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En Français dans le texte

Brocarder Nicolas Sarkozy ou, comme disait Flaubert, « tonner contre », est bien sûr un exercice périmé puisque, selon l’élégante expression qui a cours à gauche, nous en voilà « débarrassés ». Je voudrais néanmoins revenir à cet étonnant discours de la place de la Concorde, le 15 avril, au cours duquel il invoqua passionnément l’amour de notre langue et les mânes de nos grands écrivains, Voltaire, Chateaubriand, Hugo, Zola − Jean Racine et même Lamartine étaient de la fête, je n’en revenais pas. Le paradoxe le moins piquant n’était pas que le président-candidat, pour leur rendre ce vibrant hommage, se contentât de lire ce qui avait été écrit par un autre.[access capability=”lire_inedits”]

Dans un pays qui conçut longtemps quelque fierté d’avoir des présidents lettrés, l’existence des « plumes » politiques (bien au-delà de l’appoint évidemment nécessaire quand il s’agit de sujets techniques) est désormais un fait avoué sans vergogne, et qui ne semble étonner personne, sauf moi. La litanie était encore plus cocasse quand on se rappelait la fameuse affaire de La Princesse de Clèves ; ou la révocation expéditive de cette « culture générale » désormais considérée comme un bâton merdeux, parfaitement inutile à des « fonctionnaires ajustés au poste » ou à des cadres d’entreprise « fluides ». Quant à ce qu’il est advenu ces dernières années de la sacro-sainte langue française, qu’on daigne se renseigner sur la considération que lui accordèrent nos ministres[1. Je recommande le site de l’AFRAV]; on sera édifié.

Mais on ne saurait s’arrêter à ces facilités. À quoi recourt-on d’autre, quand on recourt ainsi aux auteurs dits classiques, qu’à une fioriture décorative ? Une très érudite étude de Stéphane Zékian[2. L’Invention des classiques −Le « siècle de Louis XIV » existe-t-il ? CNRS Editions, 383 p., 25 euros.] retrace l’édification officielle, au cours du XIXe siècle, du corpus des classiques. On reste sidéré devant les controverses et les batailles, autour du siècle de Louis XIV et de celui des Lumières, qui montrent à quel point (et pour tous les gouvernements de ce siècle, qui en expérimenta beaucoup ; et pour tous les partis), cette construction mémorielle, considérée comme essentielle dans la formation de la jeunesse, fut un enjeu politique brûlant. De quoi s’agissait-il ? Eh, pardi ! De l’identité nationale. Débat mémorable encore qui vit, durant ce quinquennat, le choc frontal des bêtises (car la bêtise, a dit un de nos classiques, possède un « front de taureau »). Les uns crurent la définir en additionnant des « clics » sur un site internet ; les autres, avec une inventivité lexicale qui leur fait honneur, déclarèrent la chose « nauséabonde », et tout fut dit. (Il est vrai que la gauche intellectuelle a fait des progrès en vocabulaire et en richesse d’expression : on parle maintenant d’écrivains qui « suintent le Français de souche ». Allez : encore un effort pour avoir du style.)

Oui : en invoquant « notre langue » et « nos grands auteurs », à quoi recourt-on ? Personnellement, je ne crois pas qu’on puisse répondre de manière facile et univoque à cette question. J’aimerais au moins qu’on la posât. Entre l’un qui n’en parle que pour la frime, alors qu’il s’en fiche, et les autres qui, entre indifférence et méfiance, n’en parlent pas, tout cela pour un public (pardon, pour des citoyens) dont on est de moins en moins sûr que ces références (ou cette absence de référence) éveillent quoi que ce soit en lui (en eux), je vois clairement une chose : nous sommes dans la perte. Et je n’ai jamais compris ce que l’on gagne à s’appauvrir.[/access]

Mai 2012 . N°47

Article extrait du Magazine Causeur


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est écrivain. Dernier livre paru : <em>La langue française au défi,</em> Flammarion, 2009.

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