Il serait temps de ne plus confiner les vampires aux scopitones des années 1960 ou à la littérature fantastique. Après tout, du haut de leur grand âge, ces fantasques créatures hématophages devraient nous éclairer sur la réalité de notre monde techno-marchand, ne serait-ce que pour éveiller les consciences des pauvres pécheurs que nous sommes.

C’est l’exercice singulier auquel s’est adonné avec talent Christopher Gérard dans son roman Vogelsang ou la mélancolie du vampire. Son héros Laszlo vit dans la Bruxelles multiculturelle du XXIe siècle, en colocation avec ses congénères Cyrille et Rodica, tous descendants de la Horde originelle qui engendra leur engeance sanguinivore. Après une jeunesse aristocratique en Russie, bouleversée par la Révolution rouge, et plusieurs exils et dormitions successifs, Laszlo Vogelsang a atterri dans l’enfer contemporain, où les post-humains gardent l’oreille rivée à leur phonophore portable et s’autofichent sur facebook en célébrant leur inculture crasse. Les réseaux sociaux, un terrain de chasse privilégié pour qui a décidé de faire « contre mauvaise fortune bons crocs » en se résignant aux travers d’Homo Sapiens, quitte à résister contre le nivellement général par le port quotidien d’élégants tweeds écossais.

En bon Homo necans, Laszlo se délecte des leucocytes d’humains chassés à la tombée de la nuit, fussent-ils disloqués et frelatés par les nuisances de l’époque. Cyrille, Rodica et Vogelsang décrivent sans détours la déréliction du monde qui vient : « Comme vous avez pu vous en rendre compte, la décomposition accélérée de leur société nous sert : nations, clans, familles, tout part en charpie, usé par des appétits autrement plus voraces que le nôtre. Rien ne résiste à leur quête de plaisir immédiat » ! Et que dire de l’oligarchie mondiale des vampires qui structure et organise leur communauté transnationale ? La critique de la direction américaine des vampires, autoconstituée au nom de l’exigence de rentabilité et de la gouvernance, « cette faribole empruntée aux humains » ne peut laisser indifférent, a fortiori lorsqu’elle est proférée dans la supra-étatique Bruxelles !

Dans un autre registre, le vieux Cyrille, qui se réveille en plein milieu du roman après plusieurs décades dans le cirage, ose cette sortie aussi ingénue que politiquement répréhensible : « Toutes ces ethnies, ces cultures qui communient dans le doux commerce. Ah, je sens que je vais adorer mon époque ! » avant de littéralement goûter aux joies de la diversité des rhésus. Ambiance…

Au terme de ces 150 pages de récit, le lecteur retiendra qu’en plus du cortex cérébral surdéveloppé des simili-Dracula, Vogelsang possède aussi une certaine sensibilité humaine.

A lire par tous les mécontemporains qui rêvent de conjurer leur révolte en clamant, hypnotiques, un soir de pleine lune : « Tout pour la Horde, la Horde pour la Lune » !

Christopher Gérard, Vogelsang ou la mélancolie du vampire, L’Âge d’homme.

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