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Pour Fabius, Ayrault, c’est zéro !

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Le nom de Laurent Fabius circule beaucoup pour le gouvernement à venir, après avoir, il est vrai pas mal circulé – en dépit du bon sens le plus élémentaire – pour le poste de Premier ministre quand le job n’était pas encore pourvu. Après les tombereaux de vannes fielleuses qu’il avait déversés sur Hollande, avant, pendant et probablement après la primaire, et ce, en public comme en off, Fabius à Matignon, c’était même pas en rêve.

En dépit de ce casier chargé, il n’est pas à exclure que François Hollande ait suggéré qu’on le nommât au gouvernement. Et ce pour une raison simple: tout est bon pour neutraliser ce molosse-là, et il sera bien moins dangereux à l’intérieur, muselé par la solidarité gouvernementale qu’en liberté à l’extérieur, où il aurait très vite aboyé, voire mordu. (Avis aux pointilleux : il n’y a rien, à mes yeux, de diffamatoire à comparer un dirigeant du PS au meilleur ami de l’homme plutôt qu’à l’habituel pachyderme. Faites vos comptes, il y a beaucoup plus de Français attachés à leurs chiens qu’à leurs éléphants).

Mais revenons à Lolo. Beaucoup de commentateurs ont souligné, avec justesse, la froideur avec laquelle François Hollande a salué hier l’apport de son prédécesseur à l’édifice national (« Ciao et bonne bourre ! », mais je cite de mémoire). Peu de mes confrères ont en revanche remarqué le paquet de vacheries envoyées par Fabius à son adversaire heureux pour le fauteuil de Premier Ministre.

Voilà comment Fabius a salué la nomination de Jean-Marc Ayrault à Matignon. Selon l’ancien premier ministre de Mitterrand, « Le maire de Nantes a trois atouts » Lesquels ? « D’abord il a été un excellent maire de Nantes… » Ça c’est sûr, que s’il faut avoir été Maire de Nantes pour aller à Matignon, normal qu’on ait écarté Lolo !

Mais la suite est tout aussi vache : « Deuxièmement, il connaît admirablement le Parlement. Troisièmement, il a toute la confiance de François Hollande ». « Ce sont des atouts indispensables dans cette fonction », a-t-il conclu. Ami lecteur, sauras-tu trouver dans ces trois « atouts indispensables » un quelconque hommage aux qualités intrinsèques, qu’elle soient personnelles ou politiques du nouveau Premier ministre ? Non, non, non : si Jean-Marc Ayrault lui a été préféré pour Matignon, c’est parce qu’il a été maire de Nantes, président du groupe et chouchou de Hollande, point barre ! Comme disait un chanteur mort : c’est un joli nom, camarade…

(Photo : Parti Socialiste)

Hollande: un parfum de IIIème République…

François Hollande aura beaucoup appris de Nicolas Sarkozy. Notamment qu’une entrée par trop décoiffante dans la fonction présidentielle peut vous pourrir un quinquennat. Le Fouquet’s et le yacht de Bolloré sont restés dans les mémoires, alors que l’hommage rendu le 16 mai 2007 aux martyrs de la Résistance du Bois de Boulogne par un Nicolas Sarkozy tout juste investi est tombé dans l’oubli…

Ce sera sans doute le cas des propos tenus par François Hollande au cours de la journée du 6 Mai, à l’Elysée, devant la statue de Jules Ferry aux Tuileries, et lors de la réception à l’Hôtel de ville de Paris. Il ne faisait que reprendre les thèmes de sa campagne : l’exigence de justice dans la répartition des sacrifices inévitables, la priorité donnée à l’école, à la jeunesse, et à la recherche. Il n’est cependant pas indifférent que les deux personnalités symboliques auxquelles il a tenu à rendre hommage dès son entrée en fonction représentent l’idée de progrès telle qu’elle s’est épanouie sous la IIIème République : celui qui se fonde sur l’étude et sur l’avancement des sciences. Les enfants des écoles aux Tuileries, et les blouses blanches des piliers de laboratoire à l’institut Curie : François Hollande nous fait savoir qu’il ne craint aucun procès, ni pour ringardise par les esprits forts du déconstructivisme, ni pour illusion productiviste par les khmers verts et associés. Cela mérite d’être salué, car l’intention est bonne : on doit aider l’école à mieux remplir son rôle de transmission du savoir indispensable à l’émancipation des individus, et donner à ceux qui repoussent toujours plus loin les limites de la connaissance les moyens de faire que notre pays demeure une grande nation de science et d’industrie. C’est, bien entendu, plus facile à dire qu’à faire et de bonnes intentions ne produisent pas toujours une bonne politique. Reste que les mots engagent, et ceux qui les entendent sauront, le moment venu, juger s’ils ont été suivis d’effets.

Les esprits resteront donc marqués, plus que par ses discours, par le déchaînement des éléments que le nouveau président dut subir dès sa sortie de l’Elysée : trombes d’eau en remontant les Champs du même nom, averse de grêle devant la statue de Pierre et Marie Curie, et enfin coup de foudre sur l’avion le conduisant à Berlin.

Le ciel semblait vouloir tenir le rôle assigné à l’esclave qui tenait la couronne de laurier au dessus de la tête des Césars triomphants : placé tout prêt de lui alors que le peuple de Rome acclame l’empereur vainqueur, il lui chuchote sans cesse : « Souviens-toi que tu es mortel ! ». Cette coutume était destinée à protéger les souverains de l’hubris, cette démesure qui s’empare de ceux qui sont parvenus au sommet de la gloire et du pouvoir. On n’a beau être le président de la République, on subi la météo comme les citoyens ordinaires… Mais un président, fût-il normal, n’est pas un citoyen ordinaire : celui qui resterait debout à l’arrière d’une automobile décapotable alors qu’il pleut à verse serait tenu pour un original. Mais au bout du compte, François Hollande n’aura pas trop à se plaindre de l’intervention de Zeus dans un cérémonial qui avait été réglé au millimètre : le dieu du tonnerre lui a offert une métaphore imprévue : « Je tiens le cap sans frémir au milieu des tempêtes ! ». On aura également admiré le sens pratique d’un président qui a toujours un costard prêt à se substituer à celui que l’eau du ciel a transformé en serpillère.

On a également pris connaissance des premières nominations, celles des principaux conseillers du président, et celle du premier ministre Jean-Marc Ayrault. Elles en disent beaucoup sur la manière dont François Hollande s’apprête à exercer le pouvoir. Il ne sera pas cet hyperprésident décidant de tout au vu de tous, comme le fut son prédécesseur, mais il veille que ceux à qui il délègue une partie des responsabilités soient insoupçonnables quant à leur loyauté. Rien ne vaut les camarades de promo de l’ENA pour faire fonctionner la machine élyséenne : ce sera la tâche de Pierre-André Lemas, secrétaire général de l’Elysée et de Sophie Hubac, directrice de cabinet. Le conseiller spécial, Aquilino Morelle est, lui, l’exact équivalent d’Henri Guaino chez Sarkozy : écrivain des discours, il ne vient pas de l’école delorienne et européiste qui a formé François Hollande. Opposé au Traité constitutionnel européen, il fut le principal conseiller d’Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste. L’important, c’est aussi de bien choisir, à ses côtés, celui qui ne pense pas comme vous, mais qui a du talent.

Le premier ministre, chef du gouvernement qui « détermine et conduit la politique de la nation » (article 20 de la Constitution) est l’un des rares hiérarques socialistes qui n’a jamais « manqué » à François Hollande, même lorsque celui-ci ne semblait pas être le mieux placé dans la course à l’Elysée 2012. Il serait surprenant qu’entré à Matignon, il se place sur une trajectoire de confrontation avec le président de la République. Bien malin serait d’ailleurs celui qui pourrait expliquer en quoi les philosophies politiques des deux hommes pourraient diverger, alors que ce petit exercice est aisé avec Martine Aubry, ou Laurent Fabius. Jean-Marc Ayrault, qui fut brièvement prof avant de ce lancer avec succès dans la vie politique, devra jouer le rôle de surveillant général[1. Je sais. On dit aujourd’hui « conseiller principal d’éducation ». Mais le « surgé » reste la figure emblématique de la loi et l’ordre scolaire.] d’une équipe gouvernementale où des personnalités dotés d’un ego surdimensionné, mais dont la présence est indispensable en raison de leur poids politique devront cohabiter.

L’annonce de la composition de ce gouvernement ne devrait pas comporter de surprise de taille. Le coup médiatico-politique n’est pas le genre de la maison. Il semblerait même que François Hollande prenne un malin plaisir à rendre ennuyeuse l’observation de la vie publique et des lieux de pouvoir, ayant délégué à sa compagne Valérie Trierweiler la tâche de donner au peuple la dose de ragots « people » qu’il exige désormais de ses gouvernants.

Défense et Illustration de Patrick Buisson

Dimanche soir, à vingt heures précises, au moment exact où la face poupine de notre nouveau président apparaissait sur les écrans de télévision, commençait une chasse à l’homme réunissant, pour une fois, la droite et la gauche, unies dans une même détestation. Le gibier ? Patrick Buisson, présenté par les médias comme « le mauvais génie » de Nicolas Sarkozy, auquel les uns reprochent de n’avoir pas su empêcher leur déroute, et les autres, d’avoir failli les priver de victoire. Retour sur un personnage qui en arrange, et qui en dérange.

Buisson, c’est d’abord l’homme qui arrange bien une droite vaincue, victime de ses propres incohérences, et trop contente de trouver, hors de ses rangs mais très visible, le bouc émissaire idéal, celui qui lui permettra, à moindres frais, de se défausser de ses responsabilités. Sans Buisson, en effet, elle aurait été contrainte de procéder à son autocritique, de se demander pourquoi elle s’est fait battre par un candidat dont elle soulignait naguère qu’il n’avait ni charisme, ni programme, ni crédibilité. Et pourquoi les Français ont à ce point manqué de gratitude à l’égard d’un Président qui a su faire plier Bush et Poutine, résister à la crise, résoudre le problème des retraites et sauver l’euro. Mais grâce à Buisson, tout ceci devient inutile, superflu : si l’UMP a perdu, ce n’est pas de sa faute à elle, c’est tout simplement parce qu’il l’a menée dans l’impasse. Pas la peine d’aller plus loin. La preuve ? B. le Maudit a la tête de l’emploi.

Buisson a eu beau montrer patte blanche, jurer ses grands dieux qu’il n’est ni raciste, ni antisémite, qu’il ne mange pas de petits enfants ni n’égorge de vieilles dames, le soir, entre chien et loup, et mettre au défi quiconque de prouver le contraire, il a eu beau travailler depuis des années pour le groupe TF1, faire les belles heures de LCI puis de La chaîne Histoire, publier chez de grands éditeurs des best-sellers érudits salués par la critique, et même recevoir des satisfecit à répétition de la diaspora trotskiste, de Michel Field à Cambadélis et Mélenchon[1. Qui alla jusqu’à assister à la cérémonie au cours de laquelle le président Sarkozy lui remit la Légion d’honneur.], bref, Buisson a eu beau exhiber tous les témoins de moralité du monde, il reste, pour ceux que cela arrange, le mouton noir idéal. « L’homme que vous adorez haïr », le Von Stroheim de la vie politique française, aussi chauve, impavide et effrayant que son modèle (on le soupçonne de porter le monocle en cachette !).

Car non content d’avoir été brièvement rédacteur en chef de l’hebdomadaire Minute il y a 25 ans, Patrick Buisson a l’audace d’être le fils d’un ingénieur maurrassien – sans même parler du fait que ce catholique a eu le front de se faire décorer de l’ordre de Saint Grégoire le Grand par le pape Benoît XVI en personne, dont nul n’ignore les liens avec la Hitlerjugend. Que dire de plus ? Un tel pedigree suffit à discréditer un homme, et à faire peser sur ses analyses, sur ses faits et gestes, et surtout, sur ses intentions cachées « les plus noirs soupçons », comme disaient les feuilletonistes du XIXe siècle. Il permet de le charger de tous les péchés de l’univers, et de lui faire porter sans remords le chapeau pour tous les autres.

D’autant que les autres, les éléphants de l’UMP, petits ou gros, lui en ont toujours voulu, du temps de sa gloire. Voulu, bien sûr, des marques d’estime que lui prodiguait alors le président : le 24 septembre 2007, en lui remettant la croix de la Légion d’honneur dans les salons privés de l’Élysée, Nicolas Sarkozy déclarait ainsi, devant un aréopage choisi : « Il y a très peu de personnes dont je puisse dire « si je suis là, c’est grâce à eux ». Patrick Buisson est de ceux-là. » On imagine sans peine les sourires crispés et la jalousie rentrée d’une bonne partie de l’assistance. Presque cinq ans plus tard, dans un entretien donné à l’hebdomadaire Valeurs actuelles, le président confirmait qu’il n’avait pas changé d’avis, déclarant de son conseiller qu’il était « aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs de la société française, de sa complexité et de ses attentes ». « Sans toi, je n’étais pas au second tour », lui avoue-t-il encore le 22 avril.

Non content d’éclipser les éléphants, Patrick Buisson, affirme la rumeur, multipliait à leur encontre les rebuffades et les marques de dédain, refusant ostensiblement de frayer avec des ministres qui, à l’époque, auraient rêvé d’entrer en contact avec celui qui conseillait leur chef. Monstre de morgue et d’outrecuidance, Buisson jugeait apparemment avoir mieux à faire que de parler philosophie politique avec Xavier Bertrand, littérature du XVIIIème avec Frédéric Lefebvre ou stratégie constitutionnelle avec David Douillet: un genre d’affront qui ne se pardonne pas. Contraints de garder pour eux leurs rancœurs et leurs jalousies, les éléphants ont enfin la possibilité de se venger en piétinant le coupable. Ou en se permettant des épigrammes aussi relevées que celle de Patrick Devedjian, déclarant : « Dans la famille Buisson, je préfère Ferdinand » – ce qui, par delà la référence au fondateur de la Ligue des droits de l’homme, permet au passage de saluer le socialiste Vincent Peillon, qui vient de lui consacrer une biographie enthousiaste.

Si, à l’UMP, Patrick Buisson arrange beaucoup de monde, à gauche, il dérange – comme celui qui a failli coûter la victoire aux socialistes, et parce qu’il paraît l’un des mieux placés pour pouvoir, dans un futur indéterminé, leur faire perdre les élections.
Que la stratégie conçue par Buisson ait été sur le point d’empêcher l’élection de François Hollande, les chiffres en témoignent, Nicolas Sarkozy, crédité avant le premier tour de 42 à 43 % des intentions de vote, parvenant presque à rattraper son handicap, et n’étant finalement battu que d’une courte tête là où certains prédisaient un écrasement historique.

Or, que s’est-il passé de significatif pendant la brève campagne, puis entre les deux tours ? Une seule chose, la droitisation marquée du discours de Sarkozy, les références à la nation, au territoire, aux frontières, bref, la mise en œuvre de la « stratégie Buisson », particulièrement nette à la Concorde, à Toulon ou au Trocadéro, une stratégie qui a permis de rallier in extremis une part significative des voix qui s’étaient portées au premier tour sur la candidate du Front National. Une part significative, mais pas suffisante : c’est que, suivant ses (mauvaises) habitudes, le candidat Sarkozy n’a pas brillé par sa cohérence en conservant NKM comme porte-parole, en remettant en scène la si constante Rama Yade, ou en laissant ses lieutenants évoquer l’arrivée de François Bayrou à Matignon. Lorsqu’il ajouta qu’il s’apprêtait à renouer avec l’ouverture une fois réélu, ce sont deux points des intentions de vote qui le quittèrent aussitôt pour grossir les rangs potentiels du Front National. Un contrepoint qui a suffi à brouiller les perspectives, et à convaincre quelques centaines de milliers d’électeurs du second tour de voter blanc, plutôt que de se rallier à un candidat qui ne pouvait plus apparaître comme celui de toutes les droites. Buisson n’est donc pas responsable d’une défaite qui, pour l’essentiel, résulte de ce que ses conseils n’ont pas été suivis à la lettre, et de ce que l’on a tenté, par tous les moyens, de contrer sa stratégie. Voilà pourquoi la gauche, qui en est bien consciente, est elle aussi ravie de voir ostracisé celui qui a failli lui faire manquer le coche.

Mais si la gauche s’en réjouit aussi bruyamment, c’est surtout, comme elle le comprend parfaitement, parce que Buisson pourrait être, à l’avenir, le stratège en chef de sa future défaite. Il pourrait l’être en devenant l’inspirateur de la recomposition d’une droite qui renoncerait à ses complexes à l’égard de la pseudo « gauche morale », qui s’interrogeait sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle veut, et qui se donnerait enfin les moyens de la reconquête. Mais ceci est une autre histoire…

Investiture : Hollande, juge de son pair

Vincent Peillon est une sorte de M. Homais avec un physique de gendre idéal ! Il a parfois des phrases colériques, des mouvements de révolte sociale, alors il s’empourpre : on pourrait presque, dans ces moments intenses, le confondre avec une manière de Saint-Just pour musée Grévy[1. Jules Grévy (1807-1891), élu par deux fois président de la République.]. S’il soutient un peu son effort, ce philosophe pour stade terminal, on le prendra pour un révolutionnaire.

Bref, M. Peillon y est allé de ses commentaires, à la télévision (TF1), en compagnie de l’ineffable Jean-Pierre Jouyet, naguère encore secrétaire d’État d’« ouverture », sous Sarkozy. Ils ne l’appelleront plus François, c’est fini ! Ils diront M. le Président, car il ne leur appartient plus, sa charge l’isole définitivement. M. Peillon sera-t-il ministre de l’éducation nationale ? Sa famille l’espère secrètement, lui le croit, car « le changement, c’est maintenant » ! Jean-Michel Ribes, le grand résistant du rond-point des Champs-Élysées, trouve à François Hollande « un sourire d’enfant » et, précise-t-il, « quelqu’un qui a un sourire d’enfant trouvera un chemin ! ».

La très jolie Delphine Batho semblait aux anges : son avenir s’ouvre sous les meilleurs auspices. Rendra-t-elle prochainement, au profit d’une famille moins favorisée qu’elle, son appartement de 108 m2, appartenant à la ville de Paris ? Son loyer mensuel est de 1 524 euros par mois, soit plus de 37 % inférieur au tarif du secteur privé, selon la chambre régionale des comptes. Une jeune députée qui gagne 7 100 euros brut mensuels, augmentés de 6 412 euros brut de frais de représentation et de 9 138 euros destinés à la rémunération de ses collaborateurs, a les moyens de s’offrir un logement au moins ajusté au prix du m2 de la location parisienne !

M. Hollande a eu des propos de réconciliation nationale. Il a rendu un bel hommage à tous les présidents de la Ve république – Charles De Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac. À chacun d’eux, il a accordé, fort élégamment, une vertu dont a bénéficié la nation entière. Mais Nicolas Sarkozy ne fut gratifié d’aucune qualité ; il lui adressa de simples et froid voeux « pour la nouvelle vie qui s’ouvre à lui ». Eh bien, cette manière de congédier son immédiat prédécesseur fut d’une insigne mesquinerie ! M. Hollande n’est pas juge des hommes d’État, M. Hollande n’est pas l’Histoire. Il vient à peine d’y entrer, dans quel état en sortira-t-il ?

Austérité au royaume des aveugles…

Il ne se passe pas une journée sans que l’on nous parle de « politiques de croissance » opposées aux « politiques d’austérité » et que l’on accuse ces dernières d’êtres responsables de la situation économique pour le moins tendue des économies du vieux continent. Les médias et les discours politique relaient à l’envi l’idée selon laquelle, si l’État réduit la dépense publique, il ne peut qu’aggraver la situation. Réciproquement, ils font de l’accroissement desdites dépenses la condition sine qua non du retour de la croissance. Pourtant, cette affirmation repose sur une théorie et n’a rien d’une vérité révélée. Appelez-la « synthèse néoclassique » ou « néokeynésianisme ». Pour schématiser grossièrement, elle réconcilie les concepts micro-économiques développés par les néoclassiques avec les idées macroéconomiques de John Maynard Keynes. C’est cet ensemble de théories, cette vision du monde qui constitue le logiciel de nos politiciens, la grille de lecture qui leur sert de vadémécum, la science économique telle qu’elle est enseignée dans la plupart des universités et restituée dans la majorité de vos journaux. L’économie mainstream, la pensée unique, c’est elle et rien d’autre. Croissance ou austérité résultent directement de ce cadre théorique à travers l’application de ce qu’on appelle le policy-mix.

Le policy-mix néokeynésien

Un petit rappel théorique ne sera pas inutile. Pour Keynes, durant les périodes de récession économique, les entreprises comme les ménages tendent à se montrer exagérément pessimistes (les « esprits animaux »), privilégient l’épargne à la consommation et risquent ainsi d’aggraver la situation. Dès lors, l’État doit intervenir en menant une politique contra-cyclique destinée à relancer la demande et donc la croissance – raison pour laquelle on parle de « politiques de relance ». Dans le cadre du policy-mix, la relance repose sur la combinaison de deux instruments d’intervention, dont la politique budgétaire. Pour relancer la demande, Keynes préconise une augmentation des dépenses de l’État financée par du déficit budgétaire – c’est-à-dire des emprunts. C’est typiquement le New Deal de Roosevelt, le plan Chirac de 1975, celui de Mauroy en 1981 ou, plus proche de nous, ceux d’Obama et de Sarkozy[1. Bien avant Keynes, des politiques similaires avaient été mises en œuvre comme par exemple par Charles Alexandre de Calonne, Contrôleur général des finances de Louis XVI de 1783 à 1787.]. L’idée de Keynes était qu’un surcroit de dépense publique en phase de récession déclencherait un effet boule de neige, le multiplicateur keynésien : le plan de relance permet aux gens de toucher des revenus qu’ils dépensent à leur tour, créant ainsi de nouveaux revenus et ainsi de suite. En théorie, lorsque la croissance est de retour, l’État bénéficie de rentrées fiscales supplémentaires et en profite pour rembourser les dettes créées lors du plan de relance. En pratique, dans le cas de la France tout du moins, nous sommes en relance permanente depuis 1975.

Le second outil du policy-mix, c’est la politique monétaire : lorsque la récession frappe, en toute bonne logique keynésienne, il faut encourager la consommation au détriment de l’épargne. Pour ce faire, la banque centrale est priée de faire baisser le niveau des taux d’intérêt en injectant de la monnaie dans l’économie. Le coût du crédit étant moins élevé, les entreprises comme les particuliers se remettent à investir et à consommer. Comme par ailleurs la rémunération de l’épargne a baissé, les investisseurs sont moins incités à épargner. Évidemment, la limite de l’exercice c’est l’inflation : les banquiers centraux assouplissent leur politique monétaire pour relancer la croissance tout en surveillant les indices des prix à la consommation pour éviter que la monnaie ne perde trop de sa valeur[2. C’est en ce sens que le policy-mix intègre l’apport du courant monétariste de Milton Friedman (la théorie quantitative de la monnaie).].

Le cadre théorique étant posé, je vous propose un petit détour loin de la cacophonie médiatico-politique, dans le monde froid des faits et des chiffres, qui nous permettra peut-être de déterminer si nos gouvernements européens ont effectivement mis en œuvre des politiques d’austérité ou, au contraire, s’ils se sont strictement conformés aux recettes macroéconomiques keynésiennes.

Rigueur ou pas ?

Concernant la politique monétaire, vous m’accorderez que la Banque Centrale Européenne a bel et bien fait baisser le niveau des taux d’intérêt. Son principal taux directeur, le taux « refi », est passé de 4% à l’automne 2008 à 1% aujourd’hui et l’injection monétaire massive qui a accompagné ce mouvement a également permis de faire baisser l’ensemble des taux d’intérêt. Par exemple, le taux des obligations d’État noté AAA à 10 ans est passé d’environ 4,3% au début du mois de septembre 2008 à actuellement moins de 2,3% et on en arrive même à des extrêmes : malgré la perte de son troisième A, jamais l’État français ne s’était endetté à si bon compte. Lors de ses dernières adjudications, l’Agence France Trésor a en effet collecté plus de 3 milliards d’euro à un taux de 2,96% sur 10 ans et a même réussi à placer pour près de 4 milliards de bons du Trésor à 3 mois à un taux de – tenez-vous bien – 0,074%. Du point de vue de la politique monétaire il n’y a donc pas photo : nous sommes bel et bien dans une optique de relance.

Évidemment, lorsque l’on parle d’austérité, c’est plutôt à la politique budgétaire que l’on pense. Il y a donc trois possibilités : soit les États de l’Union Européenne ont effectivement réagi à cette crise en réduisant le niveau de leurs dépenses et de leurs déficits – auquel cas il s’agit bien de politiques d’austérité –, soit nous avons assisté à des réactions très différentes d’un pays à l’autre et il faut donc juger au cas par cas, soit le niveau des dépenses publiques et des déficits budgétaires a augmenté – auquel cas la politique mise en œuvre est précisément celle qu’aurait sans doute préconisée Keynes de son vivant.

Commençons par la dépense publique et comparons, pour chaque pays, son niveau moyen entre la période d’avant crise (2004-2007) et la période de crise (2008-2011). D’après les données d’Eurostat, il n’y a, au sein de l’Union Européenne, pas un seul pays qui ait réduit son niveau de dépense publique. Pas un seul. Mieux encore : seuls le Royaume-Uni (qui parvient à la maintenir à un niveau relativement stable aux environs de 840 milliards d’euros par an), la Hongrie et la Suède affichent des dépenses publiques qui progressent de moins de 10%. Les 24 autres membres de l’Union, ont augmenté massivement leurs dépenses : plus 15% en France, 16% au Portugal, 25% en Grèce, 28% en Espagne et 42% en Irlande[3. Ou 30% si l’on exclue l’année 2010 qui est, il est vrai, exceptionnelle.]. À l’échelle de l’UE, les dépenses publiques progressent de 14% entre les deux périodes et passent de 46,4% du PIB à 49,5%. Le seul pays européen à avoir mis en œuvre une politique qui puisse s’assimiler à de l’austérité, c’est l’Islande qui a réduit sa dépense publique de 10%.

Même opération pour les déficits : comparons le déficit budgétaire annuel moyen des pays de l’Union avant la crise (2004-2007) à celui des quatre dernières années (2008-2011). Toujours sur la base des données d’Eurostat, il n’y a, dans toute l’Union, qu’un seul pays qui ait réduit son déficit : c’est la Hongrie (d’environ 6,5 milliards d’euros par an à un peu moins de 2 milliards). Les 26 autres Etats, sans exception, sont passés de budgets excédentaires à des déficits ou ont augmenté les déficits déjà existants. En Espagne, on est passé d’un surplus de 13,5 milliards à un trou de près de 89 milliards. En France et en Grèce, le déficit annuel des finances publiques a pratiquement doublé. A l’échelle de l’Union, on passe d’un déficit moyen de 217 milliards par an à pratiquement 619 milliards ; de 2% du PIB à 5,1%.

Au royaume des aveugles…

Existe-t-il quelqu’un de sensé qui pourrait m’expliquer en quoi les pays européens seraient victimes des conséquences de politiques d’austérité qui n’ont jamais été mises en œuvre ? Pourrait-on m’expliquer comment il est possible de qualifier la politique de Nicolas Sarkozy de politique d’austérité ou de rigueur alors que ce même Nicolas Sarkozy, sur la durée de son mandat, a augmenté la dépense publique de 52,6% du PIB en 2007 à 56% en 2011, a creusé notre déficit annuel (au sens de Maastricht) de 2,7% du PIB à 5,2%, a fait exploser notre dette publique (au sens de Maastricht) de 64,2% du PIB à 86% et nous a gratifié d’un plan de relance de 34 milliards d’euros en 2009/10 (soit environ 1,8% du PIB – proportionnellement plus que celui de Pierre Mauroy en 1981) ?

Sommes-nous devenus aveugles au point de ne pas voir que c’est précisément parce que nous avons, une fois de plus, appliqué les recettes des apprentis sorciers keynésiens que nos économies s’enfoncent dans ce marasme ? Voilà 37 années consécutives que les gouvernements de ce pays, de gauche comme de droite, nous appliquent les mêmes remèdes. 37 années d’échecs, de chômage, de pouvoir d’achat en berne et nous en redemandons ? Mais enfin, que faut-il pour que ces imbécilités cessent ? Allons-nous vraiment devoir en passer par la planche à billets, le blocage des prix et le protectionnisme ? Faut-il vraiment que nous reproduisions les mêmes erreurs ? Combien de désastres cette humanité devra-t-elle encore supporter avant que nous comprenions enfin qu’une économie n’est pas une somme de grands agrégats abstraits, qu’une économie ne se planifie pas, qu’elle ne se pilote pas et toute tentative en ce sens n’aboutira jamais à rien d’autre qu’une catastrophe ?

Sarkozy : de la défaite considérée comme l’un des beaux-arts

Quelle qu’ait été la stratégie retenue, la réélection en 2012 d’un président-candidat condamné à recycler ses promesses non tenues de 2007 tout en étant dans une totale impuissance à expliquer pourquoi il ne les avait pas tenues, aurait relevé du miracle. La défaite de Nicolas Sarkozy n’était sans doute pas évitable, et la droite peut s’estimer heureuse que la stratégie soufflée à son prétendant par Patrick Buisson, qui l’a contrainte à réassumer une partie de ses valeurs, lui ait évité l’humiliante déculottée à laquelle elle paraissait promise depuis des mois et des mois.
Mais enfin, même si Nicolas Sarkozy était à peu près le seul à croire une victoire possible, il a bien fallu se battre jusqu’au bout, et tenter de mettre toutes les chances – c’est-à-dire toutes les voix – de son côté. Le président avait besoin des électeurs du Front National pour être réélu, il fallait bien leur donner du grain à moudre.

Mais il est permis de penser qu’il a choisi la pire façon pour le faire : en reprenant avec insistance des “éléments de langage” qui parlent à l’électeur frontiste, le candidat de l’UMP a effrayé une bonne partie de l’électorat centriste qui s’est reporté massivement sur François Hollande. Cette fuite-là n’était sans doute pas évitable ; mais le problème est qu’elle a été compensée par un gain insuffisant : car en s’en tenant, vis-à-vis des frontistes, aux éléments de langage, Nicolas Sarkozy s’est condamné à ne convaincre qu’une insuffisante partie de cet électorat stratégique, qui a appris depuis longtemps à ne pas prendre ce que lui dit la droite classique pour argent comptant.
Est-il en effet tenable et raisonnable de prétendre reconquérir un électorat qui considère que vous l’avez trahi en le berçant de bonnes paroles, tout en affirmant qu’on ne reprendra rien du programme auquel cet électorat a donné sa préférence au premier tour, et qu’on ne parlera en aucune circonstance avec les représentants du parti auquel il a donné ses voix ? Est-il tenable et raisonnable de prétendre “entendre” et respecter ce qu’ont voulu dire ces électeurs, tout en suggérant qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, puisqu’ils ont donné leur voix à des gens infréquentables, qui prônent un programme impossible ?

Comment, enfin, séduire un électorat en répétant sur tous les tons qu’il s’est enfermé dans un “vote de protestation” quand ledit électorat est bien placé, lui, pour savoir qu’il a émis un vote de conviction – une adhésion à une vision de la France et de la politique dont il a le sentiment, à tort ou à raison, qu’elle n’est plus défendue ailleurs ? Patrick Buisson le dit bien, dans le Point du 10 mai : « Le vote pour Marine Le Pen n’est pas un vote de protestation, c’est un vote d’adhésion aux idées du FN. Les 6,5 millions de gens qui ont voté pour elle expriment leur attachement à un mode de vie et leur refus de la mondialisation. » Cette demande d’une France souveraine et maîtresse chez elle, protectrice, fière de son histoire et de son identité, et gouvernée par autre chose que la logique des marchés, elle est pour une large part identique à celle des électeurs de l’UMP : seule diffère la confiance que l’on place dans les uns ou en les autres pour la satisfaire.

Ce n’est pas pour rien que 64 % des électeurs de l’UMP, selon un sondage Opinionway publié entre les deux tours, sont favorables à une alliance avec le FN : c’est qu’ils savent bien, eux, qu’ils en partagent l’essentiel des objectifs et des préoccupations ; tandis que les rares cadres du parti qui osent évoquer timidement de prendre langue avec le FN, qu’ils soient ministre comme Gérard Longuet ou député comme Jean-Paul Garraud, sont immédiatement désavoués et contraints de revenir sur leurs propos. L’UMP se trouve ainsi dans la situation inédite, non seulement d’être contrainte de draguer des électeurs dont elle continue à vilipender les choix, mais aussi d’être en contradiction flagrante avec son propre électorat. Si elle veut survivre, il faudra bien qu’elle se décide à sortir de cette double ambiguïté.

*Photo : UMP

Libéraux qui rient, Conservateurs qui pleurent

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Dans son commentaire des élections allemandes, Daoud Boughezala va un peu vite en besogne à mon goût. Cuisant échec pour Merkel d’accord, mais pas pour toute sa coalition. A écouter les électeurs en Rhénanie-Palatinat de plus près, on entend des cris de joie chez les alliés libéraux de la Kanzlerin. Le Parti Libéral Démocrate allemand (FDP) fait en effet un bond de 28% dans les urnes. Le système électoral byzantin amplifie sa victoire en lui donnant 40% de sièges en plus, 22 élus au total.

Notons que ces Libéraux sont dans le tiercé des gagnants de cette élection, avec le SPD et le Parti Pirate : tous les autres perdent des voix, y compris les Verts.

D’abord une précision sur le Parti Pirate. « Libéral-libertaire » et « inconséquent » ? Les épithètes choisis par L’Humanité prouvent que certains phénomènes politiques passent sous le radar des observateurs français. Comble de l’obsolescence des logiciels idéologiques, d’autres n’hésitent pas à les rattacher à l’extrême gauche ! Or la contestation du principe de la propriété intellectuelle, coeur de leur programme, est un point de discussion très familier pour les libéraux français, et largement répandu chez les partisans de Ron Paul dans la primaire républicaine américaine. Comme quoi, on n’a jamais fini de couper les têtes de l’hydre libérale.

Remettons les choses en perspective. Depuis son score historique au Bundestag en 2009 (15% des voix), le FDP n’a cessé de décliner dans les sondages et dans les urnes, lesté par l’impopularité de son président, l’actuel ministre des affaires étrangères Guido Westerwelle. L’élection en 2011 d’un nouveau président, le ministre de l’économie et vice-chancelier Philipp Rösler marque l’arrivée d’une équipe renouvelée et plus jeune. Avec le résultat de dimanche dernier, et un score meilleur que prévu la semaine précédente dans le Schleswig-Holstein, on peut sérieusement douter qu’un quelconque « effet Hollande » ait traversé le Rhin.

L’opinion allemande juge sévèrement la politique accommodante de Merkel vis-à-vis du « Club Med » de la zone euro. C’est donc tout naturellement vers un parti attaché à une monnaie saine et à un Etat limité que les électeurs de la CDU se tournent. Les analyses détaillées du scrutin de dimanche dernier confirment cette tendance. Si les alliés libéraux de Merkel reprennent de l’assurance, il y a fort à parier que François Hollande aura du mal à réussir sa danse des sept voiles devant la chancelière.

Hollande ne mérite pas l’investiture

On les avait pourtant prévenus, ces veaux d’électeurs. Pour commencer, François Hollande a été élu avec une majorité ridicule, à peine un gros million de voix d’avance. Il faudra d’ailleurs songer à se débarrasser un de ces jours de l’Outre-Mer. Ces îles où personne ne fout rien, où tout le monde vit avec un RSA, où des milliers de fonctionnaires nationaux, territoriaux, municipaux nous coûtent les yeux de la tête et nous ne rapportent rien et se permettent en plus de voter massivement à gauche.

Cette courte victoire, si le président Hollande avait été un peu sport, il l’aurait concédée à son adversaire, Nicolas Sarkozy dont la fausse défaite est en fait un vrai triomphe. Tout le monde sait que le sortant a réussi une formidable remontée et que ce n’était qu’une question de calendrier (encore une ou deux petites semaines de campagne) pour qu’il double sur le fil l’usurpateur François Hollande.

C’est donc la conception sectaire du socialiste qui l’a empêché dans son premier discours du Tulle, le soir du 6 mai, d’accomplir ce qui aurait été un vrai geste d’homme d’Etat, qui l’aurait fait entrer dans l’histoire en annonçant son retrait de la vie politique puisque son coup de chance privait le peuple invisible de son candidat naturel, Nicolas Sarkozy.

Ensuite, les bourdes indignes se sont enchainées. Plutôt que de rentrer à Paris dans un convoi de Scénic, ou pourquoi pas à pied, ce qui aurait été un symbole fort de sa « normalité » pour arriver à Paris vers cinq heures ou six heures du matin, il s’est cyniquement dirigé vers l’aéroport de Brive-Dordogne où l’attendait une véritable armada de Falcon (au moins trois d’après Jean-François Copé qui est un garçon sérieux et de bonne foi, c’est bien connu.)

Evidemment, ce n’est pas tout. A peine arrivé à Paris, il s’est rendu place de la Bastille et n’a pas hésité à remercier le peuple de France, ce qui ne manque pas d’air, puisque la place était remplie d’allogènes à drapeaux, comme autant de prodromes de la guerre ethnique qu’il se fera un plaisir d’entretenir pour mener sa politique, digne héritière de l’Anti-France. Ce n’est pas difficile, on n’avait pas vu ça depuis l’élection de Chirac en 2002 où, au moins, face à la marée de drapeaux tunisiens, algériens, palestiniens, la première dame de France, Bernadette Chirac, avait eu sa tête des mauvais jours alors que son mari, comme d’habitude, faisait semblant de ne rien voir. Mais Chirac n’a-t-il pas appelé à voter Hollande ? Tout se tient, on vous dit…

Comme il a du être soulagé, en revanche, François Hollande, devant cette foule de la Bastille après celle de Tulle qui ne brandissait, elle, que des drapeaux tricolores et devant une cathédrale. C’est qu’on aurait pu le prendre pour le président d’une France repliée, rurale, presque gaulliste et si peu ouvert au vent du grand large européen. Et il faut tout de même parler du statut conjugal de François Hollande. Une concubine à l’Elysée. Sarkozy n’était que divorcé. Il fera comment Hollande, quand il sera invité par le Pape et qu’il sera toujours à la colle avec une journaliste de la presse people ? Il ira seul comme Sarkozy, en se faisant accompagner de personnalités incontestables comme Bigard ? Mais trouvera-t-il l’esprit et la finesse d’un Bigard dans son propre camp empli de faux humoristes pavloviens tout à coup privé de leur os sarkoziste ?

Mais le cauchemar ne s’arrête pas là : l’arrivée de François Hollande semble par ricochet, sérieusement ébranler la politique de rigueur et d’austérité germano-bruxelloise qui commençait tout juste à montrer ses résultats heureux sur le continent. Dans ce domaine, le bilan de François Hollande est proprement terrifiant : il a réussi, alors qu’il n’est même pas officiellement en fonction, à faire revenir les Indignés sur la Puerta del Sol et dans toute l’Espagne, il vient de rendre la Grèce définitivement ingouvernable en mettant en tête de la gauche Syriza, un genre de Front de Gauche hellène et last but not the least il a provoqué une lourde défaite du parti d’Angela Merkel dans le land de Rhénanie-Nord-Westphalie qui perd onze points et connaît son score le plus bas depuis la guerre.

Point de détail, sans doute, mais qui ne manquera pas d’alerter les partisans du bon goût en matière d’art qui firent florès sous le précédent quinquennat, la première exposition que visita François Hollande fut une exposition Buren. Si, si celui qui par ses odieuses colonnes a défiguré le Palais Royal. Avec raison, Guy Debord voyait en Buren, la plus sure expression « d’un néo dadaïsme d’Etat. »

Et on sait de Dada à Ubu, il n’y a qu’un pas. Et dire que son investiture n’a même pas eu lieu…

J’y suis ou j’y suis pas ?

Ils ont passé un très très très mauvais week-end. Voire même les pires dix jours de leur vie. Pas les futurs battus de la droite aux législatives après l’échec de Sarkozy à la présidentielle. Non, ce sont bien sûr les prétendants socialistes à un futur gouvernement qui ont mal dormi.

Car figurez-vous que rien, mais alors rien de rien, n’a filtré du QG du changement puis de la transition qui puisse rassurer les uns, ou vraiment mettre en colère les autres.
François Hollande n’a rien laissé filtrer de ses intentions : qui premier ministre, qui aux affaires sociales, ou quelles femmes jeunes dans le gouvernement, on s’agite, on fait des paris, mais rien de bien concret jusqu’ici. Et en vérité, on peut aussi bien s’attendre à des surprises, genre société civile qui déboule à des postes importants, que miser sur un casting très synthèse de sortie de congrès du Parti socialiste.

On a vu monter des personnalités pendant la campagne, bien souvent en suivant leur propre plan médias. Ainsi comme Hollande a promis la parité, certaines jeunes femmes, sont devenues incontournables, mais uniquement par auto attribution.
Ce qui fait d’ailleurs dire à bon nombre d’hommes blancs, hétéros, de 50 ans qu’il ne faut pas rêver « jamais on ne sera au gouvernement. » Sauf, sauf si on a éventuellement fait un bon score à la primaire (entre ici Manuel Valls, entre ici Arnaud Montebourg), ou qu’on s’occupe d’un secteur dont personne ne veut comme les syndicats de profs ou la FCPE (bravo Vincent Peillon). Sinon, passe ton chemin.

Depuis une semaine, à gauche on refait ses calculs, on regarde le nombre de communiqués balancés en une année de campagne, on se demande si on en a assez fait, si la non-première-dame vous a à la bonne. D’ailleurs, ce qui vaut pour les ministres et secrétaires d’Etat est aussi valable pour tous ceux qui se voient dans les cabinets ministériels, les postes moins exposés, les entreprises publiques ou les postes en vue dans l’audiovisuel. La société de cour c’est maintenant.

Ce soir, lundi, dernière chance de se montrer sur la photo au conseil national du PS, tout sourire. Et surtout, il faut laisser son portable allumé toute la nuit, la soirée et demain. Des fois que le téléphone sonne annonçant LA bonne nouvelle. Sinon, il sera toujours temps de dégommer les camarades en douce, en espérant un second tour de nominations en juin après les législatives. Ou plus tard. Quand on a été éloigné du pouvoir pendant plus de 10 ans et que toute son expérience des ministères tient à ce qu’on en a lu dans les journaux ou les mémoires des anciens, on peut bien patienter encore quelques heures près de son iPhone…

*Photo : Parti socialiste

Le chaos syrien s’invite au Liban

A intervalles réguliers, Damas se rappelle au bon souvenir de Beyrouth. Depuis la mort de Rafic Hariri en 2005, le champ politique libanais se scinde en deux camps antagoniques structurés autour du rapport à la Syrie : la coalition « antisyrienne » du 14 mars (constituée autour de Saad Hariri et ses alliés chrétiens : Forces Libanaises de Samir Geagea, Phalanges de la famille Gemayel, etc.) s’oppose au groupe « pro-syrien » du 8 mars (bâti autour de l’axe christiano-chiite Hezbollah-Courant Patriotique Libre de Michel Aoun, élargi au Baath libanais et au Parti Social-Nationaliste Syrien). Et les multiples revirements du très velléitaire chef druze Walid Joumblatt (Parti Socialiste Progressiste) confirment cette bipolarisation en défaisant régulièrement des gouvernements qui additionnent les intérêts claniques. Le temps où les cabinets ministériels se formaient dans les ambassades n’est pas si loin : dans chaque camp, les ingérences étrangères vont bon train, le 14 mars bénéficiant de l’appui « occidental » et du soutien de l’Arabie Saoudite, très liée à la famille Hariri tandis que le 8 mars s’appuie sur le patronage de la Syrie et de l’Iran.

Mais depuis mai 2008 et l’éphémère « conquête » de Beyrouth-Est par le Hezbollah, à la moindre escarmouche interconfessionnelle, l’ensemble des forces politiques craint la résurgence de la guerre civile qui a ensanglanté le pays quinze ans durant. Aussi, les différentes parties en présence manient à la fois des slogans belliqueux et une rhétorique artificielle de l’apaisement, se disant « unitaires pour deux » pour conjurer le spectre de la discorde interconfessionnelle.

Fondamentalement, au-delà des rivalités de personnes, de clans, d’alliances et d’intérêts, qui ne sont pas à sous-estimer, 14 mars et 8 mars défendent deux visions opposées de la nation. Pour le libéral Saad Hariri, le « pragmatisme » mercantiliste est de mise. Il s’agit avant tout de reconstruire une économie prospère sur les décombres de l’ancienne « Suisse du monde arabe » tout en assurant la sécurité des deux frontières sensibles (avec la Syrie et Israël). La paix par le doux commerce et le doux commerce par la paix : voilà qui correspond assez bien aux vœux des grandes institutions internationales. En face, l’alliance du général Aoun avec le Hezbollah ne se cantonne pas à la claire désignation d’un ennemi (Israël) comme ciment de l’unité nationale. Plus profondément, Aoun, qui se réclame un peu abusivement de l’homme du 18 juin, a toujours prôné le dépassement du confessionnalisme au nom d’une haute vision de l’intérêt national. Celui qui organisait des régiments mixtes islamo-chrétiens lorsqu’il commandait l’état-major de l’armée, a scellé une « entente » avec le parti de Dieu chiite pour bâtir une nation arabe fière et indépendante. L’idée d’une nation en armes se rapproche de la Syrie baathiste dont l’unité réside sur deux pôles infrangibles : l’arabité et l’opposition à Israël.

C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender les violents affrontements de Tripoli, au nord du Liban. Sans sombrer dans l’essentialisme, on peut néanmoins calquer un schéma politique sur les échauffourées qui opposent régulièrement deux communautés tripolitaines : sunnites et alaouites[1. Concentrés dans le Jebel Mohsen]. Côté face, les premiers affirment leur allégeance à la famille Hariri mais côté face, une frange non négligeable d’entre eux manifeste sa solidarité avec des groupes terroristes jihadistes qui officient des deux côtés de la frontière. D’après le quotidien An-Nahar, les émeutes qui ont fait trois mots à Tripoli font suite à l’arrestation d’un jeune jihadiste. Sous l’étendard noir des salafistes, des groupes sunnites ont bloqué plusieurs routes et essayé d’attaquer le siège local du Parti Social-Nationaliste Syrien (PSNS) pour protester contre l’inculpation d’un des leurs.

Et les tensions ne s’arrêtent pas là. Au sein même du gouvernement, le ministre sunnite des Finances Mohamed Safadi, issu du Bloc Tripolitain, dénonce carrément un « leurre » des services de sécurité, voyant dans l’arrestation du jeune homme une manœuvre dilatoire de l’appareil d’Etat en direction de son ancien parrain syrien. En appelant à la libération immédiate du suspect, il fragilise un gouvernement miné par les divisions à force de ménager la chèvre et le chou. Depuis le déclenchement de la révolte syrienne, le cabinet Mikati – à dominante prosyrienne- multiplie en effet les gestes contradictoires pour ne pas s’aliéner l’ancien allié syrien tout en ménageant les susceptibilités occidentales.

Ainsi, il y a deux semaines, l’arraisonnement d’un navire transportant des armes destinées aux rebelles syriens, n’a fait qu’accroître les débats quant à la politique à suivre vis-à-vis de Damas. Il semblerait que les appels à la neutralité cachent mal l’érosion des institutions nationales, à commencer par le président de consensus Michel Sleiman lassé des querelles politiciennes nourries par les attaques incessantes de Michel Aoun contre sa personne. Les événements de Tripoli révèlent aussi les dissensions entre des services de sécurité sans doute infiltrés par des agents syriens et des forces armées en quête d’un impossible intérêt national.

Hélas, l’éclatement larvé de la Syrie actuelle contamine chaque jour un peu plus un Liban déjà affaibli par les différends interconfessionnels. Dans la ville frontière de Zeita, où la contrebande d’armes bat son plein, un groupe syrien anti-Assad aurait récemment enlevé cinq citoyens Libanais qui s’opposaient à leurs agissements. En guise de rétorsion, les familles libanaises ont capturé une quinzaine de leurs voisins syriens, mettant un peu plus d’huile sur le feu de cette vendetta transfrontalière.

Avec des élections législatives l’an prochain à Beyrouth, on peut raisonnablement craindre la déflagration de la mosaïque religieuse qui unit Syrie et Liban. Sans jouer les Cassandre, comment ignorer que le vieux rêve d’une Grande Syrie cède progressivement la place au cauchemar balkanisé d’un immense Liban régional ?

Pour Fabius, Ayrault, c’est zéro !

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Le nom de Laurent Fabius circule beaucoup pour le gouvernement à venir, après avoir, il est vrai pas mal circulé – en dépit du bon sens le plus élémentaire – pour le poste de Premier ministre quand le job n’était pas encore pourvu. Après les tombereaux de vannes fielleuses qu’il avait déversés sur Hollande, avant, pendant et probablement après la primaire, et ce, en public comme en off, Fabius à Matignon, c’était même pas en rêve.

En dépit de ce casier chargé, il n’est pas à exclure que François Hollande ait suggéré qu’on le nommât au gouvernement. Et ce pour une raison simple: tout est bon pour neutraliser ce molosse-là, et il sera bien moins dangereux à l’intérieur, muselé par la solidarité gouvernementale qu’en liberté à l’extérieur, où il aurait très vite aboyé, voire mordu. (Avis aux pointilleux : il n’y a rien, à mes yeux, de diffamatoire à comparer un dirigeant du PS au meilleur ami de l’homme plutôt qu’à l’habituel pachyderme. Faites vos comptes, il y a beaucoup plus de Français attachés à leurs chiens qu’à leurs éléphants).

Mais revenons à Lolo. Beaucoup de commentateurs ont souligné, avec justesse, la froideur avec laquelle François Hollande a salué hier l’apport de son prédécesseur à l’édifice national (« Ciao et bonne bourre ! », mais je cite de mémoire). Peu de mes confrères ont en revanche remarqué le paquet de vacheries envoyées par Fabius à son adversaire heureux pour le fauteuil de Premier Ministre.

Voilà comment Fabius a salué la nomination de Jean-Marc Ayrault à Matignon. Selon l’ancien premier ministre de Mitterrand, « Le maire de Nantes a trois atouts » Lesquels ? « D’abord il a été un excellent maire de Nantes… » Ça c’est sûr, que s’il faut avoir été Maire de Nantes pour aller à Matignon, normal qu’on ait écarté Lolo !

Mais la suite est tout aussi vache : « Deuxièmement, il connaît admirablement le Parlement. Troisièmement, il a toute la confiance de François Hollande ». « Ce sont des atouts indispensables dans cette fonction », a-t-il conclu. Ami lecteur, sauras-tu trouver dans ces trois « atouts indispensables » un quelconque hommage aux qualités intrinsèques, qu’elle soient personnelles ou politiques du nouveau Premier ministre ? Non, non, non : si Jean-Marc Ayrault lui a été préféré pour Matignon, c’est parce qu’il a été maire de Nantes, président du groupe et chouchou de Hollande, point barre ! Comme disait un chanteur mort : c’est un joli nom, camarade…

(Photo : Parti Socialiste)

Hollande: un parfum de IIIème République…

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François Hollande aura beaucoup appris de Nicolas Sarkozy. Notamment qu’une entrée par trop décoiffante dans la fonction présidentielle peut vous pourrir un quinquennat. Le Fouquet’s et le yacht de Bolloré sont restés dans les mémoires, alors que l’hommage rendu le 16 mai 2007 aux martyrs de la Résistance du Bois de Boulogne par un Nicolas Sarkozy tout juste investi est tombé dans l’oubli…

Ce sera sans doute le cas des propos tenus par François Hollande au cours de la journée du 6 Mai, à l’Elysée, devant la statue de Jules Ferry aux Tuileries, et lors de la réception à l’Hôtel de ville de Paris. Il ne faisait que reprendre les thèmes de sa campagne : l’exigence de justice dans la répartition des sacrifices inévitables, la priorité donnée à l’école, à la jeunesse, et à la recherche. Il n’est cependant pas indifférent que les deux personnalités symboliques auxquelles il a tenu à rendre hommage dès son entrée en fonction représentent l’idée de progrès telle qu’elle s’est épanouie sous la IIIème République : celui qui se fonde sur l’étude et sur l’avancement des sciences. Les enfants des écoles aux Tuileries, et les blouses blanches des piliers de laboratoire à l’institut Curie : François Hollande nous fait savoir qu’il ne craint aucun procès, ni pour ringardise par les esprits forts du déconstructivisme, ni pour illusion productiviste par les khmers verts et associés. Cela mérite d’être salué, car l’intention est bonne : on doit aider l’école à mieux remplir son rôle de transmission du savoir indispensable à l’émancipation des individus, et donner à ceux qui repoussent toujours plus loin les limites de la connaissance les moyens de faire que notre pays demeure une grande nation de science et d’industrie. C’est, bien entendu, plus facile à dire qu’à faire et de bonnes intentions ne produisent pas toujours une bonne politique. Reste que les mots engagent, et ceux qui les entendent sauront, le moment venu, juger s’ils ont été suivis d’effets.

Les esprits resteront donc marqués, plus que par ses discours, par le déchaînement des éléments que le nouveau président dut subir dès sa sortie de l’Elysée : trombes d’eau en remontant les Champs du même nom, averse de grêle devant la statue de Pierre et Marie Curie, et enfin coup de foudre sur l’avion le conduisant à Berlin.

Le ciel semblait vouloir tenir le rôle assigné à l’esclave qui tenait la couronne de laurier au dessus de la tête des Césars triomphants : placé tout prêt de lui alors que le peuple de Rome acclame l’empereur vainqueur, il lui chuchote sans cesse : « Souviens-toi que tu es mortel ! ». Cette coutume était destinée à protéger les souverains de l’hubris, cette démesure qui s’empare de ceux qui sont parvenus au sommet de la gloire et du pouvoir. On n’a beau être le président de la République, on subi la météo comme les citoyens ordinaires… Mais un président, fût-il normal, n’est pas un citoyen ordinaire : celui qui resterait debout à l’arrière d’une automobile décapotable alors qu’il pleut à verse serait tenu pour un original. Mais au bout du compte, François Hollande n’aura pas trop à se plaindre de l’intervention de Zeus dans un cérémonial qui avait été réglé au millimètre : le dieu du tonnerre lui a offert une métaphore imprévue : « Je tiens le cap sans frémir au milieu des tempêtes ! ». On aura également admiré le sens pratique d’un président qui a toujours un costard prêt à se substituer à celui que l’eau du ciel a transformé en serpillère.

On a également pris connaissance des premières nominations, celles des principaux conseillers du président, et celle du premier ministre Jean-Marc Ayrault. Elles en disent beaucoup sur la manière dont François Hollande s’apprête à exercer le pouvoir. Il ne sera pas cet hyperprésident décidant de tout au vu de tous, comme le fut son prédécesseur, mais il veille que ceux à qui il délègue une partie des responsabilités soient insoupçonnables quant à leur loyauté. Rien ne vaut les camarades de promo de l’ENA pour faire fonctionner la machine élyséenne : ce sera la tâche de Pierre-André Lemas, secrétaire général de l’Elysée et de Sophie Hubac, directrice de cabinet. Le conseiller spécial, Aquilino Morelle est, lui, l’exact équivalent d’Henri Guaino chez Sarkozy : écrivain des discours, il ne vient pas de l’école delorienne et européiste qui a formé François Hollande. Opposé au Traité constitutionnel européen, il fut le principal conseiller d’Arnaud Montebourg lors de la primaire socialiste. L’important, c’est aussi de bien choisir, à ses côtés, celui qui ne pense pas comme vous, mais qui a du talent.

Le premier ministre, chef du gouvernement qui « détermine et conduit la politique de la nation » (article 20 de la Constitution) est l’un des rares hiérarques socialistes qui n’a jamais « manqué » à François Hollande, même lorsque celui-ci ne semblait pas être le mieux placé dans la course à l’Elysée 2012. Il serait surprenant qu’entré à Matignon, il se place sur une trajectoire de confrontation avec le président de la République. Bien malin serait d’ailleurs celui qui pourrait expliquer en quoi les philosophies politiques des deux hommes pourraient diverger, alors que ce petit exercice est aisé avec Martine Aubry, ou Laurent Fabius. Jean-Marc Ayrault, qui fut brièvement prof avant de ce lancer avec succès dans la vie politique, devra jouer le rôle de surveillant général[1. Je sais. On dit aujourd’hui « conseiller principal d’éducation ». Mais le « surgé » reste la figure emblématique de la loi et l’ordre scolaire.] d’une équipe gouvernementale où des personnalités dotés d’un ego surdimensionné, mais dont la présence est indispensable en raison de leur poids politique devront cohabiter.

L’annonce de la composition de ce gouvernement ne devrait pas comporter de surprise de taille. Le coup médiatico-politique n’est pas le genre de la maison. Il semblerait même que François Hollande prenne un malin plaisir à rendre ennuyeuse l’observation de la vie publique et des lieux de pouvoir, ayant délégué à sa compagne Valérie Trierweiler la tâche de donner au peuple la dose de ragots « people » qu’il exige désormais de ses gouvernants.

Défense et Illustration de Patrick Buisson

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Dimanche soir, à vingt heures précises, au moment exact où la face poupine de notre nouveau président apparaissait sur les écrans de télévision, commençait une chasse à l’homme réunissant, pour une fois, la droite et la gauche, unies dans une même détestation. Le gibier ? Patrick Buisson, présenté par les médias comme « le mauvais génie » de Nicolas Sarkozy, auquel les uns reprochent de n’avoir pas su empêcher leur déroute, et les autres, d’avoir failli les priver de victoire. Retour sur un personnage qui en arrange, et qui en dérange.

Buisson, c’est d’abord l’homme qui arrange bien une droite vaincue, victime de ses propres incohérences, et trop contente de trouver, hors de ses rangs mais très visible, le bouc émissaire idéal, celui qui lui permettra, à moindres frais, de se défausser de ses responsabilités. Sans Buisson, en effet, elle aurait été contrainte de procéder à son autocritique, de se demander pourquoi elle s’est fait battre par un candidat dont elle soulignait naguère qu’il n’avait ni charisme, ni programme, ni crédibilité. Et pourquoi les Français ont à ce point manqué de gratitude à l’égard d’un Président qui a su faire plier Bush et Poutine, résister à la crise, résoudre le problème des retraites et sauver l’euro. Mais grâce à Buisson, tout ceci devient inutile, superflu : si l’UMP a perdu, ce n’est pas de sa faute à elle, c’est tout simplement parce qu’il l’a menée dans l’impasse. Pas la peine d’aller plus loin. La preuve ? B. le Maudit a la tête de l’emploi.

Buisson a eu beau montrer patte blanche, jurer ses grands dieux qu’il n’est ni raciste, ni antisémite, qu’il ne mange pas de petits enfants ni n’égorge de vieilles dames, le soir, entre chien et loup, et mettre au défi quiconque de prouver le contraire, il a eu beau travailler depuis des années pour le groupe TF1, faire les belles heures de LCI puis de La chaîne Histoire, publier chez de grands éditeurs des best-sellers érudits salués par la critique, et même recevoir des satisfecit à répétition de la diaspora trotskiste, de Michel Field à Cambadélis et Mélenchon[1. Qui alla jusqu’à assister à la cérémonie au cours de laquelle le président Sarkozy lui remit la Légion d’honneur.], bref, Buisson a eu beau exhiber tous les témoins de moralité du monde, il reste, pour ceux que cela arrange, le mouton noir idéal. « L’homme que vous adorez haïr », le Von Stroheim de la vie politique française, aussi chauve, impavide et effrayant que son modèle (on le soupçonne de porter le monocle en cachette !).

Car non content d’avoir été brièvement rédacteur en chef de l’hebdomadaire Minute il y a 25 ans, Patrick Buisson a l’audace d’être le fils d’un ingénieur maurrassien – sans même parler du fait que ce catholique a eu le front de se faire décorer de l’ordre de Saint Grégoire le Grand par le pape Benoît XVI en personne, dont nul n’ignore les liens avec la Hitlerjugend. Que dire de plus ? Un tel pedigree suffit à discréditer un homme, et à faire peser sur ses analyses, sur ses faits et gestes, et surtout, sur ses intentions cachées « les plus noirs soupçons », comme disaient les feuilletonistes du XIXe siècle. Il permet de le charger de tous les péchés de l’univers, et de lui faire porter sans remords le chapeau pour tous les autres.

D’autant que les autres, les éléphants de l’UMP, petits ou gros, lui en ont toujours voulu, du temps de sa gloire. Voulu, bien sûr, des marques d’estime que lui prodiguait alors le président : le 24 septembre 2007, en lui remettant la croix de la Légion d’honneur dans les salons privés de l’Élysée, Nicolas Sarkozy déclarait ainsi, devant un aréopage choisi : « Il y a très peu de personnes dont je puisse dire « si je suis là, c’est grâce à eux ». Patrick Buisson est de ceux-là. » On imagine sans peine les sourires crispés et la jalousie rentrée d’une bonne partie de l’assistance. Presque cinq ans plus tard, dans un entretien donné à l’hebdomadaire Valeurs actuelles, le président confirmait qu’il n’avait pas changé d’avis, déclarant de son conseiller qu’il était « aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs de la société française, de sa complexité et de ses attentes ». « Sans toi, je n’étais pas au second tour », lui avoue-t-il encore le 22 avril.

Non content d’éclipser les éléphants, Patrick Buisson, affirme la rumeur, multipliait à leur encontre les rebuffades et les marques de dédain, refusant ostensiblement de frayer avec des ministres qui, à l’époque, auraient rêvé d’entrer en contact avec celui qui conseillait leur chef. Monstre de morgue et d’outrecuidance, Buisson jugeait apparemment avoir mieux à faire que de parler philosophie politique avec Xavier Bertrand, littérature du XVIIIème avec Frédéric Lefebvre ou stratégie constitutionnelle avec David Douillet: un genre d’affront qui ne se pardonne pas. Contraints de garder pour eux leurs rancœurs et leurs jalousies, les éléphants ont enfin la possibilité de se venger en piétinant le coupable. Ou en se permettant des épigrammes aussi relevées que celle de Patrick Devedjian, déclarant : « Dans la famille Buisson, je préfère Ferdinand » – ce qui, par delà la référence au fondateur de la Ligue des droits de l’homme, permet au passage de saluer le socialiste Vincent Peillon, qui vient de lui consacrer une biographie enthousiaste.

Si, à l’UMP, Patrick Buisson arrange beaucoup de monde, à gauche, il dérange – comme celui qui a failli coûter la victoire aux socialistes, et parce qu’il paraît l’un des mieux placés pour pouvoir, dans un futur indéterminé, leur faire perdre les élections.
Que la stratégie conçue par Buisson ait été sur le point d’empêcher l’élection de François Hollande, les chiffres en témoignent, Nicolas Sarkozy, crédité avant le premier tour de 42 à 43 % des intentions de vote, parvenant presque à rattraper son handicap, et n’étant finalement battu que d’une courte tête là où certains prédisaient un écrasement historique.

Or, que s’est-il passé de significatif pendant la brève campagne, puis entre les deux tours ? Une seule chose, la droitisation marquée du discours de Sarkozy, les références à la nation, au territoire, aux frontières, bref, la mise en œuvre de la « stratégie Buisson », particulièrement nette à la Concorde, à Toulon ou au Trocadéro, une stratégie qui a permis de rallier in extremis une part significative des voix qui s’étaient portées au premier tour sur la candidate du Front National. Une part significative, mais pas suffisante : c’est que, suivant ses (mauvaises) habitudes, le candidat Sarkozy n’a pas brillé par sa cohérence en conservant NKM comme porte-parole, en remettant en scène la si constante Rama Yade, ou en laissant ses lieutenants évoquer l’arrivée de François Bayrou à Matignon. Lorsqu’il ajouta qu’il s’apprêtait à renouer avec l’ouverture une fois réélu, ce sont deux points des intentions de vote qui le quittèrent aussitôt pour grossir les rangs potentiels du Front National. Un contrepoint qui a suffi à brouiller les perspectives, et à convaincre quelques centaines de milliers d’électeurs du second tour de voter blanc, plutôt que de se rallier à un candidat qui ne pouvait plus apparaître comme celui de toutes les droites. Buisson n’est donc pas responsable d’une défaite qui, pour l’essentiel, résulte de ce que ses conseils n’ont pas été suivis à la lettre, et de ce que l’on a tenté, par tous les moyens, de contrer sa stratégie. Voilà pourquoi la gauche, qui en est bien consciente, est elle aussi ravie de voir ostracisé celui qui a failli lui faire manquer le coche.

Mais si la gauche s’en réjouit aussi bruyamment, c’est surtout, comme elle le comprend parfaitement, parce que Buisson pourrait être, à l’avenir, le stratège en chef de sa future défaite. Il pourrait l’être en devenant l’inspirateur de la recomposition d’une droite qui renoncerait à ses complexes à l’égard de la pseudo « gauche morale », qui s’interrogeait sur ce qu’elle est et sur ce qu’elle veut, et qui se donnerait enfin les moyens de la reconquête. Mais ceci est une autre histoire…

Investiture : Hollande, juge de son pair

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Vincent Peillon est une sorte de M. Homais avec un physique de gendre idéal ! Il a parfois des phrases colériques, des mouvements de révolte sociale, alors il s’empourpre : on pourrait presque, dans ces moments intenses, le confondre avec une manière de Saint-Just pour musée Grévy[1. Jules Grévy (1807-1891), élu par deux fois président de la République.]. S’il soutient un peu son effort, ce philosophe pour stade terminal, on le prendra pour un révolutionnaire.

Bref, M. Peillon y est allé de ses commentaires, à la télévision (TF1), en compagnie de l’ineffable Jean-Pierre Jouyet, naguère encore secrétaire d’État d’« ouverture », sous Sarkozy. Ils ne l’appelleront plus François, c’est fini ! Ils diront M. le Président, car il ne leur appartient plus, sa charge l’isole définitivement. M. Peillon sera-t-il ministre de l’éducation nationale ? Sa famille l’espère secrètement, lui le croit, car « le changement, c’est maintenant » ! Jean-Michel Ribes, le grand résistant du rond-point des Champs-Élysées, trouve à François Hollande « un sourire d’enfant » et, précise-t-il, « quelqu’un qui a un sourire d’enfant trouvera un chemin ! ».

La très jolie Delphine Batho semblait aux anges : son avenir s’ouvre sous les meilleurs auspices. Rendra-t-elle prochainement, au profit d’une famille moins favorisée qu’elle, son appartement de 108 m2, appartenant à la ville de Paris ? Son loyer mensuel est de 1 524 euros par mois, soit plus de 37 % inférieur au tarif du secteur privé, selon la chambre régionale des comptes. Une jeune députée qui gagne 7 100 euros brut mensuels, augmentés de 6 412 euros brut de frais de représentation et de 9 138 euros destinés à la rémunération de ses collaborateurs, a les moyens de s’offrir un logement au moins ajusté au prix du m2 de la location parisienne !

M. Hollande a eu des propos de réconciliation nationale. Il a rendu un bel hommage à tous les présidents de la Ve république – Charles De Gaulle, Georges Pompidou, Valéry Giscard d’Estaing, François Mitterrand, Jacques Chirac. À chacun d’eux, il a accordé, fort élégamment, une vertu dont a bénéficié la nation entière. Mais Nicolas Sarkozy ne fut gratifié d’aucune qualité ; il lui adressa de simples et froid voeux « pour la nouvelle vie qui s’ouvre à lui ». Eh bien, cette manière de congédier son immédiat prédécesseur fut d’une insigne mesquinerie ! M. Hollande n’est pas juge des hommes d’État, M. Hollande n’est pas l’Histoire. Il vient à peine d’y entrer, dans quel état en sortira-t-il ?

Austérité au royaume des aveugles…

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Il ne se passe pas une journée sans que l’on nous parle de « politiques de croissance » opposées aux « politiques d’austérité » et que l’on accuse ces dernières d’êtres responsables de la situation économique pour le moins tendue des économies du vieux continent. Les médias et les discours politique relaient à l’envi l’idée selon laquelle, si l’État réduit la dépense publique, il ne peut qu’aggraver la situation. Réciproquement, ils font de l’accroissement desdites dépenses la condition sine qua non du retour de la croissance. Pourtant, cette affirmation repose sur une théorie et n’a rien d’une vérité révélée. Appelez-la « synthèse néoclassique » ou « néokeynésianisme ». Pour schématiser grossièrement, elle réconcilie les concepts micro-économiques développés par les néoclassiques avec les idées macroéconomiques de John Maynard Keynes. C’est cet ensemble de théories, cette vision du monde qui constitue le logiciel de nos politiciens, la grille de lecture qui leur sert de vadémécum, la science économique telle qu’elle est enseignée dans la plupart des universités et restituée dans la majorité de vos journaux. L’économie mainstream, la pensée unique, c’est elle et rien d’autre. Croissance ou austérité résultent directement de ce cadre théorique à travers l’application de ce qu’on appelle le policy-mix.

Le policy-mix néokeynésien

Un petit rappel théorique ne sera pas inutile. Pour Keynes, durant les périodes de récession économique, les entreprises comme les ménages tendent à se montrer exagérément pessimistes (les « esprits animaux »), privilégient l’épargne à la consommation et risquent ainsi d’aggraver la situation. Dès lors, l’État doit intervenir en menant une politique contra-cyclique destinée à relancer la demande et donc la croissance – raison pour laquelle on parle de « politiques de relance ». Dans le cadre du policy-mix, la relance repose sur la combinaison de deux instruments d’intervention, dont la politique budgétaire. Pour relancer la demande, Keynes préconise une augmentation des dépenses de l’État financée par du déficit budgétaire – c’est-à-dire des emprunts. C’est typiquement le New Deal de Roosevelt, le plan Chirac de 1975, celui de Mauroy en 1981 ou, plus proche de nous, ceux d’Obama et de Sarkozy[1. Bien avant Keynes, des politiques similaires avaient été mises en œuvre comme par exemple par Charles Alexandre de Calonne, Contrôleur général des finances de Louis XVI de 1783 à 1787.]. L’idée de Keynes était qu’un surcroit de dépense publique en phase de récession déclencherait un effet boule de neige, le multiplicateur keynésien : le plan de relance permet aux gens de toucher des revenus qu’ils dépensent à leur tour, créant ainsi de nouveaux revenus et ainsi de suite. En théorie, lorsque la croissance est de retour, l’État bénéficie de rentrées fiscales supplémentaires et en profite pour rembourser les dettes créées lors du plan de relance. En pratique, dans le cas de la France tout du moins, nous sommes en relance permanente depuis 1975.

Le second outil du policy-mix, c’est la politique monétaire : lorsque la récession frappe, en toute bonne logique keynésienne, il faut encourager la consommation au détriment de l’épargne. Pour ce faire, la banque centrale est priée de faire baisser le niveau des taux d’intérêt en injectant de la monnaie dans l’économie. Le coût du crédit étant moins élevé, les entreprises comme les particuliers se remettent à investir et à consommer. Comme par ailleurs la rémunération de l’épargne a baissé, les investisseurs sont moins incités à épargner. Évidemment, la limite de l’exercice c’est l’inflation : les banquiers centraux assouplissent leur politique monétaire pour relancer la croissance tout en surveillant les indices des prix à la consommation pour éviter que la monnaie ne perde trop de sa valeur[2. C’est en ce sens que le policy-mix intègre l’apport du courant monétariste de Milton Friedman (la théorie quantitative de la monnaie).].

Le cadre théorique étant posé, je vous propose un petit détour loin de la cacophonie médiatico-politique, dans le monde froid des faits et des chiffres, qui nous permettra peut-être de déterminer si nos gouvernements européens ont effectivement mis en œuvre des politiques d’austérité ou, au contraire, s’ils se sont strictement conformés aux recettes macroéconomiques keynésiennes.

Rigueur ou pas ?

Concernant la politique monétaire, vous m’accorderez que la Banque Centrale Européenne a bel et bien fait baisser le niveau des taux d’intérêt. Son principal taux directeur, le taux « refi », est passé de 4% à l’automne 2008 à 1% aujourd’hui et l’injection monétaire massive qui a accompagné ce mouvement a également permis de faire baisser l’ensemble des taux d’intérêt. Par exemple, le taux des obligations d’État noté AAA à 10 ans est passé d’environ 4,3% au début du mois de septembre 2008 à actuellement moins de 2,3% et on en arrive même à des extrêmes : malgré la perte de son troisième A, jamais l’État français ne s’était endetté à si bon compte. Lors de ses dernières adjudications, l’Agence France Trésor a en effet collecté plus de 3 milliards d’euro à un taux de 2,96% sur 10 ans et a même réussi à placer pour près de 4 milliards de bons du Trésor à 3 mois à un taux de – tenez-vous bien – 0,074%. Du point de vue de la politique monétaire il n’y a donc pas photo : nous sommes bel et bien dans une optique de relance.

Évidemment, lorsque l’on parle d’austérité, c’est plutôt à la politique budgétaire que l’on pense. Il y a donc trois possibilités : soit les États de l’Union Européenne ont effectivement réagi à cette crise en réduisant le niveau de leurs dépenses et de leurs déficits – auquel cas il s’agit bien de politiques d’austérité –, soit nous avons assisté à des réactions très différentes d’un pays à l’autre et il faut donc juger au cas par cas, soit le niveau des dépenses publiques et des déficits budgétaires a augmenté – auquel cas la politique mise en œuvre est précisément celle qu’aurait sans doute préconisée Keynes de son vivant.

Commençons par la dépense publique et comparons, pour chaque pays, son niveau moyen entre la période d’avant crise (2004-2007) et la période de crise (2008-2011). D’après les données d’Eurostat, il n’y a, au sein de l’Union Européenne, pas un seul pays qui ait réduit son niveau de dépense publique. Pas un seul. Mieux encore : seuls le Royaume-Uni (qui parvient à la maintenir à un niveau relativement stable aux environs de 840 milliards d’euros par an), la Hongrie et la Suède affichent des dépenses publiques qui progressent de moins de 10%. Les 24 autres membres de l’Union, ont augmenté massivement leurs dépenses : plus 15% en France, 16% au Portugal, 25% en Grèce, 28% en Espagne et 42% en Irlande[3. Ou 30% si l’on exclue l’année 2010 qui est, il est vrai, exceptionnelle.]. À l’échelle de l’UE, les dépenses publiques progressent de 14% entre les deux périodes et passent de 46,4% du PIB à 49,5%. Le seul pays européen à avoir mis en œuvre une politique qui puisse s’assimiler à de l’austérité, c’est l’Islande qui a réduit sa dépense publique de 10%.

Même opération pour les déficits : comparons le déficit budgétaire annuel moyen des pays de l’Union avant la crise (2004-2007) à celui des quatre dernières années (2008-2011). Toujours sur la base des données d’Eurostat, il n’y a, dans toute l’Union, qu’un seul pays qui ait réduit son déficit : c’est la Hongrie (d’environ 6,5 milliards d’euros par an à un peu moins de 2 milliards). Les 26 autres Etats, sans exception, sont passés de budgets excédentaires à des déficits ou ont augmenté les déficits déjà existants. En Espagne, on est passé d’un surplus de 13,5 milliards à un trou de près de 89 milliards. En France et en Grèce, le déficit annuel des finances publiques a pratiquement doublé. A l’échelle de l’Union, on passe d’un déficit moyen de 217 milliards par an à pratiquement 619 milliards ; de 2% du PIB à 5,1%.

Au royaume des aveugles…

Existe-t-il quelqu’un de sensé qui pourrait m’expliquer en quoi les pays européens seraient victimes des conséquences de politiques d’austérité qui n’ont jamais été mises en œuvre ? Pourrait-on m’expliquer comment il est possible de qualifier la politique de Nicolas Sarkozy de politique d’austérité ou de rigueur alors que ce même Nicolas Sarkozy, sur la durée de son mandat, a augmenté la dépense publique de 52,6% du PIB en 2007 à 56% en 2011, a creusé notre déficit annuel (au sens de Maastricht) de 2,7% du PIB à 5,2%, a fait exploser notre dette publique (au sens de Maastricht) de 64,2% du PIB à 86% et nous a gratifié d’un plan de relance de 34 milliards d’euros en 2009/10 (soit environ 1,8% du PIB – proportionnellement plus que celui de Pierre Mauroy en 1981) ?

Sommes-nous devenus aveugles au point de ne pas voir que c’est précisément parce que nous avons, une fois de plus, appliqué les recettes des apprentis sorciers keynésiens que nos économies s’enfoncent dans ce marasme ? Voilà 37 années consécutives que les gouvernements de ce pays, de gauche comme de droite, nous appliquent les mêmes remèdes. 37 années d’échecs, de chômage, de pouvoir d’achat en berne et nous en redemandons ? Mais enfin, que faut-il pour que ces imbécilités cessent ? Allons-nous vraiment devoir en passer par la planche à billets, le blocage des prix et le protectionnisme ? Faut-il vraiment que nous reproduisions les mêmes erreurs ? Combien de désastres cette humanité devra-t-elle encore supporter avant que nous comprenions enfin qu’une économie n’est pas une somme de grands agrégats abstraits, qu’une économie ne se planifie pas, qu’elle ne se pilote pas et toute tentative en ce sens n’aboutira jamais à rien d’autre qu’une catastrophe ?

Sarkozy : de la défaite considérée comme l’un des beaux-arts

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Quelle qu’ait été la stratégie retenue, la réélection en 2012 d’un président-candidat condamné à recycler ses promesses non tenues de 2007 tout en étant dans une totale impuissance à expliquer pourquoi il ne les avait pas tenues, aurait relevé du miracle. La défaite de Nicolas Sarkozy n’était sans doute pas évitable, et la droite peut s’estimer heureuse que la stratégie soufflée à son prétendant par Patrick Buisson, qui l’a contrainte à réassumer une partie de ses valeurs, lui ait évité l’humiliante déculottée à laquelle elle paraissait promise depuis des mois et des mois.
Mais enfin, même si Nicolas Sarkozy était à peu près le seul à croire une victoire possible, il a bien fallu se battre jusqu’au bout, et tenter de mettre toutes les chances – c’est-à-dire toutes les voix – de son côté. Le président avait besoin des électeurs du Front National pour être réélu, il fallait bien leur donner du grain à moudre.

Mais il est permis de penser qu’il a choisi la pire façon pour le faire : en reprenant avec insistance des “éléments de langage” qui parlent à l’électeur frontiste, le candidat de l’UMP a effrayé une bonne partie de l’électorat centriste qui s’est reporté massivement sur François Hollande. Cette fuite-là n’était sans doute pas évitable ; mais le problème est qu’elle a été compensée par un gain insuffisant : car en s’en tenant, vis-à-vis des frontistes, aux éléments de langage, Nicolas Sarkozy s’est condamné à ne convaincre qu’une insuffisante partie de cet électorat stratégique, qui a appris depuis longtemps à ne pas prendre ce que lui dit la droite classique pour argent comptant.
Est-il en effet tenable et raisonnable de prétendre reconquérir un électorat qui considère que vous l’avez trahi en le berçant de bonnes paroles, tout en affirmant qu’on ne reprendra rien du programme auquel cet électorat a donné sa préférence au premier tour, et qu’on ne parlera en aucune circonstance avec les représentants du parti auquel il a donné ses voix ? Est-il tenable et raisonnable de prétendre “entendre” et respecter ce qu’ont voulu dire ces électeurs, tout en suggérant qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, puisqu’ils ont donné leur voix à des gens infréquentables, qui prônent un programme impossible ?

Comment, enfin, séduire un électorat en répétant sur tous les tons qu’il s’est enfermé dans un “vote de protestation” quand ledit électorat est bien placé, lui, pour savoir qu’il a émis un vote de conviction – une adhésion à une vision de la France et de la politique dont il a le sentiment, à tort ou à raison, qu’elle n’est plus défendue ailleurs ? Patrick Buisson le dit bien, dans le Point du 10 mai : « Le vote pour Marine Le Pen n’est pas un vote de protestation, c’est un vote d’adhésion aux idées du FN. Les 6,5 millions de gens qui ont voté pour elle expriment leur attachement à un mode de vie et leur refus de la mondialisation. » Cette demande d’une France souveraine et maîtresse chez elle, protectrice, fière de son histoire et de son identité, et gouvernée par autre chose que la logique des marchés, elle est pour une large part identique à celle des électeurs de l’UMP : seule diffère la confiance que l’on place dans les uns ou en les autres pour la satisfaire.

Ce n’est pas pour rien que 64 % des électeurs de l’UMP, selon un sondage Opinionway publié entre les deux tours, sont favorables à une alliance avec le FN : c’est qu’ils savent bien, eux, qu’ils en partagent l’essentiel des objectifs et des préoccupations ; tandis que les rares cadres du parti qui osent évoquer timidement de prendre langue avec le FN, qu’ils soient ministre comme Gérard Longuet ou député comme Jean-Paul Garraud, sont immédiatement désavoués et contraints de revenir sur leurs propos. L’UMP se trouve ainsi dans la situation inédite, non seulement d’être contrainte de draguer des électeurs dont elle continue à vilipender les choix, mais aussi d’être en contradiction flagrante avec son propre électorat. Si elle veut survivre, il faudra bien qu’elle se décide à sortir de cette double ambiguïté.

*Photo : UMP

Libéraux qui rient, Conservateurs qui pleurent

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Dans son commentaire des élections allemandes, Daoud Boughezala va un peu vite en besogne à mon goût. Cuisant échec pour Merkel d’accord, mais pas pour toute sa coalition. A écouter les électeurs en Rhénanie-Palatinat de plus près, on entend des cris de joie chez les alliés libéraux de la Kanzlerin. Le Parti Libéral Démocrate allemand (FDP) fait en effet un bond de 28% dans les urnes. Le système électoral byzantin amplifie sa victoire en lui donnant 40% de sièges en plus, 22 élus au total.

Notons que ces Libéraux sont dans le tiercé des gagnants de cette élection, avec le SPD et le Parti Pirate : tous les autres perdent des voix, y compris les Verts.

D’abord une précision sur le Parti Pirate. « Libéral-libertaire » et « inconséquent » ? Les épithètes choisis par L’Humanité prouvent que certains phénomènes politiques passent sous le radar des observateurs français. Comble de l’obsolescence des logiciels idéologiques, d’autres n’hésitent pas à les rattacher à l’extrême gauche ! Or la contestation du principe de la propriété intellectuelle, coeur de leur programme, est un point de discussion très familier pour les libéraux français, et largement répandu chez les partisans de Ron Paul dans la primaire républicaine américaine. Comme quoi, on n’a jamais fini de couper les têtes de l’hydre libérale.

Remettons les choses en perspective. Depuis son score historique au Bundestag en 2009 (15% des voix), le FDP n’a cessé de décliner dans les sondages et dans les urnes, lesté par l’impopularité de son président, l’actuel ministre des affaires étrangères Guido Westerwelle. L’élection en 2011 d’un nouveau président, le ministre de l’économie et vice-chancelier Philipp Rösler marque l’arrivée d’une équipe renouvelée et plus jeune. Avec le résultat de dimanche dernier, et un score meilleur que prévu la semaine précédente dans le Schleswig-Holstein, on peut sérieusement douter qu’un quelconque « effet Hollande » ait traversé le Rhin.

L’opinion allemande juge sévèrement la politique accommodante de Merkel vis-à-vis du « Club Med » de la zone euro. C’est donc tout naturellement vers un parti attaché à une monnaie saine et à un Etat limité que les électeurs de la CDU se tournent. Les analyses détaillées du scrutin de dimanche dernier confirment cette tendance. Si les alliés libéraux de Merkel reprennent de l’assurance, il y a fort à parier que François Hollande aura du mal à réussir sa danse des sept voiles devant la chancelière.

Hollande ne mérite pas l’investiture

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On les avait pourtant prévenus, ces veaux d’électeurs. Pour commencer, François Hollande a été élu avec une majorité ridicule, à peine un gros million de voix d’avance. Il faudra d’ailleurs songer à se débarrasser un de ces jours de l’Outre-Mer. Ces îles où personne ne fout rien, où tout le monde vit avec un RSA, où des milliers de fonctionnaires nationaux, territoriaux, municipaux nous coûtent les yeux de la tête et nous ne rapportent rien et se permettent en plus de voter massivement à gauche.

Cette courte victoire, si le président Hollande avait été un peu sport, il l’aurait concédée à son adversaire, Nicolas Sarkozy dont la fausse défaite est en fait un vrai triomphe. Tout le monde sait que le sortant a réussi une formidable remontée et que ce n’était qu’une question de calendrier (encore une ou deux petites semaines de campagne) pour qu’il double sur le fil l’usurpateur François Hollande.

C’est donc la conception sectaire du socialiste qui l’a empêché dans son premier discours du Tulle, le soir du 6 mai, d’accomplir ce qui aurait été un vrai geste d’homme d’Etat, qui l’aurait fait entrer dans l’histoire en annonçant son retrait de la vie politique puisque son coup de chance privait le peuple invisible de son candidat naturel, Nicolas Sarkozy.

Ensuite, les bourdes indignes se sont enchainées. Plutôt que de rentrer à Paris dans un convoi de Scénic, ou pourquoi pas à pied, ce qui aurait été un symbole fort de sa « normalité » pour arriver à Paris vers cinq heures ou six heures du matin, il s’est cyniquement dirigé vers l’aéroport de Brive-Dordogne où l’attendait une véritable armada de Falcon (au moins trois d’après Jean-François Copé qui est un garçon sérieux et de bonne foi, c’est bien connu.)

Evidemment, ce n’est pas tout. A peine arrivé à Paris, il s’est rendu place de la Bastille et n’a pas hésité à remercier le peuple de France, ce qui ne manque pas d’air, puisque la place était remplie d’allogènes à drapeaux, comme autant de prodromes de la guerre ethnique qu’il se fera un plaisir d’entretenir pour mener sa politique, digne héritière de l’Anti-France. Ce n’est pas difficile, on n’avait pas vu ça depuis l’élection de Chirac en 2002 où, au moins, face à la marée de drapeaux tunisiens, algériens, palestiniens, la première dame de France, Bernadette Chirac, avait eu sa tête des mauvais jours alors que son mari, comme d’habitude, faisait semblant de ne rien voir. Mais Chirac n’a-t-il pas appelé à voter Hollande ? Tout se tient, on vous dit…

Comme il a du être soulagé, en revanche, François Hollande, devant cette foule de la Bastille après celle de Tulle qui ne brandissait, elle, que des drapeaux tricolores et devant une cathédrale. C’est qu’on aurait pu le prendre pour le président d’une France repliée, rurale, presque gaulliste et si peu ouvert au vent du grand large européen. Et il faut tout de même parler du statut conjugal de François Hollande. Une concubine à l’Elysée. Sarkozy n’était que divorcé. Il fera comment Hollande, quand il sera invité par le Pape et qu’il sera toujours à la colle avec une journaliste de la presse people ? Il ira seul comme Sarkozy, en se faisant accompagner de personnalités incontestables comme Bigard ? Mais trouvera-t-il l’esprit et la finesse d’un Bigard dans son propre camp empli de faux humoristes pavloviens tout à coup privé de leur os sarkoziste ?

Mais le cauchemar ne s’arrête pas là : l’arrivée de François Hollande semble par ricochet, sérieusement ébranler la politique de rigueur et d’austérité germano-bruxelloise qui commençait tout juste à montrer ses résultats heureux sur le continent. Dans ce domaine, le bilan de François Hollande est proprement terrifiant : il a réussi, alors qu’il n’est même pas officiellement en fonction, à faire revenir les Indignés sur la Puerta del Sol et dans toute l’Espagne, il vient de rendre la Grèce définitivement ingouvernable en mettant en tête de la gauche Syriza, un genre de Front de Gauche hellène et last but not the least il a provoqué une lourde défaite du parti d’Angela Merkel dans le land de Rhénanie-Nord-Westphalie qui perd onze points et connaît son score le plus bas depuis la guerre.

Point de détail, sans doute, mais qui ne manquera pas d’alerter les partisans du bon goût en matière d’art qui firent florès sous le précédent quinquennat, la première exposition que visita François Hollande fut une exposition Buren. Si, si celui qui par ses odieuses colonnes a défiguré le Palais Royal. Avec raison, Guy Debord voyait en Buren, la plus sure expression « d’un néo dadaïsme d’Etat. »

Et on sait de Dada à Ubu, il n’y a qu’un pas. Et dire que son investiture n’a même pas eu lieu…

J’y suis ou j’y suis pas ?

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Ils ont passé un très très très mauvais week-end. Voire même les pires dix jours de leur vie. Pas les futurs battus de la droite aux législatives après l’échec de Sarkozy à la présidentielle. Non, ce sont bien sûr les prétendants socialistes à un futur gouvernement qui ont mal dormi.

Car figurez-vous que rien, mais alors rien de rien, n’a filtré du QG du changement puis de la transition qui puisse rassurer les uns, ou vraiment mettre en colère les autres.
François Hollande n’a rien laissé filtrer de ses intentions : qui premier ministre, qui aux affaires sociales, ou quelles femmes jeunes dans le gouvernement, on s’agite, on fait des paris, mais rien de bien concret jusqu’ici. Et en vérité, on peut aussi bien s’attendre à des surprises, genre société civile qui déboule à des postes importants, que miser sur un casting très synthèse de sortie de congrès du Parti socialiste.

On a vu monter des personnalités pendant la campagne, bien souvent en suivant leur propre plan médias. Ainsi comme Hollande a promis la parité, certaines jeunes femmes, sont devenues incontournables, mais uniquement par auto attribution.
Ce qui fait d’ailleurs dire à bon nombre d’hommes blancs, hétéros, de 50 ans qu’il ne faut pas rêver « jamais on ne sera au gouvernement. » Sauf, sauf si on a éventuellement fait un bon score à la primaire (entre ici Manuel Valls, entre ici Arnaud Montebourg), ou qu’on s’occupe d’un secteur dont personne ne veut comme les syndicats de profs ou la FCPE (bravo Vincent Peillon). Sinon, passe ton chemin.

Depuis une semaine, à gauche on refait ses calculs, on regarde le nombre de communiqués balancés en une année de campagne, on se demande si on en a assez fait, si la non-première-dame vous a à la bonne. D’ailleurs, ce qui vaut pour les ministres et secrétaires d’Etat est aussi valable pour tous ceux qui se voient dans les cabinets ministériels, les postes moins exposés, les entreprises publiques ou les postes en vue dans l’audiovisuel. La société de cour c’est maintenant.

Ce soir, lundi, dernière chance de se montrer sur la photo au conseil national du PS, tout sourire. Et surtout, il faut laisser son portable allumé toute la nuit, la soirée et demain. Des fois que le téléphone sonne annonçant LA bonne nouvelle. Sinon, il sera toujours temps de dégommer les camarades en douce, en espérant un second tour de nominations en juin après les législatives. Ou plus tard. Quand on a été éloigné du pouvoir pendant plus de 10 ans et que toute son expérience des ministères tient à ce qu’on en a lu dans les journaux ou les mémoires des anciens, on peut bien patienter encore quelques heures près de son iPhone…

*Photo : Parti socialiste

Le chaos syrien s’invite au Liban

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A intervalles réguliers, Damas se rappelle au bon souvenir de Beyrouth. Depuis la mort de Rafic Hariri en 2005, le champ politique libanais se scinde en deux camps antagoniques structurés autour du rapport à la Syrie : la coalition « antisyrienne » du 14 mars (constituée autour de Saad Hariri et ses alliés chrétiens : Forces Libanaises de Samir Geagea, Phalanges de la famille Gemayel, etc.) s’oppose au groupe « pro-syrien » du 8 mars (bâti autour de l’axe christiano-chiite Hezbollah-Courant Patriotique Libre de Michel Aoun, élargi au Baath libanais et au Parti Social-Nationaliste Syrien). Et les multiples revirements du très velléitaire chef druze Walid Joumblatt (Parti Socialiste Progressiste) confirment cette bipolarisation en défaisant régulièrement des gouvernements qui additionnent les intérêts claniques. Le temps où les cabinets ministériels se formaient dans les ambassades n’est pas si loin : dans chaque camp, les ingérences étrangères vont bon train, le 14 mars bénéficiant de l’appui « occidental » et du soutien de l’Arabie Saoudite, très liée à la famille Hariri tandis que le 8 mars s’appuie sur le patronage de la Syrie et de l’Iran.

Mais depuis mai 2008 et l’éphémère « conquête » de Beyrouth-Est par le Hezbollah, à la moindre escarmouche interconfessionnelle, l’ensemble des forces politiques craint la résurgence de la guerre civile qui a ensanglanté le pays quinze ans durant. Aussi, les différentes parties en présence manient à la fois des slogans belliqueux et une rhétorique artificielle de l’apaisement, se disant « unitaires pour deux » pour conjurer le spectre de la discorde interconfessionnelle.

Fondamentalement, au-delà des rivalités de personnes, de clans, d’alliances et d’intérêts, qui ne sont pas à sous-estimer, 14 mars et 8 mars défendent deux visions opposées de la nation. Pour le libéral Saad Hariri, le « pragmatisme » mercantiliste est de mise. Il s’agit avant tout de reconstruire une économie prospère sur les décombres de l’ancienne « Suisse du monde arabe » tout en assurant la sécurité des deux frontières sensibles (avec la Syrie et Israël). La paix par le doux commerce et le doux commerce par la paix : voilà qui correspond assez bien aux vœux des grandes institutions internationales. En face, l’alliance du général Aoun avec le Hezbollah ne se cantonne pas à la claire désignation d’un ennemi (Israël) comme ciment de l’unité nationale. Plus profondément, Aoun, qui se réclame un peu abusivement de l’homme du 18 juin, a toujours prôné le dépassement du confessionnalisme au nom d’une haute vision de l’intérêt national. Celui qui organisait des régiments mixtes islamo-chrétiens lorsqu’il commandait l’état-major de l’armée, a scellé une « entente » avec le parti de Dieu chiite pour bâtir une nation arabe fière et indépendante. L’idée d’une nation en armes se rapproche de la Syrie baathiste dont l’unité réside sur deux pôles infrangibles : l’arabité et l’opposition à Israël.

C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender les violents affrontements de Tripoli, au nord du Liban. Sans sombrer dans l’essentialisme, on peut néanmoins calquer un schéma politique sur les échauffourées qui opposent régulièrement deux communautés tripolitaines : sunnites et alaouites[1. Concentrés dans le Jebel Mohsen]. Côté face, les premiers affirment leur allégeance à la famille Hariri mais côté face, une frange non négligeable d’entre eux manifeste sa solidarité avec des groupes terroristes jihadistes qui officient des deux côtés de la frontière. D’après le quotidien An-Nahar, les émeutes qui ont fait trois mots à Tripoli font suite à l’arrestation d’un jeune jihadiste. Sous l’étendard noir des salafistes, des groupes sunnites ont bloqué plusieurs routes et essayé d’attaquer le siège local du Parti Social-Nationaliste Syrien (PSNS) pour protester contre l’inculpation d’un des leurs.

Et les tensions ne s’arrêtent pas là. Au sein même du gouvernement, le ministre sunnite des Finances Mohamed Safadi, issu du Bloc Tripolitain, dénonce carrément un « leurre » des services de sécurité, voyant dans l’arrestation du jeune homme une manœuvre dilatoire de l’appareil d’Etat en direction de son ancien parrain syrien. En appelant à la libération immédiate du suspect, il fragilise un gouvernement miné par les divisions à force de ménager la chèvre et le chou. Depuis le déclenchement de la révolte syrienne, le cabinet Mikati – à dominante prosyrienne- multiplie en effet les gestes contradictoires pour ne pas s’aliéner l’ancien allié syrien tout en ménageant les susceptibilités occidentales.

Ainsi, il y a deux semaines, l’arraisonnement d’un navire transportant des armes destinées aux rebelles syriens, n’a fait qu’accroître les débats quant à la politique à suivre vis-à-vis de Damas. Il semblerait que les appels à la neutralité cachent mal l’érosion des institutions nationales, à commencer par le président de consensus Michel Sleiman lassé des querelles politiciennes nourries par les attaques incessantes de Michel Aoun contre sa personne. Les événements de Tripoli révèlent aussi les dissensions entre des services de sécurité sans doute infiltrés par des agents syriens et des forces armées en quête d’un impossible intérêt national.

Hélas, l’éclatement larvé de la Syrie actuelle contamine chaque jour un peu plus un Liban déjà affaibli par les différends interconfessionnels. Dans la ville frontière de Zeita, où la contrebande d’armes bat son plein, un groupe syrien anti-Assad aurait récemment enlevé cinq citoyens Libanais qui s’opposaient à leurs agissements. En guise de rétorsion, les familles libanaises ont capturé une quinzaine de leurs voisins syriens, mettant un peu plus d’huile sur le feu de cette vendetta transfrontalière.

Avec des élections législatives l’an prochain à Beyrouth, on peut raisonnablement craindre la déflagration de la mosaïque religieuse qui unit Syrie et Liban. Sans jouer les Cassandre, comment ignorer que le vieux rêve d’une Grande Syrie cède progressivement la place au cauchemar balkanisé d’un immense Liban régional ?