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Dessine-moi un président normal

Si le « grand débat » de l’entre-deux-tours n’invitait pas dans l’ensemble à la franche rigolade, les fans des Monty Python et autres amateurs de quiproquos absurdes ont eu au moins un bon moment : alors que François Hollande venait de reconnaître qu’il ne saurait y avoir de « président normal », Nicolas Sarkozy lui répliqua du tac au tac, cinglant comme il sait l’être, qu’il ne pouvait pas dire qu’il serait un président normal et que, s’il avait un peu plus d’expérience, il saurait bien qu’il ne peut y avoir de président normal. En résumé, cela donnait ce dialogue où ne manquait que le professeur Tournesol :

– Je ne serai pas un président normal !
– Vous vous trompez ! Vous ne serez pas un président normal !

Nous voilà bien avancés. Par-delà le caractère un tantinet surréaliste de l’échange, il n’est donc pas sans intérêt de revenir un instant sur cette formule piégée mais indéfiniment reprise par la presse − et de se demander si le nouvel élu sera, ou non, un « président normal ».[access capability= »lire_inedits »] Avant de jouer au devin, on doit toutefois constater le caractère extrêmement flou, incertain et discutable, de cette notion de « normalité » − tout particulièrement lorsqu’elle s’applique au chef de l’État. Être « normal », en effet, consiste à se conformer à la norme commune. Mais la norme commune de quoi ? Des autres hommes, des citoyens ordinaires, de ceux que l’on appelle les « gouvernés » ? Ou bien, des autres présidents de la Ve République ? Car la normalité − c’est le moins que l’on puisse dire, on s’en doute − n’a pas le même sens dans un cas et dans l’autre.

« Normal » comme un citoyen ?

Le rêve du « président-citoyen » qui, pour tout le reste, serait semblable aux autres, bref, du « président normal », fut longtemps caressé par une gauche traditionnellement mal à l’aise avec la dimension monarchique inhérente à la Ve République.
L’une des manifestations les plus significatives de cette orientation porte sur la question, ô combien controversée, de la responsabilité pénale du Président de la République. En 1999, en effet, le Conseil constitutionnel, cédant assez malencontreusement aux pressions de l’Élysée, déclara que le Président ne pouvait être poursuivi pendant son mandat devant des juridictions pénales ordinaires − menace qui, à l’époque, pendait dangereusement au nez du président Chirac. Cette position, qui conférait au chef de l’État une quasi-immunité pénale, y compris pour les actes antérieurs à son élection ou étrangers à ses fonctions, fut aussitôt attaquée par la gauche qui déposa à ce propos, le 29 mai 2001, une proposition de loi constitutionnelle. Une proposition d’autant plus intéressante qu’elle avait pour auteurs François Hollande et Jean-Marc Ayrault, et qu’elle affirmait « nécessaire » que le chef de l’État relève des tribunaux de droit commun pour les actes sans lien avec l’exercice de ses fonctions, afin qu’il devienne « un véritable président-citoyen, soumis aux lois de la République, comme chacun de nos concitoyens ». Une proposition que l’on a d’ailleurs de bonnes chances de voir resurgir au cours des prochains mois, comme le candidat Hollande s’y est engagé lors du débat du 2 mai.
Dans le sens de cette normalisation à tout-va, on assure que le nouveau président, merveille des merveilles, utilisera le train lorsque c’est possible, plutôt que les avions du GLAM et les jets, privés ou publics dont son prédécesseur fut si friand.

Mais sans doute faut-il relativiser la portée de ces annonces : le général de Gaulle, monarque républicain par excellence, préférait également les chemins de fer (ou sa bonne vieille DS), et se trouvait lui aussi soumis, en vertu de l’article 68 de la Constitution, à la compétence des juridictions ordinaires pour tous les actes détachables de ses fonctions : jamais il n’eut l’idée saugrenue de réclamer à cet égard une transformation de son statut pénal, comme s’en félicitait d’ailleurs son ancien garde des sceaux, Jean Foyer. Et c’est ainsi que la révision constitutionnelle destinée à instituer un « président normal » consistera simplement à revenir à ce qui était l’usage incontesté à l’époque du Général, au plus fort de la monarchie républicaine.
Et pour le reste ? François Hollande, président, ressemblera-t-il effectivement à monsieur tout-le-monde ? Le Français moyen parvenu à l’Élysée ? On peut en douter, en raison, d’abord, de la nature des fonctions qui seront les siennes : comme le notait plaisamment Christian Millau en juin 2011, « il n’y a que le gentil François Hollande pour croire innocemment qu’un président de la République peut être un homme comme les autres. Un monsieur − ou une madame − qui dort à l’Élysée et peut d’un geste, à son petit déjeuner, déclencher le feu nucléaire ou, à tout le moins, virer son premier ministre, a peu de chances d’être jamais normal. » Mais par-delà la rhétorique obligée, et la volonté de se distinguer de « l’homme pressé » de l’Élysée, Hollande y croyait-il vraiment ? Était-il si innocent que cela ? Et si oui, le restera-t-il longtemps ? Dans le dernier volume de ses Carnets secrets, Michèle Cotta, observatrice sagace des us et coutumes de la Ve République, note en 1997 que le futur président est « parfaitement sans illusions » . Le gentil rêveur cache un pragmatique consommé, qui sait que l’habit fait le moine, et que l’on ne revêt pas impunément la tunique de Nessus de la présidence.

Et l’on touche ici à un autre point : si Hollande a peu de chances d’être un « président normal », ce n’est pas seulement à cause de la fonction qu’il sera amené à exercer, mais aussi en raison de sa propre personnalité − qui, malgré les apparences, n’est pas vraiment celle du Français moyen. En parcourant les Carnets secrets de Michèle Cotta, on comprend en effet à quel point Hollande ne se ressemble pas. Il a beau avoir la tête du « Oui -Oui » des Guignols, du « Flamby » brocardé jadis par Montebourg, de la « Fraise des bois » dépeinte par Laurent Fabius, la réalité est tout autre. Ses dehors bonhommes, son apparente naïveté cachent, assure Michèle Cotta, une habileté redoutable : « Trop rapide, trop intelligent, trop ironique », constate-t-elle en 2002, au point de lui en faire le reproche: « Il faut que les auditeurs ou les téléspectateurs le suivent, non qu’il galope devant eux. » Pour être élu, Hollande a dû apprendre la leçon, se tempérer. Mais cela ne change rien à ce qu’il est au fond. Pas vraiment le type normal.

« Normal » comme un président ?

Précisons : François Hollande, devenu président, ne sera pas « normal » au sens où il pourrait ressembler en tout, ou presque, à un citoyen ordinaire − abolissant, dans un grand geste républicain, toute distinction entre gouvernant et gouvernés, comme l’ont toujours rêvé les disciples de Rousseau. En revanche, quoi qu’en pensent les partisans d’une VIe République, il est probable qu’il ressemble à cet égard à ceux qui l’ont précédé à l’Élysée, et qu’il apparaisse ainsi parfaitement normal au regard des principes et des pratiques de la Ve République.
Là encore, bien entendu, on pourrait s’interroger à perte de vue sur ce qui constitue la norme, et donc la normalité. Si l’on exclut le cas de la cohabitation, radicalement contraire à l’esprit de la Ve République, on pourrait considérer que, par-delà les variations liées aux circonstances et aux personnes, la « norme » correspond assez bien à l’idée que développe de Gaulle dès 1946, dans son célèbre discours de Bayeux : « C’est […] du chef de l’État, placé au-dessus des partis, […] que doit procéder le pouvoir exécutif. Au chef de l’État la charge d’accorder l’intérêt général quant au choix des hommes avec l’orientation qui se dégage du Parlement. À lui la mission de nommer les ministres et, d’abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement. […] A lui l’attribution de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques, soit normalement par le conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître par des élections sa décision souveraine. À lui, s’il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d’être le garant de l’indépendance nationale et des traités conclus par la France. »
Or, sur le contenu de la fonction présidentielle, que déclare François Hollande ?
En premier lieu, qu’il se situera au-dessus des partis : « Moi, Président de la République, je ne serai pas chef de la majorité. Je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Élysée. Moi, Président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds pour mon propre parti, dans un hôtel parisien. »

En second lieu, qu’il se réservera les décisions fondamentales, « les grandes orientations, les grandes impulsions », sans se mêler de la politique quotidienne, qui relève du gouvernement : bref, qu’il ne sera pas « président de tout, chef de tout et, en définitive, responsable de rien ». À ce titre, par exemple, il annonce qu’il fera un « acte de décentralisation », qu’il engagera de « grands débats » et introduira la proportionnelle pour les élections législatives de 2017 − mais, en revanche, qu’il renoncera à « nommer les directeurs des chaînes de télévision publiques »…
Que, par ailleurs, il assure vouloir faire en sorte que son « comportement soit à chaque instant exemplaire ». Cela va sans dire… les Français n’avaient envie d’élire à leur tête ni un Strauss-Kahn ni un Bernard Tapie. Mais là encore, rien de nouveau sous le soleil : depuis le général de Gaulle, le président doit s’efforcer de respecter scrupuleusement les règles morales ou, du moins, de le faire croire.
En somme, s’il s’en tient au programme qu’il a exposé aux Français le 2 mai, François Hollande a effectivement toutes chances d’être un président normal. Autrement dit, et c’est tant mieux, un homme parfaitement anormal.[/access]

Cancres de l’Eurovision : vive la crise !

Dans un article lapidaire, Le Monde rapporte les confidences de la candidate espagnole à l’Eurovision, dont la finale se déroulera samedi soir devant des millions de téléspectateurs émerveillés par le kitsch de l’événement.

D’après Pastora Soler, ses parrains télévisuels auraient tout intérêt à la voir échouer à Bakou – capitale de l’Azerbaïdjan, ce qui traduit les hautes vues eurasiennes des concepteurs du concours- pour ne pas se coltiner l’organisation coûteuse du télé-crochet l’an prochain. Car une tradition intangible veut que le pays gagnant rafle la gestion de la soirée l’année suivant son couronnement. Pour l’Espagne, qui a d’autres chats financiers à fouetter, le cadeau paraît bien empoisonné, d’où la recommandation faite à sa candidate de mettre toutes les chances d’échec de son côté.

En France, nous n’avons pas attendu la crise de l’euro et les secousses du système financier pour éviter le surcoût d’un éventuel succès. Grâces soient rendues aux sélectionneurs des candidats hexagonaux, qui s’efforcent de ne pas trouver de successeur à la légendaire Marie Myriam. L’an dernier, Amaury Vassili a brillamment raté le coche avec sa comptine corse Sognu, l’érigeant en digne successeur des Sébastien Tellier (qui réussit l’exploit d’arriver en fin de classement avec l’entraînant Divine), Patricia Kaas et autres Jessy Matador, dont le refrain inspiré « Allez allez allez, allez ola olé/Allez allez allez ola olé/ Allez allez allez, allez ola olé/ Allez allez allez, c’est le son de l’année » ne suscita bizarrement pas l’engouement du public lors de l’antépénultième édition.

Allez, sans mauvais esprit, pour que 2013 ne soit pas pire que 2012 sous les cieux tricolores, souhaitons à la charmante Anggun et à sa world music le même accueil samedi.

La chute de la maison Delors

Un beau lapsus vaut mieux qu’un long discours. En souhaitant que « Martine Aubry » ne soit pas élue, le 17 juin, député de la circonscription d’Hénin-Beaumont, Vincent Peillon a révélé les vrais sentiments qu’il éprouve pour la première secrétaire du Parti socialiste : une aversion comparable à celle qu’il entretient à l’égard de Marine Le Pen. La loi d’airain de la vie politique se résume au « Vae victis ! » (Malheur aux vaincus !) du chef gaulois Brennus jetant son bouclier sur la balance pour augmenter la quantité d’or extorquée aux Romains défaits. Tous les sourires, amabilités et bises sonores échangés ces derniers jours entre Hollande, Ayrault et Martine Aubry doivent être interprétés comme une posture préélectorale. Le PS serait ainsi le pays des Bisounours, alors que du côté de l’UMP, la castagne entre Copé et Fillon n’a pu être mise au frigo en attendant le 17 juin. Personne n’est dupe, mais cette hypocrisie est une forme de politesse que l’on doit aux électeurs, comme celle des parents qui, conscients de leurs responsabilités, évitent de se quereller devant leurs enfants.

Le sort des urnes a été régulièrement défavorable à Martine Aubry depuis le lancement de la primaire socialiste à la présidentielle. Emberlificotée dans le « pacte de Marrakech » conclu avec Dominique Strauss-Kahn (à lui l’Elysée, à elle Matignon), elle se plante lors de la primaire, largement battue par François Hollande. Et se comporte pendant cette campagne de manière à rendre impossible un rabibochage avec le vainqueur (« gauche molle », « quand c’est flou, y a un loup… »). La vraie campagne présidentielle redonne pourtant quelque espoir à Martine : la montée en puissance de Mélenchon dans les sondages allait rendre incontournable sa venue à Matignon, elle seule étant en mesure de se concilier les bonnes grâces d’un Front de gauche revenu aux scores du PC d’avant Mitterrand. Caramba, encore raté ! La fusée mélenchoniste n’a pas atteint l’orbite espérée, et Martine Aubry doit faire ceinture pour la rue de Varenne.

Il ne lui reste plus comme choix que de faire allégeance en entrant dans le gouvernement Ayrault, qualifiée par elle de « naze », selon Le Canard enchaîné, ou de se mettre « en réserve de la République » en boudant dans son beffroi lillois. Elle a choisi cette dernière solution, qui pourrait bien être le commencement de la fin de sa carrière politique. Elle ne sera pas député, car elle ne se présente pas aux législatives, et elle a annoncé qu’elle ne briguerait pas la direction du PS lors du prochain congrès prévu au mois d’octobre prochain. Une sage décision, car en étant candidate à sa propre succession, elle allait au devant d’une grosse déconvenue : malgré toute l’amitié que lui portent quelques barons locaux du parti, ils ne se bougeront pas pour bourrer les urnes en sa faveur, comme ce fut le cas lors du congrès de Reims en 2008. Quand le patron est à l’Elysée, la maison socialiste doit être gardée par un fidèle de chez fidèle, comme du temps de Mitterrand. Comme, de l’avis général, Martine Aubry est une vraie méchante, elle profite des derniers leviers de pouvoir qui lui restent rue de Solférino pour faire quelques mauvaises manières au nouveau président, en écartant des proches de François Hollande de l’investiture PS aux législatives au profit de ses amis.

On aurait tort, cependant, de ne voir dans cet affrontement Hollande-Aubry qu’un banal choc d’ambitions personnelles. Martine Aubry, jusqu’à sa défaite aux primaires, avait amorcé un vrai tournant idéologique du PS. Flanquée sur sa gauche par Benoît Hamon (plus inconsistant que lui, tu meurs !), elle avait entrepris une dépolitisation en profondeur de la doctrine du parti. Le social disparaissait au profit du « sociétal » dans le sillage des théories développée par la fondation Terra Nova, du sociologue Michel Wieviorka et des épigones français de l’idéologie américaine du « care ». L’alliance programmatique de long terme avec les Verts s’était concrétisée par un compromis avec les écologistes où ces derniers se taillaient la part du lion, avec la sortie du nucléaire, et une approche communautariste et multiculturaliste de la gestion de la société française. Dès la victoire de François Hollande à la primaire socialiste, il fut mis bon ordre à tout cela pour en revenir à une conception plus traditionnelle d’une social-démocratie à la française, sociale dans la limite des possibilités financières, raisonnablement productiviste et ne considérant pas la Nation comme un gros mot.

Les premiers pas de Hollande sur la scène internationale, au G8, à l’OTAN et à Bruxelles confortent ce retour aux principes fondamentaux d’une gauche au pouvoir qui ne craint pas d’affirmer la singularité française dans les controverses sur la marche du monde. Il semble avoir compris que l’Europe de 2012 n’est plus celle des années 90, où Mitterrand, Delors et Kohl pouvaient, hélas, imposer à leurs peuples et au continent le funeste traité de Maastricht, dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Penser que l’instauration d’une monnaie unique dans un espace géopolitique sans solidarité entre ses utilisateurs pouvait fonctionner en temps de crise défie toutes les lois du bon sens. Aujourd’hui, en rassemblant autour de lui la gauche du « oui » et du non au référendum de 2005, Hollande prend acte que Merkel n’est pas Helmut Kohl, et qu’il urge de sortir du dogme du couple franco-allemand envers et contre tous. L’issue de la bataille sur les euro-obligations sera à cet égard décisive.

Elle ne débouchera pas, contrairement à ce que pensent les éternels eurobéats, sur une fédéralisation en catastrophe de la gestion économique et sociale de l’UE, pour la bonne et simple raison que les Allemands et leurs alliés (Pays-Bas, Suède, Finlande et quelques autres) n’en veulent à aucun prix. Même le SPD allemand est à cet égard dans une nasse : l’opinion outre-Rhin est très majoritairement hostile à ce que l’Allemagne finance les pays dits du « Club Med », et les élections générales sont pour 2013… L’idée fédéraliste européenne est en recul partout en Europe, dans les partis de droite comme dans ceux de gauche, à l’exception des libéraux et des écologistes, dont la forme électorale n’est pas brillante… Il n’y aura donc pas d’euro-obligations « modèle Hollande », pour permettre le financement des pays en difficulté.

L’habileté de Hollande sera de faire porter à l’Allemagne la responsabilité de l’écroulement du château de cartes construit par son ancien mentor Jacques Delors. Ce dernier, qui était sorti de sa retraite pour soutenir sa fille (« la meilleure ! »), lors de la primaire PS, n’était présent ni à l’Elysée, ni à la mairie de Paris lors des cérémonies d’investiture de François Hollande. Qu’il n’ait pas été invité, ou qu’il ait boudé ces raouts est anecdotique. Il savait parfaitement que le triomphe de son ancien disciple signifiait l’enterrement de l’œuvre de sa vie.

*Photo : Parti Socialiste

Normal, vous avez dit normal, comme c’est normal…

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« La normalité est une expérience plus extrême que ce que les gens veulent communément admettre » nous dit David Cronenberg, comme pour faire écho au nouveau chef de l’Etat qui nous promet d’être un président normal. Qu’est-ce qu’un président normal, me direz-vous ? Eh bien, il me semble confusément comprendre que c’est un président « pas comme Nicolas Sarkozy » : la normalité, en fin de compte, c’est tout ce que n’était pas le précédent.

Ce qui est troublant, somme toute, si l’on se réfère à des définitions simples de la normalité. Sans aller chercher dans la chimie (normalité d’une solution = nombre de moles et blablabla) ou la statistique gaussienne (car je me gausse de l’arithmétique); la normalité, c’est le caractère de ce qui est normal ! Sarko n’était pas normal ? Fou dans la tête, incohérent, excentrique, dépravé, vicieux, mystique, déviant, atrabilaire, copocléphile, eczémateux, insomniaque, que sais-je ?

Le concept est double, paraît-il comme le gras du même tabac. Je lis : quantitativement, conforme au type le plus fréquent, ce qui est dénombré en plus grande quantité et qualitativement : conforme à une norme, une règle, à ce qui DOIT être, en adéquation avec un référent d’ordre supérieur… Résumons: les François Hollande courent les rues et ils correspondent à la Volonté Divine ou peut-être à l’Esprit supérieur de la République (Ah, les mânes de Charles de Gaulle). Faire un régime amaigrissant, distribuer des iPads aux enfants corréziens, sont quelques unes des adéquations catégoriques à la normalité contemporaine.

D’ici quelques années, il faudra sans doute oublier toute symbolique de l’ancien temps, ces âges obscurs et obscurantistes de l’amour des livres, du cassoulet arrosé de Madiran bien chambré, de tante Yvonne et des gaufres à la Chantilly…

Je crains que Cronenberg ne soit encore loin de la réalité : la normalité est un cauchemar.

Israël : Nétanyahou fait bouger les lignes

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Début mai, Benyamin Nétanyahou annonce qu’il va demander la dissolution de la Knesset et convoquer de nouvelles élections pour début septembre 2012, dix-huit mois avant le terme normal de la législature. Cette décision ne surprend personne : alors que la cote de popularité du Premier ministre est au plus haut, les sondages accordent au moins 31 sièges au Likoud (contre 28 aujourd’hui) et annoncent une déroute du principal parti d’opposition, Kadima (centre-gauche), fondé en 2005 par Ariel Sharon, qui pourrait perdre la moitié de ses 29 sièges, principalement au profit d’un Parti travailliste que sa nouvelle dirigeante, Shelly Yachimovich, a remis en ordre de marche. Selon les mêmes enquêtes d’opinion, Yesh Atid (Il y a un avenir), formation fondée par Yaïr Lapid, dont l’unique objectif est de combattre l’influence des religieux[1. Ex-vedette de télévision et fils du défunt politicien Tommy Lapid,
leader du parti ultra-laïque Shinui.], pourrait obtenir une dizaine de sièges. La commission des lois de la Knesset donne son feu vert à cette dissolution, approuvée même par les membres de Kadima, dont certains se mettent sur-le-champ en quête d’un nouveau job, tant leur perspective de réélection leur semble mince. Il ne reste plus qu’à faire voter le texte en séance plénière.

Nétanyahou espère bien sortir du scrutin avec une coalition plus facile à gérer que l’attelage baroque bricolé en 2009, dans lequel des partis ultra-orthodoxes cohabitent avec Israël Beitenou, formation laïque et droitière dirigée par le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, et avec les travaillistes dissidents du ministre de la Défense, Ehoud Barak, qui disposent de quatre sièges. Bref, sur l’épineux sujet des privilèges accordés aux orthodoxes, la majorité est pour le moins divisée. Or, la loi dite « Tal », qui permet aux étudiants des yeshivot[2. Yeshivot (sing. yeshivah) : centres d’étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme.] d’échapper au service militaire, arrive à échéance et Lieberman a menacé de quitter la coalition si le nouveau texte ne mettait pas un terme à ces exemptions.[access capability= »lire_inedits »] Le vote du budget 2013 s’annonce également tendu : en année électorale, chacun entend soigner sa clientèle, notamment les partis ultra-orthodoxes dont l’activité parlementaire consiste essentiellement à maintenir les subventions et avantages consentis par l’État aux haredim[3. Haredim (« Craignant Dieu ») : juifs ultra-orthodoxes.] – la plupart ne travaillent pas, ce qui fait enrager pas mal de monde.

En dépit de la bonne santé économique relative du pays, cette ponction sur la richesse produite par les actifs peut difficilement augmenter aussi vite que la démographie de ce secteur très prolifique de la population juive[4. C’était d’ailleurs l’un des griefs des « campeurs » du Boulevard Rothschild à Tel Aviv, pendant le mouvement de protestation des jeunes de la classe moyenne contre le coût du logement et la cherté de la vie dans les grandes villes..] De nouvelles élections pourraient se traduire par un renforcement du camp laïque et par le sacre d’un Nétanyahou moins vulnérable au
chantage de l’un ou l’autre de ses alliés. L’autre avantage de la dissolution serait d’inverser le calendrier des élections israélienne et américaine.
Si la législature va à son terme, Nétanyahou sera en fin de mandat au moment où Barack Obama sera réélu – comme on l’anticipe à Jérusalem. Le Président américain risque alors de se révéler peu accommodant. En revanche, s’il est en campagne électorale, il lui sera, par exemple, beaucoup plus difficile de s’opposer à une action militaire israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. En somme, Nétanyahou peut rafler la mise sans prendre de risque. Autant dire que personne ne s’attend au coup de théâtre qui intervient dans la nuit du 9 au 10 mai. Nétanyahou renonce à convoquer des élections anticipées et annonce l’entrée au gouvernement de Kadima. Avec 94 sièges sur 120, il dispose ainsi de la plus large majorité qu’ait jamais eue un chef de gouvernement israélien.

Sur le moment, personne ne comprend rien. Pourquoi avoir annoncé une dissolution pour rétropédaler dix jours après ? S’agissait-il de forcer la main au nouveau chef de Kadima, Shaul Mofaz ? Peut-être, mais pourquoi Shaul Mofaz a-t-il accepté, lui qui clamait que « jamais il ne participerait à un gouvernement dirigé par Benyamin Nétanyahou » – paroles que de bonnes âmes ne manquent pas de lui rappeler ? Par ailleurs, la déroute annoncée du petit parti d’Ehoud Barak aurait obligé Nétanyahou à se séparer de son ministre de la Défense, ce qu’il ne souhaite absolument pas. Ces considérations tactiques ont certainement leur importance. Mais ce revirement obéit peut-être, aussi, à des ambitions plus nobles. Seulement, pour le comprendre, il faut se départir des clichés inlassablement répétés, qui font de Nétanyahou un idéologue intransigeant poursuivant un seul but : l’expansion territoriale de l’État juif à travers le développement des implantations en Cisjordanie. Rappelons que, lors de son premier passage au pouvoir, à la fin des années 1990, il n’avait pas remis en question l’accord d’Oslo et même approuvé les accords de Wye Plantation qui conféraient de nouvelles prérogatives à l’Autorité palestinienne. Il n’est ni sourd, ni aveugle à ce qui se fait et se dit dans les enceintes internationales, à Washington et en Europe. Bref, l’isolement diplomatique croissant d’Israël et les échéances à venir, notamment la nouvelle demande de reconnaissance par l’ONU d’un État palestinien dans les frontières de 1967, obligent le Premier ministre à démontrer qu’il n’est pas totalement fermé à la négociation avec Mahmoud Abbas.
L’entrée de Kadima dans la coalition, qui était souhaitée depuis longtemps aussi bien à Washington que dans la plupart des capitales européennes, est un geste fort, ce parti s’étant toujours montré favorable à la reprise des négociations avec Ramallah.

Il y a deux ans, Shaul Mofaz avait même présenté un mémorandum prévoyant l’instauration immédiate d’un État palestinien dans des frontières provisoires qui auraient inclu 60 % du territoire et 90 % de la population arabe de Cisjordanie. Cet arrangement transitoire permettrait, selon Mofaz, de désamorcer les réticences israéliennes à l’installation d’un pouvoir hostile à portée de roquettes des centres névralgiques de l’État hébreu, et de créer entre les deux États des relations de confiance qui aboutiraient, à l’horizon d’une décennie, à un accord sur le tracé définitif de la frontière sur la base de la « Ligne verte » de 1967, des échanges de territoires permettant de rattacher à Israël le bloc d’implantations situé au-delà de cette ligne (Goush Etzion, Maale Adoumim, Ariel). Mofaz est également partisan du démantèlement immédiat des implantions illégales, comme Migron ou Ulpana, qui vient d’être exigé de la Cour suprême d’Israël, mais que le gouvernement ne pourra mettre en oeuvre tant qu’il sera vulnérable aux pressions de la droite nationaliste et des colons les plus extrémistes.

Alors, Nétanyahou n’est peut-être pas le dirigeant dont les élites éclairées de Tel Aviv, New York et Paris rêvent pour Israël. Il n’en a pas moins fait un choix crucial, qui n’est pas sans évoquer celui d’Ariel Sharon en 2005, lorsqu’il décida d’évacuer les implantations juives de Gaza, alors que les primaires au sein du Likoud menaçaient de renforcer le camp des durs. Enfin, la disparition, le 30 avril, à l’âge de 102 ans, de Benzion Nétanyahou, père du Premier ministre, a peut-être libéré celui-ci d’un surmoi ultranationaliste que cet historien, ancien secrétaire de Vladimir Jabotinski, faisait peser sur son rejeton. « Bibi » n’a sans doute pas fini de nous surprendre.[/access]

Dieu que le X est triste

Dans la 1ère circonscription de l’Ariège, une certaine Céline Bara se présente aux élections législatives 2012. Elle appartient toute entière au MAL, le Mouvement Antithéiste et Libertin (mais également, on n’est jamais trop prudent, « antisectes et anticapitaliste »).

Cette actrice de films pornographiques, dont le titre du dernier en date, Au nom du fist, est une sorte de synthèse de son projet anti-religieux et de ses activités extra-conjugales, a toute une série d’intéressantes mesures à promouvoir comme la fermeture des lieux de culte et des zoos, l’avortement jusqu’au dernier mois de grossesse et la peine de mort pour le condamné qui la réclame, l’interdiction de conduire pour les plus de 70 ans et la stérilisation des handicapés à la naissance, la politique de l’enfant mais également de l’animal domestique uniques etc…

On passera sur la contradiction qu’il y a à se dire anticapitaliste et avoir à son actif plus de 150 films classés X, à parler de volupté tout en affichant un regard glacial même soumise à toute une série d’acrobaties censées arracher au moins un sourire, à se dire libertine, tout en interdisant son site aux plus de 70 ans, mais on prendra plus au sérieux sa prétention à perpétuer l’esprit du Professeur Choron en ayant proposé, en 2009 mais également cette année, des calendriers supposés renouer avec l’iconoclasme d’Hara-kiri.

Si l’on voit sur le premier la dame dépoitraillée en niqab, en Vierge au chimpanzé ou en déesse Shiva faisant des doigts d’honneur, sur le dernier en date, on est en effet davantage dans une veine excrémentielle, avec étrons sur le drapeau français (mais ouf ! Frappé du logo du FN, donc dans une perspective qu’on imagine dérangeante et salutaire) ou traînées sanguinolentes par le biais d’un crucifix judicieusement placé, sur une étoile de David et un croissant (conjointement, hein ! pas de favoritisme). A noter également la dame sur le pot, celui-ci étant décoré comme une petite synagogue de poche, intitulé finement « territoire occupé ». A part peut-être le cliché qui la montre avec un marteau et une faucille comme si elle arborait des symboles hautement transgressifs (alors qu’ils sont, sur le canapé rouge de Drucker, à la portée du premier facteur venu), aucune de ces photos n’est drôle, plutôt triste à pleurer même, tant elles témoignent de la complète absence de cet esprit mordant et absurde, drolatique et violent, qui faisait le sel des montages d’Hara-kiri.

Comme l’a intelligemment démontré Pacôme Thiellement dans Tous les chevaliers sauvages (Editions Philippe Rey, 2012)), l’humour des Choron, Gébé ou Reiser ne peut plus contrer le système d’aujourd’hui non seulement parce que l’homme ou la femme politiques sont devenus des humoristes comme les autres, aussi ringards, aussi mauvais que les autres, mais surtout parce que la réjouissante cruauté et les éclats destructeurs d’Hara-kiri seraient immédiatement mis en cause comme « atteinte aux libertés fondamentales », « populisme qui ne dit pas son nom » ou que sais-je de plus infamant encore. Rien de tel bien évidemment ici, car en se tenant à quelques symboles souillés avec application, regard noir et poitrine en avant, en ne créant aucune surprise libératrice, à l’instar d’une banale pub Benetton pour adultes, Mme Bara fait surtout preuve d’un conformisme ennuyeux à mourir.

Elle est en tout cas l’une des preuves, s’il en était besoin, que le monde politique n’est plus que « le secteur divertissement du monde industriel et financier »[1. Comme le disait Frank Zappa cité par Thiellement.].

Photo : Céline Bara

Bravo, Mademoiselle !

En ces jours de gloire où nous n’en finissons pas de passer de l’ombre à la lumière, il y a tant de bonnes nouvelles que certaines ont pu vous échapper. Je tiens donc à vous annoncer, chers lecteurs et surtout chères lecteures, que pour les femmes, l’avenir radieux c’est maintenant.
Tout d’abord, le président de la République a ressuscité le ministère des Droits des femmes créé par François Ier, dit Mitterrand – puis réduit à un secrétariat d’Etat par le même lors de son second mandat. Alleluiah ! Il faut dire que François Hollande n’avait pas vraiment le choix: il s’y était engagé et, il faut lui rendre cette justice, il semble décidé à vouloir tenir ses promesses, même les plus incongrues. Ainsi le gouvernement est-il strictement paritaire, enfin, si on ne compte pas le Premier ministre, mais ne soyons pas chiens – ni chiennes. La malicieuse Fleur Pellerin, qui ne manque visiblement ni de cran ni de neurones, a innocemment remarqué que si elle avait été un homme blanc et sexagénaire, elle n’aurait sans doute pas été recrutée. Nul n’a relevé cette insolence, sans doute parce qu’on pardonne tout à une jolie femme.

De fait, si on cumule les critères « femmes et diversité », le casting de François Hollande est encore plus réussi que celui de Nicolas Sarkozy. Christiane Taubira sera probablement moins performante que Rachida Dati comme ambassadrice de la mode française, mais à en juger par ses débuts, elle a des chances de l’égaler comme gaffeuse de compétition. Peut-être est-elle déjà coupable d’avoir aggravé la calvitie présidentielle : le Président a dû s’arracher les cheveux en entendant sa garde des Sceaux sortir du tiroir où il aurait dû rester son vague engagement de supprimer les tribunaux correctionnels pour les mineurs récidivistes âgés de 16 à 18 ans. Alors que la gauche doit prouver qu’elle a rompu avec le laxisme et l’angélisme des temps anciens, l’idée de renvoyer des gaillards qui pourrissent la vie de leurs concitoyens devant le tribunal pour enfants (qui leur infligera des « rappels à la loi » qui feraient rigoler un nourrisson) relève soit de l’inconscience, soit du sabotage. Passons. Après tout, les femmes ont aussi le droit de faire des conneries.

Quoi qu’il en soit, François Hollande a fait comme il avait dit : nous avons notre quota de ministres en jeans, enfin en jupons – je sais, c’est sexiste. Qu’il ne s’estime pas quitte pour autant. Comme disait ma grand-mère, il n’a fait que la moitié de son devoir. Et comme dit Alain Resnais, vous n’avez encore rien vu. Dans un manifeste publié quelques jours avant l’élection et intitulé « les droits des femmes passent par la gauche », une théorie de personnalités des deux sexes lui rappelait ses engagements. « La gauche, pouvait-on y lire, est une alliée intrinsèque de la lutte des femmes pour leur libération parce qu’elle a pour but l’émancipation de chaque individu. » La droite ayant pour objectif l’oppression des faibles et l’exploitation des pauvres, on comprend que les cinq années écoulées aient été un enfer pour les femmes qui ont, paraît-il, « payé le prix fort des mesures libérales mises en œuvre par Nicolas Sarkozy ». Heureusement, les signataires seront là pour aider François Hollande à « lutter contre le patriarcat, et le bousculer si les vieux démons reprennent le dessus ». À mon avis, si le Président avait des rêves de patriarcat, sa « girl-friend » les lui ferait passer vite fait, mais pardon, ça c’est la vie privée.

L’important, c’est que cette bonne volonté ait été récompensée. J’apprends donc avec ravissement, grâce au camarade David Desgouilles, que l’autrice de ce manifeste, Caroline de Haas, fait partie du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem[1. Mais non, ce n’est pas grâce à David Desgouilles que notre copine Caroline officie désormais pour la République, c’est grâce à lui que je le sais !]. Pour les distraits, Caroline de Haas dirigeait jusque-là un groupuscule appelé « Osez le Féminisme ». Outre le grand progrès que constitue la suppression de la charmante appellation « Mademoiselle », « Osez le Féminisme » a été particulièrement en pointe sur trois fronts: le partage des tâches ménagères, le lynchage de DSK et la réhabilitation du clitoris. Comme il est peu probable que le prochain parlement vote une « loi clito » et que la justice et les médias se débrouillent très bien pour imputer à DSK les crimes les plus abominables, il faut s’attendre à ce que nos députés votent très vite une « loi plumeau » assortie de peines-planchers pour les mâles un peu mollassons du balai. Chers amis hommes, il ne faudra pas en vouloir au Président. Tenir tête à Angela Merkel, c’est fastoche. Mais des hommes capables d’affronter une fille qui placarde des clitoris géants sur les murs de nos villes, moi je n’en connais pas.

*Photo : Caroline de Haas, Parti socialiste

Il était une fois la loi Taubira

Lundi, Le Monde nous rapporte que Christiane Taubira, depuis qu’elle a été nommée garde des Sceaux, est « l’une des cibles privilégiées de la droite et de l’extrême droite sur le Web ». Une rumeur, étayée par de vieilles photos de drapeaux français brûlés à Toulouse en 2007, lui prêterait même des propos qu’elle n’a en fait jamais tenus.

L’auteur de l’article, Samuel Laurent, dénonce alors, tweets à l’appui, les attaques dont la ministre de la Justice est victime : l’occasion, pour lui, de confondre droite et extrême droite, mais surtout, de mettre sur un même plan une rumeur imbécile et les critiques légitimes suscitées par la loi Taubira de 2001 sur la traite négrière. La réacosphère reprocherait ainsi à Christiane Taubira de vouloir “étouffer la traite arabo-musulmane” pour accuser les seuls “Blancs”. Le journaliste du Monde semble oublier que de nombreux historiens, indépendamment de leurs opinions politiques, ont dénoncé cette même loi. Il préfère incriminer la réacosphère : une façon de discréditer tous les contradicteurs de Christiane Taubira en les faisant passer pour d’immondes racistes. C’est une explication facile, qui revient à dire que Christiane Taubira, à cause de sa couleur de peau ou de ses revendications communautaires, est intouchable. Or, n’est-il pas légitime de questionner sa nomination place Vendôme ? Et pourquoi cette nomination suscite-t-elle justement tant de controverses ?

Christiane Taubira a donné son nom à la loi du 21 mai 2001 qui condamne la traite négrière et l’esclavage. C’est un texte mémoriel qui stipule dans son article 1er : “La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVème siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité“.

Une telle loi pose problème, notamment parce qu’elle remonte loin dans le temps et qu’elle est rétroactive. D’abord, l’esclavage ayant été aboli en 1848 et la traite condamnée depuis plus de deux cents ans, leurs victimes sont mortes depuis longtemps et leurs descendants appartiennent au moins à la sixième génération. Ensuite, le crime contre l’humanité est une notion contemporaine, inconnue de ceux qui, à l’époque, pratiquaient la traite ou l’esclavage. Ainsi, l’anachronisme s’ajoute à la rétroactivité. Or, parce qu’elle est anachronique, la loi Taubira apparaît comme une manipulation intolérable de l’histoire. Passons sur son occultation des traites inter-africaines et arabo-musulmanes, du Maroc à l’Inde.
L’élément-clé est qu’il n’appartient pas au législateur de dire l’histoire. L’objectif de la loi Taubira était de reconnaître aux descendants d’esclaves le droit de défendre la mémoire de leurs ancêtres et, éventuellement, d’engager des poursuites contre ceux qui nieraient ou minimiseraient ce fait. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, qui a étudié le trafic d’esclaves dans toute sa complexité, sans le limiter à la traite atlantique, mais en le replaçant dans un contexte plus global[1. Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières : essai d’histoire globale, Paris, Folio Histoire, 2006, 733 pages.], en a fait les frais. En 2005, un collectif d’Antillais, de Guyanais et de Réunionnais l’accusa en effet de négationnisme parce qu’il avait déclaré dans un entretien au Journal du Dimanche que « les traites négrières ne sont pas des génocides ». Il reçut alors le soutien de 19 historiens, parmi lesquels René Rémond et Pierre Nora, qui fondèrent l’association Liberté pour l’Histoire. Dans un excellent petit livre publié en 2006[2. René Rémond, Quand l’État se mêle de l’histoire, Paris, Stock, 2006, 109 pages.], le regretté René Rémond est revenu sur cette histoire, en précisant que la traite ne pouvait pas être un génocide, quoiqu’en dise Christiane Taubira : les négriers, qui avaient des objectifs mercantiles, ne pouvaient pas avoir l’intention d’exterminer les esclaves puisqu’ils en tiraient profit. De la même façon, selon René Rémond, la loi Taubira fait implicitement le procès de la colonisation en oubliant que celle-ci a, au XIXème siècle, entraîné l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.

L’affaire Pétré-Grenouilleau a révélé à quel point une loi mémorielle menace la connaissance historique. Désormais, les historiens savent qu’ils peuvent se retrouver sur le banc des accusés. De surcroît, en stipulant dans son article 2 que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent », la loi Taubira impose aux enseignants et aux chercheurs des objectifs quantitatifs sans que l’on sache vraiment ce qu’est une « place conséquente ». Cette ingérence du pouvoir politique dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, qui suppose une judiciarisation de l’histoire, n’existe habituellement que dans les régimes totalitaires. Enfin, en introduisant la notion de « crime contre l’humanité », la loi renvoie implicitement à la Shoah, ce qui inaugure une forme de surenchère victimaire. D’ailleurs, quitte à remonter dans le passé, pourquoi s’arrêter à la traite ? Puisque je suis protestant, pourquoi ne demanderais-je pas, moi aussi, réparation pour les persécutions que mes ancêtres ont subies après la révocation de l’édit de Nantes ?

En 2008, Pierre Nora dénonçait en ces termes le communautarisme de la loi Taubira : « ces lois traduisent à la fois la logique compassionnelle des sociétés modernes et la parcellisation de notre mémoire nationale entre différents groupes et communautés ». On ne saurait mieux dire. C’est comme si des mémoires particulières se développaient, entraient en concurrence les unes avec les autres et menaçaient, finalement, de désagréger la mémoire nationale. Il est inquiétant que l’auteur d’une telle loi devienne garde des Sceaux, a fortiori lorsque ladite femme politique milite encore à Walwari, un mouvement guyanais vaguement indépendantiste. Autant dire que Christiane Taubira est un symbole du communautarisme qui gangrène l’identité de la France.

*Photo : Parti Socialiste

Egypte : En campagne avec Morsi

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Aujourd’hui et demain se déroule en Egypte la première élection présidentielle libre du monde arabe. Les Frères Musulmans, indéniables vainqueurs du scrutin parlementaire, sont représentés par Mohamed Morsi, ingénieur et vétéran de la confrérie. Mercredi dernier, il battait campagne à Fayoum, capitale d’un gouvernorat situé à 70 km du Caire.

Le rassemblement revêt une allure triomphale pour une organisation réprimée depuis la création de la République égyptienne. Les gradins du stade à l’architecture d’arène sont combles. Autant de personnes sont massées sur la piste d’athlétisme. Au centre de la pelouse trône une balance, symbole du Parti de la Justice et de la Liberté, l’organe politique de la confrérie. Des adolescents courent en brandissant de longues bannières rouges ornées du visage du candidat Morsi. Malgré la foule rassemblée (20 000 personnes) dans une enceinte aussi vétuste, l’organisation fonctionne à merveille, grâce à une cohorte de jeunes militants souriants, serviables et disciplinés. Dans la tribune jouxtant l’estrade siègent les notables locaux. Costumes-cravates et sourires ravis, ils se saluent en s’étreignant. Notons que le Fayoum, à l’instar de la majorité des zones rurales, constitue un bastion de la confrérie, qui y a récolté 45% des votes aux législatives.

Dans le reste du pays, la situation paraît différente. Le candidat Morsi peine dans les sondages, où il est immanquablement devancé par l’ancien ministre des Affaires Etrangères Amr Moussa et Aboul Fotouh, un physicien exclu de la confrérie. Il faut dire que la popularité des Frères Musulmans s’est érodée depuis leur victoire aux législatives. D’incessantes querelles avec le Conseil Militaire, chargé d’assurer la transition démocratique, paralysent le Parlement. La Confrérie est accusée de se préoccuper de sa trajectoire au lieu d’œuvrer à la reconstruction du pays. On lui reproche aussi d’avoir présenté un candidat, alors qu’elle avait promis de s’abstenir. Quant à Mohamed Morsi, il fait figure de pis-aller. Ses opposants le surnomment le « pneu Michelin ». Le Parti de la Justice et de la Liberté avait initialement investi Khairat el-Shater, mais le stratège et financier de la Confrérie a été disqualifié par la Commission électorale, en raison d’une condamnation pour malversations financières.

Pour compenser son déficit de crédibilité, la confrérie s’appuie sur une robuste assise financière. Si les autres candidats axent leurs efforts sur les médias, les Frères mènent en effet une campagne de terrain impressionnante. Les maisons bordant la route du stade sont tapissées de posters exhibant un Morsi au sourire serein. A l’entrée de l’enceinte, les tee-shirts et gadgets à l’effigie du candidat s’arrachent. Les discours des invités sont ponctués de feux d’artifice. Un chant de campagne a même été composé, entonné par les occupants de l’estrade, mains empoignées et bras entortillés.

Ces outils de marketing politique véhiculent un message limpide : notre candidat est Coran compatible. Le slogan à trois volets « l’islam est la solution, le Coran notre Constitution et le Jihad (effort) notre moyen » est martelé. Derrière l’habillage religieux se cachent bien sûr des intentions politiques. L’enjeu est l’électorat du parti salafiste Nour, second du scrutin parlementaire, qui soutient le banni Aboul Fotouh. Morsi ne désespère pas de convaincre ses sympathisants, et les deux intervenants du meeting sont d’ailleurs des théologiens connus pour leurs positions radicales : Ragheb Sargani et Mohamed Abdel Maksoud. Or, dans le match des drapeaux et des références, l’étendard de l’Egypte (noir, blanc, rouge) domine le vert de l’islam, et c’est aussi de tricolore que se parent les affiches du candidat. On joue même l’hymne national avant qu’un chanteur débarque sur l’estrade pour crier son amour du pays.

La performance divertit la foule qui attend son héros en retard. Les quatre premières heures du meeting sont meublées par des slogans incantatoires : « Si Dieu le veut, Morsi sera gagnant, Si Dieu le veut, au premier tour ». Beuglés par un animateur aux robustes cordes vocales, ils sont repris d’une seule voix par l’assistance. Le conditionnement opère. Lorsque Mohamed Morsi apparaît enfin, au son d’une musique de péplum, la foule jubile. On découvre un homme engoncé, hybride d’un Bisounours et de Patrick Balkany. Pourtant, il entre en communion avec le public, et chacune de ses tirades, déclamée d’une voie chaude et rocailleuse, se conclut par un vacarme d’applaudissements.

Nul besoin de développer un programme, Morsi affirme qu’il est le meilleur pour toutes les composantes de la société. « Les Enfants, les Femmes, les Etudiants, les Chrétiens … » alimentent sa litanie. Un autre concept-clé est celui de « Nahda » : la Renaissance. Renvoyant à un âge d’or de la civilisation musulmane, il implique de puiser dans le Coran les solutions aux problèmes contemporains. « On nous parle de droits de l’homme, mais ça fait 1400 ans qu’on connaît les droits de l’homme, ils sont dans le Coran ! » s’exclame-t-il.

A la fin de la soirée, aucune idée précise des droits de l’homme version Morsi ni des modalités d’exécution du projet islamique n’émerge, mais les habitants du Fayoum quittent le stade en arborant une mine réjouie. C’est ce qu’on appelle un meeting électoral réussi.

Soixante millions d’hypocrites

Il faut croire que l’homme ne vit pas seulement de pain. Même le Français. Voilà des mois que les sondages et ceux qui les commentent nous serinent que la première préoccupation des Français, c’est le chômage – et la deuxième, le pouvoir d’achat. Or, ces mêmes sondages confirment ce que le faible écart entre les deux finalistes pouvait laisser penser[1. Non seulement Sarkozy n’a perdu « que » 2 millions de voix entre 2007 et 2012, mais il a fait un meilleur score que Ségolène Royal il y a cinq ans (16 865 340 contre 16 790 440).]. Ainsi, à en croire une enquête Harris sur les motivations du vote, seuls 48 % des électeurs de Hollande l’ont choisi par adhésion à l’homme et à ses 60 propositions, tandis que 49 % entendaient punir Sarkozy ; plus intéressant encore, 44 %, toujours parmi les électeurs du candidat de la gauche, pensent qu’avec lui, la situation économique sera encore pire. En clair, une petite dizaine de millions de Français ont délibérément choisi d’envoyer à l’Élysée un candidat dont ils pensent, avant qu’il ait bougé le petit doigt, qu’il ne fera pas mieux, et sans doute moins bien, que son prédécesseur sur le plan du chômage et de la réduction des déficits.[access capability= »lire_inedits »]

Dans ces conditions, il faut se demander ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour créer « la plus grosse surprise de l’histoire de la Ve République ». Pourquoi, après avoir « retourné » tant de ceux qu’il avait déçus, a-t-il échoué à réduire le dernier carré ? À l’évidence, ce n’est pas son bilan, quoique qualifié de « désastreux » par ses adversaires, qui est en cause : si c’était le cas, les électeurs n’affirmeraient pas qu’ils ont voulu sortir le sortant, mais se diraient convaincus par le programme de François Hollande. L’hypothèse que je tenterai d’étayer ici est que ce sont la forme, le comportement, les manières que les électeurs ont sanctionnés. Le rejet de sa personne suggère en effet qu’il a commis une grave transgression et même, osons le mot, un véritable sacrilège. Cela signifie que le 6 mai 2012 n’a pas scellé l’échec de la politique de Nicolas Sarkozy, mais celui du sarkozysme. C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, et même d’un gâchis. En 2007, Sarkozy promet d’en finir avec le chiraco-mitterrandisme (1981-2007), un quart de siècle d’immobilisme maquillé par la rhétorique du rassemblement. Il pense, et à raison, que la France est disponible pour la « rupture ».
Mitterrand et Chirac parlaient comme de Gaulle et agissaient comme Queuille (qui disait, paraît-il, qu’il n’existait pas de problème qu’une absence de solution ne pût résoudre). Ils avaient compris qu’ils pouvaient ne rien faire à condition de le faire avec panache. En somme, ils prenaient de grands airs pour s’incliner devant l’ordre des choses. Sarkozy veut faire bouger les lignes, mettre la société en mouvement.

À la hussarde s’il le faut. Résultat : pendant cinq ans, la gauche rassembleuse (qui exclut uniquement ceux qui ne pensent pas comme elle) accusera le Président de « diviser ». Seulement, si l’on ne prend pas le risque de diviser, on fait roi-fainéant. Le Général n’a pas hésité, quand il le jugeait nécessaire, à « cliver », voire à dresser des Français les uns contre les autres. Certes, il a autant manqué de flair en 1968 que Juppé en 1995 avec la réforme des retraites ou Villepin en 2006 avec le CPE. Mais la rue ne pouvait se mesurer à lui en termes de légitimité. On ne saurait, bien sûr,
reprocher à ses successeurs d’avoir gouverné par temps de paix. Reste qu’aucun d’eux n’a été capable d’affronter durablement une partie de la société française pour mener à bien une réforme qu’il jugeait nécessaire (à bon escient ou pas, ce n’est pas la question).
La quasi-faillite actuelle de l’État s’explique largement par cette façon rassembleuse de gouverner qui dicte de ne jamais remettre à demain ce qu’on peut remettre à après-demain. La faute de Sarkozy n’est pas d’avoir divisé, mais d’avoir cru que la politique pouvait congédier le symbolique au profit du pragmatique. Il prétendait se libérer de l’étiquette monarchique et du costume rigide taillé pour le Général. Il voulait le pouvoir sans la comédie. La devise du quinquennat sera : on ne nous cache rien, on nous dit tout. Or, quand on est bien élevé, il y a des sujets dont on ne parle pas – en tout cas, pas pour dire la vérité : le sexe, l’argent et la politique. Bien sûr, chaque société a ses préférences et ses tolérances.

Aux États-Unis, il n’y a rien d’inconvenant à afficher sa richesse ou son ambition. Le pouvoir est un objectif parfaitement avouable. Par ailleurs, malgré l’ombre de la Guerre civile, ou peut-être à cause d’elle, les clivages politiques et idéologiques sont assumés et la liberté d’expression presque consternante. Les conflits politiques s’accompagnent parfois d’un degré de violence qui nous semblerait insupportable – la lutte des « pro-life » contre l’avortement en est un bon exemple. Pourtant, la classe politique n’est pas hantée par le spectre de la division. Même la contestation des règles du jeu fait partie des règles du jeu. Il est vrai, cependant, que cette tolérance s’arrête à la porte de la chambre à coucher. À l’inverse, jusqu’au séisme DSK, la France était assez libérale en matière de sexe, et plutôt coincée quand il était question d’argent et de politique – on ne brigue pas le pouvoir parce qu’on aime ça mais pour faire avancer ses idées. Sarkozy n’a que faire de ces faux-semblants et pesanteurs de langage. Son mot d’ordre est : « Décomplexez-vous ! » Bref, il nous a pris pour des Américains. Il faut reconnaître à sa décharge que, nous aussi, nous nous sommes pris pour des Américains. Seulement, on ne se débarrasse pas de son inconscient comme ça. Si encore il s’était contenté de discours ! Mais cette révolution, il ne l’a pas théorisée, il l’a incarnée, ne cachant ni ses goûts ni ses fréquentations. Trois heures au Fouquet’s et deux jours sur le Paloma lui vaudront l’indélébile et imbécile étiquette de « président des riches ». Son tort n’est pas d’être obsédé par l’argent, mais d’être désinvolte avec lui. À la différence d’un grand nombre de Français, cela ne le gêne aucunement d’en parler, tout comme il parle de sa vie amoureuse. Le même refus de convenances jugées hypocrites inspire sa pratique du pouvoir : il ne la joue pas « président de tous les Français » mais chef de la majorité. Et puisqu’il a été élu, c’est son programme qui définira l’intérêt général. Cessons de nous raconter des histoires, affirme-t-il en substance. Or, la France veut se raconter des histoires, même si elle ne sait pas lesquelles.

En voulant montrer qu’il était un homme comme les autres, Sarkozy a agi en monarque commettant un crime de lèse-majesté. C’est cet attentat à la sacralité républicaine qui a suscité l’incroyable déchaînement de haine dont les médias ont été la caisse de résonance durant cinq ans. Que des électeurs par ailleurs acquis à ses propositions plus qu’à celles de son adversaire aient choisi de le congédier montre bien l’irrationalité de cette détestation. On pense au proverbe anglais : « To cut off the nose to spite the face » (« Se couper le nez pour se venger du visage »). L’ironie de l’histoire est que c’est lui, finalement, qui aura été un président normal. C’est la raison de son échec.[/access]

Dessine-moi un président normal

6

Si le « grand débat » de l’entre-deux-tours n’invitait pas dans l’ensemble à la franche rigolade, les fans des Monty Python et autres amateurs de quiproquos absurdes ont eu au moins un bon moment : alors que François Hollande venait de reconnaître qu’il ne saurait y avoir de « président normal », Nicolas Sarkozy lui répliqua du tac au tac, cinglant comme il sait l’être, qu’il ne pouvait pas dire qu’il serait un président normal et que, s’il avait un peu plus d’expérience, il saurait bien qu’il ne peut y avoir de président normal. En résumé, cela donnait ce dialogue où ne manquait que le professeur Tournesol :

– Je ne serai pas un président normal !
– Vous vous trompez ! Vous ne serez pas un président normal !

Nous voilà bien avancés. Par-delà le caractère un tantinet surréaliste de l’échange, il n’est donc pas sans intérêt de revenir un instant sur cette formule piégée mais indéfiniment reprise par la presse − et de se demander si le nouvel élu sera, ou non, un « président normal ».[access capability= »lire_inedits »] Avant de jouer au devin, on doit toutefois constater le caractère extrêmement flou, incertain et discutable, de cette notion de « normalité » − tout particulièrement lorsqu’elle s’applique au chef de l’État. Être « normal », en effet, consiste à se conformer à la norme commune. Mais la norme commune de quoi ? Des autres hommes, des citoyens ordinaires, de ceux que l’on appelle les « gouvernés » ? Ou bien, des autres présidents de la Ve République ? Car la normalité − c’est le moins que l’on puisse dire, on s’en doute − n’a pas le même sens dans un cas et dans l’autre.

« Normal » comme un citoyen ?

Le rêve du « président-citoyen » qui, pour tout le reste, serait semblable aux autres, bref, du « président normal », fut longtemps caressé par une gauche traditionnellement mal à l’aise avec la dimension monarchique inhérente à la Ve République.
L’une des manifestations les plus significatives de cette orientation porte sur la question, ô combien controversée, de la responsabilité pénale du Président de la République. En 1999, en effet, le Conseil constitutionnel, cédant assez malencontreusement aux pressions de l’Élysée, déclara que le Président ne pouvait être poursuivi pendant son mandat devant des juridictions pénales ordinaires − menace qui, à l’époque, pendait dangereusement au nez du président Chirac. Cette position, qui conférait au chef de l’État une quasi-immunité pénale, y compris pour les actes antérieurs à son élection ou étrangers à ses fonctions, fut aussitôt attaquée par la gauche qui déposa à ce propos, le 29 mai 2001, une proposition de loi constitutionnelle. Une proposition d’autant plus intéressante qu’elle avait pour auteurs François Hollande et Jean-Marc Ayrault, et qu’elle affirmait « nécessaire » que le chef de l’État relève des tribunaux de droit commun pour les actes sans lien avec l’exercice de ses fonctions, afin qu’il devienne « un véritable président-citoyen, soumis aux lois de la République, comme chacun de nos concitoyens ». Une proposition que l’on a d’ailleurs de bonnes chances de voir resurgir au cours des prochains mois, comme le candidat Hollande s’y est engagé lors du débat du 2 mai.
Dans le sens de cette normalisation à tout-va, on assure que le nouveau président, merveille des merveilles, utilisera le train lorsque c’est possible, plutôt que les avions du GLAM et les jets, privés ou publics dont son prédécesseur fut si friand.

Mais sans doute faut-il relativiser la portée de ces annonces : le général de Gaulle, monarque républicain par excellence, préférait également les chemins de fer (ou sa bonne vieille DS), et se trouvait lui aussi soumis, en vertu de l’article 68 de la Constitution, à la compétence des juridictions ordinaires pour tous les actes détachables de ses fonctions : jamais il n’eut l’idée saugrenue de réclamer à cet égard une transformation de son statut pénal, comme s’en félicitait d’ailleurs son ancien garde des sceaux, Jean Foyer. Et c’est ainsi que la révision constitutionnelle destinée à instituer un « président normal » consistera simplement à revenir à ce qui était l’usage incontesté à l’époque du Général, au plus fort de la monarchie républicaine.
Et pour le reste ? François Hollande, président, ressemblera-t-il effectivement à monsieur tout-le-monde ? Le Français moyen parvenu à l’Élysée ? On peut en douter, en raison, d’abord, de la nature des fonctions qui seront les siennes : comme le notait plaisamment Christian Millau en juin 2011, « il n’y a que le gentil François Hollande pour croire innocemment qu’un président de la République peut être un homme comme les autres. Un monsieur − ou une madame − qui dort à l’Élysée et peut d’un geste, à son petit déjeuner, déclencher le feu nucléaire ou, à tout le moins, virer son premier ministre, a peu de chances d’être jamais normal. » Mais par-delà la rhétorique obligée, et la volonté de se distinguer de « l’homme pressé » de l’Élysée, Hollande y croyait-il vraiment ? Était-il si innocent que cela ? Et si oui, le restera-t-il longtemps ? Dans le dernier volume de ses Carnets secrets, Michèle Cotta, observatrice sagace des us et coutumes de la Ve République, note en 1997 que le futur président est « parfaitement sans illusions » . Le gentil rêveur cache un pragmatique consommé, qui sait que l’habit fait le moine, et que l’on ne revêt pas impunément la tunique de Nessus de la présidence.

Et l’on touche ici à un autre point : si Hollande a peu de chances d’être un « président normal », ce n’est pas seulement à cause de la fonction qu’il sera amené à exercer, mais aussi en raison de sa propre personnalité − qui, malgré les apparences, n’est pas vraiment celle du Français moyen. En parcourant les Carnets secrets de Michèle Cotta, on comprend en effet à quel point Hollande ne se ressemble pas. Il a beau avoir la tête du « Oui -Oui » des Guignols, du « Flamby » brocardé jadis par Montebourg, de la « Fraise des bois » dépeinte par Laurent Fabius, la réalité est tout autre. Ses dehors bonhommes, son apparente naïveté cachent, assure Michèle Cotta, une habileté redoutable : « Trop rapide, trop intelligent, trop ironique », constate-t-elle en 2002, au point de lui en faire le reproche: « Il faut que les auditeurs ou les téléspectateurs le suivent, non qu’il galope devant eux. » Pour être élu, Hollande a dû apprendre la leçon, se tempérer. Mais cela ne change rien à ce qu’il est au fond. Pas vraiment le type normal.

« Normal » comme un président ?

Précisons : François Hollande, devenu président, ne sera pas « normal » au sens où il pourrait ressembler en tout, ou presque, à un citoyen ordinaire − abolissant, dans un grand geste républicain, toute distinction entre gouvernant et gouvernés, comme l’ont toujours rêvé les disciples de Rousseau. En revanche, quoi qu’en pensent les partisans d’une VIe République, il est probable qu’il ressemble à cet égard à ceux qui l’ont précédé à l’Élysée, et qu’il apparaisse ainsi parfaitement normal au regard des principes et des pratiques de la Ve République.
Là encore, bien entendu, on pourrait s’interroger à perte de vue sur ce qui constitue la norme, et donc la normalité. Si l’on exclut le cas de la cohabitation, radicalement contraire à l’esprit de la Ve République, on pourrait considérer que, par-delà les variations liées aux circonstances et aux personnes, la « norme » correspond assez bien à l’idée que développe de Gaulle dès 1946, dans son célèbre discours de Bayeux : « C’est […] du chef de l’État, placé au-dessus des partis, […] que doit procéder le pouvoir exécutif. Au chef de l’État la charge d’accorder l’intérêt général quant au choix des hommes avec l’orientation qui se dégage du Parlement. À lui la mission de nommer les ministres et, d’abord, bien entendu, le Premier, qui devra diriger la politique et le travail du gouvernement. […] A lui l’attribution de servir d’arbitre au-dessus des contingences politiques, soit normalement par le conseil, soit, dans les moments de grave confusion, en invitant le pays à faire connaître par des élections sa décision souveraine. À lui, s’il devait arriver que la patrie fût en péril, le devoir d’être le garant de l’indépendance nationale et des traités conclus par la France. »
Or, sur le contenu de la fonction présidentielle, que déclare François Hollande ?
En premier lieu, qu’il se situera au-dessus des partis : « Moi, Président de la République, je ne serai pas chef de la majorité. Je ne recevrai pas les parlementaires de la majorité à l’Élysée. Moi, Président de la République, je ne participerai pas à des collectes de fonds pour mon propre parti, dans un hôtel parisien. »

En second lieu, qu’il se réservera les décisions fondamentales, « les grandes orientations, les grandes impulsions », sans se mêler de la politique quotidienne, qui relève du gouvernement : bref, qu’il ne sera pas « président de tout, chef de tout et, en définitive, responsable de rien ». À ce titre, par exemple, il annonce qu’il fera un « acte de décentralisation », qu’il engagera de « grands débats » et introduira la proportionnelle pour les élections législatives de 2017 − mais, en revanche, qu’il renoncera à « nommer les directeurs des chaînes de télévision publiques »…
Que, par ailleurs, il assure vouloir faire en sorte que son « comportement soit à chaque instant exemplaire ». Cela va sans dire… les Français n’avaient envie d’élire à leur tête ni un Strauss-Kahn ni un Bernard Tapie. Mais là encore, rien de nouveau sous le soleil : depuis le général de Gaulle, le président doit s’efforcer de respecter scrupuleusement les règles morales ou, du moins, de le faire croire.
En somme, s’il s’en tient au programme qu’il a exposé aux Français le 2 mai, François Hollande a effectivement toutes chances d’être un président normal. Autrement dit, et c’est tant mieux, un homme parfaitement anormal.[/access]

Cancres de l’Eurovision : vive la crise !

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Dans un article lapidaire, Le Monde rapporte les confidences de la candidate espagnole à l’Eurovision, dont la finale se déroulera samedi soir devant des millions de téléspectateurs émerveillés par le kitsch de l’événement.

D’après Pastora Soler, ses parrains télévisuels auraient tout intérêt à la voir échouer à Bakou – capitale de l’Azerbaïdjan, ce qui traduit les hautes vues eurasiennes des concepteurs du concours- pour ne pas se coltiner l’organisation coûteuse du télé-crochet l’an prochain. Car une tradition intangible veut que le pays gagnant rafle la gestion de la soirée l’année suivant son couronnement. Pour l’Espagne, qui a d’autres chats financiers à fouetter, le cadeau paraît bien empoisonné, d’où la recommandation faite à sa candidate de mettre toutes les chances d’échec de son côté.

En France, nous n’avons pas attendu la crise de l’euro et les secousses du système financier pour éviter le surcoût d’un éventuel succès. Grâces soient rendues aux sélectionneurs des candidats hexagonaux, qui s’efforcent de ne pas trouver de successeur à la légendaire Marie Myriam. L’an dernier, Amaury Vassili a brillamment raté le coche avec sa comptine corse Sognu, l’érigeant en digne successeur des Sébastien Tellier (qui réussit l’exploit d’arriver en fin de classement avec l’entraînant Divine), Patricia Kaas et autres Jessy Matador, dont le refrain inspiré « Allez allez allez, allez ola olé/Allez allez allez ola olé/ Allez allez allez, allez ola olé/ Allez allez allez, c’est le son de l’année » ne suscita bizarrement pas l’engouement du public lors de l’antépénultième édition.

Allez, sans mauvais esprit, pour que 2013 ne soit pas pire que 2012 sous les cieux tricolores, souhaitons à la charmante Anggun et à sa world music le même accueil samedi.

La chute de la maison Delors

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Un beau lapsus vaut mieux qu’un long discours. En souhaitant que « Martine Aubry » ne soit pas élue, le 17 juin, député de la circonscription d’Hénin-Beaumont, Vincent Peillon a révélé les vrais sentiments qu’il éprouve pour la première secrétaire du Parti socialiste : une aversion comparable à celle qu’il entretient à l’égard de Marine Le Pen. La loi d’airain de la vie politique se résume au « Vae victis ! » (Malheur aux vaincus !) du chef gaulois Brennus jetant son bouclier sur la balance pour augmenter la quantité d’or extorquée aux Romains défaits. Tous les sourires, amabilités et bises sonores échangés ces derniers jours entre Hollande, Ayrault et Martine Aubry doivent être interprétés comme une posture préélectorale. Le PS serait ainsi le pays des Bisounours, alors que du côté de l’UMP, la castagne entre Copé et Fillon n’a pu être mise au frigo en attendant le 17 juin. Personne n’est dupe, mais cette hypocrisie est une forme de politesse que l’on doit aux électeurs, comme celle des parents qui, conscients de leurs responsabilités, évitent de se quereller devant leurs enfants.

Le sort des urnes a été régulièrement défavorable à Martine Aubry depuis le lancement de la primaire socialiste à la présidentielle. Emberlificotée dans le « pacte de Marrakech » conclu avec Dominique Strauss-Kahn (à lui l’Elysée, à elle Matignon), elle se plante lors de la primaire, largement battue par François Hollande. Et se comporte pendant cette campagne de manière à rendre impossible un rabibochage avec le vainqueur (« gauche molle », « quand c’est flou, y a un loup… »). La vraie campagne présidentielle redonne pourtant quelque espoir à Martine : la montée en puissance de Mélenchon dans les sondages allait rendre incontournable sa venue à Matignon, elle seule étant en mesure de se concilier les bonnes grâces d’un Front de gauche revenu aux scores du PC d’avant Mitterrand. Caramba, encore raté ! La fusée mélenchoniste n’a pas atteint l’orbite espérée, et Martine Aubry doit faire ceinture pour la rue de Varenne.

Il ne lui reste plus comme choix que de faire allégeance en entrant dans le gouvernement Ayrault, qualifiée par elle de « naze », selon Le Canard enchaîné, ou de se mettre « en réserve de la République » en boudant dans son beffroi lillois. Elle a choisi cette dernière solution, qui pourrait bien être le commencement de la fin de sa carrière politique. Elle ne sera pas député, car elle ne se présente pas aux législatives, et elle a annoncé qu’elle ne briguerait pas la direction du PS lors du prochain congrès prévu au mois d’octobre prochain. Une sage décision, car en étant candidate à sa propre succession, elle allait au devant d’une grosse déconvenue : malgré toute l’amitié que lui portent quelques barons locaux du parti, ils ne se bougeront pas pour bourrer les urnes en sa faveur, comme ce fut le cas lors du congrès de Reims en 2008. Quand le patron est à l’Elysée, la maison socialiste doit être gardée par un fidèle de chez fidèle, comme du temps de Mitterrand. Comme, de l’avis général, Martine Aubry est une vraie méchante, elle profite des derniers leviers de pouvoir qui lui restent rue de Solférino pour faire quelques mauvaises manières au nouveau président, en écartant des proches de François Hollande de l’investiture PS aux législatives au profit de ses amis.

On aurait tort, cependant, de ne voir dans cet affrontement Hollande-Aubry qu’un banal choc d’ambitions personnelles. Martine Aubry, jusqu’à sa défaite aux primaires, avait amorcé un vrai tournant idéologique du PS. Flanquée sur sa gauche par Benoît Hamon (plus inconsistant que lui, tu meurs !), elle avait entrepris une dépolitisation en profondeur de la doctrine du parti. Le social disparaissait au profit du « sociétal » dans le sillage des théories développée par la fondation Terra Nova, du sociologue Michel Wieviorka et des épigones français de l’idéologie américaine du « care ». L’alliance programmatique de long terme avec les Verts s’était concrétisée par un compromis avec les écologistes où ces derniers se taillaient la part du lion, avec la sortie du nucléaire, et une approche communautariste et multiculturaliste de la gestion de la société française. Dès la victoire de François Hollande à la primaire socialiste, il fut mis bon ordre à tout cela pour en revenir à une conception plus traditionnelle d’une social-démocratie à la française, sociale dans la limite des possibilités financières, raisonnablement productiviste et ne considérant pas la Nation comme un gros mot.

Les premiers pas de Hollande sur la scène internationale, au G8, à l’OTAN et à Bruxelles confortent ce retour aux principes fondamentaux d’une gauche au pouvoir qui ne craint pas d’affirmer la singularité française dans les controverses sur la marche du monde. Il semble avoir compris que l’Europe de 2012 n’est plus celle des années 90, où Mitterrand, Delors et Kohl pouvaient, hélas, imposer à leurs peuples et au continent le funeste traité de Maastricht, dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Penser que l’instauration d’une monnaie unique dans un espace géopolitique sans solidarité entre ses utilisateurs pouvait fonctionner en temps de crise défie toutes les lois du bon sens. Aujourd’hui, en rassemblant autour de lui la gauche du « oui » et du non au référendum de 2005, Hollande prend acte que Merkel n’est pas Helmut Kohl, et qu’il urge de sortir du dogme du couple franco-allemand envers et contre tous. L’issue de la bataille sur les euro-obligations sera à cet égard décisive.

Elle ne débouchera pas, contrairement à ce que pensent les éternels eurobéats, sur une fédéralisation en catastrophe de la gestion économique et sociale de l’UE, pour la bonne et simple raison que les Allemands et leurs alliés (Pays-Bas, Suède, Finlande et quelques autres) n’en veulent à aucun prix. Même le SPD allemand est à cet égard dans une nasse : l’opinion outre-Rhin est très majoritairement hostile à ce que l’Allemagne finance les pays dits du « Club Med », et les élections générales sont pour 2013… L’idée fédéraliste européenne est en recul partout en Europe, dans les partis de droite comme dans ceux de gauche, à l’exception des libéraux et des écologistes, dont la forme électorale n’est pas brillante… Il n’y aura donc pas d’euro-obligations « modèle Hollande », pour permettre le financement des pays en difficulté.

L’habileté de Hollande sera de faire porter à l’Allemagne la responsabilité de l’écroulement du château de cartes construit par son ancien mentor Jacques Delors. Ce dernier, qui était sorti de sa retraite pour soutenir sa fille (« la meilleure ! »), lors de la primaire PS, n’était présent ni à l’Elysée, ni à la mairie de Paris lors des cérémonies d’investiture de François Hollande. Qu’il n’ait pas été invité, ou qu’il ait boudé ces raouts est anecdotique. Il savait parfaitement que le triomphe de son ancien disciple signifiait l’enterrement de l’œuvre de sa vie.

*Photo : Parti Socialiste

Normal, vous avez dit normal, comme c’est normal…

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« La normalité est une expérience plus extrême que ce que les gens veulent communément admettre » nous dit David Cronenberg, comme pour faire écho au nouveau chef de l’Etat qui nous promet d’être un président normal. Qu’est-ce qu’un président normal, me direz-vous ? Eh bien, il me semble confusément comprendre que c’est un président « pas comme Nicolas Sarkozy » : la normalité, en fin de compte, c’est tout ce que n’était pas le précédent.

Ce qui est troublant, somme toute, si l’on se réfère à des définitions simples de la normalité. Sans aller chercher dans la chimie (normalité d’une solution = nombre de moles et blablabla) ou la statistique gaussienne (car je me gausse de l’arithmétique); la normalité, c’est le caractère de ce qui est normal ! Sarko n’était pas normal ? Fou dans la tête, incohérent, excentrique, dépravé, vicieux, mystique, déviant, atrabilaire, copocléphile, eczémateux, insomniaque, que sais-je ?

Le concept est double, paraît-il comme le gras du même tabac. Je lis : quantitativement, conforme au type le plus fréquent, ce qui est dénombré en plus grande quantité et qualitativement : conforme à une norme, une règle, à ce qui DOIT être, en adéquation avec un référent d’ordre supérieur… Résumons: les François Hollande courent les rues et ils correspondent à la Volonté Divine ou peut-être à l’Esprit supérieur de la République (Ah, les mânes de Charles de Gaulle). Faire un régime amaigrissant, distribuer des iPads aux enfants corréziens, sont quelques unes des adéquations catégoriques à la normalité contemporaine.

D’ici quelques années, il faudra sans doute oublier toute symbolique de l’ancien temps, ces âges obscurs et obscurantistes de l’amour des livres, du cassoulet arrosé de Madiran bien chambré, de tante Yvonne et des gaufres à la Chantilly…

Je crains que Cronenberg ne soit encore loin de la réalité : la normalité est un cauchemar.

Israël : Nétanyahou fait bouger les lignes

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Début mai, Benyamin Nétanyahou annonce qu’il va demander la dissolution de la Knesset et convoquer de nouvelles élections pour début septembre 2012, dix-huit mois avant le terme normal de la législature. Cette décision ne surprend personne : alors que la cote de popularité du Premier ministre est au plus haut, les sondages accordent au moins 31 sièges au Likoud (contre 28 aujourd’hui) et annoncent une déroute du principal parti d’opposition, Kadima (centre-gauche), fondé en 2005 par Ariel Sharon, qui pourrait perdre la moitié de ses 29 sièges, principalement au profit d’un Parti travailliste que sa nouvelle dirigeante, Shelly Yachimovich, a remis en ordre de marche. Selon les mêmes enquêtes d’opinion, Yesh Atid (Il y a un avenir), formation fondée par Yaïr Lapid, dont l’unique objectif est de combattre l’influence des religieux[1. Ex-vedette de télévision et fils du défunt politicien Tommy Lapid,
leader du parti ultra-laïque Shinui.], pourrait obtenir une dizaine de sièges. La commission des lois de la Knesset donne son feu vert à cette dissolution, approuvée même par les membres de Kadima, dont certains se mettent sur-le-champ en quête d’un nouveau job, tant leur perspective de réélection leur semble mince. Il ne reste plus qu’à faire voter le texte en séance plénière.

Nétanyahou espère bien sortir du scrutin avec une coalition plus facile à gérer que l’attelage baroque bricolé en 2009, dans lequel des partis ultra-orthodoxes cohabitent avec Israël Beitenou, formation laïque et droitière dirigée par le ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman, et avec les travaillistes dissidents du ministre de la Défense, Ehoud Barak, qui disposent de quatre sièges. Bref, sur l’épineux sujet des privilèges accordés aux orthodoxes, la majorité est pour le moins divisée. Or, la loi dite « Tal », qui permet aux étudiants des yeshivot[2. Yeshivot (sing. yeshivah) : centres d’étude de la Torah et du Talmud dans le judaïsme.] d’échapper au service militaire, arrive à échéance et Lieberman a menacé de quitter la coalition si le nouveau texte ne mettait pas un terme à ces exemptions.[access capability= »lire_inedits »] Le vote du budget 2013 s’annonce également tendu : en année électorale, chacun entend soigner sa clientèle, notamment les partis ultra-orthodoxes dont l’activité parlementaire consiste essentiellement à maintenir les subventions et avantages consentis par l’État aux haredim[3. Haredim (« Craignant Dieu ») : juifs ultra-orthodoxes.] – la plupart ne travaillent pas, ce qui fait enrager pas mal de monde.

En dépit de la bonne santé économique relative du pays, cette ponction sur la richesse produite par les actifs peut difficilement augmenter aussi vite que la démographie de ce secteur très prolifique de la population juive[4. C’était d’ailleurs l’un des griefs des « campeurs » du Boulevard Rothschild à Tel Aviv, pendant le mouvement de protestation des jeunes de la classe moyenne contre le coût du logement et la cherté de la vie dans les grandes villes..] De nouvelles élections pourraient se traduire par un renforcement du camp laïque et par le sacre d’un Nétanyahou moins vulnérable au
chantage de l’un ou l’autre de ses alliés. L’autre avantage de la dissolution serait d’inverser le calendrier des élections israélienne et américaine.
Si la législature va à son terme, Nétanyahou sera en fin de mandat au moment où Barack Obama sera réélu – comme on l’anticipe à Jérusalem. Le Président américain risque alors de se révéler peu accommodant. En revanche, s’il est en campagne électorale, il lui sera, par exemple, beaucoup plus difficile de s’opposer à une action militaire israélienne contre les installations nucléaires iraniennes. En somme, Nétanyahou peut rafler la mise sans prendre de risque. Autant dire que personne ne s’attend au coup de théâtre qui intervient dans la nuit du 9 au 10 mai. Nétanyahou renonce à convoquer des élections anticipées et annonce l’entrée au gouvernement de Kadima. Avec 94 sièges sur 120, il dispose ainsi de la plus large majorité qu’ait jamais eue un chef de gouvernement israélien.

Sur le moment, personne ne comprend rien. Pourquoi avoir annoncé une dissolution pour rétropédaler dix jours après ? S’agissait-il de forcer la main au nouveau chef de Kadima, Shaul Mofaz ? Peut-être, mais pourquoi Shaul Mofaz a-t-il accepté, lui qui clamait que « jamais il ne participerait à un gouvernement dirigé par Benyamin Nétanyahou » – paroles que de bonnes âmes ne manquent pas de lui rappeler ? Par ailleurs, la déroute annoncée du petit parti d’Ehoud Barak aurait obligé Nétanyahou à se séparer de son ministre de la Défense, ce qu’il ne souhaite absolument pas. Ces considérations tactiques ont certainement leur importance. Mais ce revirement obéit peut-être, aussi, à des ambitions plus nobles. Seulement, pour le comprendre, il faut se départir des clichés inlassablement répétés, qui font de Nétanyahou un idéologue intransigeant poursuivant un seul but : l’expansion territoriale de l’État juif à travers le développement des implantations en Cisjordanie. Rappelons que, lors de son premier passage au pouvoir, à la fin des années 1990, il n’avait pas remis en question l’accord d’Oslo et même approuvé les accords de Wye Plantation qui conféraient de nouvelles prérogatives à l’Autorité palestinienne. Il n’est ni sourd, ni aveugle à ce qui se fait et se dit dans les enceintes internationales, à Washington et en Europe. Bref, l’isolement diplomatique croissant d’Israël et les échéances à venir, notamment la nouvelle demande de reconnaissance par l’ONU d’un État palestinien dans les frontières de 1967, obligent le Premier ministre à démontrer qu’il n’est pas totalement fermé à la négociation avec Mahmoud Abbas.
L’entrée de Kadima dans la coalition, qui était souhaitée depuis longtemps aussi bien à Washington que dans la plupart des capitales européennes, est un geste fort, ce parti s’étant toujours montré favorable à la reprise des négociations avec Ramallah.

Il y a deux ans, Shaul Mofaz avait même présenté un mémorandum prévoyant l’instauration immédiate d’un État palestinien dans des frontières provisoires qui auraient inclu 60 % du territoire et 90 % de la population arabe de Cisjordanie. Cet arrangement transitoire permettrait, selon Mofaz, de désamorcer les réticences israéliennes à l’installation d’un pouvoir hostile à portée de roquettes des centres névralgiques de l’État hébreu, et de créer entre les deux États des relations de confiance qui aboutiraient, à l’horizon d’une décennie, à un accord sur le tracé définitif de la frontière sur la base de la « Ligne verte » de 1967, des échanges de territoires permettant de rattacher à Israël le bloc d’implantations situé au-delà de cette ligne (Goush Etzion, Maale Adoumim, Ariel). Mofaz est également partisan du démantèlement immédiat des implantions illégales, comme Migron ou Ulpana, qui vient d’être exigé de la Cour suprême d’Israël, mais que le gouvernement ne pourra mettre en oeuvre tant qu’il sera vulnérable aux pressions de la droite nationaliste et des colons les plus extrémistes.

Alors, Nétanyahou n’est peut-être pas le dirigeant dont les élites éclairées de Tel Aviv, New York et Paris rêvent pour Israël. Il n’en a pas moins fait un choix crucial, qui n’est pas sans évoquer celui d’Ariel Sharon en 2005, lorsqu’il décida d’évacuer les implantations juives de Gaza, alors que les primaires au sein du Likoud menaçaient de renforcer le camp des durs. Enfin, la disparition, le 30 avril, à l’âge de 102 ans, de Benzion Nétanyahou, père du Premier ministre, a peut-être libéré celui-ci d’un surmoi ultranationaliste que cet historien, ancien secrétaire de Vladimir Jabotinski, faisait peser sur son rejeton. « Bibi » n’a sans doute pas fini de nous surprendre.[/access]

Dieu que le X est triste

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Dans la 1ère circonscription de l’Ariège, une certaine Céline Bara se présente aux élections législatives 2012. Elle appartient toute entière au MAL, le Mouvement Antithéiste et Libertin (mais également, on n’est jamais trop prudent, « antisectes et anticapitaliste »).

Cette actrice de films pornographiques, dont le titre du dernier en date, Au nom du fist, est une sorte de synthèse de son projet anti-religieux et de ses activités extra-conjugales, a toute une série d’intéressantes mesures à promouvoir comme la fermeture des lieux de culte et des zoos, l’avortement jusqu’au dernier mois de grossesse et la peine de mort pour le condamné qui la réclame, l’interdiction de conduire pour les plus de 70 ans et la stérilisation des handicapés à la naissance, la politique de l’enfant mais également de l’animal domestique uniques etc…

On passera sur la contradiction qu’il y a à se dire anticapitaliste et avoir à son actif plus de 150 films classés X, à parler de volupté tout en affichant un regard glacial même soumise à toute une série d’acrobaties censées arracher au moins un sourire, à se dire libertine, tout en interdisant son site aux plus de 70 ans, mais on prendra plus au sérieux sa prétention à perpétuer l’esprit du Professeur Choron en ayant proposé, en 2009 mais également cette année, des calendriers supposés renouer avec l’iconoclasme d’Hara-kiri.

Si l’on voit sur le premier la dame dépoitraillée en niqab, en Vierge au chimpanzé ou en déesse Shiva faisant des doigts d’honneur, sur le dernier en date, on est en effet davantage dans une veine excrémentielle, avec étrons sur le drapeau français (mais ouf ! Frappé du logo du FN, donc dans une perspective qu’on imagine dérangeante et salutaire) ou traînées sanguinolentes par le biais d’un crucifix judicieusement placé, sur une étoile de David et un croissant (conjointement, hein ! pas de favoritisme). A noter également la dame sur le pot, celui-ci étant décoré comme une petite synagogue de poche, intitulé finement « territoire occupé ». A part peut-être le cliché qui la montre avec un marteau et une faucille comme si elle arborait des symboles hautement transgressifs (alors qu’ils sont, sur le canapé rouge de Drucker, à la portée du premier facteur venu), aucune de ces photos n’est drôle, plutôt triste à pleurer même, tant elles témoignent de la complète absence de cet esprit mordant et absurde, drolatique et violent, qui faisait le sel des montages d’Hara-kiri.

Comme l’a intelligemment démontré Pacôme Thiellement dans Tous les chevaliers sauvages (Editions Philippe Rey, 2012)), l’humour des Choron, Gébé ou Reiser ne peut plus contrer le système d’aujourd’hui non seulement parce que l’homme ou la femme politiques sont devenus des humoristes comme les autres, aussi ringards, aussi mauvais que les autres, mais surtout parce que la réjouissante cruauté et les éclats destructeurs d’Hara-kiri seraient immédiatement mis en cause comme « atteinte aux libertés fondamentales », « populisme qui ne dit pas son nom » ou que sais-je de plus infamant encore. Rien de tel bien évidemment ici, car en se tenant à quelques symboles souillés avec application, regard noir et poitrine en avant, en ne créant aucune surprise libératrice, à l’instar d’une banale pub Benetton pour adultes, Mme Bara fait surtout preuve d’un conformisme ennuyeux à mourir.

Elle est en tout cas l’une des preuves, s’il en était besoin, que le monde politique n’est plus que « le secteur divertissement du monde industriel et financier »[1. Comme le disait Frank Zappa cité par Thiellement.].

Photo : Céline Bara

Bravo, Mademoiselle !

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En ces jours de gloire où nous n’en finissons pas de passer de l’ombre à la lumière, il y a tant de bonnes nouvelles que certaines ont pu vous échapper. Je tiens donc à vous annoncer, chers lecteurs et surtout chères lecteures, que pour les femmes, l’avenir radieux c’est maintenant.
Tout d’abord, le président de la République a ressuscité le ministère des Droits des femmes créé par François Ier, dit Mitterrand – puis réduit à un secrétariat d’Etat par le même lors de son second mandat. Alleluiah ! Il faut dire que François Hollande n’avait pas vraiment le choix: il s’y était engagé et, il faut lui rendre cette justice, il semble décidé à vouloir tenir ses promesses, même les plus incongrues. Ainsi le gouvernement est-il strictement paritaire, enfin, si on ne compte pas le Premier ministre, mais ne soyons pas chiens – ni chiennes. La malicieuse Fleur Pellerin, qui ne manque visiblement ni de cran ni de neurones, a innocemment remarqué que si elle avait été un homme blanc et sexagénaire, elle n’aurait sans doute pas été recrutée. Nul n’a relevé cette insolence, sans doute parce qu’on pardonne tout à une jolie femme.

De fait, si on cumule les critères « femmes et diversité », le casting de François Hollande est encore plus réussi que celui de Nicolas Sarkozy. Christiane Taubira sera probablement moins performante que Rachida Dati comme ambassadrice de la mode française, mais à en juger par ses débuts, elle a des chances de l’égaler comme gaffeuse de compétition. Peut-être est-elle déjà coupable d’avoir aggravé la calvitie présidentielle : le Président a dû s’arracher les cheveux en entendant sa garde des Sceaux sortir du tiroir où il aurait dû rester son vague engagement de supprimer les tribunaux correctionnels pour les mineurs récidivistes âgés de 16 à 18 ans. Alors que la gauche doit prouver qu’elle a rompu avec le laxisme et l’angélisme des temps anciens, l’idée de renvoyer des gaillards qui pourrissent la vie de leurs concitoyens devant le tribunal pour enfants (qui leur infligera des « rappels à la loi » qui feraient rigoler un nourrisson) relève soit de l’inconscience, soit du sabotage. Passons. Après tout, les femmes ont aussi le droit de faire des conneries.

Quoi qu’il en soit, François Hollande a fait comme il avait dit : nous avons notre quota de ministres en jeans, enfin en jupons – je sais, c’est sexiste. Qu’il ne s’estime pas quitte pour autant. Comme disait ma grand-mère, il n’a fait que la moitié de son devoir. Et comme dit Alain Resnais, vous n’avez encore rien vu. Dans un manifeste publié quelques jours avant l’élection et intitulé « les droits des femmes passent par la gauche », une théorie de personnalités des deux sexes lui rappelait ses engagements. « La gauche, pouvait-on y lire, est une alliée intrinsèque de la lutte des femmes pour leur libération parce qu’elle a pour but l’émancipation de chaque individu. » La droite ayant pour objectif l’oppression des faibles et l’exploitation des pauvres, on comprend que les cinq années écoulées aient été un enfer pour les femmes qui ont, paraît-il, « payé le prix fort des mesures libérales mises en œuvre par Nicolas Sarkozy ». Heureusement, les signataires seront là pour aider François Hollande à « lutter contre le patriarcat, et le bousculer si les vieux démons reprennent le dessus ». À mon avis, si le Président avait des rêves de patriarcat, sa « girl-friend » les lui ferait passer vite fait, mais pardon, ça c’est la vie privée.

L’important, c’est que cette bonne volonté ait été récompensée. J’apprends donc avec ravissement, grâce au camarade David Desgouilles, que l’autrice de ce manifeste, Caroline de Haas, fait partie du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem[1. Mais non, ce n’est pas grâce à David Desgouilles que notre copine Caroline officie désormais pour la République, c’est grâce à lui que je le sais !]. Pour les distraits, Caroline de Haas dirigeait jusque-là un groupuscule appelé « Osez le Féminisme ». Outre le grand progrès que constitue la suppression de la charmante appellation « Mademoiselle », « Osez le Féminisme » a été particulièrement en pointe sur trois fronts: le partage des tâches ménagères, le lynchage de DSK et la réhabilitation du clitoris. Comme il est peu probable que le prochain parlement vote une « loi clito » et que la justice et les médias se débrouillent très bien pour imputer à DSK les crimes les plus abominables, il faut s’attendre à ce que nos députés votent très vite une « loi plumeau » assortie de peines-planchers pour les mâles un peu mollassons du balai. Chers amis hommes, il ne faudra pas en vouloir au Président. Tenir tête à Angela Merkel, c’est fastoche. Mais des hommes capables d’affronter une fille qui placarde des clitoris géants sur les murs de nos villes, moi je n’en connais pas.

*Photo : Caroline de Haas, Parti socialiste

Il était une fois la loi Taubira

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Lundi, Le Monde nous rapporte que Christiane Taubira, depuis qu’elle a été nommée garde des Sceaux, est « l’une des cibles privilégiées de la droite et de l’extrême droite sur le Web ». Une rumeur, étayée par de vieilles photos de drapeaux français brûlés à Toulouse en 2007, lui prêterait même des propos qu’elle n’a en fait jamais tenus.

L’auteur de l’article, Samuel Laurent, dénonce alors, tweets à l’appui, les attaques dont la ministre de la Justice est victime : l’occasion, pour lui, de confondre droite et extrême droite, mais surtout, de mettre sur un même plan une rumeur imbécile et les critiques légitimes suscitées par la loi Taubira de 2001 sur la traite négrière. La réacosphère reprocherait ainsi à Christiane Taubira de vouloir “étouffer la traite arabo-musulmane” pour accuser les seuls “Blancs”. Le journaliste du Monde semble oublier que de nombreux historiens, indépendamment de leurs opinions politiques, ont dénoncé cette même loi. Il préfère incriminer la réacosphère : une façon de discréditer tous les contradicteurs de Christiane Taubira en les faisant passer pour d’immondes racistes. C’est une explication facile, qui revient à dire que Christiane Taubira, à cause de sa couleur de peau ou de ses revendications communautaires, est intouchable. Or, n’est-il pas légitime de questionner sa nomination place Vendôme ? Et pourquoi cette nomination suscite-t-elle justement tant de controverses ?

Christiane Taubira a donné son nom à la loi du 21 mai 2001 qui condamne la traite négrière et l’esclavage. C’est un texte mémoriel qui stipule dans son article 1er : “La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l’océan Indien d’une part, et l’esclavage d’autre part, perpétrés à partir du XVème siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l’océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l’humanité“.

Une telle loi pose problème, notamment parce qu’elle remonte loin dans le temps et qu’elle est rétroactive. D’abord, l’esclavage ayant été aboli en 1848 et la traite condamnée depuis plus de deux cents ans, leurs victimes sont mortes depuis longtemps et leurs descendants appartiennent au moins à la sixième génération. Ensuite, le crime contre l’humanité est une notion contemporaine, inconnue de ceux qui, à l’époque, pratiquaient la traite ou l’esclavage. Ainsi, l’anachronisme s’ajoute à la rétroactivité. Or, parce qu’elle est anachronique, la loi Taubira apparaît comme une manipulation intolérable de l’histoire. Passons sur son occultation des traites inter-africaines et arabo-musulmanes, du Maroc à l’Inde.
L’élément-clé est qu’il n’appartient pas au législateur de dire l’histoire. L’objectif de la loi Taubira était de reconnaître aux descendants d’esclaves le droit de défendre la mémoire de leurs ancêtres et, éventuellement, d’engager des poursuites contre ceux qui nieraient ou minimiseraient ce fait. L’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, qui a étudié le trafic d’esclaves dans toute sa complexité, sans le limiter à la traite atlantique, mais en le replaçant dans un contexte plus global[1. Olivier Pétré-Grenouilleau, Les traites négrières : essai d’histoire globale, Paris, Folio Histoire, 2006, 733 pages.], en a fait les frais. En 2005, un collectif d’Antillais, de Guyanais et de Réunionnais l’accusa en effet de négationnisme parce qu’il avait déclaré dans un entretien au Journal du Dimanche que « les traites négrières ne sont pas des génocides ». Il reçut alors le soutien de 19 historiens, parmi lesquels René Rémond et Pierre Nora, qui fondèrent l’association Liberté pour l’Histoire. Dans un excellent petit livre publié en 2006[2. René Rémond, Quand l’État se mêle de l’histoire, Paris, Stock, 2006, 109 pages.], le regretté René Rémond est revenu sur cette histoire, en précisant que la traite ne pouvait pas être un génocide, quoiqu’en dise Christiane Taubira : les négriers, qui avaient des objectifs mercantiles, ne pouvaient pas avoir l’intention d’exterminer les esclaves puisqu’ils en tiraient profit. De la même façon, selon René Rémond, la loi Taubira fait implicitement le procès de la colonisation en oubliant que celle-ci a, au XIXème siècle, entraîné l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises.

L’affaire Pétré-Grenouilleau a révélé à quel point une loi mémorielle menace la connaissance historique. Désormais, les historiens savent qu’ils peuvent se retrouver sur le banc des accusés. De surcroît, en stipulant dans son article 2 que « les programmes scolaires et les programmes de recherche en histoire et en sciences humaines accorderont à la traite négrière et à l’esclavage la place conséquente qu’ils méritent », la loi Taubira impose aux enseignants et aux chercheurs des objectifs quantitatifs sans que l’on sache vraiment ce qu’est une « place conséquente ». Cette ingérence du pouvoir politique dans le domaine de l’enseignement et de la recherche, qui suppose une judiciarisation de l’histoire, n’existe habituellement que dans les régimes totalitaires. Enfin, en introduisant la notion de « crime contre l’humanité », la loi renvoie implicitement à la Shoah, ce qui inaugure une forme de surenchère victimaire. D’ailleurs, quitte à remonter dans le passé, pourquoi s’arrêter à la traite ? Puisque je suis protestant, pourquoi ne demanderais-je pas, moi aussi, réparation pour les persécutions que mes ancêtres ont subies après la révocation de l’édit de Nantes ?

En 2008, Pierre Nora dénonçait en ces termes le communautarisme de la loi Taubira : « ces lois traduisent à la fois la logique compassionnelle des sociétés modernes et la parcellisation de notre mémoire nationale entre différents groupes et communautés ». On ne saurait mieux dire. C’est comme si des mémoires particulières se développaient, entraient en concurrence les unes avec les autres et menaçaient, finalement, de désagréger la mémoire nationale. Il est inquiétant que l’auteur d’une telle loi devienne garde des Sceaux, a fortiori lorsque ladite femme politique milite encore à Walwari, un mouvement guyanais vaguement indépendantiste. Autant dire que Christiane Taubira est un symbole du communautarisme qui gangrène l’identité de la France.

*Photo : Parti Socialiste

Egypte : En campagne avec Morsi

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Aujourd’hui et demain se déroule en Egypte la première élection présidentielle libre du monde arabe. Les Frères Musulmans, indéniables vainqueurs du scrutin parlementaire, sont représentés par Mohamed Morsi, ingénieur et vétéran de la confrérie. Mercredi dernier, il battait campagne à Fayoum, capitale d’un gouvernorat situé à 70 km du Caire.

Le rassemblement revêt une allure triomphale pour une organisation réprimée depuis la création de la République égyptienne. Les gradins du stade à l’architecture d’arène sont combles. Autant de personnes sont massées sur la piste d’athlétisme. Au centre de la pelouse trône une balance, symbole du Parti de la Justice et de la Liberté, l’organe politique de la confrérie. Des adolescents courent en brandissant de longues bannières rouges ornées du visage du candidat Morsi. Malgré la foule rassemblée (20 000 personnes) dans une enceinte aussi vétuste, l’organisation fonctionne à merveille, grâce à une cohorte de jeunes militants souriants, serviables et disciplinés. Dans la tribune jouxtant l’estrade siègent les notables locaux. Costumes-cravates et sourires ravis, ils se saluent en s’étreignant. Notons que le Fayoum, à l’instar de la majorité des zones rurales, constitue un bastion de la confrérie, qui y a récolté 45% des votes aux législatives.

Dans le reste du pays, la situation paraît différente. Le candidat Morsi peine dans les sondages, où il est immanquablement devancé par l’ancien ministre des Affaires Etrangères Amr Moussa et Aboul Fotouh, un physicien exclu de la confrérie. Il faut dire que la popularité des Frères Musulmans s’est érodée depuis leur victoire aux législatives. D’incessantes querelles avec le Conseil Militaire, chargé d’assurer la transition démocratique, paralysent le Parlement. La Confrérie est accusée de se préoccuper de sa trajectoire au lieu d’œuvrer à la reconstruction du pays. On lui reproche aussi d’avoir présenté un candidat, alors qu’elle avait promis de s’abstenir. Quant à Mohamed Morsi, il fait figure de pis-aller. Ses opposants le surnomment le « pneu Michelin ». Le Parti de la Justice et de la Liberté avait initialement investi Khairat el-Shater, mais le stratège et financier de la Confrérie a été disqualifié par la Commission électorale, en raison d’une condamnation pour malversations financières.

Pour compenser son déficit de crédibilité, la confrérie s’appuie sur une robuste assise financière. Si les autres candidats axent leurs efforts sur les médias, les Frères mènent en effet une campagne de terrain impressionnante. Les maisons bordant la route du stade sont tapissées de posters exhibant un Morsi au sourire serein. A l’entrée de l’enceinte, les tee-shirts et gadgets à l’effigie du candidat s’arrachent. Les discours des invités sont ponctués de feux d’artifice. Un chant de campagne a même été composé, entonné par les occupants de l’estrade, mains empoignées et bras entortillés.

Ces outils de marketing politique véhiculent un message limpide : notre candidat est Coran compatible. Le slogan à trois volets « l’islam est la solution, le Coran notre Constitution et le Jihad (effort) notre moyen » est martelé. Derrière l’habillage religieux se cachent bien sûr des intentions politiques. L’enjeu est l’électorat du parti salafiste Nour, second du scrutin parlementaire, qui soutient le banni Aboul Fotouh. Morsi ne désespère pas de convaincre ses sympathisants, et les deux intervenants du meeting sont d’ailleurs des théologiens connus pour leurs positions radicales : Ragheb Sargani et Mohamed Abdel Maksoud. Or, dans le match des drapeaux et des références, l’étendard de l’Egypte (noir, blanc, rouge) domine le vert de l’islam, et c’est aussi de tricolore que se parent les affiches du candidat. On joue même l’hymne national avant qu’un chanteur débarque sur l’estrade pour crier son amour du pays.

La performance divertit la foule qui attend son héros en retard. Les quatre premières heures du meeting sont meublées par des slogans incantatoires : « Si Dieu le veut, Morsi sera gagnant, Si Dieu le veut, au premier tour ». Beuglés par un animateur aux robustes cordes vocales, ils sont repris d’une seule voix par l’assistance. Le conditionnement opère. Lorsque Mohamed Morsi apparaît enfin, au son d’une musique de péplum, la foule jubile. On découvre un homme engoncé, hybride d’un Bisounours et de Patrick Balkany. Pourtant, il entre en communion avec le public, et chacune de ses tirades, déclamée d’une voie chaude et rocailleuse, se conclut par un vacarme d’applaudissements.

Nul besoin de développer un programme, Morsi affirme qu’il est le meilleur pour toutes les composantes de la société. « Les Enfants, les Femmes, les Etudiants, les Chrétiens … » alimentent sa litanie. Un autre concept-clé est celui de « Nahda » : la Renaissance. Renvoyant à un âge d’or de la civilisation musulmane, il implique de puiser dans le Coran les solutions aux problèmes contemporains. « On nous parle de droits de l’homme, mais ça fait 1400 ans qu’on connaît les droits de l’homme, ils sont dans le Coran ! » s’exclame-t-il.

A la fin de la soirée, aucune idée précise des droits de l’homme version Morsi ni des modalités d’exécution du projet islamique n’émerge, mais les habitants du Fayoum quittent le stade en arborant une mine réjouie. C’est ce qu’on appelle un meeting électoral réussi.

Soixante millions d’hypocrites

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Il faut croire que l’homme ne vit pas seulement de pain. Même le Français. Voilà des mois que les sondages et ceux qui les commentent nous serinent que la première préoccupation des Français, c’est le chômage – et la deuxième, le pouvoir d’achat. Or, ces mêmes sondages confirment ce que le faible écart entre les deux finalistes pouvait laisser penser[1. Non seulement Sarkozy n’a perdu « que » 2 millions de voix entre 2007 et 2012, mais il a fait un meilleur score que Ségolène Royal il y a cinq ans (16 865 340 contre 16 790 440).]. Ainsi, à en croire une enquête Harris sur les motivations du vote, seuls 48 % des électeurs de Hollande l’ont choisi par adhésion à l’homme et à ses 60 propositions, tandis que 49 % entendaient punir Sarkozy ; plus intéressant encore, 44 %, toujours parmi les électeurs du candidat de la gauche, pensent qu’avec lui, la situation économique sera encore pire. En clair, une petite dizaine de millions de Français ont délibérément choisi d’envoyer à l’Élysée un candidat dont ils pensent, avant qu’il ait bougé le petit doigt, qu’il ne fera pas mieux, et sans doute moins bien, que son prédécesseur sur le plan du chômage et de la réduction des déficits.[access capability= »lire_inedits »]

Dans ces conditions, il faut se demander ce qui a manqué à Nicolas Sarkozy pour créer « la plus grosse surprise de l’histoire de la Ve République ». Pourquoi, après avoir « retourné » tant de ceux qu’il avait déçus, a-t-il échoué à réduire le dernier carré ? À l’évidence, ce n’est pas son bilan, quoique qualifié de « désastreux » par ses adversaires, qui est en cause : si c’était le cas, les électeurs n’affirmeraient pas qu’ils ont voulu sortir le sortant, mais se diraient convaincus par le programme de François Hollande. L’hypothèse que je tenterai d’étayer ici est que ce sont la forme, le comportement, les manières que les électeurs ont sanctionnés. Le rejet de sa personne suggère en effet qu’il a commis une grave transgression et même, osons le mot, un véritable sacrilège. Cela signifie que le 6 mai 2012 n’a pas scellé l’échec de la politique de Nicolas Sarkozy, mais celui du sarkozysme. C’est l’histoire d’un rendez-vous manqué, et même d’un gâchis. En 2007, Sarkozy promet d’en finir avec le chiraco-mitterrandisme (1981-2007), un quart de siècle d’immobilisme maquillé par la rhétorique du rassemblement. Il pense, et à raison, que la France est disponible pour la « rupture ».
Mitterrand et Chirac parlaient comme de Gaulle et agissaient comme Queuille (qui disait, paraît-il, qu’il n’existait pas de problème qu’une absence de solution ne pût résoudre). Ils avaient compris qu’ils pouvaient ne rien faire à condition de le faire avec panache. En somme, ils prenaient de grands airs pour s’incliner devant l’ordre des choses. Sarkozy veut faire bouger les lignes, mettre la société en mouvement.

À la hussarde s’il le faut. Résultat : pendant cinq ans, la gauche rassembleuse (qui exclut uniquement ceux qui ne pensent pas comme elle) accusera le Président de « diviser ». Seulement, si l’on ne prend pas le risque de diviser, on fait roi-fainéant. Le Général n’a pas hésité, quand il le jugeait nécessaire, à « cliver », voire à dresser des Français les uns contre les autres. Certes, il a autant manqué de flair en 1968 que Juppé en 1995 avec la réforme des retraites ou Villepin en 2006 avec le CPE. Mais la rue ne pouvait se mesurer à lui en termes de légitimité. On ne saurait, bien sûr,
reprocher à ses successeurs d’avoir gouverné par temps de paix. Reste qu’aucun d’eux n’a été capable d’affronter durablement une partie de la société française pour mener à bien une réforme qu’il jugeait nécessaire (à bon escient ou pas, ce n’est pas la question).
La quasi-faillite actuelle de l’État s’explique largement par cette façon rassembleuse de gouverner qui dicte de ne jamais remettre à demain ce qu’on peut remettre à après-demain. La faute de Sarkozy n’est pas d’avoir divisé, mais d’avoir cru que la politique pouvait congédier le symbolique au profit du pragmatique. Il prétendait se libérer de l’étiquette monarchique et du costume rigide taillé pour le Général. Il voulait le pouvoir sans la comédie. La devise du quinquennat sera : on ne nous cache rien, on nous dit tout. Or, quand on est bien élevé, il y a des sujets dont on ne parle pas – en tout cas, pas pour dire la vérité : le sexe, l’argent et la politique. Bien sûr, chaque société a ses préférences et ses tolérances.

Aux États-Unis, il n’y a rien d’inconvenant à afficher sa richesse ou son ambition. Le pouvoir est un objectif parfaitement avouable. Par ailleurs, malgré l’ombre de la Guerre civile, ou peut-être à cause d’elle, les clivages politiques et idéologiques sont assumés et la liberté d’expression presque consternante. Les conflits politiques s’accompagnent parfois d’un degré de violence qui nous semblerait insupportable – la lutte des « pro-life » contre l’avortement en est un bon exemple. Pourtant, la classe politique n’est pas hantée par le spectre de la division. Même la contestation des règles du jeu fait partie des règles du jeu. Il est vrai, cependant, que cette tolérance s’arrête à la porte de la chambre à coucher. À l’inverse, jusqu’au séisme DSK, la France était assez libérale en matière de sexe, et plutôt coincée quand il était question d’argent et de politique – on ne brigue pas le pouvoir parce qu’on aime ça mais pour faire avancer ses idées. Sarkozy n’a que faire de ces faux-semblants et pesanteurs de langage. Son mot d’ordre est : « Décomplexez-vous ! » Bref, il nous a pris pour des Américains. Il faut reconnaître à sa décharge que, nous aussi, nous nous sommes pris pour des Américains. Seulement, on ne se débarrasse pas de son inconscient comme ça. Si encore il s’était contenté de discours ! Mais cette révolution, il ne l’a pas théorisée, il l’a incarnée, ne cachant ni ses goûts ni ses fréquentations. Trois heures au Fouquet’s et deux jours sur le Paloma lui vaudront l’indélébile et imbécile étiquette de « président des riches ». Son tort n’est pas d’être obsédé par l’argent, mais d’être désinvolte avec lui. À la différence d’un grand nombre de Français, cela ne le gêne aucunement d’en parler, tout comme il parle de sa vie amoureuse. Le même refus de convenances jugées hypocrites inspire sa pratique du pouvoir : il ne la joue pas « président de tous les Français » mais chef de la majorité. Et puisqu’il a été élu, c’est son programme qui définira l’intérêt général. Cessons de nous raconter des histoires, affirme-t-il en substance. Or, la France veut se raconter des histoires, même si elle ne sait pas lesquelles.

En voulant montrer qu’il était un homme comme les autres, Sarkozy a agi en monarque commettant un crime de lèse-majesté. C’est cet attentat à la sacralité républicaine qui a suscité l’incroyable déchaînement de haine dont les médias ont été la caisse de résonance durant cinq ans. Que des électeurs par ailleurs acquis à ses propositions plus qu’à celles de son adversaire aient choisi de le congédier montre bien l’irrationalité de cette détestation. On pense au proverbe anglais : « To cut off the nose to spite the face » (« Se couper le nez pour se venger du visage »). L’ironie de l’histoire est que c’est lui, finalement, qui aura été un président normal. C’est la raison de son échec.[/access]