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Mélenchon, pas si mal…

Je tiens à rassurer mes lecteurs et amis de droite : je suis plutôt déçu par le score du Front de Gauche. J’ai raconté dans Causeur Magazine la genèse depuis le non de 2005 au TCE de ce mouvement beaucoup plus atypique qu’on ne veut bien le dire quand on le présente, de manière contradictoire d’ailleurs, comme un rassemblement de néo-bolchéviques, ou alors de bobos, ou encore de petits fonctionnaires et ouvriers du publics effrayés par la fin de diverses protection statutaires. C’est une longue histoire et apparemment la route va encore être longue.

Je suis plutôt déçu par le score du Front de gauche et bien entendu, je ne devrais pas. Mais je suis comme vous tous un enfant du spectacle et tout ce que j’ai directement vécu de cette campagne (les meetings géants en plein air, les tractages, les « boitages », les rencontres thématiques dans les quartiers) s’est éloigné dans une représentation (les sondages qui grimpent, l’affolement de plus en plus hargneux de certains médias et de certains politique, y compris chez les socialistes et chez les Verts.) Alors j’ai rêvé de 14, 15% et de passer devant Marine Le Pen. Pour l’honneur, pour valider le sens du combat, celui de ramener le peuple vers des colères qui le grandissent et non qui l’abaissent. Et que l’on ne vienne pas me parler de mépris pour les électeurs du FN, c’est ici tout le contraire. C’est une question d’émancipation et vous le prendrez par le bout que vous voudrez, au moins sur un plan politique, les références à Jaurès sont tout de même plus émancipatrices que celles à Brasillach.

Non, je ne devrais pas être déçu si je constate d’où nous sommes partis et où nous sommes arrivés. Les observateurs ont remarqué justement que cette fois-ci, le FN dont la création remonte à 1972, a enfin un vote nationalisé et qu’il a même fait des scores imposants dans les régions de l’Ouest où semble-t-il, cette fois-ci, les vieilles défenses immunitaires catholiques sont tombées. Eh bien je voudrais juste faire remarquer que le Front de Gauche qui lui n’existe que depuis 2008, est aussi présent sur tout le territoire dans une fourchette allant de 8 à 17% selon les départements. Ce qui invalide au passage la thèse d’un vote bobo à moins d’avoir une vision extensive du terme et de penser que la Seine Saint-Denis, la Pas de Calais ou la Seine-Maritime sont des départements bobos.

Si, si, 11% pour la gauche, ce n’est pas mal. Et disons 12-13 si j’ajoute les miettes trotskistes. Car vous aurez bien compris qu’il est hors de question que je m’amuse à faire un total gauche en comptant le score de François Hollande ou d’Eva Joly. Ou alors c’est que les mots n’ont plus de sens. François Hollande est un social libéral, européen qui sent bien que le système est sur le point d’imploser si l’on continue à penser la nation sur une logique purement financière alors que les inégalités se creusent et que la grande pauvreté, quand elle se met à voter, vote Front National. Je devrais en être chagriné, de voir que lorsque les classes populaires sortent de leur auto-exclusion électorale, elles votent Front national. Figurez-vous que non. Cela veut juste dire qu’il y a encore du travail pour le Front de gauche.

Que l’air de rien, les observateurs et les gens de droite s’amusent à faire un total droite en additionnant l’UMP plus le FN, c’est leur affaire. C’est évidemment faux et ça en dit surtout long sur leur fameuse droitisation si évidente aujourd’hui.
Une gauche à 11% donc : ce n’est pas si mal dans un monde de droite, dans un monde où le « réel », construction idéologique de droite pour faire oublier la réalité, s’impose faussement aux consciences. Elisabeth Levy vient d’écrire La Gauche contre le réel, que nous recommandons chaudement au passage.
Je vais reprendre son titre et en inverser les terme : le réel contre la gauche. Cela résume assez bien, à mon avis ce que signifie être de gauche. C’est refuser la soumission au réel, précisément. C’est penser pouvoir agir sur lui. Bref, c’est faire de la politique. 11% de gens ont refusé le réel et vont continuer à le refuser, cela fait tout de même quatre millions de personnes…

Le premier ministre idéal de Hollande

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A une question d’un journaliste sur l’identité de son futur premier ministre, François Hollande a démontré qu’il avait fort bien compris les institutions de la Ve République : « C’est la campagne qui décidera, et notamment celle du second tour ». Depuis 1958, la nomination des hôtes de Matignon répond à cette règle non écrite : le premier premier ministre du mandat est celui qui s’impose au Président alors que le second est celui que le Président impose lui-même.

En 1959, le Général de Gaulle ayant fait adopter la constitution du 4 octobre 1958, il nomme à Matignon l’homme qui l’a rédigée, Michel Debré. Trois ans plus tard, il nomme un inconnu des Français, qui avait été son directeur de cabinet, Georges Pompidou. En 1965, le Président fait campagne sur la continuité et gagne sur la continuité. Il nomme donc Pompidou. Après les événements de 1968, ceux-ci ayant eu raison de sa relation avec le Premier Ministre, il nomme Maurice Couve de Murville pour mettre en place la Participation. En 1969, Georges Pompidou est élu au second tour face au centriste Poher. Il a dû, pour réussir, rassembler une UDR (le parti gaulliste) qui lui en veut pour son « appel de Rome »[1. Pendant la campagne référendaire de 1969, Pompidou indique, en déplacement dans la Ville éternelle, qu’il serait candidat si le non l’emportait. Ce fut interprété comme un véritable coup de poignard du côté des barons du gaullisme.], et doit donc nommer le baron du gaullisme le plus populaire, Jacques Chaban-Delmas. En 1972, il démissionne ce dernier et nomme Pierre Messmer, qui a été son ministre obéissant pendant des années. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing est présent au second tour parce qu’il a réussi, grâce au ralliement de députés gaullistes -le fameux appel des 43- à passer devant Chaban. Il gagne ensuite pour avoir néanmoins fait le plein des voix chabanistes. C’est donc le chef de ces ralliés, Jacques Chirac qui entre à Matignon, lequel prend très rapidement la direction du parti gaulliste doté du groupe le plus important à l’Assemblée Nationale. En 1976, après le divorce entre les deux hommes, Giscard nomme un inconnu du grand public, Raymond Barre.

En 1981, la situation impose à François Mitterrand de nommer un Premier ministre qui saura gérer la présence du PCF au gouvernement et parler au fameux « peuple de gauche ». La situation impose donc Pierre Mauroy qui gère quotidiennement cette situation dans le Nord. En outre, les équilibres au sein du PS comptent : le courant Mauroy-Rocard est puissant au sein du PS, il faut le neutraliser. En 1984, c’est un autre « homme du président » qui est nommé à Matignon, le jeune Laurent Fabius. En 1988, ayant fait campagne sur la France unie et été élu au second tour avec un apport important des suffrages de Raymond Barre, Mitterrand nomme Rocard.

En 1992, il imite Pompidou en se débarrassant d’un chef de gouvernement plus populaire que lui et impose Edith Cresson, à la surprise générale. Si le second tour de 1995 avait vu s’opposer Jacques Chirac et Edouard Balladur, le premier aurait nommé Philippe Séguin à Matignon. Mais Chirac a affronté Jospin. Il a eu besoin des voix de Balladur et non celles de gauche pour être élu. C’est Juppé qui devient Premier ministre. On assiste en 1997 à une petite variante de la règle. Chirac impose la dissolution, et en obtient le résultat cash : un socialiste à Matignon. Cette situation ne déroge que très peu à la règle. Le Président voulait éviter de se faire imposer Séguin. Il voulait imposer le maintien de son fidèle Juppé. A tout prendre, il préférait cohabiter avec Jospin qu’avec Séguin. En 2002, élu par 82 % des Français dans la situation qu’on connaît, et alors que Nicolas Sarkozy rue dans les brancards, Jacques Chirac préfère nommer un centriste, Jean-Pierre Raffarin, tout en rondeurs. Le Président n’a pas nommé le gouvernement d’union nationale qui s’imposait. Il ne veut pas non plus faire de la provocation en désignant un chef de gouvernement trop marqué à droite. Raffarin est un compromis.
En 2005, il nomme son fidèle Dominique de Villepin. En 2007, on assiste à une autre variante : Nicolas Sarkozy a fait campagne sur un changement de type de présidence. Le Premier ministre ne sera plus un véritable Premier ministre mais un simple collaborateur. Elu en tenant ce discours, il désigne donc Nicolas Sarkozy chef de gouvernement, Fillon occupant Matignon par pure forme. Après les élections régionales de 2010, convaincu que cette pratique ne convient pas aux Français, il impose un fidèle, François Fillon. Cela tombe bien, il occupe déjà Matignon.

Ce long dégagement historique effectué, si le lecteur n’a pas compris le fonctionnement des institutions en matière de choix de Premier ministre, c’est qu’il y a mis une certaine mauvaise volonté. Examinons donc la situation de 2012. Si Jean-Luc Mélenchon avait réalisé le score qu’on lui prêtait, tutoyant les 15 %, Martine Aubry était assurée d’entrer à Matignon. Il n’a fait que 11. Pour assurer sa victoire, et aussi pour tenir compte de l’état politique et sociologique du pays, François Hollande doit donc mettre en avant puis nommer premier ministre un homme en phase avec cet état-là. Comme Nicolas Sarkozy, il doit aussi tenir compte de la France qui a voté non en 2005 et en particulier de celle qui voté Marine Le Pen le 22 avril. L’idéal est donc de trouver une personnalité qui aurait voté non au TCE, qui aurait une image sécuritaire, n’aurait pas peur d’affronter les débats identitaires et qui soit aussi adhérent au Parti Socialiste.

Impossible, me rétorquerez-vous, et pourtant cet homme existe. Manuel Valls était en effet défavorable à la constitution européenne[2. Certes timidement, puisqu’il avait milité pour le non au sein du PS, puis lors du débat référendaire avant de se plier à la discipline du parti au moment où les sondages commencèrent à donner le non gagnant, d’une manière assez inexplicable… Peur de gagner ?], possède une image d’ordre à tel point qu’on l’imagine aussi très bien Place Beauvau, et fut l’un des seuls députés PS à voter l’interdiction du port de la burqa. Arrivé à 10 ans en France de sa Catalogne natale, il est aussi un exemple d’assimilation réussie. En outre, il a aussi l’avantage, grâce à ses positions économiques -sur la dette, notamment- de ne pas trop déplaire à l’électorat centriste.

François Hollande élu, s’il est conséquent, nommera donc son actuel directeur de la communication à Matignon dans trois semaines. Il n’est évidemment pas exclu que les équilibres solférinesques aient raison de cette prévision, peut-être un peu trop portée sur l’état sociologique du pays. Dans ce cas, c’est plutôt Jean-Marc Ayrault qui sera choisi. On le saura assez vite : les passages télé et radio devraient nous donner des indices. Mais pour moi, Valls s’impose !

Copé ne brille pas à Meaux

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Avec plus de 33% pour Hollande et cinq points de moins pour Sarkozy, on ne peut pas dire que le secrétaire général de l’UMP, et maire de la ville depuis 1995, ait obtenu des résultats particulièrement brillants. Son équation personnelle n’a pas pesé bien lourd.
Il est vrai que Jean-François Copé a préféré la jouer, au cours de cette campagne, profil très bas en espérant sans trop le dire qu’une défaite de Sarkozy lui ouvrirait les portes de 2017. C’est pour cela qu’il s’est beaucoup plus occupé de fliquer plus ou moins ses petits camarades qui désireraient lui ravir le parti.

Petits camarades qui au demeurant n’ont guère mieux fait que lui à domicile. Son principal rival, Xavier Bertrand, ministre de la Santé a vu les « courbes s’inverser » selon l’expression à la mode en cette élection présidentielle. Le problème, c’est que les courbes se sont inversées dans le mauvais sens par rapport à 2007 et que François Hollande met cinq points dans la vue au sortant.

Quant à Nathalie Kosciusko-Morizet quand elle ne passe pas son temps à être réprimandée par Patrick Buisson pour gaucho-gaullisme, elle a juste le temps de rentrer dans sa mairie de Longjumeau le soir du 22 avril pour constater que chez elle aussi, Hollande faisait sept points de mieux que Sarkozy.

On pourrait également vous parler de Juppé à Bordeaux, mais lui, les volées de bois vert reçues sur son terrain bordelais, ça a toujours été une de ses spécialités.

Le peuple à la table des élites ?

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L’Europe a joué le rôle du méchant et le monde celui de l’absent dans cette campagne. Pour coller au peuple qui a la nation qui le démange à sa frontière, chacun y est allé de son couplet protectionniste. Marine ayant misé la première, elle a ramassé le pactole. Alors Mélenchon boude. Il s’est pourtant ménagé une rente de situation inespérée.

Une fois n’est pas coutume, la surprise du chef fut cette année Marine Le Pen, grand vainqueur du premier tour de l’élection présidentielle. Elle s’est taillée la part du lion dans « l’électorat populaire », cette réserve d’indiens pour journalistes. Un vote essentiellement rural, périphérique et carrément prolo quand le peuple des villes, qui existe encore en dépit des efforts de gentrification des politiques urbaines, lui a préféré Hollande. Et oui, les pauvres se cachent à la campagne. La misère y est moins rude dit-on mais plus tenace car il y est plus difficile de s’en extraire. Ce peuple-là ne va pas prendre la Bastille avec Mélenchon, ou si peu, et a répondu à l’appel d’une Marine qui a porté le sens du peuple en bandoulière tout au long de la campagne. Tout autre constat serait malhonnête. Elle est désormais prête à vitrioler les orléanistes de la droite libérale et européiste pour mieux tenter de reconstituer autour de sa pomme un grand courant bonapartiste, national et populaire. Ça travaille la droite en profondeur depuis des années…

Marine y est prête mais rien ne dit qu’elle y arrivera. Cependant, son premier objectif est atteint. Moins diabolisée que papa, elle a réuni 6,4 millions d’électeurs dimanche soir quand son père en réunissait 5,5 millions au second tour de 2002. En valeur réelle et relative, c’est bien son courant qui a le plus progressé à l’occasion de ce suffrage. Arrivera-t-elle à sauter l’obstacle des législatives, qui nuit toujours gravement à la santé de son parti ? Rien n’est moins certain à l’heure actuelle. La vague qui la porte est certes forte, mais les institutions ont placé des digues qui le sont plus encore. Les élections législatives au suffrage uninominal à deux tours ont toujours éjecté le FN de l’Assemblée nationale. Si elle a dépassé les 12,5% d’inscrits dans 353 circonscriptions sur 577, qui permettent potentiellement un maintien des candidats y portant sa flamme, les triangulaires ne favoriseront que le Parti socialiste et ses alliés.

Elle le sait. Elle a besoin d’une victoire de la gauche pour tester la capacité de l’actuelle majorité à maintenir ses rangs serrés ou à se disloquer, quelle que soit l’ampleur de la déculottée qui s’annonce pour l’UMP. Tant que Le Pen père était aux commandes, bien à l’aise dans son bastion, la droite dite républicaine ne pouvait envisager de gondoler avec le Front. Chirac s’y était toujours opposé et le 21 avril 2002 en fit le béni des dieux de l’antifascisme. Sarkozy a construit sa victoire de 2007 en incarnant la droite populaire, au grand dam d’un Le Pen détroussé de son fond de commerce. Exploit impossible à rééditer, l’histoire n’a même pas daigné bégayer. Au contraire, ce quinquennat sécuritaire et identitaire n’a fait que renforcer la légitimité de l’égérie de la droite nationale, qui, quoiqu’en disent les esprits chagrins toujours ravis de ne pas voir ce qui saute aux yeux, a ravalé en profondeur la façade de la boutique familiale. En faisant siens, et la première, les thèmes du protectionnisme et de la laïcité, en tenant aux prolos le langage qu’ils voulaient entendre sur les délocalisations, elle n’a eu qu’à se baisser pour ramasser les drapeaux que d’autres avaient laissés à terre. Sincère ou pas, là n’est pas la question, son discours a porté loin pour finalement la porter très haut.

Évidemment, elle ne fut pas la seule. D’autres ont senti depuis longtemps que les mythes d’hier sur l’Éden européen et la douceur d’un libéralisme accepté par le plus grand nombre ne pouvaient éternellement berner la majorité. De Mélenchon à Dupont-Aignan en passant par Montebourg, beaucoup ont mené campagne sur la réhabilitation de la frontière dont il n’est plus aujourd’hui douteux de faire l’éloge, quand hier encore tous ceux qui y touchaient se voyaient rhabillés des charmants oripeaux du populisme. Souvenons-nous que Bayrou n’a eu qu’à jeter aux vents son « produire français » pour faire un bond spectaculaire dans les sondages comme il a suffi aux hérauts du marché libre que furent Hollande et Sarkozy de mêler – mollement – leurs voix à la chorale nouvelle des protectionnistes pour ne pas paraître trop à l’ouest. Tout ceci est un trompe l’œil électoral et Berlin saura bien ramener Paris aux réalités de ses « engagements européens » d’ici peu.

Jean-Luc Mélenchon peut s’égosiller à appeler à voter Hollande pour briser « l’axe Merkozy », cause de tous nos maux, on imagine mal François tordant le bras à Angela sous la pression de « l’homme qui venait du Non ». Ça ferait très mauvais genre.

Propulsé « révélation de la campagne » sous les hourras de foules assemblées religieusement pour entendre ce -trop ?- généreux discours réhabilitant les mythes fondateurs de l’égalitarisme républicain et de l’universalisme français, il n’aura finalement pas réussi à projeter sa candidature au-delà de l’étiage de la gauche radicale en 2002. Il a réuni cet électorat sous une seule bannière et atteint ses deux objectifs initiaux. Un score à deux chiffres et dépasser Bayrou, condition sine qua non (croit-il) pour éviter que la gauche ne lorgne trop à droite dans ses alliances futures. Ce sont les vieux qui ont le moins voté pour lui, réticence logique au regard de la disqualification de l’hypothèse communiste et révolutionnaire au sein de cette génération. Le rassemblement opéré autour du sans-culotte de la Bastille (quatre millions de suffrages sont loin d’être anecdotiques) apparaît donc comme une force d’avenir sociologique. Mais le sera-t-elle politiquement ?

Le Front de gauche aura autant de députés que le Parti socialiste en décidera. Une vingtaine, au plus une trentaine. Ce n’est donc pas de ce côté qu’il peut espérer approfondir son enracinement. Par ailleurs, on voit mal les communistes, si dociles avec leurs grands alliés historiques, pratiquer la politique de la terre brûlée dans leur camp comme Le Pen s’apprête à le faire à droite. La réalité de l’appareil communiste perfusionné par le PS va vite reprendre le dessus. Ça va être coton pour le candidat d’hier de maintenir le cap -si indépendant- de sa campagne en étant désormais « indépendant mais pas trop » de la majorité socialiste qui se dessine. On ne voit pas vraiment quelle porte peut encore s’ouvrir devant lui à moins de parier sur un échec cuisant des socialistes aux affaires. Qu’il souhaite secrètement cette issue ou n’ose l’avancer ouvertement, seule cette perspective pourra lui permettre d’atteindre son prochain objectif : passer devant ses anciens camarades aux élections européennes pour mieux « foncer sur l’Élysée en 2017 ».

On verra bien quelle sera la situation, catastrophique ou pas, de la France et de l’Europe d’ici là. Mais s’il décide une fois de plus « d’aller au peuple », comme c’est la mode désormais, on conseillera cette fois à Mélenchon d’éviter cette fois de proclamer sur une plage « qu’il n’y a qu’un seul peuple sur les deux rives de la Méditerranée »… Comment lui dire ? Le peuple de notre rive n’est peut-être pas assez mûr pour accéder à de tels concepts ? À moins que ce ne soit tout simplement une grosse connerie. Et si Marine en raconte beaucoup, des conneries, elle a au moins su éviter celle-là. Ce qui explique sans doute leur ordre d’arrivée. Troisième et quatrième, leurs places ne sont pas plus enviables l’une que l’autre. Les voilà bordant l’espace politique d’un extrême à l’autre, au nom du peuple, invité une fois de plus à rester bien au bord.

Marine Le Pen a séduit la France invisible

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Les Essards-Taignevaux, dimanche 18h27. Je n’ai encore aucune estimation, ni sondage sorti des urnes. Et pourtant, en sortant de la mairie de cette commune du Jura, située à la limite de la Saône-et-Loire, j’ai déjà une idée précise de l’excellent score que fera Marine Le Pen une heure trente plus tard. Sur les 190 bulletins dépouillés, elle est arrivée largement en tête avec 61 voix. François Hollande suit avec 45 et Nicolas Sarkozy n’en obtient que 32. Alors que j’assiste à une fête familiale en face du bureau de vote, je vois arriver l’un des convives, assesseur au dépouillement de la seconde commune du canton. Il m’annonce que Marine Le Pen est en tête avec plus de 30 % des voix. Quelques heures après, je découvre qu’elle domine dans 10 des 17 communes des cantons ; elle obtient d’ailleurs 29 % des suffrages sur ce canton de 5216 inscrits, devançant Nicolas Sarkozy (24,5) et François Hollande (22,0).

Ce canton, je le connais. C’est celui où j’ai passé une partie de ma jeunesse. C’est là, aussi, que j’ai mené la campagne du non au Traité de Maastricht en 1992, lorsque je tapissais la moindre porte de transformateur électrique de l’affiche « Liberté, je chéris ton non ». Intéressante, cette campagne référendaire dans le canton de Chaussin. Alors que ses résultats étaient auparavant un copié-collé des projections données sur le plan national à 20h00, j’avais cru dur comme fer que le traité de Maastricht était rejeté par les Français constatant vers 19h00 que 55 % des électeurs de mon canton avaient voté non. Cruelle déception une heure plus tard : c’est le oui qui l’emportait avec 51 % des suffrages. Jamais une telle coupure n’avait existé entre France des villes et France des champs.

En vingt ans, cette fracture française, si bien décrite par Christophe Guilluy, s’est encore aggravée. La population a évolué. De nombreux pavillons ont été construits, et abritent souvent des classes populaires qui travaillent dans les agglomérations de Dole, Lons-le-Saunier et parfois Dijon[1. A Dole et Lons-le Saunier, les deux communes les plus importantes du département situées à 25 kilomètres du canton, Marine Le Pen a obtenu beaucoup moins que dans les campagnes environnantes, respectivement 18% et 14 %.]. Y vivent aussi beaucoup de retraités et quelques agriculteurs, lesquels ont vu, comme ailleurs, leur nombre diminuer considérablement depuis 1992. En 2005, le TCE y était rejeté à plus de 60%. Le canton de Chaussin constitue un exemple parfait de la France du Non, draguée par les candidats favoris depuis quelques semaines et qui le sera encore davantage lors des deux prochaines. Cette France rurale, c’est Marine Le Pen qu’elle a choisi comme porte-drapeau. Mélenchon avait lui aussi parlé de ces « oubliés », de ces « invisibles », touchés de plein fouet par les insécurités économiques, sociales, physiques et identitaires. Comme Guilluy, Brustier et Huelin avaient fort bien décrit la sociologie politique de cette France-là. La gauche avait perdu ce peuple[2. Recherche le Peuple désespérément, Bourin Editeur.] au profit d’une droite désormais culturellement majoritaire[3. Voyage au bout de la droite, Mille et une nuits.]. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Gaël Brustier travaille aujourd’hui avec Arnaud Montebourg, député de la circonscription voisine et qui dès 1997, accusait le libre-échange déloyal dans sa profession de foi de candidat. En Bresse, il suffisait d’observer pour constater l’étendue des dégâts d’une mondialisation prétendument heureuse.

Patrick Buisson a lu Guilluy, Brustier et Huelin. Il a fait les mêmes constats qu’eux et a pensé en faire profiter Nicolas Sarkozy. C’était négliger deux éléments importants. D’une part, la personnalité de Nicolas Sarkozy et le fait qu’il avait déjà mené une campagne du même type cinq ans plus tôt. On a beau dire, on a beau faire, il est quand même difficile de faire passer les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages, ou l’inverse en l’occurrence. Les électeurs, ainsi que le note Philippe Cohen, ne sont pas dotés d’une mémoire de poisson rouge et se souviennent que le Président actuel est aussi celui qui a signé le Traité de Lisbonne mais aussi le Pacte budgétaire, qu’il reproche même à François Hollande de vouloir renégocier. D’autre part, cette France-là refuse l’austérité. Cette dernière s’est traduite par des postes en moins à la gendarmerie et au collège de Chaussin, comme ailleurs. Cette France rurale du non est la première à en souffrir. Voilà pourquoi, bien que le pays penche à droite, une bonne part des électeurs de Marine Le Pen, dans cette France rurale des pavillons, ne suivra pas Nicolas Sarkozy le 6 mai, et pas seulement parce que la patronne du FN le leur aura conseillé.

Trois débats ? Mais pour quoi faire ?

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Premier débat

Il faut sauver le modèle social que le monde nous envie (™) et en particulier notre système de retraites. François « Flamby » Hollande, fossoyeur des comptes publics de Corrèze, propose un système de retraire géré par l’État, obligatoire et par répartition avec un âge de départ à la retraite à 60 ans tandis que S.A.I. Nicolas Ier, empereur de Neuilly-sur-Seine, propose un système de retraite géré par l’État, obligatoire et par répartition avec un âge de départ à la retraite à 62 ans. On imagine déjà la violence des échanges…

Deuxième round.

Tout ça, c’est à cause de la vilaine spéculation financière, de la mondialisation ultralibérale (copyright MLP/JLM), des traders, des paradis fiscaux et des banquiers (liste non-exhaustive et provisoire). Il faut donc instaurer un taxe sur les transactions financières pour leur montrer qui est le chef; non mais ! François Hollande, capitaine de pédalo, propose de taxer les transactions financières pour mettre fin à la spéculation tandis que Nicolas Sarkozy, Bonaparte de faible envergure, pense taxer les transactions financières pour obliger les marchés à réparer leurs bêtises. Il va y avoir du sang sur les murs.

Troisième débat

C’est le sujet le plus important de la décennie – que dis-je de la décennie, de l’Histoire de France ! – et c’est là qu’on va voir les lignes de fractures les plus profondes entre ces deux projets de société totalement antagonistes : doit-on accepter, oui ou non, que de la viande halal soit vendue sur le territoire de la République et, si oui, faut-il prévoir un étiquetage spécifique ? François Hollande, ex de Ségolène Royal et accessoirement candidat au second tour de la présidentielle, pense que non, que ça reviendrait à stigmatiser les musulmans tandis que Nicolas Sarkozy, ex de Madame Ciganer-Albéniz et par ailleurs président sortant, pense que c’est un sujet très grave et que l’État doit intervenir pour faire quelque chose.

Bon, on ne pourrait pas avoir trois bons films à la place ?

À la Mutu avec Sarkozy

La garde meurt, mais ne se rend pas. Dimanche à la Mutualité, entre les intellos de la montagne Sainte Geneviève et les excités de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, c’était ambiance « on luttera jusqu’au bout ».
Les militants UMP, emmenés par plusieurs groupes de jeunes qui avaient visiblement l’intention de motiver les troupes, sont remontés comme des pendules, avec l’envie d’en découdre scandée toutes les dix minutes par des chants collectifs (« on va gagner ! on va gagner ! », « Nicolas ! Nicolas ! » etc).

Les résultats apparaissent sur les écrans. Sarkozy n’est pas en tête. L’élection est écrite. Certains se hasardent à des calculs, additionnent les scores de Marine Le Pen et Bayrou à celui du chef, ce qui fait environ 52/53% des suffrages, largement ce qu’il faut ; Christine Boutin me dit : « La France est à droite, on va gagner, j’y crois », Guéant passe tout sourire et sans applaudissements, Fillon me serre la pince, il est mieux en vrai qu’à la télé, contrairement à Copé qui a la mâchoire de ses ambitions. Les deux sont très applaudis, et on attend, on attend, on attend des heures, des écrans géants retransmettent les escarmouches entre chapeaux à plumes sur les deux premières chaînes, les socialistes sont hués, les Le Pen sont écoutés. Les gens se serrent chaque minute un peu plus vers l’avant de la salle, il y a quelque chose de gênant à être parqués comme ça derrière des cordes, sans se voir offrir quoi que ce soit tandis que les caciques sont de l’autre côté, avec un buffet qui les attend au cinquième étage. Dans la fosse des militants s’infiltrent des journalistes goguenards qui nous posent des questions glissantes, auxquelles ils obtiennent des réponses stéréotypées, comme si tout le monde avait appris par cœur les fameux éléments de langage. Jeanette Bougrab passe, personne ne la reconnaît. Roselyne Bachelot s’est métamorphosée.

Guillaume Peltier est tout excité. De jeunes organisateurs nerveux scrutent la salle, on nous distribue des drapeaux. A la télé, Juppé s’engueule avec Aubry, il est acclamé une première fois, puis une seconde à son arrivée dans la salle. Passent la bande habituelle des Barbelivien & co, mines compassées, et l’avocat Thierry Herzog, un boxeur, qui avait défendu Sarkozy dans l’affaire Clearstream, et son fils Jean dans l’affaire du scooter. Jean est là aussi, moins flamboyant que lors de l’investiture paternelle en 2007 ; tout à coup Carla, qui court presque, il arrive.
Entre le messie, sans prévenir, directement par les coulisses de la scène, ouvrant les bras en faisant « merci » de la tête, après trois heures d’attente ; il est normal, très calme face à une salle est encore plus hystérique que ce que je craignais, quelqu’un fait un malaise. L’angle est clair : tous ceux qui aiment la patrie, avec moi !

Si la politique n’avait pas remplacé la guerre civile, ou plus simplement si Nicolas Sarkozy nous en avait donné l’ordre, à la Concorde une semaine auparavant comme dimanche à la Mutualité, nous aurions marché sur Vincennes, marché sur Solférino, pour un combat d’hommes à hommes. Le peuple de droite n’en peut plus. Le peuple de droite ne supporte plus de voir, contre son champion, tant de forces alliées. Il a résisté, le peuple de droite, parce qu’il est légitimiste et fidèle, à toutes les calomnies, à toutes les boules puantes, à l’acharnement des amuseurs, à la mauvaise foi du Grand Journal, à l’ignominie des Guignols, aux mensonges de Benoît Hamon, aux railleries civiques de Stéphane Hessel, à la bouleversante bêtise de Xavier Beauvois qui, comme l’a justement relevé Finkielkraut, est tellement aveuglé par l’idéologie dominante qu’il « ne voit pas ce qu’il filme ».

De tout ça la droite est harassée, exsangue, comme après cinq ans de siège, et c’est ce qui ressort à la Mutualité : nous sommes les derniers mais nous lutterons à mort. Nicolas Sarkozy a bel et bien joué à 9 contre un, personne ne peut prétendre le contraire. Mais à ces neuf, il faudrait ajouter l’ensemble des médias à l’exception du Figaro, puisque TF1 était soumis aux règles du CSA. Il faudrait ajouter l’ensemble des intellectuels, à l’exception du cher Jean d’O, qui de toute façon écrit… dans Le Figaro. Un exemple : dans un discours à Vaulx-en-Velin, le candidat socialiste a dit : « Les banlieues n’attendent pas de plan Marshall. D’ailleurs, elles ne savent même pas qui était M. Marshall. » Réaction de la presse ? Aucune, à l’exception du dernier numéro de Causeur. Imaginez une seconde que le président de la République ait affirmé une chose pareille : n’aurait-on pas entendu partout des cris d’indignation ? Jean Daniel ne se serait-il pas fendu d’un gros édito matraque ? Libération n’aurait-il pas fait une de ces unes militantes et stupides, pour ensuite démontrer par A+B, au moyen des statistiques fumeuses de Nonna Mayer ou autre propagandiste, que précisément dans les banlieues, on sait encore mieux qu’ailleurs qui est M. Marshall ? Fadela La Traîtresse n’en aurait-elle pas profité pour dire : voilà pourquoi je rejoins Hollande ? Mais c’est Hollande l’auteur de cette saillie méprisante, et tout le monde se tait.

Le mépris du camp socialiste, notamment incarné par cette manière exaspérante de désigner systématiquement Nicolas Sarkozy comme le « candidat sortant », va peut-être lui revenir au visage comme un boomerang. C’est du reste un vieux péché de la gauche, dont elle semble incapable de se départir : se croire toujours plus vertueuse, plus intelligente, plus cultivée, plus clairvoyante, plus bonne, plus du coté du Bien, que le reste du monde. Ce faisant elle attire contre elle une haine, une volonté, une force, une envie, une énergie. Nadine Morano dimanche soir a été ovationnée.

Sarkozy : sans garantie

On connaît les produits ménagers à obsolescence intégrée, délibérément conçus pour être dépassés au bout de quelques mois, de sorte que le consommateur a fini par intégrer l’idée que l’ordinateur, l’appareil-photo ou le robot-mixeur multitâches qu’il venait d’acheter devrait être inexorablement envoyé à la décharge avant même qu’il ait fini d’en maîtriser toutes les fonctionnalités. Nicolas Sarkozy a inventé la promesse électorale à obsolescence intégrée immédiate, la promesse biodégradable avant même d’avoir été utilisée, totalement écologique quoique pas durable du tout et moyennement citoyenne. La promesse qui, dans son énoncé même, vous assure – évidemment en petits caractères, indéchiffrables par l’électeur pressé – qu’elle ne sera pas tenue, parce qu’elle ne peut pas l’être. La promesse « deux en un », qui contient l’excuse qui sera avancée pour ne pas la tenir. Ce qui, avouons-le, est plutôt rassurant.[access capability= »lire_inedits »]

Prenons, par exemple, ce qui fut un temps présenté comme la carte maîtresse de la campagne sarkozyenne, la botte secrète qui allait réduire à néant les critiques sur le thème « Pourquoi ferait-il demain ce qu’il n’a pas fait hier ? » : le recours au référendum (je sais, ça paraît loin déjà, mais le problème de la politique sarkozyenne, avec sa manie de dégainer une idée par jour, c’est qu’une botte secrète chasse l’autre avant même que la première ait eu le temps d’imprimer le cortex de l’électeur). Le 15 février, lors de sa déclaration de candidature sur TF1, Sarkozy nous annonce donc qu’il a trouvé le remède-miracle à l’immobilisme et à l’obstruction des élites et des « corps intermédiaires » qui auraient empêché la rupture annoncée en 2007 de devenir réalité : l’appel au peuple par voie référendaire. Le candidat-président précise qu’on y aura recours « chaque fois qu’il y aura blocage ». Mais dans le même temps, il se vante qu’il n’y ait pas eu un seul blocage durant son quinquennat : « Jamais il n’y a eu de blocage, de violence, de réforme retirée par la rue », se réjouit-il le 6 mars sur le plateau de Des paroles et des actes.

Et de fait, le gouvernement a-t-il dû reculer face à une opposition monstre, comme en 1995, quand la France fut paralysée durant des semaines par le rejet de la réforme des régimes spéciaux de retraite ? L’Université a-t-elle été paralysée, comme elle l’avait été en 1986 par la révolte contre la loi Devaquet visant à y introduire la sélection ? Certes non. Mais s’il n’y a pas eu de « réforme retirée par la rue », n’est-ce pas parce qu’il n’y avait pas de réforme à retirer – du moins pas de réforme suffisamment ambitieuse pour choquer, bousculer, secouer, ébranler les « avantages acquis » et autres « conservatismes de tout poil ? » Si « jamais il n’y a eu de blocage », n’est-ce pas parce qu’il n’y a pas eu de loi que l’opposition aurait pu combattre en la qualifiant de « scélérate » ? En réalité, les blocages n’ont pas manqué, mais en amont : à chaque fois, ils ont été fomentés par les « élites » de l’Élysée, qui ont édulcoré et raboté, élimé et émasculé tous les projets, de manière à n’accoucher que de réformettes indolores et de quarts de rupture peu susceptibles de choquer qui que ce soit…

Autre exemple de promesse faite pour ne pas être tenue : à Villepinte, Sarkozy menace de suspendre la participation de la France aux accords de Schengen si, dans les douze mois qui viennent, « aucun progrès sérieux » n’est enregistré dans la gestion des flux migratoires. Étant entendu qu’il sera le seul juge des progrès et de leur sérieux. S’il observe la politique migratoire européenne avec les mêmes lunettes que celle de son propre gouvernement, les accords de Schengen peuvent dormir sur leurs deux oreilles…

Il faut aussi évoquer les promesses de campagne 2007, ressorties telles quelles, mot pour mot, en 2012, sans une parole d’explication sur le fait qu’elles se soient évaporées pendant cinq ans : il en va ainsi de l’interdiction des « parachutes dorés », qui devait être votée « dès l’été 2007 » ; de l’idée de faire travailler davantage les profs en les payant plus ; ou encore de l’instillation d’une dose de proportionnelle dans le mode de scrutin. Dans ce dernier cas, sont-ce les élites et les corps intermédiaires qui s’y sont opposés ? En tout cas, pas la commission Balladur installée par Nicolas Sarkozy pour réfléchir au toilettage des institutions : dans son rapport du 29 octobre 2007, elle préconisait justement l’introduction d’une dose de proportionnelle pour l’élection des députés. Enterrée sur décision personnelle du président Sarkozy, la réforme fait aujourd’hui partie des propositions du candidat Nicolas…

Autant dire que, s’ils s’y laissent prendre encore, les votants de 2007 pourront recycler intactes, comme d’autres leurs promesses, leurs jérémiades d’électeurs trompés. On frémit à l’idée de devoir supporter cela pendant cinq ans de plus. De quoi donner des envies d’exil, sinon fiscal, du moins auditif et électoral.[/access]

Arthaud vs Poutou : en avoir… ou pas

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En politique, une gauchiste peut en cacher un autre. C’est ce que la plupart des observateurs étrangers se disaient en s’offusquant de la présence de trois candidats d’extrême gauche aux élections présidentielles de 2002 et 2007. 2012 échappe à la règle dans la mesure où s’il a su faire main basse sur les voix de la gauche de la gauche, Mélenchon restera pour l’histoire le discret ministre à l’Enseignement professionnel du gouvernement le plus libéral de la Ve République puis la voiture-balai de Hollande en vue du second tour.

Cette année, les frères ennemis de Lutte Ouvrière et du Nouveau Parti Anticapitaliste (anciennement Ligue Communiste Révolutionnaire) se sont de nouveau distingués. Primo, par leur score, Philippe Poutou (1.15%) ayant amassé deux fois plus de suffrages que Nathalie Arthaud (0.56%). A l’heure de la tyrannie télévisuelle, la bonne bouille du premier – qui évoquait les séquestrations de patrons en rigolant – a probablement desservi la cote électorale de sa rivale – laquelle invectivait le grand capital un rictus de colère aux lèvres.

Secundo, après l’annonce des résultats du premier tour, Poutou a immédiatement appelé à voter « contre Sarkozy » tandis qu’Arthaud campait sur ses positions. « Ni Hollande ni Sarkozy » reste son credo, la candidate de LO déclarant même qu’elle voterait blanc pour ne pas se salir les mains avec un bulletin capitaliste. Douce surprise ? Loin du suivisme des Mélenchon et Poutou, Arthaud reproduit en fait les consignes de son mentor Arlette Laguiller qui, même en plein milieu de l’hystérie antifasciste de 2002, avait refusé de soutenir Jacques Chirac contre l’ogre Le Pen.

Comme quoi, le vieil adage machiste d’Hemingway donnerait presque raison à Osez le Féminisme : En avoir ou pas est peut-être le principal trait distinctif entre LO et le NPA.

Un seul espoir, la défaite

« Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes », notait Pascal dans ses Pensées. C’est pourquoi le premier tour de la présidentielle porte l’observateur impartial à conclure que, pour la droite, le seul espoir serait celui de la défaite.

Au soir du 22 avril, sur TF1, quelques minutes seulement après l’annonce des résultats, le patron de l’UMP, Jean-François Copé, l’air plus matois, plus rusé, plus Raminagrobis que jamais, déclarait comme une évidence que la droite avait recueilli 48 % des suffrages, soit environ 28 % pour le candidat Sarkozy, et 20 % pour Mme Le Pen… La droite ? Les choses on le sait, sont un peu plus complexes, et le Front National, tout comme son électorat, ne s’accommode qu’imparfaitement de la grille d’analyse classique et de la dichotomie droite/ gauche. Mais bon, admettons : une droite à 48 %. Une droite qui, si l’on y ajoute une partie des électeurs de François Bayrou et ceux de Dupont-Aignan, apparaît largement majoritaire : une droite qui, au regard du principe démocratique fondamental, un homme égale une voix, devrait donc l’emporter sur une gauche qui, tout compris, atteint péniblement les 40 %.

Le problème, c’est que cette droite, bien que majoritaire, continue d’être paralysée par la malédiction politico-morale pesant sur la prétendue « extrême droite ». Le fait que le programme de cette dernière ressemble comme deux gouttes d’eau à celui du RPR des années 80, que ses valeurs et ses références soient empruntées pour l’essentiel au général De Gaulle, que son leader, née 24 ans après la Libération, soit peu suspecte d’avoir collaboré avec les nazis, le fait enfin que bon nombre de ses cadres soient issus de la mouvance chevènementiste, n’y change rien. On ne dîne pas avec le diable, même avec une grande cuillère, et même quand ce n’est pas le diable : ce qui fait qu’en définitive, on ne mange pas très souvent. Le coup de génie de Mitterrand, plus machiavélique que jamais, qui permit au Front National de prendre son essor tout en prononçant un anathème perpétuel contre toute tentative d’alliance avec lui, a fragilisé la position de la droite depuis un quart de siècle- et ouvert régulièrement les portes du pouvoir à une gauche minoritaire. Mitterrand, qui croyait aux forces de l’esprit, en rigole encore. Le piège a fonctionné bien au-delà de ses espérances – avec la complicité résignée d’une droite dite républicaine qui n’a pas voulu prendre le risque de l’alliance et n’a en outre jamais osé retourner l’argument moral contre la gauche socialiste. En n’ayant pas eu l’audace de dénoncer l’alliance du PS avec le parti qui déclarait jadis que « Staline est l’homme que nous aimons le plus », la droite perdait automatiquement le droit de juger les autres.

En montant le piège où la droite modérée, Jacques Chirac en tête, s’empressa de tomber la tête la première, Mitterrand, fin connaisseur de l’histoire de France, dût songer à l’inimitié mortelle qui, au début des années 1870, opposa entre eux légitimistes et orléanistes, les deux groupes qui formaient alors la majorité monarchiste à l’Assemblée nationale. Une inimitié sans véritable justification politique, mais qui, à l’époque, permit à une minorité républicaine unie d’empêcher toute restauration de la monarchie, et de faire adopter la république par une majorité de royalistes qui en avaient horreur.
Cependant, avec un candidat frontiste qui, dépassant les 18 %, représente objectivement près de la moitié de la « droite », une telle situation n’est plus tenable. Elle ne l’est plus, sauf à se résigner à une attitude suicidaire, celle des royalistes de 1870. Du point de vue de la droite, il paraît donc urgent de faire « bouger les lignes », comme Jean-François Copé semble du reste l’avoir admis en parlant de cette droite comme d’un ensemble homogène- et en précisant qu’il n’y incluait pas les électeurs du Modem, ce qui suppose que ces derniers seraient au fond plus éloignés de l’UMP que ne le sont les électeurs frontistes… Si la droite constitue désormais un ensemble, et que, comme l’a fait le président Sarkozy dès le soir du premier tour, on peut piocher dans le programme frontiste sans avoir à s’en excuser, qu’est-ce qui empêche de faire sauter les verrous, et de considérer que le Front National est un mouvement comme un autre, avec lequel on peut débattre, négocier et même s’allier sans perdre son âme ?

Ce qui l’empêche ? Un quart de siècle d’habitudes, de réflexes, de pudeurs et de soumission à ce que ses adversaires ont défini comme politiquement correct. Et comment déraciner tout cela ? Sans doute en éprouvant soi-même, très concrètement, les conséquences inévitables d’une telle attitude : bref, en perdant des élections que, numériquement, on aurait dû remporter. La potion est amère, et c’est sans gaieté de cœur que la droite devrait se résigner à la prendre : un électrochoc n’est jamais plaisant. Mais y a-t-il un autre moyen, pour elle, de s’extirper enfin du piège inventé par François Mitterrand ? Et y aura-t-il d’autres occasions ? C’est après leurs cuisantes défaites électorales de 1876 et 1879 que les royalistes de la IIIe République renoncèrent enfin à leurs dissensions, et acceptèrent de constituer un grand mouvement conservateur. Malheureusement, il était trop tard, l’heure était passée…

Mélenchon, pas si mal…

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Je tiens à rassurer mes lecteurs et amis de droite : je suis plutôt déçu par le score du Front de Gauche. J’ai raconté dans Causeur Magazine la genèse depuis le non de 2005 au TCE de ce mouvement beaucoup plus atypique qu’on ne veut bien le dire quand on le présente, de manière contradictoire d’ailleurs, comme un rassemblement de néo-bolchéviques, ou alors de bobos, ou encore de petits fonctionnaires et ouvriers du publics effrayés par la fin de diverses protection statutaires. C’est une longue histoire et apparemment la route va encore être longue.

Je suis plutôt déçu par le score du Front de gauche et bien entendu, je ne devrais pas. Mais je suis comme vous tous un enfant du spectacle et tout ce que j’ai directement vécu de cette campagne (les meetings géants en plein air, les tractages, les « boitages », les rencontres thématiques dans les quartiers) s’est éloigné dans une représentation (les sondages qui grimpent, l’affolement de plus en plus hargneux de certains médias et de certains politique, y compris chez les socialistes et chez les Verts.) Alors j’ai rêvé de 14, 15% et de passer devant Marine Le Pen. Pour l’honneur, pour valider le sens du combat, celui de ramener le peuple vers des colères qui le grandissent et non qui l’abaissent. Et que l’on ne vienne pas me parler de mépris pour les électeurs du FN, c’est ici tout le contraire. C’est une question d’émancipation et vous le prendrez par le bout que vous voudrez, au moins sur un plan politique, les références à Jaurès sont tout de même plus émancipatrices que celles à Brasillach.

Non, je ne devrais pas être déçu si je constate d’où nous sommes partis et où nous sommes arrivés. Les observateurs ont remarqué justement que cette fois-ci, le FN dont la création remonte à 1972, a enfin un vote nationalisé et qu’il a même fait des scores imposants dans les régions de l’Ouest où semble-t-il, cette fois-ci, les vieilles défenses immunitaires catholiques sont tombées. Eh bien je voudrais juste faire remarquer que le Front de Gauche qui lui n’existe que depuis 2008, est aussi présent sur tout le territoire dans une fourchette allant de 8 à 17% selon les départements. Ce qui invalide au passage la thèse d’un vote bobo à moins d’avoir une vision extensive du terme et de penser que la Seine Saint-Denis, la Pas de Calais ou la Seine-Maritime sont des départements bobos.

Si, si, 11% pour la gauche, ce n’est pas mal. Et disons 12-13 si j’ajoute les miettes trotskistes. Car vous aurez bien compris qu’il est hors de question que je m’amuse à faire un total gauche en comptant le score de François Hollande ou d’Eva Joly. Ou alors c’est que les mots n’ont plus de sens. François Hollande est un social libéral, européen qui sent bien que le système est sur le point d’imploser si l’on continue à penser la nation sur une logique purement financière alors que les inégalités se creusent et que la grande pauvreté, quand elle se met à voter, vote Front National. Je devrais en être chagriné, de voir que lorsque les classes populaires sortent de leur auto-exclusion électorale, elles votent Front national. Figurez-vous que non. Cela veut juste dire qu’il y a encore du travail pour le Front de gauche.

Que l’air de rien, les observateurs et les gens de droite s’amusent à faire un total droite en additionnant l’UMP plus le FN, c’est leur affaire. C’est évidemment faux et ça en dit surtout long sur leur fameuse droitisation si évidente aujourd’hui.
Une gauche à 11% donc : ce n’est pas si mal dans un monde de droite, dans un monde où le « réel », construction idéologique de droite pour faire oublier la réalité, s’impose faussement aux consciences. Elisabeth Levy vient d’écrire La Gauche contre le réel, que nous recommandons chaudement au passage.
Je vais reprendre son titre et en inverser les terme : le réel contre la gauche. Cela résume assez bien, à mon avis ce que signifie être de gauche. C’est refuser la soumission au réel, précisément. C’est penser pouvoir agir sur lui. Bref, c’est faire de la politique. 11% de gens ont refusé le réel et vont continuer à le refuser, cela fait tout de même quatre millions de personnes…

Le premier ministre idéal de Hollande

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A une question d’un journaliste sur l’identité de son futur premier ministre, François Hollande a démontré qu’il avait fort bien compris les institutions de la Ve République : « C’est la campagne qui décidera, et notamment celle du second tour ». Depuis 1958, la nomination des hôtes de Matignon répond à cette règle non écrite : le premier premier ministre du mandat est celui qui s’impose au Président alors que le second est celui que le Président impose lui-même.

En 1959, le Général de Gaulle ayant fait adopter la constitution du 4 octobre 1958, il nomme à Matignon l’homme qui l’a rédigée, Michel Debré. Trois ans plus tard, il nomme un inconnu des Français, qui avait été son directeur de cabinet, Georges Pompidou. En 1965, le Président fait campagne sur la continuité et gagne sur la continuité. Il nomme donc Pompidou. Après les événements de 1968, ceux-ci ayant eu raison de sa relation avec le Premier Ministre, il nomme Maurice Couve de Murville pour mettre en place la Participation. En 1969, Georges Pompidou est élu au second tour face au centriste Poher. Il a dû, pour réussir, rassembler une UDR (le parti gaulliste) qui lui en veut pour son « appel de Rome »[1. Pendant la campagne référendaire de 1969, Pompidou indique, en déplacement dans la Ville éternelle, qu’il serait candidat si le non l’emportait. Ce fut interprété comme un véritable coup de poignard du côté des barons du gaullisme.], et doit donc nommer le baron du gaullisme le plus populaire, Jacques Chaban-Delmas. En 1972, il démissionne ce dernier et nomme Pierre Messmer, qui a été son ministre obéissant pendant des années. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing est présent au second tour parce qu’il a réussi, grâce au ralliement de députés gaullistes -le fameux appel des 43- à passer devant Chaban. Il gagne ensuite pour avoir néanmoins fait le plein des voix chabanistes. C’est donc le chef de ces ralliés, Jacques Chirac qui entre à Matignon, lequel prend très rapidement la direction du parti gaulliste doté du groupe le plus important à l’Assemblée Nationale. En 1976, après le divorce entre les deux hommes, Giscard nomme un inconnu du grand public, Raymond Barre.

En 1981, la situation impose à François Mitterrand de nommer un Premier ministre qui saura gérer la présence du PCF au gouvernement et parler au fameux « peuple de gauche ». La situation impose donc Pierre Mauroy qui gère quotidiennement cette situation dans le Nord. En outre, les équilibres au sein du PS comptent : le courant Mauroy-Rocard est puissant au sein du PS, il faut le neutraliser. En 1984, c’est un autre « homme du président » qui est nommé à Matignon, le jeune Laurent Fabius. En 1988, ayant fait campagne sur la France unie et été élu au second tour avec un apport important des suffrages de Raymond Barre, Mitterrand nomme Rocard.

En 1992, il imite Pompidou en se débarrassant d’un chef de gouvernement plus populaire que lui et impose Edith Cresson, à la surprise générale. Si le second tour de 1995 avait vu s’opposer Jacques Chirac et Edouard Balladur, le premier aurait nommé Philippe Séguin à Matignon. Mais Chirac a affronté Jospin. Il a eu besoin des voix de Balladur et non celles de gauche pour être élu. C’est Juppé qui devient Premier ministre. On assiste en 1997 à une petite variante de la règle. Chirac impose la dissolution, et en obtient le résultat cash : un socialiste à Matignon. Cette situation ne déroge que très peu à la règle. Le Président voulait éviter de se faire imposer Séguin. Il voulait imposer le maintien de son fidèle Juppé. A tout prendre, il préférait cohabiter avec Jospin qu’avec Séguin. En 2002, élu par 82 % des Français dans la situation qu’on connaît, et alors que Nicolas Sarkozy rue dans les brancards, Jacques Chirac préfère nommer un centriste, Jean-Pierre Raffarin, tout en rondeurs. Le Président n’a pas nommé le gouvernement d’union nationale qui s’imposait. Il ne veut pas non plus faire de la provocation en désignant un chef de gouvernement trop marqué à droite. Raffarin est un compromis.
En 2005, il nomme son fidèle Dominique de Villepin. En 2007, on assiste à une autre variante : Nicolas Sarkozy a fait campagne sur un changement de type de présidence. Le Premier ministre ne sera plus un véritable Premier ministre mais un simple collaborateur. Elu en tenant ce discours, il désigne donc Nicolas Sarkozy chef de gouvernement, Fillon occupant Matignon par pure forme. Après les élections régionales de 2010, convaincu que cette pratique ne convient pas aux Français, il impose un fidèle, François Fillon. Cela tombe bien, il occupe déjà Matignon.

Ce long dégagement historique effectué, si le lecteur n’a pas compris le fonctionnement des institutions en matière de choix de Premier ministre, c’est qu’il y a mis une certaine mauvaise volonté. Examinons donc la situation de 2012. Si Jean-Luc Mélenchon avait réalisé le score qu’on lui prêtait, tutoyant les 15 %, Martine Aubry était assurée d’entrer à Matignon. Il n’a fait que 11. Pour assurer sa victoire, et aussi pour tenir compte de l’état politique et sociologique du pays, François Hollande doit donc mettre en avant puis nommer premier ministre un homme en phase avec cet état-là. Comme Nicolas Sarkozy, il doit aussi tenir compte de la France qui a voté non en 2005 et en particulier de celle qui voté Marine Le Pen le 22 avril. L’idéal est donc de trouver une personnalité qui aurait voté non au TCE, qui aurait une image sécuritaire, n’aurait pas peur d’affronter les débats identitaires et qui soit aussi adhérent au Parti Socialiste.

Impossible, me rétorquerez-vous, et pourtant cet homme existe. Manuel Valls était en effet défavorable à la constitution européenne[2. Certes timidement, puisqu’il avait milité pour le non au sein du PS, puis lors du débat référendaire avant de se plier à la discipline du parti au moment où les sondages commencèrent à donner le non gagnant, d’une manière assez inexplicable… Peur de gagner ?], possède une image d’ordre à tel point qu’on l’imagine aussi très bien Place Beauvau, et fut l’un des seuls députés PS à voter l’interdiction du port de la burqa. Arrivé à 10 ans en France de sa Catalogne natale, il est aussi un exemple d’assimilation réussie. En outre, il a aussi l’avantage, grâce à ses positions économiques -sur la dette, notamment- de ne pas trop déplaire à l’électorat centriste.

François Hollande élu, s’il est conséquent, nommera donc son actuel directeur de la communication à Matignon dans trois semaines. Il n’est évidemment pas exclu que les équilibres solférinesques aient raison de cette prévision, peut-être un peu trop portée sur l’état sociologique du pays. Dans ce cas, c’est plutôt Jean-Marc Ayrault qui sera choisi. On le saura assez vite : les passages télé et radio devraient nous donner des indices. Mais pour moi, Valls s’impose !

Copé ne brille pas à Meaux

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Avec plus de 33% pour Hollande et cinq points de moins pour Sarkozy, on ne peut pas dire que le secrétaire général de l’UMP, et maire de la ville depuis 1995, ait obtenu des résultats particulièrement brillants. Son équation personnelle n’a pas pesé bien lourd.
Il est vrai que Jean-François Copé a préféré la jouer, au cours de cette campagne, profil très bas en espérant sans trop le dire qu’une défaite de Sarkozy lui ouvrirait les portes de 2017. C’est pour cela qu’il s’est beaucoup plus occupé de fliquer plus ou moins ses petits camarades qui désireraient lui ravir le parti.

Petits camarades qui au demeurant n’ont guère mieux fait que lui à domicile. Son principal rival, Xavier Bertrand, ministre de la Santé a vu les « courbes s’inverser » selon l’expression à la mode en cette élection présidentielle. Le problème, c’est que les courbes se sont inversées dans le mauvais sens par rapport à 2007 et que François Hollande met cinq points dans la vue au sortant.

Quant à Nathalie Kosciusko-Morizet quand elle ne passe pas son temps à être réprimandée par Patrick Buisson pour gaucho-gaullisme, elle a juste le temps de rentrer dans sa mairie de Longjumeau le soir du 22 avril pour constater que chez elle aussi, Hollande faisait sept points de mieux que Sarkozy.

On pourrait également vous parler de Juppé à Bordeaux, mais lui, les volées de bois vert reçues sur son terrain bordelais, ça a toujours été une de ses spécialités.

Le peuple à la table des élites ?

1

L’Europe a joué le rôle du méchant et le monde celui de l’absent dans cette campagne. Pour coller au peuple qui a la nation qui le démange à sa frontière, chacun y est allé de son couplet protectionniste. Marine ayant misé la première, elle a ramassé le pactole. Alors Mélenchon boude. Il s’est pourtant ménagé une rente de situation inespérée.

Une fois n’est pas coutume, la surprise du chef fut cette année Marine Le Pen, grand vainqueur du premier tour de l’élection présidentielle. Elle s’est taillée la part du lion dans « l’électorat populaire », cette réserve d’indiens pour journalistes. Un vote essentiellement rural, périphérique et carrément prolo quand le peuple des villes, qui existe encore en dépit des efforts de gentrification des politiques urbaines, lui a préféré Hollande. Et oui, les pauvres se cachent à la campagne. La misère y est moins rude dit-on mais plus tenace car il y est plus difficile de s’en extraire. Ce peuple-là ne va pas prendre la Bastille avec Mélenchon, ou si peu, et a répondu à l’appel d’une Marine qui a porté le sens du peuple en bandoulière tout au long de la campagne. Tout autre constat serait malhonnête. Elle est désormais prête à vitrioler les orléanistes de la droite libérale et européiste pour mieux tenter de reconstituer autour de sa pomme un grand courant bonapartiste, national et populaire. Ça travaille la droite en profondeur depuis des années…

Marine y est prête mais rien ne dit qu’elle y arrivera. Cependant, son premier objectif est atteint. Moins diabolisée que papa, elle a réuni 6,4 millions d’électeurs dimanche soir quand son père en réunissait 5,5 millions au second tour de 2002. En valeur réelle et relative, c’est bien son courant qui a le plus progressé à l’occasion de ce suffrage. Arrivera-t-elle à sauter l’obstacle des législatives, qui nuit toujours gravement à la santé de son parti ? Rien n’est moins certain à l’heure actuelle. La vague qui la porte est certes forte, mais les institutions ont placé des digues qui le sont plus encore. Les élections législatives au suffrage uninominal à deux tours ont toujours éjecté le FN de l’Assemblée nationale. Si elle a dépassé les 12,5% d’inscrits dans 353 circonscriptions sur 577, qui permettent potentiellement un maintien des candidats y portant sa flamme, les triangulaires ne favoriseront que le Parti socialiste et ses alliés.

Elle le sait. Elle a besoin d’une victoire de la gauche pour tester la capacité de l’actuelle majorité à maintenir ses rangs serrés ou à se disloquer, quelle que soit l’ampleur de la déculottée qui s’annonce pour l’UMP. Tant que Le Pen père était aux commandes, bien à l’aise dans son bastion, la droite dite républicaine ne pouvait envisager de gondoler avec le Front. Chirac s’y était toujours opposé et le 21 avril 2002 en fit le béni des dieux de l’antifascisme. Sarkozy a construit sa victoire de 2007 en incarnant la droite populaire, au grand dam d’un Le Pen détroussé de son fond de commerce. Exploit impossible à rééditer, l’histoire n’a même pas daigné bégayer. Au contraire, ce quinquennat sécuritaire et identitaire n’a fait que renforcer la légitimité de l’égérie de la droite nationale, qui, quoiqu’en disent les esprits chagrins toujours ravis de ne pas voir ce qui saute aux yeux, a ravalé en profondeur la façade de la boutique familiale. En faisant siens, et la première, les thèmes du protectionnisme et de la laïcité, en tenant aux prolos le langage qu’ils voulaient entendre sur les délocalisations, elle n’a eu qu’à se baisser pour ramasser les drapeaux que d’autres avaient laissés à terre. Sincère ou pas, là n’est pas la question, son discours a porté loin pour finalement la porter très haut.

Évidemment, elle ne fut pas la seule. D’autres ont senti depuis longtemps que les mythes d’hier sur l’Éden européen et la douceur d’un libéralisme accepté par le plus grand nombre ne pouvaient éternellement berner la majorité. De Mélenchon à Dupont-Aignan en passant par Montebourg, beaucoup ont mené campagne sur la réhabilitation de la frontière dont il n’est plus aujourd’hui douteux de faire l’éloge, quand hier encore tous ceux qui y touchaient se voyaient rhabillés des charmants oripeaux du populisme. Souvenons-nous que Bayrou n’a eu qu’à jeter aux vents son « produire français » pour faire un bond spectaculaire dans les sondages comme il a suffi aux hérauts du marché libre que furent Hollande et Sarkozy de mêler – mollement – leurs voix à la chorale nouvelle des protectionnistes pour ne pas paraître trop à l’ouest. Tout ceci est un trompe l’œil électoral et Berlin saura bien ramener Paris aux réalités de ses « engagements européens » d’ici peu.

Jean-Luc Mélenchon peut s’égosiller à appeler à voter Hollande pour briser « l’axe Merkozy », cause de tous nos maux, on imagine mal François tordant le bras à Angela sous la pression de « l’homme qui venait du Non ». Ça ferait très mauvais genre.

Propulsé « révélation de la campagne » sous les hourras de foules assemblées religieusement pour entendre ce -trop ?- généreux discours réhabilitant les mythes fondateurs de l’égalitarisme républicain et de l’universalisme français, il n’aura finalement pas réussi à projeter sa candidature au-delà de l’étiage de la gauche radicale en 2002. Il a réuni cet électorat sous une seule bannière et atteint ses deux objectifs initiaux. Un score à deux chiffres et dépasser Bayrou, condition sine qua non (croit-il) pour éviter que la gauche ne lorgne trop à droite dans ses alliances futures. Ce sont les vieux qui ont le moins voté pour lui, réticence logique au regard de la disqualification de l’hypothèse communiste et révolutionnaire au sein de cette génération. Le rassemblement opéré autour du sans-culotte de la Bastille (quatre millions de suffrages sont loin d’être anecdotiques) apparaît donc comme une force d’avenir sociologique. Mais le sera-t-elle politiquement ?

Le Front de gauche aura autant de députés que le Parti socialiste en décidera. Une vingtaine, au plus une trentaine. Ce n’est donc pas de ce côté qu’il peut espérer approfondir son enracinement. Par ailleurs, on voit mal les communistes, si dociles avec leurs grands alliés historiques, pratiquer la politique de la terre brûlée dans leur camp comme Le Pen s’apprête à le faire à droite. La réalité de l’appareil communiste perfusionné par le PS va vite reprendre le dessus. Ça va être coton pour le candidat d’hier de maintenir le cap -si indépendant- de sa campagne en étant désormais « indépendant mais pas trop » de la majorité socialiste qui se dessine. On ne voit pas vraiment quelle porte peut encore s’ouvrir devant lui à moins de parier sur un échec cuisant des socialistes aux affaires. Qu’il souhaite secrètement cette issue ou n’ose l’avancer ouvertement, seule cette perspective pourra lui permettre d’atteindre son prochain objectif : passer devant ses anciens camarades aux élections européennes pour mieux « foncer sur l’Élysée en 2017 ».

On verra bien quelle sera la situation, catastrophique ou pas, de la France et de l’Europe d’ici là. Mais s’il décide une fois de plus « d’aller au peuple », comme c’est la mode désormais, on conseillera cette fois à Mélenchon d’éviter cette fois de proclamer sur une plage « qu’il n’y a qu’un seul peuple sur les deux rives de la Méditerranée »… Comment lui dire ? Le peuple de notre rive n’est peut-être pas assez mûr pour accéder à de tels concepts ? À moins que ce ne soit tout simplement une grosse connerie. Et si Marine en raconte beaucoup, des conneries, elle a au moins su éviter celle-là. Ce qui explique sans doute leur ordre d’arrivée. Troisième et quatrième, leurs places ne sont pas plus enviables l’une que l’autre. Les voilà bordant l’espace politique d’un extrême à l’autre, au nom du peuple, invité une fois de plus à rester bien au bord.

Marine Le Pen a séduit la France invisible

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Les Essards-Taignevaux, dimanche 18h27. Je n’ai encore aucune estimation, ni sondage sorti des urnes. Et pourtant, en sortant de la mairie de cette commune du Jura, située à la limite de la Saône-et-Loire, j’ai déjà une idée précise de l’excellent score que fera Marine Le Pen une heure trente plus tard. Sur les 190 bulletins dépouillés, elle est arrivée largement en tête avec 61 voix. François Hollande suit avec 45 et Nicolas Sarkozy n’en obtient que 32. Alors que j’assiste à une fête familiale en face du bureau de vote, je vois arriver l’un des convives, assesseur au dépouillement de la seconde commune du canton. Il m’annonce que Marine Le Pen est en tête avec plus de 30 % des voix. Quelques heures après, je découvre qu’elle domine dans 10 des 17 communes des cantons ; elle obtient d’ailleurs 29 % des suffrages sur ce canton de 5216 inscrits, devançant Nicolas Sarkozy (24,5) et François Hollande (22,0).

Ce canton, je le connais. C’est celui où j’ai passé une partie de ma jeunesse. C’est là, aussi, que j’ai mené la campagne du non au Traité de Maastricht en 1992, lorsque je tapissais la moindre porte de transformateur électrique de l’affiche « Liberté, je chéris ton non ». Intéressante, cette campagne référendaire dans le canton de Chaussin. Alors que ses résultats étaient auparavant un copié-collé des projections données sur le plan national à 20h00, j’avais cru dur comme fer que le traité de Maastricht était rejeté par les Français constatant vers 19h00 que 55 % des électeurs de mon canton avaient voté non. Cruelle déception une heure plus tard : c’est le oui qui l’emportait avec 51 % des suffrages. Jamais une telle coupure n’avait existé entre France des villes et France des champs.

En vingt ans, cette fracture française, si bien décrite par Christophe Guilluy, s’est encore aggravée. La population a évolué. De nombreux pavillons ont été construits, et abritent souvent des classes populaires qui travaillent dans les agglomérations de Dole, Lons-le-Saunier et parfois Dijon[1. A Dole et Lons-le Saunier, les deux communes les plus importantes du département situées à 25 kilomètres du canton, Marine Le Pen a obtenu beaucoup moins que dans les campagnes environnantes, respectivement 18% et 14 %.]. Y vivent aussi beaucoup de retraités et quelques agriculteurs, lesquels ont vu, comme ailleurs, leur nombre diminuer considérablement depuis 1992. En 2005, le TCE y était rejeté à plus de 60%. Le canton de Chaussin constitue un exemple parfait de la France du Non, draguée par les candidats favoris depuis quelques semaines et qui le sera encore davantage lors des deux prochaines. Cette France rurale, c’est Marine Le Pen qu’elle a choisi comme porte-drapeau. Mélenchon avait lui aussi parlé de ces « oubliés », de ces « invisibles », touchés de plein fouet par les insécurités économiques, sociales, physiques et identitaires. Comme Guilluy, Brustier et Huelin avaient fort bien décrit la sociologie politique de cette France-là. La gauche avait perdu ce peuple[2. Recherche le Peuple désespérément, Bourin Editeur.] au profit d’une droite désormais culturellement majoritaire[3. Voyage au bout de la droite, Mille et une nuits.]. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Gaël Brustier travaille aujourd’hui avec Arnaud Montebourg, député de la circonscription voisine et qui dès 1997, accusait le libre-échange déloyal dans sa profession de foi de candidat. En Bresse, il suffisait d’observer pour constater l’étendue des dégâts d’une mondialisation prétendument heureuse.

Patrick Buisson a lu Guilluy, Brustier et Huelin. Il a fait les mêmes constats qu’eux et a pensé en faire profiter Nicolas Sarkozy. C’était négliger deux éléments importants. D’une part, la personnalité de Nicolas Sarkozy et le fait qu’il avait déjà mené une campagne du même type cinq ans plus tôt. On a beau dire, on a beau faire, il est quand même difficile de faire passer les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages, ou l’inverse en l’occurrence. Les électeurs, ainsi que le note Philippe Cohen, ne sont pas dotés d’une mémoire de poisson rouge et se souviennent que le Président actuel est aussi celui qui a signé le Traité de Lisbonne mais aussi le Pacte budgétaire, qu’il reproche même à François Hollande de vouloir renégocier. D’autre part, cette France-là refuse l’austérité. Cette dernière s’est traduite par des postes en moins à la gendarmerie et au collège de Chaussin, comme ailleurs. Cette France rurale du non est la première à en souffrir. Voilà pourquoi, bien que le pays penche à droite, une bonne part des électeurs de Marine Le Pen, dans cette France rurale des pavillons, ne suivra pas Nicolas Sarkozy le 6 mai, et pas seulement parce que la patronne du FN le leur aura conseillé.

Trois débats ? Mais pour quoi faire ?

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Premier débat

Il faut sauver le modèle social que le monde nous envie (™) et en particulier notre système de retraites. François « Flamby » Hollande, fossoyeur des comptes publics de Corrèze, propose un système de retraire géré par l’État, obligatoire et par répartition avec un âge de départ à la retraite à 60 ans tandis que S.A.I. Nicolas Ier, empereur de Neuilly-sur-Seine, propose un système de retraite géré par l’État, obligatoire et par répartition avec un âge de départ à la retraite à 62 ans. On imagine déjà la violence des échanges…

Deuxième round.

Tout ça, c’est à cause de la vilaine spéculation financière, de la mondialisation ultralibérale (copyright MLP/JLM), des traders, des paradis fiscaux et des banquiers (liste non-exhaustive et provisoire). Il faut donc instaurer un taxe sur les transactions financières pour leur montrer qui est le chef; non mais ! François Hollande, capitaine de pédalo, propose de taxer les transactions financières pour mettre fin à la spéculation tandis que Nicolas Sarkozy, Bonaparte de faible envergure, pense taxer les transactions financières pour obliger les marchés à réparer leurs bêtises. Il va y avoir du sang sur les murs.

Troisième débat

C’est le sujet le plus important de la décennie – que dis-je de la décennie, de l’Histoire de France ! – et c’est là qu’on va voir les lignes de fractures les plus profondes entre ces deux projets de société totalement antagonistes : doit-on accepter, oui ou non, que de la viande halal soit vendue sur le territoire de la République et, si oui, faut-il prévoir un étiquetage spécifique ? François Hollande, ex de Ségolène Royal et accessoirement candidat au second tour de la présidentielle, pense que non, que ça reviendrait à stigmatiser les musulmans tandis que Nicolas Sarkozy, ex de Madame Ciganer-Albéniz et par ailleurs président sortant, pense que c’est un sujet très grave et que l’État doit intervenir pour faire quelque chose.

Bon, on ne pourrait pas avoir trois bons films à la place ?

À la Mutu avec Sarkozy

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La garde meurt, mais ne se rend pas. Dimanche à la Mutualité, entre les intellos de la montagne Sainte Geneviève et les excités de la paroisse Saint-Nicolas-du-Chardonnet, c’était ambiance « on luttera jusqu’au bout ».
Les militants UMP, emmenés par plusieurs groupes de jeunes qui avaient visiblement l’intention de motiver les troupes, sont remontés comme des pendules, avec l’envie d’en découdre scandée toutes les dix minutes par des chants collectifs (« on va gagner ! on va gagner ! », « Nicolas ! Nicolas ! » etc).

Les résultats apparaissent sur les écrans. Sarkozy n’est pas en tête. L’élection est écrite. Certains se hasardent à des calculs, additionnent les scores de Marine Le Pen et Bayrou à celui du chef, ce qui fait environ 52/53% des suffrages, largement ce qu’il faut ; Christine Boutin me dit : « La France est à droite, on va gagner, j’y crois », Guéant passe tout sourire et sans applaudissements, Fillon me serre la pince, il est mieux en vrai qu’à la télé, contrairement à Copé qui a la mâchoire de ses ambitions. Les deux sont très applaudis, et on attend, on attend, on attend des heures, des écrans géants retransmettent les escarmouches entre chapeaux à plumes sur les deux premières chaînes, les socialistes sont hués, les Le Pen sont écoutés. Les gens se serrent chaque minute un peu plus vers l’avant de la salle, il y a quelque chose de gênant à être parqués comme ça derrière des cordes, sans se voir offrir quoi que ce soit tandis que les caciques sont de l’autre côté, avec un buffet qui les attend au cinquième étage. Dans la fosse des militants s’infiltrent des journalistes goguenards qui nous posent des questions glissantes, auxquelles ils obtiennent des réponses stéréotypées, comme si tout le monde avait appris par cœur les fameux éléments de langage. Jeanette Bougrab passe, personne ne la reconnaît. Roselyne Bachelot s’est métamorphosée.

Guillaume Peltier est tout excité. De jeunes organisateurs nerveux scrutent la salle, on nous distribue des drapeaux. A la télé, Juppé s’engueule avec Aubry, il est acclamé une première fois, puis une seconde à son arrivée dans la salle. Passent la bande habituelle des Barbelivien & co, mines compassées, et l’avocat Thierry Herzog, un boxeur, qui avait défendu Sarkozy dans l’affaire Clearstream, et son fils Jean dans l’affaire du scooter. Jean est là aussi, moins flamboyant que lors de l’investiture paternelle en 2007 ; tout à coup Carla, qui court presque, il arrive.
Entre le messie, sans prévenir, directement par les coulisses de la scène, ouvrant les bras en faisant « merci » de la tête, après trois heures d’attente ; il est normal, très calme face à une salle est encore plus hystérique que ce que je craignais, quelqu’un fait un malaise. L’angle est clair : tous ceux qui aiment la patrie, avec moi !

Si la politique n’avait pas remplacé la guerre civile, ou plus simplement si Nicolas Sarkozy nous en avait donné l’ordre, à la Concorde une semaine auparavant comme dimanche à la Mutualité, nous aurions marché sur Vincennes, marché sur Solférino, pour un combat d’hommes à hommes. Le peuple de droite n’en peut plus. Le peuple de droite ne supporte plus de voir, contre son champion, tant de forces alliées. Il a résisté, le peuple de droite, parce qu’il est légitimiste et fidèle, à toutes les calomnies, à toutes les boules puantes, à l’acharnement des amuseurs, à la mauvaise foi du Grand Journal, à l’ignominie des Guignols, aux mensonges de Benoît Hamon, aux railleries civiques de Stéphane Hessel, à la bouleversante bêtise de Xavier Beauvois qui, comme l’a justement relevé Finkielkraut, est tellement aveuglé par l’idéologie dominante qu’il « ne voit pas ce qu’il filme ».

De tout ça la droite est harassée, exsangue, comme après cinq ans de siège, et c’est ce qui ressort à la Mutualité : nous sommes les derniers mais nous lutterons à mort. Nicolas Sarkozy a bel et bien joué à 9 contre un, personne ne peut prétendre le contraire. Mais à ces neuf, il faudrait ajouter l’ensemble des médias à l’exception du Figaro, puisque TF1 était soumis aux règles du CSA. Il faudrait ajouter l’ensemble des intellectuels, à l’exception du cher Jean d’O, qui de toute façon écrit… dans Le Figaro. Un exemple : dans un discours à Vaulx-en-Velin, le candidat socialiste a dit : « Les banlieues n’attendent pas de plan Marshall. D’ailleurs, elles ne savent même pas qui était M. Marshall. » Réaction de la presse ? Aucune, à l’exception du dernier numéro de Causeur. Imaginez une seconde que le président de la République ait affirmé une chose pareille : n’aurait-on pas entendu partout des cris d’indignation ? Jean Daniel ne se serait-il pas fendu d’un gros édito matraque ? Libération n’aurait-il pas fait une de ces unes militantes et stupides, pour ensuite démontrer par A+B, au moyen des statistiques fumeuses de Nonna Mayer ou autre propagandiste, que précisément dans les banlieues, on sait encore mieux qu’ailleurs qui est M. Marshall ? Fadela La Traîtresse n’en aurait-elle pas profité pour dire : voilà pourquoi je rejoins Hollande ? Mais c’est Hollande l’auteur de cette saillie méprisante, et tout le monde se tait.

Le mépris du camp socialiste, notamment incarné par cette manière exaspérante de désigner systématiquement Nicolas Sarkozy comme le « candidat sortant », va peut-être lui revenir au visage comme un boomerang. C’est du reste un vieux péché de la gauche, dont elle semble incapable de se départir : se croire toujours plus vertueuse, plus intelligente, plus cultivée, plus clairvoyante, plus bonne, plus du coté du Bien, que le reste du monde. Ce faisant elle attire contre elle une haine, une volonté, une force, une envie, une énergie. Nadine Morano dimanche soir a été ovationnée.

Sarkozy : sans garantie

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On connaît les produits ménagers à obsolescence intégrée, délibérément conçus pour être dépassés au bout de quelques mois, de sorte que le consommateur a fini par intégrer l’idée que l’ordinateur, l’appareil-photo ou le robot-mixeur multitâches qu’il venait d’acheter devrait être inexorablement envoyé à la décharge avant même qu’il ait fini d’en maîtriser toutes les fonctionnalités. Nicolas Sarkozy a inventé la promesse électorale à obsolescence intégrée immédiate, la promesse biodégradable avant même d’avoir été utilisée, totalement écologique quoique pas durable du tout et moyennement citoyenne. La promesse qui, dans son énoncé même, vous assure – évidemment en petits caractères, indéchiffrables par l’électeur pressé – qu’elle ne sera pas tenue, parce qu’elle ne peut pas l’être. La promesse « deux en un », qui contient l’excuse qui sera avancée pour ne pas la tenir. Ce qui, avouons-le, est plutôt rassurant.[access capability= »lire_inedits »]

Prenons, par exemple, ce qui fut un temps présenté comme la carte maîtresse de la campagne sarkozyenne, la botte secrète qui allait réduire à néant les critiques sur le thème « Pourquoi ferait-il demain ce qu’il n’a pas fait hier ? » : le recours au référendum (je sais, ça paraît loin déjà, mais le problème de la politique sarkozyenne, avec sa manie de dégainer une idée par jour, c’est qu’une botte secrète chasse l’autre avant même que la première ait eu le temps d’imprimer le cortex de l’électeur). Le 15 février, lors de sa déclaration de candidature sur TF1, Sarkozy nous annonce donc qu’il a trouvé le remède-miracle à l’immobilisme et à l’obstruction des élites et des « corps intermédiaires » qui auraient empêché la rupture annoncée en 2007 de devenir réalité : l’appel au peuple par voie référendaire. Le candidat-président précise qu’on y aura recours « chaque fois qu’il y aura blocage ». Mais dans le même temps, il se vante qu’il n’y ait pas eu un seul blocage durant son quinquennat : « Jamais il n’y a eu de blocage, de violence, de réforme retirée par la rue », se réjouit-il le 6 mars sur le plateau de Des paroles et des actes.

Et de fait, le gouvernement a-t-il dû reculer face à une opposition monstre, comme en 1995, quand la France fut paralysée durant des semaines par le rejet de la réforme des régimes spéciaux de retraite ? L’Université a-t-elle été paralysée, comme elle l’avait été en 1986 par la révolte contre la loi Devaquet visant à y introduire la sélection ? Certes non. Mais s’il n’y a pas eu de « réforme retirée par la rue », n’est-ce pas parce qu’il n’y avait pas de réforme à retirer – du moins pas de réforme suffisamment ambitieuse pour choquer, bousculer, secouer, ébranler les « avantages acquis » et autres « conservatismes de tout poil ? » Si « jamais il n’y a eu de blocage », n’est-ce pas parce qu’il n’y a pas eu de loi que l’opposition aurait pu combattre en la qualifiant de « scélérate » ? En réalité, les blocages n’ont pas manqué, mais en amont : à chaque fois, ils ont été fomentés par les « élites » de l’Élysée, qui ont édulcoré et raboté, élimé et émasculé tous les projets, de manière à n’accoucher que de réformettes indolores et de quarts de rupture peu susceptibles de choquer qui que ce soit…

Autre exemple de promesse faite pour ne pas être tenue : à Villepinte, Sarkozy menace de suspendre la participation de la France aux accords de Schengen si, dans les douze mois qui viennent, « aucun progrès sérieux » n’est enregistré dans la gestion des flux migratoires. Étant entendu qu’il sera le seul juge des progrès et de leur sérieux. S’il observe la politique migratoire européenne avec les mêmes lunettes que celle de son propre gouvernement, les accords de Schengen peuvent dormir sur leurs deux oreilles…

Il faut aussi évoquer les promesses de campagne 2007, ressorties telles quelles, mot pour mot, en 2012, sans une parole d’explication sur le fait qu’elles se soient évaporées pendant cinq ans : il en va ainsi de l’interdiction des « parachutes dorés », qui devait être votée « dès l’été 2007 » ; de l’idée de faire travailler davantage les profs en les payant plus ; ou encore de l’instillation d’une dose de proportionnelle dans le mode de scrutin. Dans ce dernier cas, sont-ce les élites et les corps intermédiaires qui s’y sont opposés ? En tout cas, pas la commission Balladur installée par Nicolas Sarkozy pour réfléchir au toilettage des institutions : dans son rapport du 29 octobre 2007, elle préconisait justement l’introduction d’une dose de proportionnelle pour l’élection des députés. Enterrée sur décision personnelle du président Sarkozy, la réforme fait aujourd’hui partie des propositions du candidat Nicolas…

Autant dire que, s’ils s’y laissent prendre encore, les votants de 2007 pourront recycler intactes, comme d’autres leurs promesses, leurs jérémiades d’électeurs trompés. On frémit à l’idée de devoir supporter cela pendant cinq ans de plus. De quoi donner des envies d’exil, sinon fiscal, du moins auditif et électoral.[/access]

Arthaud vs Poutou : en avoir… ou pas

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En politique, une gauchiste peut en cacher un autre. C’est ce que la plupart des observateurs étrangers se disaient en s’offusquant de la présence de trois candidats d’extrême gauche aux élections présidentielles de 2002 et 2007. 2012 échappe à la règle dans la mesure où s’il a su faire main basse sur les voix de la gauche de la gauche, Mélenchon restera pour l’histoire le discret ministre à l’Enseignement professionnel du gouvernement le plus libéral de la Ve République puis la voiture-balai de Hollande en vue du second tour.

Cette année, les frères ennemis de Lutte Ouvrière et du Nouveau Parti Anticapitaliste (anciennement Ligue Communiste Révolutionnaire) se sont de nouveau distingués. Primo, par leur score, Philippe Poutou (1.15%) ayant amassé deux fois plus de suffrages que Nathalie Arthaud (0.56%). A l’heure de la tyrannie télévisuelle, la bonne bouille du premier – qui évoquait les séquestrations de patrons en rigolant – a probablement desservi la cote électorale de sa rivale – laquelle invectivait le grand capital un rictus de colère aux lèvres.

Secundo, après l’annonce des résultats du premier tour, Poutou a immédiatement appelé à voter « contre Sarkozy » tandis qu’Arthaud campait sur ses positions. « Ni Hollande ni Sarkozy » reste son credo, la candidate de LO déclarant même qu’elle voterait blanc pour ne pas se salir les mains avec un bulletin capitaliste. Douce surprise ? Loin du suivisme des Mélenchon et Poutou, Arthaud reproduit en fait les consignes de son mentor Arlette Laguiller qui, même en plein milieu de l’hystérie antifasciste de 2002, avait refusé de soutenir Jacques Chirac contre l’ogre Le Pen.

Comme quoi, le vieil adage machiste d’Hemingway donnerait presque raison à Osez le Féminisme : En avoir ou pas est peut-être le principal trait distinctif entre LO et le NPA.

Un seul espoir, la défaite

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« Les choses du monde les plus déraisonnables deviennent les plus raisonnables à cause du dérèglement des hommes », notait Pascal dans ses Pensées. C’est pourquoi le premier tour de la présidentielle porte l’observateur impartial à conclure que, pour la droite, le seul espoir serait celui de la défaite.

Au soir du 22 avril, sur TF1, quelques minutes seulement après l’annonce des résultats, le patron de l’UMP, Jean-François Copé, l’air plus matois, plus rusé, plus Raminagrobis que jamais, déclarait comme une évidence que la droite avait recueilli 48 % des suffrages, soit environ 28 % pour le candidat Sarkozy, et 20 % pour Mme Le Pen… La droite ? Les choses on le sait, sont un peu plus complexes, et le Front National, tout comme son électorat, ne s’accommode qu’imparfaitement de la grille d’analyse classique et de la dichotomie droite/ gauche. Mais bon, admettons : une droite à 48 %. Une droite qui, si l’on y ajoute une partie des électeurs de François Bayrou et ceux de Dupont-Aignan, apparaît largement majoritaire : une droite qui, au regard du principe démocratique fondamental, un homme égale une voix, devrait donc l’emporter sur une gauche qui, tout compris, atteint péniblement les 40 %.

Le problème, c’est que cette droite, bien que majoritaire, continue d’être paralysée par la malédiction politico-morale pesant sur la prétendue « extrême droite ». Le fait que le programme de cette dernière ressemble comme deux gouttes d’eau à celui du RPR des années 80, que ses valeurs et ses références soient empruntées pour l’essentiel au général De Gaulle, que son leader, née 24 ans après la Libération, soit peu suspecte d’avoir collaboré avec les nazis, le fait enfin que bon nombre de ses cadres soient issus de la mouvance chevènementiste, n’y change rien. On ne dîne pas avec le diable, même avec une grande cuillère, et même quand ce n’est pas le diable : ce qui fait qu’en définitive, on ne mange pas très souvent. Le coup de génie de Mitterrand, plus machiavélique que jamais, qui permit au Front National de prendre son essor tout en prononçant un anathème perpétuel contre toute tentative d’alliance avec lui, a fragilisé la position de la droite depuis un quart de siècle- et ouvert régulièrement les portes du pouvoir à une gauche minoritaire. Mitterrand, qui croyait aux forces de l’esprit, en rigole encore. Le piège a fonctionné bien au-delà de ses espérances – avec la complicité résignée d’une droite dite républicaine qui n’a pas voulu prendre le risque de l’alliance et n’a en outre jamais osé retourner l’argument moral contre la gauche socialiste. En n’ayant pas eu l’audace de dénoncer l’alliance du PS avec le parti qui déclarait jadis que « Staline est l’homme que nous aimons le plus », la droite perdait automatiquement le droit de juger les autres.

En montant le piège où la droite modérée, Jacques Chirac en tête, s’empressa de tomber la tête la première, Mitterrand, fin connaisseur de l’histoire de France, dût songer à l’inimitié mortelle qui, au début des années 1870, opposa entre eux légitimistes et orléanistes, les deux groupes qui formaient alors la majorité monarchiste à l’Assemblée nationale. Une inimitié sans véritable justification politique, mais qui, à l’époque, permit à une minorité républicaine unie d’empêcher toute restauration de la monarchie, et de faire adopter la république par une majorité de royalistes qui en avaient horreur.
Cependant, avec un candidat frontiste qui, dépassant les 18 %, représente objectivement près de la moitié de la « droite », une telle situation n’est plus tenable. Elle ne l’est plus, sauf à se résigner à une attitude suicidaire, celle des royalistes de 1870. Du point de vue de la droite, il paraît donc urgent de faire « bouger les lignes », comme Jean-François Copé semble du reste l’avoir admis en parlant de cette droite comme d’un ensemble homogène- et en précisant qu’il n’y incluait pas les électeurs du Modem, ce qui suppose que ces derniers seraient au fond plus éloignés de l’UMP que ne le sont les électeurs frontistes… Si la droite constitue désormais un ensemble, et que, comme l’a fait le président Sarkozy dès le soir du premier tour, on peut piocher dans le programme frontiste sans avoir à s’en excuser, qu’est-ce qui empêche de faire sauter les verrous, et de considérer que le Front National est un mouvement comme un autre, avec lequel on peut débattre, négocier et même s’allier sans perdre son âme ?

Ce qui l’empêche ? Un quart de siècle d’habitudes, de réflexes, de pudeurs et de soumission à ce que ses adversaires ont défini comme politiquement correct. Et comment déraciner tout cela ? Sans doute en éprouvant soi-même, très concrètement, les conséquences inévitables d’une telle attitude : bref, en perdant des élections que, numériquement, on aurait dû remporter. La potion est amère, et c’est sans gaieté de cœur que la droite devrait se résigner à la prendre : un électrochoc n’est jamais plaisant. Mais y a-t-il un autre moyen, pour elle, de s’extirper enfin du piège inventé par François Mitterrand ? Et y aura-t-il d’autres occasions ? C’est après leurs cuisantes défaites électorales de 1876 et 1879 que les royalistes de la IIIe République renoncèrent enfin à leurs dissensions, et acceptèrent de constituer un grand mouvement conservateur. Malheureusement, il était trop tard, l’heure était passée…