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Apocalypse 2.0, le retour de la vengeance

Souvenez-vous, c’était en 1972. Donnella Meadows, Jorgen Randers et Dennis Meadows, trois analystes du Massachussetts Institute of Technonoly soutenus par le Club de Rome publiaient The Limits to Growth (Halte à la croissance, en français), probablement l’étude néo-malthusienne la plus célèbre de tous les temps. The Limits to Growth, c’était l’Apocalypse 1.0 : si rien n’était fait pour contrôler la croissance de la population mondiale (3,8 milliards d’individus à l’époque), nous allions bientôt assister à une gigantesque catastrophe économique, écologique et humaine ; les terres cultivables viendraient à manquer, les ressources naturelles seraient épuisées et la pollution rendrait toute vie sur terre pratiquement impossible.

Retour sur Apocalypse 1.0

L’idée clé de The Limits to Growth tient en deux constats : nous vivons dans un monde fini où la plupart des ressources qui permettent la survie de l’espèce humaine – terres arables, énergies fossiles etc… – existent en quantité limité et, surtout depuis la révolution industrielle, la population humaine ne cesse de s’accroître. Évidemment, l’idée selon laquelle les ressources naturelles à notre disposition sont limitées par la nature ne date pas de 1972 mais ce que le Club de Rome apporte de nouveau dans ses simulations, c’est l’idée d’une croissance exponentielle de notre consommation desdites ressources.
Prenons l’exemple du pétrole : à l’époque où le Club de Rome publie The Limits to Growth, on évaluait les réserves prouvées de pétrole à quelque chose comme 583 milliards de barils et la consommation annuelle tournait à environ 18,8 milliards de barils par an ; de là, en posant l’hypothèse d’une consommation stable de pétrole, on estimait que le stock serait épuisé 31 ans plus tard ; c’est-à-dire en 2003[1. Le calcul n’a rien de sorcier ; c’est une simple division : 583 divisés par 18,8.].
Or, nous expliquent les auteurs du rapport, ne serait-ce que parce que la population mondiale augmente, il est tout à fait ridicule d’imaginer que nous puissions nous satisfaire de 18,8 milliards de barils indéfiniment. L’apport du Club de Rome consiste donc à introduire des estimations de croissance de notre consommation dans ses modélisations et à en déduire que l’épuisement des réserves aura lieu beaucoup plus tôt que prévu. Typiquement, avec une croissance annuelle de la consommation de 3,9% – hypothèse retenue dans The Limits to Growth – ce n’est pas en 2003 que les puits de pétrole seront à sec mais au bout de 20 ans, soit en 1992.

Il ne vous aura pas échappé que la prédiction ne s’est pas avérée exacte. Mieux encore : non seulement nous n’avons toujours pas pompé cette fameuse dernière goutte de pétrole mais, sur la base des dernières données disponibles[2. J’utilise dans cet article les données collectées par BP.], il semble qu’avec une hypothèse de consommation constante il nous reste du pétrole pour un peu plus de 43 ans. Oui, vous avez bien lu : alors que la population mondiale a augmenté de 83% et que nous avons consommé la bagatelle de 958 milliards de barils depuis 1972, les réserves prouvées actuelles devraient, si nous conservons le même rythme de consommation, nous permettre de tenir non pas 31 ans, comme on le croyait en 1972, mais 43 ans. Le Club de Rome s’est donc magistralement planté ; et pas qu’un peu.

Oh, bien sûr on nous explique que les simulations de The Limits to Growth n’étaient pas des prédictions, que les chiffres du rapport n’étaient que des illustrations, que dans le cas du pétrole, les auteurs avaient prévu la possibilité que les réserves se révèlent finalement plus importantes que prévues, que le technologie progresse etc… Il n’en reste pas moins que les résultats des simulations ne collent pas à la réalité observée. Ainsi, leurs modélisations ignorent le principal mécanisme de régulation de nos sociétés : le marché et le mécanisme des prix.

La main invisible a encore frappé…

Si les auteurs de The Limits to Growth ont certainement de nombreuses qualités, ils n’en sont pas moins de piètres économistes. À vrai dire, ils ont totalement évacué le phénomène économique et extrapolent des tendances comme si la rareté n’avait aucune incidence sur la consommation ni la production. Ce que n’importe quel étudiant en première année d’économie sait, et que les auteurs du Club de Rome ont superbement ignoré, c’est que quand une ressource recherchée se fait rare, son prix augmente et que cette augmentation du prix, sans qu’aucune planification centralisée ne soit nécessaire, va déclencher deux types de réactions. Là encore, l’exemple du pétrole est tout à fait symptomatique des failles de des approches malthusiennes en général.

En effet, dès l’année qui suit la publication du rapport, le premier « choc pétrolier » va propulser pour la première fois le baril de brut au-delà des 40 dollars[3. Les prix sont exprimés en dollars actuels – c’est-à-dire qu’ils sont corrigés de l’inflation. Pour information, les deux pics historiques du prix du baril sont de presque 112 dollars actuels en décembre 1979 et de 130 dollars actuels en juin 2008.] et c’est alors que joue le premier effet : la croissance de notre consommation, presque immédiatement, a ralenti. C’est la première réaction possible : quand le prix d’un bien augmente, sa consommation baisse ou, du moins, croît moins vite. De fait, cela fait maintenant quatre décennies que nous économisons cette ressource.
Prenez nos voitures par exemple : nous avons complètement changé nos habitudes de consommation pour intégrer cette contrainte de prix. La capacité d’une voiture à consommer peu est aujourd’hui un élément déterminant de nos actes d’achat et nous sommes même prêts à investir des montants conséquents dans l’acquisition des technologies les plus économes : moteurs plus performants, carburants plus efficaces, voitures hybrides, dispositifs start and go… La consommation moyenne des voitures vendues en France est passée de 8,55 litres en 1988 à moins de 7 litres actuellement. Du coup, là où le Club de Rome tablait sur une augmentation de 3,9% par an, le rythme de progression de notre consommation de pétrole depuis 1972 n’a été que de 1,4% par an – deux fois moins vite que prévu. En quatre décennies, l’économie mondiale a réagi aux chocs pétroliers en organisant la gestion de cette ressource rare mieux que n’importe quel organisme de planification.

Mais ce n’est pas tout. Une erreur commune consiste à penser que les réserves prouvées constituent le stock de pétrole disponible sur terre. Par réserves prouvées, il faut entendre la quantité de pétrole qui pourrait raisonnablement être extraite des gisements connus si les conditions économiques et techniques restent inchangées. Et voici la seconde règle : quand le prix d’une ressource augmente, les producteurs ont tout l’intérêt du monde à investir dans la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement, de nouvelles méthodes d’exploitation ou de ressources alternatives. Et ce, d’autant plus qu’un régime de prix élevé leur en donne les moyens. « À 200 dollars le baril de pétrole, disait un de mes professeurs, on en trouvera sous votre salon. »

Repassez-vous le film des quatre décennies en question : des gisements à bas coût du moyen orient, nous sommes passés aux forages en haute mer, à la prospection en milieux extrêmes, puis aux sables bitumeux canadiens, aux pétroles de schiste et il existe même aujourd’hui quelques projets très sérieux de pétrole de synthèse[4. Voir, par exemple, le BFS Blue Petroleum.] ! Résultat : en quarante ans, les réserves prouvées mondiales sont passées d’environ 583 milliards de barils en 1972 à plus de 1 383 milliards de barils au dernier pointage – c’est-à-dire qu’elles ont largement plus que doublé en quarante ans.

Et maintenant ? Apocalypse 2.0 !

On aurait pu penser que les prophètes de l’apocalypse avaient profité de ces quatre décennies pour comprendre leur erreur. Eh bien non : figurez-vous que le Club de Rome a décidé de remettre le couvert pour les quatre décennies qui viennent en publiant ce mois-ci 2052 : A Global Forecast for the Next Forty Years. Mêmes causes, mêmes effets : les auteurs n’ont manifestement toujours pas compris qu’ignorer les forces du marché revient tout simplement à ignorer les êtres humains, comme si nous pouvions être comparés à des branches de bois mort portées par le courant. Une fois encore, on verra des mathématiciens aux barbes vénérables nous expliquer ce que signifie une croissance exponentielle et nous rappeler que nous vivons sur le troisième caillou en partant du soleil. Une fois encore, les thèses malthusiennes vont faire la une des médias et constituer le cœur du discours politique. Et dans quarante ans – ô surprise – on réalisera qu’ils se sont encore une fois trompés.

Au nord , c’était la Corée…

Les parcs d’attractions sont des endroits industriels sinistres, dans lesquels il est permis d’entrer après s’être acquitté d’un ticket au prix exorbitant ; et où des enfants tristes, aux parents sans imagination, rêvent d’aller chaque week-end. Vous connaissez leurs noms… Euro Schtroumpf, CosmObélix, Walibide – le kangourou cauchemardesque – et le vaste parking international Disney Park. On trouve, au sein de ces établissements interchangeables, un certain type de divertissements mécaniques en métal, tels des manèges ou des montagnes russes – qui n’ont de « russes » que le nom, car on s’y fait peur sans même y mourir.

L’homme, qui ne vit pas que de pain, aime se divertir. C’est pourquoi on a, depuis la nuit des temps, veillé à organiser son divertissement. On connaît l’expression latine Panem et circenses… Plus près de nous, en 1944, Yves Montand fredonnait les paroles faussement innocentes de la chanson Luna Park : « Dès que j’ai ma petite heure de liberté / Hidlele hidlele hideledele / Je vais tout droit à Luna Park / Dans le jour cru des lampes à arcs / Sur la chenille / Je vois des filles… » Le héros, travaillant à la chaîne dans une « usine de Puteaux » (il y en avait là bas à l’époque !) oublie tout le poids de son dur labeur sous les lumières artificielles des attractions foraines : « Partout ailleurs je n’suis rien / A Luna Park je suis quelqu’un / Vive Luna Park et vive la joie ». On pensait que ce type de lieux vides et impersonnels ne pouvait être que le triste apanage d’un Occident mondialisé, nivelé par le pire et bouffi de temps libre et de fast-food…

Que nenni ! Le Monde a publié la semaine dernière un très intéressant papier de Philippe Pons, son correspondant à Tokyo, sous le titre mystérieux : « La passion de Kim Jong-un pour les parcs d’attractions ». On savait que son papa – qui lui a transmis par les gènes sordides des grosses lunettes bouffonnes – était un drogué de cinéma, et aurait donné tout son empire, sa collection de bouteilles de Cognac et ses multiples femmes pour être Steven Spielberg juste une heure ; on ignorait que le fiston avait un atavisme pour les néo-loisirs parqués. « Le jeune dirigeant Kim Jong-un a sévèrement réprimandé les responsables du parc d’attractions de Mangyongdae à Pyongyang en raison de l’état des lieux. D’ « un ton irrité », il a déclaré n’avoir  » jamais imaginé que le parc ait pu être dans un aussi mauvais état « , écrit l’agence officielle KCNA. Une négligence qui reflète une « conscience du service du peuple en dessous de zéro », a-t-il fulminé en montrant la peinture écaillée et le pavement endommagé des installations. Il a donné instruction de faire en sorte que le parc « réponde aux demandes de notre époque ». » Le papier du Monde ne précise pas si les fonctionnaires chargés de l’animation du lieu ont été pendus haut et court, mais souligne que ce courroux politique savamment scénarisé vise à polir une image de dirigeant « proche du peuple et préoccupé de son bien être ». Un bien-être sous lampes à arc, et à l’ombre de la liberté cela va de soi. Le parc de Mangyongdae a été construit il y a une trentaine d’années, non loin du vénéré lieu de naissance du grand Kim Il-sung, « Père de la patrie » (1912-1994) ; il rivalise avec deux autres temples joyeux de l’oubli de soi par les Grand-Huit, dont l’un à Pyongyang même, qui est équipé par d’inattendues attractions d’origine italienne…

Les loisirs tendent partout à la mondialisation, et la Corée du Nord – au nord du nord de n’importe quoi – ne fait pas exception à la tendance… C’est bon et rassurant.

Vous pouvez désormais – après ce tour de manège- régurgiter votre en-cas, détacher votre harnais de sécurité avec agacement et dégout, reprendre pieds sur la planète Terre avec toute la délicatesse de votre morgue habituelle, et marcher dans la ville avec hauteur. Mais sachez que des communistes d’Asie le font aussi…

Après l’ombre, la lumière, c’est maintenant

Dolorisme et indignation : la campagne présidentielle 2012 aura été une longue suite de variations sur ces deux registres – le dolorisme pour câliner le citoyen, l’indignation pour gagner le concours de la plus belle âme. En d’autres termes, on n’a pas franchement rigolé – Cheminade et Mars, il n’y avait tout de même pas de quoi se rouler par terre. Les dix candidats en quête d’électeurs n’ont pas chanté la même chanson, mais ils ont tous sorti les violons, s’adressant presque exclusivement à notre désir d’être plaints – en clair, à nos pulsions infantiles. Comme vous êtes malheureux ! Comme vous êtes maltraités ! Comme vous êtes méprisés ! La compassion appelant la consolation, tous ont juré qu’eux, ils n’étaient pas comme les autres, menteurs et volages, et promis de nous aimer pour toujours. C’est gentil, mais je me demande si je ne préférerais pas être traitée en adulte. D’égal à égal. Une mère, j’en ai déjà une et elle me convient parfaitement.

Il faut croire que nous aimons qu’on s’apitoie sur notre sort. De fait, il est délicieux de récriminer auprès de ses amis parce qu’on travaille trop, qu’on entend trop de bêtises à la télé, qu’on a perdu deux points de permis, que c’est toujours les mêmes qui se crèvent à bosser et que l’État leur prend tout – ça c’est mon marchand de journaux. En même temps, à la longue, ça peut agacer. Après le premier tour, beaucoup d’électeurs de Marine Le Pen enrageaient d’être décrits comme des malheureux, déboussolés par le changement, égarés par l’angoisse et abêtis par la pauvreté.
Admettons qu’il nous arrive à tous de penser que les autres ont trop (d’argent, de pouvoir, de bonheur, de robes) et nous pas assez. D’ailleurs, c’est souvent vrai. Reste qu’entendre répéter chaque jour qu’on n’a pas le moral, ça finit par casser le moral. À force d’apprendre par voie de sondages que les Français sont pessimistes, on le devient presque par solidarité. De temps à autre, au lieu de flatter ces penchants victimaires, les princes qui nous gouvernent pourraient tenter de stimuler les affects héroïques ou ce qu’il en reste chez des Occidentaux désenchantés.

Alors, à tout prendre, le messianisme kitsch inscrit dans les appellations ministérielles de l’ère nouvelle est plus attirant que la communion dans la lamentation de ces derniers mois : ministère du « Redressement productif » ou de la « Réussite scolaire », cela évoque des joyeuses cohortes de prolétaires marchant vers l’usine où ils gagnent dignement leur pain, ou encore des théories de collégiens impatients de contribuer à l’édification d’un monde plus juste – et tout ça sans le moindre goulag en vue. Fernand Léger sans Staline.

J’en vois qui bondissent de colère. Et les huit millions de pauvres, et les jeunes condamnés à des stages à répétition, et les cités ravagées par le chômage, et les banlieusards dont le train est en rade pour la vingtième fois de l’année, et les agriculteurs qui se suicident, et les SDF qui meurent – tout ça pendant que quelques-uns se goinfrent de profits mal acquis ? Et les Grecs écrasés par le « fascisme » des marchés (ça s’est entendu), et les Palestiniens humiliés par la férule israélienne, et les Syriens massacrés – avez-vous remarqué que, depuis quelques années, on invoque beaucoup moins les petits Indiens et Chinois ?

Tout cela est vrai. Mais la terre ne se résume pas à ses damnés, et l’existence de la majorité des gens ne se réduit pas à leurs difficultés – en France en tout cas. Ou alors, vous ne regarderiez pas les images du Festival de Cannes à la télévision. Même les plus pauvres ont une vie en dehors de la pauvreté. D’accord, nous souffrons. Mais nous ne faisons pas que ça. C’est pourtant la seule chose qui fasse consensus, le seul constat partagé de l’extrême droite à l’extrême gauche. Ce qui change, d’un locuteur à l’autre, c’est le « nous » – donc le « eux », c’est-à-dire les coupables.
La rhétorique de l’indignation, déclinée en disqualification morale de l’adversaire, sert précisément à faire le partage entre les uns et les autres. Dans ce domaine, on pensait avoir tout entendu ces cinq dernières années, inutile d’y revenir. L’entre-deux-tours a été un feu d’artifice, le même message ayant été martelé sur tous les tons : « Nous sommes les bons, ils sont les salauds ». En fin de campagne, c’est devenu plus lapidaire : « Ils puent. » Cette gauche-là (que j’ai appelée « gauche olfactive ») a les narines délicates et elle trouve souvent que ceux qui ne pensent pas comme elles sentent mauvais. Qui aurait pu hésiter un instant entre un sortant cupide, raciste, sans foi ni loi, bref une sorte de Néron, et un type qui dit bonjour à sa boulangère et respecte les feux rouges – 48,3 % des électeurs, pardi !

Enfin, ça, c’est fait. Nous avons voté pour la lumière contre l’ombre. Le premier discours du « président rassembleur » était vaguement inquiétant. Après avoir insulté son prédécesseur, il a inauguré devant un parterre presque exclusivement socialiste l’ére de la Justice et de la Dignité. On aurait dit qu’il venait de prendre possession d’un couvent que les précédents occupants avaient transformé en lupanar. Mieux vaut s’amuser de cette rhétorique comme de la désopilante propagande sur la moralisation/normalisation du pouvoir. Le Président a été formel : finis les frasques, les impairs, les manquements aux bonnes manières, les coups de gueule. Qu’on se le dise : sous le nouveau régime – car c’est bien ainsi que se pensent les dirigeants du pays –, l’Élysée sera la maison des bisounours. Seulement, on risque de découvrir très vite que la normalitude, en plus d’être forcément mensonger, c’est très ennuyeux. Le Président déjeunant d’un steak dans un restaurant de quartier, le Président respectant les feux rouges, le Président qui aime les gens et pas l’argent, on ne va pas tenir cinq ans. Si les Français attendaient de leurs gouvernants qu’ils aient les mains blanches, ils ne supporteraient pas une seconde les niaiseries sentimentales débitées au sujet de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Et s’ils voulaient qu’ils n’aient pas de mains, ils adoreraient Lionel Jospin.

Nicolas Sarkozy a quitté – définitivement ou pas, je l’ignore – la scène politique, mais l’anti-sarkozysme semble avoir un bel avenir. Il était devenu si habituel de l’injurier et de lui imputer les pires turpitudes que beaucoup semblent déjà orphelins. La politique et le comportement de l’ex-Président ont été souvent critiquables, parfois condamnables. Ce que les Français lui reprochaient n’était pas d’être monstrueux, comme on se le racontait à gauche, mais d’être comme eux. Narcissique, superficiel, présentiste, toujours prêt à reprocher aux autres ses propres insuffisances, épaté par le fric plus que par le savoir, instinctivement sensible aux hiérarchies médiatico-sociales : Sarko, c’était moi. Et même vous et moi. Notre face cachée. Notre part non pas maudite mais honteuse. Gil Mihaely explicite les ressorts de ce sacrilège dans un texte pénétrant.
Il faudra s’y faire : Sarkozy, c’est fini ! Nous savons qui gouvernera la France dans les cinq années qui viennent. Ce que nous ne savons pas vraiment, c’est ce qu’est la France. Ou plutôt, chacun a sa petite idée sur la question et chacun est convaincu que la sienne est la bonne. Assurément, on a agité des drapeaux tricolores à foison et chanté La Marseillaise à tue-tête, mais à l’évidence les trois couleurs et le chant de guerre des révolutionnaires n’ont pas le même sens pour tous.

Il faut dire que l’Histoire a l’humour vache. Pendant tout le quinquennat, la gauche brailleuse s’est déchaînée contre la discussion sur l’identité nationale. Un débat nauséabond, grognait-elle. La question elle-même était indigne, disait-elle. Or, cette question indigne d’être posée a surgi métaphoriquement le soir même de l’élection de François Hollande avec la polémique sur les drapeaux de la Bastille. Ce que personne n’a vu, dans l’euphorie (ou dans la tristesse) du moment, c’est que cette affaire d’identité était déjà l’enjeu d’une bataille idéologique interne à la gauche : elle n’oppose pas d’aimables partisans de l’ouverture à de sinistres défenseurs de la fermeture, mais ceux qui croient qu’une nation doit avoir des frontières à ceux qui n’y croient pas. Les électeurs, eux, ont compris qu’il n’y avait pas une mondialisation heureuse qui serait celle de la circulation des hommes et une mondialisation affreuse qui ferait migrer les usines et les emplois, mais un phénomène à deux dimensions, économique et culturelle.

Ce clivage s’est en quelque sorte incarné au soir du 6 mai : au moment où, place de la Bastille, les uns brandissaient des drapeaux occitans ou tunisiens, communistes ou homosexuels (ce qui est étrange quand on y pense), rue de Solferino, une marée tricolore saluait la victoire. Le symbole vaut ce qu’il vaut. Mais il montre que, même à gauche, il y a au moins deux façons (en fait beaucoup plus) de se sentir français, donc de concilier l’universel et le particulier – problème particulièrement compliqué pour la France et plus encore pour la gauche qui doit tenir ensemble l’amour de l’égalité et le respect de la différence, deux préoccupations hautement légitimes. Deux façons, cela ne signifie pas une bonne et une mauvaise, une vraie et une fausse – et pas non plus une de droite et une de gauche, cher Laurent Bouvet. Il devrait cependant être permis de se demander pourquoi un gamin né en France et instruit en France, célèbre l’élection du Président de la République française en agitant le drapeau d’un pays où, au mieux, il se rend une fois par an. (Je me poserais la même question à propos de juifs arborant le drapeau israélien). Tous ont chanté La Marseillaise et tous se sont proclamés, au moins pour un soir, fiers d’être français. Mais ils ne disaient pas tous la même chose. Pour les uns la définition de la France est d’être accueillante à toutes les identités, pour les autres l’appartenance nationale doit primer sur les appartenances particulières. Chacun a sa préférence. Mais personne ne devrait se boucher le nez devant les idées des autres.

En réalité, tout est affaire de dosage entre l’Histoire et le code, le sang et la loi. Le véritable enjeu de cette bataille, c’est l’héritage, ou plus précisément sa place dans ce qui fait de nous un « nous ». Dans un appel publié la veille de l’élection sur le site du Monde, des « Français d’origine étrangère » proclamaient: « Nous sommes des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés, et nous n’avons ni l’intention de nous « intégrer » ni celle de nous « assimiler » à un pays qui est déjà le nôtre. » Pour eux, le passé n’existe pas : notre seul code, c’est l’égalité devant la loi – que bien sûr nul ne conteste. À l’autre extrémité, on pense que la France est contenue tout entière dans ses racines – chrétiennes – et qu’être français, c’est adopter intégralement le passé commun en laissant le sien à la porte. Pour les uns, il n’y a pas d’héritage, pour les autres il n’y a que de l’héritage. Ce n’est pas seulement parce qu’elle s’apprête avec gourmandise à faire feu sur le quartier général de la Droite que nous avons interrogé Marine Le Pen, mais pour en savoir un plus sur sa France et sur ce qui nous sépare d’elle. Nous n’avons pas besoin de lancer des anathèmes pour marquer une différence qui, dans le fond, tient dans le slogan « On est chez nous ! », scandé par ses partisans. Toute la question, encore une fois c’est de savoir qui est ce « nous ». On lui rendra cette justice qu’en théorie, elle accorde à tout individu la possibilité d’intégrer pleinement la communauté nationale. Mais les exigences qu’elle pose à cette intégration, qu’elle compare à une adoption, sont telles qu’il est presque impossible d’y satisfaire, sauf à changer radicalement ce qu’on est. Cette conception radicale de l’assimilation n’est pas raciste, elle est irréaliste.

Entre les Indigènes de la République et le Front national, il y a tous ceux – notamment à Causeur – qui croient que le monde commun ne peut résulter que d’une négociation, d’un compromis, entre ce qui demeure et ce qui change, entre la « vieille France » et le sang neuf, et qu’il s’agit de décider où on place le curseur.
Depuis cinq ans, nous avons été condamnés à un dialogue de sourds. La bonne nouvelle, donc, est que le débat traverse désormais la gauche. Le nouveau Président devra arbitrer entre deux pôles : d’un côté, la « gauche Terra Nova » – le think tank qui expliquait il y a un an que la gauche devait définitivement renoncer aux catégories populaires, franchouillardes et lepénisées, au profit d’une coalition arc-en-ciel des femmes, des jeunes et des minorités ethniques ou sexuelles ; de l’autre, la « gauche populaire », nom d’un groupe d’intellectuels et de militants proches d’Arnaud Montebourg, ou point trop éloignés de lui, qui plaident à la fois pour que la gauche renoue avec les prolos et pour qu’elle en finisse avec le mythe d’une Europe fédérale permettant de dépasser les nations.

François Hollande le sait : s’il a gagné, ce n’est pas parce que la France est devenue socialiste, mais parce qu’une proportion inattendue des électeurs de Marine Le Pen ont fait les pieds au mur. C’est bien à ceux-là qu’il pensait, à Tulle, en évoquant « les banlieues et les zones rurales » – ce qui signifie peu ou prou les « issus de » et les « de souche ». La question du droit de vote des étrangers – dont lui-même ne semble pas être un partisan acharné – sera un test de sa volonté de « rassembler » : s’il veut parler à tous, il doit comprendre que tenir cette promesse serait une erreur plus grave que de l’avoir faite.

Cet article en accès libre introduit le dossier du numéro 47 de Causeur magazine consacré aux élections présidentielle et législatives. Pour lire l’intégralité du dossier, achetez ce numéro ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Romance sans romantisme

Quand l’air du temps se fait lourd, lire François Weyergans est une échappée. Sa réputation n’est plus à faire : paresseux, dilettante, adepte de Jean-Luc Delarue, toujours en retard. Sept ans après Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005, Royal Romance, une histoire d’amour triste, de flâneries, de spleen et d’humour léger comme un entrechat de ballerine, vient pourtant d’arriver.[access capability= »lire_inedits »]

Royal Romance devait s’appeler Mémoire pleine, clin d’œil aux smartphones qui renferment les messages des amants, les rendez-vous clandestins, les désirs, les peurs. Sur le dernier jeu d’épreuves, Weyergans a finalement choisi, comme titre, le nom du coquetèle préféré de son héroïne, Justine : moitié gin, un quart grand-marnier, un quart fruits de la passion, un soupçon de grenadine. Justine, qui n’aime boire que ce délicat breuvage, le fait découvrir à Daniel Flamm, double parfait de Weyergans. Justine est une jeune actrice en quête de rôles ; Daniel, un écrivain vagabond et élégant, amateur de beaux papiers, obsédé des femmes fugitives. Justine dit : « Tu m’appelleras ta petite garce, ça ira très bien avec ma robe rouge » ; Daniel répond à côté : « Parfois, je m’interdis de sortir dans la rue pour m’empêcher de croiser des femmes avec qui je voudrais passer la soirée, la nuit, une semaine, ma vie, en ayant la prétention de croire – laissez-moi leur parler – qu’elles seraient d’accord. »

Ils se sont rencontrés dans une librairie de Montréal. Ils se retrouvent au Reine Elisabeth, un hôtel de luxe. Ils se baladent au cœur des montagnes dans des voitures de location. Il y a d’autres hommes dans la vie de Justine, d’autres femmes dans celle de Daniel, des enfants également. Entre le Québec et la France, Berlin et l’Alsace, ils mêlent leurs corps et leurs sentiments, s’envoient des milliers de SMS et des cassettes enregistrées, font monter l’excitation en regardant des films pornos, jusqu’à la lassitude des années et de la proximité. Tout cela risque de mal finir : l’amour, on le sait, est un chien de l’enfer.

Les romans de Weyergans témoignent de son art de la digression. Dans Royal Romance, il y a Justine, bien sûr, mais aussi la joie ambiguë de la lecture des journaux, la Neuvième Symphonie de Beethoven, des théories sur le sel et les emplois fictifs, Arcane 17 d’André Breton, des films russes et des fulgurances sculptées avec détachement : « Raconter un drame aide-t-il à vous en libérer ? Bien sûr que non, bien qu’on nous fasse miroiter le contraire. On aimerait que ce soit comme ça, on aimerait être délivré, mais se souvenir est une horreur. Même quand la mémoire vous rend heureux, elle vous rend triste […] On a beau revenir en arrière, on ne peut plus rien changer. On y voit sans doute un peu plus clair, mais à quoi bon y voir plus clair quand c’est trop tard ? » À l’heure du formatage généralisé des mots, l’un de nos derniers plaisirs est de noter, dans un carnet, chacune des phrases de Weyergans.[/access]

François Weyergans, Royal Romance, Julliard, 2012.

Simon Leys, l’intempestif

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En ce temps-là, tout anticommuniste était un chien. Achat obligé en Chine sous peine de travaux forcés, le Petit Livre Rouge se vendait comme des petits pains à Saint-Germain-des-Prés. Philippe Sollers s’exaltait à traduire les poèmes du Grand Timonier dans Tel Quel. Et parce qu’il avait osé le premier un essai critique sur la Révolution culturelle avec Les Habits neufs du président Mao (1971), la sinologue maoïste Michelle Loi ne trouvait rien de plus honnête que de révéler le véritable patronyme de Simon Leys dès le titre de son libelle contre lui Pour Luxun. Réponse à Pierre Ryckmans (Simon Leys), espérant ainsi que celui-ci devienne persona non grata en Chine. Il est vrai que l’on ne s’en prenait pas comme ça à la « Révo. Cul. » et à ses laudateurs dont Jean-François Revel dirait plus tard que s’ils n’avaient pas de sang sur les mains, ils en avaient sur la plume.

Autant le négationnisme nazi arriva après le nazisme, autant le négationnisme stalinien et maoïste commença tout de suite, et non par le biais de quelques extrémistes délirants et isolés, du reste immédiatement exclus des thébaïdes intellectuelles mais bien par celui de l’ensemble des maîtres-censeurs du Flore et dont certains sont toujours honorés sur les plateaux de télévision, tel l’inoxydable Alain Badiou qui se donne encore le droit, comme le rappelle, mi-consterné mi-amusé, Leys, d’écrire à propos de Lénine, Staline, Mao, Guevara et autres bienfaiteurs du XXème siècle qu’ « il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. » Rien que pour cette piqûre de rappel, d’autant plus nécessaire que l’amnésie historique, partie intégrante du programme totalitaire, continue, comme l’a bien vu Frédéric Rouvillois, à être la règle auprès d’un grand nombre d’intellectuels, la lecture de ce Studio de l’inutilité devrait être déclarée d’utilité publique. En vérité, ce Belge qui résista aux tanks de l’intelligentsia des années 70 et suivantes, fut notre homme de Tian’anmen à nous.

Pour autant, l’intérêt de ce Studio n’est pas seulement d’ordre purgatif. Intempestif en politique, Simon Leys l’est tout autant en littérature – et c’est là que le plaisir commence. Esprit curieux, érudit toujours plaisant, il n’est jamais là où on l’attend. Peut-être est-ce dû à cette « belgitude » qui, comme chez Henri Michaux sur lequel s’ouvre ce recueil d’essais, est la marque d’une carence originelle, d’une « conscience diffuse d’un manque » que l’auteur de L’ange et le Cachalot va tenter de compenser par la singularité et le paradoxe – l’inadaptation étant toujours la chance de l’esprit libre. Et l’adaptation trop grande provoque la malchance de l’artiste – celle qui finira par toucher Michaux lui-même qui, en voulant, à la fin de sa vie, corriger son œuvre de sa spontanéité originelle, la gâchera en lui donnant un tour bien trop culturel pour être artistique. C’est qu’entre temps, Michaux sera pour sa gloire et son malheur devenu français – c’est-à-dire à l’époque un intellectuel de gauche se rangeant à l’opinion la plus avantageuse et la plus dépravée, au fond la plus utile, celle qui permet, écrit Simon Leys, de « délivrer des brevets de bonne conduite et des médailles récompensant l’effort méritant, qu’il s’agisse de la Chine de Mao ou du Japon d’après guerre » et qu’il se serait sans doute bien gardé de faire s’il était resté belge.

Se garder de tous les clichés de la « francitude », au risque de perdre les pouvoirs qu’elle donne, telle sera la probité de Simon Leys qui, à l’instar de Simone Weil qu’il admire, choisira toujours la justice plutôt que son camp. En plus de rester fidèle à ses goûts, ce qui dans notre pays où tout le monde aime ou déteste la même chose est aussi une preuve d’héroïsme. Ainsi, lorsqu’Antoine Gallimard et Jean Rouaud le contactent pour savoir quel est pour lui « le roman du XX ème siècle », il ne propose pas, comme tout un chacun, l’énième chef-d’œuvre de Céline, Proust ou Kafka, mais remet à l’honneur d’autres titres moins côtés quoique tout aussi importants, tels Le nommé Jeudi de Chesterton et L’agent secret de Conrad, deux romans qui mettent en scène terroristes et contre-terroristes et qui à leur manière parlent de cette possession révolutionnaire qui fut la marque abominable du XX ème siècle et qu’un Dostoïevski avait déjà anticipée dans ses Possédés. Paradoxe personnel de Leys dont on connaît l’amour de la mer mais qui choisit de Conrad, l’un des plus grands écrivains maritimes s’il en est, le roman le plus urbain, le moins épique, et qui en guise d’eau ne parle que de la pluie londonienne. Mais cohérence métaphysique de Leys qui voit dans cet Agent secret la volonté de Conrad, apatride comme lui, de décrire la terrifiante réalité européenne du début du siècle avec ses conspirations prométhéennes, son nihilisme délirant, sa future violence continentale.

A l’instar de René Girard et de Conrad, Leys est un romantique qui connaît mieux que personne les mensonges du romantisme que seul l’art romanesque peut dévoiler. Y compris ceux qui se mêlent justement de mer et de navigation, sa passion-répulsion. Car la mer réelle n’est pas celle qu’ont fantasmée nombre d’auteurs (et parmi les plus grands comme Baudelaire), en faisant une sorte d’évasion du quotidien, d’horizon paradisiaque, d’aventure féérique comme la rêvait le pauvre Marius dans la trilogie de Pagnol. Non, la vérité que seuls les marins savent mais taisent est que « la mer est invivable ». La mer est stupide, plate, monotone, stérile, cruelle. La mer rappelle que la Nature n’est pas cette bonne maman accueillante sur laquelle se sont pâmés Charles Trenet et Renaud mais bien cette marâtre qui traite sans pitié les hommes et les marins de surcroît. Le « rêve nautique » est plein de noyade, de scorbut, de discipline inhumaine – aussi faux et aussi mortifère que le rêve maoïste. Mais l’amnésie poétique a la vie aussi dure que l’amnésie idéologique. Que sait-on exactement de Magellan et de son voyage aussi héroïque qu’infernal (et qu’il ne termina pas, se faisant tuer à mi-route par des indigènes philippins) ? Au-delà de la performance, indiscutable pour l’époque, de ce premier tour du monde et qui allait changer la donne du monde, « ce que l’expédition démontra – faisant de Magellan l’involontaire ancêtre idéologique de la globalisation, c’est la circumnavigabilité du globe : tous les océans communiquent. »

A partir de Magellan, le monde ne sera en effet plus qu’une affaire de communication, commercialisation, médiatisation, aliénation – et mal de mer. Alors, certes, on peut toujours rêver d’une cité parfaite, comme celle qu’organisèrent pour un temps sur leur île les fameux « naufragés des Auckland » en 1865 (et qui inspirera à Jules Verne quelques années plus tard son Ile mystérieuse), on peut toujours rêver, à l’instar de Simon Leys lui-même, d’une université castalienne où professeurs et étudiants se retrouveraient pour la seule quête de la connaissance pure et de la vérité désintéressée (quoique, rajoute malicieusement l’auteur, « les étudiants constituent un élément important, mais pas toujours indispensable » !), l’on peut toujours imaginer une tour d’ivoire aristocratique dans laquelle se protéger du monde, le problème est que, comme le disait Flaubert, l’on ne pourra jamais éviter cette « marée de merde [qui] en bat les murs, à les faire crouler. » La merde de l’utile, évidemment.

Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012.

*Photo : pileface.com

CDH au cabinet !

14

Nous savions déjà, suite à l’affaire Mademoiselle, que le joyeux collectif « Osez le féminisme », avait quelque influence sur le précédent gouvernement. Nous nous doutions aussi que sa fondatrice pourrait en avoir encore davantage sur la nouvelle équipe, puisqu’elle était salariée par le Parti Socialiste, auprès de Benoît Hamon. Nous ne sommes pas déçus. Ce matin, Caroline de Haas a appris à ses facebook friends qu’elle entrait au cabinet de madame la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem.

Voilà donc « Osez le féminisme » aux affaires et non plus seulement confiné au simple statut de groupe de pression. Nul doute que CDH, qui était apparue à la lumière médiatique au moment de l’affaire DSK, saura se mettre à l’ouvrage pour lutter contre toutes les inégalités fondées sur le sexe…. Euh, pardon, sur le genre. Mais nous sommes bien plus impatients, à vrai dire, de connaître les termes du prochain projet de loi instituant l’égalité devant les tâches domestiques et encore davantage de découvrir la grande campagne nationale d’incitation au stimulus clitoridien !

Comme dirait une copine amatrice de ballon ovale et admiratrice de Laurent Fabius : « Champagne ! Osez le Cliquot ! »

Sherlock Holmes au mont Sinaï

Par son attention aux petits faits anodins, aux détails inhabituels, aux rebuts, Freud tenait du détective privé. À Jung, son élève suisse, il écrit : « Tel Sherlock Holmes, c’est en prenant en compte les plus petits indices que j’ai finalement réussi à éclaircir la situation. » Quant à nous, tel le Dr Watson, nous marcherons sur ses traces et considérerons un détail de la vie de Moïse dont l’importance a peut-être été sous-estimée (Moïse qui, soit dit en passant, hantait Freud, au point qu’il baptisa ses premiers enfants de prénoms dont les premières lettres, mises en série, constituent le nom du fondateur de la religion juive : MOSE, soit Mathilde, Oliver, Sophie, Ernest).[access capability= »lire_inedits »]

Rappel : un oracle alerta le pharaon. Un enfant juif venait de naître qui, plus tard, l’assassinerait. Afin de prévenir cette menace, le pharaon mit à mort tous les nouveau-nés. Pour protéger son fils, la mère du futur Moïse l’abandonna sur le Nil. Le garçon fut recueilli par une illustre baigneuse, la fille du pharaon. Encore enfant, Moïse (qui signifie « sauvé des eaux ») joua à proximité du pharaon et lui déroba sa couronne. Perçu comme un affront, le comportement de l’enfant fut puni. Moïse subit une mutilation qui le rendra bègue. Devenu adulte, il fut sensible aux injustices qui frappaient les esclaves juifs. Il assassinera un Égyptien ayant maltraité un esclave, puis s’exilera à Madian. Là-bas, Dieu lui fit signe, l’appelant depuis le « buisson ardent » – qui brûlait sans se consumer. Sa mission consistera à affranchir les juifs. Il retourna alors en Égypte, délivra son peuple, le conduisit au mont Sinaï, au sommet duquel lui-même reçut la loi divine – les Dix Commandements. À son retour, il constata que son peuple adorait un veau d’or. À ce stade de l’histoire, il nous faut relever une bizarrerie de la traduction.

Moïse, rappelons-le, vient d’être en contact avec Dieu. Lorsqu’un lecteur hébraïsant est plongé dans le texte original de l’Exode, il lit : « Moïse resplendissait, rayonnait. » Dans la vulgate latine, ou une traduction dérivée, le passage devient : « Moïse avait des cornes » !

S’agit-il d’une grossière erreur de saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin ? S’agit-il d’une interprétation tendancieuse, d’un lapsus visant à diaboliser le fondateur du judaïsme (les versions grecque et syriaque parlent, elles aussi, du visage « rayonnant » de Moïse) ? En fait, par sa traduction, saint Jérôme a activé une signification latente moins usitée du verbe hébreu qaran (rayonner) en faisant jouer sa racine qèrèn, qui signifie, en effet, « corne ».

Bref, il ne s’agit pas, semble-t-il, d’un lapsus, ou d’une interprétation tendancieuse, mais d’une potentialité de la langue hébraïque activée par la traduction latine qui complexifie la figure de Moïse, et donnera lieu à toute une tradition artistique (avec, par exemple, la statue de Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome, réalisée par Michel-Ange).

Les mots, en effet, peuvent abriter en contrebande des significations surprenantes, voire inconscientes. Lorsque le héros de Proust, Swann, par exemple, déplore avoir perdu sa vie avec « une femme qui n’était pas son genre », le mot « genre » ne doit-il pas être entendu au double sens du style et du genre grammatical ? À savoir : il aurait perdu sa vie pour « une femme avec laquelle il n’avait pas d’affinité » et « une femme qui n’était pas un homme » ! Ce qui pose la question de son narcissisme, de son homophilie, etc.

Bref, en réveillant une signification latente du mot hébreu qaran, non directement perceptible en hébreu, la traduction de saint Jérôme produit un effet de surprise et de révélation. Soutenir que Moïse ne se contente pas de rayonner, mais qu’il porte des cornes ouvre un champ miné dont il nous faut dire quelques mots.

Dans le texte, en l’absence de Moïse, les juifs idolâtrent un veau d’or, plus précisément, un « petit taureau » d’or, passant outre l’interdit de produire une image de Dieu. En présentant Moïse affublé de cornes, du même attribut que le petit taureau d’or, le texte place Moïse dans une position voisine, audacieuse et transgressive, à l’image d’une idole surhumaine qui appelle la dévotion.

Dans la lignée de cette transgression, les cornes de Moïse n’ont-elles pas aussi une coloration plus trouble, plus maligne ? À l’origine, les cornes, symbole de puissance, étaient déjà associées à la figure du fils d’Hermès, le dieu Pan, une figure du mal, avant d’apparaître, dans une tradition iconographique plus tardive, comme un attribut diabolique.

Ici, la figure du prophète se complexifie, condense la pulsion et la répulsion, le désir et la loi. Un peu à l’image de certains surmoi qui puisent leur force dans des sources agressives retournées sur les sujets eux-mêmes : des sujets devenus enclume et marteau, ange parce que démon. Avec une tension indépassable, source de grandeur et de tourments. « Il en est de l’homme comme de l’arbre, disait Nietzsche. Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l’abîme, – dans le mal. » Au sujet des sources immorales de la morale, Freud complète : « C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point « qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir du meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. »

Dans un article de 1914 consacré à la statue de Moïse de Michel-Ange, en vrai détective, Freud commente la position du bras du prophète, le retournement des Tables de la loi et d’autres indices. Selon lui, l’effet saisissant produit par cette sculpture tient à la fureur domptée de Moïse, à sa passion maîtrisée et à son renoncement à la vengeance. La force de cette statue naîtrait de la tension entre le feu interne du prophète et son calme apparent. Nous voulons donc ajouter ici une nouvelle pièce au dossier, en complétant l’enquête freudienne par un indice décisif : les cornes du prophète. Avec ce signe, l’effet de contraste est encore amplifié : dans cette sculpture, un courant souterrain, maléfique, sauvage est coulé dans une forme classique qui le dépasse et l’illumine. Chimère improbable née du mariage de Kant avec Sade, la statue de Michel-Ange condense et illustre l’immoralité qui travaille secrètement toute morale. Voilà peut-être l’un des ressorts de sa puissance de fascination.[/access]

Muray, encore une fois

Philippe Muray

Comment renouveler la prose sur Philippe Muray dans Causeur ? A force de contrepieds systématiques, l’antifestivisme vire parfois à l’exercice rituel. Dénoncer un Empire du bien aux contours flous, faire comparaître mutins et matons de Panurge au tribunal du conformisme sert trop souvent de rhétorique facile à une « réacosphère » en mal d’ennemis qui se cabre dès qu’une poignée de syndicalistes réagissent collectivement à un plan social.

Il serait pourtant aussi injuste de réduire cette œuvre riche et protéiforme à une suite de bons mots et de postures réactives, que de résumer la prose célinienne à ses points de suspension. Dans le numéro spécial de Causeur magazine consacré à Muray, Bruno Maillé avait poussé le bouchon un chouïa plus loin en imaginant un monde uniformément murayen où les Exorcismes spirituels seraient appris sous les préaux et célébrés par l’anticonformisme d’Etat.

Or, après le succès inattendu des lectures de Muray par Fabrice Luchini, l’engouement tardif autour du médecin légiste de l’Histoire pose la question de sa postérité. Le relire sans le trahir, débusquer les aspérités et lignes de fuite d’une pensée qui s’échappe dès qu’on croit l’avoir cernée, en traquer les paradoxes : voici le défi insensé que se sont lancés une quarantaine de tisserands des lettres penchés sur le suaire du grand Muray. Ce travail d’orfèvre donne une somme de 700 pages sobrement intitulée Philippe Muray, codirigée aux éditions du Cerf par Maxence Caron et notre confrère Jacques de Guillebon.

Parmi les quelques quarante contributeurs, on trouve une escouade de fieffés réactionnaires honnis par Daniel Lindenberg, dont le large spectre va de la Nouvelle Droite (Arnaud Guyot-Jeannin) à la gauche altergaulliste (Benoît Duteurtre), avec quelques incursions libertariennes, le reste de l’équipe étant composé d’Eric Zemmour, Paul-Marie Coûteaux, Lakis Proguidis de L’Atelier du Roman, Jean Clair, Pierre-André Taguieff et Chantal Delsol. Quelques « causeurs » comme François Taillandier, François-Xavier Ajavon, Bruno Maillé, Tancrède Josserand et bien sûr Jacques de Guillebon complètent la distribution iconoclaste que méritait le « misanthropologue du monde moderne ».

Outre un entretien au long cours avec Fabrice Luchini, on retiendra de cet imposant volume un foisonnement intellectuel qui ne sombre jamais dans le style obtus de certaines officines universitaires. Par le plus pur arbitraire, notre promenade murayenne commencera par les Entretiens avec le professeur M imaginés par l’ingénieux Pierre Chalmin. On se plongera avec gourmandise dans ce dialogue aux enfers entre Muray et Destouches qui imprime la veine célinienne dans les saillies du premier : « Toute votre œuvre est un bateau qui tangue a bord duquel vous servez au lecteur les déchets de l’universel malheur » résume l’auteur de Céline en persiflant : « Notre époque veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appelle la vie, elle se berce de l’illusion qu’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie ».

Nous entrerons ensuite dans le vif du sujet, avec une partie entière dédiée au XIXe siècle à travers les âges (1984), ouvrage fondateur de Muray par trop fréquemment occulté. Alexandre de Vitry, déjà auteur de L’invention de Philippe Muray, y bat en brèche le mythe des deux Muray et dévoile les éléments de continuité entre le compagnon de route de Sollers et Henric à Tel Quel, et le supposé réac de droite d’Après l’Histoire. Homodixneuviemis préfigurait bien des travers de son descendant Homo festivus, notamment par l’illusion lyrique d’un sujet autofondé dont le grégarisme serait la manifestation phénoménale. Avec force références bibliographiques, Vitry retrace la genèse et les étapes de l’ambition murayenne jamais démentie de vouloir reconstituer la totalité d’un univers de sens, tel le Balzac de La Comédie Humaine auquel Muray se réfère à maintes reprises.

Sans concessions, Jacques de Guillebon explore l’objet « XIXe siècle » conceptualisé par Muray. En Muray, il perçoit un « jésuite libéral » niché au fond de son âme baroque hantée par les racines occultistes du socialisme, rétive aux mirages collectivistes, mais qui ignore le romantisme allemand et rechigne à remonter le fil de la modernité jusqu’aux racines de la Renaissance. A en croire l’auteur de L’anarchisme chrétien, Muray serait un Loyola des lettres jonglant entre deux dérisions, ne cédant jamais à la trivialité romanesque nécessaire à tout bon roman. On ferme ! et Roues carrées n’atteignent pas, en effet, la virtuosité stylistique de ses essais.

Avant de renouer avec Muray lui-même, en absorbant un des volumes édités aux Belles Lettres, nous ferons un détour par l’art contemporain à travers l’un des articles les plus déroutants du recueil pour qui ne parcourt pas les salles de vente néo-conceptuelles. La peintre et graveuse Aude de Kerros aurait pu titrer son article « Dzerjinski à la Fiac ! » tant son voyage dans l’Empire du Bien post-esthétique rappelle les plus belles heures de la Tchéka. On y apprend que depuis la nomination de Jack Lang au ministère de la Culture, des « inspecteurs de la création » assurent le « commerce triangulaire » entre l’hexagone et les salles de marchés new yorkaises, gaspillant l’argent du contribuable au service de leur conception étriquée de l’art.

Faute d’espace, nous ne citerons pas les dizaines de contributions qui donnent tout son brio à l’ouvrage collectif du Cerf. Les lecteurs – heureusement, de plus en plus nombreux- de Philippe Muray se délecteront enfin des quatre textes inédits exhumés des archives murayennes.

Devant le mélange de tragique et de farce qui caractérise l’époque, la fielleuse Adresse au petit homme nous fera conclure ce billet avec brio. Laissons la parole finale à Muray invectivant son voisin de chambrée post-humain : « Sale emmerdeur vertueux (…) Tu travailles dans toutes les directions à laver tous les cerveaux ; en ce moment, tu t’attaques aux habitants des anciens pays de l’Est, ainsi qu’à ceux de l’Europe du Sud ; mais tu fais aussi des raids sur les Arabes, et tu multiplieras ces raids, car les Arabes, en fait d’image et de ressemblance, sont encore loin du compte (…) Tu es, petit homme, une vraie salope qu’il sera délassant, un jour, d’enculer, de boxer, de désosser, de découper en rondelles ». Sic transit gloria mundi…

Philippe Muray, Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.), Editions du Cerf.

 

Toujours en vente dans la rubrique Kiosque : Causeur N°27 ; 4,50 €


Lire Sagan à Brive

4

J’ai trouvé Un peu de soleil dans l’eau froide de Françoise Sagan lors du vide-grenier du quartier de Tujac, à Brive, dimanche dernier. C’est un exemplaire assez frais de la première édition, chez Flammarion, achevé d’imprimer du printemps 1969, 19 francs et cinquante centimes.
Je l’ai lu lundi après-midi, dans une chaise longue, à l’ombre d’un platane, dans mon petit jardin : iris, muguet, géranium, thé glacé, silence des rue patriciennes alentour.
C’est un bon roman, assez émouvant, qui a bien tenu la route alors que son intention première était manifestement de parler de son temps. L’action est censée se passer en 1967. Ce n’est pas très important, enfin je ne crois pas. Tout va se passer entre Paris et Limoges. A un moment, il sera question de Brive dans une conversation. Quand, dans un roman rencontré par hasard, vous lisez le nom d’une ville qui n’est pas la vôtre mais où vous vous trouvez, il y a un intéressant sentiment de redoublement de la réalité. Vous vous rendez compte que plus jamais vous ne penserez à Brive de manière abstraite et que cette après-midi à lire Un peu de soleil dans l’eau froide restera comme un souvenir marquant, heureux, léger de votre séjour ici qui fut pourtant des plus plaisants. Une parenthèse d’apesanteur sociale qui devrait être le tissu même de nos existences soumises à l’aménagement de plus en plus totalitaire et falsifié du Temps.

Je reviens à Sagan. Le titre est emprunté à un poème d’Eluard, comme, si je ne m’abuse, Bonjour tristesse.
C’est une histoire d’amour où les hommes sont assez peu glorieux et les femmes balzaciennes et absolues. Ce qu’il y a de bien chez Françoise Sagan, c’est que le constat de la veulerie masculine est impitoyable mais sans haine, presque sans colère, comme si elle remarquait en ouvrant sa fenêtre qu’il fait mauvais temps, que c’est bien dommage mais qu’on n’y peut rien. Le contraire d’un féminisme colérique, plutôt la tradition française des grands moralistes.
Le personnage principal s’appelle Gilles. Au début, il est journaliste et souffre d’une dépression nerveuse. Apparemment, 1967, c’est le moment où l’on vient enfin de faire entrer la dépression nerveuse dans la nomenclature médicale en remplacement de ce bon vieux spleen. On sent bien que c’est un phénomène « de société » assez nouveau, que Sagan veut saisir. Elle ne met pas cela explicitement en lien avec le monde de 1967 qui est tout de même l’année de parution de La Société du Spectacle. Elle a autre chose à raconter, ou elle le croit. La dépression de Gilles est joliment décrite, avec précision et sans pathos. L’absence de goût, d’énergie, la perte du désir sexuel (il est à la colle avec Eloïse, un mannequin que l’on imagine bien en robe Paco Rabanne, faisant de la figuration dans Barbarella, par exemple).

Tout le monde est très compréhensif avec Gilles parce que l’on est dans un milieu évolué, bourgeois, décent. C’est dommage que Gilles soit malade : on pense à lui pour un poste de rédacteur en chef dans son hebdomadaire, en politique étrangère. Le type à qui cela devait revenir a eu une sale histoire avec un garçon de 19 ans. Cela le met sur la touche. Détail d’époque, comme les vols Air Inter pour Limoges, les jetons dans les bars, les Simca que conduit Gilles. Mais comme Gilles ne va toujours pas mieux, il part chez sa sœur, à Limoges. Au journal, on lui garde sa place, qu’il ne s’inquiète pas. On aura beau dire, même avant 68, le monde du travail, c’était quand même moins violent qu’en 2012.

A Limoges, la soeur de Gilles vit avec un notaire aux yeux bleus qui n’aime que la pêche et la télévision. Comme il n’y avait encore qu’une chaine, il va plus souvent à la pêche qu’il ne regarde la télévision, ce qui en fait un homme sympathique. Il vit de ses rentes, en fait : autre détail d’époque. Il n’y a plus de rentiers de quarante ans dans ce pays, sauf les traders qui ne vont pas à la pêche et ne sont pas sympathiques.
On le présente un peu à la bonne société. Excellente remarque de Sagan sur les salons bleus dans la bourgeoisie de Limoges. Petit fait vrai. Ecole Stendhal. On y est, presque malgré soi. L’intelligence de Sagan est de ne pas jouer sur l’opposition Paris Province dans une célébration de l’une contre l’autre, ce qui serait une forme de mépris. Et Sagan est tout sauf méprisante, la preuve, c’est l’extrême clarté et l’extrême correction de son français qui est la forme ultime de la politesse en littérature et ailleurs.

Gilles va rencontrer la femme d’un notable, Nathalie. C’est elle qui le séduit plutôt que le contraire. Nathalie n’est pas madame Bovary dans cette histoire. Madame Bovary, c’est Gilles, avec sa dépression et son caractère velléitaire. Le meilleur moment de leur histoire sera de faire régulièrement l’amour dans une grande chambre poussiéreuse, presque un grenier, où Gilles vit chez sa soeur, et aussi au bord de la Vienne, dans la chaleur de l’été limousin. On peut écouter Sagan, là, sa façon de rendre un moment d’éternité, de ceux qui guérissent les garçons comme Gilles quand ils ne savent plus où ils en sont avec la durée : « Allongé, la tête dans ses bras, il revoyait la prairie au bord de la rivière, l’arrivée de Nathalie; il respirait l’odeur de l’herbe chaude, il voyait les peupliers osciller doucement au-dessus de lui et la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie. » Vous aurez beau dire, « la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie », il y a pas mal d’écrivains qui vendraient leur âme au diable pour ça, surtout l’adjectif « étrange » placé là.
A la fin, Nathalie quitte tout pour Gilles. Parce qu’elle est aussi bonne que belle, c’est à dire amoureuse. A Paris, elle se montre beaucoup plus intelligente, sensible que lui, y compris avec ses propres amis, des fêtards décavés qui boivent surtout du scotch (détail d’époque).

Un soir, Gilles confie étourdiment à son rédacteur en chef qu’il trouve Nathalie trop parfaite et ennuyeuse. Elle est dans la chambre à côté et entend tout. Elle part calmement. Gilles s’en aperçoit avec son ami presque immédiatement. Ils vont la chercher longtemps et la retrouver suicidée dans une chambre d’hôtel avec du gardénal (détail d’époque, encore). Le mot d’adieu: « Tu n’y es pour rien ; mon chéri. J’ai toujours été un peu exaltée et je n’avais jamais aimé que toi. »
On pense bien sûr davantage, encore une fois, à La femme abandonnée de Balzac qu’à Madame Bovary.

Dans Un peu de soleil dans l’eau froide, Sagan, à défaut de génie, a ce talent français qui fait de nos romans courts, clairs, cruels, sensuels à la façon de l’incandescence sous le givre, une spécialité nationale depuis Madame de Lafayette.

Donna Summer est morte : God can dance

La disparition avant hier de celle qui fût et demeurera « la reine du Disco » donne lieu à des nostalgies souvent réductrices, mais aussi à de jolis papiers tels celui de Valérie Duponchelle dans Le Figaro.

Egérie des pistes de danse depuis 1975, l’artiste a enflammé toute une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Libérée en l’église où elle chantait du gospel, sa voix d’une parfaite suavité constitua la ligne de force de son existence, son don et l’arme la plus douce pour traverser la vie de manière improbable, légèrement en marge de l’époque : elle ne vécut ni son rêve de constituer un « girl group » ni celui de participer à la comédie musicale Hair. Mais, retenue pour la version allemande, elle sut charmer sa destinée en imposant à l’inventeur du disco Giorgio Moroder ses propres paroles sur un morceau instrumental qui deviendrait le très explicite Love to love you baby[1. Marc Cohen me rappelle que I Feel Love restera sans aucun doute comme le plus bel hommage rendu à Kraftwerk. J’y ajouterai que tous les vrais bons métalleux sont reconnaissants à la diva disparue].

La contribution au siècle de cette pure incarnation de la féminité à la sensualité intégrale et contagieuse ne se résume pourtant pas à l’hédonisme des années soixante-dix que ses feulements, râles, cris et chuchotements célébraient d’un continent l’autre comme une vague de plaisir bousculant les anathèmes puritains. Woodstock, le Flower Power le mouvement Hippie avaient déjà affublé l’érotisme de son lot de slogans et d’injonctions à jouir.

Donna Summer, elle, l’aura toujours malicieusement et intégralement magnifié. C’est moins en terme de simple « libération des mœurs » – triste nostalgie des échanges corporels politiques – qu’en femme libre et fragilement accomplie qu’elle tendit ses longs bras à un monde enchanté par ses propres frasques, chaloupant des hanches et des épaules, plus près de la figure d’une généreuse Madone que de celle d’une prêtresse hédoniste. Chrétienne, gageons qu’elle aura gagné le paradis en un tour de hanche, et que, s’il existe, Dieu peut dorénavant danser.

Apocalypse 2.0, le retour de la vengeance

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Souvenez-vous, c’était en 1972. Donnella Meadows, Jorgen Randers et Dennis Meadows, trois analystes du Massachussetts Institute of Technonoly soutenus par le Club de Rome publiaient The Limits to Growth (Halte à la croissance, en français), probablement l’étude néo-malthusienne la plus célèbre de tous les temps. The Limits to Growth, c’était l’Apocalypse 1.0 : si rien n’était fait pour contrôler la croissance de la population mondiale (3,8 milliards d’individus à l’époque), nous allions bientôt assister à une gigantesque catastrophe économique, écologique et humaine ; les terres cultivables viendraient à manquer, les ressources naturelles seraient épuisées et la pollution rendrait toute vie sur terre pratiquement impossible.

Retour sur Apocalypse 1.0

L’idée clé de The Limits to Growth tient en deux constats : nous vivons dans un monde fini où la plupart des ressources qui permettent la survie de l’espèce humaine – terres arables, énergies fossiles etc… – existent en quantité limité et, surtout depuis la révolution industrielle, la population humaine ne cesse de s’accroître. Évidemment, l’idée selon laquelle les ressources naturelles à notre disposition sont limitées par la nature ne date pas de 1972 mais ce que le Club de Rome apporte de nouveau dans ses simulations, c’est l’idée d’une croissance exponentielle de notre consommation desdites ressources.
Prenons l’exemple du pétrole : à l’époque où le Club de Rome publie The Limits to Growth, on évaluait les réserves prouvées de pétrole à quelque chose comme 583 milliards de barils et la consommation annuelle tournait à environ 18,8 milliards de barils par an ; de là, en posant l’hypothèse d’une consommation stable de pétrole, on estimait que le stock serait épuisé 31 ans plus tard ; c’est-à-dire en 2003[1. Le calcul n’a rien de sorcier ; c’est une simple division : 583 divisés par 18,8.].
Or, nous expliquent les auteurs du rapport, ne serait-ce que parce que la population mondiale augmente, il est tout à fait ridicule d’imaginer que nous puissions nous satisfaire de 18,8 milliards de barils indéfiniment. L’apport du Club de Rome consiste donc à introduire des estimations de croissance de notre consommation dans ses modélisations et à en déduire que l’épuisement des réserves aura lieu beaucoup plus tôt que prévu. Typiquement, avec une croissance annuelle de la consommation de 3,9% – hypothèse retenue dans The Limits to Growth – ce n’est pas en 2003 que les puits de pétrole seront à sec mais au bout de 20 ans, soit en 1992.

Il ne vous aura pas échappé que la prédiction ne s’est pas avérée exacte. Mieux encore : non seulement nous n’avons toujours pas pompé cette fameuse dernière goutte de pétrole mais, sur la base des dernières données disponibles[2. J’utilise dans cet article les données collectées par BP.], il semble qu’avec une hypothèse de consommation constante il nous reste du pétrole pour un peu plus de 43 ans. Oui, vous avez bien lu : alors que la population mondiale a augmenté de 83% et que nous avons consommé la bagatelle de 958 milliards de barils depuis 1972, les réserves prouvées actuelles devraient, si nous conservons le même rythme de consommation, nous permettre de tenir non pas 31 ans, comme on le croyait en 1972, mais 43 ans. Le Club de Rome s’est donc magistralement planté ; et pas qu’un peu.

Oh, bien sûr on nous explique que les simulations de The Limits to Growth n’étaient pas des prédictions, que les chiffres du rapport n’étaient que des illustrations, que dans le cas du pétrole, les auteurs avaient prévu la possibilité que les réserves se révèlent finalement plus importantes que prévues, que le technologie progresse etc… Il n’en reste pas moins que les résultats des simulations ne collent pas à la réalité observée. Ainsi, leurs modélisations ignorent le principal mécanisme de régulation de nos sociétés : le marché et le mécanisme des prix.

La main invisible a encore frappé…

Si les auteurs de The Limits to Growth ont certainement de nombreuses qualités, ils n’en sont pas moins de piètres économistes. À vrai dire, ils ont totalement évacué le phénomène économique et extrapolent des tendances comme si la rareté n’avait aucune incidence sur la consommation ni la production. Ce que n’importe quel étudiant en première année d’économie sait, et que les auteurs du Club de Rome ont superbement ignoré, c’est que quand une ressource recherchée se fait rare, son prix augmente et que cette augmentation du prix, sans qu’aucune planification centralisée ne soit nécessaire, va déclencher deux types de réactions. Là encore, l’exemple du pétrole est tout à fait symptomatique des failles de des approches malthusiennes en général.

En effet, dès l’année qui suit la publication du rapport, le premier « choc pétrolier » va propulser pour la première fois le baril de brut au-delà des 40 dollars[3. Les prix sont exprimés en dollars actuels – c’est-à-dire qu’ils sont corrigés de l’inflation. Pour information, les deux pics historiques du prix du baril sont de presque 112 dollars actuels en décembre 1979 et de 130 dollars actuels en juin 2008.] et c’est alors que joue le premier effet : la croissance de notre consommation, presque immédiatement, a ralenti. C’est la première réaction possible : quand le prix d’un bien augmente, sa consommation baisse ou, du moins, croît moins vite. De fait, cela fait maintenant quatre décennies que nous économisons cette ressource.
Prenez nos voitures par exemple : nous avons complètement changé nos habitudes de consommation pour intégrer cette contrainte de prix. La capacité d’une voiture à consommer peu est aujourd’hui un élément déterminant de nos actes d’achat et nous sommes même prêts à investir des montants conséquents dans l’acquisition des technologies les plus économes : moteurs plus performants, carburants plus efficaces, voitures hybrides, dispositifs start and go… La consommation moyenne des voitures vendues en France est passée de 8,55 litres en 1988 à moins de 7 litres actuellement. Du coup, là où le Club de Rome tablait sur une augmentation de 3,9% par an, le rythme de progression de notre consommation de pétrole depuis 1972 n’a été que de 1,4% par an – deux fois moins vite que prévu. En quatre décennies, l’économie mondiale a réagi aux chocs pétroliers en organisant la gestion de cette ressource rare mieux que n’importe quel organisme de planification.

Mais ce n’est pas tout. Une erreur commune consiste à penser que les réserves prouvées constituent le stock de pétrole disponible sur terre. Par réserves prouvées, il faut entendre la quantité de pétrole qui pourrait raisonnablement être extraite des gisements connus si les conditions économiques et techniques restent inchangées. Et voici la seconde règle : quand le prix d’une ressource augmente, les producteurs ont tout l’intérêt du monde à investir dans la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement, de nouvelles méthodes d’exploitation ou de ressources alternatives. Et ce, d’autant plus qu’un régime de prix élevé leur en donne les moyens. « À 200 dollars le baril de pétrole, disait un de mes professeurs, on en trouvera sous votre salon. »

Repassez-vous le film des quatre décennies en question : des gisements à bas coût du moyen orient, nous sommes passés aux forages en haute mer, à la prospection en milieux extrêmes, puis aux sables bitumeux canadiens, aux pétroles de schiste et il existe même aujourd’hui quelques projets très sérieux de pétrole de synthèse[4. Voir, par exemple, le BFS Blue Petroleum.] ! Résultat : en quarante ans, les réserves prouvées mondiales sont passées d’environ 583 milliards de barils en 1972 à plus de 1 383 milliards de barils au dernier pointage – c’est-à-dire qu’elles ont largement plus que doublé en quarante ans.

Et maintenant ? Apocalypse 2.0 !

On aurait pu penser que les prophètes de l’apocalypse avaient profité de ces quatre décennies pour comprendre leur erreur. Eh bien non : figurez-vous que le Club de Rome a décidé de remettre le couvert pour les quatre décennies qui viennent en publiant ce mois-ci 2052 : A Global Forecast for the Next Forty Years. Mêmes causes, mêmes effets : les auteurs n’ont manifestement toujours pas compris qu’ignorer les forces du marché revient tout simplement à ignorer les êtres humains, comme si nous pouvions être comparés à des branches de bois mort portées par le courant. Une fois encore, on verra des mathématiciens aux barbes vénérables nous expliquer ce que signifie une croissance exponentielle et nous rappeler que nous vivons sur le troisième caillou en partant du soleil. Une fois encore, les thèses malthusiennes vont faire la une des médias et constituer le cœur du discours politique. Et dans quarante ans – ô surprise – on réalisera qu’ils se sont encore une fois trompés.

Au nord , c’était la Corée…

4

Les parcs d’attractions sont des endroits industriels sinistres, dans lesquels il est permis d’entrer après s’être acquitté d’un ticket au prix exorbitant ; et où des enfants tristes, aux parents sans imagination, rêvent d’aller chaque week-end. Vous connaissez leurs noms… Euro Schtroumpf, CosmObélix, Walibide – le kangourou cauchemardesque – et le vaste parking international Disney Park. On trouve, au sein de ces établissements interchangeables, un certain type de divertissements mécaniques en métal, tels des manèges ou des montagnes russes – qui n’ont de « russes » que le nom, car on s’y fait peur sans même y mourir.

L’homme, qui ne vit pas que de pain, aime se divertir. C’est pourquoi on a, depuis la nuit des temps, veillé à organiser son divertissement. On connaît l’expression latine Panem et circenses… Plus près de nous, en 1944, Yves Montand fredonnait les paroles faussement innocentes de la chanson Luna Park : « Dès que j’ai ma petite heure de liberté / Hidlele hidlele hideledele / Je vais tout droit à Luna Park / Dans le jour cru des lampes à arcs / Sur la chenille / Je vois des filles… » Le héros, travaillant à la chaîne dans une « usine de Puteaux » (il y en avait là bas à l’époque !) oublie tout le poids de son dur labeur sous les lumières artificielles des attractions foraines : « Partout ailleurs je n’suis rien / A Luna Park je suis quelqu’un / Vive Luna Park et vive la joie ». On pensait que ce type de lieux vides et impersonnels ne pouvait être que le triste apanage d’un Occident mondialisé, nivelé par le pire et bouffi de temps libre et de fast-food…

Que nenni ! Le Monde a publié la semaine dernière un très intéressant papier de Philippe Pons, son correspondant à Tokyo, sous le titre mystérieux : « La passion de Kim Jong-un pour les parcs d’attractions ». On savait que son papa – qui lui a transmis par les gènes sordides des grosses lunettes bouffonnes – était un drogué de cinéma, et aurait donné tout son empire, sa collection de bouteilles de Cognac et ses multiples femmes pour être Steven Spielberg juste une heure ; on ignorait que le fiston avait un atavisme pour les néo-loisirs parqués. « Le jeune dirigeant Kim Jong-un a sévèrement réprimandé les responsables du parc d’attractions de Mangyongdae à Pyongyang en raison de l’état des lieux. D’ « un ton irrité », il a déclaré n’avoir  » jamais imaginé que le parc ait pu être dans un aussi mauvais état « , écrit l’agence officielle KCNA. Une négligence qui reflète une « conscience du service du peuple en dessous de zéro », a-t-il fulminé en montrant la peinture écaillée et le pavement endommagé des installations. Il a donné instruction de faire en sorte que le parc « réponde aux demandes de notre époque ». » Le papier du Monde ne précise pas si les fonctionnaires chargés de l’animation du lieu ont été pendus haut et court, mais souligne que ce courroux politique savamment scénarisé vise à polir une image de dirigeant « proche du peuple et préoccupé de son bien être ». Un bien-être sous lampes à arc, et à l’ombre de la liberté cela va de soi. Le parc de Mangyongdae a été construit il y a une trentaine d’années, non loin du vénéré lieu de naissance du grand Kim Il-sung, « Père de la patrie » (1912-1994) ; il rivalise avec deux autres temples joyeux de l’oubli de soi par les Grand-Huit, dont l’un à Pyongyang même, qui est équipé par d’inattendues attractions d’origine italienne…

Les loisirs tendent partout à la mondialisation, et la Corée du Nord – au nord du nord de n’importe quoi – ne fait pas exception à la tendance… C’est bon et rassurant.

Vous pouvez désormais – après ce tour de manège- régurgiter votre en-cas, détacher votre harnais de sécurité avec agacement et dégout, reprendre pieds sur la planète Terre avec toute la délicatesse de votre morgue habituelle, et marcher dans la ville avec hauteur. Mais sachez que des communistes d’Asie le font aussi…

Après l’ombre, la lumière, c’est maintenant

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Dolorisme et indignation : la campagne présidentielle 2012 aura été une longue suite de variations sur ces deux registres – le dolorisme pour câliner le citoyen, l’indignation pour gagner le concours de la plus belle âme. En d’autres termes, on n’a pas franchement rigolé – Cheminade et Mars, il n’y avait tout de même pas de quoi se rouler par terre. Les dix candidats en quête d’électeurs n’ont pas chanté la même chanson, mais ils ont tous sorti les violons, s’adressant presque exclusivement à notre désir d’être plaints – en clair, à nos pulsions infantiles. Comme vous êtes malheureux ! Comme vous êtes maltraités ! Comme vous êtes méprisés ! La compassion appelant la consolation, tous ont juré qu’eux, ils n’étaient pas comme les autres, menteurs et volages, et promis de nous aimer pour toujours. C’est gentil, mais je me demande si je ne préférerais pas être traitée en adulte. D’égal à égal. Une mère, j’en ai déjà une et elle me convient parfaitement.

Il faut croire que nous aimons qu’on s’apitoie sur notre sort. De fait, il est délicieux de récriminer auprès de ses amis parce qu’on travaille trop, qu’on entend trop de bêtises à la télé, qu’on a perdu deux points de permis, que c’est toujours les mêmes qui se crèvent à bosser et que l’État leur prend tout – ça c’est mon marchand de journaux. En même temps, à la longue, ça peut agacer. Après le premier tour, beaucoup d’électeurs de Marine Le Pen enrageaient d’être décrits comme des malheureux, déboussolés par le changement, égarés par l’angoisse et abêtis par la pauvreté.
Admettons qu’il nous arrive à tous de penser que les autres ont trop (d’argent, de pouvoir, de bonheur, de robes) et nous pas assez. D’ailleurs, c’est souvent vrai. Reste qu’entendre répéter chaque jour qu’on n’a pas le moral, ça finit par casser le moral. À force d’apprendre par voie de sondages que les Français sont pessimistes, on le devient presque par solidarité. De temps à autre, au lieu de flatter ces penchants victimaires, les princes qui nous gouvernent pourraient tenter de stimuler les affects héroïques ou ce qu’il en reste chez des Occidentaux désenchantés.

Alors, à tout prendre, le messianisme kitsch inscrit dans les appellations ministérielles de l’ère nouvelle est plus attirant que la communion dans la lamentation de ces derniers mois : ministère du « Redressement productif » ou de la « Réussite scolaire », cela évoque des joyeuses cohortes de prolétaires marchant vers l’usine où ils gagnent dignement leur pain, ou encore des théories de collégiens impatients de contribuer à l’édification d’un monde plus juste – et tout ça sans le moindre goulag en vue. Fernand Léger sans Staline.

J’en vois qui bondissent de colère. Et les huit millions de pauvres, et les jeunes condamnés à des stages à répétition, et les cités ravagées par le chômage, et les banlieusards dont le train est en rade pour la vingtième fois de l’année, et les agriculteurs qui se suicident, et les SDF qui meurent – tout ça pendant que quelques-uns se goinfrent de profits mal acquis ? Et les Grecs écrasés par le « fascisme » des marchés (ça s’est entendu), et les Palestiniens humiliés par la férule israélienne, et les Syriens massacrés – avez-vous remarqué que, depuis quelques années, on invoque beaucoup moins les petits Indiens et Chinois ?

Tout cela est vrai. Mais la terre ne se résume pas à ses damnés, et l’existence de la majorité des gens ne se réduit pas à leurs difficultés – en France en tout cas. Ou alors, vous ne regarderiez pas les images du Festival de Cannes à la télévision. Même les plus pauvres ont une vie en dehors de la pauvreté. D’accord, nous souffrons. Mais nous ne faisons pas que ça. C’est pourtant la seule chose qui fasse consensus, le seul constat partagé de l’extrême droite à l’extrême gauche. Ce qui change, d’un locuteur à l’autre, c’est le « nous » – donc le « eux », c’est-à-dire les coupables.
La rhétorique de l’indignation, déclinée en disqualification morale de l’adversaire, sert précisément à faire le partage entre les uns et les autres. Dans ce domaine, on pensait avoir tout entendu ces cinq dernières années, inutile d’y revenir. L’entre-deux-tours a été un feu d’artifice, le même message ayant été martelé sur tous les tons : « Nous sommes les bons, ils sont les salauds ». En fin de campagne, c’est devenu plus lapidaire : « Ils puent. » Cette gauche-là (que j’ai appelée « gauche olfactive ») a les narines délicates et elle trouve souvent que ceux qui ne pensent pas comme elles sentent mauvais. Qui aurait pu hésiter un instant entre un sortant cupide, raciste, sans foi ni loi, bref une sorte de Néron, et un type qui dit bonjour à sa boulangère et respecte les feux rouges – 48,3 % des électeurs, pardi !

Enfin, ça, c’est fait. Nous avons voté pour la lumière contre l’ombre. Le premier discours du « président rassembleur » était vaguement inquiétant. Après avoir insulté son prédécesseur, il a inauguré devant un parterre presque exclusivement socialiste l’ére de la Justice et de la Dignité. On aurait dit qu’il venait de prendre possession d’un couvent que les précédents occupants avaient transformé en lupanar. Mieux vaut s’amuser de cette rhétorique comme de la désopilante propagande sur la moralisation/normalisation du pouvoir. Le Président a été formel : finis les frasques, les impairs, les manquements aux bonnes manières, les coups de gueule. Qu’on se le dise : sous le nouveau régime – car c’est bien ainsi que se pensent les dirigeants du pays –, l’Élysée sera la maison des bisounours. Seulement, on risque de découvrir très vite que la normalitude, en plus d’être forcément mensonger, c’est très ennuyeux. Le Président déjeunant d’un steak dans un restaurant de quartier, le Président respectant les feux rouges, le Président qui aime les gens et pas l’argent, on ne va pas tenir cinq ans. Si les Français attendaient de leurs gouvernants qu’ils aient les mains blanches, ils ne supporteraient pas une seconde les niaiseries sentimentales débitées au sujet de François Mitterrand et de Jacques Chirac. Et s’ils voulaient qu’ils n’aient pas de mains, ils adoreraient Lionel Jospin.

Nicolas Sarkozy a quitté – définitivement ou pas, je l’ignore – la scène politique, mais l’anti-sarkozysme semble avoir un bel avenir. Il était devenu si habituel de l’injurier et de lui imputer les pires turpitudes que beaucoup semblent déjà orphelins. La politique et le comportement de l’ex-Président ont été souvent critiquables, parfois condamnables. Ce que les Français lui reprochaient n’était pas d’être monstrueux, comme on se le racontait à gauche, mais d’être comme eux. Narcissique, superficiel, présentiste, toujours prêt à reprocher aux autres ses propres insuffisances, épaté par le fric plus que par le savoir, instinctivement sensible aux hiérarchies médiatico-sociales : Sarko, c’était moi. Et même vous et moi. Notre face cachée. Notre part non pas maudite mais honteuse. Gil Mihaely explicite les ressorts de ce sacrilège dans un texte pénétrant.
Il faudra s’y faire : Sarkozy, c’est fini ! Nous savons qui gouvernera la France dans les cinq années qui viennent. Ce que nous ne savons pas vraiment, c’est ce qu’est la France. Ou plutôt, chacun a sa petite idée sur la question et chacun est convaincu que la sienne est la bonne. Assurément, on a agité des drapeaux tricolores à foison et chanté La Marseillaise à tue-tête, mais à l’évidence les trois couleurs et le chant de guerre des révolutionnaires n’ont pas le même sens pour tous.

Il faut dire que l’Histoire a l’humour vache. Pendant tout le quinquennat, la gauche brailleuse s’est déchaînée contre la discussion sur l’identité nationale. Un débat nauséabond, grognait-elle. La question elle-même était indigne, disait-elle. Or, cette question indigne d’être posée a surgi métaphoriquement le soir même de l’élection de François Hollande avec la polémique sur les drapeaux de la Bastille. Ce que personne n’a vu, dans l’euphorie (ou dans la tristesse) du moment, c’est que cette affaire d’identité était déjà l’enjeu d’une bataille idéologique interne à la gauche : elle n’oppose pas d’aimables partisans de l’ouverture à de sinistres défenseurs de la fermeture, mais ceux qui croient qu’une nation doit avoir des frontières à ceux qui n’y croient pas. Les électeurs, eux, ont compris qu’il n’y avait pas une mondialisation heureuse qui serait celle de la circulation des hommes et une mondialisation affreuse qui ferait migrer les usines et les emplois, mais un phénomène à deux dimensions, économique et culturelle.

Ce clivage s’est en quelque sorte incarné au soir du 6 mai : au moment où, place de la Bastille, les uns brandissaient des drapeaux occitans ou tunisiens, communistes ou homosexuels (ce qui est étrange quand on y pense), rue de Solferino, une marée tricolore saluait la victoire. Le symbole vaut ce qu’il vaut. Mais il montre que, même à gauche, il y a au moins deux façons (en fait beaucoup plus) de se sentir français, donc de concilier l’universel et le particulier – problème particulièrement compliqué pour la France et plus encore pour la gauche qui doit tenir ensemble l’amour de l’égalité et le respect de la différence, deux préoccupations hautement légitimes. Deux façons, cela ne signifie pas une bonne et une mauvaise, une vraie et une fausse – et pas non plus une de droite et une de gauche, cher Laurent Bouvet. Il devrait cependant être permis de se demander pourquoi un gamin né en France et instruit en France, célèbre l’élection du Président de la République française en agitant le drapeau d’un pays où, au mieux, il se rend une fois par an. (Je me poserais la même question à propos de juifs arborant le drapeau israélien). Tous ont chanté La Marseillaise et tous se sont proclamés, au moins pour un soir, fiers d’être français. Mais ils ne disaient pas tous la même chose. Pour les uns la définition de la France est d’être accueillante à toutes les identités, pour les autres l’appartenance nationale doit primer sur les appartenances particulières. Chacun a sa préférence. Mais personne ne devrait se boucher le nez devant les idées des autres.

En réalité, tout est affaire de dosage entre l’Histoire et le code, le sang et la loi. Le véritable enjeu de cette bataille, c’est l’héritage, ou plus précisément sa place dans ce qui fait de nous un « nous ». Dans un appel publié la veille de l’élection sur le site du Monde, des « Français d’origine étrangère » proclamaient: « Nous sommes des immigrés, des enfants et des petits-enfants d’immigrés, et nous n’avons ni l’intention de nous « intégrer » ni celle de nous « assimiler » à un pays qui est déjà le nôtre. » Pour eux, le passé n’existe pas : notre seul code, c’est l’égalité devant la loi – que bien sûr nul ne conteste. À l’autre extrémité, on pense que la France est contenue tout entière dans ses racines – chrétiennes – et qu’être français, c’est adopter intégralement le passé commun en laissant le sien à la porte. Pour les uns, il n’y a pas d’héritage, pour les autres il n’y a que de l’héritage. Ce n’est pas seulement parce qu’elle s’apprête avec gourmandise à faire feu sur le quartier général de la Droite que nous avons interrogé Marine Le Pen, mais pour en savoir un plus sur sa France et sur ce qui nous sépare d’elle. Nous n’avons pas besoin de lancer des anathèmes pour marquer une différence qui, dans le fond, tient dans le slogan « On est chez nous ! », scandé par ses partisans. Toute la question, encore une fois c’est de savoir qui est ce « nous ». On lui rendra cette justice qu’en théorie, elle accorde à tout individu la possibilité d’intégrer pleinement la communauté nationale. Mais les exigences qu’elle pose à cette intégration, qu’elle compare à une adoption, sont telles qu’il est presque impossible d’y satisfaire, sauf à changer radicalement ce qu’on est. Cette conception radicale de l’assimilation n’est pas raciste, elle est irréaliste.

Entre les Indigènes de la République et le Front national, il y a tous ceux – notamment à Causeur – qui croient que le monde commun ne peut résulter que d’une négociation, d’un compromis, entre ce qui demeure et ce qui change, entre la « vieille France » et le sang neuf, et qu’il s’agit de décider où on place le curseur.
Depuis cinq ans, nous avons été condamnés à un dialogue de sourds. La bonne nouvelle, donc, est que le débat traverse désormais la gauche. Le nouveau Président devra arbitrer entre deux pôles : d’un côté, la « gauche Terra Nova » – le think tank qui expliquait il y a un an que la gauche devait définitivement renoncer aux catégories populaires, franchouillardes et lepénisées, au profit d’une coalition arc-en-ciel des femmes, des jeunes et des minorités ethniques ou sexuelles ; de l’autre, la « gauche populaire », nom d’un groupe d’intellectuels et de militants proches d’Arnaud Montebourg, ou point trop éloignés de lui, qui plaident à la fois pour que la gauche renoue avec les prolos et pour qu’elle en finisse avec le mythe d’une Europe fédérale permettant de dépasser les nations.

François Hollande le sait : s’il a gagné, ce n’est pas parce que la France est devenue socialiste, mais parce qu’une proportion inattendue des électeurs de Marine Le Pen ont fait les pieds au mur. C’est bien à ceux-là qu’il pensait, à Tulle, en évoquant « les banlieues et les zones rurales » – ce qui signifie peu ou prou les « issus de » et les « de souche ». La question du droit de vote des étrangers – dont lui-même ne semble pas être un partisan acharné – sera un test de sa volonté de « rassembler » : s’il veut parler à tous, il doit comprendre que tenir cette promesse serait une erreur plus grave que de l’avoir faite.

Cet article en accès libre introduit le dossier du numéro 47 de Causeur magazine consacré aux élections présidentielle et législatives. Pour lire l’intégralité du dossier, achetez ce numéro ou abonnez-vous sur notre boutique en ligne.

Romance sans romantisme

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Quand l’air du temps se fait lourd, lire François Weyergans est une échappée. Sa réputation n’est plus à faire : paresseux, dilettante, adepte de Jean-Luc Delarue, toujours en retard. Sept ans après Trois jours chez ma mère, prix Goncourt 2005, Royal Romance, une histoire d’amour triste, de flâneries, de spleen et d’humour léger comme un entrechat de ballerine, vient pourtant d’arriver.[access capability= »lire_inedits »]

Royal Romance devait s’appeler Mémoire pleine, clin d’œil aux smartphones qui renferment les messages des amants, les rendez-vous clandestins, les désirs, les peurs. Sur le dernier jeu d’épreuves, Weyergans a finalement choisi, comme titre, le nom du coquetèle préféré de son héroïne, Justine : moitié gin, un quart grand-marnier, un quart fruits de la passion, un soupçon de grenadine. Justine, qui n’aime boire que ce délicat breuvage, le fait découvrir à Daniel Flamm, double parfait de Weyergans. Justine est une jeune actrice en quête de rôles ; Daniel, un écrivain vagabond et élégant, amateur de beaux papiers, obsédé des femmes fugitives. Justine dit : « Tu m’appelleras ta petite garce, ça ira très bien avec ma robe rouge » ; Daniel répond à côté : « Parfois, je m’interdis de sortir dans la rue pour m’empêcher de croiser des femmes avec qui je voudrais passer la soirée, la nuit, une semaine, ma vie, en ayant la prétention de croire – laissez-moi leur parler – qu’elles seraient d’accord. »

Ils se sont rencontrés dans une librairie de Montréal. Ils se retrouvent au Reine Elisabeth, un hôtel de luxe. Ils se baladent au cœur des montagnes dans des voitures de location. Il y a d’autres hommes dans la vie de Justine, d’autres femmes dans celle de Daniel, des enfants également. Entre le Québec et la France, Berlin et l’Alsace, ils mêlent leurs corps et leurs sentiments, s’envoient des milliers de SMS et des cassettes enregistrées, font monter l’excitation en regardant des films pornos, jusqu’à la lassitude des années et de la proximité. Tout cela risque de mal finir : l’amour, on le sait, est un chien de l’enfer.

Les romans de Weyergans témoignent de son art de la digression. Dans Royal Romance, il y a Justine, bien sûr, mais aussi la joie ambiguë de la lecture des journaux, la Neuvième Symphonie de Beethoven, des théories sur le sel et les emplois fictifs, Arcane 17 d’André Breton, des films russes et des fulgurances sculptées avec détachement : « Raconter un drame aide-t-il à vous en libérer ? Bien sûr que non, bien qu’on nous fasse miroiter le contraire. On aimerait que ce soit comme ça, on aimerait être délivré, mais se souvenir est une horreur. Même quand la mémoire vous rend heureux, elle vous rend triste […] On a beau revenir en arrière, on ne peut plus rien changer. On y voit sans doute un peu plus clair, mais à quoi bon y voir plus clair quand c’est trop tard ? » À l’heure du formatage généralisé des mots, l’un de nos derniers plaisirs est de noter, dans un carnet, chacune des phrases de Weyergans.[/access]

François Weyergans, Royal Romance, Julliard, 2012.

Simon Leys, l’intempestif

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En ce temps-là, tout anticommuniste était un chien. Achat obligé en Chine sous peine de travaux forcés, le Petit Livre Rouge se vendait comme des petits pains à Saint-Germain-des-Prés. Philippe Sollers s’exaltait à traduire les poèmes du Grand Timonier dans Tel Quel. Et parce qu’il avait osé le premier un essai critique sur la Révolution culturelle avec Les Habits neufs du président Mao (1971), la sinologue maoïste Michelle Loi ne trouvait rien de plus honnête que de révéler le véritable patronyme de Simon Leys dès le titre de son libelle contre lui Pour Luxun. Réponse à Pierre Ryckmans (Simon Leys), espérant ainsi que celui-ci devienne persona non grata en Chine. Il est vrai que l’on ne s’en prenait pas comme ça à la « Révo. Cul. » et à ses laudateurs dont Jean-François Revel dirait plus tard que s’ils n’avaient pas de sang sur les mains, ils en avaient sur la plume.

Autant le négationnisme nazi arriva après le nazisme, autant le négationnisme stalinien et maoïste commença tout de suite, et non par le biais de quelques extrémistes délirants et isolés, du reste immédiatement exclus des thébaïdes intellectuelles mais bien par celui de l’ensemble des maîtres-censeurs du Flore et dont certains sont toujours honorés sur les plateaux de télévision, tel l’inoxydable Alain Badiou qui se donne encore le droit, comme le rappelle, mi-consterné mi-amusé, Leys, d’écrire à propos de Lénine, Staline, Mao, Guevara et autres bienfaiteurs du XXème siècle qu’ « il est capital de ne rien céder au contexte de criminalisation et d’anecdotes ébouriffantes dans lesquelles depuis toujours la réaction tente de les enclore et de les annuler. » Rien que pour cette piqûre de rappel, d’autant plus nécessaire que l’amnésie historique, partie intégrante du programme totalitaire, continue, comme l’a bien vu Frédéric Rouvillois, à être la règle auprès d’un grand nombre d’intellectuels, la lecture de ce Studio de l’inutilité devrait être déclarée d’utilité publique. En vérité, ce Belge qui résista aux tanks de l’intelligentsia des années 70 et suivantes, fut notre homme de Tian’anmen à nous.

Pour autant, l’intérêt de ce Studio n’est pas seulement d’ordre purgatif. Intempestif en politique, Simon Leys l’est tout autant en littérature – et c’est là que le plaisir commence. Esprit curieux, érudit toujours plaisant, il n’est jamais là où on l’attend. Peut-être est-ce dû à cette « belgitude » qui, comme chez Henri Michaux sur lequel s’ouvre ce recueil d’essais, est la marque d’une carence originelle, d’une « conscience diffuse d’un manque » que l’auteur de L’ange et le Cachalot va tenter de compenser par la singularité et le paradoxe – l’inadaptation étant toujours la chance de l’esprit libre. Et l’adaptation trop grande provoque la malchance de l’artiste – celle qui finira par toucher Michaux lui-même qui, en voulant, à la fin de sa vie, corriger son œuvre de sa spontanéité originelle, la gâchera en lui donnant un tour bien trop culturel pour être artistique. C’est qu’entre temps, Michaux sera pour sa gloire et son malheur devenu français – c’est-à-dire à l’époque un intellectuel de gauche se rangeant à l’opinion la plus avantageuse et la plus dépravée, au fond la plus utile, celle qui permet, écrit Simon Leys, de « délivrer des brevets de bonne conduite et des médailles récompensant l’effort méritant, qu’il s’agisse de la Chine de Mao ou du Japon d’après guerre » et qu’il se serait sans doute bien gardé de faire s’il était resté belge.

Se garder de tous les clichés de la « francitude », au risque de perdre les pouvoirs qu’elle donne, telle sera la probité de Simon Leys qui, à l’instar de Simone Weil qu’il admire, choisira toujours la justice plutôt que son camp. En plus de rester fidèle à ses goûts, ce qui dans notre pays où tout le monde aime ou déteste la même chose est aussi une preuve d’héroïsme. Ainsi, lorsqu’Antoine Gallimard et Jean Rouaud le contactent pour savoir quel est pour lui « le roman du XX ème siècle », il ne propose pas, comme tout un chacun, l’énième chef-d’œuvre de Céline, Proust ou Kafka, mais remet à l’honneur d’autres titres moins côtés quoique tout aussi importants, tels Le nommé Jeudi de Chesterton et L’agent secret de Conrad, deux romans qui mettent en scène terroristes et contre-terroristes et qui à leur manière parlent de cette possession révolutionnaire qui fut la marque abominable du XX ème siècle et qu’un Dostoïevski avait déjà anticipée dans ses Possédés. Paradoxe personnel de Leys dont on connaît l’amour de la mer mais qui choisit de Conrad, l’un des plus grands écrivains maritimes s’il en est, le roman le plus urbain, le moins épique, et qui en guise d’eau ne parle que de la pluie londonienne. Mais cohérence métaphysique de Leys qui voit dans cet Agent secret la volonté de Conrad, apatride comme lui, de décrire la terrifiante réalité européenne du début du siècle avec ses conspirations prométhéennes, son nihilisme délirant, sa future violence continentale.

A l’instar de René Girard et de Conrad, Leys est un romantique qui connaît mieux que personne les mensonges du romantisme que seul l’art romanesque peut dévoiler. Y compris ceux qui se mêlent justement de mer et de navigation, sa passion-répulsion. Car la mer réelle n’est pas celle qu’ont fantasmée nombre d’auteurs (et parmi les plus grands comme Baudelaire), en faisant une sorte d’évasion du quotidien, d’horizon paradisiaque, d’aventure féérique comme la rêvait le pauvre Marius dans la trilogie de Pagnol. Non, la vérité que seuls les marins savent mais taisent est que « la mer est invivable ». La mer est stupide, plate, monotone, stérile, cruelle. La mer rappelle que la Nature n’est pas cette bonne maman accueillante sur laquelle se sont pâmés Charles Trenet et Renaud mais bien cette marâtre qui traite sans pitié les hommes et les marins de surcroît. Le « rêve nautique » est plein de noyade, de scorbut, de discipline inhumaine – aussi faux et aussi mortifère que le rêve maoïste. Mais l’amnésie poétique a la vie aussi dure que l’amnésie idéologique. Que sait-on exactement de Magellan et de son voyage aussi héroïque qu’infernal (et qu’il ne termina pas, se faisant tuer à mi-route par des indigènes philippins) ? Au-delà de la performance, indiscutable pour l’époque, de ce premier tour du monde et qui allait changer la donne du monde, « ce que l’expédition démontra – faisant de Magellan l’involontaire ancêtre idéologique de la globalisation, c’est la circumnavigabilité du globe : tous les océans communiquent. »

A partir de Magellan, le monde ne sera en effet plus qu’une affaire de communication, commercialisation, médiatisation, aliénation – et mal de mer. Alors, certes, on peut toujours rêver d’une cité parfaite, comme celle qu’organisèrent pour un temps sur leur île les fameux « naufragés des Auckland » en 1865 (et qui inspirera à Jules Verne quelques années plus tard son Ile mystérieuse), on peut toujours rêver, à l’instar de Simon Leys lui-même, d’une université castalienne où professeurs et étudiants se retrouveraient pour la seule quête de la connaissance pure et de la vérité désintéressée (quoique, rajoute malicieusement l’auteur, « les étudiants constituent un élément important, mais pas toujours indispensable » !), l’on peut toujours imaginer une tour d’ivoire aristocratique dans laquelle se protéger du monde, le problème est que, comme le disait Flaubert, l’on ne pourra jamais éviter cette « marée de merde [qui] en bat les murs, à les faire crouler. » La merde de l’utile, évidemment.

Simon Leys, Le Studio de l’inutilité, Flammarion, 2012.

*Photo : pileface.com

CDH au cabinet !

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Nous savions déjà, suite à l’affaire Mademoiselle, que le joyeux collectif « Osez le féminisme », avait quelque influence sur le précédent gouvernement. Nous nous doutions aussi que sa fondatrice pourrait en avoir encore davantage sur la nouvelle équipe, puisqu’elle était salariée par le Parti Socialiste, auprès de Benoît Hamon. Nous ne sommes pas déçus. Ce matin, Caroline de Haas a appris à ses facebook friends qu’elle entrait au cabinet de madame la ministre des droits des femmes, Najat Vallaud-Belkacem.

Voilà donc « Osez le féminisme » aux affaires et non plus seulement confiné au simple statut de groupe de pression. Nul doute que CDH, qui était apparue à la lumière médiatique au moment de l’affaire DSK, saura se mettre à l’ouvrage pour lutter contre toutes les inégalités fondées sur le sexe…. Euh, pardon, sur le genre. Mais nous sommes bien plus impatients, à vrai dire, de connaître les termes du prochain projet de loi instituant l’égalité devant les tâches domestiques et encore davantage de découvrir la grande campagne nationale d’incitation au stimulus clitoridien !

Comme dirait une copine amatrice de ballon ovale et admiratrice de Laurent Fabius : « Champagne ! Osez le Cliquot ! »

Sherlock Holmes au mont Sinaï

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Par son attention aux petits faits anodins, aux détails inhabituels, aux rebuts, Freud tenait du détective privé. À Jung, son élève suisse, il écrit : « Tel Sherlock Holmes, c’est en prenant en compte les plus petits indices que j’ai finalement réussi à éclaircir la situation. » Quant à nous, tel le Dr Watson, nous marcherons sur ses traces et considérerons un détail de la vie de Moïse dont l’importance a peut-être été sous-estimée (Moïse qui, soit dit en passant, hantait Freud, au point qu’il baptisa ses premiers enfants de prénoms dont les premières lettres, mises en série, constituent le nom du fondateur de la religion juive : MOSE, soit Mathilde, Oliver, Sophie, Ernest).[access capability= »lire_inedits »]

Rappel : un oracle alerta le pharaon. Un enfant juif venait de naître qui, plus tard, l’assassinerait. Afin de prévenir cette menace, le pharaon mit à mort tous les nouveau-nés. Pour protéger son fils, la mère du futur Moïse l’abandonna sur le Nil. Le garçon fut recueilli par une illustre baigneuse, la fille du pharaon. Encore enfant, Moïse (qui signifie « sauvé des eaux ») joua à proximité du pharaon et lui déroba sa couronne. Perçu comme un affront, le comportement de l’enfant fut puni. Moïse subit une mutilation qui le rendra bègue. Devenu adulte, il fut sensible aux injustices qui frappaient les esclaves juifs. Il assassinera un Égyptien ayant maltraité un esclave, puis s’exilera à Madian. Là-bas, Dieu lui fit signe, l’appelant depuis le « buisson ardent » – qui brûlait sans se consumer. Sa mission consistera à affranchir les juifs. Il retourna alors en Égypte, délivra son peuple, le conduisit au mont Sinaï, au sommet duquel lui-même reçut la loi divine – les Dix Commandements. À son retour, il constata que son peuple adorait un veau d’or. À ce stade de l’histoire, il nous faut relever une bizarrerie de la traduction.

Moïse, rappelons-le, vient d’être en contact avec Dieu. Lorsqu’un lecteur hébraïsant est plongé dans le texte original de l’Exode, il lit : « Moïse resplendissait, rayonnait. » Dans la vulgate latine, ou une traduction dérivée, le passage devient : « Moïse avait des cornes » !

S’agit-il d’une grossière erreur de saint Jérôme, le traducteur de la Bible en latin ? S’agit-il d’une interprétation tendancieuse, d’un lapsus visant à diaboliser le fondateur du judaïsme (les versions grecque et syriaque parlent, elles aussi, du visage « rayonnant » de Moïse) ? En fait, par sa traduction, saint Jérôme a activé une signification latente moins usitée du verbe hébreu qaran (rayonner) en faisant jouer sa racine qèrèn, qui signifie, en effet, « corne ».

Bref, il ne s’agit pas, semble-t-il, d’un lapsus, ou d’une interprétation tendancieuse, mais d’une potentialité de la langue hébraïque activée par la traduction latine qui complexifie la figure de Moïse, et donnera lieu à toute une tradition artistique (avec, par exemple, la statue de Saint-Pierre-aux-Liens, à Rome, réalisée par Michel-Ange).

Les mots, en effet, peuvent abriter en contrebande des significations surprenantes, voire inconscientes. Lorsque le héros de Proust, Swann, par exemple, déplore avoir perdu sa vie avec « une femme qui n’était pas son genre », le mot « genre » ne doit-il pas être entendu au double sens du style et du genre grammatical ? À savoir : il aurait perdu sa vie pour « une femme avec laquelle il n’avait pas d’affinité » et « une femme qui n’était pas un homme » ! Ce qui pose la question de son narcissisme, de son homophilie, etc.

Bref, en réveillant une signification latente du mot hébreu qaran, non directement perceptible en hébreu, la traduction de saint Jérôme produit un effet de surprise et de révélation. Soutenir que Moïse ne se contente pas de rayonner, mais qu’il porte des cornes ouvre un champ miné dont il nous faut dire quelques mots.

Dans le texte, en l’absence de Moïse, les juifs idolâtrent un veau d’or, plus précisément, un « petit taureau » d’or, passant outre l’interdit de produire une image de Dieu. En présentant Moïse affublé de cornes, du même attribut que le petit taureau d’or, le texte place Moïse dans une position voisine, audacieuse et transgressive, à l’image d’une idole surhumaine qui appelle la dévotion.

Dans la lignée de cette transgression, les cornes de Moïse n’ont-elles pas aussi une coloration plus trouble, plus maligne ? À l’origine, les cornes, symbole de puissance, étaient déjà associées à la figure du fils d’Hermès, le dieu Pan, une figure du mal, avant d’apparaître, dans une tradition iconographique plus tardive, comme un attribut diabolique.

Ici, la figure du prophète se complexifie, condense la pulsion et la répulsion, le désir et la loi. Un peu à l’image de certains surmoi qui puisent leur force dans des sources agressives retournées sur les sujets eux-mêmes : des sujets devenus enclume et marteau, ange parce que démon. Avec une tension indépassable, source de grandeur et de tourments. « Il en est de l’homme comme de l’arbre, disait Nietzsche. Plus il veut s’élever vers les hauteurs et la clarté, plus profondément aussi ses racines s’enfoncent dans la terre, dans les ténèbres et l’abîme, – dans le mal. » Au sujet des sources immorales de la morale, Freud complète : « C’est précisément l’accent mis sur le commandement « Tu ne tueras point « qui nous donne la certitude que nous descendons d’une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir du meurtre, comme peut-être nous-mêmes encore. »

Dans un article de 1914 consacré à la statue de Moïse de Michel-Ange, en vrai détective, Freud commente la position du bras du prophète, le retournement des Tables de la loi et d’autres indices. Selon lui, l’effet saisissant produit par cette sculpture tient à la fureur domptée de Moïse, à sa passion maîtrisée et à son renoncement à la vengeance. La force de cette statue naîtrait de la tension entre le feu interne du prophète et son calme apparent. Nous voulons donc ajouter ici une nouvelle pièce au dossier, en complétant l’enquête freudienne par un indice décisif : les cornes du prophète. Avec ce signe, l’effet de contraste est encore amplifié : dans cette sculpture, un courant souterrain, maléfique, sauvage est coulé dans une forme classique qui le dépasse et l’illumine. Chimère improbable née du mariage de Kant avec Sade, la statue de Michel-Ange condense et illustre l’immoralité qui travaille secrètement toute morale. Voilà peut-être l’un des ressorts de sa puissance de fascination.[/access]

Muray, encore une fois

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Philippe Muray

Comment renouveler la prose sur Philippe Muray dans Causeur ? A force de contrepieds systématiques, l’antifestivisme vire parfois à l’exercice rituel. Dénoncer un Empire du bien aux contours flous, faire comparaître mutins et matons de Panurge au tribunal du conformisme sert trop souvent de rhétorique facile à une « réacosphère » en mal d’ennemis qui se cabre dès qu’une poignée de syndicalistes réagissent collectivement à un plan social.

Il serait pourtant aussi injuste de réduire cette œuvre riche et protéiforme à une suite de bons mots et de postures réactives, que de résumer la prose célinienne à ses points de suspension. Dans le numéro spécial de Causeur magazine consacré à Muray, Bruno Maillé avait poussé le bouchon un chouïa plus loin en imaginant un monde uniformément murayen où les Exorcismes spirituels seraient appris sous les préaux et célébrés par l’anticonformisme d’Etat.

Or, après le succès inattendu des lectures de Muray par Fabrice Luchini, l’engouement tardif autour du médecin légiste de l’Histoire pose la question de sa postérité. Le relire sans le trahir, débusquer les aspérités et lignes de fuite d’une pensée qui s’échappe dès qu’on croit l’avoir cernée, en traquer les paradoxes : voici le défi insensé que se sont lancés une quarantaine de tisserands des lettres penchés sur le suaire du grand Muray. Ce travail d’orfèvre donne une somme de 700 pages sobrement intitulée Philippe Muray, codirigée aux éditions du Cerf par Maxence Caron et notre confrère Jacques de Guillebon.

Parmi les quelques quarante contributeurs, on trouve une escouade de fieffés réactionnaires honnis par Daniel Lindenberg, dont le large spectre va de la Nouvelle Droite (Arnaud Guyot-Jeannin) à la gauche altergaulliste (Benoît Duteurtre), avec quelques incursions libertariennes, le reste de l’équipe étant composé d’Eric Zemmour, Paul-Marie Coûteaux, Lakis Proguidis de L’Atelier du Roman, Jean Clair, Pierre-André Taguieff et Chantal Delsol. Quelques « causeurs » comme François Taillandier, François-Xavier Ajavon, Bruno Maillé, Tancrède Josserand et bien sûr Jacques de Guillebon complètent la distribution iconoclaste que méritait le « misanthropologue du monde moderne ».

Outre un entretien au long cours avec Fabrice Luchini, on retiendra de cet imposant volume un foisonnement intellectuel qui ne sombre jamais dans le style obtus de certaines officines universitaires. Par le plus pur arbitraire, notre promenade murayenne commencera par les Entretiens avec le professeur M imaginés par l’ingénieux Pierre Chalmin. On se plongera avec gourmandise dans ce dialogue aux enfers entre Muray et Destouches qui imprime la veine célinienne dans les saillies du premier : « Toute votre œuvre est un bateau qui tangue a bord duquel vous servez au lecteur les déchets de l’universel malheur » résume l’auteur de Céline en persiflant : « Notre époque veut ignorer que l’Histoire était cette somme d’erreurs considérables qui s’appelle la vie, elle se berce de l’illusion qu’on peut supprimer l’erreur sans supprimer la vie ».

Nous entrerons ensuite dans le vif du sujet, avec une partie entière dédiée au XIXe siècle à travers les âges (1984), ouvrage fondateur de Muray par trop fréquemment occulté. Alexandre de Vitry, déjà auteur de L’invention de Philippe Muray, y bat en brèche le mythe des deux Muray et dévoile les éléments de continuité entre le compagnon de route de Sollers et Henric à Tel Quel, et le supposé réac de droite d’Après l’Histoire. Homodixneuviemis préfigurait bien des travers de son descendant Homo festivus, notamment par l’illusion lyrique d’un sujet autofondé dont le grégarisme serait la manifestation phénoménale. Avec force références bibliographiques, Vitry retrace la genèse et les étapes de l’ambition murayenne jamais démentie de vouloir reconstituer la totalité d’un univers de sens, tel le Balzac de La Comédie Humaine auquel Muray se réfère à maintes reprises.

Sans concessions, Jacques de Guillebon explore l’objet « XIXe siècle » conceptualisé par Muray. En Muray, il perçoit un « jésuite libéral » niché au fond de son âme baroque hantée par les racines occultistes du socialisme, rétive aux mirages collectivistes, mais qui ignore le romantisme allemand et rechigne à remonter le fil de la modernité jusqu’aux racines de la Renaissance. A en croire l’auteur de L’anarchisme chrétien, Muray serait un Loyola des lettres jonglant entre deux dérisions, ne cédant jamais à la trivialité romanesque nécessaire à tout bon roman. On ferme ! et Roues carrées n’atteignent pas, en effet, la virtuosité stylistique de ses essais.

Avant de renouer avec Muray lui-même, en absorbant un des volumes édités aux Belles Lettres, nous ferons un détour par l’art contemporain à travers l’un des articles les plus déroutants du recueil pour qui ne parcourt pas les salles de vente néo-conceptuelles. La peintre et graveuse Aude de Kerros aurait pu titrer son article « Dzerjinski à la Fiac ! » tant son voyage dans l’Empire du Bien post-esthétique rappelle les plus belles heures de la Tchéka. On y apprend que depuis la nomination de Jack Lang au ministère de la Culture, des « inspecteurs de la création » assurent le « commerce triangulaire » entre l’hexagone et les salles de marchés new yorkaises, gaspillant l’argent du contribuable au service de leur conception étriquée de l’art.

Faute d’espace, nous ne citerons pas les dizaines de contributions qui donnent tout son brio à l’ouvrage collectif du Cerf. Les lecteurs – heureusement, de plus en plus nombreux- de Philippe Muray se délecteront enfin des quatre textes inédits exhumés des archives murayennes.

Devant le mélange de tragique et de farce qui caractérise l’époque, la fielleuse Adresse au petit homme nous fera conclure ce billet avec brio. Laissons la parole finale à Muray invectivant son voisin de chambrée post-humain : « Sale emmerdeur vertueux (…) Tu travailles dans toutes les directions à laver tous les cerveaux ; en ce moment, tu t’attaques aux habitants des anciens pays de l’Est, ainsi qu’à ceux de l’Europe du Sud ; mais tu fais aussi des raids sur les Arabes, et tu multiplieras ces raids, car les Arabes, en fait d’image et de ressemblance, sont encore loin du compte (…) Tu es, petit homme, une vraie salope qu’il sera délassant, un jour, d’enculer, de boxer, de désosser, de découper en rondelles ». Sic transit gloria mundi…

Philippe Muray, Jacques de Guillebon et Maxence Caron (dir.), Editions du Cerf.

 

Toujours en vente dans la rubrique Kiosque : Causeur N°27 ; 4,50 €


Lire Sagan à Brive

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J’ai trouvé Un peu de soleil dans l’eau froide de Françoise Sagan lors du vide-grenier du quartier de Tujac, à Brive, dimanche dernier. C’est un exemplaire assez frais de la première édition, chez Flammarion, achevé d’imprimer du printemps 1969, 19 francs et cinquante centimes.
Je l’ai lu lundi après-midi, dans une chaise longue, à l’ombre d’un platane, dans mon petit jardin : iris, muguet, géranium, thé glacé, silence des rue patriciennes alentour.
C’est un bon roman, assez émouvant, qui a bien tenu la route alors que son intention première était manifestement de parler de son temps. L’action est censée se passer en 1967. Ce n’est pas très important, enfin je ne crois pas. Tout va se passer entre Paris et Limoges. A un moment, il sera question de Brive dans une conversation. Quand, dans un roman rencontré par hasard, vous lisez le nom d’une ville qui n’est pas la vôtre mais où vous vous trouvez, il y a un intéressant sentiment de redoublement de la réalité. Vous vous rendez compte que plus jamais vous ne penserez à Brive de manière abstraite et que cette après-midi à lire Un peu de soleil dans l’eau froide restera comme un souvenir marquant, heureux, léger de votre séjour ici qui fut pourtant des plus plaisants. Une parenthèse d’apesanteur sociale qui devrait être le tissu même de nos existences soumises à l’aménagement de plus en plus totalitaire et falsifié du Temps.

Je reviens à Sagan. Le titre est emprunté à un poème d’Eluard, comme, si je ne m’abuse, Bonjour tristesse.
C’est une histoire d’amour où les hommes sont assez peu glorieux et les femmes balzaciennes et absolues. Ce qu’il y a de bien chez Françoise Sagan, c’est que le constat de la veulerie masculine est impitoyable mais sans haine, presque sans colère, comme si elle remarquait en ouvrant sa fenêtre qu’il fait mauvais temps, que c’est bien dommage mais qu’on n’y peut rien. Le contraire d’un féminisme colérique, plutôt la tradition française des grands moralistes.
Le personnage principal s’appelle Gilles. Au début, il est journaliste et souffre d’une dépression nerveuse. Apparemment, 1967, c’est le moment où l’on vient enfin de faire entrer la dépression nerveuse dans la nomenclature médicale en remplacement de ce bon vieux spleen. On sent bien que c’est un phénomène « de société » assez nouveau, que Sagan veut saisir. Elle ne met pas cela explicitement en lien avec le monde de 1967 qui est tout de même l’année de parution de La Société du Spectacle. Elle a autre chose à raconter, ou elle le croit. La dépression de Gilles est joliment décrite, avec précision et sans pathos. L’absence de goût, d’énergie, la perte du désir sexuel (il est à la colle avec Eloïse, un mannequin que l’on imagine bien en robe Paco Rabanne, faisant de la figuration dans Barbarella, par exemple).

Tout le monde est très compréhensif avec Gilles parce que l’on est dans un milieu évolué, bourgeois, décent. C’est dommage que Gilles soit malade : on pense à lui pour un poste de rédacteur en chef dans son hebdomadaire, en politique étrangère. Le type à qui cela devait revenir a eu une sale histoire avec un garçon de 19 ans. Cela le met sur la touche. Détail d’époque, comme les vols Air Inter pour Limoges, les jetons dans les bars, les Simca que conduit Gilles. Mais comme Gilles ne va toujours pas mieux, il part chez sa sœur, à Limoges. Au journal, on lui garde sa place, qu’il ne s’inquiète pas. On aura beau dire, même avant 68, le monde du travail, c’était quand même moins violent qu’en 2012.

A Limoges, la soeur de Gilles vit avec un notaire aux yeux bleus qui n’aime que la pêche et la télévision. Comme il n’y avait encore qu’une chaine, il va plus souvent à la pêche qu’il ne regarde la télévision, ce qui en fait un homme sympathique. Il vit de ses rentes, en fait : autre détail d’époque. Il n’y a plus de rentiers de quarante ans dans ce pays, sauf les traders qui ne vont pas à la pêche et ne sont pas sympathiques.
On le présente un peu à la bonne société. Excellente remarque de Sagan sur les salons bleus dans la bourgeoisie de Limoges. Petit fait vrai. Ecole Stendhal. On y est, presque malgré soi. L’intelligence de Sagan est de ne pas jouer sur l’opposition Paris Province dans une célébration de l’une contre l’autre, ce qui serait une forme de mépris. Et Sagan est tout sauf méprisante, la preuve, c’est l’extrême clarté et l’extrême correction de son français qui est la forme ultime de la politesse en littérature et ailleurs.

Gilles va rencontrer la femme d’un notable, Nathalie. C’est elle qui le séduit plutôt que le contraire. Nathalie n’est pas madame Bovary dans cette histoire. Madame Bovary, c’est Gilles, avec sa dépression et son caractère velléitaire. Le meilleur moment de leur histoire sera de faire régulièrement l’amour dans une grande chambre poussiéreuse, presque un grenier, où Gilles vit chez sa soeur, et aussi au bord de la Vienne, dans la chaleur de l’été limousin. On peut écouter Sagan, là, sa façon de rendre un moment d’éternité, de ceux qui guérissent les garçons comme Gilles quand ils ne savent plus où ils en sont avec la durée : « Allongé, la tête dans ses bras, il revoyait la prairie au bord de la rivière, l’arrivée de Nathalie; il respirait l’odeur de l’herbe chaude, il voyait les peupliers osciller doucement au-dessus de lui et la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie. » Vous aurez beau dire, « la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie », il y a pas mal d’écrivains qui vendraient leur âme au diable pour ça, surtout l’adjectif « étrange » placé là.
A la fin, Nathalie quitte tout pour Gilles. Parce qu’elle est aussi bonne que belle, c’est à dire amoureuse. A Paris, elle se montre beaucoup plus intelligente, sensible que lui, y compris avec ses propres amis, des fêtards décavés qui boivent surtout du scotch (détail d’époque).

Un soir, Gilles confie étourdiment à son rédacteur en chef qu’il trouve Nathalie trop parfaite et ennuyeuse. Elle est dans la chambre à côté et entend tout. Elle part calmement. Gilles s’en aperçoit avec son ami presque immédiatement. Ils vont la chercher longtemps et la retrouver suicidée dans une chambre d’hôtel avec du gardénal (détail d’époque, encore). Le mot d’adieu: « Tu n’y es pour rien ; mon chéri. J’ai toujours été un peu exaltée et je n’avais jamais aimé que toi. »
On pense bien sûr davantage, encore une fois, à La femme abandonnée de Balzac qu’à Madame Bovary.

Dans Un peu de soleil dans l’eau froide, Sagan, à défaut de génie, a ce talent français qui fait de nos romans courts, clairs, cruels, sensuels à la façon de l’incandescence sous le givre, une spécialité nationale depuis Madame de Lafayette.

Donna Summer est morte : God can dance

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La disparition avant hier de celle qui fût et demeurera « la reine du Disco » donne lieu à des nostalgies souvent réductrices, mais aussi à de jolis papiers tels celui de Valérie Duponchelle dans Le Figaro.

Egérie des pistes de danse depuis 1975, l’artiste a enflammé toute une époque que les moins de cinquante ans ne peuvent pas connaître. Libérée en l’église où elle chantait du gospel, sa voix d’une parfaite suavité constitua la ligne de force de son existence, son don et l’arme la plus douce pour traverser la vie de manière improbable, légèrement en marge de l’époque : elle ne vécut ni son rêve de constituer un « girl group » ni celui de participer à la comédie musicale Hair. Mais, retenue pour la version allemande, elle sut charmer sa destinée en imposant à l’inventeur du disco Giorgio Moroder ses propres paroles sur un morceau instrumental qui deviendrait le très explicite Love to love you baby[1. Marc Cohen me rappelle que I Feel Love restera sans aucun doute comme le plus bel hommage rendu à Kraftwerk. J’y ajouterai que tous les vrais bons métalleux sont reconnaissants à la diva disparue].

La contribution au siècle de cette pure incarnation de la féminité à la sensualité intégrale et contagieuse ne se résume pourtant pas à l’hédonisme des années soixante-dix que ses feulements, râles, cris et chuchotements célébraient d’un continent l’autre comme une vague de plaisir bousculant les anathèmes puritains. Woodstock, le Flower Power le mouvement Hippie avaient déjà affublé l’érotisme de son lot de slogans et d’injonctions à jouir.

Donna Summer, elle, l’aura toujours malicieusement et intégralement magnifié. C’est moins en terme de simple « libération des mœurs » – triste nostalgie des échanges corporels politiques – qu’en femme libre et fragilement accomplie qu’elle tendit ses longs bras à un monde enchanté par ses propres frasques, chaloupant des hanches et des épaules, plus près de la figure d’une généreuse Madone que de celle d’une prêtresse hédoniste. Chrétienne, gageons qu’elle aura gagné le paradis en un tour de hanche, et que, s’il existe, Dieu peut dorénavant danser.