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Jacques Chevallier, l’incompris d’Alger

Pour la sympathisante de l’indépendance algérienne que je fus jadis, le livre de José-Alain Fralon[1. Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.] sur l’ancien maire d’Alger (1941-1958) est saisissant. À partir d’archives familiales, d’interviews, en puisant dans les mémoires écrits par les différents protagonistes de l’époque, l’ancien journaliste du Monde, lui-même pied-noir, parvient à ressusciter sobrement la personnalité hors normes de Jacques Chevallier. Jeune résistant, plus jeune maire de France, membre des services de renseignement français aux États-Unis (sa mère était issue d’une lignée d’émigrés de Louisiane), il fut député de l’Algérie à Paris et ministre de la Guerre dans le gouvernement de Pierre Mendès-France. Il se fit ensuite l’infatigable bâtisseur des cités nouvelles d’Alger la blanche et le défenseur d’une Algérie fédérale où musulmans et européens auraient cohabité dans l’égalité des droits, dans le cadre d’une relation renouvelée et privilégiée avec la France. Jacques Chevallier ne rencontra jamais Albert Camus. Mais il était son frère.

En vain… Le déchaînement des « événements », de la « révolution », en clair de la guerre, le meurtrit sans l’étonner, puis le dépassa. Les virevoltes et silences de De Gaulle le laissèrent incrédule et blessé. Considéré comme « libéral » parce qu’il cultivait les meilleures relations avec les notables musulmans algériens, bête noire d’Alain de Sérigny, le très réactionnaire directeur de L’Écho d’Alger, et du gouverneur socialiste Robert Lacoste, rallié au parti des pieds-noirs extrémistes, il devint la cible des généraux rebelles du putsch d’avril 1961, puis de l’OAS.

C’est pourtant grâce à sa médiation que fut conclu, en juin 1962, un accord de dernière minute entre OAS et FLN qui épargna à Alger d’être incendiée après les accords d’Évian. Mais la poursuite des attentats et des meurtres produisit l’irréversible : entre mars et juillet 1962, le départ massif d’Algérie de millions d’Européens, sans espoir de retour. Jacques Chevallier fut l’un des rares à ne pas choisir l’exil. Le pouvoir FLN l’humilia, en dépit de son engagement total et sincère en faveur de l’Algérie nouvelle. Il mourut en 1971 d’un cancer, laissant la terre qu’il avait tant aimée à un parti unique de type soviétique et aux militaires qui ont pratiqué l’arabisation à marche forcée et confisqué la rente gazière qui aurait pu assurer à leur peuple la vie meilleure dont Jacques Chevallier rêvait pour l’Algérie.

Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.

En Français dans le texte

Brocarder Nicolas Sarkozy ou, comme disait Flaubert, « tonner contre », est bien sûr un exercice périmé puisque, selon l’élégante expression qui a cours à gauche, nous en voilà « débarrassés ». Je voudrais néanmoins revenir à cet étonnant discours de la place de la Concorde, le 15 avril, au cours duquel il invoqua passionnément l’amour de notre langue et les mânes de nos grands écrivains, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Zola − Jean Racine et même Lamartine étaient de la fête, je n’en revenais pas. Le paradoxe le moins piquant n’était pas que le président-candidat, pour leur rendre ce vibrant hommage, se contentât de lire ce qui avait été écrit par un autre.[access capability= »lire_inedits »]

Dans un pays qui conçut longtemps quelque fierté d’avoir des présidents lettrés, l’existence des « plumes » politiques (bien au-delà de l’appoint évidemment nécessaire quand il s’agit de sujets techniques) est désormais un fait avoué sans vergogne, et qui ne semble étonner personne, sauf moi. La litanie était encore plus cocasse quand on se rappelait la fameuse affaire de La Princesse de Clèves ; ou la révocation expéditive de cette « culture générale » désormais considérée comme un bâton merdeux, parfaitement inutile à des « fonctionnaires ajustés au poste » ou à des cadres d’entreprise « fluides ». Quant à ce qu’il est advenu ces dernières années de la sacro-sainte langue française, qu’on daigne se renseigner sur la considération que lui accordèrent nos ministres[1. Je recommande le site de l’AFRAV]; on sera édifié.

Mais on ne saurait s’arrêter à ces facilités. À quoi recourt-on d’autre, quand on recourt ainsi aux auteurs dits classiques, qu’à une fioriture décorative ? Une très érudite étude de Stéphane Zékian[2. L’Invention des classiques −Le « siècle de Louis XIV » existe-t-il ? CNRS Editions, 383 p., 25 euros.] retrace l’édification officielle, au cours du XIXe siècle, du corpus des classiques. On reste sidéré devant les controverses et les batailles, autour du siècle de Louis XIV et de celui des Lumières, qui montrent à quel point (et pour tous les gouvernements de ce siècle, qui en expérimenta beaucoup ; et pour tous les partis), cette construction mémorielle, considérée comme essentielle dans la formation de la jeunesse, fut un enjeu politique brûlant. De quoi s’agissait-il ? Eh, pardi ! De l’identité nationale. Débat mémorable encore qui vit, durant ce quinquennat, le choc frontal des bêtises (car la bêtise, a dit un de nos classiques, possède un « front de taureau »). Les uns crurent la définir en additionnant des « clics » sur un site internet ; les autres, avec une inventivité lexicale qui leur fait honneur, déclarèrent la chose « nauséabonde », et tout fut dit. (Il est vrai que la gauche intellectuelle a fait des progrès en vocabulaire et en richesse d’expression : on parle maintenant d’écrivains qui « suintent le Français de souche ». Allez : encore un effort pour avoir du style.)

Oui : en invoquant « notre langue » et « nos grands auteurs », à quoi recourt-on ? Personnellement, je ne crois pas qu’on puisse répondre de manière facile et univoque à cette question. J’aimerais au moins qu’on la posât. Entre l’un qui n’en parle que pour la frime, alors qu’il s’en fiche, et les autres qui, entre indifférence et méfiance, n’en parlent pas, tout cela pour un public (pardon, pour des citoyens) dont on est de moins en moins sûr que ces références (ou cette absence de référence) éveillent quoi que ce soit en lui (en eux), je vois clairement une chose : nous sommes dans la perte. Et je n’ai jamais compris ce que l’on gagne à s’appauvrir.[/access]

Vogelsang : un vampire humain, trop humain

Il serait temps de ne plus confiner les vampires aux scopitones des années 1960 ou à la littérature fantastique. Après tout, du haut de leur grand âge, ces fantasques créatures hématophages devraient nous éclairer sur la réalité de notre monde techno-marchand, ne serait-ce que pour éveiller les consciences des pauvres pécheurs que nous sommes.

C’est l’exercice singulier auquel s’est adonné avec talent Christopher Gérard dans son roman Vogelsang ou la mélancolie du vampire. Son héros Laszlo vit dans la Bruxelles multiculturelle du XXIe siècle, en colocation avec ses congénères Cyrille et Rodica, tous descendants de la Horde originelle qui engendra leur engeance sanguinivore. Après une jeunesse aristocratique en Russie, bouleversée par la Révolution rouge, et plusieurs exils et dormitions successifs, Laszlo Vogelsang a atterri dans l’enfer contemporain, où les post-humains gardent l’oreille rivée à leur phonophore portable et s’autofichent sur facebook en célébrant leur inculture crasse. Les réseaux sociaux, un terrain de chasse privilégié pour qui a décidé de faire « contre mauvaise fortune bons crocs » en se résignant aux travers d’Homo Sapiens, quitte à résister contre le nivellement général par le port quotidien d’élégants tweeds écossais.

En bon Homo necans, Laszlo se délecte des leucocytes d’humains chassés à la tombée de la nuit, fussent-ils disloqués et frelatés par les nuisances de l’époque. Cyrille, Rodica et Vogelsang décrivent sans détours la déréliction du monde qui vient : « Comme vous avez pu vous en rendre compte, la décomposition accélérée de leur société nous sert : nations, clans, familles, tout part en charpie, usé par des appétits autrement plus voraces que le nôtre. Rien ne résiste à leur quête de plaisir immédiat » ! Et que dire de l’oligarchie mondiale des vampires qui structure et organise leur communauté transnationale ? La critique de la direction américaine des vampires, autoconstituée au nom de l’exigence de rentabilité et de la gouvernance, « cette faribole empruntée aux humains » ne peut laisser indifférent, a fortiori lorsqu’elle est proférée dans la supra-étatique Bruxelles !

Dans un autre registre, le vieux Cyrille, qui se réveille en plein milieu du roman après plusieurs décades dans le cirage, ose cette sortie aussi ingénue que politiquement répréhensible : « Toutes ces ethnies, ces cultures qui communient dans le doux commerce. Ah, je sens que je vais adorer mon époque ! » avant de littéralement goûter aux joies de la diversité des rhésus. Ambiance…

Au terme de ces 150 pages de récit, le lecteur retiendra qu’en plus du cortex cérébral surdéveloppé des simili-Dracula, Vogelsang possède aussi une certaine sensibilité humaine.

A lire par tous les mécontemporains qui rêvent de conjurer leur révolte en clamant, hypnotiques, un soir de pleine lune : « Tout pour la Horde, la Horde pour la Lune » !

Christopher Gérard, Vogelsang ou la mélancolie du vampire, L’Âge d’homme.

La dernière campagne du Quai Conti

Immortel, enfin, le roman de Pauline Dreyfus débute par un coup de fil. Nous sommes en juillet 1968 dans une paisible propriété de la forêt de Rambouillet où les turbulences du mois de mai ont été amorties par les chênes centenaires. Loin du chaos parisien, l’écho des pavés est à peine parvenu aux oreilles d’un couple de prospères retraités. Paul et Hélène Morand vivent un mois de l’année dans cette province bucolique. L’appel de Jacques de Lacretelle va remettre en piste le plus célèbre des réprouvés, l’exilé de Vevey, l’homme pressé qui, entre deux saillies, filait jadis à toute allure dans sa rutilante Bugatti. Le portrait est plus flamboyant que la triste réalité de cette fin des années 60. Paul Morand, ce personnage sulfureux des lettres françaises, est un revenant. Sa vie, une épopée d’un autre temps. Né en 1888, disciple de Giraudoux, coureur de 1 500 mètres, reçu premier au concours des Affaires étrangères, attaché d’ambassade à Londres, jeune écrivain préfacé par Proust, auteur de romans rapides comme l’éclair, son prestige est alors immense.

On le lit, on l’admire, on le jalouse. 35 voitures au compteur. Jet-setter avant l’heure, il parcourt l’Europe galante. Des dizaines de femmes le désirent, une seule réussit à l’enchaîner. Cet apôtre de la liberté, de la passion et du bonheur éphémère connaît ses ultimes moments d’insouciance. La Libération sonnera en fait le glas d’une carrière promue aux plus hautes distinctions. Dès 1928, comme le rappelle Pauline Dreyfus, Paul Morand était pressenti pour devenir « rapidement » un immortel. Prêter serment de fidélité au Maréchal n’aura pas été sa meilleure intuition et aura passablement retardé sa postérité. En 1968, l’homme est fatigué, ses genoux fragiles et ses rares amis, tous enterrés. Chardonne est parti en mai de cette même année. Nimier, ce fils spirituel qui lui avait remis le pied à l’étrier est mort dans un accident de voiture sur l’autoroute de l’Ouest depuis déjà six ans. La vulgarité du monde moderne dégoûte cet homme habitué aux prévenances et aux plaisirs de caste. Les embouteillages, les HLM, le bronzage, ce n’est pas son monde à lui.

Dans sa jeunesse, il skiait à St-Moritz, se baignait dans une Méditerranée à la pureté originelle et il n’y a pas si longtemps conduisait une 300 SL à portes papillon. Un esthète. Congés payés, étudiants chevelus et révolutions ne sont visiblement pas sa tasse de thé. Le désir de revanche est pourtant bien là. Intact. Les blessures de l’opprobre encore vivaces. Son fidèle ennemi Mauriac fait toujours barrage à son entrée au Quai Conti. En 1958, Morand n’avait obtenu que dix-huit voix, il lui manquait celle du Cardinal Grente pour disposer des dix-neuf voix indispensables à son élection. Il avait pourtant juré qu’on ne le reprendrait pas dans cette quête aux ridicules hochets. Il récidive cependant en 1959 mais le Général revenu aux affaires s’y oppose, ne pardonnant pas au diplomate son choix de 1940. Morand se retire alors de la compétition. Puis, plus rien avant ce coup de téléphone de 1968 qui change la donne. Pauline Dreyfus fait le récit émouvant d’un vieil homme, lucide sur les maigres mérites d’une reconnaissance littéraire aussi tardive mais qui en savoure, malgré tout, les délices frelatés. Cette cinquième tentative pour enfin décrocher son fauteuil à l’Académie est racontée avec beaucoup de sincérité, d’intelligence, de parti pris et d’amour pour ce grand écrivain. Car si les choix politiques de l’homme sont critiquables, son écriture demeure un plaisir indémodable, une cavalcade de mots qui vous percutent et vous emportent. Qui peut résister à ce style fracassant ?

Pauline Dreyfus a très bien lu Morand, elle lui emprunte parfois quelques fulgurances comme cette phrase : « il y a plus beau que Paris, c’est la nostalgie de Paris ». On dirait du Morand, c’est du Dreyfus. Immortel, enfin nous montre un Morand qui doute de son talent, qui finit par croire les âneries qu’on raconte sur lui : il ne serait qu’un modeux, un écrivain de salon. Dans son livre Entretiens, Paul Morand se reprochait à demi-mot son « instabilité » : « Je ne peux pas tenir en place, j’écris dix lignes il faut que je m’en aille ; donc je reprends, et je recommence cinq ou six fois. C’est l’histoire de la plupart des écrivains : un talent coulant de source comme Giraudoux est chose très rare ». Pour décrire l’ambiance de cette ultime tentative, Pauline Dreyfus a recréé les décors, le grand appartement de l’avenue Charles-Floquet dans le VIIème, Raymond le volubile maître d’hôtel, les deux bonnes espagnoles, le chow-chow à l’inévitable langue violette et les invités du couple Morand. Vous découvrirez un Patrick Modiano scrutant ce manège, un Pascal Jardin fétichiste des bottes, un Banier truculent, une Nathalie Baye en lectrice attitrée de Madame, un Jean d’O primesautier, enfin tout un univers disparu, cocasse et factice, où la littérature était au cœur des conversations[1. A lire également sur ce sujet : Entretiens de Paul Morand – La petite vermillon, Paul Morand, un évadé permanent de Gabriel Jardin- Grasset, Le soufre et le moisi, la droite littéraire après 1945 de François Dufay – Tempus.].

Immortel, enfin de Pauline Dreyfus – Grasset

In vodka veritas

Edouard Limonov a essaimé, et pas simplement dans le ventre de ses maîtresses. Son disciple littéraire le plus convaincant a largement dépassé le maître, au point de rafler le plus prestigieux prix littéraire russe et de se payer le luxe de diriger l’édition nijni-novgorodienne de la revue Novaya Gazeta tout en militant au Parti National-Bolchévique. Ce surdoué des lettres à l’allure de skinhead s’appelle Zakhar Prilepine. A 37 ans, là où d’autres résument leur angoisse existentielle à une ligne de coke sniffée place Saint-Germain et au traumatisme d’une nuit en cellule, Prilepine a déjà accompli deux guerres comme engagé volontaire en Tchétchénie, expérience qui lui inspira le décapant Pathologies (Syrtes, 2007). Ajoutez à son curriculum vitae un engagement nazbol de longue date, dont il tira le splendide roman Sank’ia (Actes sud, 2009), ses engouements littéraires pour Mishima et Jünger, une sérieuse tendance à défriser les bonnes consciences occidentales, et vous commencerez à entrevoir l’étoffe de Prilepine.

Cet automne, Actes Sud a publié sa quatrième œuvre traduite en français : un recueil de onze nouvelles mystérieusement intitulé Des chaussures pleines de vodka chaude. L’expression désigne une recette de grand-mère pour détendre des chaussures trop serrées, exercice auquel s’adonnera le héros en plein restaurant dans l’une des nombreuses histoires alcooliques qui ponctuent ces 180 pages.
Ces récits autobiographiques, Zakhar Prilepine les a voulus déliés de son engagement militant, à l’instar du roman polyphonique Sanki’a, qui narrait l’épopée héroïque et suicidaire de jeunes nazbols exaltés par la décrépitude de leur patrie outragée, brisée et martyrisée par les années Eltsine, sans cautionner leur réponse violente à la barbarie d’Etat. Gilka, première nouvelle du recueil, confirme le statut dégagé de son auteur au crâne rasé, soucieux d’apparaître en hooligan de la plume plutôt qu’en coryphée d’une brigade des lettres nationale-bolchévique.
Prilepine a beau être insaisissable de subtilité, il reste l’habile peintre du paysage social russe de l’après-Perestroïka, ravagé par la faillite des petits vieux et l’effacement de l’avenir chez une jeunesse désabusée : « Nous conduisions ensemble, côte à côte, des colonnes de jeunes gens passionnées et sans peur, dans les rues des villes les plus diverses de notre empire fourvoyé, jusqu’à ce que le pouvoir nous traite d’ordures et de charognes qui n’avaient pas et ne pouvaient avoir de place dans ce pays ».

La littérature au foie

A l’indignation pavlovienne, les jeunes dépeints par Prilepine préfèrent la franche rébellion, non sans compromissions avec l’ordre moral dépravé promu par le marketing et la publicité. Or, comme tout bon dialecticien des mots et des âmes, le styliste de Nijni-Novgorod sait allier les contradictions et chevaucher le tigre d’une modernité liquéfiée par les bains d’alcool. Cela donne de belles images éthyliques (un « mois d’août tiède, mou comme un lendemain de cuite »), où l’ivresse se fait le papier pH d’une société perpétuellement à côté de ses pompes. La littérature au foie produit aussi de joyeuses scènes ubuesques, où la fantasmagorie se mêle au pathétique, comme dans la nouvelle Viande de chien, dans lesquels le narrateur, son frère et leur indécrottable ami Roubtchik servent un barbecue …canin aux jeunes filles qu’ils convoitent. Après une balade mouvementée dans la neige, leurs quelques grammes d’alcool dans le sang aidant à tenir la température, l’enjeu sera d’entrer dans leur immeuble gardé par une concierge patibulaire, qui ne laisse rien passer, surtout pas de jeunes loups pleins de sève et de vodka. Pénétrer dans ce cloaque ne sera pas chose aisée et nécessitera l’art du grimage et du système D propres aux hommes éméchés.

Il est vrai que la littérature russe considère le zapoï comme un genre romanesque à part entière. Ces errances d’ivrogne, s’étalant parfois sur plusieurs jours, inspirent une métaphore aérienne filée à Prilepine : « La sortie de l’ivresse est un miracle que l’on peut reproduire sans cesse et qui n’en finit pas de nous étonner ; les sensations ne s’émoussent pas. Ce doit être comparable – en aviation – à la sortie d’un piqué. Le grondement dans la tête enfle, la terre plate se rapproche de plus en plus, on est pris de vertige et soudain, ce sont des saccades, les yeux se ferment une seconde, la tête se renverse ».
Mais derrière les verres de vodka frelatée, les mœurs légères et les balades campagnardes au clair de lune, se cachent les faces burinées des hommes. Ces chiens de paille aux visages indistincts imprègnent l’imaginaire du narrateur, au point de ne plus être qu’une masse informe, les parents d’un voisin proche devenant aussi méconnaissables que les passagers anonymes d’un trolley.

Love on the bitume

Quand l’amour apparaît chez Prilepine, c’est par effraction, telle une grenade dégoupillée au nez et à la barbe des populations civiles. Hâtivement lu, le préambule laconique de la brève Histoire de putes exprime la misogynie masculine dans toute sa splendeur : « Les hommes pensent que les femmes sont intéressées par le sexe. Mais les femmes, ce sont les hommes qui les intéressent. Tout le reste, elles le font par jeu ou par pitié. Les femmes croient que ce sont les femmes qui intéressent les hommes. Or c’est le sexe qui les intéresse. Le reste est le fruit du hasard ou le résultat d’un accès de légère excitation qui, d’ailleurs, peut se prolonger toute une vie. C’est là que s’achèvent les différences entre les sexes ». Mais ce jugement ne prend son sens qu’à la lumière de la meilleure nouvelle de l’opus, Le meurtrier et son jeune ami. Dans ce récit à la chute poignante, le couple asymétrique formé par un soldat priapique ultraviolent surnommé le « Primate » et sa jeune épouse se brise au détour d’une balle perdue tchétchène.

Pour susciter l’appétit du lecteur sans dévoiler le sel de l’intrigue, nous ne ferons qu’esquisser le dilemme tragique de la digne et inconsolable épouse. Aimer son défunt mari volage envers et contre tout, respecter ses viles amitiés passées au péril de son confort quotidien, voilà le chemin de croix de la veuve éplorée. Une quête de l’absolu en proie à tous les nihilismes : c’est aussi cela, le génie dostoïevskien du grand Zakhar Prilepine.

Zakhar Prilepine, Des chaussures pleines de vodka chaude, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud.

 
*Photo : Prilepine par Avdeev Max

Ni maître, ni maître : Dieu !

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L’anarchisme chrétien ? Vaste programme, chimère spirituelle et licorne politique : c’est ce qu’il est de bon ton de penser, tant les deux termes semblent se contrarier dans leur sens. D’un côté Le Principe, de l’autre son absence radicale, les uns assis à la droite de Dieu et les autres allant le nier avec Bakounine. Parler d’anarchisme chrétien, c’est faire collaborer le Christ et Lucifer, l’ange rebelle avec l’ordre suprême… bref, c’est raconter n’importe quoi ! C’est pourtant le serpent de mer que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver ont décidé d’enfourcher, dans ce beau livre publié aux Éditions de l’Œuvre, afin de sortir de la crypto-zoologie nombre de figures hétérodoxes fascinées tout à la fois par le Christ et révulsées à l’idée de servir un autre pouvoir que celui du Tout-Puissant.[access capability= »lire_inedits »]

Sur près de 400 pages, nos deux jeunes écrivains vont travailler à dessiner le portrait de ces anarchistes « fols en Christ », de ces hindous pacifistes intéressés par la morale chrétienne ou de ces penseurs catholiques en mal de paroisse, au tempérament hautement inflammable, que la soumission à l’ordre injuste du monde insupporte. Ces visages que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver nous présentent, ce sont, entre autres, ceux de « Barbey le réfractaire » ou de Baudelaire « le divin dandy », en passant par le mouvement nabi et « les prières de Rimbaud ». Autant de personnages et de courants inclassables, qu’ils se refusent à rassembler autrement que selon la fougue de leur foi paradoxale. Leur unique point commun est de n’être assignable à aucune case. Mais aussi d’être identiquement écœurés par les crimes provoqués par les grandes utopies socialistes des deux derniers siècles pour le bien de l’humanité souffrante. Car voici le dilemme qui travaille les chrétiens soucieux de rendre un peu de justice en ce monde, ce dilemme que n’ont pas connu les idéologies marxistes et anarchistes : comment bouleverser le monde sans prendre le risque des goulags ou du terrorisme à drapeau noir ?

Outre le panorama historique tracé sur deux siècles d’anarchisme chrétien, la lecture de cet ouvrage brillant, au style enlevé, profitera aussi aux non-chrétiens dans la mesure où Jacques de Guillebon et son compère posent une question morale essentielle, à laquelle ceux qui n’ont pas encore abdiqué devant l’État oppresseur et le marché-roi, ceux qui refusent l’appauvrissement matériel et spirituel des masses, doivent tenter de répondre: comment ne pas ajouter le meurtre à l’injustice ? Tel est, semble-t-il, le but fondamental de ce livre qui apparaît moins comme un précis d’anarchisme chrétien que comme un manuel à destination des quelques hommes libres qui existent encore, et entendent le demeurer sans se compromettre avec l’injustice réelle ni céder aux sirènes d’une justice idéale et désincarnée dont on sait aujourd’hui qu’elle est le meilleur alibi des oppressions nouvelles…[/access]

Jacques de Guillebon et Falk van Gaver : L’Anarchisme chrétien, Éditions de L’Œuvre.

Le ministère de la Vérité veille au grain

Au ministère de la Vérité, aussi connu sous le nom de ministère de la Culture en français ou Miniver en novlangue[1. Celles et ceux d’entre vous qui connaissent peu ou pas le 1984 de Georges Orwell risquent d’avoir quelques difficultés avec cette brève.], on ne chôme pas en ces temps de crise. Ainsi, sur le site Contrepoints, l’excellent h16 nous révèle l’existence d’un e-mail, pardon, d’un message électronique envoyé urbi et orbi par ledit ministère, grâce auquel les membres du Parti extérieur ont pu constater l’engagement total du Miniver dans le sauvetage de la zone euro et la lutte contre la spéculation. C’est officiel, la Commission générale de terminologie et de néologie[2. Qui existe vraiment !], en charge de la rédaction du 11ème dictionnaire de novlangue, vient de décider qu’il ne faut plus dire Eurobond mais Euro-obligation. Gageons qu’au Miniplein (Ministère du redressement productif), le camarade Arnaud Montebourg doit se réjouir de cette aide providentielle qui, soyez-en sûrs, permettra de décupler notre production annuelle de faucilles.

Mais ne croyez pas, camarades, que les efforts héroïques du Miniver s’arrêtent là ! Dans le même message, on apprend également que la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, aidée de la Commission générale de terminologie et de l’Académie française[3. Idem !] vient d’éditer deux nouvelles circulaires dans la collection Vous pouvez le dire en français : respectivement Faire des affaires en français et Employeurs, employés : l’entreprise responsable. Ce sont donc maintenant plus de 6 000 termes qui viennent enrichir la novlangue et qui éviteront à l’avenir aux prolétaires d’utiliser des mots, concepts et idées potentiellement incompatibles avec l’orthodoxie officielle FrancSoc.

Le Parti intérieur en profite pour rappeler à tous que le Miniver a été créé en 1959 afin de pallier le manque chronique de culture dont souffrait jusque-là la France. Rendez-vous donc sur vos télécrans pour découvrir à quoi servent vos impôts et n’oubliez pas que, désormais sur Internet aussi, Big Brother vous regarde.

Il est inutile de chercher de correspondance officielle pour « foutage de gueule » ; j’ai essayé, il n’y en a pas.

Mortelle cohabitation

Le problème de la cohabitation empoisonne la vie politique française depuis qu’en 1978, le président Giscard d’Estaing déclara qu’il resterait à l’Élysée en cas de victoire de la gauche aux élections législatives, et surtout, depuis qu’en 1986, Jacques Chirac, leader de la nouvelle majorité à l’Assemblée nationale, accepta de devenir premier ministre de François Mitterrand en vue de la présidentielle de 1988, mais au risque, assumé, d’abîmer en profondeur la Ve république. Avec ses chausse-trappes, ses pièges innombrables, ses poignards dissimulés dans des bouquets, ses byzantinismes et ses non-dits, ses jeux tortueux autour de la lettre et de l’esprit de la constitution, avec le capiteux parfum d’hypocrisie qui l’accompagne toujours, on conçoit que l’homme de Jarnac, le plus florentin de nos chefs d’État, dût en raffoler. Mais on imagine à quel point la couleuvre fut dure à avaler pour un Chirac qui se donnait encore, à l’époque, pour un gaulliste pur sucre, et qui se vit obligé, à trois reprises, de sacrifier ses convictions sur l’autel de ses ambitions. Et tel est encore le sentiment que donne le plaidoyer pour la cohabitation qu’Henri Guaino a fait paraître dans Le Figaro du 24 mai.

Interrogé par un journaliste qui n’y va pas par quatre chemins en lui demandant carrément si la cohabitation n’est pas nocive, celui qui fut jadis l’homme lige de Philippe Séguin répond, un peu gêné : « C’est aux Français d’en décider ! Je n’imagine pas leur dire : « Ne votez pas pour nous, parce que la cohabitation, ce n’est pas bien.» Ce qui serait nocif, ce ne serait pas la cohabitation, poursuit Guaino, ce serait que les socialistes aient tous les pouvoirs pour appliquer leur programme. » Donc, qu’il n’y ait pas de cohabitation, laquelle, par comparaison, lui paraît bénéfique… En acceptant de se présenter aux élections, Guaino se condamnait à prendre de telles positions. Pourtant, nul doute qu’au fond de lui-même, il ait bien conscience que, dans le cadre de la Ve république, une telle cohabitation serait désastreuse à long terme, et sans grand intérêt à brève échéance.

A court terme, en effet, les bénéfices politiques d’une cohabitation seraient peu significatifs. Elle aurait évidemment l’avantage, et ce n’est pas rien, avouons-le, de permettre aux personnalités éminentes qui siégeaient dans le précédent gouvernement, les Frédéric Lefebvre, les Éric Besson, les NKM, les David Douillet, les Benoist Apparu, de retrouver les maroquins dont une décision inconsidérée des Français vient de les priver indûment; peut-être même permettrait-elle à François Fillon de retourner à Matignon, ce qui aurait au moins l’intérêt d’apaiser la guéguerre des chefs qui se profile à l’UMP. Mais sur le fond, une telle cohabitation aurait surtout pour effet de « rétablir un équilibre », comme le soulignent fréquemment les ténors de la droite modérée, c’est-à-dire, en clair, d’instituer au sommet de l’État une situation de paralysie. D’un côté, en effet, le président de la république se verrait effectivement privé de la plupart des fonctions qu’il assume en temps ordinaire, lorsqu’il dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale, et donc, d’un premier ministre et d’un gouvernement de la même couleur politique que lui. On retrouverait ainsi, pour cinq ans, la figure pathétique du roi fainéant telle que l’assuma Jacques Chirac entre 1997 et 2002. Mais en face, la droite modérée, majoritaire à l’Assemblée et en mesure d’imposer un premier ministre, se retrouverait elle aussi dans une situation inconfortable, dans la mesure où elle resterait par ailleurs minoritaire au Sénat.

Dans ces conditions, elle ne pourrait pas réviser la constitution, et, par exemple, imposer la fameuse « règle d’or » : pour cela, il lui faudrait en effet l’appui du président et de la majorité du Sénat. Elle ne pourrait plus légiférer à sa guise par voie d’ordonnances comme elle en a pris l’habitude ces dernières années, les ordonnances exigeant la signature du chef de l’État. Elle se verrait, enfin, considérablement bridée en matière de politique étrangère et européenne, laquelle, même en période de cohabitation, relève en partie du domaine réservé du président. En somme, même à ne considérer que le court terme, une cohabitation ferait entrer la France dans un état de coma politique – jusqu’à ce que le Président se décide enfin à dissoudre l’Assemblée nationale. A tout cela, de bons esprits pourront évidemment rétorquer qu’une majorité de droite à l’Assemblée aurait au moins l’intérêt d’empêcher la gauche de réaliser son programme : certes, mais vu ce qui sépare objectivement le programme de la droite modérée post-sarkozyste de celui de la social-démocratie à la Hollande, on est en droit de se demander ce que cela change.

Plus fondamentalement, alors que les avantages immédiats s’avèrent bien maigres, les inconvénients à long terme paraissent considérables – du moins, aux yeux de personnalités que l’on peut supposer attachées à l’héritage du général De Gaulle.
Au regard du principe démocratique, d’abord, il paraîtrait assez choquant que le président, que la majorité du peuple vient d’élire afin qu’il puisse agir et gouverner, se trouve aussitôt dans l’incapacité d’assurer le mandat qui lui a été confié du fait d’élections législatives dont le résultat dépend largement des modalités du découpage électoral, des déséquilibres démographiques, de questions de lieux et de personnes, bref, des innombrables considérations locales ou conjoncturelles qui président à la désignation des 577 membres de l’Assemblée. Qu’on le regrette ou non, la valeur démocratique de l’élection présidentielle est sans commune mesure avec celle des législatives : c’est pourquoi il serait en définitive attentatoire au principe démocratique que celles-ci puissent invalider celle-là.

Mais le pire est ailleurs : dans l’altération profonde de la fonction présidentielle et de la stature du chef de l’État qui résulterait inévitablement d’une cohabitation longue. C’est ce qu’ont pu constater les Français en 2002, lorsque Jacques Chirac fut réélu après cinq ans de cohabitation avec Lionel Jospin : à la place du président de plein exercice qu’ils avaient connu en 1995, ils se sont retrouvés avec un homme habitué à jouer les potiches et à inaugurer les chrysanthèmes, bref, avec un président paresseux qui laissera la bride sur le cou à Raffarin, à Villepin et à Nicolas Sarkozy. La cohabitation longue, c’est, à terme, le risque de voir renaître ce que l’on appelait dans les années 1950 « les délices et les poisons » du parlementarisme absolu et du régime des partis. C’est la possibilité de voir disparaître cette « monarchie populaire », selon le mot du général De Gaulle, qui constitue l’essence et fait tout l’intérêt de la Ve république.

Au total, plutôt qu’une cohabitation forcément désastreuse, sans doute serait-il plus raisonnable de laisser à la gauche le risque de gouverner, à la droite, la possibilité de se recomposer, et à la Ve république, une chance de survivre.

Arnaud Montebourg en liberté surveillée

Il est attendu comme le messie. Le ministre du Redressement productif (et non pas progressif, bande de canailles) Arnaud Montebourg a fait sa première sortie de terrain aujourd’hui près de Marseille. Première visite ministérielle aux salariés de Fralib qui veulent reprendre leur activité (du thé en sachet) alors que l’actionnaire principal Unilever veut mettre la clé sous la porte.

Montebourg a annoncé qu’il viendrait avec des solutions. Tant qu’à faire, autant réussir un bon coup tout de suite, si c’est envisageable, quitte à ne sauver que la moitié des emplois. Parce que les temps promettent d’être durs, voire très durs.

Parce que démondialisateur en parole ça va, mais une fois installé à Bercy c’est une autre paire de manches (mais non, ce n’est pas une attaque déguisée contre les chemises du nouveau président, bande de malpensants). Le nouveau ministre l’a d’ailleurs rapidement signalé, dans une interview trois jours après sa nomination, qui fut la récompense de son ralliement à la Hollandie après les primaires socialistes : il y aura des échecs, sous-entendu je ne suis pas le magicien d’Oz qui va empêcher les licenciements, redresser les entreprises et relancer l’industrie à moi tout seul.

Une prudence bien étonnante chez celui qui parle fort, souvent, et pour ne rien dire, souvent aussi. C’est que Montebourg a peut-être compris que ce ministère était à la fois sa chance et sa prison. Les clous – made in France – sur sa croix à venir pour 2017.

Evidemment, le quinquennat s’annonce économique et social : chômage, budget, salaires des grands patrons, réindustrialisation, retraites, c’est sur ce terrain que la gauche et le gouvernement sont attendus par les Français. Il faut faire mieux que Christian Estrosi et Xavier Bertrand, au moins pour ce qui est de la rhétorique. Et il faut à tout prix faire mentir l’adage de Jospin 2002, expliquant aux salariés de Michelin, à qui on annonçait des réductions d’effectifs et un cours de bourse en hausse, que l’Etat ne peut pas tout. Jospin a fini par le payer au premier tour de la présidentielle de 2002, la gauche le sait. Alors il faut dire que l’Etat peut, que l’Etat peut un peu et qu’il vous le montre. Pour les miracles, on est prié de s’adresser au ciel, aux Allemands, aux Chinois, ou à la main invisible et à la croissance mondiale réunies.

Revenons à notre redressement productif : que peut faire ce ministre ? Des discours et des déplacements dans un premier temps. Puis bouger ses bras et essayer de trouver des solutions. Si ça ne tombe pas assez vite, au moins pour les dossiers emblématiques (Fralib, Petroplus ou Peugeot-Aulnay) ça coûtera cher politiquement. Et qui sera la victime idéale de cette impuissance politique ? Montebourg lui-même. Je parie que les syndicats vont se faire un plaisir d’en faire leur cible favorite, les « amis » du Front de gauche – dont il a un peu trop séduit les électeurs aux primaires – aussi. Et je mise aussi sur ses camarades du gouvernement pour le tacler en douce, et bientôt au grand jour. Car du redressement on passera vite au ministère des plans sociaux. Je lui souhaite bon courage pour tous les Air France à venir, par exemple les opérateurs de téléphonie ou les banques qui rêvent tout haut de dégraisser par milliers.

On a d’ailleurs du mal à imaginer que cette mission intrinsèquement impossible doive quoi que ce soit au hasard. Hollande se méfie de Montebourg, même s’il a fait une campagne efficace et loyale, oubliant sans moufter qu’on avait enterré ses thèmes favoris (le protectionnisme et la démondialisation) au nom d’une certaine centrisation des thèmes. On n’imagine pas qu’il ne vise pas 2017, tout bardé d’une légitimité gouvernementale dans un secteur crucial. Alors, il faut le mettre sous surveillance : quoi de mieux qu’un portefeuille où il ne peut pas réussir, sauf miracle (qu’on lui et nous souhaite) ?

Moscovici, ministre de l’Economie, vérifiera qu’on ne joue pas avec les frontières, même pour sauver nos aciéries. Sapin, en charge du social, expliquera qu’il est un peu brouillon et ne connaît rien à la mécanique subtile (pour ne pas dire sclérosée) de la négociation avec le patronat et les syndicats. Cahuzac au Budget dira qu’il n’y a pas d’argent public pour relancer quoi que ce soit. Et Ayrault dans tout ça ? Il laissera faire avant de recadrer sèchement Arnaud quand il dira des âneries qui énervent les éditorialistes de BFM Business ou des Echos.

Si ça s’arrange, le président Hollande engrangera les bénéfices. Si ça va mal, le grand ministre du machinchose productif sera prié de manger son chapeau ou de repartir au conseil général de Saône-et-Loire faire des ronds-points et des écomusées. Pas vraiment un redressement pour Arnaud, mais, au moins, une sorte de relocalisation, finalement…

 
*Photo : Des Idées et des Rêves

Egypte : le prisme médiatique, ça trompe énormément

D’après les premiers chiffres recueillis dans 90% des bureaux de vote dépouillés, le second tour de l’élection présidentielle égyptienne opposera deux « outsiders », comme on dit en bon français : le candidat des Frères Musulmans, des salafistes et d’une partie de la gauche Mohamed Morsi (28% des voix) et le dernier premier ministre de Moubarak, le militaire de carrière Ahmed Chafiq (21%).

Pour les deux favoris du scrutin, l’ancien chef de la Ligue Arabe Amr Moussa, qui atteint péniblement les 12% et se voit relégué à la cinquième place, ainsi qu’Abdel Moneim Aboul Foutouh, islamiste de tendance plus « centriste » (sic), c’est une Bérézina électorale.

Mais le premier vaincu de l’élection est peut-être le système médiatique, qu’un Jean-Luc Mélenchon ou un Nicolas Dupont-Aignan cairote aurait tôt fait d’accuser. A raison, puisque le prisme déformant des grandes catégories universelles reprises par les mass media confondent la réalité complexe de l’Egypte avec le romantisme révolutionnaire de la Place Tahrir. Ces premiers résultats révèlent au moins deux faits sociaux majeurs qui ont été massivement occultés. Primo, l’allégeance d’une grande partie de la population à l’ordre politique post-nassérien, qui explique le score inattendu d’Ahmed Chafiq, lequel n’a fait campagne qu’au nom du retour au paradis perdu de l’ordre et de la sécurité pré-révolutionnaires. Secundo, la déroute du candidat de l’opinion internationale Amr Moussa rappelle les précédentes bévues des grands médias lorsqu’ils voyagent en terrain inconnu : combien de Rafsandjani, de George Weah et d’Ahmed Chalabi en ont été pour leurs frais !

Dernier paradoxe, pas piqué des hannetons, la jeunesse égyptienne expatriée, dont la bourgeoisie irrigue les universités parisiennes, semble vivre un 21 avril sauce foul. En qualifiant un barbu et un représentant de l’ancien régime honni, le vilain peuple égyptien a douché les illusions réformistes de la génération facebook. Les plus naïfs nous rétorqueront que seuls 50% des égyptiens sont allés voter, ce qui leur laisse un filet d’espoir : comme dirait Brecht, la moitié du peuple pense mal, changeons le peuple !

Jacques Chevallier, l’incompris d’Alger

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Pour la sympathisante de l’indépendance algérienne que je fus jadis, le livre de José-Alain Fralon[1. Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.] sur l’ancien maire d’Alger (1941-1958) est saisissant. À partir d’archives familiales, d’interviews, en puisant dans les mémoires écrits par les différents protagonistes de l’époque, l’ancien journaliste du Monde, lui-même pied-noir, parvient à ressusciter sobrement la personnalité hors normes de Jacques Chevallier. Jeune résistant, plus jeune maire de France, membre des services de renseignement français aux États-Unis (sa mère était issue d’une lignée d’émigrés de Louisiane), il fut député de l’Algérie à Paris et ministre de la Guerre dans le gouvernement de Pierre Mendès-France. Il se fit ensuite l’infatigable bâtisseur des cités nouvelles d’Alger la blanche et le défenseur d’une Algérie fédérale où musulmans et européens auraient cohabité dans l’égalité des droits, dans le cadre d’une relation renouvelée et privilégiée avec la France. Jacques Chevallier ne rencontra jamais Albert Camus. Mais il était son frère.

En vain… Le déchaînement des « événements », de la « révolution », en clair de la guerre, le meurtrit sans l’étonner, puis le dépassa. Les virevoltes et silences de De Gaulle le laissèrent incrédule et blessé. Considéré comme « libéral » parce qu’il cultivait les meilleures relations avec les notables musulmans algériens, bête noire d’Alain de Sérigny, le très réactionnaire directeur de L’Écho d’Alger, et du gouverneur socialiste Robert Lacoste, rallié au parti des pieds-noirs extrémistes, il devint la cible des généraux rebelles du putsch d’avril 1961, puis de l’OAS.

C’est pourtant grâce à sa médiation que fut conclu, en juin 1962, un accord de dernière minute entre OAS et FLN qui épargna à Alger d’être incendiée après les accords d’Évian. Mais la poursuite des attentats et des meurtres produisit l’irréversible : entre mars et juillet 1962, le départ massif d’Algérie de millions d’Européens, sans espoir de retour. Jacques Chevallier fut l’un des rares à ne pas choisir l’exil. Le pouvoir FLN l’humilia, en dépit de son engagement total et sincère en faveur de l’Algérie nouvelle. Il mourut en 1971 d’un cancer, laissant la terre qu’il avait tant aimée à un parti unique de type soviétique et aux militaires qui ont pratiqué l’arabisation à marche forcée et confisqué la rente gazière qui aurait pu assurer à leur peuple la vie meilleure dont Jacques Chevallier rêvait pour l’Algérie.

Jacques Chevallier, l’homme qui voulait empêcher la guerre d’Algérie, José-Alain Fralon, éditions Fayard, mai 2012.

En Français dans le texte

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Brocarder Nicolas Sarkozy ou, comme disait Flaubert, « tonner contre », est bien sûr un exercice périmé puisque, selon l’élégante expression qui a cours à gauche, nous en voilà « débarrassés ». Je voudrais néanmoins revenir à cet étonnant discours de la place de la Concorde, le 15 avril, au cours duquel il invoqua passionnément l’amour de notre langue et les mânes de nos grands écrivains, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Zola − Jean Racine et même Lamartine étaient de la fête, je n’en revenais pas. Le paradoxe le moins piquant n’était pas que le président-candidat, pour leur rendre ce vibrant hommage, se contentât de lire ce qui avait été écrit par un autre.[access capability= »lire_inedits »]

Dans un pays qui conçut longtemps quelque fierté d’avoir des présidents lettrés, l’existence des « plumes » politiques (bien au-delà de l’appoint évidemment nécessaire quand il s’agit de sujets techniques) est désormais un fait avoué sans vergogne, et qui ne semble étonner personne, sauf moi. La litanie était encore plus cocasse quand on se rappelait la fameuse affaire de La Princesse de Clèves ; ou la révocation expéditive de cette « culture générale » désormais considérée comme un bâton merdeux, parfaitement inutile à des « fonctionnaires ajustés au poste » ou à des cadres d’entreprise « fluides ». Quant à ce qu’il est advenu ces dernières années de la sacro-sainte langue française, qu’on daigne se renseigner sur la considération que lui accordèrent nos ministres[1. Je recommande le site de l’AFRAV]; on sera édifié.

Mais on ne saurait s’arrêter à ces facilités. À quoi recourt-on d’autre, quand on recourt ainsi aux auteurs dits classiques, qu’à une fioriture décorative ? Une très érudite étude de Stéphane Zékian[2. L’Invention des classiques −Le « siècle de Louis XIV » existe-t-il ? CNRS Editions, 383 p., 25 euros.] retrace l’édification officielle, au cours du XIXe siècle, du corpus des classiques. On reste sidéré devant les controverses et les batailles, autour du siècle de Louis XIV et de celui des Lumières, qui montrent à quel point (et pour tous les gouvernements de ce siècle, qui en expérimenta beaucoup ; et pour tous les partis), cette construction mémorielle, considérée comme essentielle dans la formation de la jeunesse, fut un enjeu politique brûlant. De quoi s’agissait-il ? Eh, pardi ! De l’identité nationale. Débat mémorable encore qui vit, durant ce quinquennat, le choc frontal des bêtises (car la bêtise, a dit un de nos classiques, possède un « front de taureau »). Les uns crurent la définir en additionnant des « clics » sur un site internet ; les autres, avec une inventivité lexicale qui leur fait honneur, déclarèrent la chose « nauséabonde », et tout fut dit. (Il est vrai que la gauche intellectuelle a fait des progrès en vocabulaire et en richesse d’expression : on parle maintenant d’écrivains qui « suintent le Français de souche ». Allez : encore un effort pour avoir du style.)

Oui : en invoquant « notre langue » et « nos grands auteurs », à quoi recourt-on ? Personnellement, je ne crois pas qu’on puisse répondre de manière facile et univoque à cette question. J’aimerais au moins qu’on la posât. Entre l’un qui n’en parle que pour la frime, alors qu’il s’en fiche, et les autres qui, entre indifférence et méfiance, n’en parlent pas, tout cela pour un public (pardon, pour des citoyens) dont on est de moins en moins sûr que ces références (ou cette absence de référence) éveillent quoi que ce soit en lui (en eux), je vois clairement une chose : nous sommes dans la perte. Et je n’ai jamais compris ce que l’on gagne à s’appauvrir.[/access]

Vogelsang : un vampire humain, trop humain

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Il serait temps de ne plus confiner les vampires aux scopitones des années 1960 ou à la littérature fantastique. Après tout, du haut de leur grand âge, ces fantasques créatures hématophages devraient nous éclairer sur la réalité de notre monde techno-marchand, ne serait-ce que pour éveiller les consciences des pauvres pécheurs que nous sommes.

C’est l’exercice singulier auquel s’est adonné avec talent Christopher Gérard dans son roman Vogelsang ou la mélancolie du vampire. Son héros Laszlo vit dans la Bruxelles multiculturelle du XXIe siècle, en colocation avec ses congénères Cyrille et Rodica, tous descendants de la Horde originelle qui engendra leur engeance sanguinivore. Après une jeunesse aristocratique en Russie, bouleversée par la Révolution rouge, et plusieurs exils et dormitions successifs, Laszlo Vogelsang a atterri dans l’enfer contemporain, où les post-humains gardent l’oreille rivée à leur phonophore portable et s’autofichent sur facebook en célébrant leur inculture crasse. Les réseaux sociaux, un terrain de chasse privilégié pour qui a décidé de faire « contre mauvaise fortune bons crocs » en se résignant aux travers d’Homo Sapiens, quitte à résister contre le nivellement général par le port quotidien d’élégants tweeds écossais.

En bon Homo necans, Laszlo se délecte des leucocytes d’humains chassés à la tombée de la nuit, fussent-ils disloqués et frelatés par les nuisances de l’époque. Cyrille, Rodica et Vogelsang décrivent sans détours la déréliction du monde qui vient : « Comme vous avez pu vous en rendre compte, la décomposition accélérée de leur société nous sert : nations, clans, familles, tout part en charpie, usé par des appétits autrement plus voraces que le nôtre. Rien ne résiste à leur quête de plaisir immédiat » ! Et que dire de l’oligarchie mondiale des vampires qui structure et organise leur communauté transnationale ? La critique de la direction américaine des vampires, autoconstituée au nom de l’exigence de rentabilité et de la gouvernance, « cette faribole empruntée aux humains » ne peut laisser indifférent, a fortiori lorsqu’elle est proférée dans la supra-étatique Bruxelles !

Dans un autre registre, le vieux Cyrille, qui se réveille en plein milieu du roman après plusieurs décades dans le cirage, ose cette sortie aussi ingénue que politiquement répréhensible : « Toutes ces ethnies, ces cultures qui communient dans le doux commerce. Ah, je sens que je vais adorer mon époque ! » avant de littéralement goûter aux joies de la diversité des rhésus. Ambiance…

Au terme de ces 150 pages de récit, le lecteur retiendra qu’en plus du cortex cérébral surdéveloppé des simili-Dracula, Vogelsang possède aussi une certaine sensibilité humaine.

A lire par tous les mécontemporains qui rêvent de conjurer leur révolte en clamant, hypnotiques, un soir de pleine lune : « Tout pour la Horde, la Horde pour la Lune » !

Christopher Gérard, Vogelsang ou la mélancolie du vampire, L’Âge d’homme.

La dernière campagne du Quai Conti

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Immortel, enfin, le roman de Pauline Dreyfus débute par un coup de fil. Nous sommes en juillet 1968 dans une paisible propriété de la forêt de Rambouillet où les turbulences du mois de mai ont été amorties par les chênes centenaires. Loin du chaos parisien, l’écho des pavés est à peine parvenu aux oreilles d’un couple de prospères retraités. Paul et Hélène Morand vivent un mois de l’année dans cette province bucolique. L’appel de Jacques de Lacretelle va remettre en piste le plus célèbre des réprouvés, l’exilé de Vevey, l’homme pressé qui, entre deux saillies, filait jadis à toute allure dans sa rutilante Bugatti. Le portrait est plus flamboyant que la triste réalité de cette fin des années 60. Paul Morand, ce personnage sulfureux des lettres françaises, est un revenant. Sa vie, une épopée d’un autre temps. Né en 1888, disciple de Giraudoux, coureur de 1 500 mètres, reçu premier au concours des Affaires étrangères, attaché d’ambassade à Londres, jeune écrivain préfacé par Proust, auteur de romans rapides comme l’éclair, son prestige est alors immense.

On le lit, on l’admire, on le jalouse. 35 voitures au compteur. Jet-setter avant l’heure, il parcourt l’Europe galante. Des dizaines de femmes le désirent, une seule réussit à l’enchaîner. Cet apôtre de la liberté, de la passion et du bonheur éphémère connaît ses ultimes moments d’insouciance. La Libération sonnera en fait le glas d’une carrière promue aux plus hautes distinctions. Dès 1928, comme le rappelle Pauline Dreyfus, Paul Morand était pressenti pour devenir « rapidement » un immortel. Prêter serment de fidélité au Maréchal n’aura pas été sa meilleure intuition et aura passablement retardé sa postérité. En 1968, l’homme est fatigué, ses genoux fragiles et ses rares amis, tous enterrés. Chardonne est parti en mai de cette même année. Nimier, ce fils spirituel qui lui avait remis le pied à l’étrier est mort dans un accident de voiture sur l’autoroute de l’Ouest depuis déjà six ans. La vulgarité du monde moderne dégoûte cet homme habitué aux prévenances et aux plaisirs de caste. Les embouteillages, les HLM, le bronzage, ce n’est pas son monde à lui.

Dans sa jeunesse, il skiait à St-Moritz, se baignait dans une Méditerranée à la pureté originelle et il n’y a pas si longtemps conduisait une 300 SL à portes papillon. Un esthète. Congés payés, étudiants chevelus et révolutions ne sont visiblement pas sa tasse de thé. Le désir de revanche est pourtant bien là. Intact. Les blessures de l’opprobre encore vivaces. Son fidèle ennemi Mauriac fait toujours barrage à son entrée au Quai Conti. En 1958, Morand n’avait obtenu que dix-huit voix, il lui manquait celle du Cardinal Grente pour disposer des dix-neuf voix indispensables à son élection. Il avait pourtant juré qu’on ne le reprendrait pas dans cette quête aux ridicules hochets. Il récidive cependant en 1959 mais le Général revenu aux affaires s’y oppose, ne pardonnant pas au diplomate son choix de 1940. Morand se retire alors de la compétition. Puis, plus rien avant ce coup de téléphone de 1968 qui change la donne. Pauline Dreyfus fait le récit émouvant d’un vieil homme, lucide sur les maigres mérites d’une reconnaissance littéraire aussi tardive mais qui en savoure, malgré tout, les délices frelatés. Cette cinquième tentative pour enfin décrocher son fauteuil à l’Académie est racontée avec beaucoup de sincérité, d’intelligence, de parti pris et d’amour pour ce grand écrivain. Car si les choix politiques de l’homme sont critiquables, son écriture demeure un plaisir indémodable, une cavalcade de mots qui vous percutent et vous emportent. Qui peut résister à ce style fracassant ?

Pauline Dreyfus a très bien lu Morand, elle lui emprunte parfois quelques fulgurances comme cette phrase : « il y a plus beau que Paris, c’est la nostalgie de Paris ». On dirait du Morand, c’est du Dreyfus. Immortel, enfin nous montre un Morand qui doute de son talent, qui finit par croire les âneries qu’on raconte sur lui : il ne serait qu’un modeux, un écrivain de salon. Dans son livre Entretiens, Paul Morand se reprochait à demi-mot son « instabilité » : « Je ne peux pas tenir en place, j’écris dix lignes il faut que je m’en aille ; donc je reprends, et je recommence cinq ou six fois. C’est l’histoire de la plupart des écrivains : un talent coulant de source comme Giraudoux est chose très rare ». Pour décrire l’ambiance de cette ultime tentative, Pauline Dreyfus a recréé les décors, le grand appartement de l’avenue Charles-Floquet dans le VIIème, Raymond le volubile maître d’hôtel, les deux bonnes espagnoles, le chow-chow à l’inévitable langue violette et les invités du couple Morand. Vous découvrirez un Patrick Modiano scrutant ce manège, un Pascal Jardin fétichiste des bottes, un Banier truculent, une Nathalie Baye en lectrice attitrée de Madame, un Jean d’O primesautier, enfin tout un univers disparu, cocasse et factice, où la littérature était au cœur des conversations[1. A lire également sur ce sujet : Entretiens de Paul Morand – La petite vermillon, Paul Morand, un évadé permanent de Gabriel Jardin- Grasset, Le soufre et le moisi, la droite littéraire après 1945 de François Dufay – Tempus.].

Immortel, enfin de Pauline Dreyfus – Grasset

In vodka veritas

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Edouard Limonov a essaimé, et pas simplement dans le ventre de ses maîtresses. Son disciple littéraire le plus convaincant a largement dépassé le maître, au point de rafler le plus prestigieux prix littéraire russe et de se payer le luxe de diriger l’édition nijni-novgorodienne de la revue Novaya Gazeta tout en militant au Parti National-Bolchévique. Ce surdoué des lettres à l’allure de skinhead s’appelle Zakhar Prilepine. A 37 ans, là où d’autres résument leur angoisse existentielle à une ligne de coke sniffée place Saint-Germain et au traumatisme d’une nuit en cellule, Prilepine a déjà accompli deux guerres comme engagé volontaire en Tchétchénie, expérience qui lui inspira le décapant Pathologies (Syrtes, 2007). Ajoutez à son curriculum vitae un engagement nazbol de longue date, dont il tira le splendide roman Sank’ia (Actes sud, 2009), ses engouements littéraires pour Mishima et Jünger, une sérieuse tendance à défriser les bonnes consciences occidentales, et vous commencerez à entrevoir l’étoffe de Prilepine.

Cet automne, Actes Sud a publié sa quatrième œuvre traduite en français : un recueil de onze nouvelles mystérieusement intitulé Des chaussures pleines de vodka chaude. L’expression désigne une recette de grand-mère pour détendre des chaussures trop serrées, exercice auquel s’adonnera le héros en plein restaurant dans l’une des nombreuses histoires alcooliques qui ponctuent ces 180 pages.
Ces récits autobiographiques, Zakhar Prilepine les a voulus déliés de son engagement militant, à l’instar du roman polyphonique Sanki’a, qui narrait l’épopée héroïque et suicidaire de jeunes nazbols exaltés par la décrépitude de leur patrie outragée, brisée et martyrisée par les années Eltsine, sans cautionner leur réponse violente à la barbarie d’Etat. Gilka, première nouvelle du recueil, confirme le statut dégagé de son auteur au crâne rasé, soucieux d’apparaître en hooligan de la plume plutôt qu’en coryphée d’une brigade des lettres nationale-bolchévique.
Prilepine a beau être insaisissable de subtilité, il reste l’habile peintre du paysage social russe de l’après-Perestroïka, ravagé par la faillite des petits vieux et l’effacement de l’avenir chez une jeunesse désabusée : « Nous conduisions ensemble, côte à côte, des colonnes de jeunes gens passionnées et sans peur, dans les rues des villes les plus diverses de notre empire fourvoyé, jusqu’à ce que le pouvoir nous traite d’ordures et de charognes qui n’avaient pas et ne pouvaient avoir de place dans ce pays ».

La littérature au foie

A l’indignation pavlovienne, les jeunes dépeints par Prilepine préfèrent la franche rébellion, non sans compromissions avec l’ordre moral dépravé promu par le marketing et la publicité. Or, comme tout bon dialecticien des mots et des âmes, le styliste de Nijni-Novgorod sait allier les contradictions et chevaucher le tigre d’une modernité liquéfiée par les bains d’alcool. Cela donne de belles images éthyliques (un « mois d’août tiède, mou comme un lendemain de cuite »), où l’ivresse se fait le papier pH d’une société perpétuellement à côté de ses pompes. La littérature au foie produit aussi de joyeuses scènes ubuesques, où la fantasmagorie se mêle au pathétique, comme dans la nouvelle Viande de chien, dans lesquels le narrateur, son frère et leur indécrottable ami Roubtchik servent un barbecue …canin aux jeunes filles qu’ils convoitent. Après une balade mouvementée dans la neige, leurs quelques grammes d’alcool dans le sang aidant à tenir la température, l’enjeu sera d’entrer dans leur immeuble gardé par une concierge patibulaire, qui ne laisse rien passer, surtout pas de jeunes loups pleins de sève et de vodka. Pénétrer dans ce cloaque ne sera pas chose aisée et nécessitera l’art du grimage et du système D propres aux hommes éméchés.

Il est vrai que la littérature russe considère le zapoï comme un genre romanesque à part entière. Ces errances d’ivrogne, s’étalant parfois sur plusieurs jours, inspirent une métaphore aérienne filée à Prilepine : « La sortie de l’ivresse est un miracle que l’on peut reproduire sans cesse et qui n’en finit pas de nous étonner ; les sensations ne s’émoussent pas. Ce doit être comparable – en aviation – à la sortie d’un piqué. Le grondement dans la tête enfle, la terre plate se rapproche de plus en plus, on est pris de vertige et soudain, ce sont des saccades, les yeux se ferment une seconde, la tête se renverse ».
Mais derrière les verres de vodka frelatée, les mœurs légères et les balades campagnardes au clair de lune, se cachent les faces burinées des hommes. Ces chiens de paille aux visages indistincts imprègnent l’imaginaire du narrateur, au point de ne plus être qu’une masse informe, les parents d’un voisin proche devenant aussi méconnaissables que les passagers anonymes d’un trolley.

Love on the bitume

Quand l’amour apparaît chez Prilepine, c’est par effraction, telle une grenade dégoupillée au nez et à la barbe des populations civiles. Hâtivement lu, le préambule laconique de la brève Histoire de putes exprime la misogynie masculine dans toute sa splendeur : « Les hommes pensent que les femmes sont intéressées par le sexe. Mais les femmes, ce sont les hommes qui les intéressent. Tout le reste, elles le font par jeu ou par pitié. Les femmes croient que ce sont les femmes qui intéressent les hommes. Or c’est le sexe qui les intéresse. Le reste est le fruit du hasard ou le résultat d’un accès de légère excitation qui, d’ailleurs, peut se prolonger toute une vie. C’est là que s’achèvent les différences entre les sexes ». Mais ce jugement ne prend son sens qu’à la lumière de la meilleure nouvelle de l’opus, Le meurtrier et son jeune ami. Dans ce récit à la chute poignante, le couple asymétrique formé par un soldat priapique ultraviolent surnommé le « Primate » et sa jeune épouse se brise au détour d’une balle perdue tchétchène.

Pour susciter l’appétit du lecteur sans dévoiler le sel de l’intrigue, nous ne ferons qu’esquisser le dilemme tragique de la digne et inconsolable épouse. Aimer son défunt mari volage envers et contre tout, respecter ses viles amitiés passées au péril de son confort quotidien, voilà le chemin de croix de la veuve éplorée. Une quête de l’absolu en proie à tous les nihilismes : c’est aussi cela, le génie dostoïevskien du grand Zakhar Prilepine.

Zakhar Prilepine, Des chaussures pleines de vodka chaude, traduit par Joëlle Dublanchet, Actes Sud.

 
*Photo : Prilepine par Avdeev Max

Ni maître, ni maître : Dieu !

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L’anarchisme chrétien ? Vaste programme, chimère spirituelle et licorne politique : c’est ce qu’il est de bon ton de penser, tant les deux termes semblent se contrarier dans leur sens. D’un côté Le Principe, de l’autre son absence radicale, les uns assis à la droite de Dieu et les autres allant le nier avec Bakounine. Parler d’anarchisme chrétien, c’est faire collaborer le Christ et Lucifer, l’ange rebelle avec l’ordre suprême… bref, c’est raconter n’importe quoi ! C’est pourtant le serpent de mer que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver ont décidé d’enfourcher, dans ce beau livre publié aux Éditions de l’Œuvre, afin de sortir de la crypto-zoologie nombre de figures hétérodoxes fascinées tout à la fois par le Christ et révulsées à l’idée de servir un autre pouvoir que celui du Tout-Puissant.[access capability= »lire_inedits »]

Sur près de 400 pages, nos deux jeunes écrivains vont travailler à dessiner le portrait de ces anarchistes « fols en Christ », de ces hindous pacifistes intéressés par la morale chrétienne ou de ces penseurs catholiques en mal de paroisse, au tempérament hautement inflammable, que la soumission à l’ordre injuste du monde insupporte. Ces visages que Jacques de Guillebon et Falk van Gaver nous présentent, ce sont, entre autres, ceux de « Barbey le réfractaire » ou de Baudelaire « le divin dandy », en passant par le mouvement nabi et « les prières de Rimbaud ». Autant de personnages et de courants inclassables, qu’ils se refusent à rassembler autrement que selon la fougue de leur foi paradoxale. Leur unique point commun est de n’être assignable à aucune case. Mais aussi d’être identiquement écœurés par les crimes provoqués par les grandes utopies socialistes des deux derniers siècles pour le bien de l’humanité souffrante. Car voici le dilemme qui travaille les chrétiens soucieux de rendre un peu de justice en ce monde, ce dilemme que n’ont pas connu les idéologies marxistes et anarchistes : comment bouleverser le monde sans prendre le risque des goulags ou du terrorisme à drapeau noir ?

Outre le panorama historique tracé sur deux siècles d’anarchisme chrétien, la lecture de cet ouvrage brillant, au style enlevé, profitera aussi aux non-chrétiens dans la mesure où Jacques de Guillebon et son compère posent une question morale essentielle, à laquelle ceux qui n’ont pas encore abdiqué devant l’État oppresseur et le marché-roi, ceux qui refusent l’appauvrissement matériel et spirituel des masses, doivent tenter de répondre: comment ne pas ajouter le meurtre à l’injustice ? Tel est, semble-t-il, le but fondamental de ce livre qui apparaît moins comme un précis d’anarchisme chrétien que comme un manuel à destination des quelques hommes libres qui existent encore, et entendent le demeurer sans se compromettre avec l’injustice réelle ni céder aux sirènes d’une justice idéale et désincarnée dont on sait aujourd’hui qu’elle est le meilleur alibi des oppressions nouvelles…[/access]

Jacques de Guillebon et Falk van Gaver : L’Anarchisme chrétien, Éditions de L’Œuvre.

Le ministère de la Vérité veille au grain

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Au ministère de la Vérité, aussi connu sous le nom de ministère de la Culture en français ou Miniver en novlangue[1. Celles et ceux d’entre vous qui connaissent peu ou pas le 1984 de Georges Orwell risquent d’avoir quelques difficultés avec cette brève.], on ne chôme pas en ces temps de crise. Ainsi, sur le site Contrepoints, l’excellent h16 nous révèle l’existence d’un e-mail, pardon, d’un message électronique envoyé urbi et orbi par ledit ministère, grâce auquel les membres du Parti extérieur ont pu constater l’engagement total du Miniver dans le sauvetage de la zone euro et la lutte contre la spéculation. C’est officiel, la Commission générale de terminologie et de néologie[2. Qui existe vraiment !], en charge de la rédaction du 11ème dictionnaire de novlangue, vient de décider qu’il ne faut plus dire Eurobond mais Euro-obligation. Gageons qu’au Miniplein (Ministère du redressement productif), le camarade Arnaud Montebourg doit se réjouir de cette aide providentielle qui, soyez-en sûrs, permettra de décupler notre production annuelle de faucilles.

Mais ne croyez pas, camarades, que les efforts héroïques du Miniver s’arrêtent là ! Dans le même message, on apprend également que la Délégation générale à la langue française et aux langues de France, aidée de la Commission générale de terminologie et de l’Académie française[3. Idem !] vient d’éditer deux nouvelles circulaires dans la collection Vous pouvez le dire en français : respectivement Faire des affaires en français et Employeurs, employés : l’entreprise responsable. Ce sont donc maintenant plus de 6 000 termes qui viennent enrichir la novlangue et qui éviteront à l’avenir aux prolétaires d’utiliser des mots, concepts et idées potentiellement incompatibles avec l’orthodoxie officielle FrancSoc.

Le Parti intérieur en profite pour rappeler à tous que le Miniver a été créé en 1959 afin de pallier le manque chronique de culture dont souffrait jusque-là la France. Rendez-vous donc sur vos télécrans pour découvrir à quoi servent vos impôts et n’oubliez pas que, désormais sur Internet aussi, Big Brother vous regarde.

Il est inutile de chercher de correspondance officielle pour « foutage de gueule » ; j’ai essayé, il n’y en a pas.

Mortelle cohabitation

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Le problème de la cohabitation empoisonne la vie politique française depuis qu’en 1978, le président Giscard d’Estaing déclara qu’il resterait à l’Élysée en cas de victoire de la gauche aux élections législatives, et surtout, depuis qu’en 1986, Jacques Chirac, leader de la nouvelle majorité à l’Assemblée nationale, accepta de devenir premier ministre de François Mitterrand en vue de la présidentielle de 1988, mais au risque, assumé, d’abîmer en profondeur la Ve république. Avec ses chausse-trappes, ses pièges innombrables, ses poignards dissimulés dans des bouquets, ses byzantinismes et ses non-dits, ses jeux tortueux autour de la lettre et de l’esprit de la constitution, avec le capiteux parfum d’hypocrisie qui l’accompagne toujours, on conçoit que l’homme de Jarnac, le plus florentin de nos chefs d’État, dût en raffoler. Mais on imagine à quel point la couleuvre fut dure à avaler pour un Chirac qui se donnait encore, à l’époque, pour un gaulliste pur sucre, et qui se vit obligé, à trois reprises, de sacrifier ses convictions sur l’autel de ses ambitions. Et tel est encore le sentiment que donne le plaidoyer pour la cohabitation qu’Henri Guaino a fait paraître dans Le Figaro du 24 mai.

Interrogé par un journaliste qui n’y va pas par quatre chemins en lui demandant carrément si la cohabitation n’est pas nocive, celui qui fut jadis l’homme lige de Philippe Séguin répond, un peu gêné : « C’est aux Français d’en décider ! Je n’imagine pas leur dire : « Ne votez pas pour nous, parce que la cohabitation, ce n’est pas bien.» Ce qui serait nocif, ce ne serait pas la cohabitation, poursuit Guaino, ce serait que les socialistes aient tous les pouvoirs pour appliquer leur programme. » Donc, qu’il n’y ait pas de cohabitation, laquelle, par comparaison, lui paraît bénéfique… En acceptant de se présenter aux élections, Guaino se condamnait à prendre de telles positions. Pourtant, nul doute qu’au fond de lui-même, il ait bien conscience que, dans le cadre de la Ve république, une telle cohabitation serait désastreuse à long terme, et sans grand intérêt à brève échéance.

A court terme, en effet, les bénéfices politiques d’une cohabitation seraient peu significatifs. Elle aurait évidemment l’avantage, et ce n’est pas rien, avouons-le, de permettre aux personnalités éminentes qui siégeaient dans le précédent gouvernement, les Frédéric Lefebvre, les Éric Besson, les NKM, les David Douillet, les Benoist Apparu, de retrouver les maroquins dont une décision inconsidérée des Français vient de les priver indûment; peut-être même permettrait-elle à François Fillon de retourner à Matignon, ce qui aurait au moins l’intérêt d’apaiser la guéguerre des chefs qui se profile à l’UMP. Mais sur le fond, une telle cohabitation aurait surtout pour effet de « rétablir un équilibre », comme le soulignent fréquemment les ténors de la droite modérée, c’est-à-dire, en clair, d’instituer au sommet de l’État une situation de paralysie. D’un côté, en effet, le président de la république se verrait effectivement privé de la plupart des fonctions qu’il assume en temps ordinaire, lorsqu’il dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale, et donc, d’un premier ministre et d’un gouvernement de la même couleur politique que lui. On retrouverait ainsi, pour cinq ans, la figure pathétique du roi fainéant telle que l’assuma Jacques Chirac entre 1997 et 2002. Mais en face, la droite modérée, majoritaire à l’Assemblée et en mesure d’imposer un premier ministre, se retrouverait elle aussi dans une situation inconfortable, dans la mesure où elle resterait par ailleurs minoritaire au Sénat.

Dans ces conditions, elle ne pourrait pas réviser la constitution, et, par exemple, imposer la fameuse « règle d’or » : pour cela, il lui faudrait en effet l’appui du président et de la majorité du Sénat. Elle ne pourrait plus légiférer à sa guise par voie d’ordonnances comme elle en a pris l’habitude ces dernières années, les ordonnances exigeant la signature du chef de l’État. Elle se verrait, enfin, considérablement bridée en matière de politique étrangère et européenne, laquelle, même en période de cohabitation, relève en partie du domaine réservé du président. En somme, même à ne considérer que le court terme, une cohabitation ferait entrer la France dans un état de coma politique – jusqu’à ce que le Président se décide enfin à dissoudre l’Assemblée nationale. A tout cela, de bons esprits pourront évidemment rétorquer qu’une majorité de droite à l’Assemblée aurait au moins l’intérêt d’empêcher la gauche de réaliser son programme : certes, mais vu ce qui sépare objectivement le programme de la droite modérée post-sarkozyste de celui de la social-démocratie à la Hollande, on est en droit de se demander ce que cela change.

Plus fondamentalement, alors que les avantages immédiats s’avèrent bien maigres, les inconvénients à long terme paraissent considérables – du moins, aux yeux de personnalités que l’on peut supposer attachées à l’héritage du général De Gaulle.
Au regard du principe démocratique, d’abord, il paraîtrait assez choquant que le président, que la majorité du peuple vient d’élire afin qu’il puisse agir et gouverner, se trouve aussitôt dans l’incapacité d’assurer le mandat qui lui a été confié du fait d’élections législatives dont le résultat dépend largement des modalités du découpage électoral, des déséquilibres démographiques, de questions de lieux et de personnes, bref, des innombrables considérations locales ou conjoncturelles qui président à la désignation des 577 membres de l’Assemblée. Qu’on le regrette ou non, la valeur démocratique de l’élection présidentielle est sans commune mesure avec celle des législatives : c’est pourquoi il serait en définitive attentatoire au principe démocratique que celles-ci puissent invalider celle-là.

Mais le pire est ailleurs : dans l’altération profonde de la fonction présidentielle et de la stature du chef de l’État qui résulterait inévitablement d’une cohabitation longue. C’est ce qu’ont pu constater les Français en 2002, lorsque Jacques Chirac fut réélu après cinq ans de cohabitation avec Lionel Jospin : à la place du président de plein exercice qu’ils avaient connu en 1995, ils se sont retrouvés avec un homme habitué à jouer les potiches et à inaugurer les chrysanthèmes, bref, avec un président paresseux qui laissera la bride sur le cou à Raffarin, à Villepin et à Nicolas Sarkozy. La cohabitation longue, c’est, à terme, le risque de voir renaître ce que l’on appelait dans les années 1950 « les délices et les poisons » du parlementarisme absolu et du régime des partis. C’est la possibilité de voir disparaître cette « monarchie populaire », selon le mot du général De Gaulle, qui constitue l’essence et fait tout l’intérêt de la Ve république.

Au total, plutôt qu’une cohabitation forcément désastreuse, sans doute serait-il plus raisonnable de laisser à la gauche le risque de gouverner, à la droite, la possibilité de se recomposer, et à la Ve république, une chance de survivre.

Arnaud Montebourg en liberté surveillée

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Il est attendu comme le messie. Le ministre du Redressement productif (et non pas progressif, bande de canailles) Arnaud Montebourg a fait sa première sortie de terrain aujourd’hui près de Marseille. Première visite ministérielle aux salariés de Fralib qui veulent reprendre leur activité (du thé en sachet) alors que l’actionnaire principal Unilever veut mettre la clé sous la porte.

Montebourg a annoncé qu’il viendrait avec des solutions. Tant qu’à faire, autant réussir un bon coup tout de suite, si c’est envisageable, quitte à ne sauver que la moitié des emplois. Parce que les temps promettent d’être durs, voire très durs.

Parce que démondialisateur en parole ça va, mais une fois installé à Bercy c’est une autre paire de manches (mais non, ce n’est pas une attaque déguisée contre les chemises du nouveau président, bande de malpensants). Le nouveau ministre l’a d’ailleurs rapidement signalé, dans une interview trois jours après sa nomination, qui fut la récompense de son ralliement à la Hollandie après les primaires socialistes : il y aura des échecs, sous-entendu je ne suis pas le magicien d’Oz qui va empêcher les licenciements, redresser les entreprises et relancer l’industrie à moi tout seul.

Une prudence bien étonnante chez celui qui parle fort, souvent, et pour ne rien dire, souvent aussi. C’est que Montebourg a peut-être compris que ce ministère était à la fois sa chance et sa prison. Les clous – made in France – sur sa croix à venir pour 2017.

Evidemment, le quinquennat s’annonce économique et social : chômage, budget, salaires des grands patrons, réindustrialisation, retraites, c’est sur ce terrain que la gauche et le gouvernement sont attendus par les Français. Il faut faire mieux que Christian Estrosi et Xavier Bertrand, au moins pour ce qui est de la rhétorique. Et il faut à tout prix faire mentir l’adage de Jospin 2002, expliquant aux salariés de Michelin, à qui on annonçait des réductions d’effectifs et un cours de bourse en hausse, que l’Etat ne peut pas tout. Jospin a fini par le payer au premier tour de la présidentielle de 2002, la gauche le sait. Alors il faut dire que l’Etat peut, que l’Etat peut un peu et qu’il vous le montre. Pour les miracles, on est prié de s’adresser au ciel, aux Allemands, aux Chinois, ou à la main invisible et à la croissance mondiale réunies.

Revenons à notre redressement productif : que peut faire ce ministre ? Des discours et des déplacements dans un premier temps. Puis bouger ses bras et essayer de trouver des solutions. Si ça ne tombe pas assez vite, au moins pour les dossiers emblématiques (Fralib, Petroplus ou Peugeot-Aulnay) ça coûtera cher politiquement. Et qui sera la victime idéale de cette impuissance politique ? Montebourg lui-même. Je parie que les syndicats vont se faire un plaisir d’en faire leur cible favorite, les « amis » du Front de gauche – dont il a un peu trop séduit les électeurs aux primaires – aussi. Et je mise aussi sur ses camarades du gouvernement pour le tacler en douce, et bientôt au grand jour. Car du redressement on passera vite au ministère des plans sociaux. Je lui souhaite bon courage pour tous les Air France à venir, par exemple les opérateurs de téléphonie ou les banques qui rêvent tout haut de dégraisser par milliers.

On a d’ailleurs du mal à imaginer que cette mission intrinsèquement impossible doive quoi que ce soit au hasard. Hollande se méfie de Montebourg, même s’il a fait une campagne efficace et loyale, oubliant sans moufter qu’on avait enterré ses thèmes favoris (le protectionnisme et la démondialisation) au nom d’une certaine centrisation des thèmes. On n’imagine pas qu’il ne vise pas 2017, tout bardé d’une légitimité gouvernementale dans un secteur crucial. Alors, il faut le mettre sous surveillance : quoi de mieux qu’un portefeuille où il ne peut pas réussir, sauf miracle (qu’on lui et nous souhaite) ?

Moscovici, ministre de l’Economie, vérifiera qu’on ne joue pas avec les frontières, même pour sauver nos aciéries. Sapin, en charge du social, expliquera qu’il est un peu brouillon et ne connaît rien à la mécanique subtile (pour ne pas dire sclérosée) de la négociation avec le patronat et les syndicats. Cahuzac au Budget dira qu’il n’y a pas d’argent public pour relancer quoi que ce soit. Et Ayrault dans tout ça ? Il laissera faire avant de recadrer sèchement Arnaud quand il dira des âneries qui énervent les éditorialistes de BFM Business ou des Echos.

Si ça s’arrange, le président Hollande engrangera les bénéfices. Si ça va mal, le grand ministre du machinchose productif sera prié de manger son chapeau ou de repartir au conseil général de Saône-et-Loire faire des ronds-points et des écomusées. Pas vraiment un redressement pour Arnaud, mais, au moins, une sorte de relocalisation, finalement…

 
*Photo : Des Idées et des Rêves

Egypte : le prisme médiatique, ça trompe énormément

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D’après les premiers chiffres recueillis dans 90% des bureaux de vote dépouillés, le second tour de l’élection présidentielle égyptienne opposera deux « outsiders », comme on dit en bon français : le candidat des Frères Musulmans, des salafistes et d’une partie de la gauche Mohamed Morsi (28% des voix) et le dernier premier ministre de Moubarak, le militaire de carrière Ahmed Chafiq (21%).

Pour les deux favoris du scrutin, l’ancien chef de la Ligue Arabe Amr Moussa, qui atteint péniblement les 12% et se voit relégué à la cinquième place, ainsi qu’Abdel Moneim Aboul Foutouh, islamiste de tendance plus « centriste » (sic), c’est une Bérézina électorale.

Mais le premier vaincu de l’élection est peut-être le système médiatique, qu’un Jean-Luc Mélenchon ou un Nicolas Dupont-Aignan cairote aurait tôt fait d’accuser. A raison, puisque le prisme déformant des grandes catégories universelles reprises par les mass media confondent la réalité complexe de l’Egypte avec le romantisme révolutionnaire de la Place Tahrir. Ces premiers résultats révèlent au moins deux faits sociaux majeurs qui ont été massivement occultés. Primo, l’allégeance d’une grande partie de la population à l’ordre politique post-nassérien, qui explique le score inattendu d’Ahmed Chafiq, lequel n’a fait campagne qu’au nom du retour au paradis perdu de l’ordre et de la sécurité pré-révolutionnaires. Secundo, la déroute du candidat de l’opinion internationale Amr Moussa rappelle les précédentes bévues des grands médias lorsqu’ils voyagent en terrain inconnu : combien de Rafsandjani, de George Weah et d’Ahmed Chalabi en ont été pour leurs frais !

Dernier paradoxe, pas piqué des hannetons, la jeunesse égyptienne expatriée, dont la bourgeoisie irrigue les universités parisiennes, semble vivre un 21 avril sauce foul. En qualifiant un barbu et un représentant de l’ancien régime honni, le vilain peuple égyptien a douché les illusions réformistes de la génération facebook. Les plus naïfs nous rétorqueront que seuls 50% des égyptiens sont allés voter, ce qui leur laisse un filet d’espoir : comme dirait Brecht, la moitié du peuple pense mal, changeons le peuple !