même agrémentés de drapeaux tricolores et de Marseillaise s’élevant de milliers de poitrines, ces spectacles calibrés finissent par lasser.[access capability= »lire_inedits »]

Heureusement, grâce aux sondages, il se passe toujours quelque chose. « Numéro 2 remonte et… eh oui !! Il passe en première position, tandis qu’à quelques encablures derrière lui, 3,4 et 5 se disputent la troisième place, quel suspense !!! » Les sondages ne sont pas le reflet de l’événement, ils sont l’événement. Ainsi, le croisement des courbes d’intentions de vote respectives en faveur de François Hollande et de Nicolas Sarkozy a-t-il été salué par les confrères comme de début d’une nouvelle phase de la campagne. On comprend qu’en plein week-end de Pâques, l’enquête CSA créditant Marine Le Pen de 26 % des voix parmi les 18/24 ans ait suscité une certaine gourmandise – évidemment teintée de réprobation.

Il est vrai que ce n’est pas tous les jours qu’on peut les engueuler, ces jeunes, depuis qu’il a été décrété qu’ils étaient situés au sommet de la hiérarchie des victimes. Dans l’imaginaire des élites, il existe deux genres de jeunes : le « racaille » de banlieue, souvent (mais pas toujours) issu de l’immigration, et l’étudiant Erasmus, généralement de gauche et toujours anti-FN. Quand le premier fait des bêtises, c’est parce qu’il est victime de l’exclusion, quand le second paresse en fac, c’est, au choix, parce qu’il a dû prendre un petit boulot pour payer ses études, parce que de toute façon il sera chômeur ou encore parce que le règne de l’argent le dégoûte – sans compter que ses parents refusent de lui acheter le dernier iPhone alors que le sien a déjà six mois. D’accord, j’exagère un chouia : pour les enfants des classes moyennes et populaires, l’entrée dans la vie professionnelle, donc adulte, est un parcours du combattant jalonné de stages non payés et d’emplois précaires. Ils seraient de surcroît en droit de demander des comptes à leurs aînés qui ont renoncé à leur transmettre l’héritage exigeant que constituent la langue et la littérature françaises, échoué à leur prouver que l’effort pouvait être un réconfort, oublié de leur expliquer que l’humain, même jeune, n’était pas seulement un être nanti de « droits acquis » – par d’autres que lui.

En tout cas, ces jeunes lepénistes n’étaient pas prévus au programme. En réalité, cela fait des années que le FN réalise, chez les jeunes comme chez les ouvriers, des scores plus élevés que sa moyenne nationale. Concernant les ouvriers, on pouvait encore s’en sortir en expliquant que ces pauvres ne comprenaient rien aux joies de l’ouverture à l’autre – ce n’est pas de leur faute : ils sont pauvres. Mais de la part des jeunes, c’est une trahison. Dans Le Monde (qui a publié en « une » cette affolante information), la sociologue de service explique pourquoi, en quelques mois, Marine Le Pen est passée de 13 à 26 % des intentions de vote tandis que François Hollande chutait de 39 à 13 % : « Au début de sa campagne, M. Hollande a mis, comme jamais aucun candidat à la présidentielle avant lui, la jeunesse au cœur de son projet. Depuis, on l’entend moins sur ce thème, d’où le décrochage. » En somme, ils s’énervent parce qu’on ne parle pas assez d’eux. Voilà qui est rassurant : certes, ils votent mal, mais mettons ce péché sur le compte de leur jeunesse. Quand ils seront grands, ils seront des ayants droit comme les autres.[/access]

Cannabis : Rachida Dati est bien plus cool que Nicolas Sarkozy

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On le sait, Nicolas Sarkozy a exigé et obtenu que Rachida Dati soit extrêmement visible dans cette dernière étape de la campagne, quitte à faire de la peine à son concurrent du VIIème arrondissement, François Fillon, dont l’appel au vote d’hier soir en faveur du candidat de l’effort, des sacrifices et de l’austérité n’était pas vraiment en ligne avec les « éléments de langage » fixés par le patron, ceci expliquant peut-être cela.

Toujours est-il que pour sa sortie du purgatoire, Rachida a fait très fort : invitée de Maïtena Biraben en tant que représentante du président sortant à la matinale de Canal, elle s’est pointée dans le studio avec une tenue qui ne pouvait passer inaperçue. Sauf que cette fois, ce ne sont ni ses Loubout’, ni son sac, ni sa jupe fendue qui attiraient l’attention, mais son gilet, orné d’un gigantesque motif que connaissent par cœur tous les ados et les gendarmes du pays :

Apparemment, Maïtena connaissait elle aussi la signification de ce logo ce qui donna lieu à cet épatant dialogue de dupes :

Rachida Dati : Ce n’est pas une feuille de cannabis. Vous inquiétez pas, j’ai fait attention.

Maïtena Biraben : C’est donc une feuille de ?

RD : Ca n’est pas une feuille de cannabis

MB : Du chanvre ?

RD : Ca n’est pas du chanvre non plus

MB : C’est de l’eucalyptus ?

RD : Voilà, et l’eucalyptus ça calme

Pour ceux qui seraient tentés de croire ce dernier portnawak botanique , voilà à quoi ressemble une feuille d’eucalyptus.

Mais peut-être que Rachida ne savait pas que toute promo en faveur de la marijuana est punie par la loi ? Pour son prochain anniversaire, faudrait voir à lui offrir un joli Code de la santé publique de chez Dalloz, assorti à la la semelle de ses souliers. Rappelons que l’ article L3421-4 du dit code stipule que « La provocation à l’usage ou au trafic de stupéfiants, par la publicité ou l’incitation ou la présentation sous un jour favorable des produits classés stupéfiants, (quel que soit le support choisi : vêtements, bijoux, livres, etc.) est punie de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende, même si l’incitation est restée sans effet.»

Les vrais chiffres de la présidentielle

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C’est marrant, ce matin on croule sous les chiffres, mais j’ai beau zapper comme un épileptique, je ne retrouve nulle part les pourcentages les plus significatifs, enfin ceux qui me paraissent tels : n’étant ni candidat, ni sondeur, je n’ai pas vocation à avoir toujours raison.

Le premier chiffre qui attire mon attention, c’est 55 % : le score obtenu conjointement par MM. Hollande et Sarkozy. C’est-à-dire un peu moins que la moitié des inscrits[1. je dis bien les inscrits et non pas les votants] à eux deux. Aucun chiffre ne peut mieux exprimer l’existence de deux France pour le prix d’une. Une France qui grosso modo est satisfaite de son sort et une qui, pour reprendre l’excellente expression de Jean-Luc Mélenchon, veut renverser la table. Depuis des mois, je répète que les politiques que suivront les deux désormais finalistes ne divergent qu’à la marge. Il semble que ce constat, quoique punk en apparence, soit partagé par près d’un électeur sur deux, et validé par les plus grandes marques d’abstentionnistes.

La suite logique de ce premier chiffre, c’est un constat un rien inquiétant : les options stratégiques (économie, social, Europe) de MM. Hollande et Sarkozy sont si radicalement contraires à celles des deux candidats arrivés troisième et quatrième, qu’on peut d’ores et déjà dire, sans avoir besoin des avis éclairés des instituts IPNOS ou OPIF[2. Copyrights Basile de Koch et Romain Pigenel] que le futur président de tous les Français ne représentera, en vrai, qu’un gros quart du corps électoral : pas de quoi grimper au rideau, fût-il tricolore ou bleu étoilé.

Les chiffres suivants sont plus anecdotiques, puisqu’ils concernent les scores de chaque candidat. On a eu tort de faire la fête rue de Solferino : le résultat de Hollande ne dépasse que de 2 points celui de Ségolène Royal : tout ça pour ça ? On a eu tort de faire la tête à la Mutualité : le différentiel – 522 000 voix seulement !- de premier tour n’a rien de catastrophique et passer en tête hier soir ne signifiait pas grand chose, en vrai. Mais là, Sarkozy n’a qu’à s’en prendre qu’à lui-même : c’est lui et lui seul qui a seriné à ses électeurs qu’il était décisif de « virer en tête » au premier tour. Au vu des résultats, les godillots de l’UMP ont donc remplacé dans leur bréviaire une métaphore sportive crétine par une métaphore sportive débile, l’essentiel, n’est-ce pas « c’est d’être qualifié pour la finale.» Hihihi…

Toujours au rayon balançoires, Marine Le Pen trimballe ses électeurs quand elle leur dit que les invisibles se sont désormais invités à la table des puissants (décidément, que de métaphores tablistiques ces jours-ci, sans doute à mettre en relation avec les audimats record des émissions de cuisine). Idem pour Mélenchon quand il prétend que ses 11% d’insatisfaits détiennent la clef du scrutin de dans quinze jours. Le peuple, celui de Marine comme celui de Jean-Luc, rentrera à la niche après ce premier tour, réduit à jouer la chair à canon pour deux candidats dont tout le sépare.

Il est certes plaisant de voir nos deux présidentiables draguer deux électorats qu’ils ont durant des mois, ignorés, méprisés, voire insultés. Des électeurs que je tiens, d’ores et déjà à rassurer : on n’aura pas la démondialisation si Hollande est élu, et on aura le mariage gay si Sarkozy est réélu.

D’ici là, les amis, amusez-vous bien. Pour ma part, j’irai voter, mais sans trop d’illusions : dans l’isoloir, le 6 mai prochain je garderai en tête la vision d’horreur du plateau de BFM hier soir, je vais avoir du mal à m’enthousiasmer pour le candidat d’Anne Sinclair ou celui de Jacques Séguéla.

Hollande président !

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Ne nous racontons pas de bêtises. En arrivant nettement en tête du premier tour de l’élection présidentielle, François Hollande a désormais de son côté toutes les chances de l’emporter dans quinze jours. Certes, sur le papier, ça n’est pas encore gagné : Nicolas Sarkozy semble bénéficier aujourd’hui d’un réservoir de voix bien supérieur à celui de François Hollande (à condition de penser que le vote lepéniste soit, bel et bien, un vote de droite). Dans une logique assez brutale de reports, le vote de droite a été plus important que celui de la gauche.

Mais, contrairement à ce qu’affirment les commentateurs, cette logique n’a jamais prévalu dans une élection : la politique est un sport de combat. C’est le mouvement et la dynamique qui comptent. Or, la dynamique est aujourd’hui dans le camp de François Hollande.

Ce que l’on doit retenir de ce premier tour, c’est que nous n’avons jamais assisté, dans toute l’histoire de la Ve République à une bipolarisation aussi forte de la vie politique française : la droite représente 47 % de l’électorat, la gauche 44 %. Les 9 % restant sont ceux du centre, c’est-à-dire d’un François Bayrou qui, historiquement, a réduit la « voie centrale » à un score aussi piètre. Il est bien loin de ses résultats de 2007 – il les a divisés par deux. Mais comme c’est un garçon intelligent et qu’il connaît la volatilité de son électorat qui se répartit aussi bien à droite qu’à gauche, il sait pertinemment qu’il ne sera pas, cette année, l’arbitre des élégances : il voulait danser, il fera une nouvelle fois tapisserie.

Pour sa part, Marine Le Pen, qui fait un excellent score, se gardera bien de donner des consignes de vote pour le second tour. Son intérêt politique bien compris est qu’un socialiste accède à l’Elysée : c’est la garantie pour le parti politique qu’elle préside et dont elle veut changer le nom, afin de faciliter la recomposition des droites, de marquer des points à l’avenir.

Restent, donc, deux inconnues. Primo, la capacité de Nicolas Sarkozy à marquer des points. Il en est bien capable. Mais il faudrait, pour ce faire, qu’il soit doué de ce que le Saint Esprit laissa à la Pentecôte aux apôtres : la glossolalie. Il doit, en deux semaines, à la fois rallier le maximum de voix marinistes et le maximum de voix bayrouistes. L’équation semble impossible à tenir, tant les discours d’un Patrick Buisson, capable de parler aux tripes du dernier militant FN, et ceux d’un Jean-Louis Borloo, apte à convaincre le coeur de l’ultime centriste du pays, soient diamétralement opposés. Mais rien n’est impossible. Plus que jamais, Nicolas Sarkozy doit composer avec Henri Guaino, qui n’est pas, contrairement à François Fillon, son « collaborateur ». C’est, en réalité, son meilleur allié : lui seul est capable, parce qu’il s’inscrit dans la plus profonde lignée du gaullisme social, de concilier les Français épris de nation et ceux épris de justice.

Quant à François Hollande, la difficulté est encore plus grande pour lui. Dans les prochains jours, il laissera tomber l’électorat Vert : avec Jean-Louis Borloo, l’écologie avait connu son Grenelle. Avec Eva Joly, elle connaît aujourd’hui son Père-Lachaise. Il consacrera l’entièreté de ses efforts à rougir son discours, pour rallier à lui les voix qui se sont portées, moins que prévues, sur Jean-Luc Mélenchon. Mais se rougir ainsi ne fera-t-il pas fuir l’électorat centriste tenté au second tour par un vote Hollande, plus par détestation conformiste du sarkozysme que par alignement idéologique.

Et puis, arrivant en tête du premier tour de la présidentielle, il échoit à François Hollande de dire très vite quel sera son gouvernement. Il a déjà indiqué ne pas vouloir l’ouverture. C’est son choix de gouverner la France d’une manière partisane. Il a été premier secrétaire du Parti socialiste – c’est son principal titre de gloire. Il fera, très certainement, un excellent premier secrétaire de l’Etat. Sauf que ce n’est pas précisément ce qui lui est demandé. Dépourvu de stature internationale, indécis sur des choix géostratégiques importants, accordant beaucoup de crédit à Pascal Boniface et à Stéphane Hessel sans jamais, pour autant vouloir déplaire au CRIF, notre homme a toujours préféré la Corrèze au Zambèze. Il lui faudra donc compenser et la nécessité des choses l’obligeront à nommer Pascal Lamy à Matignon – Dominique Strauss-Kahn étant, pour l’heure, indisponible. Or, choisir le patron de l’OMC comme Premier ministre ne sera-t-il pas un épouvantail pour l’électorat mélenchoniste peu enclin à se rallier aux thèses libérales et mondialistes, fussent-elles défendues par un socialiste haut teint. Voici l’équation insoluble de François Hollande.

Ce soir, François Hollande bénéficie d’une prime à la dynamique électorale. Saura-t-il entretenir, en quinze longs jours, cette dynamique ? Là est la seule question.

Je reviens voter à la maison

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Bien sûr, j’aurais pu voter par procuration depuis Brive où je me trouve jusqu’à début juin. Finalement, j’y suis presque chez moi, à Brive. On appelle ça une résidence d’écrivain. La ville de Brive et le CNL s’occupent de tout. La seule chose que j’ai à faire, c’est écrire. C’est pour cela que je ne remercierai jamais assez la ville de Brive et le CNL de me permettre de me livrer à mon activité favorite sans avoir d’autres choses à faire pour gagner ma vie. Parce que je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à part quelques exceptions de plus en plus rares, quand un roman est écrit, tout le monde en vit, l’éditeur, le libraire, le distributeur, l’imprimeur, le critique, tout le monde sauf l’écrivain lui-même. Et après, vous vous étonnez que je sois marxiste. La plus-value que tout le monde me pique, moi, l’air de rien, je connais. Pas besoin d’être un ouvrier délocalisable pour comprendre comment ça marche.

J’habite une petite maison rue Jean Fieyre aussi appelée « rue des syndicats », parce qu’il n’y a pas de hasard pour les mauvais esprits, les partageux, les affreux. J’ai pris quelques habitudes agréables, à Brive. Un express dans un bistrot de la rue Gambetta, pour lire les journaux. La Montagne mais aussi L’Echo, qui doit être un des derniers quotidiens régionaux d’obédience communiste comme on dit, avec des vrais morceaux du blog de Mélenchon dedans.

Mais non, vraiment, je préfère rentrer à la maison pour accomplir mon devoir électoral. Pour rien au monde, je ne veux me priver d’entrer dans mon bureau de vote habituel de l’école Marcel Sembat, dans le quartier de Lille Saint-Maurice et de prendre tous les bulletins avant de passer dans l’isoloir car je suis respectueux des procédures démocratiques même si tout le monde connaît mon choix, depuis le temps. Je ne vais tout de même pas me priver de vivre ça en direct, chez moi et de suivre le dimanche soir les résultats avec les copains. Et que je suis pour la plus extrême fermeté pour ces gâcheurs de plaisirs qui voudraient me donner les résultats avant 20h. C’est bien l’époque, ça : vouloir tout de suite l’orgasme en oubliant les préliminaires.

Je ne sais pas si ça vous fait le même effet qu’à moi, mais je ressens un mélange étrange de trouille et de joie avec cette élection. On me dit (en fin les instituts de sondage me disent) que les Français ne sont pas très intéressés. Bon, je veux bien, mais à Brive tout le monde ne parle que de ça, dans les cafés, les restaurants, les files de cinéma (le Rex avec sa jolie façade années 30), les vestiaires de la piscine municipale. La joie parce qu’il y a longtemps, bien longtemps que, selon toute probabilité, les idées auxquelles je crois depuis toujours feront un score inespéré. La trouille parce que j’aimerais bien que tout cela ne soit pas sans lendemain et, comme dirait Rimbaud, que le rêve ne fraichisse pas.

Alors, je vais reprendre le train pour Lille, le temps d’un week-end. Ca me rappellera le service militaire, les permissions de 96 heures, les seules qui valaient le coup de rentrer à une époque où il n’y avait pas de TGV et que Rouen-Rennes supposait 6 où 7 bonnes heures de train.
Là, il me faudra quatre heure trente pour rallier Paris. Toujours pas de TGV à Brive. Ce serait même plutôt un TPV. C’est beau mais un peu long même si aux alentours d’Argenton-sur-Creuse, c’est un festival de châteaux et de rivières « au cœur frais de la France » Là, ce n’est plus de Rimbaud, mais de Larbaud. Un pays comme le nôtre, avec des poètes et des paysages comme ça, mérite tout mieux que l’oubli de soi et une simple soumission à la Dette. On ne tombait pas, jadis, amoureux d’un taux de croissance, ce n’est pas aujourd’hui pour tomber amoureux d’un taux d’intérêt.
Alors, je vais sans doute, cette fois-ci, trouver le parcours un peu lent malgré tout.

A moins que justement cette lenteur ne soit une chance et préfigure ce que le retour d’une vraie gauche au soir du 1er tour supposerait, pour moi, comme choix de société : un monde où l’on saurait enfin prendre son temps, voire le perdre, parce que les impératifs de la production capitaliste ne seraient plus qu’un mauvais souvenir. Un monde avec des poèmes, des châteaux, des rivières, des trains calmes qui ressembleraient encore à celui d’hier dans ce qu’il avait de meilleur : un rapport à l’autre qui ne se fondait pas seulement sur la méfiance et la compétition mais sur une certaine gratuité.
Oui, je reviens voter à la maison

La fête à la France

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C’est mon côté midinette: à chaque fois, c’est la première fois. Je sais, c’est un peu ridicule, mais c’est comme ça. Quand le scrutateur (oui, oui, ou la scrutateure) prononce le rituel « A voté ! », je ressens un mélange indescriptible de fierté – d’être française –, de bonheur – d’être née dans un pays démocratique – et d’affection pour mes concitoyens. Et à en juger par le sourire dont m’a gratifié l’inconnue qui sortait de la mairie du IVème arrondissement, où se trouve mon bureau de vote, au moment où j’y entrais, je ne dois pas être la seule à savourer ce moment précieux. Pour aggraver mon cas, j’avoue avoir une pensée pour tous mes frères humains à qui on ne demande jamais leur avis – « pense aux petits Chinois qui n’ont pas d’I-pad ». Vous trouvez ça risible ? Eh bien rions, c’est toujours ça que les Boches n’auront pas (ceci n’est nullement une allusion à nos amis-zé-voisins allemands mais une expression imagée de la langue française).

Ne vous y trompez pas : je suis du genre à qui on ne la fait pas, taratata. Il ne m’échappe pas que ces gens qui veulent mon suffrage me racontent des bobards, qu’ils me font des promesses qu’ils savent ne pas pouvoir tenir, qu’ils me disent tout et le contraire de tout, qu’ils jurent de me raser gratis pour mieux me tondre, qu’ils pensent parfois à leurs intérêts plus qu’à ceux de la nation. Je sais que leur pouvoir est limité et qu’à la fin des fins, cela ne changera pas grand-chose. Roublards, ramenards, nullards parfois, tout cela est sans doute vrai. Il n’empêche que je suis attendrie par l’exploit politico-sportif accompli par ces dix candidats en quête d’électeurs (en réalité, neuf auraient suffi à mon bonheur, je parle de Cheminade dont on comprend mal ce qu’il fait dans cette galère).

D’accord, Bennasar nous rappelle judicieusement qu’ils sont prêts à tout pour nous mettre dans leur lit – y compris à nous laisser tomber après le petit-déjeuner, parfois même avant. Et alors ? Et si j’ai envie de me faire embobiner, de quoi se mêle Bennasar ? Quelle tête ferait-il si je disais aux filles qu’il drague qu’on le connaît, qu’il raconte toujours les mêmes salades et qu’il ne faut pas se faire avoir ?

Alors oui, une fois tous les cinq ans (en fait, quatre fois, avec deux élections à deux tours), j’aime qu’on me baratine et j’aime faire semblant de croire au baratin. Au bureau de vote, dans la file d’attente, il y avait devant moi deux charmants petits vieux qui avaient ostensiblement pris un seul bulletin, celui de Marine Le Pen, et derrière moi, deux charmants petits jeunes qui avaient fait la même chose avec le bulletin François Hollande – moi, j’ai pris les 10 et je suis passée dans l’isoloir, ça me rappelle toujours les cabines d’essayage improvisées sur les marchés. Peut-être que la robe que j’ai choisie n’est pas très bien ajustée, mais tant pis, c’est ma robe !

Ce soir, à 20 heures, nous recommencerons à nous disputer. Et nous aurons raison. En attendant, je pense à tous ceux qui ont rendu possible cet instant miraculeux où je mets mon bulletin dans l’urne. Je pense à mes concitoyens qui se plaignent de n’être pas considérés comme Français à part entière et dont, heureusement, la voix vaut la mienne. Je pense à Marc Bloch, à Clovis et à la Fête de la Fédération (1) et j’ai envie de dire que ceux qui ne frissonnent pas en entendant la Marseillaise et en mettant leur bulletin dans l’urne ne comprennent pas encore vraiment l’histoire de la France. J’ai surtout envie de rappeler à tous, avant que les uns gagnent et que les autres perdent, que nos querelles sont notre bien commun.

 » Ceux qui ne frissonnent pas à l’évocation du baptême de Clovis et de la fête de la fédération de 1790 ne comprendront jamais l’histoire de la France ».

Sexe, mensonges et politique

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J’ai un truc qui fait enrager les filles. J’ai un cœur, mais il est d’abord politique. Les déclarations d’amour me laissent de marbre, les scènes d’adieux me barbent mais, à la lecture de Churchill, je ne retiens pas mes larmes. Si je suis à peine humain avec les femmes pour faire l’homme, devant un leader charismatique et même emphatique, je deviens une midinette. Vacciné contre ces mots doux aux pouvoirs magiques qui abolissent chez les dames tout discernement, je ne me lasse pas de ces mots durs qui, clamés par un tribun avec un peu de tonnerre dans la voix, endorment provisoirement mais sûrement, le plus farouche esprit critique.

Toute femme qui tire des leçons de l’expérience finit par connaître la nature des hommes. Elle connaît la valeur des promesses faites, en toute sincérité, par le candidat au sexe – ou à une relation sentimentalo-sexuelle, pour n’oublier personne. Elle sait que les engagements seront impossibles à tenir pour l’heureux, une fois élu. Les formules magiques, faites de mots qui figureraient en bonne place dans un dictionnaire des entourloupes, qui marient amour et éternité ou serment et fidélité ne perdent jamais rien de leur pouvoir et j’en connais peu qui préféreraient être sourdes plutôt que de les entendre, mais les filles lucides (on en trouve, même si peu d’hommes en cherchent) ont compris que, dans certaines situations, si la musique est douce, il ne faut pas accorder trop de crédit aux paroles. Même avec des fleurs dans la voix et l’air convaincu de qui convoite le con, quand le gland du soupirant dépasse de son col, il vaut mieux ne pas prendre ses déclarations trop au sérieux. L’avertissement pourrait figurer au fronton des écoles de jeunes filles s’il en existait encore (des écoles) et les pères responsables et inspirés devraient l’enseigner à leur féminine progéniture : on peut croire un homme sur parole mais pas quand il a envie de baiser.[access capability= »lire_inedits »]

L’homme moyen, avare de tendresse parlée quand rien ne l’y oblige, ne sait plus tenir sa langue quand il poursuit un objectif ciblé, ou plutôt sait ne plus tenir sa langue quand il a appris à la tremper dans du miel pour avoir compris qu’on n’attrape pas des mouches avec du vinaigre et des filles avec des vérités trop crues. Depuis que nous sommes sortis des cavernes et nous sommes affranchis du mariage arrangé, c’est par ce jeu où les promesses n’engagent que celles qui y croient que les hommes peuvent rencontrer les femmes. C’est par un jeu de même nature que se fait la rencontre entre un homme et un peuple et que le politicien espère devenir l’élu du suffrage universel. Ainsi, dans le processus démocratique de choix du chef que nous connaissons, le candidat est, le temps de la campagne électorale, le courtisan quand nous sommes les courtisés et, s’il se conduit immanquablement comme un mâle en rut, avec son lot de baratin, c’est, il faut bien le reconnaître, parce que nous sommes souvent de vraies gonzesses. Même le plus sceptique d’entre nous est sensible au politicien qui lui tend un miroir, le regarde, lui parle et le flatte, rend hommage à ses qualités et dénonce ceux qui le spolient, qu’ils soient patrons du CAC 40 ou immigrés clandestins. Même le citoyen le plus échaudé par les élections-pièges à cons finit par accorder une danse à l’homme providentiel qui promet de lui rendre justice et qui sollicite le poste pour tenir ce bel engagement. Nous avons tous appris que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute : c’est pourtant au lauréat du grand concours de flatteries que nous finissons par offrir un quinquennat en palais et en jet.

Mais il y a une limite. Il arrive que la séduction tourne à la drague lourde et que le charme n’opère plus. En politique, je suis dupe au-delà du raisonnable mais pas jusqu’au mensonge éhonté. Quand on me promet la lune à moins de deux heures de transports en commun gratuits, je préférerais être sourd. J’aime qu’on me raconte des histoires et je suis toujours prêt à m’en laisser conter, mais je veux pouvoir espérer une fin, pas forcément heureuse, mais crédible. Aujourd’hui, les lapins qui sortent des chapeaux à la dernière minute gâchent mon plaisir. J’ai beau essayer de garder la foi, je ne parviens plus à croire ces propositions, incohérentes et grossières, qui s’ajoutent chaque jour au débat, démontées dans l’heure par tous les spécialistes, censées répondre aux problèmes bien réels que connaît mon pays. Je n’attends pas le messie mais je veux garder l’espérance. Or les ficelles sont devenues trop grosses et, à entendre les prétendants, tout semble être à portée de la main. Pour une juste répartition des richesses et un enrichissement des pauvres par un appauvrissement des riches, pour retrouver une substantielle souveraineté nationale en accord avec nos partenaires européens, pour une démocratie directe, cette fois c’est promis, pour l’abolition du racisme, du sexisme (et bientôt de l’homophobie ?) par frappes chirurgicales dans le dictionnaire et pour l’avènement de toutes sortes d’utopies, il me suffirait de bien voter. C’est trop beau pour être vrai et ce qui ne peut devenir réalité ne peut faire rêver. Or, comme pour une femme amoureuse, le rêve est mon minimum indispensable.

Les femmes à qui on ne la fait plus finissent par exiger des gages au prétexte qu’il n’y aurait pas d’amour sans preuves d’amour. Je pourrais en arriver là. Finirai-je par croire qu’il n’y a pas de politique, qu’il n’y a que des preuves de politique et par me ranger derrière un candidat solide, sincère et fiable, au programme réaliste mais aussi alléchant qu’un contrat de mariage ? J’en doute, je me laisserai encore avoir en beauté par des bonimenteurs gonflés car je préfère continuer à vivre dans un monde où on nous raconte des histoires, où on se raconte des histoires. Je veux garder mon cœur de jeune fille mais, pour cela, j’attends des politiciens qu’ils m’emportent en finesse, par des mensonges plausibles. À défaut, je me retirerai peut-être de la vie politique et mettrai tout mon cœur à tenter de convaincre les femmes que je n’ai qu’une parole. Et tout mon cerveau à tenter de rester crédible. [/access]
 

Limonov et la nef des fous

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C’était il y a vingt ans. Les années Mitterrand finissaient dans un brouillard idéologique et moral, l’image du vieux président cancéreux et stendhalien masquait mal la vulgarité de ses ouailles Tapie et Charasse, tapies dans l’ombre carnassière du pouvoir. L’URSS s’écroulait, la Yougoslavie se disloquait, Fukuyama annonçait la « fin de l’histoire » autour de la consensuelle démocratie libérale de marché.

Et voilà qu’un troupeau d’emmerdeurs, menés par l’éternel histrion Jean-Edern Hallier, décidait d’exhumer une feuille de choux gauchiste perdue dans les limbes des seventies, lorsque le patronage de Jean-Paul Sartre la rendait encore fréquentable. A l’orée de la dernière décennie du siècle, L’Idiot international renaissait de ses cendres pour vendre jusqu’à 250 000 exemplaires, les jours fastes. Sa fine équipe rassemblait notamment Patrick Besson, Philippe Muray, Marc Cohen (qui a fait du chemin depuis…), Marc-Edouard Nabe et un obscur écrivain russe exilé à Paris : Edouard Limonov.
Entre 1989 et 1994, le natif de Kharkov a ainsi trempé sa plume dans les colonnes de L’Idiot, vitupérant les dissidents soviétiques à la Soljenitsyne, dénonçant l’imposture de la « démocratie » ploutocratique d’Eltsine, relatant ses visites des fronts transnistriens ou serbo-croates, etc. Ce sont ses articles pamphlétaires, restés d’une actualité stupéfiante, que Bartillat réunit dans un petit livre rouge assorti d’une préface inédite. L’excité dans le monde des fous tranquilles écrivait alors dans un français rocailleux, avec la colère de l’orphelin qui assiste impuissant à la chute de sa mère patrie impériale. Et dans l’approbation générale, ce qui n’enlève rien au désastre, bien au contraire.

La sentinelle assassinée

Désastre, vraiment ? Vladimir Poutine a résumé d’une formule lapidaire le sentiment de nombreux russes issus des décombres de la Perestroïka : « Ceux qui ne regrettent pas la disparition de l’URSS n’ont pas de cœur, mais ceux qui voudraient la refaire n’ont pas de tête. ».
Quoi qu’on pense de feue l’Union Soviétique et de son système répressif, la chute de La sentinelle assassinée[1. Du nom d’un recueil d’articles de Limonov.], a plongé la population russe dans un désarroi économique (une inflation de 1 000% pendant les premiers mois de la présidence Eltsine, imaginez !), politique et civilisationnel duquel elle n’est toujours pas sortie. En témoignent les scores hallucinants du Parti Communiste en période de fraudes électorales massives !

En décembre 1991, George Bush senior avait beau pérorer, le « monde libre » n’en menait pas large non plus. Déjà, sous Gorbatchev, Alexandre Arbatov, l’un des proches conseillers du dernier dirigeant soviétique, avait prévenu les Américains : « Nous allons vous rendre le pire des services, nous allons vous priver d’ennemi ». Un nostalgique de la grandeur impériale russo-soviétique comme Limonov n’aurait rêvé meilleur aveu ! L’écrivain russe pense d’ailleurs avec Toynbee que « les grandes civilisations ne sont jamais vaincues. Elles se suicident » et, en fonctionnaliste qui s’ignore, analyse le démantèlement programmé de l’URSS comme la conséquence des luttes intestines entre élites soviétiques. Loin de tout conspirationnisme, Limonov montre avec acuité comment, dès les années Brejnev, « l’aristocratie soviétique » issue de la nomenklatura du PCUS a commencé à céder la place à une classe d’experts technocrates oublieux de la grande Russie et de plus en plus moralement redevables à l’Occident libéralo-démocrate. Eltsine, quoique austère chef de section sous Brejnev, mais surtout Sakharov, illustrent cette mutation des élites qui a été le prélude à la chute finale de l’Empire.

Le grand hospice occidental

Mais ne croyez pas que l’ukrainien rageur réserve ses meilleures flèches aux félonies de ses compatriotes. Le sybarite de la dactylo n’a pas de mots assez durs contre Le grand hospice occidental[2. Un autre de ses bouquins, hélas pas encore réédité mais qui a remarquablement bien vieilli !] et s’étonne que l’Occident « Capitalisme-Caïn » ait achevé son frère Abel. Au système concentrationnaire et à la propagande soviétiques, Limonov compare en effet les si douces méthodes de contrôle social occidental : publicité, marketing, antidépresseurs, moraline et droits de l’homme à tous les étages. On entend de vagues accents schmittiens dans ses récriminations contre cet Occident devenu orphelin, où la politique dépérit faute d’ennemis désignés (« sans l’ombre de l’ennemi, l’Occident se verrait tel qu’il est : une civilisation vulgaire et ennuyeuse, peuplée d’hommes-machines »). En France, l’autoproclamé « pays des droits de l’homme », la floraison de rebelles sans cause a même engendré un nouveau mal : la pétitionnite aigüe, cette pathologie typique de « la race des signeurs » occidentaux, si moralement supérieurs qu’ils signent tout et n’importe quoi ! Tiens, Muray et son Empire du Bien affleurent…
Au passage, admirons le prophétisme du pourfendeur du démocratisme botté qui, instruit par le cas croate, notait dès 1993 : « N’importe quel Sarkozy, BHL, Kouchner peut librement inviter depuis l’écran télé à l’invasion, au bombardement des cités, peuplées d’êtres humains présumés coupables… ». Comme quoi, la Cyrénaïque n’est peut-être pas si loin de la Serbie…

Peur bleue à la Mutu

A la fin de sa préface, Limonka revient sur l’épisode qui scella le sort des aventuriers de L’Idiot. Au printemps 1990 ou 1991 (l’auteur ne le sait plus !), un grand barnum rassembla la foule des lecteurs du canard à la Mutualité. Jean-Edern Hallier étant terrorisé par les menaces pesant sur la sécurité de l’événement, il laissa son compère Marc Cohen présider le meeting avant de foncer séance tenante sur un scooter, cramponné au conducteur. A l’époque, explique Limonov, le vieux frondeur n’eut pas le courage de fédérer la masse hétéroclite de son public dans une force politique dépassant le clivage droite-gauche, comme l’y invitait Jean-Paul Cruse, dans un appel gaullo-communiste (pour ne pas dire pré-chevènementiste), resté célèbre. Aujourd’hui, le presque septuagénaire Limonov imagine Hallier « bien installé en Enfer, un verre de vodka à la main et une lycéenne potelée sur les genoux ». Cruauté des destins croisés : le fondateur du Parti National-Bolchévique n’amasse pas mousse en Russie, sinon parmi une jeunesse désorientée dans laquelle il puise ses très jeunes amantes… Finir en enfer fidèle à ses vices : voilà tout le mal que je souhaite au fringant ED !

Edouard Limonov, L’excité dans le monde des fous tranquilles, Bartillat.