J’ai trouvé Un peu de soleil dans l’eau froide de Françoise Sagan lors du vide-grenier du quartier de Tujac, à Brive, dimanche dernier. C’est un exemplaire assez frais de la première édition, chez Flammarion, achevé d’imprimer du printemps 1969, 19 francs et cinquante centimes.
Je l’ai lu lundi après-midi, dans une chaise longue, à l’ombre d’un platane, dans mon petit jardin : iris, muguet, géranium, thé glacé, silence des rue patriciennes alentour.
C’est un bon roman, assez émouvant, qui a bien tenu la route alors que son intention première était manifestement de parler de son temps. L’action est censée se passer en 1967. Ce n’est pas très important, enfin je ne crois pas. Tout va se passer entre Paris et Limoges. A un moment, il sera question de Brive dans une conversation. Quand, dans un roman rencontré par hasard, vous lisez le nom d’une ville qui n’est pas la vôtre mais où vous vous trouvez, il y a un intéressant sentiment de redoublement de la réalité. Vous vous rendez compte que plus jamais vous ne penserez à Brive de manière abstraite et que cette après-midi à lire Un peu de soleil dans l’eau froide restera comme un souvenir marquant, heureux, léger de votre séjour ici qui fut pourtant des plus plaisants. Une parenthèse d’apesanteur sociale qui devrait être le tissu même de nos existences soumises à l’aménagement de plus en plus totalitaire et falsifié du Temps.

Je reviens à Sagan. Le titre est emprunté à un poème d’Eluard, comme, si je ne m’abuse, Bonjour tristesse.
C’est une histoire d’amour où les hommes sont assez peu glorieux et les femmes balzaciennes et absolues. Ce qu’il y a de bien chez Françoise Sagan, c’est que le constat de la veulerie masculine est impitoyable mais sans haine, presque sans colère, comme si elle remarquait en ouvrant sa fenêtre qu’il fait mauvais temps, que c’est bien dommage mais qu’on n’y peut rien. Le contraire d’un féminisme colérique, plutôt la tradition française des grands moralistes.
Le personnage principal s’appelle Gilles. Au début, il est journaliste et souffre d’une dépression nerveuse. Apparemment, 1967, c’est le moment où l’on vient enfin de faire entrer la dépression nerveuse dans la nomenclature médicale en remplacement de ce bon vieux spleen. On sent bien que c’est un phénomène « de société » assez nouveau, que Sagan veut saisir. Elle ne met pas cela explicitement en lien avec le monde de 1967 qui est tout de même l’année de parution de La Société du Spectacle. Elle a autre chose à raconter, ou elle le croit. La dépression de Gilles est joliment décrite, avec précision et sans pathos. L’absence de goût, d’énergie, la perte du désir sexuel (il est à la colle avec Eloïse, un mannequin que l’on imagine bien en robe Paco Rabanne, faisant de la figuration dans Barbarella, par exemple).

Tout le monde est très compréhensif avec Gilles parce que l’on est dans un milieu évolué, bourgeois, décent. C’est dommage que Gilles soit malade : on pense à lui pour un poste de rédacteur en chef dans son hebdomadaire, en politique étrangère. Le type à qui cela devait revenir a eu une sale histoire avec un garçon de 19 ans. Cela le met sur la touche. Détail d’époque, comme les vols Air Inter pour Limoges, les jetons dans les bars, les Simca que conduit Gilles. Mais comme Gilles ne va toujours pas mieux, il part chez sa sœur, à Limoges. Au journal, on lui garde sa place, qu’il ne s’inquiète pas. On aura beau dire, même avant 68, le monde du travail, c’était quand même moins violent qu’en 2012.

A Limoges, la soeur de Gilles vit avec un notaire aux yeux bleus qui n’aime que la pêche et la télévision. Comme il n’y avait encore qu’une chaine, il va plus souvent à la pêche qu’il ne regarde la télévision, ce qui en fait un homme sympathique. Il vit de ses rentes, en fait : autre détail d’époque. Il n’y a plus de rentiers de quarante ans dans ce pays, sauf les traders qui ne vont pas à la pêche et ne sont pas sympathiques.
On le présente un peu à la bonne société. Excellente remarque de Sagan sur les salons bleus dans la bourgeoisie de Limoges. Petit fait vrai. Ecole Stendhal. On y est, presque malgré soi. L’intelligence de Sagan est de ne pas jouer sur l’opposition Paris Province dans une célébration de l’une contre l’autre, ce qui serait une forme de mépris. Et Sagan est tout sauf méprisante, la preuve, c’est l’extrême clarté et l’extrême correction de son français qui est la forme ultime de la politesse en littérature et ailleurs.

Gilles va rencontrer la femme d’un notable, Nathalie. C’est elle qui le séduit plutôt que le contraire. Nathalie n’est pas madame Bovary dans cette histoire. Madame Bovary, c’est Gilles, avec sa dépression et son caractère velléitaire. Le meilleur moment de leur histoire sera de faire régulièrement l’amour dans une grande chambre poussiéreuse, presque un grenier, où Gilles vit chez sa soeur, et aussi au bord de la Vienne, dans la chaleur de l’été limousin. On peut écouter Sagan, là, sa façon de rendre un moment d’éternité, de ceux qui guérissent les garçons comme Gilles quand ils ne savent plus où ils en sont avec la durée : « Allongé, la tête dans ses bras, il revoyait la prairie au bord de la rivière, l’arrivée de Nathalie; il respirait l’odeur de l’herbe chaude, il voyait les peupliers osciller doucement au-dessus de lui et la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie. » Vous aurez beau dire, « la promesse étrange dans les yeux clairs de Nathalie », il y a pas mal d’écrivains qui vendraient leur âme au diable pour ça, surtout l’adjectif « étrange » placé là.
A la fin, Nathalie quitte tout pour Gilles. Parce qu’elle est aussi bonne que belle, c’est à dire amoureuse. A Paris, elle se montre beaucoup plus intelligente, sensible que lui, y compris avec ses propres amis, des fêtards décavés qui boivent surtout du scotch (détail d’époque).

Un soir, Gilles confie étourdiment à son rédacteur en chef qu’il trouve Nathalie trop parfaite et ennuyeuse. Elle est dans la chambre à côté et entend tout. Elle part calmement. Gilles s’en aperçoit avec son ami presque immédiatement. Ils vont la chercher longtemps et la retrouver suicidée dans une chambre d’hôtel avec du gardénal (détail d’époque, encore). Le mot d’adieu: « Tu n’y es pour rien ; mon chéri. J’ai toujours été un peu exaltée et je n’avais jamais aimé que toi. »
On pense bien sûr davantage, encore une fois, à La femme abandonnée de Balzac qu’à Madame Bovary.

Dans Un peu de soleil dans l’eau froide, Sagan, à défaut de génie, a ce talent français qui fait de nos romans courts, clairs, cruels, sensuels à la façon de l’incandescence sous le givre, une spécialité nationale depuis Madame de Lafayette.

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