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Tous candidats du peuple  ?

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Il fallait s’y attendre, la campagne présidentielle a remis le peuple à l’honneur. Cette année, on n’avait pas le choix, il fallait lui parler, au peuple. À droite, Nicolas Sarkozy a dû souquer ferme pour tenter de séduire une nouvelle fois la « France qui se lève tôt », échaudée par les promesses non tenues de 2007. À gauche, trois défaites présidentielles consécutives, largement dues au refus massif des catégories populaires de voter pour le candidat-du-camp-du-progrès, ont montré que leur reconquête était indispensable. Quant au Front national, il entend bien, nouvelle candidate au vent, laver l’affront infligé en 2007 par Sarkozy qui avait siphonné une partie du vote populaire frontiste.

Ce « retour au peuple » proclamé d’un bout à l’autre de l’échiquier politique suffira-t-il à mobiliser la France invisible et inaudible des grandes périphéries urbaines, dont il a beaucoup été question dans la campagne ? Les candidats auront-ils convaincu en enchaînant les figures imposées d’une campagne « populaire » ? Ou l’agitation constante, par l’éditocratie parisienne, du « danger populiste » aura-t-elle eu raison des meilleures volontés – auquel cas c’est l’abstention qui, au bout du compte, mettra tout le monde d’accord par le vide ?

En attendant que les urnes parlent, il n’est pas inutile de recenser les multiples usages du peuple observés durant cette campagne 2012.

Premier constat : à l’exception d’Eva Joly, qu’on n’avait pas dû informer qu’elle était candidate à l’élection présidentielle française, pas un candidat ou presque qui ne se soit, à un moment ou à un autre, proclamé « candidat du peuple » ![access capability= »lire_inedits »] Certains de manière grossière, d’autres plus subtilement, tous ont déclaré leur flamme aux masses, montrant qu’ils avaient reçu cinq sur cinq le message selon lequel cette élection si particulière est bel et bien, depuis 1965, la rencontre entre un homme (une femme si on y tient) et un peuple, le peuple français.

Toutefois, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le peuple démocratique, si l’on peut dire. Dans cette campagne, chaque candidat a choisi « son » peuple. Celui de Nicolas Sarkozy est plus ethnique et moins social qu’en 2007, car pour dissimuler le piètre bilan présidentiel derrière la stratégie dite des « valeurs » forgée par Patrick Buisson, il fallait déplacer le combat sur le terrain anti-multiculturaliste de façon à faire tomber la gauche dans tous les pièges et, par la même occasion, récupérer le plus de voix possible côté FN.

Le « peuple » de Marine Le Pen est lui aussi identitaire, mais avec une forte dimension sociale, l’idée stratégique étant de répondre à toutes les insécurités, économiques, sociales et culturelles du « petit Blanc ». Celui de Jean-Luc Mélenchon est le « peuple de gauche » dont il essaie de faire revivre les grandes heures dans la ferveur de grands rassemblements en plein air et grâce à une rhétorique révolutionnaire ; personne n’est dupe : c’est la puissance encore vivace du moteur communiste et cégétiste qui fournit à chaque fois le gros des troupes. Le « peuple » de François Bayrou est plus incertain. On croit voir poindre, au fond de sa rhétorique, le peuple républicain classique, celui de la nécessaire union face aux menaces qui s’amoncellent sur le pays. Las, rien, ni son programme d’austérité ni son discours moral parfaitement rôdé, ne paraît faire prendre corps sur la scène politique au peuple invoqué par le leader centriste. Peut-être les Français veulent-ils, malgré tout, rêver un peu.

Reste le « peuple » de François Hollande, dont il faut bien reconnaître qu’on n’en a pas entendu beaucoup parler. À part au Bourget, fin janvier, Hollande a choisi de faire une campagne de front runner, sans aspérités ni prise de risque, sinon celui d’abandonner l’espace situé à sa gauche à Mélenchon, comme s’il lui avait confié par défaut le « peuple de gauche ». Étrangement, Hollande, qui se réclame souvent de François Mitterrand, n’en a pas retenu le principal enseignement : au premier tour, on rassemble son camp, le plus largement possible. On dirait qu’à l’instar de Jospin en 2002, il a choisi de faire dès le début une campagne de second tour, alors qu’il aurait pu et dû aspirer les voix de gauche qui ont finalement trouvé en Mélenchon l’expression de leur inquiétude en même temps que de leur espoir. En réalité, plutôt qu’au peuple, Hollande (comme Eva Joly, d’ailleurs) s’est adressé à la société, une société composée d’individus, de groupes et de minorités auxquels il faut parler dans leurs langages respectifs de leurs préoccupations respectives – d’où la multiplication des « événements » calibrés et ciblés vers chaque segment du « marché électoral ». Le problème, c’est qu’on n’élabore pas un projet politique en partant de la sociologie supposée de son électorat : la politique, au contraire, consiste ou devrait consister à construire un électorat à partir d’un projet. Résultat : une campagne atone, quasi inaudible, essentiellement marquée par les innovations techniques et tactiques comme le porte-à-porte, le stand-up, la maîtrise des réseaux sociaux, etc. Mais pour dire quoi ? Pour mobiliser qui ? Alors qu’on annonce une forte abstention, en particulier dans les catégories populaires, que vaut une « belle » campagne sur le papier ou sur la Toile ?

La visite d’usine, ç’a eu payé…

Dans la série d’images pieuses qu’on collera dans nos albums figureront en bonne place celles des candidats arpentant une usine, coiffés de casques de protection et vêtus de blouses, feignant de s’intéresser, ici à la manière d’emboutir une pièce, là à la façon de coudre en 5 secondes ces deux morceaux de tissu. En effet, depuis que Sarkozy en a fait un usage (très) maîtrisé en 2007, la visite d’usine est devenue un must de toute campagne sensibilisée-au-sort-du-monde-ouvrier, c’est-à-dire aux délocalisations, à la désindustrialisation et donc finalement… au peuple : le seul, le vrai, l’unique, le populaire !

Mais là encore, le fond du propos a été noyé par la saturation d’images. Car à force de visiter des usines tous les jours ou presque, comme l’a fait, par exemple, le candidat du PS en janvier, les prétendants ont non seulement épuisé l’effet de surprise, mais cessé d’éveiller le moindre intérêt. À l’évidence, ce trop-plein de déjà-vu a rapidement lassé nos concitoyens qui, dans le même temps, comprenaient très bien que le sauvetage industriel, sans même parler de la « réindustrialisation », était quasiment devenu une mission impossible : il leur suffisait pour s’en convaincre d’entendre les injonctions bruxelloises à la concurrence, celles de l’OMC à l’ouverture et celles des marchés financiers à la rentabilité, abondamment relayées par les journaux télévisés. Si les élites l’ignorent, le « populo », lui, sait bien que la seule question politique essentielle est de savoir si on ose ou non une profonde rupture avec l’Union européenne et la mondialisation telles qu’elles vont. C’est là qu’ont tapé Montebourg, Mélenchon ou Le Pen, chacun à sa façon mais tous en prononçant le mot tabou – « protectionnisme ». Parce que c’est là où ça fait mal.

Une fois le pic de la crise européenne passé et les visites d’usine terminées (ou déléguées aux lieutenants des candidats), l’insécurité économique et sociale générée par la mondialisation a pratiquement disparu des discours de campagne. L’ennui, c’est qu’elle préoccupe au plus haut point les catégories populaires. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que la passion politique paraisse avoir cédé le pas à l’ennui. Et il est fort possible que, cette fois, ce soit l’abstention-record qui fasse office d’électrochoc politique.

L’enfer de la France péri-urbaine

Cette France inquiète que Le Monde avait qualifiée d’« invisible », Christophe Guilluy et Brice Teinturier l’appellent la « France périphérique fragile » et, dans une récente enquête menée pour Ipsos, estiment qu’elle représente 48 % de la population. C’est elle qui s’abstient massivement et semble ne plus rien attendre de la politique. Elle dont on a fini par parler – en l’identifiant au peuple. Au moins Nicolas Sarkozy a-t-il reçu le géographe Guilluy que Buisson a lu et apprécié[1. Voir l’article de Michèle Tribalat, « Clichy-Montfermeil, c’est la France », Causeur Magazine n° 45, mars 2012.]. Encore faudrait-il savoir ce qu’on a à lui proposer, à cette France : l’extension du domaine du référendum, le durcissement du droit de la nationalité, le refus du mariage homosexuel, des mesures spectaculaires et médiatiques contre les musulmans radicaux ? Rien, en tout cas, qui soit à la hauteur de son malaise. Hurler contre les corps intermédiaires de l’État et du syndicalisme ne suffit pas, surtout quand on a mené une politique avant tout favorable à son camp politique et à ses « amis » patrons, de Henri Proglio à Martin Bouygues en passant par Vincent Bolloré et Arnaud Largardère.

La chasse aux musulmans, version Le Pen, n’a pas davantage séduit le chaland cette année. Cette France oubliée ne veut pas voir son mode de vie changer à coups de viande halal, de prières de rue ou de burqas et a été saisie d’effroi par la violence extrême d’un Mohamed Merah. Pourtant, on dirait que la thématique de la peur n’embraye plus. La fermeture des frontières et des écoutilles proposée par le FN apparaît comme une preuve de recul et de faiblesse. Certes, le peuple ne se sent pas en sécurité, mais il n’a pas peur, en tout cas, il n’est pas peureux. Et il n’aime pas qu’on l’accuse de l’être. Hollande ou Mélenchon ont-ils mieux à proposer ? Sur la mondialisation et la remise en cause de ses conséquences, l’avantage est à Mélenchon, qui séduit les fonctionnaires, toutes catégories confondues, et tous ceux qui se désolent du recul de l’État et de la mort lente du service public à la française – en somme, ceux qu’Hollande n’a pas su convaincre. En effet, après avoir fait quelques pas en direction de cette France périphérique, le naturel socialiste des trente dernières années est revenu au galop et le candidat s’est presque exclusivement adressé au « peuple » version Terra Nova – coalition arc-en-ciel composée de jeunes, de préférence issus de la « diversité », de femmes, de diplômés résidents des centres-villes et de représentants des minorités en tous genres. Les mesures dites « sociétales », censées plaire à cette « France de demain » ont été multipliées, en contradiction flagrante avec le discours républicain et unificateur du Bourget : droit de vote des étrangers aux élections locales, ratification de la charte des langues minoritaires et régionales, suppression du mot « race » dans la Constitution, mariage homosexuel, etc.

Combien de « people » parmi tes « followers » ?

Faute d’avoir gagné la bataille du peuple, les candidats ont mené, avec constance et détermination, celle des people, comités de soutien et raouts thématiques ayant permis à chacun de brandir ses trophées, avec une préférence marquée pour les artistes et les sportifs, plus bankables que les scientifiques et les intellectuels. Communicants et autres « responsables culture » (sic) partagent la même croyance, étrange et simpliste, selon laquelle s’afficher avec des personnes « vues à la télé » impressionne le populo au point de le décider à voter pour un candidat auréolé par l’admiration émue des célébrités.

Chacun a les siennes. Même le Front national a tenté d’attirer quelques noms connus, mais, pour l’instant, son tableau de chasse se résume au célèbre avocat Gilbert Collard. Du côté de Nicolas Sarkozy, le numéro de clown involontaire de Gérard Depardieu lors du meeting de Villepinte comme la présence de ses soutiens de 2007 (Christian Clavier ou Enrico Macias) a montré que, si le Président se présente désormais comme un cinéphile averti et un lecteur boulimique, il peine à séduire le monde du cinéma « exigeant » ou du théâtre subventionné.

La gauche a moins de problèmes pour recruter intello-chic. La présence d’un Jean-Michel Ribes, d’un Denis Podalydès ou d’un Michel Piccoli apporte aux réunions et meetings de François Hollande une touche « qualité service public » du meilleur aloi. Le 18 mars, au Cirque d’Hiver, le candidat montrait à quel point il avait le sens du people à défaut de celui du peuple : entre cette réunion branchée et le grand rassemblement populaire du Front de Gauche qui se tenait à quelques centaines de mètres, sur une place de la Bastille saturée de drapeaux rouges, le contraste était éloquent.

Cette année, l’électeur bobo est particulièrement gâté : à ce carrousel des célébrités s’ajoute la course aux abonnés et autres followers sur les réseaux sociaux qu’il prise tant. D’importants moyens ont été investis dans cette guerre virtuelle qui voit les geeks de chaque camp se répondre à longueur de journée. Mais sous peine d’être tenu pour ringard, vous devez savoir que les blogueurs de 2007, désormais has-been, ont cédé la place aux twittos. Nul n’est capable de dire ce que le débat démocratique y a gagné, ni si cela déplace une seule voix ; en revanche, cela a permis à quelques guerriers du Net adeptes, sinon de leur langue maternelle, de l’expression en 140 signes, de se faire un nom, grâce à la presse classique, hypnotisée par ces nouvelles pratiques qui lui font perdre tant de lecteurs et d’argent. Quel que soit le résultat de l’élection, les ravis de la crèche numérique en seront indubitablement les grands gagnants.

Populiste, va !

Cette campagne aura au moins eu le mérite de démonétiser l’invective « populiste ! » qui, assénée par d’éminents commentateurs, suffisait autrefois à disqualifier l’adversaire. D’abord, on a enfin compris que le populisme était, plus qu’une doctrine constituée, un style politique que des candidats pouvaient adopter sans que cela conduise aux heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Ensuite, Jean-Luc Mélenchon, qui était fréquemment affublé de l’épithète infamante, a habilement retourné l’insulte, montrant que son usage en disait plus sur les accusateurs que sur les accusés. On s’est rappelé que derrière le populisme, il y avait le populaire, qui demeure malgré tout l’indispensable instance de légitimation de tout pouvoir démocratique.

À force de renvoyer dos à dos Mélenchon et Le Pen sous l’enseigne populiste, les élites, en particulier les élites médiatiques, ont pris la porte dans le nez, creusant leur propre impopularité plus que celle de leurs cibles. De fait, si leurs projets diffèrent considérablement, les leaders des « Fronts » ont bien quelque chose en commun : ni l’un ni l’autre ne font réellement peur, mais ils disent les choses d’une manière souvent brutale, que leurs rivaux, surtout les favoris, ne s’autorisent pas. En sorte qu’ils sont les derniers à incarner une politique vivante qui ne passe pas par l’anesthésie du langage.

En réalité, celui qui aura le plus flatté les bas instincts du peuple tout en montrant qu’il était à mille lieues de lui, c’est le président de la République. Son quinquennat l’aura contraint à un grand écart permanent entre une forme relâchement, voire d’indécence ordinaire, dans le comportement personnel comme dans la politique menée, et la volonté affichée de « parler au peuple ». Grand écart fatal aux adducteurs présidentiels puisque la parole politique, pourtant ciselée au plus près des « préoccupations des Français », se sera dissoute dans des actes largement défavorables aux plus modestes d’entre eux.

Un peuple d’abstentionnistes ?

Tous les cinq ans, pendant quelques semaines, le peuple, qui faisait tapisserie loin des projecteurs, devient la reine du bal : le cru 2012 n’aura pas dérogé à la règle. Sauf que cette fois, on dirait bien qu’aucun prétendant ne lui fait vraiment tourner la tête. Courtisé avec insistance, le peuple pourrait bien bouder et se réfugier massivement dans l’abstention. Non, je ne danse pas. Les acteurs du cirque électoral – sondeurs, commentateurs et équipes de campagne – n’ont pris conscience du danger que fort tard, dans les derniers jours de mars. On a alors découvert que ce peuple qu’on avait tant câliné préparait peut-être un coup fourré d’un nouveau genre : de fait, ce sont les ouvriers, les pauvres et les relégués qui paraissent le plus tentés par la grève électorale. La perspective d’une victoire avec 51 % des suffrages exprimés et 30 % d’abstention devrait pourtant inquiéter ceux qui briguent la magistrature suprême. Quelle légitimité un pouvoir aussi mal élu pourrait-il revendiquer pour entreprendre des réformes nécessairement déplaisantes pour certaines catégories ?

Depuis 2002, la gauche a beaucoup gagné grâce à l’abstention : toutes les élections locales et européennes en fait. La droite, elle, a souvent perdu à cause du FN, dans des triangulaires de second tour. Tant qu’elle était aux affaires au niveau national, elle pouvait s’en accommoder. Une victoire de la gauche en mai et juin changerait complètement la donne. Pour la droite, en tout cas pour une partie d’entre elle, l’alliance avec le FN serait la seule issue. On assisterait alors à une vaste redistribution des cartes et des pouvoirs. Après une victoire emportée de justesse et entachée d’une forte abstention en 2012, la gauche pourrait subir une sévère défaite lors des élections locales de 2014, perdant ainsi l’implantation locale qui a fait sa force depuis des années. Une force en trompe-l’œil, à vrai dire, car elle a beau aligner un nombre impressionnant d’élus et de collectivités, elle se révèle incapable de mobiliser massivement les Français, même contre un Sarkozy au bout du rouleau.

Le quinquennat qui s’achève montre qu’on peut être un excellent candidat et un très mauvais président. Cette année, il est possible qu’un candidat, disons peu convaincant, soit vainqueur. Mais les conditions de l’élection de François Hollande risquent alors de rendre très difficile sa présidence. Dans un tel contexte, on se rappellera que l’adhésion du peuple n’est pas seulement un ornement électoral, mais la garantie d’une légitimité politique permettant d’agir dans la durée. Si cette adhésion lui fait défaut, alors rien ne sera possible, du moins pas grand-chose. Et pas grand-chose à gauche, ce n’est pas assez.[/access]
 

Comme un air de 1973…

Il y a des matins où l’histoire semble bégayer. On se lève, on allume la radio et les informations se répètent dans une étrange litanie. S’il n’y avait sur ma table de chevet ce smartphone à la monstrueuse capacité à gérer toute ma vie qui vibre et clignote sans arrêt, je me serais cru en 1973. Le monde aurait-il si peu changé en quarante ans pour rabâcher les mêmes histoires sordides, empiler les mêmes faits dérisoires ou recréer les mêmes espoirs fugaces ? Je suis pris de panique quand j’entends que Line Renaud joue depuis peu Harold et Maude de Colin Higgins au Théâtre Antoine. Presque jour pour jour, il y a quarante ans, Madeleine Renaud interprétait cette vieille bourgeoise libidineuse au regretté théâtre Récamier qui se nichait alors dans une charmante impasse du VIIème arrondissement. Simple coïncidence ou faille spatio-temporelle ?

Mes accès de nostalgie me font souvent perdre la raison. 1973 ou 2012, les actualités se chevauchent, se brouillent et me font perdre pied. Pourtant, je n’ai pas rêvé, hier par exemple, en passant devant une librairie de St Germain des Prés, Jacques Chessex lauréat du Goncourt 1973 avec L’Ogre trônait bien dans la vitrine avec son dernier roman. J’ai reconnu sa barbe blanche éparse et son air soucieux de griffon aux arrêts. Je n’ai pas pu me tromper. A vrai dire, j’étais passé un peu vite, il s’agissait en fait du dernier livre de Jérôme Garcin. Fraternité secrète, le recueil d’une imposante correspondance débutée en 1975 entre le géant suisse (mort en 2009) et le jeune critique littéraire.

Une certitude tout de même parmi les essais, les anglo-saxons sont toujours aussi attirés par la France de la collaboration. Je ne suis pas fou. Ils se passionnent pour décrypter nos innombrables lâchetés et soulever l’épais voile noir sur un passé que l’on préfèrerait à jamais oublier. Mais, ils insistent, ils plantent la plume là où ça fait mal, vengeance séculaire oblige ! En 1973, Robert Paxton publiait La France de Vichy. En 2012, Alan Riding, ancien correspondant du New York Times en remet une couche avec son ouvrage sur la vie culturelle à Paris sous l’Occupation intitulé Et la fête continue. Entre Paxton et lui, même constat accablant sur nos petits arrangements avec l’ennemi et nos honteux louvoiements. Nous traînerons encore longtemps les avatars de la défaite de 40. Ces similitudes avec le passé me font froid dans le dos.

Suis-je réellement en 2012 ? Drucker est-il encore à la télévision ? Elkabbach interroge-t-il toujours les politiques ? Les tubes de Claude François passent-ils toujours en boucle sur les radios ? Non, ce n’est pas possible. Mon esprit divague. Pourtant en février dernier, dans le quotidien Nice Matin, j’apprenais que la mairie avait pris un arrêté pour limiter la consommation des enseignes électriques de 18 à 20 heures. La chasse au gaspi me rappelait que la municipalité parisienne avait déjà opéré de tels contrôles. Dans France-Soir, on pouvait même lire : « les propriétaires devront s’acquitter, théoriquement, d’une amende (de 40 à 80 F) pour infraction à la législation sur la réglementation de l’électricité ». Ca se passait en décembre 1973…

En tennis, Novak Djokovic vient de remporter les Masters de Miami. Pas de doute, nous sommes bien en 2012, Djoko est né en 1987. Il ne peut y avoir confusion dans mon esprit embrumé. A y regarder de plus près, les choses sont, peut-être, moins évidentes. Le serbe fantasque me fait penser à un autre trublion du bloc de l’Est. Ilie Nastase, le roumain chevelu aux 2 500 conquêtes féminines qui s’est imposé sur la terre battue de Roland-Garros en 1973. Entre les deux sportifs, même nonchalance slave, même caractère buté et même gaudriole assumée. Dans le cinéma, là, le mimétisme est flagrant. Aucune erreur possible. Personne ne pourra m’accuser de chercher dans le présent, l’infernale répétition du passé.

Les Infidèles triomphent sur les écrans en ce début d’année avec, comme sujet principal, l’adultère traité sous toutes ses formes. En 1973, Dino Risi, le maître du film à sketches nous régalait déjà avec Sexe fou, un plaidoyer sur les infinies variations de la chair. Tantôt mutine, tantôt dominatrice, Laura Antonelli exposait sa plastique aguicheuse devant nos regards forcément conquis. Quarante ans après, son sex-appeal est toujours aussi puissamment érogène. La belle italienne au tempérament volcanique formait avec Jean-Paul Belmondo un couple brillant des années 70. Ne dit-on pas de Jean Dujardin, l’un des réalisateurs d’Infidèles, qu’il est le nouveau Bébel ? Quand l’un décroche un oscar avec The Artist, l’autre enchaînait Le Magnifique ou L’Héritier dans la même année. Même prédilection pour les titres courts et percutants à 40 ans d’intervalle. Quand je vous dis que tout se croise, tout se recoupe entre 1973 et 2012.

En politique intérieure, Jean-Luc Mélenchon se profile désormais comme le troisième homme de la Présidentielle. Ca tangue rue de Solferino où l’on ne sait plus très bien s’il faut se féliciter ou s’alarmer d’une telle cote de popularité. Fin janvier 1973, à quinze jours des législatives, un certain Georges Marchais était présenté par Alain Peyrefitte comme « le cobra communiste qui fascine le lapin socialiste ». Dans la foulée, 73 députés communistes avaient fait leur entrée à l’Assemblée Nationale. Et si l’histoire se répétait en 2012…Pour l’heure, toutes ces résonances se bousculent dans ma tête. En ouvrant mes rideaux, j’ai vu une pimpante Renault 5 remonter ma rue comme au bon vieux temps où la Régie motorisait les ménages français sans parler de délocalisations.

Cette vision matinale était aussi belle qu’un chemin bordé de genêts en Irlande, je me suis alors recouché et j’ai replongé dans la lecture d’Un taxi mauve de Michel Déon. Grand Prix du roman de l’Académie française en…1973.

Thomas MORALES

Dans le doute, ne t’abstiens pas !

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C’est fini : jusqu’à demain 20 heures, c’est le silence radio, ou genre : les candidats ne doivent plus faire campagne, de quelque manière que ce soit, et les médias ne doivent plus se faire l’écho d’éventuelles actions de campagne.

Qu’à cela ne tienne, nos télés en mal de feuilleton des boules puantes, des petites phrases ou des ralliements de la vingt-cinquième heure se sont rabattues en chœur sur le marronnier habituel de ces périodes légalement sensibles : l’abstention.

Un terrain a priori on ne peut plus déminé, mais qui n’empêche pas de raconter de grosses âneries, notamment chez BFMTV, qui semble s’être imposé comme le champion de cette spécialité.

Ainsi, le jeune crétin qui nous rappelle les taux de participation depuis 1965 se croit-il obligé d’expliquer le plus doctement du monde que le pic spectaculaire de non-votants atteint au second tour de la présidentielle de 1969 est dû à ce que l’élection « était jouée d’avance en faveur de Georges Pompidou » Ah bon ? Même le plus embouché des élèves de Sciences Po est pourtant censé savoir que si l’abstention avait atteint le taux record de 31%, le 15 juin 1969, c’est parce que le candidat du PCF, le truculent Jacques Duclos, avait appelé ses ouailles à ne pas choisir entre Pompidou et le centriste Poher, avec un slogan-maison à faire crever d’envie tous les pros de la com :

Mais tout cela est sans doute trop compliqué pour notre ami de BFM, qui se contentera, lui, d’un bonnet d’âne…

Kévin Dupont a des droits !

On ne se réjouira jamais assez de la suppression du terme « Mademoiselle » des documents administratifs. Ce mot apparemment anodin manifestait en effet l’insupportable subordination de la femme à un « Monsieur » qui, lui, comme par hasard, ne changeait pas de dénomination après son mariage. Ce vocable ridicule − comme la plupart des mots dotés d’un suffixe en « elle » −, hérité de l’époque la plus obscurantiste de notre histoire, faisait du mariage l’élément déterminant du statut de la femme : en clair, il faisait fi de plusieurs décennies de conquêtes libératrices, celles qui ont permis à la femme de se montrer enfin, sur tous les plans, l’égale de l’homme et la maîtresse de son destin. En clair, la disparition de ce mot des formulaires administratifs revient à rogner un peu plus les « chaînes de l’esclavage ».

Mais ce faisant, on ne va pas encore assez loin : on ne va pas jusqu’au bout d’une approche vraiment moderne, c’est-à-dire, tout à la fois rationnelle, utilitaire et égalitaire, du problème.
Celle-ci exigerait que l’on supprime d’abord un autre reliquat du passé, les termes « Monsieur » et « Madame »[access capability= »lire_inedits »] « Monsieur », on le sait, n’est autre que la contraction de « Monseigneur », et Madame renvoie à domina, qui signifie « maîtresse » en latin : deux mots lourds de relents féodaux, et manifestement attentatoires à l’égalité comme à la fraternité. Attentatoires puisque, suivant les cas, certains y auront droit, alors que d’autres s’en verront privés en fonction de leur situation sociale, économique, culturelle, de leur âge, de leur apparence, etc… Nos ancêtres, lors de la Grande Révolution, l’avaient d’ailleurs compris, lorsqu’ils avaient tenté de substituer à ces termes archaïques les mots « citoyen » et « citoyenne », lesquels n’expriment que ce qui confère à chaque individu sa dignité : sa participation à la gestion démocratique de la cité. Or, tout se tient : en remplaçant « Monsieur » et « Madame » par « Citoyen » ou « Citoyenne », déclarait un auteur en 1790, « bientôt, nous aurons recouvré nos véritables droits et rétabli l’égalité ».

Cependant, il est une réforme encore plus fondamentale, celle qui consisterait à supprimer les noms de famille, et à les remplacer par un simple numéro individuel − que l’on pourrait appeler le numen, l’acronyme anglais PIN étant malencontreusement assorti de connotations machistes.
S’il faut abolir les noms de famille, c’est d’abord parce que ces derniers remontent parfois à la plus haute Antiquité, au temps des serfs et des seigneurs, ce que certains de ces noms tendent d’ailleurs à pérenniser à notre époque: ainsi, les noms à particules, ou encore, les patronymes renvoyant à des professions (Louvrier, Lemétayer), à des caractères physiques (Legros, Lepetit), voire, à des handicaps (Lesourd, Leborgne, Courtecuisse, etc.).

Au poids insupportable d’un passé honteux ou misérable que l’on est ainsi condamné à porter sa vie entière sans l’avoir décidé, s’ajoute celui de l’inégalité, ancienne, mais aussi présente et future. Le nom, on l’a suffisamment dit, est en soi discriminogène. C’est d’ailleurs pour y remédier que certaines entreprises vertueuses se sont mises à pratiquer le CV anonyme afin de permettre à des jeunes issus de la diversité d’être embauchés malgré les origines révélées par leur nom.
Ainsi, la suppression du nom de famille, c’est l’anonymat généralisé. L’anonymat, et donc, l’égalité absolue, puisqu’il n’y aurait plus de différence entre les uns et les autres, plus la moindre distinction entre un Monsieur de La Rochefoucauld, un Kevin Dupont et un Kamel Abdallah, respectivement numéro 58330002, 58330003 et 58330001. Tout le monde pareil, enfin !

La suppression des noms, c’est également la liberté : pour les femmes, tout d’abord, la liberté de ne plus porter le nom d’un homme (leur père), mais seulement leur propre numéro, qui ne se distinguera pas de celui des individus de sexe masculin. La liberté pour chacun, ensuite, puisque que plus personne ne sera lié à sa famille, à son passé, à ses origines, à ses racines, bref, à ce que les esprits les plus réactionnaires osent nommer son « identité » : alors que la seule identité d’un individu, c’est la sienne, celle qu’il s’est faite lui-même.

Par suite, la suppression de cette trace du passé que constitue le nom de famille favorisera la fraternité puisque, chacun ne se distinguant plus que par son numéro, tous deviendront frères. Et non seulement frères, ou sœurs, des quelques rares personnes nées par hasard des mêmes parents, mais frères et sœurs de tous et de toutes. Une fraternité qui deviendra universelle le jour où la suppression des noms de famille aura été étendue au monde entier sous l’égide d’un État enfin unifié.
Et comme un bien ne vient jamais seul, ce progrès dans l’égalité et dans la liberté sera également un progrès dans la raison, puisque le numéro remplaçant le nom de famille sera également tatoué sur le bras de chacun, et enregistré dans le grand ordinateur central chargé de gérer sa vie quotidienne.[/access]
 

S’ils étaient présidents

Illustration tirée du site CulturalGangBang.

Poutou président !

Personne ne s’attendait à ça. Prostré, Olivier Besancenot pleurait : « On a choisi le plus improbable… Et le plus improbable est élu. » Les camarades se cotisèrent pour acheter de la vodka au Franprix du coin. Philippe Poutou, lui, se demandait quoi faire prioritairement. Fallait-il nommer un Premier ministre ou appeler Ford pour prévenir que, demain, il n’irait pas à l’atelier ? Poutou se lança et joua l’ouverture. Il appela, parce qu’il avait son numéro, Alain Krivine, lui proposant Matignon, d’où il pourrait facilement nationaliser les moyens de production, puis composa le numéro de son contremaître, afin de le prévenir qu’il ne retournerait chez Ford qu’après avoir dissous l’Assemblée nationale.

Eva bien !

Il était 3 heures du matin. Eva Joly n’avait pas encore fait la moindre déclaration depuis l’annonce, à 20 heures, de son élection. Elle était claquemurée dans son bureau. José Bové montait la garde et ne laissait entrer personne. La porte s’entrouvrit. Une nuée de caméras, de flashes, de projecteurs et de micros s’abattit. Daniel Cohn-Bendit fut le premier à sortir, suivi d’Eva Joly, fermement maintenue par Cécile Duflot. La nouvelle présidente lut un papier : « Mon élection n’étant pas clairement prévue dans l’accord Verts-PS, que nous entendons respecter à la lettre, je démissionne de la présidence de la République française. »[access capability= »lire_inedits »]

Dupont-Aignan !

La décision immédiate du nouveau Président de transférer les cendres d’Yvonne de Gaulle au Panthéon ne fut pas appréciée de tous. On se demande bien pourquoi. N’empêche que la cérémonie avait attiré les foules : plus de 150 personnes s’étaient rassemblées tout le long de la rue Soufflot et l’événement rappelait à la face du monde la grandeur de la France et son panache retrouvé. Sollicitée un temps, Marie-France Garaud avait refusé tout net de prononcer le discours devant le Panthéon. Le président Dupont-Aignan se tourna alors vers une gaulliste aussi historique que lui, Rama Yade, pour dire l’éloge funèbre. C’était beau, sobre, grand. C’était la France, si indépendante et protégée du vaste monde que personne n’en voulut plus.

Cheminade !

Tout commençait. Notamment la conquête de Mars. Comme le nouveau Président n’était pas un imbécile, il décida de transformer l’esplanade bien-nommée du Champ-de-Mars en piste de décollage pour la future flotte de navettes spatiales dont la France n’allait pas tarder à s’enorgueillir. Par une extraordinaire audace, l’esplanade des Invalides se mua en piste d’atterrissage pour les fusées qui ne manqueraient pas de faire la liaison, tant espérée par Cyrano de Bergerac et Hergé, de la Terre à la Lune. Rien de ce qui, dans les siècles passés, ne fut connu sous le nom de Paris n’échappa à la prodigieuse planification spatiale de Jacques Cheminade. À l’étranger, cette volonté forcenée faisait rire. Mais sur Mars, sur Vénus et Neptune, on ne rigolait pas. On s’inquiétait même de voir débarquer des Français, comme les Espagnols s’inquiètent de voir arriver, chaque saison, les Allemands sur leur Costa del Sol.

Tous hollandais !

Pascale Clarke avait failli attendre. Mais, au plus profond d’elle-même, elle le savait : un homme de gauche tient ses promesses.
À 21 h 30, le président élu faisait son entrée à la Tour d’Argent. Ah ! que le temps honni du Fouquet’s était loin ! Le peuple de gauche était de retour. Le people socialiste était bien là. Yannick Noah et Pierre Arditi avaient entonné L’Internationale. Mathieu Pigasse versait une larme toute prolétaire, songeant à cette France si longtemps malmenée par la banque et la finance. Lorsque le serveur apporta le caviar, en solidarité avec les peuples qui souffrent, loin, là-bas, Pierre Bergé leva son verre à la justice sociale, tandis que Jack Lang s’enquérait des conditions de travail du loufiat et Laurent Fabius du millésime du champagne.

Nicolaaaaas !

Au Bar-PMU Chez Francis, à Montreuil, on voulait fermer tôt ce soir-là. Et puis, il y avait cette tonne de clients qui avaient débarqué. Comme on ne rechigne pas devant la tâche, on les avait servis de bon cœur, avec délicatesse et grâce, comme seul le limonadier parigot sait faire : « Et que ce que sera-t-elle qu’elle prend-elle, la ’tite dame ? » Carla Bruni n’avait pas su répondre à la question. Elle hésitait. « Un panaché, comme tout le monde. » Elle avait siroté son verre et trouvé ça « excellent ». Mamour président vaut bien une pression. Guéant était déjà ivre mort : deux verres de blanc limé avait eu raison de lui et de la civilisation. Après une anisette, Henri Guaino récitait des vers. Le lendemain, Edwy Plenel s’indignait dans les colonnes de Mediapart : « Plus bling-bling que jamais, le président a arrosé sa victoire à coup de bière fraîche ! » Bruno-Roger Petit le suivait de près : « C’était pas n’importe quoi qu’ils ont bu : de la 1664 ! Une enquête s’impose ! » C’en était fait du Président ! Heureusement qu’un sarkozyste de longue date, Frédéric Martel, rétablit la vérité : « La 1664, même fraîche reste la bière du peuple. »

Arthaud, c’est pas Florence

Arlette Laguiller tirait la gueule. Pas la gueule qu’elle fait d’habitude quand elle critique le grand capital et l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais la gueule des petits jours. Quand plus rien ne va et qu’une pétasse, fraîchement débarquée, une inconnue des urnes, ravit ce qu’elle-même n’avait jamais espéré atteindre. Voir Florence – pardon Nathalie – Arthaud élue présidente de la République fut, pour Arlette, comme un crève-cœur. Qu’en savait-elle de la finance internationale, Mlle Arthaud, qui, bien que disposant d’une agrégation d’économie, n’avait jamais été cadre au Crédit Lyonnais ? Pour tout dire, la soirée qui vit l’élection de Nathalie Arthaud à la tête de la République française fut assez tragique. Et d’une certaine manière très trotskiste. Arlette Laguiller s’empara d’un pic à glace. Elle commit l’irréparable. On en parle encore dans les chaumières.

Bayrou coucou !

François Bayrou faisait les cent pas. Il venait de prendre une grave décision – la première de son quinquennat : nommer Marielle de Sarnez au secrétariat général de l’Élysée. Fidèle entre tous, elle le méritait. Mais il y avait un léger problème. Comment la nouvelle secrétaire générale pourrait-elle annoncer elle-même, le lendemain sur le perron de l’Élysée, sa propre nomination à Matignon, à la Justice, à l’Intérieur, aux Affaires étrangères, à la Culture, à l’Industrie, à la Santé et à l’Économie ? Qui nommer d’autre que Marielle de Sarnez à un poste à responsabilités ? Philippe Douste-Blazy : trop jeune, pas assez expérimenté, il n’avait pas les qualités requises pour devenir ministre. Alain Lambert : n’y pensez pas ! Trop tôt converti au bayrouisme et à ses bienfaits, il n’était pas un homme de confiance. Il fallait donc se résoudre à nommer aussi Marielle de Sarnez à la Défense, à l’Éducation nationale, à l’Agriculture, aux Relations avec le Parlement et aux Anciens combattants. Pas plus de vingt ministres ? Il n’y en avait qu’une. Cela faciliterait grandement l’union nationale au sein même du nouveau gouvernement.

Méluche !

La nationalisation des biens du clergé fut le premier décret du président Mélenchon. Cela rapporta à l’État la somme faramineuse de 47 519 euros, à laquelle vinrent s’adjoindre les 357 euros de soutanes personnelles jusqu’alors détenues par le ci-devant Mgr Vingt-Trois. L’extradition des journalistes rapporta, en revanche, beaucoup plus au nouveau régime : les douaniers français parvinrent à obtenir 576 euros de Mlle Lévy Élisabeth, ci-devante journaliste néoréactionnaire, tandis qu’on put vendre à l’encan les six paires de chaussettes – oui, six ! – du citoyen Zemmour Éric, qui fuyait vers le Liechtenstein, pour la somme coquette et bourgeoise, de 58 euros. On vous passe les chaussures de luxe de Mme Polony, d’une valeur de 87 euros et la scandaleuse veste en tweed de M. Rioufol, dont le prix de 129 euros est si exorbitant qu’il est à peine croyable. Le président Méluche confisqua tout.

KriegsMarine !

La première décision de Marine Le Pen fut de libérer le pays de la menace islamiste. La nouvelle présidente prit ainsi les mesures qui s’imposaient : interdire le terrorisme d’origine islamiste en tout temps et en tous lieux, ne plus tolérer les velléités de poseurs de bombes d’origine anti-française ou assimilée, transférer les cendres non halal de Claude Guéant au Panthéon et celles de Patrick Buisson aux Invalides, sortir de l’euro. Dans le même temps, la présidente nomma Paul-Marie Coûteaux ministre de la Guerre. Il fit assiéger aussitôt le restaurant Chez Alfred, 47 rue Montpensier, où l’on déguste la meilleure côte de veau de Paris (sur réservation), pour mettre fin aux agissements d’un certain William Abitbol, suspecté d’intelligence avec l’ennemi et – pire encore – avec l’ami. Puis, la nouvelle présidente déclara la guerre à l’Allemagne. Qui n’était pas prête à se battre. Ça tombait plutôt bien pour nous.[/access]
 

Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut

20

Au second tour, Hollande, pour les raisons déjà exposées. Reste le casse-tête du premier tour, où il y a l’embarras du choix. Surtout l’embarras, aurait dit Coluche. Mais nous sommes la France et puisque nous avons 400 fromages, dix candidats, c’est bien le moins.

Trions un peu. Sur les dix, six sont « souverainistes » dans mon acception du terme, c’est à dire qu’ils ont voté « non » au référendum de 2005. A gauche on dit « nonistes ». Le Pen, Dupont-Aignan, Mélenchon, Artaud, Poutou et même Cheminade. C’est tout de même un progrès.

Oublions Le Pen qui est au souverainisme ce que la gueule de bois est à l’amour du bon vin, saluons Poutou, avec lequel on aimerait partager une friture de goujons, le dimanche, au bord de l’eau, conseillons à Dupont-Aignan de relire Chateaubriand « l’ambition dont on n’a pas le talent est un crime », et venons-en à l’essentiel.

Le souverainisme, cette fois-ci, est à gauche. Il faut dire que l’opposition est son meilleur terreau (la droite en 1992 contre Mitterrand, la gauche en 2005 contre Chirac). Si j’étais engagé à gauche, je voterais Mélenchon, comme un contrefort face à l’inévitable dérive vers la pensée unique que distille l’exercice du pouvoir.

Il me semble plus utile cependant, de faire un pari « pascalien » sur François Hollande. Son refus en l’état du pacte budgétaire imposé par l’Allemagne — entériné par Sarkozy — la présence à ses côtés de « nonistes » tels Chevènement, Montebourg, Fabius et de Mélenchon sur son flanc, une France à fleur de peau surtout, voilà de loin la meilleure carte que nous ayons depuis longtemps.

Et puis, un mien professeur m’avait enseigné qu’il fallait vouloir les conséquences de ce que l’on veut. Hollande, donc, dès dimanche.

Pour qui votent les abstentionnistes ?

22

Le dimanche matin, il y a mieux à faire, vous diront les adeptes du vide-grenier, de la grasse matinée avec ou sans galipettes, de la pêche à la ligne, à la mouche ou à la grenade, voire tout simplement les bons catholiques qui vont à la messe. Et puis il faut préparer le repas de famille dominical, la tarte à la rhubarbe, envisager l’apéro, avec un peu de chance, un petit rayon de soleil nous réchauffera le terrasse…

La liste des empêchements est aussi longue que la vie des contemporains, s’y ajoute inévitablement le désenchantement définitif d’une grande partie d’un peuple qui n’a plus qu’une confiance très relative dans ceux qui sont censés le représenter, et, au vu des résultats, il est loisible de le comprendre. Cette défiance vis à vis de la représentation est plus ou moins assumée selon le degré de ce que, de mon temps, l’on appelait la « conscience politique ». Il y a évidemment les anars qui ne mangent pas de ce pain là : « Si les élections pouvaient changer la vie, ai-je lu récemment sur un autocollant rouge et noir, on les aurait interdites depuis longtemps ». Il y a les je-m’en-foutistes qui se contentent de vivre et s’accommodent de tous les régimes, opportunistes, débrouillards, invisibles, et j’en passe: ils ne se pensent même pas citoyens, ils s’en foutent comme de leur première cuite, ça ne les concerne pas, tout simplement. Il y a les gens du peuple -comment les nommer autrement?- qui se disent à quoi bon, en rajoutant à leur lassitude une épaisse couche de « Tous pourris ! » avec l’accent gouailleur d’un comique populaire que l’on qualifierait aujourd’hui de populiste s’il n’était mort au guidon de sa moto, il y a longtemps déjà. Certes on peut reprocher à Coluche d’avoir ouvert la voie à des générations d’humoristes sans humour (en général compensé par un vigoureux engagement antidroite); mais lui avait un sacré talent avant de sombrer dans l’humanitaire.

Et puis il y a ceux qui pensent que notre système électoral n’est pas vraiment démocratique, pas dans le sens qu’ils auraient souhaité en tout cas: ils rêvent de mandats impératifs (interdits dans nos démocraties représentatives) plutôt qu’électifs. Ils aimeraient des votations citoyennes comme chez nos voisins suisses, mais la Suisse est un petit pays confédéral trilingue, pays natal de Rousseau: la démocratie directe n’est possible qu’à un niveau micro national, notre pays est, hélas, attaché à son jacobinisme, à la professionnalisation outrancière des représentants comme dans presque tous les pays occidentaux.

Représenter le peuple est un métier, lucratif, peu dangereux (à quelques exceptions près) et évolutif: vous pouvez en partant de tout en bas (maire de village) accéder aux plus hautes fonctions, et si en plus vous êtes passé par les cursus administratifs, la fonction publique est la voie royale… A part Bérégovoy et un garagiste célèbre de Loudun, il y a eu peu d’élus…Le peuple, cet étrange animal dangereux et immature, un ramassis de gens qui travaillent pour gagner leur vie et celle de leurs proches, aimerait sans doute parfois avoir son mot à dire, en dehors des parades manifestantes et autres raouts plus ou moins festifs, des syndicats qui défendent d’abord leurs intérêts. Comme disait l’autre, il n’est libre qu’au moment de voter et esclave le reste du temps, il est avant tout un contribuable et il ne contribue que par la fiscalité, ne pouvant même plus apprendre à défendre son pays! Il assiste sur les chaines câblées à des séances de l’assemblée de ceux pour lesquels il a peut-être voté et qui sont censés parler à sa place, nantis qu’ils sont de la parole et de la compétence, tu parles! L’hémicycle est aux trois quart vide, et certains des présents somnolent: il n’y a pas de pointeuse à l’assemblée? De quel droit, se disent-ils ces gens-là, MES députés se permettent-ils d’être absents, mandatés qu’ils sont par et pour le peuple: quoi d’étonnant à ce qu’ils décident de consacrer leur dimanche, ça tombe bien c’est un jour sacré, à d’autres activités qu’introduire un bulletin de vote dans une urne.

En définitive les abstentionnistes votent tout simplement pour le peuple en refusant de voter, parce que la représentation a du plomb dans l’aile, et il serait temps de s’en inquiéter sérieusement: c’est-à-dire en dehors des mantras de la morale civique (le vote est un droit, est-il vraiment un devoir?) ou des solutions à la Belge (vote obligatoire sous peine d’amende): les Belges ont un taux d’abstention très faible, soit, mais ils sont incapables de se gouverner de façon unitaire… L’inscription sur les listes électorales est obligatoire en France, mais il n’y a aucune sanction prévue dans le cas contraire: que signifie une loi sans coercition pour l’appliquer ? Sans doute qu’en définitive la citoyenneté n’a plus aucune importance, y compris pour ceux qui en vivent…

Estimations avant 20h00 : merci Sarkozy ?

8

On ne connaît pas encore les résultats du premier tour mais on sait déjà qui sera montré du doigt dimanche. Le Grand Méchant Internet est déjà coupable car c’est muni d’un clavier et d’une souris ou d’un smartphone qu’on pourra, dès 18h30, connaître les résultats une heure et demie avant la fermeture du dernier bureau de vote.

Ne pas respecter la loi, c’est effectivement -par définition- répréhensible. Et il ne me viendrait pas à l’idée de m’asseoir sur elle en diffusant l’information dans ces colonnes dimanche. Non pas parce que je pense que cela pourrait avoir une influence sur le scrutin. Comme l’explique Bruno Jeanbart, directeur d’études de l’institut Opinion Way, ces craintes sont largement exagérées. Mais la loi est la loi et un citoyen est tenu de la respecter.

Cependant, on peut s’interroger au vu de la polémique qui a déjà commencé et qui désigne déjà Internet et les réseaux sociaux comme les grands coupables. Twitter n’existait pas en 2002, lorsque les Guignols de l’Info ont annoncé -de manière détournée mais tout le monde avait compris- que Jean-Marie Le Pen s’était invité au second tour de la présidentielle. Mais surtout, il y avait un moyen radical pour que le problème ne se pose pas. Il suffisait de fixer à 20h00 la fermeture de tous les bureaux de vote. Ces estimations sont en effet obtenues grâces aux 100 premiers bulletins dépouillés dans un certain nombre de bureaux tests ce qui permet de donner des résultats fiables vers 18h30 avant de les annoncer officiellement à 20h[1. En général, ils ont été encore affinés pendant ce laps de temps, comme ils le seront encore tout au long de la soirée électorale]. Si les instituts ont cette possibilité c’est que, mis à part dans les grandes villes, les bureaux ferment à 18h00. En décidant d’une heure unique de fermeture, les estimations seraient connues aussi une demie-heure après et on pourrait les annoncer à tout le monde en même temps sans aucune possibilité de violer la loi.

La commission électorale avait préconisé cette solution[2. Une proposition de loi de Messieurs Sueur (PS) et Portelli (UMP) avait même été déposée au Sénat. Le gouvernement s’est opposé à son adoption.] le ministère de l’intérieur ne l’a pas suivie. Pourquoi ? Peut-être a t-il été jugé que des fuites n’influenceraient pas le scrutin, confirmant la thèse convaincante de Bruno Jeanbart, citée plus haut. Dans ce cas, on ose espérer que Claude Guéant ne hurlera pas au scandale dimanche quand les résultats seront connus sur toute la toile. Parce que lui seul avait la possibilité de régler définitivement le problème.

Saoulez-vous citoyens !

44

Comme vous le savez sans doute, après le gilet de sécurité et le triangle de signalisation, les automobilistes et motards français devront être en mesure de justifier de la possession d’un éthylotest homologué (norme NF X20704), non-périmé et non-usagé à bord de leur véhicule à compter du 1er juillet 2012. C’est la loi et plus précisément le décret n°2012-284 du 28 février 2012 qui vient compléter le dispositif déjà en vigueur depuis le 1er décembre 2011 qui fait obligation aux établissements « ouverts entre 2 heures et 7 heures du matin » (comprendre les boîtes de nuit) de mettre à disposition de leurs clients un dispositif de dépistage d’alcool.

Vous aurez donc le choix entre des éthylotests chimiques à usage unique – principalement les fameux « ballons » commercialisés par la société Contralco – qui vous coûteront entre 1 et 2 euros mais devront être renouvelés tous les deux ans et des appareils électroniques non-périssables mais beaucoup plus onéreux – tels que ceux proposés par des sociétés comme Alcohol Countermeasure Systems, Dräger, Éthylo, Objectif Prévention ou Pélimex – comptez au minimum une centaine d’euros. Comme il va de soit que nous seront nombreux à opter pour la première option, je me permets de vous suggérer d’en acquérir une paire : en effet, si vous deviez faire usage de votre unique éthylotest, vous seriez ipso facto hors la loi.

Nous voilà donc avec une nouvelle dépense obligatoire qui vient compléter très provisoirement l’arsenal pléthorique des mesures stupides et des lois inutiles dont nous abreuvent nos politiciens. Une fois dépassé le stade du « Oh-mon-Dieu-c’est-horrible-tous-ces-gens-qui-meurent-sur-la-route ! Mais-que-fait-le-gouvernement ? », les plus perspicaces d’entre nous auront noté qu’un éthylotest n’apporte absolument aucune information nouvelle à celui qui s’apprête à prendre le volant après avoir bu plus que de raison. Il est sous l’emprise de l’alcool, il le sait et l’humanité se divise entre ceux qui feront le choix raisonnable de rentrer à pied et les imbéciles qui décideront de passer outre. J’ai beau chercher, je ne vois pas en quoi la présence d’un éthylotest dans le véhicule y changera quoique ce soit.

Mais voilà que depuis quelques jours, l’internet sauvage et dérégulé bruisse d’une nouvelle rumeur qui expliquerait, au-delà de la bienpensance dopée à la moraline à laquelle nous sommes maintenant habitués, comment une loi aussi inepte a pu finir par s’imposer. Il se trouve que la mission d’information parlementaire qui est à l’origine de cette proposition (Jung-Houillon) comme M. Guéant qui s’en est fait le principal promoteur, auraient fait l’objet d’une intense campagne de lobbying de la part d’une mystérieuse association nommée « I-Test ». Et il se trouve que cette association ne serait pas composée de victimes de la route ou de familles éplorées mais d’une brochette de producteurs d’éthylotests. Mieux encore, apprend t’on, cette association aurait été formée en juillet 2011 – moins d’un mois après la création de la mission parlementaire – et serait présidée par un « chargé de mission en éthylomètrie » de la société Contralco qui se trouve, par ailleurs, être un ancien vendeur de radars. Bref, nous aurions là affaire à une scandaleuse manœuvre de lobbying de la part d’industriels qui ont trouvé un moyen radical de gonfler leurs profits en faisant en sorte que nous soyons obligés d’acheter leurs produits.

J’ai vérifié : c’est tout à fait vrai. I-Test est bien une entreprise de lobbying des producteurs d’éthylotests et elle a effectivement fait des pieds et des mains pour que cette loi soit adoptée. Mais je dois bien admettre que je n’ai absolument aucun mérite et que ce fait d’arme ne me vaudra sans doute pas mes galons de journaliste d’investigation : tout ceci est tout ce qu’il y a de plus officiel et de plus transparent, une rapide recherche sur internet suffit à le démontrer. Par exemple, dans la déclaration faite à la préfecture de police le 19 juillet 2011, I-Test déclare être « une association lobbyiste à but non lucratif agissant en faveur du développement des systèmes et dépistages d’alcool et des drogues pour tous, à toutes heures et compte rendu n°10″>clair, net et précis.
Et voilà mes concitoyens indignés qui découvrent soudainement que les antichambres de nos ministères comme les couloirs de l’assemblée sont peuplés de lobbyistes qui défendent leurs intérêts particuliers… Grande nouvelle !

Non mais sérieusement : que faisiez vous ces soixante dernières années ? N’est-ce pas vous qui avez dit et répété qu’il fallait que l’État nous protège contre nous-mêmes et nous éduque ? N’est-ce pas vous qui avez dit et répété que la santé et la sécurité des français était un sujet trop sérieux pour le « livrer aux seules forces du marché » ? N’est-ce pas vous qui avez dit et répété que l’État devait intervenir pour « soutenir l’industrie nationale » et « réguler le capitalisme » ? Eh quoi ? À quoi vous attendiez-vous ? C’est le système pour lequel vous votez depuis 60 ans (au bas mot) et c’est encore ce système que vous allez légitimer lors des échéances électorales à venir. Vous vouliez que l’État vous materne et se mêle d’économie ? Vous êtes servis.
Oui, madame, monsieur : en cherchant un peu, vous pourrez vérifier que les producteurs de biocarburants, de panneaux solaires et autres énergies vertes ont, eux-aussi, constitué des lobbies passés maîtres dans l’art de la chasse aux subventions et qu’ils ont, à coup de campagnes de communication, réussi à s’offrir les réglementations qui leurs permettent de vivre à vos dépens. Vous n’aurez aucun mal à vérifier que nos opérateurs de téléphonie mobile sont parvenus à obtenir de nos gouvernements que le marché national leur soit réservé ; vous permettant de payer pendant dix ans les abonnements les plus chers d’Europe. Vous n’aurez aucune difficulté à trouver les estimations du coût du programme Rafale, supportés par le contribuable au profit de Dassault Aviation et au nom du soutien d’État à l’emploi industriel. Cherchez encore, et vous réaliserez que notre merveilleuse Sécurité Sociale est une source de profits gigantesques pour la filière pharmaceutique qui nous vend des médicaments génériques parfois jusqu’à cinq fois plus cher que chez nos voisins ; vous apprendrez que si les banques s’enrichissent à ce point c’est précisément grâce au soutient de vos politiciens et de leurs banques centrales ; que les politiques protectionnistes – de l’Allemagne de Bismarck à l’Amérique de la loi Smoot-Hawley – ont toujours étés soutenues par des lobbies agricoles ou industriels qui, sous couvert d’intérêt général, ne visaient rien d’autre que leurs comptes de résultat… On pourrait continuer des heures.

La prochaine étape pour I-Test, c’est de rendre obligatoire les systèmes d’éthylotests anti-démarrage sur toutes les voitures vendues en France. Ils doivent, pour y parvenir, vaincre le lobby de l’industrie automobile qui combat cette mesure qui risque de faire augmenter ses coûts de production. Comme d’habitude, ce n’est pas le meilleur qui gagnera mais celui qui saura le mieux manœuvrer dans les cercles du pouvoir. Un jour peut-être comprendrez-vous enfin que défendre le capitalisme et l’économie de marché ne revient absolument pas à défendre les intérêts des « capitalistes ». En attendant, pensez à acheter deux éthylotests.

Oui, le changement, c’est Sarkozy

Alors que les sondages se suivent et se ressemblent, que les media nous prédisent unanimement la victoire d’Hollande, que les efforts louables mais légèrement désespérés de l’UMP ne semblent pas changer la donne, il ne reste plus qu’un moyen de renverser la vapeur : le bulletin de vote.

Les socialistes sont déjà dans l’après 6 mai, mais l’élection n’a pas encore eu lieu, et c’est encore le peuple qui aura le dernier mot. Et il n’est pas dit que celui-ci, en dernière analyse, voire au dernier moment, ne choisisse pas de se prononcer sur une vision de la France et sur un cap à tenir dans une conjoncture mondiale plus qu’instable. Non, la crise n’est pas derrière nous, oui la France est menacée au sein de la zone euro et plus largement dans la mondialisation. Et pourtant, ce n’est ni le repli ni le déni qui permettront à notre vieux pays de sortir de la léthargie dans laquelle il menace de s’enfoncer de manière définitive.

Ainsi, de la même manière que Gerhard Schröder a imposé à l’Allemagne une cure de réforme dans les années 2000 pour restaurer l’économie de son pays, il est plus que temps de revoir notre modèle de développement économique et social. Si l’Etat-Providence doit nécessairement garantir aux plus pauvres et aux plus démunis une existence décente et digne, sa vocation n’est nullement de s’immiscer dans tous les aspects de la vie économique de notre pays. C’est pourquoi les freins que sont le code du travail, la fiscalité des entreprises ou encore l’empilement normatif et législatif toujours plus contraignant doivent être levés afin de permettre à notre pays de repartir sur un bon pied.

Le principe de responsabilité doit être posé afin de garantir à chacun un juste équilibre : ainsi, pourquoi ne pas imaginer que le salarié qui accepterait une plus grande souplesse dans son contrat de travail soit récompensé par un supplément de rémunération et/ou d’assurance chômage dont la charge incomberait non plus à l’Etat mais à l’entreprise qui l’embauche ? Au nom de quoi proposer un contrat spécifique pour les jeunes serait-il plus indigne que de les condamner à des périodes de chômage qui ne cessent de s’allonger ? En ces temps de disette salariale, le CPE pourrait avoir du bon pour mettre le pied à l’étrier aux milliers de jeunes peu ou pas qualifiés qui arrivent sur le marché du travail. Lorsqu’on a 50 ans et que l’on est chômeur depuis plus d’un an, accepter un contrat plus souple pour l’entreprise ne serait-il pas profitable plutôt que de continuer à pointer à Pôle Emploi ?

En contrepartie de ces avancées significatives, l’entreprise doit prendre ses responsabilités : ceux qui acceptent de prendre leur part de risque dans le challenge permanent que représente le monde professionnel doivent être rémunérés en conséquence et/ou assurés qu’en cas d’accident de parcours, leurs droits leur seront garantis. Et l’Etat doit permettre cela. L’entreprenariat doit être encouragé et la fiscalité appliquée aux entreprises entièrement revue. L’imposition des grands groupes doit être harmonisée avec celle des PME et TPE. Il ne suffit pas créer un impôt sur les bénéfices des grands groupes pour se dédouaner de l’effort de révolution fiscale nécessaire pour remettre notre système productif sur les rails. La suppression de la taxe professionnelle procédait de ce raisonnement, malheureusement le gué n’a été qu’à moitié franchi et les vieilles logiques immobilistes ont une fois encore eu raison de la nécessité réformatrice. Le bon sens et l’intérêt général doivent présider à cette remise à plat. En outre, il faut cesser de faire de cas particuliers des dispositifs d’exonération qui au final bénéficient à tous. Certes, chaque activité a ses spécificités, mais ce n’est pas le rôle de l’Etat que de prévoir des exceptions au principe, puis des exceptions aux exceptions et ainsi de suite. Dès lors, comment s’étonner que les dirigeants de nos PME ne s’y retrouvent plus et que ceux de nos grands groupes fassent le choix de payer à prix d’or des cabinets de fiscalistes chargés d’optimiser l’imposition de leurs entreprises ?

Enfin, il faut imposer à nos responsables politiques qui présentent et votent les lois de prévoir au préalable l’abrogation systématique des normes préexistantes. Le rôle du parlementaire ou du ministre est de décider par la loi ou le règlement de l’orientation législative de la France. Mais toute modification doit être assortie de la suppression de la législation jusqu’alors en vigueur. C’est la seule solution pour éviter l’empilement et le mille-feuille juridique dans nos différents codes.

Toutes ces bonnes paroles n’ont en apparence que peu de rapport avec la réélection de Nicolas Sarkozy. Et pourtant… Des dix candidats en lice pour ce premier tour de l’élection présidentielle, aucun si ce n’est lui, n’a la capacité ni l’envie de mettre en œuvre des réformes urgentes pour la France. François Hollande rassure les français en promettant de ne rien changer et en garantissant toujours plus d’Etat (le déni). Marine Le Pen ne propose que l’isolationnisme anti-européen et l’arrêt de l’immigration (par ailleurs nécessaire) comme autant de solutions miracles pour sortir de la crise. Seul François Bayrou pourrait avoir la clairvoyance nécessaire pour participer au relèvement intellectuel et économique de la France. Mais, obnubilé par son vieil ennemi Sarkozy et persuadé d’avoir été désigné comme le successeur d’Henri IV, il a perdu 5 ans, voire 10, en oubliant l’indispensable pragmatisme qui doit guider l’engagement politique (Rappelons qu’Henri IV, le vrai, avait carrément changé de religion pour mettre fin à la guerre civile en France, la vraie).

Seul Nicolas Sarkozy, par son extraordinaire capacité à ne prendre en compte aucun des avis contradictoires qui l’entourent, peut faire bouger les lignes et bousculer les conservatismes. Regrettons au passage que l’électoralisme qui sévit dans toute campagne l’empêche de dévoiler l’ampleur des projets qui sont les siens pour notre nation. Enfin, espérons que l’absence de perspective de réélection en 2017 lui permettra de se défaire des chaînes de l’opinion qui retiennent depuis 30 ans nos responsables politiques d’envisager et de mettre en œuvre toute réforme un tant soit peu ambitieuse.

Si le cœur a ses raisons que la raison ignore, alors laissons tomber un instant le cœur au profit du cerveau et parions sur le seul chef qui, vraiment, veut nous sortir du marasme.

Tous candidats du peuple  ?

6

Il fallait s’y attendre, la campagne présidentielle a remis le peuple à l’honneur. Cette année, on n’avait pas le choix, il fallait lui parler, au peuple. À droite, Nicolas Sarkozy a dû souquer ferme pour tenter de séduire une nouvelle fois la « France qui se lève tôt », échaudée par les promesses non tenues de 2007. À gauche, trois défaites présidentielles consécutives, largement dues au refus massif des catégories populaires de voter pour le candidat-du-camp-du-progrès, ont montré que leur reconquête était indispensable. Quant au Front national, il entend bien, nouvelle candidate au vent, laver l’affront infligé en 2007 par Sarkozy qui avait siphonné une partie du vote populaire frontiste.

Ce « retour au peuple » proclamé d’un bout à l’autre de l’échiquier politique suffira-t-il à mobiliser la France invisible et inaudible des grandes périphéries urbaines, dont il a beaucoup été question dans la campagne ? Les candidats auront-ils convaincu en enchaînant les figures imposées d’une campagne « populaire » ? Ou l’agitation constante, par l’éditocratie parisienne, du « danger populiste » aura-t-elle eu raison des meilleures volontés – auquel cas c’est l’abstention qui, au bout du compte, mettra tout le monde d’accord par le vide ?

En attendant que les urnes parlent, il n’est pas inutile de recenser les multiples usages du peuple observés durant cette campagne 2012.

Premier constat : à l’exception d’Eva Joly, qu’on n’avait pas dû informer qu’elle était candidate à l’élection présidentielle française, pas un candidat ou presque qui ne se soit, à un moment ou à un autre, proclamé « candidat du peuple » ![access capability= »lire_inedits »] Certains de manière grossière, d’autres plus subtilement, tous ont déclaré leur flamme aux masses, montrant qu’ils avaient reçu cinq sur cinq le message selon lequel cette élection si particulière est bel et bien, depuis 1965, la rencontre entre un homme (une femme si on y tient) et un peuple, le peuple français.

Toutefois, ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement le peuple démocratique, si l’on peut dire. Dans cette campagne, chaque candidat a choisi « son » peuple. Celui de Nicolas Sarkozy est plus ethnique et moins social qu’en 2007, car pour dissimuler le piètre bilan présidentiel derrière la stratégie dite des « valeurs » forgée par Patrick Buisson, il fallait déplacer le combat sur le terrain anti-multiculturaliste de façon à faire tomber la gauche dans tous les pièges et, par la même occasion, récupérer le plus de voix possible côté FN.

Le « peuple » de Marine Le Pen est lui aussi identitaire, mais avec une forte dimension sociale, l’idée stratégique étant de répondre à toutes les insécurités, économiques, sociales et culturelles du « petit Blanc ». Celui de Jean-Luc Mélenchon est le « peuple de gauche » dont il essaie de faire revivre les grandes heures dans la ferveur de grands rassemblements en plein air et grâce à une rhétorique révolutionnaire ; personne n’est dupe : c’est la puissance encore vivace du moteur communiste et cégétiste qui fournit à chaque fois le gros des troupes. Le « peuple » de François Bayrou est plus incertain. On croit voir poindre, au fond de sa rhétorique, le peuple républicain classique, celui de la nécessaire union face aux menaces qui s’amoncellent sur le pays. Las, rien, ni son programme d’austérité ni son discours moral parfaitement rôdé, ne paraît faire prendre corps sur la scène politique au peuple invoqué par le leader centriste. Peut-être les Français veulent-ils, malgré tout, rêver un peu.

Reste le « peuple » de François Hollande, dont il faut bien reconnaître qu’on n’en a pas entendu beaucoup parler. À part au Bourget, fin janvier, Hollande a choisi de faire une campagne de front runner, sans aspérités ni prise de risque, sinon celui d’abandonner l’espace situé à sa gauche à Mélenchon, comme s’il lui avait confié par défaut le « peuple de gauche ». Étrangement, Hollande, qui se réclame souvent de François Mitterrand, n’en a pas retenu le principal enseignement : au premier tour, on rassemble son camp, le plus largement possible. On dirait qu’à l’instar de Jospin en 2002, il a choisi de faire dès le début une campagne de second tour, alors qu’il aurait pu et dû aspirer les voix de gauche qui ont finalement trouvé en Mélenchon l’expression de leur inquiétude en même temps que de leur espoir. En réalité, plutôt qu’au peuple, Hollande (comme Eva Joly, d’ailleurs) s’est adressé à la société, une société composée d’individus, de groupes et de minorités auxquels il faut parler dans leurs langages respectifs de leurs préoccupations respectives – d’où la multiplication des « événements » calibrés et ciblés vers chaque segment du « marché électoral ». Le problème, c’est qu’on n’élabore pas un projet politique en partant de la sociologie supposée de son électorat : la politique, au contraire, consiste ou devrait consister à construire un électorat à partir d’un projet. Résultat : une campagne atone, quasi inaudible, essentiellement marquée par les innovations techniques et tactiques comme le porte-à-porte, le stand-up, la maîtrise des réseaux sociaux, etc. Mais pour dire quoi ? Pour mobiliser qui ? Alors qu’on annonce une forte abstention, en particulier dans les catégories populaires, que vaut une « belle » campagne sur le papier ou sur la Toile ?

La visite d’usine, ç’a eu payé…

Dans la série d’images pieuses qu’on collera dans nos albums figureront en bonne place celles des candidats arpentant une usine, coiffés de casques de protection et vêtus de blouses, feignant de s’intéresser, ici à la manière d’emboutir une pièce, là à la façon de coudre en 5 secondes ces deux morceaux de tissu. En effet, depuis que Sarkozy en a fait un usage (très) maîtrisé en 2007, la visite d’usine est devenue un must de toute campagne sensibilisée-au-sort-du-monde-ouvrier, c’est-à-dire aux délocalisations, à la désindustrialisation et donc finalement… au peuple : le seul, le vrai, l’unique, le populaire !

Mais là encore, le fond du propos a été noyé par la saturation d’images. Car à force de visiter des usines tous les jours ou presque, comme l’a fait, par exemple, le candidat du PS en janvier, les prétendants ont non seulement épuisé l’effet de surprise, mais cessé d’éveiller le moindre intérêt. À l’évidence, ce trop-plein de déjà-vu a rapidement lassé nos concitoyens qui, dans le même temps, comprenaient très bien que le sauvetage industriel, sans même parler de la « réindustrialisation », était quasiment devenu une mission impossible : il leur suffisait pour s’en convaincre d’entendre les injonctions bruxelloises à la concurrence, celles de l’OMC à l’ouverture et celles des marchés financiers à la rentabilité, abondamment relayées par les journaux télévisés. Si les élites l’ignorent, le « populo », lui, sait bien que la seule question politique essentielle est de savoir si on ose ou non une profonde rupture avec l’Union européenne et la mondialisation telles qu’elles vont. C’est là qu’ont tapé Montebourg, Mélenchon ou Le Pen, chacun à sa façon mais tous en prononçant le mot tabou – « protectionnisme ». Parce que c’est là où ça fait mal.

Une fois le pic de la crise européenne passé et les visites d’usine terminées (ou déléguées aux lieutenants des candidats), l’insécurité économique et sociale générée par la mondialisation a pratiquement disparu des discours de campagne. L’ennui, c’est qu’elle préoccupe au plus haut point les catégories populaires. Dans ces conditions, il n’est guère étonnant que la passion politique paraisse avoir cédé le pas à l’ennui. Et il est fort possible que, cette fois, ce soit l’abstention-record qui fasse office d’électrochoc politique.

L’enfer de la France péri-urbaine

Cette France inquiète que Le Monde avait qualifiée d’« invisible », Christophe Guilluy et Brice Teinturier l’appellent la « France périphérique fragile » et, dans une récente enquête menée pour Ipsos, estiment qu’elle représente 48 % de la population. C’est elle qui s’abstient massivement et semble ne plus rien attendre de la politique. Elle dont on a fini par parler – en l’identifiant au peuple. Au moins Nicolas Sarkozy a-t-il reçu le géographe Guilluy que Buisson a lu et apprécié[1. Voir l’article de Michèle Tribalat, « Clichy-Montfermeil, c’est la France », Causeur Magazine n° 45, mars 2012.]. Encore faudrait-il savoir ce qu’on a à lui proposer, à cette France : l’extension du domaine du référendum, le durcissement du droit de la nationalité, le refus du mariage homosexuel, des mesures spectaculaires et médiatiques contre les musulmans radicaux ? Rien, en tout cas, qui soit à la hauteur de son malaise. Hurler contre les corps intermédiaires de l’État et du syndicalisme ne suffit pas, surtout quand on a mené une politique avant tout favorable à son camp politique et à ses « amis » patrons, de Henri Proglio à Martin Bouygues en passant par Vincent Bolloré et Arnaud Largardère.

La chasse aux musulmans, version Le Pen, n’a pas davantage séduit le chaland cette année. Cette France oubliée ne veut pas voir son mode de vie changer à coups de viande halal, de prières de rue ou de burqas et a été saisie d’effroi par la violence extrême d’un Mohamed Merah. Pourtant, on dirait que la thématique de la peur n’embraye plus. La fermeture des frontières et des écoutilles proposée par le FN apparaît comme une preuve de recul et de faiblesse. Certes, le peuple ne se sent pas en sécurité, mais il n’a pas peur, en tout cas, il n’est pas peureux. Et il n’aime pas qu’on l’accuse de l’être. Hollande ou Mélenchon ont-ils mieux à proposer ? Sur la mondialisation et la remise en cause de ses conséquences, l’avantage est à Mélenchon, qui séduit les fonctionnaires, toutes catégories confondues, et tous ceux qui se désolent du recul de l’État et de la mort lente du service public à la française – en somme, ceux qu’Hollande n’a pas su convaincre. En effet, après avoir fait quelques pas en direction de cette France périphérique, le naturel socialiste des trente dernières années est revenu au galop et le candidat s’est presque exclusivement adressé au « peuple » version Terra Nova – coalition arc-en-ciel composée de jeunes, de préférence issus de la « diversité », de femmes, de diplômés résidents des centres-villes et de représentants des minorités en tous genres. Les mesures dites « sociétales », censées plaire à cette « France de demain » ont été multipliées, en contradiction flagrante avec le discours républicain et unificateur du Bourget : droit de vote des étrangers aux élections locales, ratification de la charte des langues minoritaires et régionales, suppression du mot « race » dans la Constitution, mariage homosexuel, etc.

Combien de « people » parmi tes « followers » ?

Faute d’avoir gagné la bataille du peuple, les candidats ont mené, avec constance et détermination, celle des people, comités de soutien et raouts thématiques ayant permis à chacun de brandir ses trophées, avec une préférence marquée pour les artistes et les sportifs, plus bankables que les scientifiques et les intellectuels. Communicants et autres « responsables culture » (sic) partagent la même croyance, étrange et simpliste, selon laquelle s’afficher avec des personnes « vues à la télé » impressionne le populo au point de le décider à voter pour un candidat auréolé par l’admiration émue des célébrités.

Chacun a les siennes. Même le Front national a tenté d’attirer quelques noms connus, mais, pour l’instant, son tableau de chasse se résume au célèbre avocat Gilbert Collard. Du côté de Nicolas Sarkozy, le numéro de clown involontaire de Gérard Depardieu lors du meeting de Villepinte comme la présence de ses soutiens de 2007 (Christian Clavier ou Enrico Macias) a montré que, si le Président se présente désormais comme un cinéphile averti et un lecteur boulimique, il peine à séduire le monde du cinéma « exigeant » ou du théâtre subventionné.

La gauche a moins de problèmes pour recruter intello-chic. La présence d’un Jean-Michel Ribes, d’un Denis Podalydès ou d’un Michel Piccoli apporte aux réunions et meetings de François Hollande une touche « qualité service public » du meilleur aloi. Le 18 mars, au Cirque d’Hiver, le candidat montrait à quel point il avait le sens du people à défaut de celui du peuple : entre cette réunion branchée et le grand rassemblement populaire du Front de Gauche qui se tenait à quelques centaines de mètres, sur une place de la Bastille saturée de drapeaux rouges, le contraste était éloquent.

Cette année, l’électeur bobo est particulièrement gâté : à ce carrousel des célébrités s’ajoute la course aux abonnés et autres followers sur les réseaux sociaux qu’il prise tant. D’importants moyens ont été investis dans cette guerre virtuelle qui voit les geeks de chaque camp se répondre à longueur de journée. Mais sous peine d’être tenu pour ringard, vous devez savoir que les blogueurs de 2007, désormais has-been, ont cédé la place aux twittos. Nul n’est capable de dire ce que le débat démocratique y a gagné, ni si cela déplace une seule voix ; en revanche, cela a permis à quelques guerriers du Net adeptes, sinon de leur langue maternelle, de l’expression en 140 signes, de se faire un nom, grâce à la presse classique, hypnotisée par ces nouvelles pratiques qui lui font perdre tant de lecteurs et d’argent. Quel que soit le résultat de l’élection, les ravis de la crèche numérique en seront indubitablement les grands gagnants.

Populiste, va !

Cette campagne aura au moins eu le mérite de démonétiser l’invective « populiste ! » qui, assénée par d’éminents commentateurs, suffisait autrefois à disqualifier l’adversaire. D’abord, on a enfin compris que le populisme était, plus qu’une doctrine constituée, un style politique que des candidats pouvaient adopter sans que cela conduise aux heures-les-plus-sombres-de-notre-histoire. Ensuite, Jean-Luc Mélenchon, qui était fréquemment affublé de l’épithète infamante, a habilement retourné l’insulte, montrant que son usage en disait plus sur les accusateurs que sur les accusés. On s’est rappelé que derrière le populisme, il y avait le populaire, qui demeure malgré tout l’indispensable instance de légitimation de tout pouvoir démocratique.

À force de renvoyer dos à dos Mélenchon et Le Pen sous l’enseigne populiste, les élites, en particulier les élites médiatiques, ont pris la porte dans le nez, creusant leur propre impopularité plus que celle de leurs cibles. De fait, si leurs projets diffèrent considérablement, les leaders des « Fronts » ont bien quelque chose en commun : ni l’un ni l’autre ne font réellement peur, mais ils disent les choses d’une manière souvent brutale, que leurs rivaux, surtout les favoris, ne s’autorisent pas. En sorte qu’ils sont les derniers à incarner une politique vivante qui ne passe pas par l’anesthésie du langage.

En réalité, celui qui aura le plus flatté les bas instincts du peuple tout en montrant qu’il était à mille lieues de lui, c’est le président de la République. Son quinquennat l’aura contraint à un grand écart permanent entre une forme relâchement, voire d’indécence ordinaire, dans le comportement personnel comme dans la politique menée, et la volonté affichée de « parler au peuple ». Grand écart fatal aux adducteurs présidentiels puisque la parole politique, pourtant ciselée au plus près des « préoccupations des Français », se sera dissoute dans des actes largement défavorables aux plus modestes d’entre eux.

Un peuple d’abstentionnistes ?

Tous les cinq ans, pendant quelques semaines, le peuple, qui faisait tapisserie loin des projecteurs, devient la reine du bal : le cru 2012 n’aura pas dérogé à la règle. Sauf que cette fois, on dirait bien qu’aucun prétendant ne lui fait vraiment tourner la tête. Courtisé avec insistance, le peuple pourrait bien bouder et se réfugier massivement dans l’abstention. Non, je ne danse pas. Les acteurs du cirque électoral – sondeurs, commentateurs et équipes de campagne – n’ont pris conscience du danger que fort tard, dans les derniers jours de mars. On a alors découvert que ce peuple qu’on avait tant câliné préparait peut-être un coup fourré d’un nouveau genre : de fait, ce sont les ouvriers, les pauvres et les relégués qui paraissent le plus tentés par la grève électorale. La perspective d’une victoire avec 51 % des suffrages exprimés et 30 % d’abstention devrait pourtant inquiéter ceux qui briguent la magistrature suprême. Quelle légitimité un pouvoir aussi mal élu pourrait-il revendiquer pour entreprendre des réformes nécessairement déplaisantes pour certaines catégories ?

Depuis 2002, la gauche a beaucoup gagné grâce à l’abstention : toutes les élections locales et européennes en fait. La droite, elle, a souvent perdu à cause du FN, dans des triangulaires de second tour. Tant qu’elle était aux affaires au niveau national, elle pouvait s’en accommoder. Une victoire de la gauche en mai et juin changerait complètement la donne. Pour la droite, en tout cas pour une partie d’entre elle, l’alliance avec le FN serait la seule issue. On assisterait alors à une vaste redistribution des cartes et des pouvoirs. Après une victoire emportée de justesse et entachée d’une forte abstention en 2012, la gauche pourrait subir une sévère défaite lors des élections locales de 2014, perdant ainsi l’implantation locale qui a fait sa force depuis des années. Une force en trompe-l’œil, à vrai dire, car elle a beau aligner un nombre impressionnant d’élus et de collectivités, elle se révèle incapable de mobiliser massivement les Français, même contre un Sarkozy au bout du rouleau.

Le quinquennat qui s’achève montre qu’on peut être un excellent candidat et un très mauvais président. Cette année, il est possible qu’un candidat, disons peu convaincant, soit vainqueur. Mais les conditions de l’élection de François Hollande risquent alors de rendre très difficile sa présidence. Dans un tel contexte, on se rappellera que l’adhésion du peuple n’est pas seulement un ornement électoral, mais la garantie d’une légitimité politique permettant d’agir dans la durée. Si cette adhésion lui fait défaut, alors rien ne sera possible, du moins pas grand-chose. Et pas grand-chose à gauche, ce n’est pas assez.[/access]
 

Comme un air de 1973…

1

Il y a des matins où l’histoire semble bégayer. On se lève, on allume la radio et les informations se répètent dans une étrange litanie. S’il n’y avait sur ma table de chevet ce smartphone à la monstrueuse capacité à gérer toute ma vie qui vibre et clignote sans arrêt, je me serais cru en 1973. Le monde aurait-il si peu changé en quarante ans pour rabâcher les mêmes histoires sordides, empiler les mêmes faits dérisoires ou recréer les mêmes espoirs fugaces ? Je suis pris de panique quand j’entends que Line Renaud joue depuis peu Harold et Maude de Colin Higgins au Théâtre Antoine. Presque jour pour jour, il y a quarante ans, Madeleine Renaud interprétait cette vieille bourgeoise libidineuse au regretté théâtre Récamier qui se nichait alors dans une charmante impasse du VIIème arrondissement. Simple coïncidence ou faille spatio-temporelle ?

Mes accès de nostalgie me font souvent perdre la raison. 1973 ou 2012, les actualités se chevauchent, se brouillent et me font perdre pied. Pourtant, je n’ai pas rêvé, hier par exemple, en passant devant une librairie de St Germain des Prés, Jacques Chessex lauréat du Goncourt 1973 avec L’Ogre trônait bien dans la vitrine avec son dernier roman. J’ai reconnu sa barbe blanche éparse et son air soucieux de griffon aux arrêts. Je n’ai pas pu me tromper. A vrai dire, j’étais passé un peu vite, il s’agissait en fait du dernier livre de Jérôme Garcin. Fraternité secrète, le recueil d’une imposante correspondance débutée en 1975 entre le géant suisse (mort en 2009) et le jeune critique littéraire.

Une certitude tout de même parmi les essais, les anglo-saxons sont toujours aussi attirés par la France de la collaboration. Je ne suis pas fou. Ils se passionnent pour décrypter nos innombrables lâchetés et soulever l’épais voile noir sur un passé que l’on préfèrerait à jamais oublier. Mais, ils insistent, ils plantent la plume là où ça fait mal, vengeance séculaire oblige ! En 1973, Robert Paxton publiait La France de Vichy. En 2012, Alan Riding, ancien correspondant du New York Times en remet une couche avec son ouvrage sur la vie culturelle à Paris sous l’Occupation intitulé Et la fête continue. Entre Paxton et lui, même constat accablant sur nos petits arrangements avec l’ennemi et nos honteux louvoiements. Nous traînerons encore longtemps les avatars de la défaite de 40. Ces similitudes avec le passé me font froid dans le dos.

Suis-je réellement en 2012 ? Drucker est-il encore à la télévision ? Elkabbach interroge-t-il toujours les politiques ? Les tubes de Claude François passent-ils toujours en boucle sur les radios ? Non, ce n’est pas possible. Mon esprit divague. Pourtant en février dernier, dans le quotidien Nice Matin, j’apprenais que la mairie avait pris un arrêté pour limiter la consommation des enseignes électriques de 18 à 20 heures. La chasse au gaspi me rappelait que la municipalité parisienne avait déjà opéré de tels contrôles. Dans France-Soir, on pouvait même lire : « les propriétaires devront s’acquitter, théoriquement, d’une amende (de 40 à 80 F) pour infraction à la législation sur la réglementation de l’électricité ». Ca se passait en décembre 1973…

En tennis, Novak Djokovic vient de remporter les Masters de Miami. Pas de doute, nous sommes bien en 2012, Djoko est né en 1987. Il ne peut y avoir confusion dans mon esprit embrumé. A y regarder de plus près, les choses sont, peut-être, moins évidentes. Le serbe fantasque me fait penser à un autre trublion du bloc de l’Est. Ilie Nastase, le roumain chevelu aux 2 500 conquêtes féminines qui s’est imposé sur la terre battue de Roland-Garros en 1973. Entre les deux sportifs, même nonchalance slave, même caractère buté et même gaudriole assumée. Dans le cinéma, là, le mimétisme est flagrant. Aucune erreur possible. Personne ne pourra m’accuser de chercher dans le présent, l’infernale répétition du passé.

Les Infidèles triomphent sur les écrans en ce début d’année avec, comme sujet principal, l’adultère traité sous toutes ses formes. En 1973, Dino Risi, le maître du film à sketches nous régalait déjà avec Sexe fou, un plaidoyer sur les infinies variations de la chair. Tantôt mutine, tantôt dominatrice, Laura Antonelli exposait sa plastique aguicheuse devant nos regards forcément conquis. Quarante ans après, son sex-appeal est toujours aussi puissamment érogène. La belle italienne au tempérament volcanique formait avec Jean-Paul Belmondo un couple brillant des années 70. Ne dit-on pas de Jean Dujardin, l’un des réalisateurs d’Infidèles, qu’il est le nouveau Bébel ? Quand l’un décroche un oscar avec The Artist, l’autre enchaînait Le Magnifique ou L’Héritier dans la même année. Même prédilection pour les titres courts et percutants à 40 ans d’intervalle. Quand je vous dis que tout se croise, tout se recoupe entre 1973 et 2012.

En politique intérieure, Jean-Luc Mélenchon se profile désormais comme le troisième homme de la Présidentielle. Ca tangue rue de Solferino où l’on ne sait plus très bien s’il faut se féliciter ou s’alarmer d’une telle cote de popularité. Fin janvier 1973, à quinze jours des législatives, un certain Georges Marchais était présenté par Alain Peyrefitte comme « le cobra communiste qui fascine le lapin socialiste ». Dans la foulée, 73 députés communistes avaient fait leur entrée à l’Assemblée Nationale. Et si l’histoire se répétait en 2012…Pour l’heure, toutes ces résonances se bousculent dans ma tête. En ouvrant mes rideaux, j’ai vu une pimpante Renault 5 remonter ma rue comme au bon vieux temps où la Régie motorisait les ménages français sans parler de délocalisations.

Cette vision matinale était aussi belle qu’un chemin bordé de genêts en Irlande, je me suis alors recouché et j’ai replongé dans la lecture d’Un taxi mauve de Michel Déon. Grand Prix du roman de l’Académie française en…1973.

Thomas MORALES

Dans le doute, ne t’abstiens pas !

2

C’est fini : jusqu’à demain 20 heures, c’est le silence radio, ou genre : les candidats ne doivent plus faire campagne, de quelque manière que ce soit, et les médias ne doivent plus se faire l’écho d’éventuelles actions de campagne.

Qu’à cela ne tienne, nos télés en mal de feuilleton des boules puantes, des petites phrases ou des ralliements de la vingt-cinquième heure se sont rabattues en chœur sur le marronnier habituel de ces périodes légalement sensibles : l’abstention.

Un terrain a priori on ne peut plus déminé, mais qui n’empêche pas de raconter de grosses âneries, notamment chez BFMTV, qui semble s’être imposé comme le champion de cette spécialité.

Ainsi, le jeune crétin qui nous rappelle les taux de participation depuis 1965 se croit-il obligé d’expliquer le plus doctement du monde que le pic spectaculaire de non-votants atteint au second tour de la présidentielle de 1969 est dû à ce que l’élection « était jouée d’avance en faveur de Georges Pompidou » Ah bon ? Même le plus embouché des élèves de Sciences Po est pourtant censé savoir que si l’abstention avait atteint le taux record de 31%, le 15 juin 1969, c’est parce que le candidat du PCF, le truculent Jacques Duclos, avait appelé ses ouailles à ne pas choisir entre Pompidou et le centriste Poher, avec un slogan-maison à faire crever d’envie tous les pros de la com :

Mais tout cela est sans doute trop compliqué pour notre ami de BFM, qui se contentera, lui, d’un bonnet d’âne…

Kévin Dupont a des droits !

33

On ne se réjouira jamais assez de la suppression du terme « Mademoiselle » des documents administratifs. Ce mot apparemment anodin manifestait en effet l’insupportable subordination de la femme à un « Monsieur » qui, lui, comme par hasard, ne changeait pas de dénomination après son mariage. Ce vocable ridicule − comme la plupart des mots dotés d’un suffixe en « elle » −, hérité de l’époque la plus obscurantiste de notre histoire, faisait du mariage l’élément déterminant du statut de la femme : en clair, il faisait fi de plusieurs décennies de conquêtes libératrices, celles qui ont permis à la femme de se montrer enfin, sur tous les plans, l’égale de l’homme et la maîtresse de son destin. En clair, la disparition de ce mot des formulaires administratifs revient à rogner un peu plus les « chaînes de l’esclavage ».

Mais ce faisant, on ne va pas encore assez loin : on ne va pas jusqu’au bout d’une approche vraiment moderne, c’est-à-dire, tout à la fois rationnelle, utilitaire et égalitaire, du problème.
Celle-ci exigerait que l’on supprime d’abord un autre reliquat du passé, les termes « Monsieur » et « Madame »[access capability= »lire_inedits »] « Monsieur », on le sait, n’est autre que la contraction de « Monseigneur », et Madame renvoie à domina, qui signifie « maîtresse » en latin : deux mots lourds de relents féodaux, et manifestement attentatoires à l’égalité comme à la fraternité. Attentatoires puisque, suivant les cas, certains y auront droit, alors que d’autres s’en verront privés en fonction de leur situation sociale, économique, culturelle, de leur âge, de leur apparence, etc… Nos ancêtres, lors de la Grande Révolution, l’avaient d’ailleurs compris, lorsqu’ils avaient tenté de substituer à ces termes archaïques les mots « citoyen » et « citoyenne », lesquels n’expriment que ce qui confère à chaque individu sa dignité : sa participation à la gestion démocratique de la cité. Or, tout se tient : en remplaçant « Monsieur » et « Madame » par « Citoyen » ou « Citoyenne », déclarait un auteur en 1790, « bientôt, nous aurons recouvré nos véritables droits et rétabli l’égalité ».

Cependant, il est une réforme encore plus fondamentale, celle qui consisterait à supprimer les noms de famille, et à les remplacer par un simple numéro individuel − que l’on pourrait appeler le numen, l’acronyme anglais PIN étant malencontreusement assorti de connotations machistes.
S’il faut abolir les noms de famille, c’est d’abord parce que ces derniers remontent parfois à la plus haute Antiquité, au temps des serfs et des seigneurs, ce que certains de ces noms tendent d’ailleurs à pérenniser à notre époque: ainsi, les noms à particules, ou encore, les patronymes renvoyant à des professions (Louvrier, Lemétayer), à des caractères physiques (Legros, Lepetit), voire, à des handicaps (Lesourd, Leborgne, Courtecuisse, etc.).

Au poids insupportable d’un passé honteux ou misérable que l’on est ainsi condamné à porter sa vie entière sans l’avoir décidé, s’ajoute celui de l’inégalité, ancienne, mais aussi présente et future. Le nom, on l’a suffisamment dit, est en soi discriminogène. C’est d’ailleurs pour y remédier que certaines entreprises vertueuses se sont mises à pratiquer le CV anonyme afin de permettre à des jeunes issus de la diversité d’être embauchés malgré les origines révélées par leur nom.
Ainsi, la suppression du nom de famille, c’est l’anonymat généralisé. L’anonymat, et donc, l’égalité absolue, puisqu’il n’y aurait plus de différence entre les uns et les autres, plus la moindre distinction entre un Monsieur de La Rochefoucauld, un Kevin Dupont et un Kamel Abdallah, respectivement numéro 58330002, 58330003 et 58330001. Tout le monde pareil, enfin !

La suppression des noms, c’est également la liberté : pour les femmes, tout d’abord, la liberté de ne plus porter le nom d’un homme (leur père), mais seulement leur propre numéro, qui ne se distinguera pas de celui des individus de sexe masculin. La liberté pour chacun, ensuite, puisque que plus personne ne sera lié à sa famille, à son passé, à ses origines, à ses racines, bref, à ce que les esprits les plus réactionnaires osent nommer son « identité » : alors que la seule identité d’un individu, c’est la sienne, celle qu’il s’est faite lui-même.

Par suite, la suppression de cette trace du passé que constitue le nom de famille favorisera la fraternité puisque, chacun ne se distinguant plus que par son numéro, tous deviendront frères. Et non seulement frères, ou sœurs, des quelques rares personnes nées par hasard des mêmes parents, mais frères et sœurs de tous et de toutes. Une fraternité qui deviendra universelle le jour où la suppression des noms de famille aura été étendue au monde entier sous l’égide d’un État enfin unifié.
Et comme un bien ne vient jamais seul, ce progrès dans l’égalité et dans la liberté sera également un progrès dans la raison, puisque le numéro remplaçant le nom de famille sera également tatoué sur le bras de chacun, et enregistré dans le grand ordinateur central chargé de gérer sa vie quotidienne.[/access]
 

S’ils étaient présidents

15

Illustration tirée du site CulturalGangBang.

Poutou président !

Personne ne s’attendait à ça. Prostré, Olivier Besancenot pleurait : « On a choisi le plus improbable… Et le plus improbable est élu. » Les camarades se cotisèrent pour acheter de la vodka au Franprix du coin. Philippe Poutou, lui, se demandait quoi faire prioritairement. Fallait-il nommer un Premier ministre ou appeler Ford pour prévenir que, demain, il n’irait pas à l’atelier ? Poutou se lança et joua l’ouverture. Il appela, parce qu’il avait son numéro, Alain Krivine, lui proposant Matignon, d’où il pourrait facilement nationaliser les moyens de production, puis composa le numéro de son contremaître, afin de le prévenir qu’il ne retournerait chez Ford qu’après avoir dissous l’Assemblée nationale.

Eva bien !

Il était 3 heures du matin. Eva Joly n’avait pas encore fait la moindre déclaration depuis l’annonce, à 20 heures, de son élection. Elle était claquemurée dans son bureau. José Bové montait la garde et ne laissait entrer personne. La porte s’entrouvrit. Une nuée de caméras, de flashes, de projecteurs et de micros s’abattit. Daniel Cohn-Bendit fut le premier à sortir, suivi d’Eva Joly, fermement maintenue par Cécile Duflot. La nouvelle présidente lut un papier : « Mon élection n’étant pas clairement prévue dans l’accord Verts-PS, que nous entendons respecter à la lettre, je démissionne de la présidence de la République française. »[access capability= »lire_inedits »]

Dupont-Aignan !

La décision immédiate du nouveau Président de transférer les cendres d’Yvonne de Gaulle au Panthéon ne fut pas appréciée de tous. On se demande bien pourquoi. N’empêche que la cérémonie avait attiré les foules : plus de 150 personnes s’étaient rassemblées tout le long de la rue Soufflot et l’événement rappelait à la face du monde la grandeur de la France et son panache retrouvé. Sollicitée un temps, Marie-France Garaud avait refusé tout net de prononcer le discours devant le Panthéon. Le président Dupont-Aignan se tourna alors vers une gaulliste aussi historique que lui, Rama Yade, pour dire l’éloge funèbre. C’était beau, sobre, grand. C’était la France, si indépendante et protégée du vaste monde que personne n’en voulut plus.

Cheminade !

Tout commençait. Notamment la conquête de Mars. Comme le nouveau Président n’était pas un imbécile, il décida de transformer l’esplanade bien-nommée du Champ-de-Mars en piste de décollage pour la future flotte de navettes spatiales dont la France n’allait pas tarder à s’enorgueillir. Par une extraordinaire audace, l’esplanade des Invalides se mua en piste d’atterrissage pour les fusées qui ne manqueraient pas de faire la liaison, tant espérée par Cyrano de Bergerac et Hergé, de la Terre à la Lune. Rien de ce qui, dans les siècles passés, ne fut connu sous le nom de Paris n’échappa à la prodigieuse planification spatiale de Jacques Cheminade. À l’étranger, cette volonté forcenée faisait rire. Mais sur Mars, sur Vénus et Neptune, on ne rigolait pas. On s’inquiétait même de voir débarquer des Français, comme les Espagnols s’inquiètent de voir arriver, chaque saison, les Allemands sur leur Costa del Sol.

Tous hollandais !

Pascale Clarke avait failli attendre. Mais, au plus profond d’elle-même, elle le savait : un homme de gauche tient ses promesses.
À 21 h 30, le président élu faisait son entrée à la Tour d’Argent. Ah ! que le temps honni du Fouquet’s était loin ! Le peuple de gauche était de retour. Le people socialiste était bien là. Yannick Noah et Pierre Arditi avaient entonné L’Internationale. Mathieu Pigasse versait une larme toute prolétaire, songeant à cette France si longtemps malmenée par la banque et la finance. Lorsque le serveur apporta le caviar, en solidarité avec les peuples qui souffrent, loin, là-bas, Pierre Bergé leva son verre à la justice sociale, tandis que Jack Lang s’enquérait des conditions de travail du loufiat et Laurent Fabius du millésime du champagne.

Nicolaaaaas !

Au Bar-PMU Chez Francis, à Montreuil, on voulait fermer tôt ce soir-là. Et puis, il y avait cette tonne de clients qui avaient débarqué. Comme on ne rechigne pas devant la tâche, on les avait servis de bon cœur, avec délicatesse et grâce, comme seul le limonadier parigot sait faire : « Et que ce que sera-t-elle qu’elle prend-elle, la ’tite dame ? » Carla Bruni n’avait pas su répondre à la question. Elle hésitait. « Un panaché, comme tout le monde. » Elle avait siroté son verre et trouvé ça « excellent ». Mamour président vaut bien une pression. Guéant était déjà ivre mort : deux verres de blanc limé avait eu raison de lui et de la civilisation. Après une anisette, Henri Guaino récitait des vers. Le lendemain, Edwy Plenel s’indignait dans les colonnes de Mediapart : « Plus bling-bling que jamais, le président a arrosé sa victoire à coup de bière fraîche ! » Bruno-Roger Petit le suivait de près : « C’était pas n’importe quoi qu’ils ont bu : de la 1664 ! Une enquête s’impose ! » C’en était fait du Président ! Heureusement qu’un sarkozyste de longue date, Frédéric Martel, rétablit la vérité : « La 1664, même fraîche reste la bière du peuple. »

Arthaud, c’est pas Florence

Arlette Laguiller tirait la gueule. Pas la gueule qu’elle fait d’habitude quand elle critique le grand capital et l’exploitation de l’homme par l’homme. Mais la gueule des petits jours. Quand plus rien ne va et qu’une pétasse, fraîchement débarquée, une inconnue des urnes, ravit ce qu’elle-même n’avait jamais espéré atteindre. Voir Florence – pardon Nathalie – Arthaud élue présidente de la République fut, pour Arlette, comme un crève-cœur. Qu’en savait-elle de la finance internationale, Mlle Arthaud, qui, bien que disposant d’une agrégation d’économie, n’avait jamais été cadre au Crédit Lyonnais ? Pour tout dire, la soirée qui vit l’élection de Nathalie Arthaud à la tête de la République française fut assez tragique. Et d’une certaine manière très trotskiste. Arlette Laguiller s’empara d’un pic à glace. Elle commit l’irréparable. On en parle encore dans les chaumières.

Bayrou coucou !

François Bayrou faisait les cent pas. Il venait de prendre une grave décision – la première de son quinquennat : nommer Marielle de Sarnez au secrétariat général de l’Élysée. Fidèle entre tous, elle le méritait. Mais il y avait un léger problème. Comment la nouvelle secrétaire générale pourrait-elle annoncer elle-même, le lendemain sur le perron de l’Élysée, sa propre nomination à Matignon, à la Justice, à l’Intérieur, aux Affaires étrangères, à la Culture, à l’Industrie, à la Santé et à l’Économie ? Qui nommer d’autre que Marielle de Sarnez à un poste à responsabilités ? Philippe Douste-Blazy : trop jeune, pas assez expérimenté, il n’avait pas les qualités requises pour devenir ministre. Alain Lambert : n’y pensez pas ! Trop tôt converti au bayrouisme et à ses bienfaits, il n’était pas un homme de confiance. Il fallait donc se résoudre à nommer aussi Marielle de Sarnez à la Défense, à l’Éducation nationale, à l’Agriculture, aux Relations avec le Parlement et aux Anciens combattants. Pas plus de vingt ministres ? Il n’y en avait qu’une. Cela faciliterait grandement l’union nationale au sein même du nouveau gouvernement.

Méluche !

La nationalisation des biens du clergé fut le premier décret du président Mélenchon. Cela rapporta à l’État la somme faramineuse de 47 519 euros, à laquelle vinrent s’adjoindre les 357 euros de soutanes personnelles jusqu’alors détenues par le ci-devant Mgr Vingt-Trois. L’extradition des journalistes rapporta, en revanche, beaucoup plus au nouveau régime : les douaniers français parvinrent à obtenir 576 euros de Mlle Lévy Élisabeth, ci-devante journaliste néoréactionnaire, tandis qu’on put vendre à l’encan les six paires de chaussettes – oui, six ! – du citoyen Zemmour Éric, qui fuyait vers le Liechtenstein, pour la somme coquette et bourgeoise, de 58 euros. On vous passe les chaussures de luxe de Mme Polony, d’une valeur de 87 euros et la scandaleuse veste en tweed de M. Rioufol, dont le prix de 129 euros est si exorbitant qu’il est à peine croyable. Le président Méluche confisqua tout.

KriegsMarine !

La première décision de Marine Le Pen fut de libérer le pays de la menace islamiste. La nouvelle présidente prit ainsi les mesures qui s’imposaient : interdire le terrorisme d’origine islamiste en tout temps et en tous lieux, ne plus tolérer les velléités de poseurs de bombes d’origine anti-française ou assimilée, transférer les cendres non halal de Claude Guéant au Panthéon et celles de Patrick Buisson aux Invalides, sortir de l’euro. Dans le même temps, la présidente nomma Paul-Marie Coûteaux ministre de la Guerre. Il fit assiéger aussitôt le restaurant Chez Alfred, 47 rue Montpensier, où l’on déguste la meilleure côte de veau de Paris (sur réservation), pour mettre fin aux agissements d’un certain William Abitbol, suspecté d’intelligence avec l’ennemi et – pire encore – avec l’ami. Puis, la nouvelle présidente déclara la guerre à l’Allemagne. Qui n’était pas prête à se battre. Ça tombait plutôt bien pour nous.[/access]
 

Il faut vouloir les conséquences de ce que l’on veut

20

Au second tour, Hollande, pour les raisons déjà exposées. Reste le casse-tête du premier tour, où il y a l’embarras du choix. Surtout l’embarras, aurait dit Coluche. Mais nous sommes la France et puisque nous avons 400 fromages, dix candidats, c’est bien le moins.

Trions un peu. Sur les dix, six sont « souverainistes » dans mon acception du terme, c’est à dire qu’ils ont voté « non » au référendum de 2005. A gauche on dit « nonistes ». Le Pen, Dupont-Aignan, Mélenchon, Artaud, Poutou et même Cheminade. C’est tout de même un progrès.

Oublions Le Pen qui est au souverainisme ce que la gueule de bois est à l’amour du bon vin, saluons Poutou, avec lequel on aimerait partager une friture de goujons, le dimanche, au bord de l’eau, conseillons à Dupont-Aignan de relire Chateaubriand « l’ambition dont on n’a pas le talent est un crime », et venons-en à l’essentiel.

Le souverainisme, cette fois-ci, est à gauche. Il faut dire que l’opposition est son meilleur terreau (la droite en 1992 contre Mitterrand, la gauche en 2005 contre Chirac). Si j’étais engagé à gauche, je voterais Mélenchon, comme un contrefort face à l’inévitable dérive vers la pensée unique que distille l’exercice du pouvoir.

Il me semble plus utile cependant, de faire un pari « pascalien » sur François Hollande. Son refus en l’état du pacte budgétaire imposé par l’Allemagne — entériné par Sarkozy — la présence à ses côtés de « nonistes » tels Chevènement, Montebourg, Fabius et de Mélenchon sur son flanc, une France à fleur de peau surtout, voilà de loin la meilleure carte que nous ayons depuis longtemps.

Et puis, un mien professeur m’avait enseigné qu’il fallait vouloir les conséquences de ce que l’on veut. Hollande, donc, dès dimanche.

Pour qui votent les abstentionnistes ?

22

Le dimanche matin, il y a mieux à faire, vous diront les adeptes du vide-grenier, de la grasse matinée avec ou sans galipettes, de la pêche à la ligne, à la mouche ou à la grenade, voire tout simplement les bons catholiques qui vont à la messe. Et puis il faut préparer le repas de famille dominical, la tarte à la rhubarbe, envisager l’apéro, avec un peu de chance, un petit rayon de soleil nous réchauffera le terrasse…

La liste des empêchements est aussi longue que la vie des contemporains, s’y ajoute inévitablement le désenchantement définitif d’une grande partie d’un peuple qui n’a plus qu’une confiance très relative dans ceux qui sont censés le représenter, et, au vu des résultats, il est loisible de le comprendre. Cette défiance vis à vis de la représentation est plus ou moins assumée selon le degré de ce que, de mon temps, l’on appelait la « conscience politique ». Il y a évidemment les anars qui ne mangent pas de ce pain là : « Si les élections pouvaient changer la vie, ai-je lu récemment sur un autocollant rouge et noir, on les aurait interdites depuis longtemps ». Il y a les je-m’en-foutistes qui se contentent de vivre et s’accommodent de tous les régimes, opportunistes, débrouillards, invisibles, et j’en passe: ils ne se pensent même pas citoyens, ils s’en foutent comme de leur première cuite, ça ne les concerne pas, tout simplement. Il y a les gens du peuple -comment les nommer autrement?- qui se disent à quoi bon, en rajoutant à leur lassitude une épaisse couche de « Tous pourris ! » avec l’accent gouailleur d’un comique populaire que l’on qualifierait aujourd’hui de populiste s’il n’était mort au guidon de sa moto, il y a longtemps déjà. Certes on peut reprocher à Coluche d’avoir ouvert la voie à des générations d’humoristes sans humour (en général compensé par un vigoureux engagement antidroite); mais lui avait un sacré talent avant de sombrer dans l’humanitaire.

Et puis il y a ceux qui pensent que notre système électoral n’est pas vraiment démocratique, pas dans le sens qu’ils auraient souhaité en tout cas: ils rêvent de mandats impératifs (interdits dans nos démocraties représentatives) plutôt qu’électifs. Ils aimeraient des votations citoyennes comme chez nos voisins suisses, mais la Suisse est un petit pays confédéral trilingue, pays natal de Rousseau: la démocratie directe n’est possible qu’à un niveau micro national, notre pays est, hélas, attaché à son jacobinisme, à la professionnalisation outrancière des représentants comme dans presque tous les pays occidentaux.

Représenter le peuple est un métier, lucratif, peu dangereux (à quelques exceptions près) et évolutif: vous pouvez en partant de tout en bas (maire de village) accéder aux plus hautes fonctions, et si en plus vous êtes passé par les cursus administratifs, la fonction publique est la voie royale… A part Bérégovoy et un garagiste célèbre de Loudun, il y a eu peu d’élus…Le peuple, cet étrange animal dangereux et immature, un ramassis de gens qui travaillent pour gagner leur vie et celle de leurs proches, aimerait sans doute parfois avoir son mot à dire, en dehors des parades manifestantes et autres raouts plus ou moins festifs, des syndicats qui défendent d’abord leurs intérêts. Comme disait l’autre, il n’est libre qu’au moment de voter et esclave le reste du temps, il est avant tout un contribuable et il ne contribue que par la fiscalité, ne pouvant même plus apprendre à défendre son pays! Il assiste sur les chaines câblées à des séances de l’assemblée de ceux pour lesquels il a peut-être voté et qui sont censés parler à sa place, nantis qu’ils sont de la parole et de la compétence, tu parles! L’hémicycle est aux trois quart vide, et certains des présents somnolent: il n’y a pas de pointeuse à l’assemblée? De quel droit, se disent-ils ces gens-là, MES députés se permettent-ils d’être absents, mandatés qu’ils sont par et pour le peuple: quoi d’étonnant à ce qu’ils décident de consacrer leur dimanche, ça tombe bien c’est un jour sacré, à d’autres activités qu’introduire un bulletin de vote dans une urne.

En définitive les abstentionnistes votent tout simplement pour le peuple en refusant de voter, parce que la représentation a du plomb dans l’aile, et il serait temps de s’en inquiéter sérieusement: c’est-à-dire en dehors des mantras de la morale civique (le vote est un droit, est-il vraiment un devoir?) ou des solutions à la Belge (vote obligatoire sous peine d’amende): les Belges ont un taux d’abstention très faible, soit, mais ils sont incapables de se gouverner de façon unitaire… L’inscription sur les listes électorales est obligatoire en France, mais il n’y a aucune sanction prévue dans le cas contraire: que signifie une loi sans coercition pour l’appliquer ? Sans doute qu’en définitive la citoyenneté n’a plus aucune importance, y compris pour ceux qui en vivent…

Estimations avant 20h00 : merci Sarkozy ?

8

On ne connaît pas encore les résultats du premier tour mais on sait déjà qui sera montré du doigt dimanche. Le Grand Méchant Internet est déjà coupable car c’est muni d’un clavier et d’une souris ou d’un smartphone qu’on pourra, dès 18h30, connaître les résultats une heure et demie avant la fermeture du dernier bureau de vote.

Ne pas respecter la loi, c’est effectivement -par définition- répréhensible. Et il ne me viendrait pas à l’idée de m’asseoir sur elle en diffusant l’information dans ces colonnes dimanche. Non pas parce que je pense que cela pourrait avoir une influence sur le scrutin. Comme l’explique Bruno Jeanbart, directeur d’études de l’institut Opinion Way, ces craintes sont largement exagérées. Mais la loi est la loi et un citoyen est tenu de la respecter.

Cependant, on peut s’interroger au vu de la polémique qui a déjà commencé et qui désigne déjà Internet et les réseaux sociaux comme les grands coupables. Twitter n’existait pas en 2002, lorsque les Guignols de l’Info ont annoncé -de manière détournée mais tout le monde avait compris- que Jean-Marie Le Pen s’était invité au second tour de la présidentielle. Mais surtout, il y avait un moyen radical pour que le problème ne se pose pas. Il suffisait de fixer à 20h00 la fermeture de tous les bureaux de vote. Ces estimations sont en effet obtenues grâces aux 100 premiers bulletins dépouillés dans un certain nombre de bureaux tests ce qui permet de donner des résultats fiables vers 18h30 avant de les annoncer officiellement à 20h[1. En général, ils ont été encore affinés pendant ce laps de temps, comme ils le seront encore tout au long de la soirée électorale]. Si les instituts ont cette possibilité c’est que, mis à part dans les grandes villes, les bureaux ferment à 18h00. En décidant d’une heure unique de fermeture, les estimations seraient connues aussi une demie-heure après et on pourrait les annoncer à tout le monde en même temps sans aucune possibilité de violer la loi.

La commission électorale avait préconisé cette solution[2. Une proposition de loi de Messieurs Sueur (PS) et Portelli (UMP) avait même été déposée au Sénat. Le gouvernement s’est opposé à son adoption.] le ministère de l’intérieur ne l’a pas suivie. Pourquoi ? Peut-être a t-il été jugé que des fuites n’influenceraient pas le scrutin, confirmant la thèse convaincante de Bruno Jeanbart, citée plus haut. Dans ce cas, on ose espérer que Claude Guéant ne hurlera pas au scandale dimanche quand les résultats seront connus sur toute la toile. Parce que lui seul avait la possibilité de régler définitivement le problème.

Saoulez-vous citoyens !

44

Comme vous le savez sans doute, après le gilet de sécurité et le triangle de signalisation, les automobilistes et motards français devront être en mesure de justifier de la possession d’un éthylotest homologué (norme NF X20704), non-périmé et non-usagé à bord de leur véhicule à compter du 1er juillet 2012. C’est la loi et plus précisément le décret n°2012-284 du 28 février 2012 qui vient compléter le dispositif déjà en vigueur depuis le 1er décembre 2011 qui fait obligation aux établissements « ouverts entre 2 heures et 7 heures du matin » (comprendre les boîtes de nuit) de mettre à disposition de leurs clients un dispositif de dépistage d’alcool.

Vous aurez donc le choix entre des éthylotests chimiques à usage unique – principalement les fameux « ballons » commercialisés par la société Contralco – qui vous coûteront entre 1 et 2 euros mais devront être renouvelés tous les deux ans et des appareils électroniques non-périssables mais beaucoup plus onéreux – tels que ceux proposés par des sociétés comme Alcohol Countermeasure Systems, Dräger, Éthylo, Objectif Prévention ou Pélimex – comptez au minimum une centaine d’euros. Comme il va de soit que nous seront nombreux à opter pour la première option, je me permets de vous suggérer d’en acquérir une paire : en effet, si vous deviez faire usage de votre unique éthylotest, vous seriez ipso facto hors la loi.

Nous voilà donc avec une nouvelle dépense obligatoire qui vient compléter très provisoirement l’arsenal pléthorique des mesures stupides et des lois inutiles dont nous abreuvent nos politiciens. Une fois dépassé le stade du « Oh-mon-Dieu-c’est-horrible-tous-ces-gens-qui-meurent-sur-la-route ! Mais-que-fait-le-gouvernement ? », les plus perspicaces d’entre nous auront noté qu’un éthylotest n’apporte absolument aucune information nouvelle à celui qui s’apprête à prendre le volant après avoir bu plus que de raison. Il est sous l’emprise de l’alcool, il le sait et l’humanité se divise entre ceux qui feront le choix raisonnable de rentrer à pied et les imbéciles qui décideront de passer outre. J’ai beau chercher, je ne vois pas en quoi la présence d’un éthylotest dans le véhicule y changera quoique ce soit.

Mais voilà que depuis quelques jours, l’internet sauvage et dérégulé bruisse d’une nouvelle rumeur qui expliquerait, au-delà de la bienpensance dopée à la moraline à laquelle nous sommes maintenant habitués, comment une loi aussi inepte a pu finir par s’imposer. Il se trouve que la mission d’information parlementaire qui est à l’origine de cette proposition (Jung-Houillon) comme M. Guéant qui s’en est fait le principal promoteur, auraient fait l’objet d’une intense campagne de lobbying de la part d’une mystérieuse association nommée « I-Test ». Et il se trouve que cette association ne serait pas composée de victimes de la route ou de familles éplorées mais d’une brochette de producteurs d’éthylotests. Mieux encore, apprend t’on, cette association aurait été formée en juillet 2011 – moins d’un mois après la création de la mission parlementaire – et serait présidée par un « chargé de mission en éthylomètrie » de la société Contralco qui se trouve, par ailleurs, être un ancien vendeur de radars. Bref, nous aurions là affaire à une scandaleuse manœuvre de lobbying de la part d’industriels qui ont trouvé un moyen radical de gonfler leurs profits en faisant en sorte que nous soyons obligés d’acheter leurs produits.

J’ai vérifié : c’est tout à fait vrai. I-Test est bien une entreprise de lobbying des producteurs d’éthylotests et elle a effectivement fait des pieds et des mains pour que cette loi soit adoptée. Mais je dois bien admettre que je n’ai absolument aucun mérite et que ce fait d’arme ne me vaudra sans doute pas mes galons de journaliste d’investigation : tout ceci est tout ce qu’il y a de plus officiel et de plus transparent, une rapide recherche sur internet suffit à le démontrer. Par exemple, dans la déclaration faite à la préfecture de police le 19 juillet 2011, I-Test déclare être « une association lobbyiste à but non lucratif agissant en faveur du développement des systèmes et dépistages d’alcool et des drogues pour tous, à toutes heures et compte rendu n°10″>clair, net et précis.
Et voilà mes concitoyens indignés qui découvrent soudainement que les antichambres de nos ministères comme les couloirs de l’assemblée sont peuplés de lobbyistes qui défendent leurs intérêts particuliers… Grande nouvelle !

Non mais sérieusement : que faisiez vous ces soixante dernières années ? N’est-ce pas vous qui avez dit et répété qu’il fallait que l’État nous protège contre nous-mêmes et nous éduque ? N’est-ce pas vous qui avez dit et répété que la santé et la sécurité des français était un sujet trop sérieux pour le « livrer aux seules forces du marché » ? N’est-ce pas vous qui avez dit et répété que l’État devait intervenir pour « soutenir l’industrie nationale » et « réguler le capitalisme » ? Eh quoi ? À quoi vous attendiez-vous ? C’est le système pour lequel vous votez depuis 60 ans (au bas mot) et c’est encore ce système que vous allez légitimer lors des échéances électorales à venir. Vous vouliez que l’État vous materne et se mêle d’économie ? Vous êtes servis.
Oui, madame, monsieur : en cherchant un peu, vous pourrez vérifier que les producteurs de biocarburants, de panneaux solaires et autres énergies vertes ont, eux-aussi, constitué des lobbies passés maîtres dans l’art de la chasse aux subventions et qu’ils ont, à coup de campagnes de communication, réussi à s’offrir les réglementations qui leurs permettent de vivre à vos dépens. Vous n’aurez aucun mal à vérifier que nos opérateurs de téléphonie mobile sont parvenus à obtenir de nos gouvernements que le marché national leur soit réservé ; vous permettant de payer pendant dix ans les abonnements les plus chers d’Europe. Vous n’aurez aucune difficulté à trouver les estimations du coût du programme Rafale, supportés par le contribuable au profit de Dassault Aviation et au nom du soutien d’État à l’emploi industriel. Cherchez encore, et vous réaliserez que notre merveilleuse Sécurité Sociale est une source de profits gigantesques pour la filière pharmaceutique qui nous vend des médicaments génériques parfois jusqu’à cinq fois plus cher que chez nos voisins ; vous apprendrez que si les banques s’enrichissent à ce point c’est précisément grâce au soutient de vos politiciens et de leurs banques centrales ; que les politiques protectionnistes – de l’Allemagne de Bismarck à l’Amérique de la loi Smoot-Hawley – ont toujours étés soutenues par des lobbies agricoles ou industriels qui, sous couvert d’intérêt général, ne visaient rien d’autre que leurs comptes de résultat… On pourrait continuer des heures.

La prochaine étape pour I-Test, c’est de rendre obligatoire les systèmes d’éthylotests anti-démarrage sur toutes les voitures vendues en France. Ils doivent, pour y parvenir, vaincre le lobby de l’industrie automobile qui combat cette mesure qui risque de faire augmenter ses coûts de production. Comme d’habitude, ce n’est pas le meilleur qui gagnera mais celui qui saura le mieux manœuvrer dans les cercles du pouvoir. Un jour peut-être comprendrez-vous enfin que défendre le capitalisme et l’économie de marché ne revient absolument pas à défendre les intérêts des « capitalistes ». En attendant, pensez à acheter deux éthylotests.

Oui, le changement, c’est Sarkozy

60

Alors que les sondages se suivent et se ressemblent, que les media nous prédisent unanimement la victoire d’Hollande, que les efforts louables mais légèrement désespérés de l’UMP ne semblent pas changer la donne, il ne reste plus qu’un moyen de renverser la vapeur : le bulletin de vote.

Les socialistes sont déjà dans l’après 6 mai, mais l’élection n’a pas encore eu lieu, et c’est encore le peuple qui aura le dernier mot. Et il n’est pas dit que celui-ci, en dernière analyse, voire au dernier moment, ne choisisse pas de se prononcer sur une vision de la France et sur un cap à tenir dans une conjoncture mondiale plus qu’instable. Non, la crise n’est pas derrière nous, oui la France est menacée au sein de la zone euro et plus largement dans la mondialisation. Et pourtant, ce n’est ni le repli ni le déni qui permettront à notre vieux pays de sortir de la léthargie dans laquelle il menace de s’enfoncer de manière définitive.

Ainsi, de la même manière que Gerhard Schröder a imposé à l’Allemagne une cure de réforme dans les années 2000 pour restaurer l’économie de son pays, il est plus que temps de revoir notre modèle de développement économique et social. Si l’Etat-Providence doit nécessairement garantir aux plus pauvres et aux plus démunis une existence décente et digne, sa vocation n’est nullement de s’immiscer dans tous les aspects de la vie économique de notre pays. C’est pourquoi les freins que sont le code du travail, la fiscalité des entreprises ou encore l’empilement normatif et législatif toujours plus contraignant doivent être levés afin de permettre à notre pays de repartir sur un bon pied.

Le principe de responsabilité doit être posé afin de garantir à chacun un juste équilibre : ainsi, pourquoi ne pas imaginer que le salarié qui accepterait une plus grande souplesse dans son contrat de travail soit récompensé par un supplément de rémunération et/ou d’assurance chômage dont la charge incomberait non plus à l’Etat mais à l’entreprise qui l’embauche ? Au nom de quoi proposer un contrat spécifique pour les jeunes serait-il plus indigne que de les condamner à des périodes de chômage qui ne cessent de s’allonger ? En ces temps de disette salariale, le CPE pourrait avoir du bon pour mettre le pied à l’étrier aux milliers de jeunes peu ou pas qualifiés qui arrivent sur le marché du travail. Lorsqu’on a 50 ans et que l’on est chômeur depuis plus d’un an, accepter un contrat plus souple pour l’entreprise ne serait-il pas profitable plutôt que de continuer à pointer à Pôle Emploi ?

En contrepartie de ces avancées significatives, l’entreprise doit prendre ses responsabilités : ceux qui acceptent de prendre leur part de risque dans le challenge permanent que représente le monde professionnel doivent être rémunérés en conséquence et/ou assurés qu’en cas d’accident de parcours, leurs droits leur seront garantis. Et l’Etat doit permettre cela. L’entreprenariat doit être encouragé et la fiscalité appliquée aux entreprises entièrement revue. L’imposition des grands groupes doit être harmonisée avec celle des PME et TPE. Il ne suffit pas créer un impôt sur les bénéfices des grands groupes pour se dédouaner de l’effort de révolution fiscale nécessaire pour remettre notre système productif sur les rails. La suppression de la taxe professionnelle procédait de ce raisonnement, malheureusement le gué n’a été qu’à moitié franchi et les vieilles logiques immobilistes ont une fois encore eu raison de la nécessité réformatrice. Le bon sens et l’intérêt général doivent présider à cette remise à plat. En outre, il faut cesser de faire de cas particuliers des dispositifs d’exonération qui au final bénéficient à tous. Certes, chaque activité a ses spécificités, mais ce n’est pas le rôle de l’Etat que de prévoir des exceptions au principe, puis des exceptions aux exceptions et ainsi de suite. Dès lors, comment s’étonner que les dirigeants de nos PME ne s’y retrouvent plus et que ceux de nos grands groupes fassent le choix de payer à prix d’or des cabinets de fiscalistes chargés d’optimiser l’imposition de leurs entreprises ?

Enfin, il faut imposer à nos responsables politiques qui présentent et votent les lois de prévoir au préalable l’abrogation systématique des normes préexistantes. Le rôle du parlementaire ou du ministre est de décider par la loi ou le règlement de l’orientation législative de la France. Mais toute modification doit être assortie de la suppression de la législation jusqu’alors en vigueur. C’est la seule solution pour éviter l’empilement et le mille-feuille juridique dans nos différents codes.

Toutes ces bonnes paroles n’ont en apparence que peu de rapport avec la réélection de Nicolas Sarkozy. Et pourtant… Des dix candidats en lice pour ce premier tour de l’élection présidentielle, aucun si ce n’est lui, n’a la capacité ni l’envie de mettre en œuvre des réformes urgentes pour la France. François Hollande rassure les français en promettant de ne rien changer et en garantissant toujours plus d’Etat (le déni). Marine Le Pen ne propose que l’isolationnisme anti-européen et l’arrêt de l’immigration (par ailleurs nécessaire) comme autant de solutions miracles pour sortir de la crise. Seul François Bayrou pourrait avoir la clairvoyance nécessaire pour participer au relèvement intellectuel et économique de la France. Mais, obnubilé par son vieil ennemi Sarkozy et persuadé d’avoir été désigné comme le successeur d’Henri IV, il a perdu 5 ans, voire 10, en oubliant l’indispensable pragmatisme qui doit guider l’engagement politique (Rappelons qu’Henri IV, le vrai, avait carrément changé de religion pour mettre fin à la guerre civile en France, la vraie).

Seul Nicolas Sarkozy, par son extraordinaire capacité à ne prendre en compte aucun des avis contradictoires qui l’entourent, peut faire bouger les lignes et bousculer les conservatismes. Regrettons au passage que l’électoralisme qui sévit dans toute campagne l’empêche de dévoiler l’ampleur des projets qui sont les siens pour notre nation. Enfin, espérons que l’absence de perspective de réélection en 2017 lui permettra de se défaire des chaînes de l’opinion qui retiennent depuis 30 ans nos responsables politiques d’envisager et de mettre en œuvre toute réforme un tant soit peu ambitieuse.

Si le cœur a ses raisons que la raison ignore, alors laissons tomber un instant le cœur au profit du cerveau et parions sur le seul chef qui, vraiment, veut nous sortir du marasme.