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Syrie : Jihad indique-t-il la voie de la raison ?

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Avec ses grandes oreilles, sa stature élégante, sa carte de diplomate et son anglais oxfordien, Jihad Makdissi avait tout du gendre idéal syrien.
Hier, l’ancien porte-parole de la diplomatie syrienne s’est exprimé pour la première fois depuis sa défection du 30 novembre, officiellement pour un « congé de trois mois ».
Désormais, Makdissi a délaissé la langue de bois baathiste au profit d’un discours de vérité aussi lucide que désespéré : « J’ai quitté un champ de bataille, je n’ai pas quitté un pays normal » explique-t-il en se disant « indépendant » de toute allégeance partisane, à la différence de l’ancien Premier ministre Riad Hijab passé l’an dernier du gouvernement à l’opposition anti-Bachar. Dans le communiqué qu’il a transmis à l’AFP depuis un lieu inconnu – les Etats-Unis nous dit The Guardian, qui disposerait d’infos exclusives prouvant sa collaboration active avec le département d’Etat – Mekdissi enchérit : « il n’y a plus de place pour la modération dans cette anarchie » provoquée par l’entêtement d’un pouvoir sourd et aveugle à ce qui était au départ un soulèvement non-violent : « le mouvement populaire aux revendications légitimes (…) a gagné les cœurs, car la société dans son ensemble se tient toujours aux côtés des faibles et (soutient) les revendications légitimes de la population ».
Et l’ex-diplomate d’ajouter : « je suis, comme tous les Syriens, en faveur d’un processus de changement pacifique, bâti sur le partenariat et le dialogue national » qui « devrait intervenir loin de la haine, de l’extrémisme et de l’intervention militaire étrangère ».
Preuve qu’on peut s’appeler Jihad, être issu d’une famille chrétienne damascène et prendre ses distances avec le clan Assad, Mekdissi esquisse ainsi une solution politique à la crise que Damas se contente de réprimer militairement depuis bientôt deux ans.
Si, sur le papier, cette formule constitue bel et bien la « meilleure des solutions », notre homme risque pourtant de prêcher dans le désert : bien que le chef du Conseil National Syrien Moaz al-Khatib se dise prêt à dialoguer avec le régime de Damas, ni les salafistes d’Al-Nosra ni le commandement loyaliste syrien ne l’entendent de cette oreille…

*Photo : Jihad Mekdissi (SANA).

Mariage pour tous, famille nulle part

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famille mariage gaySi les mots ont encore un sens, un père est autre chose qu’un « papa », une mère autre chose qu’une « maman ». D’ailleurs, je crois qu’un « papa », ça n’existe pas. Il y a « papa », je veux dire mon papa à moi, celui qui m’a appris le « Notre Père », que j’appelais « papa » quand je m’adressais à lui, à ma mère ou à mes sœurs. Mais il était « mon père » quand j’en parlais au reste de l’humanité. Et le reste de l’humanité, aussi, avait un père et une mère. « Un » papa, on n’avait jamais vu ça, et « une » maman non plus. Deux papas, deux mamans, un papa, une maman, tout cela ce sont des inventions, comme le « petit papa Noël ». Ce qui est inquiétant, c’est qu’avec les manifs et les contre-manifs pour tous, les papas et les mamans, on ne voit plus que ça dans la France contemporaine. Diogène de Sinope reviendrait-il parmi nous, muni de son antique lanterne, qu’il chercherait en vain un père ou une mère parmi les foules de papas et de mamans. Avoir un père et une mère, on savait à peu près ce que c’était. Pour un gamin, c’était autorité contre soin, affection et éducation. Un deal généralement équitable quoiqu’imposé sans négociation préalable à l’une des deux parties (et parfois même aux deux).
Mais avoir un papa ou une maman, qu’est-ce que c’est ? Un papa ou une maman, ce sont des gens cools, mignons et sympas chacun dans leur genre (même si on a tendance parfois à les confondre, puisqu’ils sont censés faire exactement la même chose à la maison et ailleurs), à qui l’on fait de gros bisous quand ils rentrent du boulot pour nous dire bonne nuit. Je n’ai rien contre les gros bisous, notez bien, c’est seulement qu’il n’y a pas que ça dans la vie.
Avançons ici une hypothèse. La mutation des pères en papas et des mères en mamans ne serait que la traduction sémantique d’une mutation en profondeur de la famille, dont le « mariage pour tous » constituerait moins les prémices que l’achèvement.[access capability= »lire_inedits »]
Dès le début du XXe siècle, aux États-Unis et en Europe, une « conception thérapeutique de l’Etat » amenait peu à peu les travailleurs sociaux et les enseignants à se substituer à la famille, et particulièrement à la famille ouvrière. Dans le meilleur des cas, les parents eux-mêmes devaient être éduqués à leur rôle de parents. Même les attitudes les plus naturelles, tel l’amour maternel, étaient parfois considérées par la « science » de l’époque comme nuisibles au développement des enfants et avantageusement remplaçables par l’éducation collective dès le plus jeune âge.
Dans les années 1970, Christopher Lasch pouvait donc observer que l’institution familiale, vidée de sa substance par l’omniprésence des institutions modernes qui lui contestaient le monopole de l’éducation, avait cédé la place à la « nouvelle famille », lieu voué à l’« affection » et où l’on abandonne « l’éducation aux écoles, l’enseignement religieux à l’Église, la protection à l’État et la subsistance matérielle à l’industrie ou à l’État ». Le « transfert des fonctions » (selon les termes de ses promoteurs) de la famille vers les institutions étatiques ne visait pas, bien sûr, à priver systématiquement les parents de leurs responsabilités légales, mais à les destituer de leur autorité symbolique, non seulement dans la société, mais vis-à-vis des enfants eux-mêmes.
En moins d’un siècle, les conceptions délirantes des professionnels de la santé se sont imposées à la société tout entière. C’est ainsi que les crèches, d’abord conçues pour pallier les défaillances supposées des familles des milieux populaires, sont devenues un droit pour tous. Et il n’est pas jusqu’au plus favorisé des ménages parisiens qui ne réclame à cor et à cri le droit de déléguer à la collectivité l’éducation de ses enfants. Le triomphe de l’usage des expressions « papa » et « maman » dans la bouche des adultes témoigne de leur incapacité à occuper pleinement leur place de père ou de mère qui devrait être la leur et, au fond, de leur refus de quitter l’enfance.
Au bout de ce chemin, le « mariage d’amour », révocable à souhait grâce au droit au divorce sans entrave consacré par des lois récentes a triomphé de l’institution du mariage. Le mariage homosexuel ne fait que couronner l’édifice.
En réalité, il n’y a pas, entre partisans et adversaires du mariage homosexuel, une fracture sociétale qu’il s’agirait de réduire : c’est la société tout entière ou presque qui s’est ralliée à la nouvelle conception de la vie familiale. Les « papas » et les « mamans » s’aiment et aiment leurs enfants, tout en déléguant sans états d’âme leur éducation à l’État. Ce genre de parents, dont j’ai bien peur de faire partie, prolifèrent jusque dans les rangs des manifestants les plus prétendument traditionalistes. Mais si tout relève de l’État, qu’importent les papas et les mamans, leur « genre » et leur nombre. Ce qui compte, c’est la compétence des professionnels. Cela explique d’ailleurs que la transmission au sein de la famille soit considérée seulement sous l’angle des inégalités sociales qu’elle génère. L’action de la société dans son ensemble doit absolument limiter et contrecarrer l’influence sur les enfants de cette famille sans substance, considérée comme une simple « communauté de souffrants ». C’est ainsi que l’on peut aussi comprendre l’émergence dans ce débat d’un omniprésent « droit des enfants » contre leurs parents, et ce dans les deux camps.
Les opposants au mariage homosexuel ont fait du « droit de l’enfant » contre le « droit à l’enfant » leur cheval de bataille. Mais dans l’autre camp, aussi, on sait opposer les enfants aux parents. Beaucoup de défenseurs du texte manifestent un ressentiment de plus en plus évident à l’égard des hétéros qui peuvent, malgré toutes les tares dont on aime dresser la liste, se reproduire sans avoir à en demander l’autorisation à qui que ce soit, la nature ayant encore une fois mal fait les choses en permettant à eux seuls d’avoir des enfants grâce à un acte qui est aussi une source de plaisir. Il s’agit d’une entorse indéniable au sacro-saint principe d’égalité, sur laquelle l’incontournable Najat Vallaud-Belkacem aura sans doute bientôt à se pencher d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que cet impossible débat entre le passé et l’avenir souligne de façon prémonitoire les risques jusqu’alors trop ignorés de la libre reproduction hétérosexuelle.
Lorsque la « famille hétéroparentale traditionnelle » est accusée d’être archaïque et pathogène, taxée d’incompétence chronique, et même rendue responsable de l’hitlérisme par une des boursouflures para-artistiques françaises les mieux en cour[1. Il s’agit de Jean-Michel Ribes.] , tout cela sous les vivats et les lazzis des partisans du mariage homosexuel, et avec l’approbation implicite du pouvoir, faut-il craindre l’instauration d’une « autorisation administrative de reproduction » qui permettrait de mettre hétéros et homos dans la même situation face au droit à l’enfant ? Dans un contexte aussi ahurissant, qui donnera encore cher de la vieille peau toute ridée de l’antique famille traditionnelle, composée d’un père, d’une mère, et de quelques enfants naturellement conçus ? Ni papa, ni maman, ni la bonne, ni moi.[/access]

*Photo : Elendol.

Succession de Benoît XVI : laissons faire l’Eglise !

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vatican boutin pape

Sur le plateau du Grand Journal de Canal +, qui est l’équivalent contemporain du huitième cercle de l’enfer de Dante (réservé aux ruffians et séducteurs, adulateurs et flatteurs), tout le monde se réjouissait lundi soir de la démission du pape. Alors que le soi-disant écrivain catholique et bien nommé Karl Zéro déclarait que Benoît XVI était « chiant et rétrograde », que l’ermite médiatique Daniel Duigou et l’abbé mondain de la Morandais approuvaient plus ou moins en rigolant avec les mécréants, un bandeau sous-titrait en toute objectivité « Benoît XVI : entre scandales et déclin de l’Eglise ».
Oui, tout le monde semble se réjouir de la démission de ce pape trop introverti, trop « réac », trop coincé, trop intello peut être, en tout cas complètement inadapté au monde moderne, malgré sa tentative récente et pleine de bonne volonté de s’inscrire sur Twitter.
Mais à ceux qui citent les prophéties de Moretti et son dernier (mauvais) film Habemus papam, où le pape fraîchement élu s’enfuit et renonce à sa fonction, je réponds que ce n’est pas l’homme qui n’était pas fait pour la fonction mais, hélas, la fonction qui n’est plus faite pour le monde. Un monde où tout va trop vite, où tout doit être immédiat et où plus rien  ne peut être éternel, absolu et sacré aurait-il pu tolérer un Jean-Paul II tremblant, croulant et diminué qui alla pourtant jusqu’au bout de sa tâche ?  Je ne crois pas.
La décision courageuse de Benoît XVI créera sans doute un précédent, et l’on peut raisonnablement envisager que désormais tout pape prendra sa retraite,  ou « démissionnera » d’une tâche devenue un métier comme un autre, poussé par la fatigue, par les accusations incessantes de ringardise,  et les scandales d’un monde où tout se sait.
Il est fini le temps où le pape, assis sur son trône au Vatican, se contentait d’édicter des dogmes, de canoniser des saints et d’écrire quelques encycliques tout en se faisant baiser les doigts par un ou deux chefs d’Etat de temps à autre. Aujourd’hui, le pape, confronté au déclin de l’Eglise dans son foyer européen, doit se battre sur tous les fronts pour défendre ses positions en matière sociétale, s’insurger contre le massacre des chrétiens, dénoncer  la PMA et  négocier avec les lefebvristes, prendre des bains de foule aux quatre coins du monde et punir les pédophiles.
Être tour à tour festif aux JMJ, grave à Saint Pierre, charismatique et modéré,  mystique et médiatique, universel et œcuménique, infaillible et « humaniste ».
L’Eglise doit-elle courir après ce monde  si rapide ? Non. Son rôle est au contraire de rester en arrière pour ramasser ceux qui trébuchent et s’essoufflent, et n’arrivent pas à suivre le rythme effréné de l’ère du vide : les petits, les faibles, les pauvres de cœur.
Alors, quel pape faut-il à notre monde ? Christine Boutin et Bernadette Chirac donnent leur avis de bigotes médiatiques  d’un air entendu et détaché : « moi j’aimerais bien que ce soit un Africain », du même ton qu’elles commanderaient une salade d’ananas un dimanche de carême. Ça change.
Les belles âmes s’enthousiasment aussi pour les cardinaux tiers-mondistes, ignorant, ou feignant d’oublier que ce sont les plus conservateurs, bien éloignés de leurs idéaux boboïstes ou du cathofestivisme.
À l’heure où la barjotisation de l’Eglise bat son plein, où les ouailles doutent et le clergé déroute (Mgr Barbarin vient de se déclarer favorable au mariage des prêtres), tous s’accordent à désirer un pape jeune, un pape moderne et réformateur.
Souvenons-nous alors de ce que Philippe Muray écrivait avec sa verve habituelle en mai 2005 : « Non décidément, ce Benoît XVI ne passe pas, il est inadmissible. Par chance il est vieux, il ne durera pas , c’est un pape de transition. Nous voulons un pape comme nous, pas un pape papiste ou papophile, un pape papophobe, non papolâtre ou papocrate. Un pape moderne. Un pape comme la société moderne ».  Et il terminait par cette suggestion :  « Pourquoi ne pas l’élire nous-mêmes ? ».

*Photo : Xerones.

Saint-Valentin, fête des crétins ?

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Pour la Saint Valentin, j’avais prévu de vous faire un petit photoreportage de rue sur les gadgets et les pubs les plus consternants du moment, grappillés parmi quelques millions de sollicitations commerciales grotesques à destination des amoureux solvables.

Hélas, mon iPhone m’a prévenu que le cas échéant, il ne supporterait pas le choc esthétique et m’a clairement menacé de rupture. J’ai donc dû me contenter d’un rapide survol des dégâts via Google Images.

Voilà ce que j’ai trouvé en moins de trois minutes.

De quoi ravir les fans de Top Chef,Un dîner presque parfait et autres amateurs de «compositions culinaires tendance» et de métaphores poético-gastronomiques.

De quoi occuper ses longues nuits d’hiver des 13 et 14 février, et plus si entente et bonne lubrification.

De quoi sauver notre si belle presse française menacée de mort par le chantage abject des syndicats.

De quoi relancer nos manufactures textiles –si tant est qu’elles n’aient pas toutes été déjà sorties du pétrin par Arnaud Montebourg.

De quoi penser à l’être aimé en démarrant sa 208 –si tant est qu’elle démarre.

By the way, cette dernière –et indispensable- preuve d’amour éternel me remémore un bon mot attribué à De Gaulle par un de ses biographes. Pour expliquer sa politique industrielle un rien dirigiste des swinging sixties, le Général aurait lâché : «Si on laisse faire les Français, ils feront des porte-clefs parce que c’est facile à faire et que ça se vend bien »

Les Trente glorieuses s’en sont allées et la folie des porte-clefs aussi, n’empêche, le problème demeure : quand il s’agit de manquer d’imagination, nos créatifs ne manquent jamais d’imagination.

Les partisans du vote obligatoire feraient mieux de s’abstenir

vote obligatoire droite

Et si l’on cassait tous les thermomètres, est-ce que la fièvre disparaîtrait ? C’est  à cette question enfantine que fait songer la proposition de loi enregistrée sur le bureau de l’Assemblée nationale le 6 février 2013, « visant à rendre obligatoire l’exercice du droit de vote ». L’exposé des motifs est à lui seul un morceau d’anthologie : les auteurs de la proposition, parmi lesquels figurent les hérauts de la Droite populaire, Thierry Lazaro et Thierry Mariani, commencent par constater « la persistance de l’abstention à chaque scrutin, en dépit de tous les appels civiques qui invitent nos concitoyens à se rendre aux urnes », un phénomène qu’ils jugent « d’autant plus surprenant que les modalités de vote par procuration ont été assouplies ». Puis, après avoir rappelé, sur un ton qui fleure bon l’école primaire IIIe République, « que dans le passé, nombre de nos compatriotes se sont sacrifiés pour que notre démocratie reste française, libre, et que chacun de nos concitoyens puisse continuer à s’exprimer (…) en élisant ses représentants locaux et nationaux », les auteurs de la proposition en concluent que le vote, s’il est un droit, « doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». « Aussi convient-il d’organiser le caractère obligatoire de l’exercice du droit de vote », qu’ils proposent, avec une audace inouïe, d’inscrire dans le code électoral, et d’assortir d’une amende de 15 €, pouvant monter jusqu’à 45€ en cas de récidive dans les cinq ans.

L’argumentaire avancé laisse un peu rêveur : l’ultime justification d’une démocratie à bout de souffle, la seule raison d’aller voter, serait donc d’honorer la mémoire de ceux qui, jadis, se sont sacrifiés pour faire reconnaître ce droit – et plus généralement, sans que l’on discerne bien la corrélation logique, de « celles et ceux qui ont versé leur sang pour notre patrie » ? Nul doute que Jeanne d’Arc, Bayard et d’Artagnan apprécieront l’hommage.

L’argument laisse rêveur, mais, finalement, il permet d’éclairer le problème : si l’on est obligé d’inventer au droit de vote des justifications aussi improbables, c’est parce qu’il ne représente plus grand-chose aux yeux de nos concitoyens. Et parce que l’abstention électorale est loin d’être un épiphénomène que l’on pourrait juguler en assouplissant « les modalités de vote par procuration » ou en la sanctionnant par une petite amende.

Du point de vue démocratique,  l’abstention constitue en effet l’un des symptômes les plus préoccupants de la crise institutionnelle dans laquelle nous nous débattons depuis tant d’années. Une abstention qui, si l’on excepte le cas très particulier de la présidentielle, n’en finit pas de grimper toutes élections confondues, les législatives elles-mêmes, longtemps épargnées en raison de leur prestige, étant aujourd’hui de plus en plus touchées, comme l’ont confirmé les chiffres de participation de juin 2012.

L’abstention, affirment les politistes, peut résulter de deux causes opposées : il arrive qu’elle soit engendrée par le sentiment que tout va bien, et que l’on n’a donc pas de raison d’intervenir soi-même, étant parfaitement d’accord avec le système : c’est l’ « abstention consensus », longtemps observée en Suisse. Mais elle peut aussi procéder, à l’inverse, du sentiment qu’aucun candidat n’est à même de répondre aux attentes des citoyens : bref, de l’impression qu’il existe un décalage tellement massif entre l’offre et la demande qu’on ne voit pas pourquoi on ferait l’effort de participer à un jeu dont on sait qu’il est pipé, et que l’on n’a pas la moindre chance de gagner. Cette abstention protestataire est évidemment celle que l’on observe dans la France du début du XXIe siècle.

Or, ce sentiment de rupture entre le pays réel et le pays légal vient notamment de ce que le peuple a bien conscience de n’avoir pas voix au chapitre. Si l’on s’abstient, c’est parce que l’on pense que le vote n’a plus qu’une valeur symbolique – comme semblent d’ailleurs le confirmer les auteurs de la proposition de loi, en en faisant un moyen d’honorer la mémoire des anciens. Il n’a plus qu’une utilité résiduelle, les questions fondamentales, celles qui influent directement sur la vie des « gens », se traitant ailleurs, hors de leur présence. Le 30 octobre 2012, sur RTL, le ministre du travail Michel Sapin,  interrogé sur le fait de soumettre au référendum un éventuel retour aux 39 heures, rétorqua sans une seconde d’hésitation, que si l’on commence à consulter les Français sur les questions importantes, on n’en a pas fini. C’est ce que d’autres ont répondu quelques mois plus tard  à propos du « mariage pour tous ».

Et de fait, tout est là. Désormais, le peuple se contente d’élire des représentants. De désigner ceux qui pensent et qui décident à sa place. Pour ce qui est des questions importantes, même et surtout lorsqu’elles le concernent au premier chef, ce sont (au mieux) ses élus qui auront à trancher. Dans ces conditions, pourquoi aller aux urnes ? Mais réciproquement, comment continuer à parler, sérieusement, de démocratie ?

Voilà pourquoi la proposition d’instaurer un vote obligatoire paraît au fond si dérisoire. Tout ce qu’elle pourrait faire, c’est tenter de dissimuler une réalité insupportable : cachez ce sein que je ne saurais voir. Le tenter, mais sans la moindre chance d’y parvenir : vu la gravité et la profondeur du phénomène, cette mesurette pleine de bons sentiments aurait plutôt pour effet de le mettre en relief – et d’autant plus cruellement que le recouvrement d’une telle amende, infligée à des millions de personnes au même moment, ajouterait une touche surréaliste à cette petite comédie.

*Photo : http://www.samcatchesides.com/

Benoît XVI, l’homme qui n’avait pas peur

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pape benoit xvi

Sept décennies se sont écoulées entre le dernier message du Pape Benoît XVI sur la situation des chrétiens persécutés, le 9 février dernier, et le témoignage du curé de son village bavarois battu par des nazis alors qu’allait commencer la messe. D’un bout à l’autre, la haine du christianisme contre laquelle s’est toujours dressé celui qui allait devenir Pape en 2005, tout en recherchant le dialogue. C’est lors d’un consistoire réuni pour canoniser les bienheureux martyrs de la ville d’Otrante, où plus de 800 chrétiens avaient été massacrés par les Turcs en 1480 pour avoir refusé de se convertir à l’islam, que le Pape a annoncé renoncer à sa charge d’évêque de Rome, ce 11 février 2013. Tout un symbole, quand bien même il ne serait pas volontaire.

La disparition du Pape Jean-Paul II, il y a bientôt huit ans, amenait à la lumière médiatique la figure du cardinal Joseph Ratzinger, alors encore peu connu en dehors de l’Eglise catholique et pourtant auteur d’une quantité d’ouvrages écrits dans un style littéraire simple et élégant. Celui que le quotidien La Croix du 30 avril 2005 disait « réputé pour la fulgurance de son intelligence et la solidité de sa pensée » était déjà reconnu pour son refus de dissocier la raison et la foi. À la suite d’un Thomas d’Aquin adossant la première à la seconde, l’ancien professeur de théologie fondamentale réaffirmait la tradition chrétienne selon laquelle la transcendance n’évacuait pas la raison. Dans son Discours de Ratisbonne, le successeur de Jean-Paul II rappelait que pour le savant empereur byzantin Manuel II Paléologue, « la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme ». L’argument était simple et se présentait en comparaison avec l’islam : « Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l’âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace… Pour convaincre une âme douée de raison, on n’a pas besoin de son bras, ni d’objets pour frapper, ni d’aucun autre moyen qui menace quelqu’un de mort… ».

Ce discours a été suivi d’une vague de violences dont il dénonçait justement l’usage en matière de foi. Une sœur catholique travaillant dans un hôpital de Mogadiscio a même été assassinée par des islamistes furieux. L’extraction d’un passage du discours mentionnant les propos de Manuel II Paléologue sur le recours à la force dans l’islam pour convertir a été dénoncée comme une provocation, sans même que l’exposé du Pape ne soit réellement lu. Mais cette situation a au moins eu le mérite d’illustrer le traitement des chrétiens dans le monde musulman.
En novembre 2010, Benoît XVI demandait aux autorités pakistanaises de relâcher Asia Bibi, cette mère de famille condamnée à mort pour blasphème. Se disant proche de la malheureuse et des siens, le Pape saisissait également l’occasion pour appeler « la communauté internationale à prendre conscience de la difficile situation dans laquelle se trouvent les chrétiens au Pakistan, où ils sont souvent victimes de violences et de discriminations ». «  Je prie pour ceux qui se trouvent dans des situations analogues, afin que leur dignité humaine et leurs droits fondamentaux soient pleinement respectés », ajoutait le chef de l’Eglise catholique, soucieux de la reconnaissance des chrétiens de toutes les dénominations. Moins de deux mois plus tard, en janvier 2011, Benoît XVI appelait le monde entier à agir pour protéger les chrétiens d’Egypte après la mort de 21 coptes lors d’un attentat devant une église à Alexandrie. L’imam d’Al-Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite basée en Egypte, avait alors dénoncé une « ingérence inacceptable ».

Mais, au-delà du monde musulman, le sort des chrétiens en pays communiste intéresse aussi le Pape. Il a récemment reçu le Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Nguyen Phu Trong. De manière générale, sous l’impulsion de Benoît XVI, le Saint-Siège oeuvre désormais à obtenir des traités internationaux pour protéger les chrétiens. Un officiel du Conseil pontifical pour les textes législatifs, le Père Cuong M. Pham, a précisé que les persécutions les plus importantes avaient lieu au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique du Sud. Et d’ajouter que les chrétiens font face à une hostilité grandissante au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. C’est là aussi l’une des préoccupations du Pape.

Deux jours avant l’annonce de son renoncement, le Pape a déclaré aux séminaristes de Rome que les chrétiens sont « le peuple le plus persécuté parce qu’ils sont non-conformes, contre les tendances de l’égoïsme et du matérialisme ». Intellectuel ouvert à l’échange, Joseph Ratzinger, alors cardinal, avait participé en janvier 2004 à un échange intitulé « La dialectique de la sécularisation » avec le philosophe athée Jürgen Habermas, abordant la place de la croyance religieuse dans l’espace public. Le théologien avait alors assuré : « Nous avons vu qu’il y a des pathologies extrêmement dangereuses dans les religions : elles rendent nécessaires de considérer la … raison comme une sorte d’organe de contrôle que la religion doit accepter comme un organe permanent de purification et de régulation … Mais nos réflexions ont montré qu’il existe aussi des pathologies de la raison [par exemple] la bombe atomique et l’homme comme produit [référence notamment aux manipulations génétiques]… C’est pourquoi et en sens inverse, la raison aussi doit être rappelée à ses limites et apprendre une capacité d’écoute par rapport aux grandes traditions religieuses de l’humanité ».

Cette place demandée pour la parole chrétienne dans la société sécularisée s’est muée en inquiétude de plus en plus profonde durant ce ministère. Le retrait de celui qui doit quitter le pontificat le 28 février au soir ne signifiera pas son renoncement à s’intéresser au sort des chrétiens persécutés et discriminés, lui qui a été marqué dans sa jeunesse par la barbarie antichrétienne du nazisme.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Libé et Benoît XVI : Demorand, démission!

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Libération, une feuille de chou locale des arrondissements centraux de Paris, jamais en retard d’une bassesse, enfonce aujourd’hui le clou de son conformisme le plus rance dans ce qu’il croit être le cercueil du catholicisme français. Après une série de supputations gratuites sur les motifs d’un acte, la démission du pape, auquel, parce qu’il les dépasse de toute son humble grandeur, ils ne peuvent attribuer que de mesquines motivations, voilà nos gazetiers qui s’en prennent directement à Dieu. « Dieu démission » exigent-ils maintenant pour, dans un même mouvement et sans craindre la contradiction, stigmatiser la volonté de « faire la loi » de la religion catholique et moquer sa perte d’influence dans notre pays. Et Libé, ce journal de vieux qui se prennent pour des jeunes, de s’attarder avec une joie mauvaise sur la hausse rapide de l’âge moyen des prêtres et sur toutes les autres difficultés, réelles, de l’Eglise de France.

Pourtant, j’ai bien peur que dans leur analyse de la situation de l’Eglise catholique, nos néo-échotiers paroissiaux ne manifestent le franco-franchouillardisme le plus étriqué. En effet, s’il ne fait pas de doute que le catholicisme est en perte de vitesse en France (quoique dans certains milieux, et pas dans les moins cultivés, j’ai l’impression qu’un regain d’intérêt se manifeste ces derniers temps, mais ce n’est qu’une impression), la situation globale est bien différente. Depuis plusieurs années, le nombre de catholiques dans le monde est stable en pourcentage de la population mondiale à 17,5% et ne cesse donc d’augmenter. Et le nombre de prêtres, d’évêques et même de religieux (masculins) non prêtres augmente aussi, notamment en Afrique et en Asie, les régions du monde qui connaissent la croissance économique et démographique la plus importante.

À ce stade, on aurait beau jeu de brandir sous le nez de nos amis de Libé la poutre qu’ils ont manifestement dans l’œil. Car les troupes du journal du calembour obligatoire sont bien maigres et continuent de s’éclaircir. Il y a environ 12 000 fois plus de catholiques dans le monde que de lecteurs de Libé. Et son lectorat s’est encore effondré en 2012, malgré des unes et un ton toujours plus racoleurs. Il n’y a que le nombre de ses divisions (internes) qui ne cessent de grandir. À ce rythme-là, le journal qui a cru faire naguère une fois pour toutes tourner ses rotatives dans le sens de l’Histoire sera bientôt rattrapé par un quotidien confessionnel aussi obsolète que « réactionnaire » et qui, pourtant, seul en son genre parmi la presse généraliste française, augmente tranquillement sa diffusion. Ce journal s’appelle La Croix.

Najat Vallaud-Belkacem : Ce qui fait filiation, c’est le parent social

najat vallaud belkacem

Élisabeth Lévy. Beaucoup de gens, y compris à gauche, pensent que le sociétalisme est le dernier alibi de gauche du gouvernement, tout ce qui reste à une gauche qui a renoncé au peuple…

Najat Vallaud-Belkacem. Les questions sociétales ne sont pas une affaire d’idéologie, elles sont le cœur de la politique. Mener des réformes de société, c’est avoir une vision de la société dictée par des valeurs, des principes et vouloir la faire progresser à l’aune de ces valeurs et de ces principes. Du reste, chaque camp a les siennes − pensez au débat sur l’identité nationale que la droite a cherché à imposer. Même la politique fiscale relève d’un choix de société autant que d’un débat strictement économique. Et il n’est démontré nulle part qu’on serait meilleur sur l’économique et le social si on occultait les questions de société. Enfin, le premier geste de François Hollande, après son élection, n’a pas été de faire adopter le « mariage pour tous », mais de renégocier le pacte budgétaire européen.

Il serait indélicat d’insister lourdement sur la « renégociation » du TSCG, et puis ce n’est pas le sujet…

Eh bien pour moi, c’est aussi le sujet ! Non seulement nous avons pu infléchir le contenu du Traité dans un sens favorable à  la croissance, mais la Commission a validé la taxe sur les transactions financières qui était en chantier depuis des années, et il a été décidé de donner beaucoup plus de moyens à la Banque européenne d’investissement afin qu’elle soutienne des projets d’infrastructures qui créeront des emplois. En réalité, c’est sur le front économique et social que le gouvernement de Jean-Marc Ayrault a engrangé ses principaux résultats. Alors, prétendre que nous menons la même politique économique que Nicolas Sarkozy et que nous faisons du sociétal pour nous démarquer, c’est une fable. Le changement est dans tous les domaines…

Restons sur ce désaccord et concentrons-nous sur ces questions qui sont, selon vous, le « cœur de la politique ». La lettre de Vincent Peillon, enjoignant les recteurs d’académie de surveiller les établissements catholiques pour qu’ils n’enrégimentent leurs élèves contre le mariage homosexuel commençait par la phrase suivante : « Le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités. » Pensez-vous avoir reçu un mandat du peuple pour « changer les mentalités » ?

Je vous vois venir, dans cinq minutes vous allez me parler des Gardes rouges ![access capability= »lire_inedits »]

Euh, comment avez-vous deviné ?

Blague à part, votre conception du politique est assez réductrice. Pour vous, le responsable politique est là pour administrer. Moi, je crois que la politique consiste à peser sur le cours des choses, pas à les laisser tranquillement aller comme elles vont. Cela signifie, par exemple, veiller à ce que les plus jeunes s’approprient les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, car, visiblement, il y a beaucoup de travail à faire pour que les mentalités changent.

D’accord, comment tracez-vous la frontière entre « changer les mentalités » et « fabriquer l’homme nouveau » ?

Avec cette formule, vous faites explicitement référence aux grandes idéologies totalitaires du XXe siècle qui ont voulu transformer radicalement l’humanité en faisant basculer le monde dans l’horreur génocidaire, eugéniste et concentrationnaire : on ne saurait en aucun cas parler d’une frontière avec ce que j’appelle le « changement des mentalités »… Ce que j’évoque n’a rien évidemment rien à voir, et même la belle citation d’André Breton, « les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur », n’autorise pas un tel rapprochement. J’ai simplement la conviction qu’il faut inciter chaque citoyen à penser par lui-même pour se libérer d’un certain nombre de préjugés et de stéréotypes acquis par atavisme culturel. Je sais que d’autres ont la nostalgie d’une société immobile, figée pour toujours dans ses certitudes parce qu’ils se satisfont du monde tel qu’il est : je pense, pour ma part, que les inégalités entre les femmes et les hommes ne sont pas acceptables, et que les progrès ne se feront pas sans une profonde évolution culturelle.

Votre vision de vos adversaires idéologiques est stupéfiante. Nous y reviendrons. On dirait que pour vous, le progrès, c’est l’extension indéfinie de tous les droits pour tout le monde. Vous admettrez que cette conception est critiquable…

Oui, surtout quand on la présente de cette façon ! La liberté des uns s’arrête évidemment là où commence celle des autres. Mais combien de fois faudra-t-il dire que le « mariage pour tous » donne des droits déjà existants à ceux qui n’y avaient pas accès jusqu’à présent sans jamais restreindre les droits de ceux qui en bénéficiaient déjà ?

Vous, c’est-à-dire le gouvernement, l’avez dit des millions de fois et le redirez encore des millions de fois. Et vous auriez tort de vous en priver : sur un plateau de télé, ce genre de fausse évidence est irréfutable…

Et pas que sur un plateau ! Certains opposants à ce texte de loi semblent angoissés à l’idée que leur vie va changer. Mais c’est complètement faux ! Ce qui va changer, c’est la vie de leurs voisins  homosexuels qui sont déjà en couple et qui seront mieux protégés, mieux sécurisés etc. Il faut donc bien dire à ceux qui s’inquiètent que leur monde à eux ne changera pas.

L’ennui, c’est que vous répondez à une objection qu’on ne vous fait pas – en tout cas pas moi. Les adversaires de la loi de se plaignent pas de ce que leurs droits soient bafoués, ils ne craignent pas que leur vie change, ils s’inquiètent de voir disparaître ou évoluer l’idée qu’ils se font de l’humanité.

En quoi s’agit-il de changer l’humanité ? L’humanité a-t-elle disparu en Espagne, en Belgique ou en Suède ou ces droits sont ouverts ?  Les détracteurs de ce projet font preuve d’une sacrée mauvaise foi à agiter fantasme après fantasme, par exemple quand ils prétendent que les mots « père » et « mère » vont être remplacés par « parent n° 1 » et « parent n° 2 ». Il n’en a jamais été question !

En réalité, cette idée saugrenue a sans doute germé dans la tête d’un technocrate quelconque emporté par  son enthousiasme, mais je vous concède qu’elle a été sagement abandonnée. Reste que, si on instaure une filiation homosexuelle, il faudra bien trouver autre chose que « père » et « mère », non ?

En tout cas, les mots « père » et « mère » ne disparaissent pas. Et quand on évoquera les deux à la fois, eh bien on utilisera le très beau terme générique de « parents ». Est-ce cela qui va bouleverser notre humanité?

Nous y voilà ! Un terme « générique », indéterminé, cela vous plait, parce qu’au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, c’est à la différence sexuelle que vous en avez… 

Encore un fantasme… Je vous le confirme, il y a une différence entre les hommes et les femmes ! Reste que cette différence biologique ne doit pas conditionner ensuite les rôles, ni l’appréciation que l’on a des compétences et des qualités respectives des hommes et des femmes. La biologie c’est une chose, les stéréotypes en sont une autre. Si nous en avons fait une priorité, c’est parce qu’ils ne pèsent pas seulement sur les femmes ou les homosexuels mais sur la société tout entière.

Merci de cette sollicitude, mais j’aimerais savoir si pour vous, la différence des sexes conditionne encore la filiation ?

Parlons-en ! Vous savez très bien que déjà, beaucoup d’enfants ne sont pas réellement les enfants de leur père « officiel » et je ne parle pas des enfants adoptés qui sont une exception. Ce qui fait filiation, c’est le parent social, c’est-à-dire celui qui nourrit le projet d’élever un enfant, de veiller à son épanouissement et de l’aimer. Le souhait d’un couple homosexuel de rendre un enfant heureux et de l’accompagner sur le chemin de la vie est tout aussi respectable que celui d’un couple hétérosexuel. Alors, bien sûr, la parenté biologique existe, mais c’est une erreur de surinvestir cette dimension par rapport à d’autres types de filiation ou de parenté qui sont tout aussi légitimes.

Moralement peut-être, mais anthropologiquement, ces filiations « sociales » rompent avec une très vieille histoire de l’espèce qui fait que tout humain peut aujourd’hui se définir comme le produit de l’altérité sexuelle − «Tous nés d’un homme et d’une femme ».

D’abord le divorce, la contraception, le droit à l’avortement ont aussi bouleversé notre substrat anthropologique. L’important est de créer les conditions pour que ces évolutions ne nous empêchent pas de « faire société » et de protéger nos enfants. Il y a tout de même quelque chose de présomptueux à vouloir imposer un modèle unique de famille contre la complexité des situations concrètes. Même si l’on s’en tient aux couples hétérosexuels, la parenté est si complexe qu’un seul mot ne suffirait pas à la décrire. Certains couples hétérosexuels se séparent après deux ans, certains couples homosexuels font famille durant quarante-cinq ans. On ne sait jamais ce qui va réussir et ce qui va rater.

Sauf qu’il n’est pas question de situations concrètes, mais de la place que vous accordez à la « nature », terme qui vous inspire une certaine méfiance. Que l’histoire de l’évolution humaine soit une succession de victoires sur la biologie, mille fois d’accord. Seulement, il n’est plus question de dominer la nature, mais de s’en affranchir intégralement…

Vous me prêtez des intentions que je n’ai pas : ma philosophie politique est profondément humaniste, même si elle est progressiste. Cette post-humanité que vous évoquez ne fait pas partie de mon horizon intellectuel. Il n’en reste pas moins vrai que la réflexion sur ce qui relève de la nature, de l’ordre social établi, des aspirations individuelles au bonheur et de ce qui « fait société » à l’ère des profondes mutations scientifiques que nous connaissons me passionne. C’est le cœur du livre que j’ai publié au printemps 2012,Raison de plus. Je pense que les termes du vieux débat sur les droits des femmes, synthétisé dans la formule de Simone de Beauvoir, « On ne naît pas femme, on le devient. », peuvent aujourd’hui éclairer certaines questions liées à la parentalité, au biologique, au social.

Quoi qu’il en soit, vous serez emportés par votre logique − et nous avec ! Il y a dix ans, pendant les débats sur le PACS, Élisabeth Guigou disait : « Le mariage, jamais ! » Et elle était sincère. François Hollande est sincère quand il affirme qu’il ne légalisera pas les mères porteuses (et je crois d’ailleurs qu’il ne le fera pas). Mais cela finira par arriver, au nom des arguments qui sont aujourd’hui les vôtres : la loi doit s’adapter à la société, et il n’y a pas de raison de refuser aux uns ce qu’on donne aux autres, etc. Quand vous aurez ouvert la Procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes, vous ou vos successeurs devront lâcher sur la Gestation pour autrui (GPA, mères porteuses).

Non, c’est faux ! Il existe des différences fondamentales entre la PMA et la GPA. L’une est philosophique : c’est que, contrairement à la PMA, la GPA fait intervenir un tiers.

Ah bon, l’homme qui donne son sperme, ce n’est pas un tiers, juste un fournisseur de matière première ?

Vous m’accorderez qu’un don de sperme anonyme n’a pas tout à fait les mêmes implications qu’une grossesse…

Vous étiez pourtant favorable à l’instauration d’une « GPA non marchande » ?

J’ai en effet participé à la réflexion du PS sur le sujet. Mais je crois que les risques d’exploitation et de marchandisation sont très élevés. Et le PS a clairement tranché: « La GPA doit rester interdite. » Donc, nous ne le ferons pas.

En revanche, vous ouvrirez la PMA aux couples de femmes ?

Oui, c’est notre intention. Pour une raison − et c’est la deuxième différence avec la GPA − qui est que la PMA est déjà accessible aux couples hétérosexuels. Vous vous réjouissez certainement autant que moi que l’on puisse arracher à l’ordre naturel des couples stériles qui ont un projet d’enfant. Par souci d’égalité, nous offrirons cette possibilité aux couples de femmes dans la loi famille. En revanche, dès lors que la GPA est interdite aux couples hétérosexuels, il n’y a aucune raison de l’autoriser pour quiconque.

Comme on dit, l’avenir tranchera. Mais venons-en à la tournure prise par le débat. On dirait que vous avez absolument besoin d’avoir face à vous des opposants à l’esprit étroits, homophobes et passéistes. Quelques jours avant la « Manif pour tous » du 13 janvier, vous avez déclaré face à Frigide Barjot, au « Grand Journal » : « J’envisage que certains de ceux qui iront défiler dimanche ne soient pas foncièrement homophobes. » En bon français, cela s’appelle une antiphrase, et cela signifie : « Je suspecte fort que la plupart le sont. » Votre regard sur ceux qui s’opposent à ce texte a-t-il changé ?

Écoutez, il ne faut pas être dogmatique sur ces questions ou céder à la caricature. Nous voulons rassembler le plus grand nombre autour de nos valeurs car nous y croyons. Bien sûr que beaucoup de ceux qui ont manifesté contre la loi ne sont pas homophobes. En même temps, quand on réclame un débat, il faut savoir écouter le camp d’en face. Moi, j’entends vos interrogations sur la filiation. Je me demande parfois si nos adversaires, eux, écoutent nos arguments, qui méritent au moins  d’être pris en considération. Et nos arguments sont simples.

Un peu trop, peut-être…

Simples, cela ne veut pas dire sommaires ou idiots. Fort heureusement, cela fait plusieurs décennies que nous ne considérons plus l’homosexualité comme une maladie mentale ou un délit pénal, mais comme une sexualité tout aussi légitime, normale, que l’hétérosexualité. Eh bien, il faut en tirer les conséquences concrètes : des gens s’aiment, vivent en couple et veulent « faire famille ». Si l’on admet que tout ça est très naturel, il n’y a pas de raison de continuer à leur interdire de le faire.

Tiens, c’est le retour de la nature. Ce qui est tout aussi « naturel » que deux hommes ou deux femmes qui s’aiment, c’est qu’ils ne puissent pas procréer… Mais restons-en là. Cela dit, si l’on vous suit, jusqu’à ce que vous arriviez avec François Hollande, les homosexuels, et la France avec eux, vivaient dans les ténèbres de la discrimination ?

Je ne veux pas ironiser sur ces sujets. Les politiques doivent entendre les aspirations de la société. De ce point de vue, j’en veux à l’opposition qui choisit de rester sourde à toutes les revendications d’égalité. On peut être en désaccord avec nos solutions, pas ignorer les problèmes.

Peut-on réclamer le droit d’avoir des enfants au nom de l’égalité ?  Y a-t-il un « droit à l’enfant » ?

S’agissant des familles homoparentales existant déjà, nous affirmons le droit de l’enfant à avoir deux parents reconnus par la loi. Ceux qui brandissent sans cesse l’intérêt de l’enfant devraient se soucier de ces enfants bien vivants !

Ces enfants ont bel et bien deux parents, même s’ils sont élevés par l’un d’eux seulement…

Enfin, ne voyez-vous pas toutes ces nouvelles familles dans votre entourage ? Ces femmes qui vivent en couple et sont allées en Belgique pour procéder à une insémination artificielle. Par exemple : à votre avis, quelle est la situation juridique de ces « bébés Thalys » nés de donneurs anonymes ? Elle est particulièrement insécurisante, car ils n’ont de lien qu’avec une seule de leurs mères,quand ils vivent dans l’affection des deux.

Ils ont une histoire compliquée, est-ce une raison pour la réécrire ? Mais un mot sur un autre projet généralement rangé dans la catégorie du sociétalisme : l’ouverture du droit de vote des étrangers aux élections locales. Vous paraissiez y avoir renoncé faute d’une majorité des deux tiers au Congrès…

Le renoncement n’est pas dans notre vocabulaire, surtout sur des projets que nous portons depuis si longtemps. Le Président de la République nous a demandé de nous mobiliser et, si chaque parlementaire a le courage de ses convictions sincères, je pense que nous pourrons trouver cette majorité.

Mais pourquoi vous obstiner sur une réforme qui, du point de vue concret que vous affectionnez, concerne un nombre très limité d’étrangers qui pourraient, pour la plupart, prendre la nationalité française ?

Pour commencer, vous oubliez que, ces dernières années, on n’a cessé de durcir les conditions d’accès à la nationalité française. Nous les avons, certes, un peu assouplies, depuis notre arrivée,  mais au-delà de l’accès à la nationalité, c’est une question de cohésion sociale. C’est une façon de dire que, dans la République, les gens qui vivent sur notre sol de longue date, y travaillent, y élèvent leurs enfants, se sentent concernés par leur cadre de vie.

Croyez-vous vraiment que les inquiétudes identitaires soient une invention venue d’en haut ? 

Votre façon de voir les choses, en opposant les Français et leurs élus, est curieuse. Je vous avoue que ça me choque. Le précédent gouvernement a créé une cassure dans notre société avec une stratégie de provocation permanente. On se souvient des dérapages sur l’islam, la viande halal, l’identité nationale. Tout cela a cristallisé les antagonismes en renvoyant sans cesse les gens à leurs différences. François Hollande est tout l’inverse. C’est un homme de rassemblement. Nous aborderons chacun des problèmes des Français, que nous ne nions aucunement, dans un esprit d’apaisement démocratique.[/access]

*Photo : DR.

Il faut un Joseph Ratzinger au PCF…

pierre laurent pcf

Au moment même où le pape Benoît XVI apprenait au monde qu’il renonçait au ministère pétrin, le Parti Communiste Français achevait son 36e congrès à Aubervilliers. On y a bien chanté l’Internationale, Pierre Laurent a bien été réélu secrétaire à 100% par le conclave des congressistes mais ce fut au milieu d’une foule qui brandissait les drapeaux du Parti en les noyant au milieu des bannières de la Gauche Unitaire Européenne et des étendards… LGBT.

Peut-être un peu plus symbolique, pour la première fois, les militants qui ont repris leur carte ont pu voir que la faucille et le marteau avaient totalement disparu au profit du sigle inodore et incolore de cette même GUE-NGL, le groupe où siège le PCF au Parlement européen en compagnie de Verts nordiques qui n’ont plus qu’un rapport très lointain avec le marxisme…

Il est vrai que cela faisait déjà quelques petites années que le vieux symbole bolchévique de l’alliance entre ouvriers et paysans était de plus en plus discret sur le carré de plastique rouge qui cette année ressemble à une carte de crédit pour Virgin Megastore, ce qui n’est pas forcément bon signe quand on sait dans quel état se retrouve cette enseigne culturelle.

Quel rapport entre les deux événements, nous demandera-t-on ? C’est sans doute qu’un certain nombre de communistes auraient envie en ce moment de trouver pour leur parti l’équivalent de ce que fut le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi nommé par Jean Paul II et qui entama à ce poste, avant de devenir Pape, un resserrage des boulons théologiques tout en définissant une série de bornes qu’il ne fallait pas ou plus dépasser sous peine de perdre son identité.

C’est qu’il y a entre l’histoire récente de l’Eglise catholique et celle du PCF des analogies de forme et de fond. Se moderniser ou périr a été le mot d’ordre de Vatican II comme celui de la mutation enclenchée par le catastrophique Robert Hue. D’un côté, l’abandon de la messe en latin et les curés en jeans,  le sacrement de réconciliation à la place de la confession, de l’autre des communistes qui délaissaient toute référence au léninisme au congrès de Martigues en 2000 en même temps qu’ils se transformaient insensiblement en annexe beigbédérisée de la sociale-démocratie. Oui, pour les plus anciens d’entre vous, il faut savoir que c’est Frédéric Beigbeder qui s’occupa de la communication du PCF à l’époque de Robert Hue et de sa campagne présidentielle de 2002 (3% et des poussières…). Car Beigbeder trouvait les communistes tellement sympas et  tellement sincères, et puis c’était aussi un créneau original et inattendu pour quelqu’un qui meurt si par hasard il n’est plus à la mode.

Tout le problème est que le PCF, enfin Hue et son équipe, ait pu trouver que Beigbeder pouvait être un plus, comme si un publicitaire allait régler les problèmes rencontrés par le PCF depuis qu’il s’était fait croquer par Mitterrand, avait connu une grosse crise d’identité avec la chute du Mur et une participation désespérante à la gauche plurielle façon Jospin qui s’essayait déjà au social-libéralisme.

Or, l’Eglise comme le PCF n’ont pas à être modernes, ni sympas. Ils ont une foi à préserver et une doctrine à mettre en œuvre. Les croyants ou les militants ont besoin de repères forts, de se retrouver autour de dogmes et de symboles inscrits dans une histoire. Ça ne plaît pas aux modeux, aux médiatiques, à un électorat jeune et diplômé; et alors ? On ne force personne en France, que je sache, à être catholique ou communiste, à croire dans la communion des saints ou le matérialisme historique, la virginité de Marie ou la lutte des classes.

Mais la pression est telle que ces deux vénérables institutions qui ont trouvé leur force et leur rayonnement historique dans la préservation de la pureté de leurs idéaux originels, si voisins quand on y réfléchit et qu’on a lu les Actes des Apôtres, se croient obligées de « s’ouvrir sur la société », quitte à se faire bouffer par cette dernière. Entendons-nous bien, le militant communiste et le croyant sont bien entendus engagés, ou devraient l’être, dans la Cité pour prêcher et convaincre. Mais sans rien renier de leur identité, sans rien cacher de ce que suppose un engagement à leur côté.

Benoît XVI, quitte à déplaire en passant pour un abominable réactionnaire, l’avait compris. L’Eglise tient un discours sur le monde, ce discours convient ou pas mais c’est celui auquel le catholique doit se conformer. Le Parti Communiste, qui avait retrouvé des couleurs avec le Front de gauche, semble repris par ses démons de modernisation et sa gêne  d’avoir été ce qu’il a été. Pierre Laurent a ainsi parlé d’un « communisme nouvelle génération », formule un peu creuse à vrai dire… Surtout quand on sait que c’est dans les JC (Jeunesses communistes, pas Jésus-Christ), lors des débats préparatoires au Congrès,  que se sont fait entendre les plus fortes contributions « identitaires » au débat. « Nouvelle génération », comme si de vilaines forces conservatrices empêchaient la vieille maison de se transformer en une force progressiste comme une autre, européenne et bien sûr féministe, écologiste, gay-friendly et tout le toutim.

Il paraît que Joseph Ratzinger est libre le 28 février.  Il y en a, au PCF, qui préféreraient plutôt ses conseils à ceux de Beigbeder, en matière de rénovation par la tradition…

*Photo : Tophee__

Un blagueur à l’Élysée

30

Après le Mali, où il fut acclamé en libérateur, M. Hollande a sans doute éprouvé un vertige de puissance. Il sentait encore le sable chaud, peut-être la poudre, il voyait devant lui, au lieu de la grisaille parisienne, une vaste étendue lumineuse, aveuglante par instants ; le chant du désert lui rapportait les exploits de François l’Africain et de Hollande d’Arabie. Il éprouvait la mâle assurance des guerriers vainqueurs, de retour des pays « compliqués et lointains ». Bref, on attendait Hannibal, et l’on eut… Fernandel.

Un fait, anodin cependant, nous avait mis la puce à l’oreille : une ministricule, connue uniquement de son chef de cabinet et de quelques membres de sa famille, mais ignorée de son administration même, et, bien sûr, de toute la population, avait évoqué auparavant le renoncement de Benoît XVI, sur le mode mêlé de cynisme libéral-libertaire et de plaisanterie boulevardière et anti-cléricale, si prisé dans les congrès des libres-penseurs et autres socialisants qui se déboutonnent à la fin des banquets pour la plus grande joie de leurs rougeauds convives. Mme Delaunay – c’est son nom -, saisie de la fureur du tweet, se risqua à commenter la décision du Pape : « Je dois bien reconnaître que, à tort ou à raison, Benoît XVI a omis de me consulter avant de prendre sa décision ». On entendait les rires et les applaudissements de ses collègues, au conseil des ministres.

On avait donc eu cet avertissement de la part de l’employée de maison, qui préparait en quelque sorte la saillie de son patron, devant les journalistes, et en présence de Goodluck Jonathan, président du Nigeria. Il avait préalablement qualifié d’“éminemment respectable” la décision du Pape. Pressé de questions, il eut cette précision prudente : « Nous devons laisser l’Eglise catholique déterminer comment elle entend organiser cette succession ». Jusque-là, il se comportait en primus inter pares. Mais sa nature profonde prit l’avantage, et l’on vit tout soudain surgir l’animateur du Parti socialiste, qui allait de table en table, rapporter la dernière bonne histoire. La silhouette bonhomme et prospère de M. Petite Blague jaillissait de sa boîte à ressort. C’est ainsi que François Hollande crut amusant d’ajouter : « Nous ne présentons pas de candidat ».

Personne n’a ri ; on sait depuis six mois que la réalité française ne ressemble pas aux fantasmes des socialistes. Peu importe, il paraît que M. Hollande dispose d’une collection inépuisable de blagues Carambar…

Syrie : Jihad indique-t-il la voie de la raison ?

26

Avec ses grandes oreilles, sa stature élégante, sa carte de diplomate et son anglais oxfordien, Jihad Makdissi avait tout du gendre idéal syrien.
Hier, l’ancien porte-parole de la diplomatie syrienne s’est exprimé pour la première fois depuis sa défection du 30 novembre, officiellement pour un « congé de trois mois ».
Désormais, Makdissi a délaissé la langue de bois baathiste au profit d’un discours de vérité aussi lucide que désespéré : « J’ai quitté un champ de bataille, je n’ai pas quitté un pays normal » explique-t-il en se disant « indépendant » de toute allégeance partisane, à la différence de l’ancien Premier ministre Riad Hijab passé l’an dernier du gouvernement à l’opposition anti-Bachar. Dans le communiqué qu’il a transmis à l’AFP depuis un lieu inconnu – les Etats-Unis nous dit The Guardian, qui disposerait d’infos exclusives prouvant sa collaboration active avec le département d’Etat – Mekdissi enchérit : « il n’y a plus de place pour la modération dans cette anarchie » provoquée par l’entêtement d’un pouvoir sourd et aveugle à ce qui était au départ un soulèvement non-violent : « le mouvement populaire aux revendications légitimes (…) a gagné les cœurs, car la société dans son ensemble se tient toujours aux côtés des faibles et (soutient) les revendications légitimes de la population ».
Et l’ex-diplomate d’ajouter : « je suis, comme tous les Syriens, en faveur d’un processus de changement pacifique, bâti sur le partenariat et le dialogue national » qui « devrait intervenir loin de la haine, de l’extrémisme et de l’intervention militaire étrangère ».
Preuve qu’on peut s’appeler Jihad, être issu d’une famille chrétienne damascène et prendre ses distances avec le clan Assad, Mekdissi esquisse ainsi une solution politique à la crise que Damas se contente de réprimer militairement depuis bientôt deux ans.
Si, sur le papier, cette formule constitue bel et bien la « meilleure des solutions », notre homme risque pourtant de prêcher dans le désert : bien que le chef du Conseil National Syrien Moaz al-Khatib se dise prêt à dialoguer avec le régime de Damas, ni les salafistes d’Al-Nosra ni le commandement loyaliste syrien ne l’entendent de cette oreille…

*Photo : Jihad Mekdissi (SANA).

Mariage pour tous, famille nulle part

16
famille mariage gay

famille mariage gaySi les mots ont encore un sens, un père est autre chose qu’un « papa », une mère autre chose qu’une « maman ». D’ailleurs, je crois qu’un « papa », ça n’existe pas. Il y a « papa », je veux dire mon papa à moi, celui qui m’a appris le « Notre Père », que j’appelais « papa » quand je m’adressais à lui, à ma mère ou à mes sœurs. Mais il était « mon père » quand j’en parlais au reste de l’humanité. Et le reste de l’humanité, aussi, avait un père et une mère. « Un » papa, on n’avait jamais vu ça, et « une » maman non plus. Deux papas, deux mamans, un papa, une maman, tout cela ce sont des inventions, comme le « petit papa Noël ». Ce qui est inquiétant, c’est qu’avec les manifs et les contre-manifs pour tous, les papas et les mamans, on ne voit plus que ça dans la France contemporaine. Diogène de Sinope reviendrait-il parmi nous, muni de son antique lanterne, qu’il chercherait en vain un père ou une mère parmi les foules de papas et de mamans. Avoir un père et une mère, on savait à peu près ce que c’était. Pour un gamin, c’était autorité contre soin, affection et éducation. Un deal généralement équitable quoiqu’imposé sans négociation préalable à l’une des deux parties (et parfois même aux deux).
Mais avoir un papa ou une maman, qu’est-ce que c’est ? Un papa ou une maman, ce sont des gens cools, mignons et sympas chacun dans leur genre (même si on a tendance parfois à les confondre, puisqu’ils sont censés faire exactement la même chose à la maison et ailleurs), à qui l’on fait de gros bisous quand ils rentrent du boulot pour nous dire bonne nuit. Je n’ai rien contre les gros bisous, notez bien, c’est seulement qu’il n’y a pas que ça dans la vie.
Avançons ici une hypothèse. La mutation des pères en papas et des mères en mamans ne serait que la traduction sémantique d’une mutation en profondeur de la famille, dont le « mariage pour tous » constituerait moins les prémices que l’achèvement.[access capability= »lire_inedits »]
Dès le début du XXe siècle, aux États-Unis et en Europe, une « conception thérapeutique de l’Etat » amenait peu à peu les travailleurs sociaux et les enseignants à se substituer à la famille, et particulièrement à la famille ouvrière. Dans le meilleur des cas, les parents eux-mêmes devaient être éduqués à leur rôle de parents. Même les attitudes les plus naturelles, tel l’amour maternel, étaient parfois considérées par la « science » de l’époque comme nuisibles au développement des enfants et avantageusement remplaçables par l’éducation collective dès le plus jeune âge.
Dans les années 1970, Christopher Lasch pouvait donc observer que l’institution familiale, vidée de sa substance par l’omniprésence des institutions modernes qui lui contestaient le monopole de l’éducation, avait cédé la place à la « nouvelle famille », lieu voué à l’« affection » et où l’on abandonne « l’éducation aux écoles, l’enseignement religieux à l’Église, la protection à l’État et la subsistance matérielle à l’industrie ou à l’État ». Le « transfert des fonctions » (selon les termes de ses promoteurs) de la famille vers les institutions étatiques ne visait pas, bien sûr, à priver systématiquement les parents de leurs responsabilités légales, mais à les destituer de leur autorité symbolique, non seulement dans la société, mais vis-à-vis des enfants eux-mêmes.
En moins d’un siècle, les conceptions délirantes des professionnels de la santé se sont imposées à la société tout entière. C’est ainsi que les crèches, d’abord conçues pour pallier les défaillances supposées des familles des milieux populaires, sont devenues un droit pour tous. Et il n’est pas jusqu’au plus favorisé des ménages parisiens qui ne réclame à cor et à cri le droit de déléguer à la collectivité l’éducation de ses enfants. Le triomphe de l’usage des expressions « papa » et « maman » dans la bouche des adultes témoigne de leur incapacité à occuper pleinement leur place de père ou de mère qui devrait être la leur et, au fond, de leur refus de quitter l’enfance.
Au bout de ce chemin, le « mariage d’amour », révocable à souhait grâce au droit au divorce sans entrave consacré par des lois récentes a triomphé de l’institution du mariage. Le mariage homosexuel ne fait que couronner l’édifice.
En réalité, il n’y a pas, entre partisans et adversaires du mariage homosexuel, une fracture sociétale qu’il s’agirait de réduire : c’est la société tout entière ou presque qui s’est ralliée à la nouvelle conception de la vie familiale. Les « papas » et les « mamans » s’aiment et aiment leurs enfants, tout en déléguant sans états d’âme leur éducation à l’État. Ce genre de parents, dont j’ai bien peur de faire partie, prolifèrent jusque dans les rangs des manifestants les plus prétendument traditionalistes. Mais si tout relève de l’État, qu’importent les papas et les mamans, leur « genre » et leur nombre. Ce qui compte, c’est la compétence des professionnels. Cela explique d’ailleurs que la transmission au sein de la famille soit considérée seulement sous l’angle des inégalités sociales qu’elle génère. L’action de la société dans son ensemble doit absolument limiter et contrecarrer l’influence sur les enfants de cette famille sans substance, considérée comme une simple « communauté de souffrants ». C’est ainsi que l’on peut aussi comprendre l’émergence dans ce débat d’un omniprésent « droit des enfants » contre leurs parents, et ce dans les deux camps.
Les opposants au mariage homosexuel ont fait du « droit de l’enfant » contre le « droit à l’enfant » leur cheval de bataille. Mais dans l’autre camp, aussi, on sait opposer les enfants aux parents. Beaucoup de défenseurs du texte manifestent un ressentiment de plus en plus évident à l’égard des hétéros qui peuvent, malgré toutes les tares dont on aime dresser la liste, se reproduire sans avoir à en demander l’autorisation à qui que ce soit, la nature ayant encore une fois mal fait les choses en permettant à eux seuls d’avoir des enfants grâce à un acte qui est aussi une source de plaisir. Il s’agit d’une entorse indéniable au sacro-saint principe d’égalité, sur laquelle l’incontournable Najat Vallaud-Belkacem aura sans doute bientôt à se pencher d’une façon ou d’une autre. C’est ainsi que cet impossible débat entre le passé et l’avenir souligne de façon prémonitoire les risques jusqu’alors trop ignorés de la libre reproduction hétérosexuelle.
Lorsque la « famille hétéroparentale traditionnelle » est accusée d’être archaïque et pathogène, taxée d’incompétence chronique, et même rendue responsable de l’hitlérisme par une des boursouflures para-artistiques françaises les mieux en cour[1. Il s’agit de Jean-Michel Ribes.] , tout cela sous les vivats et les lazzis des partisans du mariage homosexuel, et avec l’approbation implicite du pouvoir, faut-il craindre l’instauration d’une « autorisation administrative de reproduction » qui permettrait de mettre hétéros et homos dans la même situation face au droit à l’enfant ? Dans un contexte aussi ahurissant, qui donnera encore cher de la vieille peau toute ridée de l’antique famille traditionnelle, composée d’un père, d’une mère, et de quelques enfants naturellement conçus ? Ni papa, ni maman, ni la bonne, ni moi.[/access]

*Photo : Elendol.

Succession de Benoît XVI : laissons faire l’Eglise !

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vatican boutin pape

vatican boutin pape

Sur le plateau du Grand Journal de Canal +, qui est l’équivalent contemporain du huitième cercle de l’enfer de Dante (réservé aux ruffians et séducteurs, adulateurs et flatteurs), tout le monde se réjouissait lundi soir de la démission du pape. Alors que le soi-disant écrivain catholique et bien nommé Karl Zéro déclarait que Benoît XVI était « chiant et rétrograde », que l’ermite médiatique Daniel Duigou et l’abbé mondain de la Morandais approuvaient plus ou moins en rigolant avec les mécréants, un bandeau sous-titrait en toute objectivité « Benoît XVI : entre scandales et déclin de l’Eglise ».
Oui, tout le monde semble se réjouir de la démission de ce pape trop introverti, trop « réac », trop coincé, trop intello peut être, en tout cas complètement inadapté au monde moderne, malgré sa tentative récente et pleine de bonne volonté de s’inscrire sur Twitter.
Mais à ceux qui citent les prophéties de Moretti et son dernier (mauvais) film Habemus papam, où le pape fraîchement élu s’enfuit et renonce à sa fonction, je réponds que ce n’est pas l’homme qui n’était pas fait pour la fonction mais, hélas, la fonction qui n’est plus faite pour le monde. Un monde où tout va trop vite, où tout doit être immédiat et où plus rien  ne peut être éternel, absolu et sacré aurait-il pu tolérer un Jean-Paul II tremblant, croulant et diminué qui alla pourtant jusqu’au bout de sa tâche ?  Je ne crois pas.
La décision courageuse de Benoît XVI créera sans doute un précédent, et l’on peut raisonnablement envisager que désormais tout pape prendra sa retraite,  ou « démissionnera » d’une tâche devenue un métier comme un autre, poussé par la fatigue, par les accusations incessantes de ringardise,  et les scandales d’un monde où tout se sait.
Il est fini le temps où le pape, assis sur son trône au Vatican, se contentait d’édicter des dogmes, de canoniser des saints et d’écrire quelques encycliques tout en se faisant baiser les doigts par un ou deux chefs d’Etat de temps à autre. Aujourd’hui, le pape, confronté au déclin de l’Eglise dans son foyer européen, doit se battre sur tous les fronts pour défendre ses positions en matière sociétale, s’insurger contre le massacre des chrétiens, dénoncer  la PMA et  négocier avec les lefebvristes, prendre des bains de foule aux quatre coins du monde et punir les pédophiles.
Être tour à tour festif aux JMJ, grave à Saint Pierre, charismatique et modéré,  mystique et médiatique, universel et œcuménique, infaillible et « humaniste ».
L’Eglise doit-elle courir après ce monde  si rapide ? Non. Son rôle est au contraire de rester en arrière pour ramasser ceux qui trébuchent et s’essoufflent, et n’arrivent pas à suivre le rythme effréné de l’ère du vide : les petits, les faibles, les pauvres de cœur.
Alors, quel pape faut-il à notre monde ? Christine Boutin et Bernadette Chirac donnent leur avis de bigotes médiatiques  d’un air entendu et détaché : « moi j’aimerais bien que ce soit un Africain », du même ton qu’elles commanderaient une salade d’ananas un dimanche de carême. Ça change.
Les belles âmes s’enthousiasment aussi pour les cardinaux tiers-mondistes, ignorant, ou feignant d’oublier que ce sont les plus conservateurs, bien éloignés de leurs idéaux boboïstes ou du cathofestivisme.
À l’heure où la barjotisation de l’Eglise bat son plein, où les ouailles doutent et le clergé déroute (Mgr Barbarin vient de se déclarer favorable au mariage des prêtres), tous s’accordent à désirer un pape jeune, un pape moderne et réformateur.
Souvenons-nous alors de ce que Philippe Muray écrivait avec sa verve habituelle en mai 2005 : « Non décidément, ce Benoît XVI ne passe pas, il est inadmissible. Par chance il est vieux, il ne durera pas , c’est un pape de transition. Nous voulons un pape comme nous, pas un pape papiste ou papophile, un pape papophobe, non papolâtre ou papocrate. Un pape moderne. Un pape comme la société moderne ».  Et il terminait par cette suggestion :  « Pourquoi ne pas l’élire nous-mêmes ? ».

*Photo : Xerones.

Saint-Valentin, fête des crétins ?

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Pour la Saint Valentin, j’avais prévu de vous faire un petit photoreportage de rue sur les gadgets et les pubs les plus consternants du moment, grappillés parmi quelques millions de sollicitations commerciales grotesques à destination des amoureux solvables.

Hélas, mon iPhone m’a prévenu que le cas échéant, il ne supporterait pas le choc esthétique et m’a clairement menacé de rupture. J’ai donc dû me contenter d’un rapide survol des dégâts via Google Images.

Voilà ce que j’ai trouvé en moins de trois minutes.

De quoi ravir les fans de Top Chef,Un dîner presque parfait et autres amateurs de «compositions culinaires tendance» et de métaphores poético-gastronomiques.

De quoi occuper ses longues nuits d’hiver des 13 et 14 février, et plus si entente et bonne lubrification.

De quoi sauver notre si belle presse française menacée de mort par le chantage abject des syndicats.

De quoi relancer nos manufactures textiles –si tant est qu’elles n’aient pas toutes été déjà sorties du pétrin par Arnaud Montebourg.

De quoi penser à l’être aimé en démarrant sa 208 –si tant est qu’elle démarre.

By the way, cette dernière –et indispensable- preuve d’amour éternel me remémore un bon mot attribué à De Gaulle par un de ses biographes. Pour expliquer sa politique industrielle un rien dirigiste des swinging sixties, le Général aurait lâché : «Si on laisse faire les Français, ils feront des porte-clefs parce que c’est facile à faire et que ça se vend bien »

Les Trente glorieuses s’en sont allées et la folie des porte-clefs aussi, n’empêche, le problème demeure : quand il s’agit de manquer d’imagination, nos créatifs ne manquent jamais d’imagination.

Les partisans du vote obligatoire feraient mieux de s’abstenir

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vote obligatoire droite

vote obligatoire droite

Et si l’on cassait tous les thermomètres, est-ce que la fièvre disparaîtrait ? C’est  à cette question enfantine que fait songer la proposition de loi enregistrée sur le bureau de l’Assemblée nationale le 6 février 2013, « visant à rendre obligatoire l’exercice du droit de vote ». L’exposé des motifs est à lui seul un morceau d’anthologie : les auteurs de la proposition, parmi lesquels figurent les hérauts de la Droite populaire, Thierry Lazaro et Thierry Mariani, commencent par constater « la persistance de l’abstention à chaque scrutin, en dépit de tous les appels civiques qui invitent nos concitoyens à se rendre aux urnes », un phénomène qu’ils jugent « d’autant plus surprenant que les modalités de vote par procuration ont été assouplies ». Puis, après avoir rappelé, sur un ton qui fleure bon l’école primaire IIIe République, « que dans le passé, nombre de nos compatriotes se sont sacrifiés pour que notre démocratie reste française, libre, et que chacun de nos concitoyens puisse continuer à s’exprimer (…) en élisant ses représentants locaux et nationaux », les auteurs de la proposition en concluent que le vote, s’il est un droit, « doit être également un devoir en l’honneur et en mémoire de celles et de ceux qui ont versé leur sang pour notre Patrie ». « Aussi convient-il d’organiser le caractère obligatoire de l’exercice du droit de vote », qu’ils proposent, avec une audace inouïe, d’inscrire dans le code électoral, et d’assortir d’une amende de 15 €, pouvant monter jusqu’à 45€ en cas de récidive dans les cinq ans.

L’argumentaire avancé laisse un peu rêveur : l’ultime justification d’une démocratie à bout de souffle, la seule raison d’aller voter, serait donc d’honorer la mémoire de ceux qui, jadis, se sont sacrifiés pour faire reconnaître ce droit – et plus généralement, sans que l’on discerne bien la corrélation logique, de « celles et ceux qui ont versé leur sang pour notre patrie » ? Nul doute que Jeanne d’Arc, Bayard et d’Artagnan apprécieront l’hommage.

L’argument laisse rêveur, mais, finalement, il permet d’éclairer le problème : si l’on est obligé d’inventer au droit de vote des justifications aussi improbables, c’est parce qu’il ne représente plus grand-chose aux yeux de nos concitoyens. Et parce que l’abstention électorale est loin d’être un épiphénomène que l’on pourrait juguler en assouplissant « les modalités de vote par procuration » ou en la sanctionnant par une petite amende.

Du point de vue démocratique,  l’abstention constitue en effet l’un des symptômes les plus préoccupants de la crise institutionnelle dans laquelle nous nous débattons depuis tant d’années. Une abstention qui, si l’on excepte le cas très particulier de la présidentielle, n’en finit pas de grimper toutes élections confondues, les législatives elles-mêmes, longtemps épargnées en raison de leur prestige, étant aujourd’hui de plus en plus touchées, comme l’ont confirmé les chiffres de participation de juin 2012.

L’abstention, affirment les politistes, peut résulter de deux causes opposées : il arrive qu’elle soit engendrée par le sentiment que tout va bien, et que l’on n’a donc pas de raison d’intervenir soi-même, étant parfaitement d’accord avec le système : c’est l’ « abstention consensus », longtemps observée en Suisse. Mais elle peut aussi procéder, à l’inverse, du sentiment qu’aucun candidat n’est à même de répondre aux attentes des citoyens : bref, de l’impression qu’il existe un décalage tellement massif entre l’offre et la demande qu’on ne voit pas pourquoi on ferait l’effort de participer à un jeu dont on sait qu’il est pipé, et que l’on n’a pas la moindre chance de gagner. Cette abstention protestataire est évidemment celle que l’on observe dans la France du début du XXIe siècle.

Or, ce sentiment de rupture entre le pays réel et le pays légal vient notamment de ce que le peuple a bien conscience de n’avoir pas voix au chapitre. Si l’on s’abstient, c’est parce que l’on pense que le vote n’a plus qu’une valeur symbolique – comme semblent d’ailleurs le confirmer les auteurs de la proposition de loi, en en faisant un moyen d’honorer la mémoire des anciens. Il n’a plus qu’une utilité résiduelle, les questions fondamentales, celles qui influent directement sur la vie des « gens », se traitant ailleurs, hors de leur présence. Le 30 octobre 2012, sur RTL, le ministre du travail Michel Sapin,  interrogé sur le fait de soumettre au référendum un éventuel retour aux 39 heures, rétorqua sans une seconde d’hésitation, que si l’on commence à consulter les Français sur les questions importantes, on n’en a pas fini. C’est ce que d’autres ont répondu quelques mois plus tard  à propos du « mariage pour tous ».

Et de fait, tout est là. Désormais, le peuple se contente d’élire des représentants. De désigner ceux qui pensent et qui décident à sa place. Pour ce qui est des questions importantes, même et surtout lorsqu’elles le concernent au premier chef, ce sont (au mieux) ses élus qui auront à trancher. Dans ces conditions, pourquoi aller aux urnes ? Mais réciproquement, comment continuer à parler, sérieusement, de démocratie ?

Voilà pourquoi la proposition d’instaurer un vote obligatoire paraît au fond si dérisoire. Tout ce qu’elle pourrait faire, c’est tenter de dissimuler une réalité insupportable : cachez ce sein que je ne saurais voir. Le tenter, mais sans la moindre chance d’y parvenir : vu la gravité et la profondeur du phénomène, cette mesurette pleine de bons sentiments aurait plutôt pour effet de le mettre en relief – et d’autant plus cruellement que le recouvrement d’une telle amende, infligée à des millions de personnes au même moment, ajouterait une touche surréaliste à cette petite comédie.

*Photo : http://www.samcatchesides.com/

Benoît XVI, l’homme qui n’avait pas peur

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pape benoit xvi

pape benoit xvi

Sept décennies se sont écoulées entre le dernier message du Pape Benoît XVI sur la situation des chrétiens persécutés, le 9 février dernier, et le témoignage du curé de son village bavarois battu par des nazis alors qu’allait commencer la messe. D’un bout à l’autre, la haine du christianisme contre laquelle s’est toujours dressé celui qui allait devenir Pape en 2005, tout en recherchant le dialogue. C’est lors d’un consistoire réuni pour canoniser les bienheureux martyrs de la ville d’Otrante, où plus de 800 chrétiens avaient été massacrés par les Turcs en 1480 pour avoir refusé de se convertir à l’islam, que le Pape a annoncé renoncer à sa charge d’évêque de Rome, ce 11 février 2013. Tout un symbole, quand bien même il ne serait pas volontaire.

La disparition du Pape Jean-Paul II, il y a bientôt huit ans, amenait à la lumière médiatique la figure du cardinal Joseph Ratzinger, alors encore peu connu en dehors de l’Eglise catholique et pourtant auteur d’une quantité d’ouvrages écrits dans un style littéraire simple et élégant. Celui que le quotidien La Croix du 30 avril 2005 disait « réputé pour la fulgurance de son intelligence et la solidité de sa pensée » était déjà reconnu pour son refus de dissocier la raison et la foi. À la suite d’un Thomas d’Aquin adossant la première à la seconde, l’ancien professeur de théologie fondamentale réaffirmait la tradition chrétienne selon laquelle la transcendance n’évacuait pas la raison. Dans son Discours de Ratisbonne, le successeur de Jean-Paul II rappelait que pour le savant empereur byzantin Manuel II Paléologue, « la diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison. Elle est contraire à la nature de Dieu et à la nature de l’âme ». L’argument était simple et se présentait en comparaison avec l’islam : « Dieu ne prend pas plaisir au sang, dit-il, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. La foi est fruit de l’âme, non pas du corps. Celui qui veut conduire quelqu’un vers la foi doit être capable de parler et de penser de façon juste et non pas de recourir à la violence et à la menace… Pour convaincre une âme douée de raison, on n’a pas besoin de son bras, ni d’objets pour frapper, ni d’aucun autre moyen qui menace quelqu’un de mort… ».

Ce discours a été suivi d’une vague de violences dont il dénonçait justement l’usage en matière de foi. Une sœur catholique travaillant dans un hôpital de Mogadiscio a même été assassinée par des islamistes furieux. L’extraction d’un passage du discours mentionnant les propos de Manuel II Paléologue sur le recours à la force dans l’islam pour convertir a été dénoncée comme une provocation, sans même que l’exposé du Pape ne soit réellement lu. Mais cette situation a au moins eu le mérite d’illustrer le traitement des chrétiens dans le monde musulman.
En novembre 2010, Benoît XVI demandait aux autorités pakistanaises de relâcher Asia Bibi, cette mère de famille condamnée à mort pour blasphème. Se disant proche de la malheureuse et des siens, le Pape saisissait également l’occasion pour appeler « la communauté internationale à prendre conscience de la difficile situation dans laquelle se trouvent les chrétiens au Pakistan, où ils sont souvent victimes de violences et de discriminations ». «  Je prie pour ceux qui se trouvent dans des situations analogues, afin que leur dignité humaine et leurs droits fondamentaux soient pleinement respectés », ajoutait le chef de l’Eglise catholique, soucieux de la reconnaissance des chrétiens de toutes les dénominations. Moins de deux mois plus tard, en janvier 2011, Benoît XVI appelait le monde entier à agir pour protéger les chrétiens d’Egypte après la mort de 21 coptes lors d’un attentat devant une église à Alexandrie. L’imam d’Al-Azhar, la plus haute autorité de l’islam sunnite basée en Egypte, avait alors dénoncé une « ingérence inacceptable ».

Mais, au-delà du monde musulman, le sort des chrétiens en pays communiste intéresse aussi le Pape. Il a récemment reçu le Secrétaire général du Parti communiste vietnamien, Nguyen Phu Trong. De manière générale, sous l’impulsion de Benoît XVI, le Saint-Siège oeuvre désormais à obtenir des traités internationaux pour protéger les chrétiens. Un officiel du Conseil pontifical pour les textes législatifs, le Père Cuong M. Pham, a précisé que les persécutions les plus importantes avaient lieu au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique du Sud. Et d’ajouter que les chrétiens font face à une hostilité grandissante au Royaume-Uni et aux Etats-Unis. C’est là aussi l’une des préoccupations du Pape.

Deux jours avant l’annonce de son renoncement, le Pape a déclaré aux séminaristes de Rome que les chrétiens sont « le peuple le plus persécuté parce qu’ils sont non-conformes, contre les tendances de l’égoïsme et du matérialisme ». Intellectuel ouvert à l’échange, Joseph Ratzinger, alors cardinal, avait participé en janvier 2004 à un échange intitulé « La dialectique de la sécularisation » avec le philosophe athée Jürgen Habermas, abordant la place de la croyance religieuse dans l’espace public. Le théologien avait alors assuré : « Nous avons vu qu’il y a des pathologies extrêmement dangereuses dans les religions : elles rendent nécessaires de considérer la … raison comme une sorte d’organe de contrôle que la religion doit accepter comme un organe permanent de purification et de régulation … Mais nos réflexions ont montré qu’il existe aussi des pathologies de la raison [par exemple] la bombe atomique et l’homme comme produit [référence notamment aux manipulations génétiques]… C’est pourquoi et en sens inverse, la raison aussi doit être rappelée à ses limites et apprendre une capacité d’écoute par rapport aux grandes traditions religieuses de l’humanité ».

Cette place demandée pour la parole chrétienne dans la société sécularisée s’est muée en inquiétude de plus en plus profonde durant ce ministère. Le retrait de celui qui doit quitter le pontificat le 28 février au soir ne signifiera pas son renoncement à s’intéresser au sort des chrétiens persécutés et discriminés, lui qui a été marqué dans sa jeunesse par la barbarie antichrétienne du nazisme.

*Photo : Catholic Church (England and Wales).

Libé et Benoît XVI : Demorand, démission!

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Libération, une feuille de chou locale des arrondissements centraux de Paris, jamais en retard d’une bassesse, enfonce aujourd’hui le clou de son conformisme le plus rance dans ce qu’il croit être le cercueil du catholicisme français. Après une série de supputations gratuites sur les motifs d’un acte, la démission du pape, auquel, parce qu’il les dépasse de toute son humble grandeur, ils ne peuvent attribuer que de mesquines motivations, voilà nos gazetiers qui s’en prennent directement à Dieu. « Dieu démission » exigent-ils maintenant pour, dans un même mouvement et sans craindre la contradiction, stigmatiser la volonté de « faire la loi » de la religion catholique et moquer sa perte d’influence dans notre pays. Et Libé, ce journal de vieux qui se prennent pour des jeunes, de s’attarder avec une joie mauvaise sur la hausse rapide de l’âge moyen des prêtres et sur toutes les autres difficultés, réelles, de l’Eglise de France.

Pourtant, j’ai bien peur que dans leur analyse de la situation de l’Eglise catholique, nos néo-échotiers paroissiaux ne manifestent le franco-franchouillardisme le plus étriqué. En effet, s’il ne fait pas de doute que le catholicisme est en perte de vitesse en France (quoique dans certains milieux, et pas dans les moins cultivés, j’ai l’impression qu’un regain d’intérêt se manifeste ces derniers temps, mais ce n’est qu’une impression), la situation globale est bien différente. Depuis plusieurs années, le nombre de catholiques dans le monde est stable en pourcentage de la population mondiale à 17,5% et ne cesse donc d’augmenter. Et le nombre de prêtres, d’évêques et même de religieux (masculins) non prêtres augmente aussi, notamment en Afrique et en Asie, les régions du monde qui connaissent la croissance économique et démographique la plus importante.

À ce stade, on aurait beau jeu de brandir sous le nez de nos amis de Libé la poutre qu’ils ont manifestement dans l’œil. Car les troupes du journal du calembour obligatoire sont bien maigres et continuent de s’éclaircir. Il y a environ 12 000 fois plus de catholiques dans le monde que de lecteurs de Libé. Et son lectorat s’est encore effondré en 2012, malgré des unes et un ton toujours plus racoleurs. Il n’y a que le nombre de ses divisions (internes) qui ne cessent de grandir. À ce rythme-là, le journal qui a cru faire naguère une fois pour toutes tourner ses rotatives dans le sens de l’Histoire sera bientôt rattrapé par un quotidien confessionnel aussi obsolète que « réactionnaire » et qui, pourtant, seul en son genre parmi la presse généraliste française, augmente tranquillement sa diffusion. Ce journal s’appelle La Croix.

Najat Vallaud-Belkacem : Ce qui fait filiation, c’est le parent social

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najat vallaud belkacem

najat vallaud belkacem

Élisabeth Lévy. Beaucoup de gens, y compris à gauche, pensent que le sociétalisme est le dernier alibi de gauche du gouvernement, tout ce qui reste à une gauche qui a renoncé au peuple…

Najat Vallaud-Belkacem. Les questions sociétales ne sont pas une affaire d’idéologie, elles sont le cœur de la politique. Mener des réformes de société, c’est avoir une vision de la société dictée par des valeurs, des principes et vouloir la faire progresser à l’aune de ces valeurs et de ces principes. Du reste, chaque camp a les siennes − pensez au débat sur l’identité nationale que la droite a cherché à imposer. Même la politique fiscale relève d’un choix de société autant que d’un débat strictement économique. Et il n’est démontré nulle part qu’on serait meilleur sur l’économique et le social si on occultait les questions de société. Enfin, le premier geste de François Hollande, après son élection, n’a pas été de faire adopter le « mariage pour tous », mais de renégocier le pacte budgétaire européen.

Il serait indélicat d’insister lourdement sur la « renégociation » du TSCG, et puis ce n’est pas le sujet…

Eh bien pour moi, c’est aussi le sujet ! Non seulement nous avons pu infléchir le contenu du Traité dans un sens favorable à  la croissance, mais la Commission a validé la taxe sur les transactions financières qui était en chantier depuis des années, et il a été décidé de donner beaucoup plus de moyens à la Banque européenne d’investissement afin qu’elle soutienne des projets d’infrastructures qui créeront des emplois. En réalité, c’est sur le front économique et social que le gouvernement de Jean-Marc Ayrault a engrangé ses principaux résultats. Alors, prétendre que nous menons la même politique économique que Nicolas Sarkozy et que nous faisons du sociétal pour nous démarquer, c’est une fable. Le changement est dans tous les domaines…

Restons sur ce désaccord et concentrons-nous sur ces questions qui sont, selon vous, le « cœur de la politique ». La lettre de Vincent Peillon, enjoignant les recteurs d’académie de surveiller les établissements catholiques pour qu’ils n’enrégimentent leurs élèves contre le mariage homosexuel commençait par la phrase suivante : « Le gouvernement s’est engagé à s’appuyer sur la jeunesse pour changer les mentalités. » Pensez-vous avoir reçu un mandat du peuple pour « changer les mentalités » ?

Je vous vois venir, dans cinq minutes vous allez me parler des Gardes rouges ![access capability= »lire_inedits »]

Euh, comment avez-vous deviné ?

Blague à part, votre conception du politique est assez réductrice. Pour vous, le responsable politique est là pour administrer. Moi, je crois que la politique consiste à peser sur le cours des choses, pas à les laisser tranquillement aller comme elles vont. Cela signifie, par exemple, veiller à ce que les plus jeunes s’approprient les valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité, car, visiblement, il y a beaucoup de travail à faire pour que les mentalités changent.

D’accord, comment tracez-vous la frontière entre « changer les mentalités » et « fabriquer l’homme nouveau » ?

Avec cette formule, vous faites explicitement référence aux grandes idéologies totalitaires du XXe siècle qui ont voulu transformer radicalement l’humanité en faisant basculer le monde dans l’horreur génocidaire, eugéniste et concentrationnaire : on ne saurait en aucun cas parler d’une frontière avec ce que j’appelle le « changement des mentalités »… Ce que j’évoque n’a rien évidemment rien à voir, et même la belle citation d’André Breton, « les battements d’ailes de l’espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur », n’autorise pas un tel rapprochement. J’ai simplement la conviction qu’il faut inciter chaque citoyen à penser par lui-même pour se libérer d’un certain nombre de préjugés et de stéréotypes acquis par atavisme culturel. Je sais que d’autres ont la nostalgie d’une société immobile, figée pour toujours dans ses certitudes parce qu’ils se satisfont du monde tel qu’il est : je pense, pour ma part, que les inégalités entre les femmes et les hommes ne sont pas acceptables, et que les progrès ne se feront pas sans une profonde évolution culturelle.

Votre vision de vos adversaires idéologiques est stupéfiante. Nous y reviendrons. On dirait que pour vous, le progrès, c’est l’extension indéfinie de tous les droits pour tout le monde. Vous admettrez que cette conception est critiquable…

Oui, surtout quand on la présente de cette façon ! La liberté des uns s’arrête évidemment là où commence celle des autres. Mais combien de fois faudra-t-il dire que le « mariage pour tous » donne des droits déjà existants à ceux qui n’y avaient pas accès jusqu’à présent sans jamais restreindre les droits de ceux qui en bénéficiaient déjà ?

Vous, c’est-à-dire le gouvernement, l’avez dit des millions de fois et le redirez encore des millions de fois. Et vous auriez tort de vous en priver : sur un plateau de télé, ce genre de fausse évidence est irréfutable…

Et pas que sur un plateau ! Certains opposants à ce texte de loi semblent angoissés à l’idée que leur vie va changer. Mais c’est complètement faux ! Ce qui va changer, c’est la vie de leurs voisins  homosexuels qui sont déjà en couple et qui seront mieux protégés, mieux sécurisés etc. Il faut donc bien dire à ceux qui s’inquiètent que leur monde à eux ne changera pas.

L’ennui, c’est que vous répondez à une objection qu’on ne vous fait pas – en tout cas pas moi. Les adversaires de la loi de se plaignent pas de ce que leurs droits soient bafoués, ils ne craignent pas que leur vie change, ils s’inquiètent de voir disparaître ou évoluer l’idée qu’ils se font de l’humanité.

En quoi s’agit-il de changer l’humanité ? L’humanité a-t-elle disparu en Espagne, en Belgique ou en Suède ou ces droits sont ouverts ?  Les détracteurs de ce projet font preuve d’une sacrée mauvaise foi à agiter fantasme après fantasme, par exemple quand ils prétendent que les mots « père » et « mère » vont être remplacés par « parent n° 1 » et « parent n° 2 ». Il n’en a jamais été question !

En réalité, cette idée saugrenue a sans doute germé dans la tête d’un technocrate quelconque emporté par  son enthousiasme, mais je vous concède qu’elle a été sagement abandonnée. Reste que, si on instaure une filiation homosexuelle, il faudra bien trouver autre chose que « père » et « mère », non ?

En tout cas, les mots « père » et « mère » ne disparaissent pas. Et quand on évoquera les deux à la fois, eh bien on utilisera le très beau terme générique de « parents ». Est-ce cela qui va bouleverser notre humanité?

Nous y voilà ! Un terme « générique », indéterminé, cela vous plait, parce qu’au nom de l’égalité et de la lutte contre les discriminations, c’est à la différence sexuelle que vous en avez… 

Encore un fantasme… Je vous le confirme, il y a une différence entre les hommes et les femmes ! Reste que cette différence biologique ne doit pas conditionner ensuite les rôles, ni l’appréciation que l’on a des compétences et des qualités respectives des hommes et des femmes. La biologie c’est une chose, les stéréotypes en sont une autre. Si nous en avons fait une priorité, c’est parce qu’ils ne pèsent pas seulement sur les femmes ou les homosexuels mais sur la société tout entière.

Merci de cette sollicitude, mais j’aimerais savoir si pour vous, la différence des sexes conditionne encore la filiation ?

Parlons-en ! Vous savez très bien que déjà, beaucoup d’enfants ne sont pas réellement les enfants de leur père « officiel » et je ne parle pas des enfants adoptés qui sont une exception. Ce qui fait filiation, c’est le parent social, c’est-à-dire celui qui nourrit le projet d’élever un enfant, de veiller à son épanouissement et de l’aimer. Le souhait d’un couple homosexuel de rendre un enfant heureux et de l’accompagner sur le chemin de la vie est tout aussi respectable que celui d’un couple hétérosexuel. Alors, bien sûr, la parenté biologique existe, mais c’est une erreur de surinvestir cette dimension par rapport à d’autres types de filiation ou de parenté qui sont tout aussi légitimes.

Moralement peut-être, mais anthropologiquement, ces filiations « sociales » rompent avec une très vieille histoire de l’espèce qui fait que tout humain peut aujourd’hui se définir comme le produit de l’altérité sexuelle − «Tous nés d’un homme et d’une femme ».

D’abord le divorce, la contraception, le droit à l’avortement ont aussi bouleversé notre substrat anthropologique. L’important est de créer les conditions pour que ces évolutions ne nous empêchent pas de « faire société » et de protéger nos enfants. Il y a tout de même quelque chose de présomptueux à vouloir imposer un modèle unique de famille contre la complexité des situations concrètes. Même si l’on s’en tient aux couples hétérosexuels, la parenté est si complexe qu’un seul mot ne suffirait pas à la décrire. Certains couples hétérosexuels se séparent après deux ans, certains couples homosexuels font famille durant quarante-cinq ans. On ne sait jamais ce qui va réussir et ce qui va rater.

Sauf qu’il n’est pas question de situations concrètes, mais de la place que vous accordez à la « nature », terme qui vous inspire une certaine méfiance. Que l’histoire de l’évolution humaine soit une succession de victoires sur la biologie, mille fois d’accord. Seulement, il n’est plus question de dominer la nature, mais de s’en affranchir intégralement…

Vous me prêtez des intentions que je n’ai pas : ma philosophie politique est profondément humaniste, même si elle est progressiste. Cette post-humanité que vous évoquez ne fait pas partie de mon horizon intellectuel. Il n’en reste pas moins vrai que la réflexion sur ce qui relève de la nature, de l’ordre social établi, des aspirations individuelles au bonheur et de ce qui « fait société » à l’ère des profondes mutations scientifiques que nous connaissons me passionne. C’est le cœur du livre que j’ai publié au printemps 2012,Raison de plus. Je pense que les termes du vieux débat sur les droits des femmes, synthétisé dans la formule de Simone de Beauvoir, « On ne naît pas femme, on le devient. », peuvent aujourd’hui éclairer certaines questions liées à la parentalité, au biologique, au social.

Quoi qu’il en soit, vous serez emportés par votre logique − et nous avec ! Il y a dix ans, pendant les débats sur le PACS, Élisabeth Guigou disait : « Le mariage, jamais ! » Et elle était sincère. François Hollande est sincère quand il affirme qu’il ne légalisera pas les mères porteuses (et je crois d’ailleurs qu’il ne le fera pas). Mais cela finira par arriver, au nom des arguments qui sont aujourd’hui les vôtres : la loi doit s’adapter à la société, et il n’y a pas de raison de refuser aux uns ce qu’on donne aux autres, etc. Quand vous aurez ouvert la Procréation médicalement assistée (PMA) aux couples de femmes, vous ou vos successeurs devront lâcher sur la Gestation pour autrui (GPA, mères porteuses).

Non, c’est faux ! Il existe des différences fondamentales entre la PMA et la GPA. L’une est philosophique : c’est que, contrairement à la PMA, la GPA fait intervenir un tiers.

Ah bon, l’homme qui donne son sperme, ce n’est pas un tiers, juste un fournisseur de matière première ?

Vous m’accorderez qu’un don de sperme anonyme n’a pas tout à fait les mêmes implications qu’une grossesse…

Vous étiez pourtant favorable à l’instauration d’une « GPA non marchande » ?

J’ai en effet participé à la réflexion du PS sur le sujet. Mais je crois que les risques d’exploitation et de marchandisation sont très élevés. Et le PS a clairement tranché: « La GPA doit rester interdite. » Donc, nous ne le ferons pas.

En revanche, vous ouvrirez la PMA aux couples de femmes ?

Oui, c’est notre intention. Pour une raison − et c’est la deuxième différence avec la GPA − qui est que la PMA est déjà accessible aux couples hétérosexuels. Vous vous réjouissez certainement autant que moi que l’on puisse arracher à l’ordre naturel des couples stériles qui ont un projet d’enfant. Par souci d’égalité, nous offrirons cette possibilité aux couples de femmes dans la loi famille. En revanche, dès lors que la GPA est interdite aux couples hétérosexuels, il n’y a aucune raison de l’autoriser pour quiconque.

Comme on dit, l’avenir tranchera. Mais venons-en à la tournure prise par le débat. On dirait que vous avez absolument besoin d’avoir face à vous des opposants à l’esprit étroits, homophobes et passéistes. Quelques jours avant la « Manif pour tous » du 13 janvier, vous avez déclaré face à Frigide Barjot, au « Grand Journal » : « J’envisage que certains de ceux qui iront défiler dimanche ne soient pas foncièrement homophobes. » En bon français, cela s’appelle une antiphrase, et cela signifie : « Je suspecte fort que la plupart le sont. » Votre regard sur ceux qui s’opposent à ce texte a-t-il changé ?

Écoutez, il ne faut pas être dogmatique sur ces questions ou céder à la caricature. Nous voulons rassembler le plus grand nombre autour de nos valeurs car nous y croyons. Bien sûr que beaucoup de ceux qui ont manifesté contre la loi ne sont pas homophobes. En même temps, quand on réclame un débat, il faut savoir écouter le camp d’en face. Moi, j’entends vos interrogations sur la filiation. Je me demande parfois si nos adversaires, eux, écoutent nos arguments, qui méritent au moins  d’être pris en considération. Et nos arguments sont simples.

Un peu trop, peut-être…

Simples, cela ne veut pas dire sommaires ou idiots. Fort heureusement, cela fait plusieurs décennies que nous ne considérons plus l’homosexualité comme une maladie mentale ou un délit pénal, mais comme une sexualité tout aussi légitime, normale, que l’hétérosexualité. Eh bien, il faut en tirer les conséquences concrètes : des gens s’aiment, vivent en couple et veulent « faire famille ». Si l’on admet que tout ça est très naturel, il n’y a pas de raison de continuer à leur interdire de le faire.

Tiens, c’est le retour de la nature. Ce qui est tout aussi « naturel » que deux hommes ou deux femmes qui s’aiment, c’est qu’ils ne puissent pas procréer… Mais restons-en là. Cela dit, si l’on vous suit, jusqu’à ce que vous arriviez avec François Hollande, les homosexuels, et la France avec eux, vivaient dans les ténèbres de la discrimination ?

Je ne veux pas ironiser sur ces sujets. Les politiques doivent entendre les aspirations de la société. De ce point de vue, j’en veux à l’opposition qui choisit de rester sourde à toutes les revendications d’égalité. On peut être en désaccord avec nos solutions, pas ignorer les problèmes.

Peut-on réclamer le droit d’avoir des enfants au nom de l’égalité ?  Y a-t-il un « droit à l’enfant » ?

S’agissant des familles homoparentales existant déjà, nous affirmons le droit de l’enfant à avoir deux parents reconnus par la loi. Ceux qui brandissent sans cesse l’intérêt de l’enfant devraient se soucier de ces enfants bien vivants !

Ces enfants ont bel et bien deux parents, même s’ils sont élevés par l’un d’eux seulement…

Enfin, ne voyez-vous pas toutes ces nouvelles familles dans votre entourage ? Ces femmes qui vivent en couple et sont allées en Belgique pour procéder à une insémination artificielle. Par exemple : à votre avis, quelle est la situation juridique de ces « bébés Thalys » nés de donneurs anonymes ? Elle est particulièrement insécurisante, car ils n’ont de lien qu’avec une seule de leurs mères,quand ils vivent dans l’affection des deux.

Ils ont une histoire compliquée, est-ce une raison pour la réécrire ? Mais un mot sur un autre projet généralement rangé dans la catégorie du sociétalisme : l’ouverture du droit de vote des étrangers aux élections locales. Vous paraissiez y avoir renoncé faute d’une majorité des deux tiers au Congrès…

Le renoncement n’est pas dans notre vocabulaire, surtout sur des projets que nous portons depuis si longtemps. Le Président de la République nous a demandé de nous mobiliser et, si chaque parlementaire a le courage de ses convictions sincères, je pense que nous pourrons trouver cette majorité.

Mais pourquoi vous obstiner sur une réforme qui, du point de vue concret que vous affectionnez, concerne un nombre très limité d’étrangers qui pourraient, pour la plupart, prendre la nationalité française ?

Pour commencer, vous oubliez que, ces dernières années, on n’a cessé de durcir les conditions d’accès à la nationalité française. Nous les avons, certes, un peu assouplies, depuis notre arrivée,  mais au-delà de l’accès à la nationalité, c’est une question de cohésion sociale. C’est une façon de dire que, dans la République, les gens qui vivent sur notre sol de longue date, y travaillent, y élèvent leurs enfants, se sentent concernés par leur cadre de vie.

Croyez-vous vraiment que les inquiétudes identitaires soient une invention venue d’en haut ? 

Votre façon de voir les choses, en opposant les Français et leurs élus, est curieuse. Je vous avoue que ça me choque. Le précédent gouvernement a créé une cassure dans notre société avec une stratégie de provocation permanente. On se souvient des dérapages sur l’islam, la viande halal, l’identité nationale. Tout cela a cristallisé les antagonismes en renvoyant sans cesse les gens à leurs différences. François Hollande est tout l’inverse. C’est un homme de rassemblement. Nous aborderons chacun des problèmes des Français, que nous ne nions aucunement, dans un esprit d’apaisement démocratique.[/access]

*Photo : DR.

Il faut un Joseph Ratzinger au PCF…

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pierre laurent pcf

pierre laurent pcf

Au moment même où le pape Benoît XVI apprenait au monde qu’il renonçait au ministère pétrin, le Parti Communiste Français achevait son 36e congrès à Aubervilliers. On y a bien chanté l’Internationale, Pierre Laurent a bien été réélu secrétaire à 100% par le conclave des congressistes mais ce fut au milieu d’une foule qui brandissait les drapeaux du Parti en les noyant au milieu des bannières de la Gauche Unitaire Européenne et des étendards… LGBT.

Peut-être un peu plus symbolique, pour la première fois, les militants qui ont repris leur carte ont pu voir que la faucille et le marteau avaient totalement disparu au profit du sigle inodore et incolore de cette même GUE-NGL, le groupe où siège le PCF au Parlement européen en compagnie de Verts nordiques qui n’ont plus qu’un rapport très lointain avec le marxisme…

Il est vrai que cela faisait déjà quelques petites années que le vieux symbole bolchévique de l’alliance entre ouvriers et paysans était de plus en plus discret sur le carré de plastique rouge qui cette année ressemble à une carte de crédit pour Virgin Megastore, ce qui n’est pas forcément bon signe quand on sait dans quel état se retrouve cette enseigne culturelle.

Quel rapport entre les deux événements, nous demandera-t-on ? C’est sans doute qu’un certain nombre de communistes auraient envie en ce moment de trouver pour leur parti l’équivalent de ce que fut le cardinal Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi nommé par Jean Paul II et qui entama à ce poste, avant de devenir Pape, un resserrage des boulons théologiques tout en définissant une série de bornes qu’il ne fallait pas ou plus dépasser sous peine de perdre son identité.

C’est qu’il y a entre l’histoire récente de l’Eglise catholique et celle du PCF des analogies de forme et de fond. Se moderniser ou périr a été le mot d’ordre de Vatican II comme celui de la mutation enclenchée par le catastrophique Robert Hue. D’un côté, l’abandon de la messe en latin et les curés en jeans,  le sacrement de réconciliation à la place de la confession, de l’autre des communistes qui délaissaient toute référence au léninisme au congrès de Martigues en 2000 en même temps qu’ils se transformaient insensiblement en annexe beigbédérisée de la sociale-démocratie. Oui, pour les plus anciens d’entre vous, il faut savoir que c’est Frédéric Beigbeder qui s’occupa de la communication du PCF à l’époque de Robert Hue et de sa campagne présidentielle de 2002 (3% et des poussières…). Car Beigbeder trouvait les communistes tellement sympas et  tellement sincères, et puis c’était aussi un créneau original et inattendu pour quelqu’un qui meurt si par hasard il n’est plus à la mode.

Tout le problème est que le PCF, enfin Hue et son équipe, ait pu trouver que Beigbeder pouvait être un plus, comme si un publicitaire allait régler les problèmes rencontrés par le PCF depuis qu’il s’était fait croquer par Mitterrand, avait connu une grosse crise d’identité avec la chute du Mur et une participation désespérante à la gauche plurielle façon Jospin qui s’essayait déjà au social-libéralisme.

Or, l’Eglise comme le PCF n’ont pas à être modernes, ni sympas. Ils ont une foi à préserver et une doctrine à mettre en œuvre. Les croyants ou les militants ont besoin de repères forts, de se retrouver autour de dogmes et de symboles inscrits dans une histoire. Ça ne plaît pas aux modeux, aux médiatiques, à un électorat jeune et diplômé; et alors ? On ne force personne en France, que je sache, à être catholique ou communiste, à croire dans la communion des saints ou le matérialisme historique, la virginité de Marie ou la lutte des classes.

Mais la pression est telle que ces deux vénérables institutions qui ont trouvé leur force et leur rayonnement historique dans la préservation de la pureté de leurs idéaux originels, si voisins quand on y réfléchit et qu’on a lu les Actes des Apôtres, se croient obligées de « s’ouvrir sur la société », quitte à se faire bouffer par cette dernière. Entendons-nous bien, le militant communiste et le croyant sont bien entendus engagés, ou devraient l’être, dans la Cité pour prêcher et convaincre. Mais sans rien renier de leur identité, sans rien cacher de ce que suppose un engagement à leur côté.

Benoît XVI, quitte à déplaire en passant pour un abominable réactionnaire, l’avait compris. L’Eglise tient un discours sur le monde, ce discours convient ou pas mais c’est celui auquel le catholique doit se conformer. Le Parti Communiste, qui avait retrouvé des couleurs avec le Front de gauche, semble repris par ses démons de modernisation et sa gêne  d’avoir été ce qu’il a été. Pierre Laurent a ainsi parlé d’un « communisme nouvelle génération », formule un peu creuse à vrai dire… Surtout quand on sait que c’est dans les JC (Jeunesses communistes, pas Jésus-Christ), lors des débats préparatoires au Congrès,  que se sont fait entendre les plus fortes contributions « identitaires » au débat. « Nouvelle génération », comme si de vilaines forces conservatrices empêchaient la vieille maison de se transformer en une force progressiste comme une autre, européenne et bien sûr féministe, écologiste, gay-friendly et tout le toutim.

Il paraît que Joseph Ratzinger est libre le 28 février.  Il y en a, au PCF, qui préféreraient plutôt ses conseils à ceux de Beigbeder, en matière de rénovation par la tradition…

*Photo : Tophee__

Un blagueur à l’Élysée

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Après le Mali, où il fut acclamé en libérateur, M. Hollande a sans doute éprouvé un vertige de puissance. Il sentait encore le sable chaud, peut-être la poudre, il voyait devant lui, au lieu de la grisaille parisienne, une vaste étendue lumineuse, aveuglante par instants ; le chant du désert lui rapportait les exploits de François l’Africain et de Hollande d’Arabie. Il éprouvait la mâle assurance des guerriers vainqueurs, de retour des pays « compliqués et lointains ». Bref, on attendait Hannibal, et l’on eut… Fernandel.

Un fait, anodin cependant, nous avait mis la puce à l’oreille : une ministricule, connue uniquement de son chef de cabinet et de quelques membres de sa famille, mais ignorée de son administration même, et, bien sûr, de toute la population, avait évoqué auparavant le renoncement de Benoît XVI, sur le mode mêlé de cynisme libéral-libertaire et de plaisanterie boulevardière et anti-cléricale, si prisé dans les congrès des libres-penseurs et autres socialisants qui se déboutonnent à la fin des banquets pour la plus grande joie de leurs rougeauds convives. Mme Delaunay – c’est son nom -, saisie de la fureur du tweet, se risqua à commenter la décision du Pape : « Je dois bien reconnaître que, à tort ou à raison, Benoît XVI a omis de me consulter avant de prendre sa décision ». On entendait les rires et les applaudissements de ses collègues, au conseil des ministres.

On avait donc eu cet avertissement de la part de l’employée de maison, qui préparait en quelque sorte la saillie de son patron, devant les journalistes, et en présence de Goodluck Jonathan, président du Nigeria. Il avait préalablement qualifié d’“éminemment respectable” la décision du Pape. Pressé de questions, il eut cette précision prudente : « Nous devons laisser l’Eglise catholique déterminer comment elle entend organiser cette succession ». Jusque-là, il se comportait en primus inter pares. Mais sa nature profonde prit l’avantage, et l’on vit tout soudain surgir l’animateur du Parti socialiste, qui allait de table en table, rapporter la dernière bonne histoire. La silhouette bonhomme et prospère de M. Petite Blague jaillissait de sa boîte à ressort. C’est ainsi que François Hollande crut amusant d’ajouter : « Nous ne présentons pas de candidat ».

Personne n’a ri ; on sait depuis six mois que la réalité française ne ressemble pas aux fantasmes des socialistes. Peu importe, il paraît que M. Hollande dispose d’une collection inépuisable de blagues Carambar…