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Saint-Valentin : le sextoy, outil du redressement productif ?

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saint valentin sextoy

Si la plupart des cadors du CAC 40 semblent rester totalement insensibles aux exhortations d’Arnaud Montebourg (il faut dire que celles-ci, de PSA à Arcelor, sont souvent à géométrie variable, voire réversible), il faut néanmoins acter que le ministre du machintrucchouette productif ne s’époumone pas totalement en vain quand il promeut le made in France (Message personnel : on voit bien qu’il n’a jamais eu de téléphone Alcatel).

Certes, nos amis les industriels semblent s’en battre les castagnettes, mais la vox monteburgi semble rencontrer un certain écho chez les industrieux. C’est ainsi qu’à l’occasion du grand déballage annuel de la Saint-Valentin (une néo-tradition française qui semble, hélas, moins pressée de crever jeune que feu Halloween) on a pu découvrir une pépite au milieu des caleçons à imprimé « Serial lover », des bouchées surgelées au saumon en forme de lèvres pulpeuses (chez Picard, pour ceux que ça tente), des gaines magiques vantées par le télé-achat « à l’occasion de la fête des amoureux » et autres offres para-érotiques convenues : les produits made in France d’un menuisier pas comme les autres.

À Basse-sur-le-Rupt, au fin fond des Vosges (qui sont déjà au fin fond de la France, laquelle est bien barrée pour se situer bientôt au fin fond du monde), Thierry Germain, fabrique en effet des sextoys en bois (garantis sans échardes, hein), qu’il exporte dans le monde entier, nous assurent en chœur toutes les gazettes qui savent recopier une dépêche AFP.

Faut-il s’étonner de ce miracle forestier ? M’est avis que non. Il était bien naturel que cette démarche rencontrât du succès, le business plan de Thierry ayant permis l’accouplement de deux tendances lourdes chères aux consommateurs concernés : grâce à ses produits, le made in chez nous s’accorde à l’écologie, bingo !

Un bémol, toutefois, ou disons une écharde dans le pied de cette success story : pour ses joujoux, notre artisan futé utilise surtout des bois exotiques, avec une prédilection pour les essences d’ipé ou de garapa en provenance du Brésil . Or non seulement l’exploitation de ces espèces est régulièrement dénoncée par les écolos amazoniens, mais en plus, notre menuisier ignore une des règles d’or du vrai chic éthique : le localisme. Or, lors de ma dernière visite, il m’a semblé que ce n’étaient pas les arbres qui manquaient du côté de Saint-Dié ou de Gérardmer.

Pourquoi diable importer des feuillus brésiliens alors qu’on a sous la main des millions de résineux vosgiens ? Et pourquoi fêter la Saint-Valentin en faisant appel à des circuits commerciaux complexes, alors qu’il est si simple d’utiliser sa sapine ?

*Photo : Smaku.

La vie en kit ?

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Peut-être y aura-t-il un jour des enfants de synthèse comme il existe des diamants de synthèse. Des créatures chimiques, des sortes de super-baigneurs mini-Frankenstein, qui non seulement fermeront les yeux et diront « papamaman » (ou « P1-P2 »), non seulement pleureront et feront pipi, mais grandiront, parleront, iront à l’école…

Mais en attendant, si vous descendez vers le soubassement anthropologique de ces familles « construites » que la future loi sur le mariage homosexuel entend promouvoir, vous retrouvez nécessairement la complémentarité sexuelle entre l’homme et la femme. Pour l’instant, les homosexuels sont encore assujettis à cette loi primordiale de la reproduction sexuée, inscrite dans la nature, et pas seulement dans l’espèce humaine. L’effacement programmé d’une réalité universelle au profit d’une construction volontaire, culturelle et sociale, élaborée par et pour quelques-uns, concerne toute l’humanité, et pas seulement les homosexuels, pas seulement les politiciens, pas seulement les idéologues. Le tort du mariage, à leurs yeux, est d’institutionnaliser, c’est-à-dire de rendre visible et lisible socialement, un donné scientifique fondateur qui induit diverses visions du monde. En dehors de toute interprétation, à l’origine de la vie humaine, il y a un homme et une femme. C’est un fait biologique. On peut le diluer et l’occulter sous toutes sortes de commentaires, on ne peut pas le supprimer. Pas encore ?[access capability= »lire_inedits »]

Ce fait ténu mais têtu a du prix. Il nous relie au monde, organiquement. Or, toute notre société, dans tous les domaines, tend à promouvoir la technique, ce que les hommes peuvent fabriquer. Est-ce vraiment ce que nous voulons, librement, ce rétrécissement du cosmos à l’étroit domaine des fabrications humaines, qu’elles soient matérielles ou intellectuelles ? Se cantonner à ses propres constructions, n’est-ce pas se priver follement de la part immense de l’univers qui ne vient pas de nous, qui ne nous appartient pas plus que l’air que nous respirons, le sol sous nos pas, la roche profonde, la mer mystérieuse, le ciel qui nous enveloppe d’infini, tout ce qui nous est donné et nous dépasse ?

Souhaitons-nous vraiment inscrire dans nos lois que seuls les produits humains finis, dûment labellisés « culture et société » ont droit de cité ? Sommes-nous sûrs de vouloir bannir la réalité que nous n’avons pas fabriquée ? Deux grands continents de l’esprit, la science et l’art, sont tributaires de cette réalité. Dans l’un comme dans l’autre, avant toute opération intellectuelle, il y a l’ouverture des sens et de l’esprit au monde vivant, il y a cet « étonnement » initial devant ce qui est, hors de nous, sans nous. Formuler des hypothèses et des théories est un processus second, et que toute science vérifie en les ajustant au réel. Créer des formes artistiques s’apparente à un mouvement organique : l’artiste n’est pas celui qui possède une technique, un savoir-faire, mais celui qui est relié au mystère de l’existence. « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans toute votre philosophie », dit Hamlet.

Quand nous pourrons dire qu’il y a plus de produits fabriqués et maîtrisés par l’ingéniosité humaine que « de choses dans le ciel et sur la terre », quand nous habiterons une grande surface qui nous proposera de la vie en kit, quelle sera notre victoire ? Le triomphe de la volonté et de l’intelligence pratique, qui pourront se promener au milieu des artefacts, les pouces dans les revers du veston comme des bourgeois satisfaits : tout cela, nous l’avons décidé et fait ? Quel sera notre horizon ? Un magasin qui contiendra l’univers entier en logiciels, manipulable, contrôlable et réparable selon nos besoins ?

Certains optimistes pensent peut-être que régner sur un magasin de jouets est chose inoffensive et douce, propice à  l’amour. Il faut plutôt craindre de flatter l’instinct de possession et de domination, qui n’est certes pas la meilleure part de l’homme. Le sentiment de faire partie d’un univers plus vaste et plus profond que nous ne produit pas seulement ce bel étonnement qui engendre la science et l’art, mais une racine de sagesse qui a nourri de silence et de songe la fine fleur des civilisations de toute la Terre. C’est lui qui enfante la vie attentive, la contemplation désintéressée, l’humilité qui nous rattache à l’humus natal, la saveur du gratuit et de l’inutile, la fraternité de hasard des passagers du monde.

Pour un instant encore, un fragile cordon ombilical nous relie à l’univers nourricier qui nous porte. Au cœur de nos sociétés de plus en plus techniciennes, le mariage est ce qui garde notre lien organique avec le monde, ce qui célèbre et protège l’origine charnelle des petits d’homme, ce qui prend acte de la loi biologique universelle, reconnue et actualisée chaque fois consciemment par l’amour d’un homme et d’une femme.

Sommes-nous sûrs de vouloir briser ce lien naturel obscur et vivant en y introduisant la technique ? Sommes-nous sûrs que la technique servira l’amour et la justice ? Déjà Günther Anders nous a avertis de « l’obsolescence de l’homme », devenu inférieur à ses propres productions, justement parce qu’il est naturel, et n’a pas la perfection à laquelle atteignent ses artefacts. Dans cet univers technique, « ce qui n’est pas exploitable n’est pas ». « Notre époque démontre clairement que tout, absolument tout, peut – en fonction du contexte économique – être condamné à une telle non-valeur et devenir ainsi un résidu à éliminer : des hommes aussi bien que des déchets radioactifs ». Alors, la part inexploitable de l’univers ou bien s’efface de la conscience, ou bien devient un surplus scandaleux, « un amas de matériaux que rien ne peut justifier ». Et Anders cite en exemple la Voie lactée.

Sommes-nous sûrs de vouloir renoncer à notre imperfection naturelle, et à la Voie lactée ? Être plus grand que la vie, quelle tristesse ! Être plus petit que la technique, quel danger ![/access]

*Photo : Mikka Skaffar.

Qui a signé le contrat social ?

contrat social impots

Je suis comme Voltaire, je n’aime pas Rousseau. Je n’aime pas Rousseau parce que je ne lui trouve ni qualités morales – un type qui abandonne ses cinq enfants à l’assistance publique pour continuer à mener sa vie de parasite ne mérite que mon mépris –, ni qualités intellectuelles – son Contrat social ne mérite même pas le titre flatteur de théorie ; c’est, au mieux, de la démagogie ; un vœu pieux ; un vague « on n’a qu’à faire comme si… ». Mais laissons là M. Rousseau et sa vie misérable et parlons plutôt de ce contrat social.

Pour qu’un tel contrat existe, il faudrait que nous en connaissions les clauses et, pour la forme, que nous l’ayons signé ; au moins implicitement.

Commençons par le fond. Si j’en crois Élisabeth Lévy, qui semble, une fois n’est pas coutume, être d’accord avec M. Hollande, ce contrat serait matérialisé par l’impôt en tant qu’« instrument de la redistribution ». Fort bien. Ainsi donc, pour Élisabeth, notre contrat social se caractériserait par un impôt (fortement) progressif destiné à pourvoir à cette « passion française » (comme nous le rappelle Daoud Boughezala) pour l’égalité des conditions matérielles. C’est-à-dire que notre contrat social serait le Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels. Après tout, là où nous en sommes, pourquoi pas ? Il est bien possible qu’Élisabeth ait raison ; il semble en tout cas que son interprétation de la chose soit parfaitement en phase avec celle de notre personnel politique, d’un extrême à l’autre de l’hémicycle, et avec celle de l’opinion publiée [1. Point Winston Churchill : « il n’existe rien de tel qu’une opinion publique ; il n’existe qu’une opinion publiée. »].

Or, si notre contrat social est le manifeste de MM. Marx et Engels, je refuse obstinément et avec la dernière vigueur d’être engagé par ce texte. Pas un mot, pas même une virgule. Pour moi, le contrat social de la nation française, c’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ; ce texte manifestement tombé en désuétude qui consacre l’égalité en droits – c’est-à-dire devant la Loi – et le principe d’un impôt « également réparti entre tous les Citoyens en raison de leurs facultés » (i.e. cette idée dangereusement extrémiste d’une flat tax) dont l’objet est de financer l’entretien de la force publique et les dépenses d’administration (et non un simulacre de solidarité).

Manifestement, Élisabeth et moi n’avons donc pas signé le même contrat et je suspecte qu’il existe à cet instant précis autant d’interprétations de la chose en question que de lecteurs de cette phrase. Naturellement, c’est un problème ; cela signifie que nous avons tous une interprétation différente du pacte qui est supposé définir nos droits et nos devoirs ; les règles fondamentales de notre vie commune. Ainsi, je pose la question : quelle consistance peut bien avoir un contrat qui lie des signataires ayant tous des interprétations différentes de ses clauses ?

Encore faudrait-il que nous l’ayons signé.

Ce qui m’amène tout naturellement à mon second point ; la condition de forme : j’espère ne choquer personne en affirmant qu’un contrat n’est valide que s’il a été librement signé par les parties qu’il engage. C’est le b.a.-ba. Un contrat qui définit nos droits et nos devoirs sans que nous ayons eu, à aucun moment, l’occasion de le signer ou de n’en rien faire ; un contrat qui s’impose à nous du simple fait de notre naissance ; un contrat dont on nous impose l’exécution avec pour seule alternative l’exil ou le trépas ; c’est un contrat de servage, d’esclavage ou, plutôt et pour parler justement, ce n’est pas un contrat du tout.

Or, je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je n’ai pas signé ce contrat, il ne s’impose à moi que parce que je suis né français et les seuls moyens dont je dispose pour y mettre fin sont la fuite ou la mort. Permettez-moi d’insister sur ce dernier point : si vous êtes partisan du contrat social de MM. Marx et Engels – taux d’imposition prohibitif, réglementation intrusive, interventionnisme et redistribution à tous les étages – sachez que moi, je ne le suis pas. Je n’y consens pas et la seule raison qui fait que j’obtempère, c’est que vous m’y forcez ; c’est le prix que vous exigez pour me laisser vivre dans le pays de mes ancêtres.

Élisabeth écrit qu’« il en va de l’impôt comme du contrat social : ils n’existent pas sans coercition, et pas non plus sans consentement ». Je dirai la même chose sur le contrat social que Murray Rothbard au sujet de  l’impôt : il suffirait de laisser chacun décider librement s’il souhaite ou non payer l’impôt qu’on lui réclame pour démontrer qu’au regard du taux et des contreparties, il y a là beaucoup de coercition et bien peu de consentement.

Le refonder ou cesser d’en parler.

Alors au risque de choquer les bonnes âmes : un contrat que personne n’a signé et dont personne ne connaît les clauses n’existe tout simplement pas. Laissez-moi dire les choses bien nettement : nous n’avons pas de contrat social. Voilà bien longtemps que la DDHC de 1789 a cessé d’être notre Bill of Rights [2. Les dix premiers amendements de la Constitution des États-Unis ; probablement le meilleur texte constitutionnel, le meilleur contrat social jamais écrit à ce jour.], que nos gouvernants s’assoient dessus et que nos concitoyens s’en moquent comme d’une guigne. Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer les motifs qui ont amené notre Conseil constitutionnel à invalider la taxe « lutte des Classes » de M. Hollande : dans ce texte en contradiction totale avec et l’esprit et la lettre de la DDHC, ils n’ont trouvé qu’un obscur point de détail à ronger.

Et pourtant, Dieu sait que nous aurions besoin d’un contrat social. Si ceux qui nous ont précédés ont pris tant de soins à rédiger notre DDHC, le Bill of Rights américain, la Pétition des droits anglaise ou la Loi fondamentale allemande, ce n’est pas pour tuer le temps mais bel et bien parce que ces hommes qui avaient connu l’arbitraire étaient bien placés pour mesurer à quel point tout pouvoir, fût-il démocratique, doit avoir des limites.

Voilà la véritable nature du contrat social : c’est un ensemble de principes qui définit les droits du citoyen en tant qu’individu et, par là même, les limites du pouvoir ; c’est la loi fondamentale qui s’impose au pouvoir lui-même. C’est de ces textes que naissent les nations de citoyens par opposition aux peuples de sujets ; c’est pour les défendre que des générations d’hommes ont risqué leur vie et l’on si souvent perdue ; c’est un de ces textes, la DDHC de 1789, qui formait le socle de notre patrie jusqu’à ce que nous l’abandonnions pour poursuivre les fantasmes de M. Rousseau.

« Les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes »[4. François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.]. Peut-être un jour ferons-nous enfin mentir Chateaubriand. Peut-être un jour cesserons-nous de vouloir faire de notre République une république sociale ; ce « mot ambigu, notait Hayek, qui a acquis le pouvoir de vider les noms qu’il qualifie de leur signification ». Peut-être un jour arrêterons-nous de poursuivre la chimère égalitariste[5. « En général, en France, on abandonne trop volontiers la liberté, qui est la réalité, pour courir après l’égalité, qui est la chimère. C’est assez la manie française de lâcher le corps pour l’ombre », Victor Hugo à sa femme, le 6 juillet 1836.] et reprendrons-nous possession de notre liberté. Mais d’ici là, de grâce, cessez d’invoquer le contrat social.

*Photo : Rosie O’Beirne.

La démission de Benoît XVI : Total respect !

Au-delà des clichés et des réactions convenues qui n’ont pas manqué depuis l’annonce, hier matin, de la démission de Benoît XVI par lui-même, ce qui frappe surtout est la fascination de plus en plus transparente des media, et sans doute d’une partie grandissante de l’opinion, y compris la plus bouffe-chrétien, pour le pape et le dispositif papal. Ce deux-cent soixante-cinquième souverain pontife d’abord, tellement conspué, honni, caricaturé, alors qu’il fut un génie intellectuel, un professeur hors pair (ses encycliques sont mille fois plus lisibles que celles de Jean-Paul II, son Jésus de Nazareth un chef-d’œuvre d’inspiration et de clarté),  un théologien d’immense niveau qui osa réhabiliter l’Eros et l’Agapé dans une encyclique historique, un antimoderne de grande classe qui prit toujours l’époque à dépourvu (et pour que l’Eglise dure, il faut qu’elle soit antimoderne contrairement à ce pensent les imbéciles à la Karl Zéro, lamentable de démagogie hier soir au Grand Journal), un expert en humanité comme il y en a peu eu en un siècle, un saint qui purgea l’église de son pire démon (la pédophilie), un homme d’une beauté et d’une délicatesse extraordinaires et qui, en se retirant aujourd’hui, donne la plus formidable leçon d’humilité aux hommes de pouvoir, et d’une certaine manière exhorte le monde à savoir s’arrêter. « Anagké Sténaï », « il faut s’arrêter », disait le vieil Aristote.

Voyez comment les télés en parlent, même celles qui lui sont le plus hostiles, et comment elles sont malgré tout sous son charme, se demandant ce qu’il va faire pendant ses trois dernières semaines, où il va aller se reposer, quelle musique il va écouter. Le pape, seul monarque à ne jamais avoir de « collègue », souverain d’un autre temps et pourtant du nôtre, et qui pour cela, attise le respect, au moins la curiosité. Tout laïcard et républicain que l’on feint d’être, personne n’est insensible au fonctionnement de l’église romaine. Son « conclave » (un mot magique) dans la chapelle Sixtine (un lieu magique), ses votes à répétition inspirés autant par le « calcul » que par l’Esprit Saint, sa fumée blanche (un rituel magique) et qui Annoncera le successeur de Benoît et au fond de Pierre, parce que voilà, on a beau dire, mais cette institution de deux mille ans, la plus vieille du monde et dont on annonce la mort toutes les semaines, force l’admiration dans l’indignation même qu’elle suscite, excite l’intérêt plus que n’importe quelle autre, sans doute parce qu’elle rompt avec la médiocrité ambiante. Médiocrité de nos démocraties, médiocrité de nos Hollande, Sarkozy, Merkel, Obama, médiocrité absolue de nos valeurs humaines trop humaines, médiocrité sociétale, bling bling ou friendly, médiocrité de notre monde et de nous-mêmes qui ne voyons rien à part le bout de notre nez, et face à ça, la grandeur et l’humilité, les pompes et la misère, les ors et le cilice, la croix et l’encens, l’âme et la transcendance, la misère et la Gloire.

Tout, dans cette religion surréaliste, chrétienne d’origine païenne, nous interpelle. Ses  improbables Mystères (et qui ne sont en rien des « secrets » comme le pensent ceux qui ont trop lu le Da Vinci Code),  sa Trinité et ses anges, ses miracles et son Immaculée Conception, cette Vierge Marie qui a eu un enfant sans rapports sexuels (et à laquelle tendent, c’est le plus grand des paradoxes, tous ces LGBT), ses valeurs intransigeantes et qui paraissent impossibles, donc sublimes, à suivre, au moins à essayer de suivre, cet Homme-Dieu à jamais étonnant et bandant pour la raison, son credo de Nicée-Constantinople qui, quand on le lit vraiment, est le truc le plus ébouriffant de tous les temps, comme si le monde moderne, post-moderne, mutant, zombiesque, était encore secrètement attaché à ces formes délirantes de la condition humaine divinisée, comme si les imbéciles avaient la nostalgie de l’idiotie primitive et sacrée, comme si le corps glorieux du Christ était ce que l’on avait inventé de plus érogène, comme si enfin, la pesanteur réclamait encore et toujours la grâce.

Non, ce Carême va être grandiose.

 

 

Futur en gestation

manif pour tous

Frigide contre Najat, Guaino contre Taubira, « Manif pour tous » contre « mariage pour tous », Cyrillus contre Jean- Paul Gaultier : des colonnes de Causeur au pavé parisien en passant par l’Assemblée nationale, l’ouverture du mariage et surtout de l’adoption aux couples homosexuels semble avoir dressé deux France l’une contre l’autre. Une aubaine pour les  amateurs d’idées simples qui peuvent brandir, en même temps que leur étonnante satisfaction d’eux-mêmes, leurs certitudes de bazar et leurs habituels contes de fées en noir et blanc. On peut en lire de nombreuses versions de série Z, où les bons ont triomphé des méchants et la lumière de l’ombre. Un chroniqueur numérique spécialisé dans la platitude progressiste exulte : « Frigide Barjot et sa France d’avant » ont été terrassés par la « France en mouvement ». Que la vie est agréablement simple ! Entre le passé et l’avenir, tu choisis quoi, toi ? La suite est un peu plus martiale : « Le mariage pour tous sera voté et instauré, et il ne sera plus possible, jamais, d’y revenir. De ce point de vue, les plans de coupe de la réalisation télévisée sur Frigide Barjot (…) valaient aveu d’impuissance et de défaite ». Au moins le camarade éradicateur ne sera pas soupçonné de charité chrétienne. Il faut que ça fasse mal. Il dit à son ennemi que le monde qu’il aimait va disparaître et veut l’obliger à regarder Rome brûler. L’intérêt de cette prose est qu’elle témoigne d’un climat, une sorte de terreur kitsch. La « France du mouvement » ne se satisfait pas d’avoir gagné une bataille, elle veut que la « France d’avant » morde la poussière. Elle ne veut pas convaincre, elle veut vaincre. Et crier victoire. Mais sans pour autant renoncer aux bénéfices secondaires de la lutte. Il lui faut faire croire et peut-être croire qu’elle résiste courageusement aux hordes homophobes, islamophobes et lepénistes – les dresseurs de listes ne semblent pas particulièrement affectés par le fait que les recoupements entre ces trois catégories posent de sérieux problèmes de classements, l’homophobie étant sans doute, par exemple, plus répandue chez les musulmans que chez les lepénistes. Il y a des contradictions dans le camp du Bien.

En tout cas, il n’est pas question d’écouter un quelconque argument venu du camp d’en face, et encore moins d’encourager ses progrès, s’agissant par exemple de la liberté et des droits des homosexuels, qui sont non seulement – et heureusement – garantis par la loi, mais acquis pour une écrasante majorité de Français, y compris catholiques affirmés. On ne cause pas aux résidus de l’Histoire. Au contraire, il faut prendre des airs indignés ou graves, flairer le dérapage tous les deux mots, dénoncer sans relâche l’homophobie omniprésente. Et surtout, surtout, pas le droit de déconner ! On peut rire de tout, sauf des pédés. Moi qui aimais l’humour pédé autant que l’humour juif…

Dans un registre un peu différent – encore que – Le Monde publiait, fin janvier, les principaux résultats d’une étude savante, commentée dans un langage mi-publicitaire mi-universitaire. Dans l’enquête Ipsos/Cevipof, qui porte non pas sur la mais sur les nouvelles fractures françaises, il est beaucoup question des fractures identitaires – immigration, rapport aux religions, notamment à l’islam, considéré comme problématique pour la République par deux tiers des personnes interrogées. Au vu de ces résultats, Le Monde s’inquiétait des « crispations alarmantes de la société française ». Sans envisager que certains Français, de toutes origines, confessions et tout le reste, pourraient avoir des raisons d’être crispés. En classant les réponses sur deux axes, ouverture-fermeture d’une part, acceptation- rejet des religions de l’autre, l’étude définit quatre familles de Français, auxquelles il faut ajouter le marais, 27 % d’« ambivalents » : les plus cools, ce sont les « bobos » – 15 % – qui aiment tout ce qui est chouette, la mondialisation, les autres, l’Europe ; les « libertaires » (12%), ce sont un peu les mêmes avec de la barbe, sauf qu’ils bouffent du curé (en tout genre) et du journaliste. Ensuite, viennent les crispés (27%) et les populistes (19 %). Et eux, c’est simple, ils n’aiment rien. À part leur vieille maman (et encore) et leur France moisie. Le nier serait discourtois à son endroit : la « France d’avant » existe, même si elle n’a pas grand-chose à voir avec les fantasmes qu’elle suscite. C’est très largement elle qui a défilé à Paris le 13 janvier, la France des provinces et des familles, un  peu, beaucoup ou passionnément catho. Et pour une part, mais pour une part seulement, c’est elle qui résiste aux séductions du métissage et du multiculturalisme. Elle veut bien voir changer le monde dans lequel elle vit, mais pas trop et pas trop vite. « Des beaufs qui n’aiment pas les pédés et les immigrés », résumera le lecteur des Inrocks.

À première vue, on se dit que cette France des paroisses et des lodens aux relents de puritanisme est à des années-lumière de la foule bariolée et décomplexée qui s’embrasse amoureusement devant les caméras. Elles se ressemblent pourtant plus que ce qu’elles croient. Toutes deux aspirent à la stabilité petite-bourgeoise, ce qui n’a rien d’infamant mais nous éloigne un peu des grandes heures de la libération homosexuelle. Surtout, ces deux France ont un langage commun, ce qui n’est pas rien. Ce n’est pas non plus ce qu’elles ont de mieux. On pensait causer anthropologie, parenté, filiation, ordre symbolique. Ce fut, de part et d’autres, un festival de « papas » et de « mamans », avec toutes les combinaisons possibles.

Les numéros d’acteurs gnan-gnan ou enflammés pour sauver une famille traditionnelle – où on ne divorçait pas et où le nom du mari couvrait les frasques de la femme – disparue depuis belle lurette ont quelque chose de comique, quoiqu’un peu lassant. L’enfer familial, personne n’en a entendu parler dans nos provinces ? Aujourd’hui, même les cathos recourent à la contraception, divorcent et se marient par amour. Seulement, si on se marie par amour, c’est que le mariage n’est pas une institution – nul n’oserait affirmer que l’amour est une institution, peut-être faudrait-il creuser l’idée. En attendant, on s’aime, on se marie. Pour moi la cause est entendue : mariage pour tout le monde ! Et dans leur grande sagesse, les Français sont de plus en plus nombreux à penser comme moi. En revanche, s’agissant des modalités de la procréation, ils demeurent tristement conservateurs. Alors peut-être bien existe-t-il deux France, non pas celle du mouvement et celle du changement, mais celle qui croit que le changement est désirable en soi (et quel qu’il soit) et celle qui demande à choisir. Par exemple, on a le droit de penser que l’arrachement de la sexualité à la reproduction a été une révolution émancipatrice et que l’arrachement de la reproduction à la sexualité serait une catastrophe. Enfin, on devrait avoir le droit.

Dans le camp du Progrès, on trompette à la fois que l’Histoire est en marche et que la loi ne changera rien. Et on n’a pas tort. La loi ne changera rien de visible, elle ne fait que porter un coup au soubassement invisible de la société : l’altérité sexuelle. Qu’on le veuille ou pas, la capacité donnée à deux hommes ou à deux femmes d’être les « parents » d’un enfant instaure une nouvelle modalité institutionnelle de la filiation, qui ne cherche plus à « coller », même fictivement, au récit biologique. Un enfant pourra symboliquement se définir comme le descendant de deux hommes ou de deux femmes. La mauvaise nouvelle, en tout cas la nouvelle, c’est que c’est effectivement le sens de l’Histoire. Amour et droit, le cocktail est irrésistible. Tout le monde peut aimer un enfant, tous les enfants ont le droit d’être aimés, ça tombe bien… Il faudra songer à créer un bureau de l’amour pour enregistrer les réclamations de ceux dont le droit d’aimer ou d’être aimé aura été bafoué.

Quoi qu’il en soit, le Président l’avait annoncé, il est légitime, il le fait. Les homosexuels se marieront et ils auront beaucoup d’enfants, amen. Seulement, des enfants à adopter, il n’y en a point. Pour éviter que tout cet amour disponible se perde, et satisfaire le droit de chacun d’avoir un enfant à aimer, il faudra en fabriquer, sans heurter qui que ce soit dans son orientation sexuelle. Les techniques existent, désormais connues de tous par les fameux acronymes, PMA et GPA. La rencontre entre les deux sexes a toujours lieu, en terrain neutre (au moins, on ne risque pas de s’engueuler).

Mais qu’on se rassure, la recette de base ne change pas. François Hollande n’autorisera pas le  recours aux mères porteuses. Dans quelques années, l’un de ses successeurs lancera à ses opposants : que proposez-vous à ces 40 000 enfants dont le seul crime est d’avoir été conçus d’une certaine façon ? Ne nous faisons pas d’illusion. La demande sera irrépressible. Ce que la science peut faire, la collectivité l’acceptera. Et la loi l’autorisera. À quoi bon, me dira-t-on, tenter de s’opposer à ce qui doit arriver ? D’abord, notre ambition, ici, n’est pas de nous opposer mais d’essayer de penser ce qui nous arrive. N’en faisons pas une affaire, ce n’est pas l’Apocalypse. Si un monde disparaît, c’est qu’il l’avait bien mérité. Et puis, pas de panique, ça va prendre quelques siècles pour que les hommes cessent d’être des hommes et les femmes des femmes. De toute façon, dans votre monde d’avant, on ne rigolait pas tous les jours, surtout les femmes. Pour tromper l’attente, on peut s’employer à nommer ce qui disparaît : le monde d’Adam et Eve, de la Bible en somme. En gros, on avait tous en tête le même récit des origines de l’espèce – en plus, comme origine commune, avoir goûté en douce le fruit défendu de la connaissance, avec le délicieux double sens de ce mot, ça avait une certaine allure.

Pour l’instant, le nouveau roman des origines, qui s’écrit sous nos yeux, n’est pas très flamboyant.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°56 de février 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : cbr_perso.

La Cour des comptes et EDF : des analyses pas très éclectiques

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Fichtre, nous voilà-t’y pas revenus au temps de Charles X, où les gazettes étaient priées de ne diffuser que les infos validées par le cabinet de notre bon roi ?

C’est un peu ce qui ressort de la revue de presse des rubriques éco de ce matin, après un bref googlage des trois lettres EDF.

Le Parisien : « EDF : la Cour des comptes épingle les avantages accordés aux salariés ».

20 Minutes : « EDF : La Cour des comptes pointe les avantages des salariés ».

Le Huffington Post : « La Cour des comptes juge EDF trop généreux avec ses salariés ».

L’Express : « EDF : La Cour des comptes pointe les avantages des salariés ».

Le Figaro : « La Cour des comptes épingle les rémunérations chez EDF ».

La Tribune : « Les salariés d’EDF gagnent trop d’après la Cour des comptes ».

Si après tout ça, on n’a pas compris que ces salopards cégétistes monopolistes d’Etat d’EDF bousillent le bilan d’exploitation de l’ex-entreprise publique, c’est qu’on est bouché à l’émeri et nostalgique de la faucille, du marteau et des avantages acquis.

Sauf que , sauf que… C’est un soupçon plus compliqué que ne le laissent accroire les gros titres unanimement pravdatesques de ce matin.

Certes, « les Sages » ont rituellement dénoncé , comme chaque année, ou presque, les salaires des électriciens qui ont selon eux augmenté en moyenne de 3% entre 2005 et 2010 – contre 2,6 % en moyenne dans le reste de l’industrie.

Mais les Experts-Rue Cambon ont sur ce coup-là fait preuve d’un peu plus d’imagination qu’à l’accoutumée, en faisant aussi remarquer que sur la même période, le salaire du PDG avait bondi de 135%, et que le nombre de cadres dirigeants avait augmenté de 30%, avec les incidences qu’on imagine sur la masse salariale.

Mais c’est tellement plus commode de tirer sur le lampiste ou disons de titrer sur « les salariés ».

Benoît XVI : le pape n’est pas mort, vive le pape !

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benoit xvi pape

L’annonce de la démission du pape Benoît XVI a déclenché une onde de choc. Invoquant des raisons de santé,  Joseph Alois Ratzinger a confié ne plus pouvoir endurer la charge de souverain Pontife et y renoncer, comme le droit canonique  l’y autorise. Pour ce pape discret et timide, à la fois loué pour sa grande intelligence et décrié pour son conservatisme, cette révérence finale revêt sans aucun doute une haute portée symbolique.

Ses huit années au Vatican n’auront pas été de tout repos pour cet universitaire appelé à la tête d’une barque dont il disait lui-même qu’elle prenait l’eau. Il y eut d’abord le souvenir de l’immense personnalité de Jean-Paul II qui éluda celle non moins remarquable, mais différente, de Benoît XVI plus à l’aise pour discourir théologie à la chaire que pour embrasser les foules. Il y eut cette photo qui le montrait revêtu de l’uniforme des jeunesses hitlériennes lorsqu’il y fut engagé de force à l’âge de quatorze ans. Il y eut le discours de Ratisbonne en 2006 où Benoît XVI, citant l’empereur byzantin Manuel II Palaiologos en discussion avec un érudit musulman persan, fut accusé d’avoir assimilé l’islam à la violence. Il y eut la levée de l’excommunication de quatre prêtres de la Fraternité Saint Pie X dont celle de Monseigneur Williamson connu pour des propos négationnistes que le Saint-Père lui-même ignorait. Il y eut l’affaire Vatileaks : son propre majordome, probablement à la solde d’une partie de la curie romaine, fit fuiter des affaires de gros sous. Il y eut ces scandales de prêtres pédophiles que Benoît XVI choisit d’affronter en direct et pour lesquels il demanda explicitement pardon.

Mais son pontificat aura aussi été l’occasion d’œuvrer à la restauration de l’essentiel en insistant sur la revitalisation de la foi, indissociable de la résurgence de la raison. En consacrant deux de ses trois encycliques aux vertus théologales, l’espérance et la charité, en annonçant l’année 2012 comme celle de la foi, troisième des vertus, Benoît XVI entendait réaffirmer l’impérieuse nécessité pour les croyants d’ouvrir toujours plus grand les portes au Christ dans une époque marquée par l’acédie. Moins politique que son prédécesseur mais non moins habile, c’est en  insistant sur la charité, seule vertu théologale persistante à la fin des temps, que le pape dénonça dans son encyclique Veritas in Caritate « la visée exclusive du profit qui, s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, engendre la pauvreté ».

Plus audacieux qu’il n’y paraît, Benoît XVI fut le premier pape à se recueillir avec un dignitaire musulman à Sainte-Sophie. Il évoqua à mots couverts l’utilisation du préservatif, sans la cautionner, et consentit même à ce que son “ministre” de la Famille préconise aux démocraties occidentales de proposer « perspectives patrimoniales » et « solutions de droit privé »  aux couples homosexuels,  tout en nommant plusieurs cardinaux africains.  On est loin de l’image du zélote réactionnaire et dogmatique que lui ont  forgée ses détracteurs. Qui ne sait si ceux qui hier le critiquaient allègrement ne le regretteront pas demain.

Le passionné du logos acceptait aussi que le mystère soit. Il l’exprima d’ailleurs par l’apposition sur ses armoiries d’une coquille Saint-Jacques, symbole par lequel saint Augustin perçut les limites de la compréhension de l’infini par l’esprit humain en regardant un enfant tenter de vider la mer à l’aide d’un simple coquillage : devant l’étendue de l’immensité et de la profondeur, l’humilité, rien qu’elle. Le successeur de saint Pierre en fit d’ailleurs usage, peut-être trop souvent. Quelques semaines après son élection, il disait les incompréhensions qu’il pouvait rencontrer, notamment sur sa propre accession : « J’ai du mal à comprendre comment le Seigneur a pu penser à moi, me destiner à ce ministère, mais je l’accepte de ses mains même si cela me paraît au-delà de mes forces ».

Question taboue sous le pontificat de Jean-Paul II, la démission ne l’était pas pour Benoît XVI qui l’avait déjà évoquée dans son livre d’entretiens Lumière du monde. En choisissant de se retirer, le successeur de Saint Pierre montre le visage d’une Eglise étonnamment moderne et lucide, bien loin des visages impénitents des dictatures dynastiques. Fait amusant, c’est après son voyage à Cuba, en mars dernier que Benoît XVI avait secrètement pris la décision de démissionner. Ainsi chantonne en s’en allant un vieil homme vêtu de blanc.

*Photo : bairo.

Cahuzac contre Plenel : une guerre asymétrique

plenel cahuzac mediapart

Quand une affaire est simple, il est de l’intérêt de ceux que cette simplicité pourrait gêner de la rendre compliquée pour brouiller les repères et semer le doute dans l’opinion. Tel est, dans ses derniers développements, l’état des lieux dans l’affaire qui oppose Jérôme Cahuzac, ministre du budget, à ses accusateurs de Médiapart.

Dimanche 10 janvier, le Journal du dimanche affirme que la banque suisse UBS a répondu à une requête du ministère français des finances informant ce dernier que Jérôme Cahuzac n’a pas été titulaire d’un compte dans son établissement entre 2006 et 2010, ni à titre personnel, ni comme bénéficiaire d’un compte de société. Ces affirmations s’appuient sur les déclarations d’un proche du ministre des finances Pierre Moscovici, vers qui Jérôme Cahuzac a « déporté » la gestion du dossier pour d’évidentes raisons de déontologie.

Réponse de Médiapart, sous la plume de son rédacteur en chef François Bonnet. Le site plénélien « maintient l’intégralité des informations jusqu’alors publiées. Oui, M. Cahuzac a eu un compte caché à l’UBS Genève, comme il en atteste lui-même dans un enregistrement que nous avons mis en ligne. Ce compte a été fermé lors d’un déplacement de M. Cahuzac à Genève début 2010 et tout ou partie des avoirs transférés à Singapour ».

La situation est donc d’une limpide clarté : le ministre affirme que la lettre des Helvètes le met totalement hors de cause et réduit à néant les accusations de Médiapart, qui persiste et signe : Cahuzac a commis des actes déshonorants pour un ministre chargé de faire respecter les lois fiscales de la République. L’argumentaire développé par Médiapart pour défendre sa position consiste à jeter la suspicion sur ceux qui n’ont pas le bon goût de se ranger à ses côtés. Le JDD ? Un instrument au service du communiquant Stéphane Fouks, dont une des collaboratrices aurait été mise au service de Cahuzac. Le journaliste Laurent Valdiguié, auteur de l’article ? Un type pas net. La preuve ? Il s’est trouvé un jour, rentrant de Libye dans le même avion que Ziad Takieddine, qui s’est fait coincer par les gabelous avec 1,5 millions d’euros en argent liquide. Cela me fait penser au jour où mon voisin dans le TGV s’est fait passer les menottes par une brigade volante des stups’, leur chien ayant détecté une dose non négligeable de coke dans son bagage à main. Heureusement que cet incident n’a pas été porté à la connaissance des amis d’Edwy Plenel, qui n’auraient pas manqué de le mettre en regard des papiers peu aimables que je leur consacre de temps à autres.

Le comble de l’hypocrisie est atteint lorsque Bonnet reproche au JDD de ne rien révéler du verbatim de la lettre suisse. Nul n’ignore qu’une enquête préliminaire, réclamée à cors et à cris par Médiapart, a été ouverte par le Parquet de Paris à l’encontre d’un Jérôme Cahuzac officiellement soupçonné de «  blanchiment de fraude fiscale ». Que n’aurait-on dit si le contenu de cette lettre avait été rendu public avant sa transmission à la justice ? Alors pourquoi, objectera-t-on, passer par des fuites anonymes dans la presse pour se défendre contre la calomnie ? Tout simplement parce que le temps de la justice n’est pas le temps de la politique. Médiapart peut continuer à distiller ses accusations, à feuilletonner sur une histoire bien vendeuse pour booster son audience. Si le moment de rendre des comptes arrive un jour, c’est pas demain la veille, étant donné les délais habituels de la XVIIème chambre du TGI de Paris, spécialisée dans les affaires de presse. Pendant ce temps-là, la crédibilité du ministre en prend un coup, et il arrive un moment où les dégâts sont irréparables.

Si le ministre a menti, il est politiquement et socialement mort. Si Médiapart s’est fourvoyé, il fera le gros dos quelque temps, et survivra très vraisemblablement, comme son fondateur a survécu à une crapulerie journalistique panaméenne. C’est une guerre asymétrique où le fort ne se trouve pas du côté du pouvoir politique, mais où tous les coups tordus sont permis.

*Photo : Place au Peuple.

Le printemps des oxymores

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islam taliban hollande

« Jamais la gauche n’est tant elle même que lorsqu’elle parle » : cette fine remarque d’un éditorialiste s’appliquait il y a plus de trente ans au discours de Robert Badinter à la tribune de l’Assemblée nationale, plaidant pour l’abolition de la peine de mort. La parole fiévreuse du Garde des Sceaux disait bien plus que l’énoncé d’un nouveau projet de loi. Sa flamme rhétorique allait au-delà du droit, elle disait une intime conviction philosophique, un nouveau commandement interdisant aux hommes de tuer, au nom de la loi des hommes. La France redécouvrait la force des mots : après le célèbre J’accuse, la parole de justice retrouvait le sens de la formule. En dénonçant l’horreur de l’homme coupé en deux, Badinter avait su donner, par une représentation terrifiante, toute la force répulsive du texte lui donnant droit.

Si l’éloquence n’a pas disparu, c’est une autre mécanique langagière qui est désormais à l’œuvre pour dire ou masquer les choses. L’ordre des mots joue aujourd’hui dans un registre symbolique construit par la com. Comme le disait l’un des grands communicants de l’ère mitterrandienne, n’allez pas dire à ma mère que je suis dans la pub, elle croit que je suis pianiste de jazz dans un bordel. La mère de Séguéla aurait-elle eu tort de confondre la pub et un métier de pute ? À la prendre pour une sotte, l’homme de pub n’avait-il pas au contraire perçu la perspicacité de cette honorable dame ? Du temps de la TSF, les paroles fortes avaient le prix de leur rareté. Le 18 juin 1940, l’appel de De Gaulle, pourtant peu  entendu, va donner à ses mots leur puissance prophétique. Il y en a d’autres célèbres, toutes ayant utilisé le micro pour être inscrites dans l’histoire : J’ai fait un rêve de Luther King, Je vous ai compris de De Gaulle à Alger ou Ich bin ein Berliner de Kennedy à Berlin. Ces paroles slogans claquaient au vent comme les drapeaux d’un temps nouveau. C’était avant, avant la télé, avant la pub, avant les images subliminales, avant l’intox généralisée de la guerre juste contre de supposées armes de destruction massive. Un film de fiction de Barry Levinson (1997) a mis en scène la puissance nocive de ces hommes d’influence inventant une guerre dans un coin oublié de l’Europe pour sauver le candidat Président des Etats-Unis, menacé par un scandale de mœurs. Les choses ont-elles tellement changé à l’époque de l’internet et de l’information en temps réel ? Les mots comme les images disent-ils le vrai ? Rapportent-ils le réel, même si cette réalité est à l’opposé de ce que certains souhaiteraient qu’elle soit ?

Écouter les nouvelles ou les lire dans les gazettes devient un régal pour l’esprit : dans le flux ininterrompu des news on entend par exemple que l’Etat de droit s’installe progressivement en Afghanistan, qu’il y a des talibans modérés, qu’au Mali ce sont des  narco-islamistes  qui imposent la charia alors qu’il y a quelques années les mêmes islamo-progressistes  combattaient les sionisto-chrétiens, réacs bien sûr. Allez donc y retrouver votre latin, c’est presque de l’hébreu. Un grand journal du soir a même titré que le leader du Hamas avait tenu à Gaza des propos « empreints de pragmatisme ». Pourquoi ne pas parler d’éthique chez Goldman Sachs tant qu’on y est, et d’une charte humaniste dans la National Rifle Association autant que la charte du Hamas est porteuse de liberté, d’humanité et de fraternité ? À n’en pas douter il sera bientôt question d’énarques militants ayant un souci du bien commun supérieur à leur plan de carrière ou de banquiers citoyens, écolos et soucieux de la nature, et de leaders à l’UMP ayant le sens de l’intérêt commun. Les socialistes seront fraternels et puis c’est bien connu : quand les hommes vivront d’amour il n’y aura plus de frontières.

À quoi servent les mots aujourd’hui sinon à exprimer le contraire de ce qu’ils sont censés signifier ? Quand la représentation du réel pâtit du signifiant c’est l’équilibre précaire du monde qui tremble et le malheur qui s’accroît. Voilà un sombre constat pour une période qui mériterait mieux qu’une obscure clarté. Si le mensonge se pare des habits de la vérité et si le mal se conjugue dans les mots du bien, les esprits déboussolés pourraient être tentés par la pensée magique d’un sauveur suprême. L’histoire fourmille d’exemples de ces moments de confusion où les portes du paradis se sont en fait ouvertes sur l’enfer. La douceur du cannabis, que certains veulent dépénaliser au nom de la liberté, ramollit durablement les cervelles et le  mariage pour tous  qui prétend porter un projet égalitaire va effacer les genres sexués pour ajouter un peu plus de désordre dans une société déjà très perturbée. Il paraît qu’un comité d’éthique avait jadis existé à TF1. Sans doute un Conseil Supérieur de l’Audiovisuel l’avait-il recommandé, à moins qu’une Haute Autorité ou que l’un des divers Observatoires des choses inutiles ait conclu à son nécessaire oubli.

Bien sûr, une cellule de crise ou une cellule  d’aide psychologique sont sûrement intervenues préventivement. Autres oxymores dont le ridicule a probablement accéléré la disparition. La France est-elle le pays des Hautes instances, des Comités supérieurs, des Groupes de haut niveau ? À croire que le haut des cieux est aujourd’hui tellement encombré qu’il faudrait redescendre d’un étage pour y voir clair. Il faut dire qu’avec les progrès de la technique permettant désormais la PMA ou la GPA, des traductions et des sous titres s’imposent. Sur un autre terrain, sablonneux cette fois, les plateaux de télévision sont régulièrement envahis d’experts en choses invisibles – docteurs en services secrets, en géopolitologues sahariens, en spécialistes du terrorisme, en spécialistes de l’islam radical, en familiers de l’action clandestine – qu’on en vient à se demander pourquoi on n’a pas su utiliser préventivement tant de compétences pour faire l’économie de la guerre. Le CNRS fourmille de directeurs de recherche et de laboratoires expérimentés, l’Ecole des Hautes Etudes colloque à longueur d’année pour ne pas voir ce que tout le monde voit de la misère du monde. À quoi sert cette armée mexicaine ? Un inventaire ne permettrait-il pas quelques économies ? Pourquoi l’exécutif ne tire-t-il pas parti de tant de hautes compétences ?

Ce qu’il y a de bien avec tous ces signifiants nouveaux pensés dans les hautes sphères, c’est qu’ils s’évanouissent à la vitesse météorique de leur usage. Sitôt créés les voilà disparus : la COCOE de l’UMP est morte dès qu’elle a dû agir, tant son pouvoir d’arbitrage relevait d’un alibi fictif. Tandis qu’au PS on ricane tout bas, a-t-on déjà oublié les congrès suicidaires entre vieux camarades de gauche ? Il faut bien dire que la palme oxymorante revient à la gauche de la gauche et à ses productions les plus conceptuelles. Les jeunes générations ont oublié les vertus langagières du communisme et les contradictions au sein du peuple qui étaient moins déterminantes que les contradictions principales au sein de la bourgeoisie tandis que la machine idéologique de l’Etat capitaliste tentait vainement de formater les esprits. Un peu plus tard, les machines désirantes vinrent fissurer cette mécanique mais l’imaginaire du mot machine venait rappeler la part ouvrière de leurs inventeurs.

Interpellés quelque part sur les fondements de leurs engagements, les grands leaders de la génération 68 se mirent à chercher toujours quelque part des voies alternatives. Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, les effets d’annonce inventés par tous les dircoms vont multiplier à l’envi ce qui ne se nomme pas encore éléments de langage, destinés à dire l’essentiel de la pensée politique. Le lacanoprogressisme va passer la main et avec lui les derniers joyaux du charabia radical chic de gauche. Tandis que le verlan des cités s’imposait dans la novlangue djeune pour parler véner tellement les keufs sont chantsmé avec les renois et les reubeus, (mais gentils avec les feujs), même la droite chiraquienne fit le constat de la  fracture sociale  que la nouvelle société  de Chaban-Delmas (c’est qui çuilà ?) avait tenté de construire. Qu’en sera-t-il avec Hollande, le Président normal ? De quoi demain sera-t-il le nom, pour reprendre la célèbre formule du dernier lider maximo ayant chanté les mérites théoriques et pratiques des Khmers rouges. S’il ne fallait citer qu’une incarnation de nos intimes contradictions ce serait au sein du corps professoral de la rue d’Ulm qu’il faudrait aller la chercher : au sein du temple de la fabrication des élites nationales, le fanatisme conceptuel reste un produit performant, y compris à l’exportation.

Un nouveau roman national choral pourra-t-il être inventé ? Cette utopie sera-t-elle de l’ordre du possible, à moins que sur le champ de ruines lexicales qui s’offre aux générations précaires, la précarité ne soit pas seulement limitée au social, mais aussi à l’intérieur des mots qui sont censés la penser autant que donner du sens à l’action ? Et si les mots sont pipés ? Faudra-t-il demander à un technicien de surface de balayer tous les parasites ? Cherchez l’erreur…

*Photo : AslanMedia.

Jasmin maudit

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chokri belaid tunisie

Avec l’Histoire, on n’est jamais déçu en bien. Et quand ça arrive, on découvre très vite qu’on s’est fait filouter. (Je me souviens de ma joie, en 1993, partagée avec une tribu de journalistes résidant à l’American Colony, à Jérusalem, lorsque fut annoncé le début du processus de paix entre Palestiniens et Israéliens). Bref, les pessimistes ont souvent raison, ce qui met en rage les optimistes qui pensent que les pessimistes ont tort d’avoir raison (et qu’eux-mêmes, s’ils ont tort, ont raison d’avoir tort).

C’est que l’optimisme historique, autre nom du progressisme, ne procède pas de l’observation de la réalité, mais d’une pétition de principe. L’optimisme est la première qualité de la gauche, a écrit Laurent Joffrin quelque part. Dans cette perspective, tout changement est nécessairement affecté d’un coefficient positif, a fortiori quand il peut se parer de l’adjectif « révolutionnaire », la volonté de conserver quelque chose du passé (à l’exception notable des acquis sociaux et des souvenirs de nos crimes) étant tenue pour une régression.

À intervalles réguliers, nous sommes donc conviés à communier dans la célébration planétaire des progrès de la liberté et de la démocratie. Au signal, on est prié d’applaudir – le signal apparaissant sur nos écrans sous la forme de foules manifestantes et, un peu plus tard, des mêmes foules faisant la queue devant des bureaux de vote. Et on n’aime pas beaucoup les casseurs d’ambiance, les jamais contents, ceux qui voient le mal partout. Il faut dire qu’on n’a pas tant d’occasions de s’enthousiasmer.

Il y a deux ans, les révolutions arabes nous offraient justement une merveilleuse occasion de nous enthousiasmer. Pour une fois, on n’avait pas à se prendre la tête avec la complexité. Il n’y avait pas à choisir son camp, c’était tout vu : qui préférerait l’oppression à la liberté ? Pour nous, Français, l’excitation générale se doublait de la fierté de voir nos cousins tunisiens brandir notre devise nationale. Cette révolution, c’est un peu nous qui la faisions.

Nul n’ignorait, bien sûr, que le plus dur était à venir et que la chute des dictateurs ne ferait pas pousser des démocraties. Pis encore, tout le monde savait que les seules forces politiques non compromises avec les régimes étaient les partis islamistes. Curieusement, il était interdit d’en parler. Le moindre doute, le moindre questionnement sur la suite des événements était considéré comme une trahison de la Révolution, un crime contre l’espoir des peuples. Le scepticisme était un racisme – « Vous pensez que la démocratie, ce n’est pas bon pour les Arabes ! » Dans des journaux souvent prompts à dénoncer les intellectuels qui parlent à tort et à travers, on se mit à recenser les inquiets, les mous et même les silencieux. Ne pas seulement s’émerveiller, c’était avouer qu’on préférait le bon vieux temps des dictatures. Comme si « ce qu’on aurait préféré » avait le moindre intérêt.

C’est dans ce climat éminemment propice à une discussion sereine que Le Monde publia une pleine page intitulée « L’intelligentsia du silence », se demandant ce qui rendait nos clercs (ou certains d’entre eux) si peu diserts et soupçonnant qu’ils étaient « gênés aux entournures ». Que peut-on attendre de gens qui passent leurs vacances à Marrakech ?, lâchait Régis Debray, que l’on a connu plus élégant. Daniel Lindenberg  diagnostiqua pour sa part une nouvelle poussée de néo-conservatisme. Il est vrai que certains des récalcitrants de 2011 avaient refusé de condamner la guerre en Irak, c’est tout dire. Lindenberg éructait : «Obsédés par la peur de la charia, ils sont pris au dépourvu, comme s’ils n’étaient pas équipés du logiciel leur permettant de comprendre que ce qui se passe, en particulier en Tunisie, est tout simplement un « printemps des peuples ». » On aimerait savoir ce que Lindenberg pense aujourd’hui de ses déclarations. Mais ça, on ne le saura jamais. Parce que ces déclarations n’ont jamais existé. Pas plus que cette page du Monde. Eux n’ont pas changé, c’est la situation qui a changé. Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent de l’Histoire.

Au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd, certains commentateurs ont prononcé l’acte de décès de la Révolution tunisienne avec l’assurance qu’ils avaient hier pour interdire toute interrogation à son sujet. Le Monde affirme dans un éditorial : « Ce qui est sûr, c’est qu’Ennahda a laissé s’installer un climat délétère en tolérant une incessante série de violences à l’adresse de tous ceux qui ne pensent pas selon ses canons. » Alors, on n’attend pas du Monde ou de Lindenberg qu’ils fassent leur autocritique. Ni qu’ils présentent leurs excuses à tous ceux qu’ils ont insultés, encore que ce serait classe. Mais on apprécierait qu’à l’avenir, ils se rappellent que le scepticisme est un droit de l’homme. Et, parfois, une obligation intellectuelle. Même s’il est moins agréable d’avoir raison avec Alain Finkielkraut que tort avec Daniel Lindenberg. En attendant, l’étonnante résistance d’une partie de la société tunisienne à la régression que prétend lui imposer l’autre partie prouve peut-être, finalement, que même les pessimistes peuvent se tromper.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°56 de février 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : Sarah Mersch. Cortège funéraire de Chokri Belaïd

Saint-Valentin : le sextoy, outil du redressement productif ?

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saint valentin sextoy

saint valentin sextoy

Si la plupart des cadors du CAC 40 semblent rester totalement insensibles aux exhortations d’Arnaud Montebourg (il faut dire que celles-ci, de PSA à Arcelor, sont souvent à géométrie variable, voire réversible), il faut néanmoins acter que le ministre du machintrucchouette productif ne s’époumone pas totalement en vain quand il promeut le made in France (Message personnel : on voit bien qu’il n’a jamais eu de téléphone Alcatel).

Certes, nos amis les industriels semblent s’en battre les castagnettes, mais la vox monteburgi semble rencontrer un certain écho chez les industrieux. C’est ainsi qu’à l’occasion du grand déballage annuel de la Saint-Valentin (une néo-tradition française qui semble, hélas, moins pressée de crever jeune que feu Halloween) on a pu découvrir une pépite au milieu des caleçons à imprimé « Serial lover », des bouchées surgelées au saumon en forme de lèvres pulpeuses (chez Picard, pour ceux que ça tente), des gaines magiques vantées par le télé-achat « à l’occasion de la fête des amoureux » et autres offres para-érotiques convenues : les produits made in France d’un menuisier pas comme les autres.

À Basse-sur-le-Rupt, au fin fond des Vosges (qui sont déjà au fin fond de la France, laquelle est bien barrée pour se situer bientôt au fin fond du monde), Thierry Germain, fabrique en effet des sextoys en bois (garantis sans échardes, hein), qu’il exporte dans le monde entier, nous assurent en chœur toutes les gazettes qui savent recopier une dépêche AFP.

Faut-il s’étonner de ce miracle forestier ? M’est avis que non. Il était bien naturel que cette démarche rencontrât du succès, le business plan de Thierry ayant permis l’accouplement de deux tendances lourdes chères aux consommateurs concernés : grâce à ses produits, le made in chez nous s’accorde à l’écologie, bingo !

Un bémol, toutefois, ou disons une écharde dans le pied de cette success story : pour ses joujoux, notre artisan futé utilise surtout des bois exotiques, avec une prédilection pour les essences d’ipé ou de garapa en provenance du Brésil . Or non seulement l’exploitation de ces espèces est régulièrement dénoncée par les écolos amazoniens, mais en plus, notre menuisier ignore une des règles d’or du vrai chic éthique : le localisme. Or, lors de ma dernière visite, il m’a semblé que ce n’étaient pas les arbres qui manquaient du côté de Saint-Dié ou de Gérardmer.

Pourquoi diable importer des feuillus brésiliens alors qu’on a sous la main des millions de résineux vosgiens ? Et pourquoi fêter la Saint-Valentin en faisant appel à des circuits commerciaux complexes, alors qu’il est si simple d’utiliser sa sapine ?

*Photo : Smaku.

La vie en kit ?

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mariage adoption tous

mariage adoption tous

Peut-être y aura-t-il un jour des enfants de synthèse comme il existe des diamants de synthèse. Des créatures chimiques, des sortes de super-baigneurs mini-Frankenstein, qui non seulement fermeront les yeux et diront « papamaman » (ou « P1-P2 »), non seulement pleureront et feront pipi, mais grandiront, parleront, iront à l’école…

Mais en attendant, si vous descendez vers le soubassement anthropologique de ces familles « construites » que la future loi sur le mariage homosexuel entend promouvoir, vous retrouvez nécessairement la complémentarité sexuelle entre l’homme et la femme. Pour l’instant, les homosexuels sont encore assujettis à cette loi primordiale de la reproduction sexuée, inscrite dans la nature, et pas seulement dans l’espèce humaine. L’effacement programmé d’une réalité universelle au profit d’une construction volontaire, culturelle et sociale, élaborée par et pour quelques-uns, concerne toute l’humanité, et pas seulement les homosexuels, pas seulement les politiciens, pas seulement les idéologues. Le tort du mariage, à leurs yeux, est d’institutionnaliser, c’est-à-dire de rendre visible et lisible socialement, un donné scientifique fondateur qui induit diverses visions du monde. En dehors de toute interprétation, à l’origine de la vie humaine, il y a un homme et une femme. C’est un fait biologique. On peut le diluer et l’occulter sous toutes sortes de commentaires, on ne peut pas le supprimer. Pas encore ?[access capability= »lire_inedits »]

Ce fait ténu mais têtu a du prix. Il nous relie au monde, organiquement. Or, toute notre société, dans tous les domaines, tend à promouvoir la technique, ce que les hommes peuvent fabriquer. Est-ce vraiment ce que nous voulons, librement, ce rétrécissement du cosmos à l’étroit domaine des fabrications humaines, qu’elles soient matérielles ou intellectuelles ? Se cantonner à ses propres constructions, n’est-ce pas se priver follement de la part immense de l’univers qui ne vient pas de nous, qui ne nous appartient pas plus que l’air que nous respirons, le sol sous nos pas, la roche profonde, la mer mystérieuse, le ciel qui nous enveloppe d’infini, tout ce qui nous est donné et nous dépasse ?

Souhaitons-nous vraiment inscrire dans nos lois que seuls les produits humains finis, dûment labellisés « culture et société » ont droit de cité ? Sommes-nous sûrs de vouloir bannir la réalité que nous n’avons pas fabriquée ? Deux grands continents de l’esprit, la science et l’art, sont tributaires de cette réalité. Dans l’un comme dans l’autre, avant toute opération intellectuelle, il y a l’ouverture des sens et de l’esprit au monde vivant, il y a cet « étonnement » initial devant ce qui est, hors de nous, sans nous. Formuler des hypothèses et des théories est un processus second, et que toute science vérifie en les ajustant au réel. Créer des formes artistiques s’apparente à un mouvement organique : l’artiste n’est pas celui qui possède une technique, un savoir-faire, mais celui qui est relié au mystère de l’existence. « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que dans toute votre philosophie », dit Hamlet.

Quand nous pourrons dire qu’il y a plus de produits fabriqués et maîtrisés par l’ingéniosité humaine que « de choses dans le ciel et sur la terre », quand nous habiterons une grande surface qui nous proposera de la vie en kit, quelle sera notre victoire ? Le triomphe de la volonté et de l’intelligence pratique, qui pourront se promener au milieu des artefacts, les pouces dans les revers du veston comme des bourgeois satisfaits : tout cela, nous l’avons décidé et fait ? Quel sera notre horizon ? Un magasin qui contiendra l’univers entier en logiciels, manipulable, contrôlable et réparable selon nos besoins ?

Certains optimistes pensent peut-être que régner sur un magasin de jouets est chose inoffensive et douce, propice à  l’amour. Il faut plutôt craindre de flatter l’instinct de possession et de domination, qui n’est certes pas la meilleure part de l’homme. Le sentiment de faire partie d’un univers plus vaste et plus profond que nous ne produit pas seulement ce bel étonnement qui engendre la science et l’art, mais une racine de sagesse qui a nourri de silence et de songe la fine fleur des civilisations de toute la Terre. C’est lui qui enfante la vie attentive, la contemplation désintéressée, l’humilité qui nous rattache à l’humus natal, la saveur du gratuit et de l’inutile, la fraternité de hasard des passagers du monde.

Pour un instant encore, un fragile cordon ombilical nous relie à l’univers nourricier qui nous porte. Au cœur de nos sociétés de plus en plus techniciennes, le mariage est ce qui garde notre lien organique avec le monde, ce qui célèbre et protège l’origine charnelle des petits d’homme, ce qui prend acte de la loi biologique universelle, reconnue et actualisée chaque fois consciemment par l’amour d’un homme et d’une femme.

Sommes-nous sûrs de vouloir briser ce lien naturel obscur et vivant en y introduisant la technique ? Sommes-nous sûrs que la technique servira l’amour et la justice ? Déjà Günther Anders nous a avertis de « l’obsolescence de l’homme », devenu inférieur à ses propres productions, justement parce qu’il est naturel, et n’a pas la perfection à laquelle atteignent ses artefacts. Dans cet univers technique, « ce qui n’est pas exploitable n’est pas ». « Notre époque démontre clairement que tout, absolument tout, peut – en fonction du contexte économique – être condamné à une telle non-valeur et devenir ainsi un résidu à éliminer : des hommes aussi bien que des déchets radioactifs ». Alors, la part inexploitable de l’univers ou bien s’efface de la conscience, ou bien devient un surplus scandaleux, « un amas de matériaux que rien ne peut justifier ». Et Anders cite en exemple la Voie lactée.

Sommes-nous sûrs de vouloir renoncer à notre imperfection naturelle, et à la Voie lactée ? Être plus grand que la vie, quelle tristesse ! Être plus petit que la technique, quel danger ![/access]

*Photo : Mikka Skaffar.

Qui a signé le contrat social ?

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contrat social impots

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Je suis comme Voltaire, je n’aime pas Rousseau. Je n’aime pas Rousseau parce que je ne lui trouve ni qualités morales – un type qui abandonne ses cinq enfants à l’assistance publique pour continuer à mener sa vie de parasite ne mérite que mon mépris –, ni qualités intellectuelles – son Contrat social ne mérite même pas le titre flatteur de théorie ; c’est, au mieux, de la démagogie ; un vœu pieux ; un vague « on n’a qu’à faire comme si… ». Mais laissons là M. Rousseau et sa vie misérable et parlons plutôt de ce contrat social.

Pour qu’un tel contrat existe, il faudrait que nous en connaissions les clauses et, pour la forme, que nous l’ayons signé ; au moins implicitement.

Commençons par le fond. Si j’en crois Élisabeth Lévy, qui semble, une fois n’est pas coutume, être d’accord avec M. Hollande, ce contrat serait matérialisé par l’impôt en tant qu’« instrument de la redistribution ». Fort bien. Ainsi donc, pour Élisabeth, notre contrat social se caractériserait par un impôt (fortement) progressif destiné à pourvoir à cette « passion française » (comme nous le rappelle Daoud Boughezala) pour l’égalité des conditions matérielles. C’est-à-dire que notre contrat social serait le Manifeste du parti communiste de Karl Marx et Friedrich Engels. Après tout, là où nous en sommes, pourquoi pas ? Il est bien possible qu’Élisabeth ait raison ; il semble en tout cas que son interprétation de la chose soit parfaitement en phase avec celle de notre personnel politique, d’un extrême à l’autre de l’hémicycle, et avec celle de l’opinion publiée [1. Point Winston Churchill : « il n’existe rien de tel qu’une opinion publique ; il n’existe qu’une opinion publiée. »].

Or, si notre contrat social est le manifeste de MM. Marx et Engels, je refuse obstinément et avec la dernière vigueur d’être engagé par ce texte. Pas un mot, pas même une virgule. Pour moi, le contrat social de la nation française, c’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 ; ce texte manifestement tombé en désuétude qui consacre l’égalité en droits – c’est-à-dire devant la Loi – et le principe d’un impôt « également réparti entre tous les Citoyens en raison de leurs facultés » (i.e. cette idée dangereusement extrémiste d’une flat tax) dont l’objet est de financer l’entretien de la force publique et les dépenses d’administration (et non un simulacre de solidarité).

Manifestement, Élisabeth et moi n’avons donc pas signé le même contrat et je suspecte qu’il existe à cet instant précis autant d’interprétations de la chose en question que de lecteurs de cette phrase. Naturellement, c’est un problème ; cela signifie que nous avons tous une interprétation différente du pacte qui est supposé définir nos droits et nos devoirs ; les règles fondamentales de notre vie commune. Ainsi, je pose la question : quelle consistance peut bien avoir un contrat qui lie des signataires ayant tous des interprétations différentes de ses clauses ?

Encore faudrait-il que nous l’ayons signé.

Ce qui m’amène tout naturellement à mon second point ; la condition de forme : j’espère ne choquer personne en affirmant qu’un contrat n’est valide que s’il a été librement signé par les parties qu’il engage. C’est le b.a.-ba. Un contrat qui définit nos droits et nos devoirs sans que nous ayons eu, à aucun moment, l’occasion de le signer ou de n’en rien faire ; un contrat qui s’impose à nous du simple fait de notre naissance ; un contrat dont on nous impose l’exécution avec pour seule alternative l’exil ou le trépas ; c’est un contrat de servage, d’esclavage ou, plutôt et pour parler justement, ce n’est pas un contrat du tout.

Or, je ne sais pas pour vous, mais en ce qui me concerne, je n’ai pas signé ce contrat, il ne s’impose à moi que parce que je suis né français et les seuls moyens dont je dispose pour y mettre fin sont la fuite ou la mort. Permettez-moi d’insister sur ce dernier point : si vous êtes partisan du contrat social de MM. Marx et Engels – taux d’imposition prohibitif, réglementation intrusive, interventionnisme et redistribution à tous les étages – sachez que moi, je ne le suis pas. Je n’y consens pas et la seule raison qui fait que j’obtempère, c’est que vous m’y forcez ; c’est le prix que vous exigez pour me laisser vivre dans le pays de mes ancêtres.

Élisabeth écrit qu’« il en va de l’impôt comme du contrat social : ils n’existent pas sans coercition, et pas non plus sans consentement ». Je dirai la même chose sur le contrat social que Murray Rothbard au sujet de  l’impôt : il suffirait de laisser chacun décider librement s’il souhaite ou non payer l’impôt qu’on lui réclame pour démontrer qu’au regard du taux et des contreparties, il y a là beaucoup de coercition et bien peu de consentement.

Le refonder ou cesser d’en parler.

Alors au risque de choquer les bonnes âmes : un contrat que personne n’a signé et dont personne ne connaît les clauses n’existe tout simplement pas. Laissez-moi dire les choses bien nettement : nous n’avons pas de contrat social. Voilà bien longtemps que la DDHC de 1789 a cessé d’être notre Bill of Rights [2. Les dix premiers amendements de la Constitution des États-Unis ; probablement le meilleur texte constitutionnel, le meilleur contrat social jamais écrit à ce jour.], que nos gouvernants s’assoient dessus et que nos concitoyens s’en moquent comme d’une guigne. Il suffit, pour s’en convaincre, de considérer les motifs qui ont amené notre Conseil constitutionnel à invalider la taxe « lutte des Classes » de M. Hollande : dans ce texte en contradiction totale avec et l’esprit et la lettre de la DDHC, ils n’ont trouvé qu’un obscur point de détail à ronger.

Et pourtant, Dieu sait que nous aurions besoin d’un contrat social. Si ceux qui nous ont précédés ont pris tant de soins à rédiger notre DDHC, le Bill of Rights américain, la Pétition des droits anglaise ou la Loi fondamentale allemande, ce n’est pas pour tuer le temps mais bel et bien parce que ces hommes qui avaient connu l’arbitraire étaient bien placés pour mesurer à quel point tout pouvoir, fût-il démocratique, doit avoir des limites.

Voilà la véritable nature du contrat social : c’est un ensemble de principes qui définit les droits du citoyen en tant qu’individu et, par là même, les limites du pouvoir ; c’est la loi fondamentale qui s’impose au pouvoir lui-même. C’est de ces textes que naissent les nations de citoyens par opposition aux peuples de sujets ; c’est pour les défendre que des générations d’hommes ont risqué leur vie et l’on si souvent perdue ; c’est un de ces textes, la DDHC de 1789, qui formait le socle de notre patrie jusqu’à ce que nous l’abandonnions pour poursuivre les fantasmes de M. Rousseau.

« Les Français vont instinctivement au pouvoir ; ils n’aiment point la liberté ; l’égalité seule est leur idole. Or l’égalité et le despotisme ont des liaisons secrètes »[4. François-René de Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe.]. Peut-être un jour ferons-nous enfin mentir Chateaubriand. Peut-être un jour cesserons-nous de vouloir faire de notre République une république sociale ; ce « mot ambigu, notait Hayek, qui a acquis le pouvoir de vider les noms qu’il qualifie de leur signification ». Peut-être un jour arrêterons-nous de poursuivre la chimère égalitariste[5. « En général, en France, on abandonne trop volontiers la liberté, qui est la réalité, pour courir après l’égalité, qui est la chimère. C’est assez la manie française de lâcher le corps pour l’ombre », Victor Hugo à sa femme, le 6 juillet 1836.] et reprendrons-nous possession de notre liberté. Mais d’ici là, de grâce, cessez d’invoquer le contrat social.

*Photo : Rosie O’Beirne.

La démission de Benoît XVI : Total respect !

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Au-delà des clichés et des réactions convenues qui n’ont pas manqué depuis l’annonce, hier matin, de la démission de Benoît XVI par lui-même, ce qui frappe surtout est la fascination de plus en plus transparente des media, et sans doute d’une partie grandissante de l’opinion, y compris la plus bouffe-chrétien, pour le pape et le dispositif papal. Ce deux-cent soixante-cinquième souverain pontife d’abord, tellement conspué, honni, caricaturé, alors qu’il fut un génie intellectuel, un professeur hors pair (ses encycliques sont mille fois plus lisibles que celles de Jean-Paul II, son Jésus de Nazareth un chef-d’œuvre d’inspiration et de clarté),  un théologien d’immense niveau qui osa réhabiliter l’Eros et l’Agapé dans une encyclique historique, un antimoderne de grande classe qui prit toujours l’époque à dépourvu (et pour que l’Eglise dure, il faut qu’elle soit antimoderne contrairement à ce pensent les imbéciles à la Karl Zéro, lamentable de démagogie hier soir au Grand Journal), un expert en humanité comme il y en a peu eu en un siècle, un saint qui purgea l’église de son pire démon (la pédophilie), un homme d’une beauté et d’une délicatesse extraordinaires et qui, en se retirant aujourd’hui, donne la plus formidable leçon d’humilité aux hommes de pouvoir, et d’une certaine manière exhorte le monde à savoir s’arrêter. « Anagké Sténaï », « il faut s’arrêter », disait le vieil Aristote.

Voyez comment les télés en parlent, même celles qui lui sont le plus hostiles, et comment elles sont malgré tout sous son charme, se demandant ce qu’il va faire pendant ses trois dernières semaines, où il va aller se reposer, quelle musique il va écouter. Le pape, seul monarque à ne jamais avoir de « collègue », souverain d’un autre temps et pourtant du nôtre, et qui pour cela, attise le respect, au moins la curiosité. Tout laïcard et républicain que l’on feint d’être, personne n’est insensible au fonctionnement de l’église romaine. Son « conclave » (un mot magique) dans la chapelle Sixtine (un lieu magique), ses votes à répétition inspirés autant par le « calcul » que par l’Esprit Saint, sa fumée blanche (un rituel magique) et qui Annoncera le successeur de Benoît et au fond de Pierre, parce que voilà, on a beau dire, mais cette institution de deux mille ans, la plus vieille du monde et dont on annonce la mort toutes les semaines, force l’admiration dans l’indignation même qu’elle suscite, excite l’intérêt plus que n’importe quelle autre, sans doute parce qu’elle rompt avec la médiocrité ambiante. Médiocrité de nos démocraties, médiocrité de nos Hollande, Sarkozy, Merkel, Obama, médiocrité absolue de nos valeurs humaines trop humaines, médiocrité sociétale, bling bling ou friendly, médiocrité de notre monde et de nous-mêmes qui ne voyons rien à part le bout de notre nez, et face à ça, la grandeur et l’humilité, les pompes et la misère, les ors et le cilice, la croix et l’encens, l’âme et la transcendance, la misère et la Gloire.

Tout, dans cette religion surréaliste, chrétienne d’origine païenne, nous interpelle. Ses  improbables Mystères (et qui ne sont en rien des « secrets » comme le pensent ceux qui ont trop lu le Da Vinci Code),  sa Trinité et ses anges, ses miracles et son Immaculée Conception, cette Vierge Marie qui a eu un enfant sans rapports sexuels (et à laquelle tendent, c’est le plus grand des paradoxes, tous ces LGBT), ses valeurs intransigeantes et qui paraissent impossibles, donc sublimes, à suivre, au moins à essayer de suivre, cet Homme-Dieu à jamais étonnant et bandant pour la raison, son credo de Nicée-Constantinople qui, quand on le lit vraiment, est le truc le plus ébouriffant de tous les temps, comme si le monde moderne, post-moderne, mutant, zombiesque, était encore secrètement attaché à ces formes délirantes de la condition humaine divinisée, comme si les imbéciles avaient la nostalgie de l’idiotie primitive et sacrée, comme si le corps glorieux du Christ était ce que l’on avait inventé de plus érogène, comme si enfin, la pesanteur réclamait encore et toujours la grâce.

Non, ce Carême va être grandiose.

 

 

Futur en gestation

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manif pour tous

Frigide contre Najat, Guaino contre Taubira, « Manif pour tous » contre « mariage pour tous », Cyrillus contre Jean- Paul Gaultier : des colonnes de Causeur au pavé parisien en passant par l’Assemblée nationale, l’ouverture du mariage et surtout de l’adoption aux couples homosexuels semble avoir dressé deux France l’une contre l’autre. Une aubaine pour les  amateurs d’idées simples qui peuvent brandir, en même temps que leur étonnante satisfaction d’eux-mêmes, leurs certitudes de bazar et leurs habituels contes de fées en noir et blanc. On peut en lire de nombreuses versions de série Z, où les bons ont triomphé des méchants et la lumière de l’ombre. Un chroniqueur numérique spécialisé dans la platitude progressiste exulte : « Frigide Barjot et sa France d’avant » ont été terrassés par la « France en mouvement ». Que la vie est agréablement simple ! Entre le passé et l’avenir, tu choisis quoi, toi ? La suite est un peu plus martiale : « Le mariage pour tous sera voté et instauré, et il ne sera plus possible, jamais, d’y revenir. De ce point de vue, les plans de coupe de la réalisation télévisée sur Frigide Barjot (…) valaient aveu d’impuissance et de défaite ». Au moins le camarade éradicateur ne sera pas soupçonné de charité chrétienne. Il faut que ça fasse mal. Il dit à son ennemi que le monde qu’il aimait va disparaître et veut l’obliger à regarder Rome brûler. L’intérêt de cette prose est qu’elle témoigne d’un climat, une sorte de terreur kitsch. La « France du mouvement » ne se satisfait pas d’avoir gagné une bataille, elle veut que la « France d’avant » morde la poussière. Elle ne veut pas convaincre, elle veut vaincre. Et crier victoire. Mais sans pour autant renoncer aux bénéfices secondaires de la lutte. Il lui faut faire croire et peut-être croire qu’elle résiste courageusement aux hordes homophobes, islamophobes et lepénistes – les dresseurs de listes ne semblent pas particulièrement affectés par le fait que les recoupements entre ces trois catégories posent de sérieux problèmes de classements, l’homophobie étant sans doute, par exemple, plus répandue chez les musulmans que chez les lepénistes. Il y a des contradictions dans le camp du Bien.

En tout cas, il n’est pas question d’écouter un quelconque argument venu du camp d’en face, et encore moins d’encourager ses progrès, s’agissant par exemple de la liberté et des droits des homosexuels, qui sont non seulement – et heureusement – garantis par la loi, mais acquis pour une écrasante majorité de Français, y compris catholiques affirmés. On ne cause pas aux résidus de l’Histoire. Au contraire, il faut prendre des airs indignés ou graves, flairer le dérapage tous les deux mots, dénoncer sans relâche l’homophobie omniprésente. Et surtout, surtout, pas le droit de déconner ! On peut rire de tout, sauf des pédés. Moi qui aimais l’humour pédé autant que l’humour juif…

Dans un registre un peu différent – encore que – Le Monde publiait, fin janvier, les principaux résultats d’une étude savante, commentée dans un langage mi-publicitaire mi-universitaire. Dans l’enquête Ipsos/Cevipof, qui porte non pas sur la mais sur les nouvelles fractures françaises, il est beaucoup question des fractures identitaires – immigration, rapport aux religions, notamment à l’islam, considéré comme problématique pour la République par deux tiers des personnes interrogées. Au vu de ces résultats, Le Monde s’inquiétait des « crispations alarmantes de la société française ». Sans envisager que certains Français, de toutes origines, confessions et tout le reste, pourraient avoir des raisons d’être crispés. En classant les réponses sur deux axes, ouverture-fermeture d’une part, acceptation- rejet des religions de l’autre, l’étude définit quatre familles de Français, auxquelles il faut ajouter le marais, 27 % d’« ambivalents » : les plus cools, ce sont les « bobos » – 15 % – qui aiment tout ce qui est chouette, la mondialisation, les autres, l’Europe ; les « libertaires » (12%), ce sont un peu les mêmes avec de la barbe, sauf qu’ils bouffent du curé (en tout genre) et du journaliste. Ensuite, viennent les crispés (27%) et les populistes (19 %). Et eux, c’est simple, ils n’aiment rien. À part leur vieille maman (et encore) et leur France moisie. Le nier serait discourtois à son endroit : la « France d’avant » existe, même si elle n’a pas grand-chose à voir avec les fantasmes qu’elle suscite. C’est très largement elle qui a défilé à Paris le 13 janvier, la France des provinces et des familles, un  peu, beaucoup ou passionnément catho. Et pour une part, mais pour une part seulement, c’est elle qui résiste aux séductions du métissage et du multiculturalisme. Elle veut bien voir changer le monde dans lequel elle vit, mais pas trop et pas trop vite. « Des beaufs qui n’aiment pas les pédés et les immigrés », résumera le lecteur des Inrocks.

À première vue, on se dit que cette France des paroisses et des lodens aux relents de puritanisme est à des années-lumière de la foule bariolée et décomplexée qui s’embrasse amoureusement devant les caméras. Elles se ressemblent pourtant plus que ce qu’elles croient. Toutes deux aspirent à la stabilité petite-bourgeoise, ce qui n’a rien d’infamant mais nous éloigne un peu des grandes heures de la libération homosexuelle. Surtout, ces deux France ont un langage commun, ce qui n’est pas rien. Ce n’est pas non plus ce qu’elles ont de mieux. On pensait causer anthropologie, parenté, filiation, ordre symbolique. Ce fut, de part et d’autres, un festival de « papas » et de « mamans », avec toutes les combinaisons possibles.

Les numéros d’acteurs gnan-gnan ou enflammés pour sauver une famille traditionnelle – où on ne divorçait pas et où le nom du mari couvrait les frasques de la femme – disparue depuis belle lurette ont quelque chose de comique, quoiqu’un peu lassant. L’enfer familial, personne n’en a entendu parler dans nos provinces ? Aujourd’hui, même les cathos recourent à la contraception, divorcent et se marient par amour. Seulement, si on se marie par amour, c’est que le mariage n’est pas une institution – nul n’oserait affirmer que l’amour est une institution, peut-être faudrait-il creuser l’idée. En attendant, on s’aime, on se marie. Pour moi la cause est entendue : mariage pour tout le monde ! Et dans leur grande sagesse, les Français sont de plus en plus nombreux à penser comme moi. En revanche, s’agissant des modalités de la procréation, ils demeurent tristement conservateurs. Alors peut-être bien existe-t-il deux France, non pas celle du mouvement et celle du changement, mais celle qui croit que le changement est désirable en soi (et quel qu’il soit) et celle qui demande à choisir. Par exemple, on a le droit de penser que l’arrachement de la sexualité à la reproduction a été une révolution émancipatrice et que l’arrachement de la reproduction à la sexualité serait une catastrophe. Enfin, on devrait avoir le droit.

Dans le camp du Progrès, on trompette à la fois que l’Histoire est en marche et que la loi ne changera rien. Et on n’a pas tort. La loi ne changera rien de visible, elle ne fait que porter un coup au soubassement invisible de la société : l’altérité sexuelle. Qu’on le veuille ou pas, la capacité donnée à deux hommes ou à deux femmes d’être les « parents » d’un enfant instaure une nouvelle modalité institutionnelle de la filiation, qui ne cherche plus à « coller », même fictivement, au récit biologique. Un enfant pourra symboliquement se définir comme le descendant de deux hommes ou de deux femmes. La mauvaise nouvelle, en tout cas la nouvelle, c’est que c’est effectivement le sens de l’Histoire. Amour et droit, le cocktail est irrésistible. Tout le monde peut aimer un enfant, tous les enfants ont le droit d’être aimés, ça tombe bien… Il faudra songer à créer un bureau de l’amour pour enregistrer les réclamations de ceux dont le droit d’aimer ou d’être aimé aura été bafoué.

Quoi qu’il en soit, le Président l’avait annoncé, il est légitime, il le fait. Les homosexuels se marieront et ils auront beaucoup d’enfants, amen. Seulement, des enfants à adopter, il n’y en a point. Pour éviter que tout cet amour disponible se perde, et satisfaire le droit de chacun d’avoir un enfant à aimer, il faudra en fabriquer, sans heurter qui que ce soit dans son orientation sexuelle. Les techniques existent, désormais connues de tous par les fameux acronymes, PMA et GPA. La rencontre entre les deux sexes a toujours lieu, en terrain neutre (au moins, on ne risque pas de s’engueuler).

Mais qu’on se rassure, la recette de base ne change pas. François Hollande n’autorisera pas le  recours aux mères porteuses. Dans quelques années, l’un de ses successeurs lancera à ses opposants : que proposez-vous à ces 40 000 enfants dont le seul crime est d’avoir été conçus d’une certaine façon ? Ne nous faisons pas d’illusion. La demande sera irrépressible. Ce que la science peut faire, la collectivité l’acceptera. Et la loi l’autorisera. À quoi bon, me dira-t-on, tenter de s’opposer à ce qui doit arriver ? D’abord, notre ambition, ici, n’est pas de nous opposer mais d’essayer de penser ce qui nous arrive. N’en faisons pas une affaire, ce n’est pas l’Apocalypse. Si un monde disparaît, c’est qu’il l’avait bien mérité. Et puis, pas de panique, ça va prendre quelques siècles pour que les hommes cessent d’être des hommes et les femmes des femmes. De toute façon, dans votre monde d’avant, on ne rigolait pas tous les jours, surtout les femmes. Pour tromper l’attente, on peut s’employer à nommer ce qui disparaît : le monde d’Adam et Eve, de la Bible en somme. En gros, on avait tous en tête le même récit des origines de l’espèce – en plus, comme origine commune, avoir goûté en douce le fruit défendu de la connaissance, avec le délicieux double sens de ce mot, ça avait une certaine allure.

Pour l’instant, le nouveau roman des origines, qui s’écrit sous nos yeux, n’est pas très flamboyant.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°56 de février 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : cbr_perso.

La Cour des comptes et EDF : des analyses pas très éclectiques

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Fichtre, nous voilà-t’y pas revenus au temps de Charles X, où les gazettes étaient priées de ne diffuser que les infos validées par le cabinet de notre bon roi ?

C’est un peu ce qui ressort de la revue de presse des rubriques éco de ce matin, après un bref googlage des trois lettres EDF.

Le Parisien : « EDF : la Cour des comptes épingle les avantages accordés aux salariés ».

20 Minutes : « EDF : La Cour des comptes pointe les avantages des salariés ».

Le Huffington Post : « La Cour des comptes juge EDF trop généreux avec ses salariés ».

L’Express : « EDF : La Cour des comptes pointe les avantages des salariés ».

Le Figaro : « La Cour des comptes épingle les rémunérations chez EDF ».

La Tribune : « Les salariés d’EDF gagnent trop d’après la Cour des comptes ».

Si après tout ça, on n’a pas compris que ces salopards cégétistes monopolistes d’Etat d’EDF bousillent le bilan d’exploitation de l’ex-entreprise publique, c’est qu’on est bouché à l’émeri et nostalgique de la faucille, du marteau et des avantages acquis.

Sauf que , sauf que… C’est un soupçon plus compliqué que ne le laissent accroire les gros titres unanimement pravdatesques de ce matin.

Certes, « les Sages » ont rituellement dénoncé , comme chaque année, ou presque, les salaires des électriciens qui ont selon eux augmenté en moyenne de 3% entre 2005 et 2010 – contre 2,6 % en moyenne dans le reste de l’industrie.

Mais les Experts-Rue Cambon ont sur ce coup-là fait preuve d’un peu plus d’imagination qu’à l’accoutumée, en faisant aussi remarquer que sur la même période, le salaire du PDG avait bondi de 135%, et que le nombre de cadres dirigeants avait augmenté de 30%, avec les incidences qu’on imagine sur la masse salariale.

Mais c’est tellement plus commode de tirer sur le lampiste ou disons de titrer sur « les salariés ».

Benoît XVI : le pape n’est pas mort, vive le pape !

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benoit xvi pape

benoit xvi pape

L’annonce de la démission du pape Benoît XVI a déclenché une onde de choc. Invoquant des raisons de santé,  Joseph Alois Ratzinger a confié ne plus pouvoir endurer la charge de souverain Pontife et y renoncer, comme le droit canonique  l’y autorise. Pour ce pape discret et timide, à la fois loué pour sa grande intelligence et décrié pour son conservatisme, cette révérence finale revêt sans aucun doute une haute portée symbolique.

Ses huit années au Vatican n’auront pas été de tout repos pour cet universitaire appelé à la tête d’une barque dont il disait lui-même qu’elle prenait l’eau. Il y eut d’abord le souvenir de l’immense personnalité de Jean-Paul II qui éluda celle non moins remarquable, mais différente, de Benoît XVI plus à l’aise pour discourir théologie à la chaire que pour embrasser les foules. Il y eut cette photo qui le montrait revêtu de l’uniforme des jeunesses hitlériennes lorsqu’il y fut engagé de force à l’âge de quatorze ans. Il y eut le discours de Ratisbonne en 2006 où Benoît XVI, citant l’empereur byzantin Manuel II Palaiologos en discussion avec un érudit musulman persan, fut accusé d’avoir assimilé l’islam à la violence. Il y eut la levée de l’excommunication de quatre prêtres de la Fraternité Saint Pie X dont celle de Monseigneur Williamson connu pour des propos négationnistes que le Saint-Père lui-même ignorait. Il y eut l’affaire Vatileaks : son propre majordome, probablement à la solde d’une partie de la curie romaine, fit fuiter des affaires de gros sous. Il y eut ces scandales de prêtres pédophiles que Benoît XVI choisit d’affronter en direct et pour lesquels il demanda explicitement pardon.

Mais son pontificat aura aussi été l’occasion d’œuvrer à la restauration de l’essentiel en insistant sur la revitalisation de la foi, indissociable de la résurgence de la raison. En consacrant deux de ses trois encycliques aux vertus théologales, l’espérance et la charité, en annonçant l’année 2012 comme celle de la foi, troisième des vertus, Benoît XVI entendait réaffirmer l’impérieuse nécessité pour les croyants d’ouvrir toujours plus grand les portes au Christ dans une époque marquée par l’acédie. Moins politique que son prédécesseur mais non moins habile, c’est en  insistant sur la charité, seule vertu théologale persistante à la fin des temps, que le pape dénonça dans son encyclique Veritas in Caritate « la visée exclusive du profit qui, s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, engendre la pauvreté ».

Plus audacieux qu’il n’y paraît, Benoît XVI fut le premier pape à se recueillir avec un dignitaire musulman à Sainte-Sophie. Il évoqua à mots couverts l’utilisation du préservatif, sans la cautionner, et consentit même à ce que son “ministre” de la Famille préconise aux démocraties occidentales de proposer « perspectives patrimoniales » et « solutions de droit privé »  aux couples homosexuels,  tout en nommant plusieurs cardinaux africains.  On est loin de l’image du zélote réactionnaire et dogmatique que lui ont  forgée ses détracteurs. Qui ne sait si ceux qui hier le critiquaient allègrement ne le regretteront pas demain.

Le passionné du logos acceptait aussi que le mystère soit. Il l’exprima d’ailleurs par l’apposition sur ses armoiries d’une coquille Saint-Jacques, symbole par lequel saint Augustin perçut les limites de la compréhension de l’infini par l’esprit humain en regardant un enfant tenter de vider la mer à l’aide d’un simple coquillage : devant l’étendue de l’immensité et de la profondeur, l’humilité, rien qu’elle. Le successeur de saint Pierre en fit d’ailleurs usage, peut-être trop souvent. Quelques semaines après son élection, il disait les incompréhensions qu’il pouvait rencontrer, notamment sur sa propre accession : « J’ai du mal à comprendre comment le Seigneur a pu penser à moi, me destiner à ce ministère, mais je l’accepte de ses mains même si cela me paraît au-delà de mes forces ».

Question taboue sous le pontificat de Jean-Paul II, la démission ne l’était pas pour Benoît XVI qui l’avait déjà évoquée dans son livre d’entretiens Lumière du monde. En choisissant de se retirer, le successeur de Saint Pierre montre le visage d’une Eglise étonnamment moderne et lucide, bien loin des visages impénitents des dictatures dynastiques. Fait amusant, c’est après son voyage à Cuba, en mars dernier que Benoît XVI avait secrètement pris la décision de démissionner. Ainsi chantonne en s’en allant un vieil homme vêtu de blanc.

*Photo : bairo.

Cahuzac contre Plenel : une guerre asymétrique

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plenel cahuzac mediapart

plenel cahuzac mediapart

Quand une affaire est simple, il est de l’intérêt de ceux que cette simplicité pourrait gêner de la rendre compliquée pour brouiller les repères et semer le doute dans l’opinion. Tel est, dans ses derniers développements, l’état des lieux dans l’affaire qui oppose Jérôme Cahuzac, ministre du budget, à ses accusateurs de Médiapart.

Dimanche 10 janvier, le Journal du dimanche affirme que la banque suisse UBS a répondu à une requête du ministère français des finances informant ce dernier que Jérôme Cahuzac n’a pas été titulaire d’un compte dans son établissement entre 2006 et 2010, ni à titre personnel, ni comme bénéficiaire d’un compte de société. Ces affirmations s’appuient sur les déclarations d’un proche du ministre des finances Pierre Moscovici, vers qui Jérôme Cahuzac a « déporté » la gestion du dossier pour d’évidentes raisons de déontologie.

Réponse de Médiapart, sous la plume de son rédacteur en chef François Bonnet. Le site plénélien « maintient l’intégralité des informations jusqu’alors publiées. Oui, M. Cahuzac a eu un compte caché à l’UBS Genève, comme il en atteste lui-même dans un enregistrement que nous avons mis en ligne. Ce compte a été fermé lors d’un déplacement de M. Cahuzac à Genève début 2010 et tout ou partie des avoirs transférés à Singapour ».

La situation est donc d’une limpide clarté : le ministre affirme que la lettre des Helvètes le met totalement hors de cause et réduit à néant les accusations de Médiapart, qui persiste et signe : Cahuzac a commis des actes déshonorants pour un ministre chargé de faire respecter les lois fiscales de la République. L’argumentaire développé par Médiapart pour défendre sa position consiste à jeter la suspicion sur ceux qui n’ont pas le bon goût de se ranger à ses côtés. Le JDD ? Un instrument au service du communiquant Stéphane Fouks, dont une des collaboratrices aurait été mise au service de Cahuzac. Le journaliste Laurent Valdiguié, auteur de l’article ? Un type pas net. La preuve ? Il s’est trouvé un jour, rentrant de Libye dans le même avion que Ziad Takieddine, qui s’est fait coincer par les gabelous avec 1,5 millions d’euros en argent liquide. Cela me fait penser au jour où mon voisin dans le TGV s’est fait passer les menottes par une brigade volante des stups’, leur chien ayant détecté une dose non négligeable de coke dans son bagage à main. Heureusement que cet incident n’a pas été porté à la connaissance des amis d’Edwy Plenel, qui n’auraient pas manqué de le mettre en regard des papiers peu aimables que je leur consacre de temps à autres.

Le comble de l’hypocrisie est atteint lorsque Bonnet reproche au JDD de ne rien révéler du verbatim de la lettre suisse. Nul n’ignore qu’une enquête préliminaire, réclamée à cors et à cris par Médiapart, a été ouverte par le Parquet de Paris à l’encontre d’un Jérôme Cahuzac officiellement soupçonné de «  blanchiment de fraude fiscale ». Que n’aurait-on dit si le contenu de cette lettre avait été rendu public avant sa transmission à la justice ? Alors pourquoi, objectera-t-on, passer par des fuites anonymes dans la presse pour se défendre contre la calomnie ? Tout simplement parce que le temps de la justice n’est pas le temps de la politique. Médiapart peut continuer à distiller ses accusations, à feuilletonner sur une histoire bien vendeuse pour booster son audience. Si le moment de rendre des comptes arrive un jour, c’est pas demain la veille, étant donné les délais habituels de la XVIIème chambre du TGI de Paris, spécialisée dans les affaires de presse. Pendant ce temps-là, la crédibilité du ministre en prend un coup, et il arrive un moment où les dégâts sont irréparables.

Si le ministre a menti, il est politiquement et socialement mort. Si Médiapart s’est fourvoyé, il fera le gros dos quelque temps, et survivra très vraisemblablement, comme son fondateur a survécu à une crapulerie journalistique panaméenne. C’est une guerre asymétrique où le fort ne se trouve pas du côté du pouvoir politique, mais où tous les coups tordus sont permis.

*Photo : Place au Peuple.

Le printemps des oxymores

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islam taliban hollande

islam taliban hollande

« Jamais la gauche n’est tant elle même que lorsqu’elle parle » : cette fine remarque d’un éditorialiste s’appliquait il y a plus de trente ans au discours de Robert Badinter à la tribune de l’Assemblée nationale, plaidant pour l’abolition de la peine de mort. La parole fiévreuse du Garde des Sceaux disait bien plus que l’énoncé d’un nouveau projet de loi. Sa flamme rhétorique allait au-delà du droit, elle disait une intime conviction philosophique, un nouveau commandement interdisant aux hommes de tuer, au nom de la loi des hommes. La France redécouvrait la force des mots : après le célèbre J’accuse, la parole de justice retrouvait le sens de la formule. En dénonçant l’horreur de l’homme coupé en deux, Badinter avait su donner, par une représentation terrifiante, toute la force répulsive du texte lui donnant droit.

Si l’éloquence n’a pas disparu, c’est une autre mécanique langagière qui est désormais à l’œuvre pour dire ou masquer les choses. L’ordre des mots joue aujourd’hui dans un registre symbolique construit par la com. Comme le disait l’un des grands communicants de l’ère mitterrandienne, n’allez pas dire à ma mère que je suis dans la pub, elle croit que je suis pianiste de jazz dans un bordel. La mère de Séguéla aurait-elle eu tort de confondre la pub et un métier de pute ? À la prendre pour une sotte, l’homme de pub n’avait-il pas au contraire perçu la perspicacité de cette honorable dame ? Du temps de la TSF, les paroles fortes avaient le prix de leur rareté. Le 18 juin 1940, l’appel de De Gaulle, pourtant peu  entendu, va donner à ses mots leur puissance prophétique. Il y en a d’autres célèbres, toutes ayant utilisé le micro pour être inscrites dans l’histoire : J’ai fait un rêve de Luther King, Je vous ai compris de De Gaulle à Alger ou Ich bin ein Berliner de Kennedy à Berlin. Ces paroles slogans claquaient au vent comme les drapeaux d’un temps nouveau. C’était avant, avant la télé, avant la pub, avant les images subliminales, avant l’intox généralisée de la guerre juste contre de supposées armes de destruction massive. Un film de fiction de Barry Levinson (1997) a mis en scène la puissance nocive de ces hommes d’influence inventant une guerre dans un coin oublié de l’Europe pour sauver le candidat Président des Etats-Unis, menacé par un scandale de mœurs. Les choses ont-elles tellement changé à l’époque de l’internet et de l’information en temps réel ? Les mots comme les images disent-ils le vrai ? Rapportent-ils le réel, même si cette réalité est à l’opposé de ce que certains souhaiteraient qu’elle soit ?

Écouter les nouvelles ou les lire dans les gazettes devient un régal pour l’esprit : dans le flux ininterrompu des news on entend par exemple que l’Etat de droit s’installe progressivement en Afghanistan, qu’il y a des talibans modérés, qu’au Mali ce sont des  narco-islamistes  qui imposent la charia alors qu’il y a quelques années les mêmes islamo-progressistes  combattaient les sionisto-chrétiens, réacs bien sûr. Allez donc y retrouver votre latin, c’est presque de l’hébreu. Un grand journal du soir a même titré que le leader du Hamas avait tenu à Gaza des propos « empreints de pragmatisme ». Pourquoi ne pas parler d’éthique chez Goldman Sachs tant qu’on y est, et d’une charte humaniste dans la National Rifle Association autant que la charte du Hamas est porteuse de liberté, d’humanité et de fraternité ? À n’en pas douter il sera bientôt question d’énarques militants ayant un souci du bien commun supérieur à leur plan de carrière ou de banquiers citoyens, écolos et soucieux de la nature, et de leaders à l’UMP ayant le sens de l’intérêt commun. Les socialistes seront fraternels et puis c’est bien connu : quand les hommes vivront d’amour il n’y aura plus de frontières.

À quoi servent les mots aujourd’hui sinon à exprimer le contraire de ce qu’ils sont censés signifier ? Quand la représentation du réel pâtit du signifiant c’est l’équilibre précaire du monde qui tremble et le malheur qui s’accroît. Voilà un sombre constat pour une période qui mériterait mieux qu’une obscure clarté. Si le mensonge se pare des habits de la vérité et si le mal se conjugue dans les mots du bien, les esprits déboussolés pourraient être tentés par la pensée magique d’un sauveur suprême. L’histoire fourmille d’exemples de ces moments de confusion où les portes du paradis se sont en fait ouvertes sur l’enfer. La douceur du cannabis, que certains veulent dépénaliser au nom de la liberté, ramollit durablement les cervelles et le  mariage pour tous  qui prétend porter un projet égalitaire va effacer les genres sexués pour ajouter un peu plus de désordre dans une société déjà très perturbée. Il paraît qu’un comité d’éthique avait jadis existé à TF1. Sans doute un Conseil Supérieur de l’Audiovisuel l’avait-il recommandé, à moins qu’une Haute Autorité ou que l’un des divers Observatoires des choses inutiles ait conclu à son nécessaire oubli.

Bien sûr, une cellule de crise ou une cellule  d’aide psychologique sont sûrement intervenues préventivement. Autres oxymores dont le ridicule a probablement accéléré la disparition. La France est-elle le pays des Hautes instances, des Comités supérieurs, des Groupes de haut niveau ? À croire que le haut des cieux est aujourd’hui tellement encombré qu’il faudrait redescendre d’un étage pour y voir clair. Il faut dire qu’avec les progrès de la technique permettant désormais la PMA ou la GPA, des traductions et des sous titres s’imposent. Sur un autre terrain, sablonneux cette fois, les plateaux de télévision sont régulièrement envahis d’experts en choses invisibles – docteurs en services secrets, en géopolitologues sahariens, en spécialistes du terrorisme, en spécialistes de l’islam radical, en familiers de l’action clandestine – qu’on en vient à se demander pourquoi on n’a pas su utiliser préventivement tant de compétences pour faire l’économie de la guerre. Le CNRS fourmille de directeurs de recherche et de laboratoires expérimentés, l’Ecole des Hautes Etudes colloque à longueur d’année pour ne pas voir ce que tout le monde voit de la misère du monde. À quoi sert cette armée mexicaine ? Un inventaire ne permettrait-il pas quelques économies ? Pourquoi l’exécutif ne tire-t-il pas parti de tant de hautes compétences ?

Ce qu’il y a de bien avec tous ces signifiants nouveaux pensés dans les hautes sphères, c’est qu’ils s’évanouissent à la vitesse météorique de leur usage. Sitôt créés les voilà disparus : la COCOE de l’UMP est morte dès qu’elle a dû agir, tant son pouvoir d’arbitrage relevait d’un alibi fictif. Tandis qu’au PS on ricane tout bas, a-t-on déjà oublié les congrès suicidaires entre vieux camarades de gauche ? Il faut bien dire que la palme oxymorante revient à la gauche de la gauche et à ses productions les plus conceptuelles. Les jeunes générations ont oublié les vertus langagières du communisme et les contradictions au sein du peuple qui étaient moins déterminantes que les contradictions principales au sein de la bourgeoisie tandis que la machine idéologique de l’Etat capitaliste tentait vainement de formater les esprits. Un peu plus tard, les machines désirantes vinrent fissurer cette mécanique mais l’imaginaire du mot machine venait rappeler la part ouvrière de leurs inventeurs.

Interpellés quelque part sur les fondements de leurs engagements, les grands leaders de la génération 68 se mirent à chercher toujours quelque part des voies alternatives. Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, les effets d’annonce inventés par tous les dircoms vont multiplier à l’envi ce qui ne se nomme pas encore éléments de langage, destinés à dire l’essentiel de la pensée politique. Le lacanoprogressisme va passer la main et avec lui les derniers joyaux du charabia radical chic de gauche. Tandis que le verlan des cités s’imposait dans la novlangue djeune pour parler véner tellement les keufs sont chantsmé avec les renois et les reubeus, (mais gentils avec les feujs), même la droite chiraquienne fit le constat de la  fracture sociale  que la nouvelle société  de Chaban-Delmas (c’est qui çuilà ?) avait tenté de construire. Qu’en sera-t-il avec Hollande, le Président normal ? De quoi demain sera-t-il le nom, pour reprendre la célèbre formule du dernier lider maximo ayant chanté les mérites théoriques et pratiques des Khmers rouges. S’il ne fallait citer qu’une incarnation de nos intimes contradictions ce serait au sein du corps professoral de la rue d’Ulm qu’il faudrait aller la chercher : au sein du temple de la fabrication des élites nationales, le fanatisme conceptuel reste un produit performant, y compris à l’exportation.

Un nouveau roman national choral pourra-t-il être inventé ? Cette utopie sera-t-elle de l’ordre du possible, à moins que sur le champ de ruines lexicales qui s’offre aux générations précaires, la précarité ne soit pas seulement limitée au social, mais aussi à l’intérieur des mots qui sont censés la penser autant que donner du sens à l’action ? Et si les mots sont pipés ? Faudra-t-il demander à un technicien de surface de balayer tous les parasites ? Cherchez l’erreur…

*Photo : AslanMedia.

Jasmin maudit

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chokri belaid tunisie

chokri belaid tunisie

Avec l’Histoire, on n’est jamais déçu en bien. Et quand ça arrive, on découvre très vite qu’on s’est fait filouter. (Je me souviens de ma joie, en 1993, partagée avec une tribu de journalistes résidant à l’American Colony, à Jérusalem, lorsque fut annoncé le début du processus de paix entre Palestiniens et Israéliens). Bref, les pessimistes ont souvent raison, ce qui met en rage les optimistes qui pensent que les pessimistes ont tort d’avoir raison (et qu’eux-mêmes, s’ils ont tort, ont raison d’avoir tort).

C’est que l’optimisme historique, autre nom du progressisme, ne procède pas de l’observation de la réalité, mais d’une pétition de principe. L’optimisme est la première qualité de la gauche, a écrit Laurent Joffrin quelque part. Dans cette perspective, tout changement est nécessairement affecté d’un coefficient positif, a fortiori quand il peut se parer de l’adjectif « révolutionnaire », la volonté de conserver quelque chose du passé (à l’exception notable des acquis sociaux et des souvenirs de nos crimes) étant tenue pour une régression.

À intervalles réguliers, nous sommes donc conviés à communier dans la célébration planétaire des progrès de la liberté et de la démocratie. Au signal, on est prié d’applaudir – le signal apparaissant sur nos écrans sous la forme de foules manifestantes et, un peu plus tard, des mêmes foules faisant la queue devant des bureaux de vote. Et on n’aime pas beaucoup les casseurs d’ambiance, les jamais contents, ceux qui voient le mal partout. Il faut dire qu’on n’a pas tant d’occasions de s’enthousiasmer.

Il y a deux ans, les révolutions arabes nous offraient justement une merveilleuse occasion de nous enthousiasmer. Pour une fois, on n’avait pas à se prendre la tête avec la complexité. Il n’y avait pas à choisir son camp, c’était tout vu : qui préférerait l’oppression à la liberté ? Pour nous, Français, l’excitation générale se doublait de la fierté de voir nos cousins tunisiens brandir notre devise nationale. Cette révolution, c’est un peu nous qui la faisions.

Nul n’ignorait, bien sûr, que le plus dur était à venir et que la chute des dictateurs ne ferait pas pousser des démocraties. Pis encore, tout le monde savait que les seules forces politiques non compromises avec les régimes étaient les partis islamistes. Curieusement, il était interdit d’en parler. Le moindre doute, le moindre questionnement sur la suite des événements était considéré comme une trahison de la Révolution, un crime contre l’espoir des peuples. Le scepticisme était un racisme – « Vous pensez que la démocratie, ce n’est pas bon pour les Arabes ! » Dans des journaux souvent prompts à dénoncer les intellectuels qui parlent à tort et à travers, on se mit à recenser les inquiets, les mous et même les silencieux. Ne pas seulement s’émerveiller, c’était avouer qu’on préférait le bon vieux temps des dictatures. Comme si « ce qu’on aurait préféré » avait le moindre intérêt.

C’est dans ce climat éminemment propice à une discussion sereine que Le Monde publia une pleine page intitulée « L’intelligentsia du silence », se demandant ce qui rendait nos clercs (ou certains d’entre eux) si peu diserts et soupçonnant qu’ils étaient « gênés aux entournures ». Que peut-on attendre de gens qui passent leurs vacances à Marrakech ?, lâchait Régis Debray, que l’on a connu plus élégant. Daniel Lindenberg  diagnostiqua pour sa part une nouvelle poussée de néo-conservatisme. Il est vrai que certains des récalcitrants de 2011 avaient refusé de condamner la guerre en Irak, c’est tout dire. Lindenberg éructait : «Obsédés par la peur de la charia, ils sont pris au dépourvu, comme s’ils n’étaient pas équipés du logiciel leur permettant de comprendre que ce qui se passe, en particulier en Tunisie, est tout simplement un « printemps des peuples ». » On aimerait savoir ce que Lindenberg pense aujourd’hui de ses déclarations. Mais ça, on ne le saura jamais. Parce que ces déclarations n’ont jamais existé. Pas plus que cette page du Monde. Eux n’ont pas changé, c’est la situation qui a changé. Ce n’est pas la girouette qui tourne, c’est le vent de l’Histoire.

Au lendemain de l’assassinat de Chokri Belaïd, certains commentateurs ont prononcé l’acte de décès de la Révolution tunisienne avec l’assurance qu’ils avaient hier pour interdire toute interrogation à son sujet. Le Monde affirme dans un éditorial : « Ce qui est sûr, c’est qu’Ennahda a laissé s’installer un climat délétère en tolérant une incessante série de violences à l’adresse de tous ceux qui ne pensent pas selon ses canons. » Alors, on n’attend pas du Monde ou de Lindenberg qu’ils fassent leur autocritique. Ni qu’ils présentent leurs excuses à tous ceux qu’ils ont insultés, encore que ce serait classe. Mais on apprécierait qu’à l’avenir, ils se rappellent que le scepticisme est un droit de l’homme. Et, parfois, une obligation intellectuelle. Même s’il est moins agréable d’avoir raison avec Alain Finkielkraut que tort avec Daniel Lindenberg. En attendant, l’étonnante résistance d’une partie de la société tunisienne à la régression que prétend lui imposer l’autre partie prouve peut-être, finalement, que même les pessimistes peuvent se tromper.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°56 de février 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : Sarah Mersch. Cortège funéraire de Chokri Belaïd