On attendait, en ce 28 mars 2013, François Hollande au tournant : chômage massif, croissance exsangue, tensions sociales et impuissance politique. Il semblait essentiel que le chef de l’Etat vienne répondre aux angoisses des Français sur ces questions. En professionnel avisé, David Pujadas ne manque pas de le faire savoir à François Hollande dès le début de l’intervention : « Croissance zéro, chômage record, il y a de la désillusion, où va la France ? Quel est le cap ? », questionne le journaliste.
La réponse de François Hollande est surprenante : « Ce que nous n’avions pas anticipé c’est que cette crise allait durer encore plus longtemps que prévu. » Sans rire ? Peut-être s’imaginait-il qu’elle allait disparaître comme par magie au tournant de 2013, conjurée par la dinde, les chocolats et les boules de Noël ?
Au vu de l’optimisme dont fait preuve le chef de l’Etat dans la suite de l’entretien, on ne peut douter de sa sincérité et de sa surprise quand il s’est réveillé le 1er janvier 2013 pour constater que la crise et le chômage étaient toujours là. En ce qui concerne le chômage en tout cas, la prédiction de François Hollande est on ne peut plus rassurante : « Cela va augmenter jusqu’à la fin de l’année et puis nous allons être dans une baisse. » Nous voilà rassurés. On ne sait pas très bien d’où il tient ces informations, peut-être de la Pythie de Delphes qu’il est allé consulter en cachette et qui lui a confié par ailleurs que la Grèce allait racheter le Qatar et que Paul le Poulpe allait entraîner l’équipe de France.
Il n’y a aucun doute pour François Hollande : la croissance va revenir et grâce à elle, Fanfan va inverser la courbe du chômage à la fin de l’année, un peu comme Joseph Staline proposait d’inverser le cours de la Volga. Comment faire cependant pour faire revenir cette croissance tant désirée ? Contrairement au Brésil ou à la Chine, nous n’avons plus tant de routes, d’hôpitaux ou d’usines à construire et celles qui restent nous coûtent cher à entretenir quand les chefs d’Etat indiens richissimes et peu fair-play ne viennent pas nous les piquer.
Eh bien la solution est simple. François Hollande a une boîte à outils. Oui, une belle boîte à outils comme Super Mario avec tout un tas de mesures qui vont permettre de sauver la princesse croissance, de vaincre le méchant Koopak-40 et de bannir à tout jamais le chômage de l’univers. Quand on lui demande, François Hollande exhibe avec fierté tous ses beaux outils rutilants, les contrats aidés, les emplois d’avenir dans le secteur public et associatif pour les jeunes en difficulté (rien de tel, pour prétendre qu’on « insère », qu’insérer les gens dans de faux emplois au service d’associations dont l’unique rôle est de servir de soupape de sécurité sociale artificiellement maintenue à coups de dispendieuses subventions) et le pacte de compétitivité, l’arme secrète qui va transformer les entreprises françaises en petits bolides, plus rapides que dans Mario Kart, sur le marché international.
« Tout ceci va arriver », martèle François Hollande. Il suffit de s’en convaincre, c’est très simple et la boîte à outils est là pour ça. Elle fournit de beaux joujoux rhétoriques qu’on peut agiter sur les plateaux de télévision, afin de renforcer l’impression, déjà sans doute bien acquise par la population, que notre chef de l’Etat et son gouvernement sont décidément en plein déni de réalité, voire en plein délire régressif. Ce n’est pas en tout cas Super David Brosse à reluire qui risquait de contredire le chef de l’Etat. Lui se contentait jeudi soir de faire son boulot et de recevoir le boniment avec son demi-sourire ironique de coutume, pendant que l’autre là en face déroulait avec une conviction feinte – on l’espère presque – ses plans de super plombier de la croissance.
Il faut quand même que François Hollande se méfie, parce que s’il casse tous ses beaux outils et se casse les dents sur la carapace du monstre chômage, son double maléfique Wariosarko n’attendra pas une minute pour lui faire avaler sa boîte à outils. Mais Super Mariollande a confiance. « Tout ceci va arriver. » Same player shoot again.
Réflexions sur la question présidentielle : Super Mariollande
L’An 01 a quarante ans. Et toutes ses dents

Fatalité, colère, résignation : qui n’éprouve pas aujourd’hui, en France et en Europe, un de ces sentiments et parfois les trois, quand il regarde la situation sociale, économique, politique ? Le plus dur à vivre est sans doute l’absence de perspective et d’alternative. Il n’y a pas, nous dit l’Eglise catholique, de plus grand péché que celui commis contre l’Espérance. Mais comment en vouloir aux Européens de ne plus espérer ? On n’a pas besoin de statistiques sur le suicide, la toxicomanie, la délinquance pour sentir ce nihilisme latent qui oscille entre l’aquoibonisme égoïste, le repli identitaire et la dépression nerveuse.
C’est pour cela que je recommanderai, histoire de respirer un peu, de commémorer les quarante ans du film l’An 01, sorti en salle le 22 février 1973, en se procurant le dévédé édité par MK2. L’An 01 est adapté d’une bande dessinée de Gébé qui en fit un film avec l’aide de Jacques Doillon pour l’essentiel mais aussi de Jean Rouch et Alain Resnais. Que raconte le film et en quoi peut-il faire du bien, c’est-à-dire nous purger de ces passions tristes dont Spinoza disait qu’elles empêchent d’agir ?
L’An 01 raconte comment, un beau matin (et non un grand soir…), l’humanité est prise du sentiment profond de l’absurdité de sa condition dans une société de consommation qui était pourtant encore au mieux de sa forme à l’époque. Le film est une succession de sketchs joyeux et foutraques avec comme seule solution de continuité cet irrésistible et pacifique triomphe de L’An 01.
Au début, on voit un Gérard Depardieu jeune et mince, dans une gare de banlieue. Il ne prend plus son train depuis plusieurs matins et s’aperçoit qu’un autre quidam fait de même. La conversation démarre assez vite sur l’absurdité d’une vie perdue à la gagner ou, comme on dirait en 2013, perdue à très mal la gagner, dans l’angoisse de la précarité : « On devrait leur dire, ça, qu’on est trop grands pour prendre des gifles et des coups de pieds au cul. » Ensuite, les choses s’enchaînent très vite. Un programme que l’on trouve aussi bien dans les gâteaux d’un salon de thé pour les vieilles dames que lors de piratages télévisuels annonce : « On nous dit le bonheur, c’est le progrès, faites un pas en avant et c’est le progrès. C’est le progrès mais c’est jamais le bonheur. Alors si on faisait un pas de côté ? »
L’utopie rigolarde de L’An 01 est dans cette idée du « pas de côté ». Le film sous-entend qu’il y a assez peu de chance de renverser de manière révolutionnaire et frontale une société capitaliste persuadée de son excellence et qui a les moyens technologiques d’en persuader les masses. Dans le film, qui fait apparaître la fine fleur de la culture contestataire de l’époque : François Béranger, Higelin, Cabu, Choron, Romain Bouteille (le film avait été en partie financé par les lecteurs de Charlie Hebdo), à l’idée « du pas de côté » succède vite un autre slogan « On arrête tout, on réfléchit ». Le bon sens change de camp et notre monde apparaît dans toute son absurdité et celui qui vient, dans une innocence rieuse qui n’empêche pas de régler les difficultés concrètes.
Le pouvoir, invisible, réagit à peine. Il n’a pas d’opposition constituée en face de lui, quelque chose d’autre se reconstruit malgré lui et à côté de lui dans la bonne humeur : « Il n’y a personne, il y a tout le monde, on ne sait pas, ça prend comme une mayonnaise » répond un conseiller quand un ministre inquiet demande qu’on arrête les meneurs. Une ultime tentative ratée de récupération par des publicitaires et voilà la société de l’An 01 qui s’installe tranquillement, apprend à se passer des voitures, des télés, des usines. On réinvente l’amour, la poésie, on a des doutes, tout de même : « Ça marche pas si mal un briquet, je me demande si on fait pas une connerie ! »
On aurait envie de dire au personnage qui prononce cette réplique que non, il ne fait pas une connerie. Et que tout le côté « daté » du film, son éloge de l’amour libre, son écologisme radical, sa vision rousseauiste de la propriété comme source de tous nos malheurs n’empêchent pas non plus, quand on compare cette utopie quadragénaire à notre présent désespérant, de se dire qu’il serait peut-être temps de « faire un pas de côté », d’« arrêter tout et de réfléchir ».
René Fallet, trente ans déjà…

Qui lit aujourd’hui l’œuvre de René Fallet disparu il y a tout juste trente ans, le Rimbaud de Villeneuve-Saint-Georges, le Joachim du Bellay de Jaligny-sur-Besbre ? Quelques vieux réacs perfusés au beaujolais, nostalgiques du temps des copains, de la pêche à la ligne, des boules, du zinc lustré et des cycles Sirius, situés 14&16 rue Duret, Paris. Derrière cette mythologie bistrotière d’après-guerre, tellement salutaire à une époque où la littérature autofictionnelle a envahi les esprits, Fallet s’inscrit d’abord dans une tradition française : celle de la littérature à hauteur d’homme.
Il a mis sa plume dans les pas de Villon, Carco, Rabelais, Céline ou Léautaud. C’est-à-dire au service d’une belle langue à la musique plébéienne qui frétille comme une truite sauvage dans le lit de l’Allier. L’apparente gaudriole de ses plus grands succès (Le Triporteur, Les vieux de la vieille, Un idiot à Paris, La soupe aux choux, ou Le Beaujolais nouveau est arrivé) ne doit jamais masquer un profond désenchantement qui est sa véritable source intérieure. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de Fallet d’être à la fois acide, corrosive, jouissive, partageuse et infiniment drôle. Sous ses épaisses lunettes et sa moustache à la Clémenceau, ce fils de cheminot cache une sensibilité à fleur de peau, une méfiance pour les grandes phrases et les illustres personnes qui les prononcent.
Il éprouve, définitivement, une aversion pour l’ordre, la fraternité obligatoire, la flicaille et toutes les polices de la pensée. Invité un jour à Radioscopie, il fit cette confidence à Chancel : « Je suis anarchiste tendance essuie-glace, de gauche à droite ». Même son chat « siamois bourbonnais » portait le nom prédestiné de Bonnot. Ses coups de griffe contre les cuistres, Fallet les donna entre 1952 et 1956 dans sa chronique littéraire régulière du Canard Enchaîné. Anar, Fallet l’était quand il s’agissait de taper sec sur les militaires, les curés ou les académiciens. Les coups pleuvaient sans les sommations d’usage. Voyez plutôt la férocité : « J’ai tâté de l’académicien. C’est dur et vaguement moisi. Un boucher se le ferait jeter à la face » à propos de Claude Farrère ou cette ironie saignante à l’adresse du Maréchal Juin : « Non, messieurs les calomniateurs, Juin sait écrire et le prouve. Voyez par exemple, ce passage, parfaitement digne d’une rédaction de certificat d’études ».
Nos modernes censeurs, déguisés en rebelles, pourraient en prendre de la graine. La provocation, l’irrévérence, la brutalité sémantique ne s’apprennent pas dans les salons ou les cocktails. Tous les écrivains ou pamphlétaires en herbe n’ont pas eu la chance d’avoir un père communiste, de ne posséder pour seul et unique diplôme que le certif’ et d’avoir eu dix-sept ans en 1944.
« C’est quand même dans les poètes qu’on apprend à écrire » aimait-il à dire. Il partageait le goût frénétique des livres avec Brassens, l’ami qui lui fit découvrir Paul Léautaud ou Claude Tillier et son picaresque « Mon oncle Benjamin ». Avant que Brassens ne devienne cette icône chantante, Fallet l’avait repéré sur scène et l’avait qualifié de « bon gros camion de routiers lancé à tout berzingue sur les chemins de la liberté… La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs ». Ensemble, ils avaient beaucoup lu. Michel Polac venu les interviewer pour la télévision en 1967 sur leurs lectures respectives avait eu droit à un phénoménal panorama de la littérature mondiale. Brassens récitait dans le texte Courteline, évoquait Voltaire, Ovide, Hugo, Steinbeck et Fallet répliquait par Aymé, Hemingway ou Lamartine.
Dès ses premiers romans acides (Banlieue sud-est, La Fleur et la Souris, Pigalle) parus entre 1947 et 1949, Fallet a impressionné les écrivains de son époque par cet univers où l’on rit beaucoup avant que l’émotion ne nous submerge. Antoine Blondin, qui s’y connaissait, comparait « sa délicatesse de facture (…) à un fabricant de porcelaine dans un magasin d’éléphants », Alphonse Boudard avait cerné ses deux manières « la manière naturaliste et la manière intimiste » et Michel Audiard, éternel pudique, s’en tirait en le traitant de « saligaud touché par la grâce ».
Des hommages, il en reçut à la pelle, il obtint le Prix Interallié en 1964 pour Paris au mois d’août, le Prix de l’Humour pour Au Beau Rivage en 1970, le Prix Scarron pour Ersatz en 1974, le Prix Rabelais et le Prix RTL grand public pour La Soupe aux choux en 1980. Alors si vous avez aimé Jean Lefebvre dans un Idiot à Paris, Darry Cowl dans le Triporteur ou Jean Carmet dans La Soupe aux Choux, vous allez adorer ces romans, merveilles de fantaisie et de causticité, de romantisme et de désabusement.
Romans Acides de René Fallet (Le cherche midi )
Roland voyage léger

Roland Jaccard affiche le dilettantisme d’un éternel jeune homme. C’est une qualité qui préserve de la lourdeur. Les titres de ses livres, d’ailleurs, esquissent encore plus une singulière Carte du tendre et du cynique : Journal d’un oisif, Flirts en hiver, L’Homme élégant ou, notre préféré, Une Fille pour l’été.
À l’inverse de Beckett, Jaccard n’est pas « bon qu’à ça ». Il écrit à sa guise et selon les saisons. Suisse de Paris, il s’envole volontiers pour Tokyo et conseille à ses vieux compagnons un camp d’entraînement chez les survivalistes américains. Il semble que, loin des mots, quelques demoiselles l’occupent. Il les couchera plus tard sur la page blanche. Les journaux du jour lui donnent l’occasion de se moquer joyeusement de ses contemporains. Il ne déteste pas, l’après-midi, badiner avec un ami, offrant une photo old school de Catherine Spaak et buvant des cafés très serrés au zinc d’un bistrot du boulevard Raspail. Ça lui permet de charmer des serveuses prénommées Stéphanie. Pour dîner, les tables asiatiques ont ses faveurs, surtout quand elles sont fréquentées par Marie-José Croze et une poignée de gandins.[access capability= »lire_inedits »]
Quand on aime les petits luxes de la vie, il y a des priorités. Histoire de donner le change, Jaccard a pourtant longtemps chroniqué la philosophie au Monde et publié les livres des autres aux PUF dans la collection « Perspectives critiques ». Le Monde étant devenu illisible, il a cessé d’écrire dedans ; les PUF ayant mis son projet sur Paul Gégauff à la porte, il l’a claquée à son tour. Dégagé de ces obligations, Jaccard n’offre désormais ses carnets et ses mots – mal-pensants et parfaitement ciselés – qu’à Causeur et Grasset, qui vient d’éditer Ma vie et autres trahisons.
Sous-titré « Récit », Ma vie et autres trahisons tient autant du journal intime que du roman, du recueil d’aphorismes que des « choses vues ». Paré de Ray-Ban et posant au loser magnifique – « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type » –, Jaccard est surtout un flâneur en fugue du côté ses obsessions, de ses plaisirs, de ses fantômes aussi. Il met à l’honneur les lolitas et les poètes japonais. D’une ligne l’autre, Dexter Morgan dialogue avec Cioran et Bukowski. Sur l’écran noir des nuits blanches, Candy de Christian Marquand lui rappelle la silhouette d’un amour enfui. Des noms défilent : Mélanine, Rachel, Vijak, Shade. Les souvenirs, souvent, se teintent de mélancolie. Des morts parlent avec grâce ; trop de vivants, malheureusement, racontent toujours autant de bêtises. Ne pas oublier, parfois, que les gangsters sont de chics types, même quand ils ont enlevé un baron, lui coupant un doigt. Ça rassure presque, ça patine les trahisons premières.
À la fin de la balade, reste une petite musique qui ne nous quitte pas, comme un haïku de Brautigan, comme une Physiologie des lunettes noires qui, pour Jaccard, annonce l’été.
Rien ne dépasse, Roland a raison, la promesse des plages.[/access]
Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset 2013.
Complètement à l’ouest (suite) : La fable du piano et de la falaise
Le Breton, qui a un régime alimentaire assez proche de l’homme, se caractérise par un port altier et un goût prononcé pour les balades en mer. Il est souvent marin ou limonadier dans la capitale. La bretonne, elle, porte des coiffes en dentelle et se réunit en fin de semaine avec d’autres bretonnes pour danser au son d’instruments de musique amusants, tel le biniou ou la bombarde. Au bout de la Bretagne, il y a le Finistère. Et après, plus rien. Si ce n’est l’océan à perte de vue, et le bruit des vagues sur les falaises…
Plogoff est un petit village du Finistère, dont on parle généralement assez peu dans la presse. On n’y compte aucun fait divers sanglant ces dernières années, et les stars de cinéma ne s’y pressent pas pour passer leurs vacances. Les 1374 âmes de Plogoff vivent de la pêche côtière et de la biscuiterie traditionnelle. C’est pourtant à Plogoff que vient de se produire un miracle… Ouest-France l’évoquait le week-end dernier dans ses pages Douarnenez : un esprit malicieux a déposé un piano au bord d’une falaise… « Un piano droit d’au moins 100 kg, au bord de la falaise ! Un adjoint au maire a fait une drôle de découverte, vendredi matin, près du port de Bestré. Aucune trace de manipulation, ni de roues de véhicule… ‘Il n’a pas été traîné’, explique Maurice Lemaître, maire. Il a donc fallu plusieurs personnes pour l’emmener à cet endroit, distant d’environ 150 mètres du sentier pédestre G34 ». Projet avorté de se débarrasser à peu de frais de l’objet encombrant ? Coup de pub des maisons Gaveau ou Steinway ? Coup de blues de déménageurs de pianos ? Canular ? Attentat fantaisiste ? Signe de Dieu ?
Les services de la mairie ont annoncé que l’objet serait enlevé très prochainement. Il y avait mieux à faire, comme organiser un festival de musique classique autour de ce piano, ou en faire un lieu de pèlerinage touristique. On notera que ce n’est pas la première fois que ce type d’affaires est à applaudir ou déplorer, c’est selon. Marc Cohen nous racontait, il y a quelques années de cela, la fable du canapé Chesterfield qui avait été volé à un magasin de meubles et déplacé par quelques esprits joliment vrillés sur la plage de Granville dans la Manche. Ce nouveau cas nous confirme que les Bretons – à l’instar de leurs voisins normands – sont complètement à l’ouest…
Frère d’armes

Cette saison, la mode est au bleu horizon. En littérature comme en friperie, les éditeurs misent sur des imprimés anciens pour dessiner leurs collections printemps/été 2013. L’étoffe des souvenirs rassure toujours le client hostile à toute nouveauté. Après la Collaboration, la guerre d’Algérie ou l’après 68, les écrivains retournent dans les tranchées de 14 y extraire une veine romanesque qui fait tant défaut à notre époque blanche d’émotions.
C’est donc avec appréhension que l’on prend le Chemin des Dames, ployant déjà sous la mitraille, ses millions de morts et son indicible terreur. Nous avons lu les récits de Genevoix, Dorgelès ou Benoit sur l’enfer boueux de la Marne. Nous en sommes toujours sortis hébétés, affolés par cette tuerie mondiale. Notre imaginaire est à jamais peuplé de gueules cassées, de croix de bois alignées, d’exécutions sommaires, de gaz moutarde, en somme d’une jeunesse fauchée sur l’autel des Nations. Quelle famille française ne possède pas dans une armoire un obus sculpté ou une douille décorée à la manière d’un artisan-orfèvre? Tenir dans sa main, un siècle plus tard, un morceau de bois taillé sur le front en 1916, serre le cœur. Notre identité nationale que l’on a tant cherché à définir sous l’ancien quinquennat, y a puisé son ferment de colère et de fraternité.
Mais les mots semblent si vains, si artificiels pour décrire ces ténèbres-là. Jérôme Garcin relève ce défi littéraire dans Bleus Horizons : ressusciter un écrivain oublié, Jean de La Ville de Mirmont, mort le 28 novembre 1914 à l’âge de vingt-huit ans, dans un décor d’apocalypse. La phrase de Garcin n’a jamais été aussi suave et nostalgique. Quel plaisir de lire une langue française aussi parfaitement maîtrisée, académique dans son armature qui ne perd pas pour autant le tranchant de son style. D’une sobriété perforante, sans affèterie ou minauderie, l’écrivain fait communier la petite et la grande Histoire. Dans un habile jeu de miroirs, Garcin invente un frère d’armes à ce Jean de La Ville de Mirmont, auteur d’un seul roman, Les dimanches de Jean Dézert, paru juste avant son départ pour le front. L’utilisation du 7ème jour de la semaine dans un titre est, à lui seul, un signe annonciateur de qualité littéraire comme l’ont prouvé Un dimanche inoubliable près des casernes de Jacques-Francis Rolland ou Dimanches d’août de Patrick Modiano. C’est donc à travers ce double à la dérive que l’écrivain et poète bordelais, mort pour la France, renaît. Car, durant toute son existence, son compagnon fictif cherchera obstinément, dans le destin foudroyé de cet ami d’infortune, des raisons de vivre.
Continuer de vivre après ça, après cette boucherie, après cet effroi partagé, aura été la question existentielle des hommes de cette génération-là. Souvent, leur retour à la vie civile constituait une seconde meurtrissure inexplicable et inavouable. Les autres, les non-combattants pourraient-ils comprendre ces moments d’horreur et d’humanité ? Dans ce subtil roman historique, on retrouve les obsessions de Garcin, son attachement aux êtres disparus, cette impossibilité viscérale de les chasser de sa mémoire et puis cette passion dévorante pour la littérature, notamment quand Jean s’identifie à Maupassant : « Boule de suif ou La Maison Tellier furent la revanche de l’écrivain sur le rond-de-cuir, du conteur sur le greffier. La littérature le dédommageait de l’ennui qu’il éprouvait à brasser du vide et à obéir aux ordres de bureaucrates qu’il méprisait ».
Bleus Horizons est un hymne à la jeunesse fracassée, à un auteur qui ne connut pas la postérité d’Alain-Fournier mais aussi à un monde enfoui où l’on croise Isadora Duncan, Apollinaire, Gabriel Fauré ou François Mauriac, l’ami d’enfance du jeune aristocrate girondin. La description du casino de Deauville transformé en hôpital militaire mêle le cocasse au mélancolique. Le talent de Garcin réside justement dans ces interstices, quand les lumières du Havre apaisent, un instant, les douleurs de l’âme. Sous sa plume, le pathos ne vient jamais gâter la sincérité des sentiments : « Il me touchait, ce jeune homme idéaliste et myope si attiré par le feu, et dont la chevalière en or, sur laquelle étaient gravées les armes des La Ville de Mirmont, brillait comme une oriflamme ». Dans cette quête d’identité par procuration, entre les planches de Normandie et les pins des Landes, Jean de La Ville de Mirmont prend les traits d’un héros flamboyant et d’un poète maudit.
Bleus Horizons de Jérôme Garcin, Gallimard.
Les dimanches de Jean Dézert suivi de L’horizon chimérique & Contes de Jean de La Ville de Mirmont, La petite vermillon.
*Photo : drakegoodman.
No future pour les Futuristes

Le rock a toujours été un truc de vieux. Ou de futurs vieux. On a commencé à le célébrer quand il était déjà fini et à le conspuer quand les jeunes et les humanitaires s’y sont intéressés. Discutez un instant avec Philippe Manœuvre, Basile de Koch ou Milan Dargent et vous entendrez la même rengaine : le rock, c’est fini depuis dix, vingt ou trente ans. Un Rock and Folk des années 70, aujourd’hui, c’est comme un numéro de L’Action Française des années trente : une relique d’un autre monde.
Pour Milan Dargent, 53 ans, « qui vit et travaille à Paris » (et certainement pas dans le rock’n’ roll), déjà auteur d’une réjouissante Soupe à la tête de bouc qui racontait un mémorable concert des Stones à Lyon, et d’un improbable Club des caméléons, chronique nostalgique de sa jeunesse perdue dans les années 70, sa mort date précisément du 13 juin 1985 – le jour fatidique de ce Live Aid où pour la première fois les rockeurs du monde entier se sont donné la main pour sauver le monde, mendier pour l’Ethiopie et devenir de gentils agents caritatifs au lieu des rebelles sans cause qu’ils étaient à l’origine.
Pour Guillaume, fondateur du groupe lyonnais « Les futuristes », la pilule est amère : « Des années de fanatisme à collectionner l’intégrale de David Bowie pour en arriver là, à cette version de Héroes du Live Aid, si peu héroïque. Heroes, une chanson on ne peut plus intime, une mélopée méditative qui ne doit pas quitter les quatre murs de votre chambre, livrée ainsi à la foule obéissante d’un stade embrigadé, ça la foutait mal. Héroes, votre chanson à vous, votre jardin secret, soudain transformée en putain d’hymne. »
Il faut admettre que l’époque n’était déjà plus tellement rock’n’roll. L’euphorie socialiste avait fait long feu. Delors avait prévenu : l’austérité s’invitait en France dans toute sa rigueur. Et pire que tout, le disco triomphait. Les Futuristes, « étoiles montantes du rock français », allaient éprouver à leurs dépens le no future des punks. C’étaient Guillaume, Julien, Romain et Jo – en attendant Lerik, leur « manageur », qui un jour passerait à l’ennemi, en rejoignant Andersen, le groupe rival. Car entre les concerts ratés, les répètes miteuses, les débats « esthétiques » sans fin, la résistance à mener face au joug parental, la concurrence régionale, et ce sentiment, qui s’installe rapidement, qu’on sera toujours les seconds ou les suiveurs, le monde lyonnais du rock n’est pas de tout repos. Sans compter que certains membres du groupe n’ont pas l’air si motivés que ça, tel Julien qui sacrifie nombre de répètes parce qu’il a baignade dans le lac de Paladru. « Quelqu’un peut-il seulement imaginer Joe Strummer annulant une répète pour cause de brigade dans le lac de Paladru ? »
Alors, on rêve, on fait du surplace, on s’imagine qu’on est filmé en permanence comme si on était la plus grande star du monde : « Jour et nuit, en privé et en public, Guillaume se savait filmé. Ce truc-là, il était le seul à le connaître. » On va à la Fnac pour la centième fois dans le mois, rayons disques. On vit difficilement le passage du vinyle au CD. Tout change, sauf soi-même et ses idoles. Hélas ! Les idoles ont bientôt de nouveaux fans que les anciens fans ne peuvent respecter. Les nouveaux fans mélangent tout, confondent tout, Led Zeppelin et Supertramp, Kraftwerk et Jean-Michel Jarre, et bientôt Bowie et le R’n’B. Le tournant de la rigueur aura été la mort programmée du goût, avec sa démocratisation abusive, ses radios libres et sa très antimusicale (et obligatoire) « Fête de la musique » que Milan Dargent traite avec des accents qui n’auraient pas déplu à Muray.
Et c’est la bonne surprise de ce petit livre délicieux et désopilant de montrer en quoi la « défaite de la pensée » aura touché même les milieux rockeux. Comment d’aristocrate et de romantique, le rock and roll sera devenu « le rock FM, consensuel, gentillet, [plaisant] à tous les crétins de la planète. » Les Futuristes avaient tout prévu, sauf la future uniformisation. Et l’ère Chirac.
Milan Dargent, Le tournant de la rigueur, Le Dilettante, mars 2013.
*Photo : film Podium.
Le Prince est nu

Il fallait à la fois un théoricien et un satiriste pour mesurer toute l’ampleur de l’impuissance du politique. Percy Kemp, fin connaisseur de l’islam, auteur de quelques excellents romans d’espionnage, a décidé de réécrire Le Prince de Machiavel. Le propos reste le même que dans l’original florentin : comment garder le pouvoir par tous les moyens, même légaux.
Mais sa thèse est que le Prince doit bien être conscient que ce pouvoir, à notre époque, n’existe plus.[access capability= »lire_inedits »] La mondialisation est passée par là, évoquée dans une métaphore footballistique des plus parlantes : « En réalité, un grand État-nation d’aujourd’hui n’est pas bien différent d’un grand club de football, le Liverpool FC par exemple, qui ne compte plus que deux joueurs nés à Liverpool et dont l’entraîneur et les propriétaires ne sont même pas anglais. […] En définitive, seuls les supporters qui viennent régulièrement, qu’il pleuve ou qu’il vente, remplir le stade d’Anfield, sont natifs de la ville. Mais ceux-là, on le sait, ne contrôlent ni les finances du club, ni la politique des transferts, ni les tactiques de jeu. Et de fait, comme aujourd’hui le Liverpool FC, l’État-nation sur lequel règne le Prince sans patrie ni frontières n’a plus de national que le nom. »
Conserver quelque chose qui n’existe plus est, de fait, encore plus compliqué que conserver quelque chose qui existe. Une seule solution : ne pas se trouver en position d’exercer le pouvoir et, par conséquent, se garder d’un ennemi diabolique, l’événement. Un événement est toujours une catastrophe pour un Prince impuissant. Mais selon Kemp, qui puise ses exemples dans les guerres de Cyrus comme dans l’élection présidentielle française de 2012, il existe quelques solutions pour s’en prémunir : le Renseignement, l’Escompte qui permet de « désamorcer la charge potentiellement explosive d’un événement » ou encore la Mystification. Il n’empêche, sa conclusion est sans appel : aujourd’hui, le Prince est nu et, comme le dit Tchekhov : « Un simple rhume suffit à lui faire perdre l’équilibre. »[/access]
Percy Kemp, Le Prince, Seuil, 2013.
*Photo : c-reel.com.
Un autre socialisme est possible !
« Anarchie plus un ». Inspiré d’un aphorisme de Maurras, ce slogan a fait les beaux jours de 68, lorsque quelques jeunes royalistes le griffonnaient çà et là pour exprimer leur rejet de la république bourgeoise. Si la fraternisation avec les lanceurs de pavés n’eut qu’un temps, ces dissidents de l’Action Française créèrent la NAF puis la NAR (Nouvelle Action Royaliste) la décennie suivante, non sans avoir délesté leur corpus idéologique de l’antisémitisme d’Etat et des compromissions du vieux félibre. L’Histoire de ces socialistes monarchistes reste encore largement à écrire, tant la doxa les associe à une droite réactionnaire, méprisant la plèbe au nom de sa proximité avec le Comité des Forges.
C’est oublier l’expérience du cercle Proudhon qui, au début du siècle dernier, regroupait royalistes d’Action Française et syndicalistes révolutionnaires comme Georges Sorel (1847-1922) et Edouard Berth (1875-1939).
Auteur des Méfaits des intellectuels, Berth dernier reste injustement occulté de l’histoire officielle du socialisme. Il est heureux que l’érudit Alain de Benoist retrace sa trajectoire sinueuse dans un essai inspiré. Socialiste, patriote et conservateur, Berth célébrait les valeurs héroïques du prolétariat et de l’aristocratie contre les marchands du Temple. Il fraya un temps avec Maurras au nom de leur commune opposition à la démocratie bourgeoise, avant de s’enthousiasmer pour la révolution bolchévique – dont il regrettera la fossilisation bureaucratique. Avec Sorel, Berth donna toute sa vigueur au « mythe » de la grève générale pour imaginer un monde alternatif tant à la cogestion syndicale qu’à la préservation corporatiste des acquis sociaux.
Le beau livre d’Alain de Benoist nous plonge dans l’esprit originel de la charte d’Amiens, une contre-culture ouvriériste réfractaire aux « illusions du progrès » (Sorel) que la CGT nouvelle a tôt fait d’oublier. À lire pour ne pas désespérer Florange !
Alain de Benoist, Edouard Berth, Le socialisme héroïque. Sorel-Maurras-Lénine, Pardès, 2013.
Jean-René Huguenin, enfin

Jean-René Huguenin, ce nom circule aujourd’hui comme une pierre précieuse, un talisman qu’on remet, de main à main, avec la certitude de la conversion. Bien qu’adoubé par Mauriac et Gracq, Huguenin reste ce trésor discret aux pieds de vieux dragons et de lézards moribonds : la bande du lycée Claude-Bernard, les fondateurs de Tel Quel, parmi lesquels Sollers, Renaud Matignon, Hallier enfin, « jumeau astral » qu’il faut mettre à part et qui fut le seul à prendre le temps d’évoquer son jeune ami mort à 26 ans dans un fracas de tôle en septembre 62, tout comme Roger Nimier le même mois, dans des circonstances similaires.
Jean-René Huguenin, c’est une soif d’enragé, une souveraineté féroce, qui étourdissent, et intimident dès les premières pages du Journal. La Côte sauvage (son unique roman), les textes donnés aux revues Arts, La Table Ronde, Les Lettres françaises, sont là également pour attester de cette liberté altière, solitaire, bien loin du dandysme frelaté d’une certaine droite littéraire, souvent trop imbue de marginalité chic.
Dans Un jeune mort d’autrefois, Jérôme Michel se saisit, avec une belle pudeur, de cette figure ensevelie. Nulle biographie ici, mais un tombeau, sorte de masque mortuaire où le couteau du sculpteur vient imprimer sa marque discrète. Ce tombeau, d’où Huguenin rejaillit sous nos yeux, c’est aussi celui d’une époque, d’une façon singulière qu’on avait d’être jeune. Jeunesse, enfance : mots que le jeunisme contemporain ne nous permet plus de manipuler qu’avec des pincettes ; mots dont Huguenin, après son cher Bernanos, sut nous restituer l’énergie.
Le temps passe vite, et, que nous ayons vingt-cinq, trente ou quarante ans, c’est avec la même inquiétude que nous lisons cette adresse de Jérôme Michel à Huguenin : « Vos pages ont gardé enclos dans leur silence d’encre et de papier le reflet de celui que j’étais lorsque je vous lisais dans la ferveur de la première fois. » Lire Huguenin est une expérience: chaque page du Journal est une gifle à notre indolence. Huguenin, dès l’origine, fut terrible, stimulant et sévère. « Vous fûtes, écrit Jérôme Michel, s’adressant encore à l’écrivain, un jeune homme agaçant, horripilant même par trop de complaisance, d’apitoiement sur soi, par une certaine façon que l’on a de prendre la pose à vingt ans. Nous vous avons aimé malgré cela, et, ajouterais-je, à cause de cela qui vous rendait fraternel – mais aussi pour votre violence intérieure, mais aussi pour votre tendresse profonde, votre radicalité et votre douceur mêlées. »
Notre époque se sentirait assez bien dans ses pompes, parait-il, pour se passer du romantisme ombrageux, un brin désuet, d’Huguenin : « Aujourd’hui, dans notre présent festif, ludique, sérieusement « sympa » et religieusement « citoyen », Jean-René Huguenin apparaîtrait comme une sorte de prince Erik égaré dans une émission de télé-réalité, un boy-scout attardé, un peu pathétique, anachronique, irrévocablement inadapté au business et à la lutte contre toutes les discriminations. » remarque justement Jérôme Michel.
Qui était, à la fin des fins, Jean-René Huguenin ? « De sa courte vie, on ne sait presque rien », constate Jérôme Michel pour s’en féliciter, lui qui n’a pas le goût de fouiller dans les poubelles et qui, avec un tact remarquable, observe qu’un homme se définit « autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il cache ». Ainsi nous livre-t-il un très beau portrait, nourri d’affinités et de distance.
Jean-René Huguenin eut l’ambition d’un ange, la vie d’un lutteur fanatique, une mort à grand spectacle. Le Huguenin que nous aimons, c’est l’écrivain à l’ambition inouïe, c’est le jeune homme coupant et lumineux, dont l’intransigeance n’allait pas sans tendresse. « Jean-René, écrit Jérôme Michel, est mort dans l’amour du monde. C’est pourquoi aujourd’hui, cinquante ans après, il est toujours si vivant. »
Jérôme Michel, Un jeune mort d’autrefois – Tombeau de Jean-René Huguenin, éditions Pierre-Guillaume de Roux.
Réflexions sur la question présidentielle : Super Mariollande
On attendait, en ce 28 mars 2013, François Hollande au tournant : chômage massif, croissance exsangue, tensions sociales et impuissance politique. Il semblait essentiel que le chef de l’Etat vienne répondre aux angoisses des Français sur ces questions. En professionnel avisé, David Pujadas ne manque pas de le faire savoir à François Hollande dès le début de l’intervention : « Croissance zéro, chômage record, il y a de la désillusion, où va la France ? Quel est le cap ? », questionne le journaliste.
La réponse de François Hollande est surprenante : « Ce que nous n’avions pas anticipé c’est que cette crise allait durer encore plus longtemps que prévu. » Sans rire ? Peut-être s’imaginait-il qu’elle allait disparaître comme par magie au tournant de 2013, conjurée par la dinde, les chocolats et les boules de Noël ?
Au vu de l’optimisme dont fait preuve le chef de l’Etat dans la suite de l’entretien, on ne peut douter de sa sincérité et de sa surprise quand il s’est réveillé le 1er janvier 2013 pour constater que la crise et le chômage étaient toujours là. En ce qui concerne le chômage en tout cas, la prédiction de François Hollande est on ne peut plus rassurante : « Cela va augmenter jusqu’à la fin de l’année et puis nous allons être dans une baisse. » Nous voilà rassurés. On ne sait pas très bien d’où il tient ces informations, peut-être de la Pythie de Delphes qu’il est allé consulter en cachette et qui lui a confié par ailleurs que la Grèce allait racheter le Qatar et que Paul le Poulpe allait entraîner l’équipe de France.
Il n’y a aucun doute pour François Hollande : la croissance va revenir et grâce à elle, Fanfan va inverser la courbe du chômage à la fin de l’année, un peu comme Joseph Staline proposait d’inverser le cours de la Volga. Comment faire cependant pour faire revenir cette croissance tant désirée ? Contrairement au Brésil ou à la Chine, nous n’avons plus tant de routes, d’hôpitaux ou d’usines à construire et celles qui restent nous coûtent cher à entretenir quand les chefs d’Etat indiens richissimes et peu fair-play ne viennent pas nous les piquer.
Eh bien la solution est simple. François Hollande a une boîte à outils. Oui, une belle boîte à outils comme Super Mario avec tout un tas de mesures qui vont permettre de sauver la princesse croissance, de vaincre le méchant Koopak-40 et de bannir à tout jamais le chômage de l’univers. Quand on lui demande, François Hollande exhibe avec fierté tous ses beaux outils rutilants, les contrats aidés, les emplois d’avenir dans le secteur public et associatif pour les jeunes en difficulté (rien de tel, pour prétendre qu’on « insère », qu’insérer les gens dans de faux emplois au service d’associations dont l’unique rôle est de servir de soupape de sécurité sociale artificiellement maintenue à coups de dispendieuses subventions) et le pacte de compétitivité, l’arme secrète qui va transformer les entreprises françaises en petits bolides, plus rapides que dans Mario Kart, sur le marché international.
« Tout ceci va arriver », martèle François Hollande. Il suffit de s’en convaincre, c’est très simple et la boîte à outils est là pour ça. Elle fournit de beaux joujoux rhétoriques qu’on peut agiter sur les plateaux de télévision, afin de renforcer l’impression, déjà sans doute bien acquise par la population, que notre chef de l’Etat et son gouvernement sont décidément en plein déni de réalité, voire en plein délire régressif. Ce n’est pas en tout cas Super David Brosse à reluire qui risquait de contredire le chef de l’Etat. Lui se contentait jeudi soir de faire son boulot et de recevoir le boniment avec son demi-sourire ironique de coutume, pendant que l’autre là en face déroulait avec une conviction feinte – on l’espère presque – ses plans de super plombier de la croissance.
Il faut quand même que François Hollande se méfie, parce que s’il casse tous ses beaux outils et se casse les dents sur la carapace du monstre chômage, son double maléfique Wariosarko n’attendra pas une minute pour lui faire avaler sa boîte à outils. Mais Super Mariollande a confiance. « Tout ceci va arriver. » Same player shoot again.
L’An 01 a quarante ans. Et toutes ses dents

Fatalité, colère, résignation : qui n’éprouve pas aujourd’hui, en France et en Europe, un de ces sentiments et parfois les trois, quand il regarde la situation sociale, économique, politique ? Le plus dur à vivre est sans doute l’absence de perspective et d’alternative. Il n’y a pas, nous dit l’Eglise catholique, de plus grand péché que celui commis contre l’Espérance. Mais comment en vouloir aux Européens de ne plus espérer ? On n’a pas besoin de statistiques sur le suicide, la toxicomanie, la délinquance pour sentir ce nihilisme latent qui oscille entre l’aquoibonisme égoïste, le repli identitaire et la dépression nerveuse.
C’est pour cela que je recommanderai, histoire de respirer un peu, de commémorer les quarante ans du film l’An 01, sorti en salle le 22 février 1973, en se procurant le dévédé édité par MK2. L’An 01 est adapté d’une bande dessinée de Gébé qui en fit un film avec l’aide de Jacques Doillon pour l’essentiel mais aussi de Jean Rouch et Alain Resnais. Que raconte le film et en quoi peut-il faire du bien, c’est-à-dire nous purger de ces passions tristes dont Spinoza disait qu’elles empêchent d’agir ?
L’An 01 raconte comment, un beau matin (et non un grand soir…), l’humanité est prise du sentiment profond de l’absurdité de sa condition dans une société de consommation qui était pourtant encore au mieux de sa forme à l’époque. Le film est une succession de sketchs joyeux et foutraques avec comme seule solution de continuité cet irrésistible et pacifique triomphe de L’An 01.
Au début, on voit un Gérard Depardieu jeune et mince, dans une gare de banlieue. Il ne prend plus son train depuis plusieurs matins et s’aperçoit qu’un autre quidam fait de même. La conversation démarre assez vite sur l’absurdité d’une vie perdue à la gagner ou, comme on dirait en 2013, perdue à très mal la gagner, dans l’angoisse de la précarité : « On devrait leur dire, ça, qu’on est trop grands pour prendre des gifles et des coups de pieds au cul. » Ensuite, les choses s’enchaînent très vite. Un programme que l’on trouve aussi bien dans les gâteaux d’un salon de thé pour les vieilles dames que lors de piratages télévisuels annonce : « On nous dit le bonheur, c’est le progrès, faites un pas en avant et c’est le progrès. C’est le progrès mais c’est jamais le bonheur. Alors si on faisait un pas de côté ? »
L’utopie rigolarde de L’An 01 est dans cette idée du « pas de côté ». Le film sous-entend qu’il y a assez peu de chance de renverser de manière révolutionnaire et frontale une société capitaliste persuadée de son excellence et qui a les moyens technologiques d’en persuader les masses. Dans le film, qui fait apparaître la fine fleur de la culture contestataire de l’époque : François Béranger, Higelin, Cabu, Choron, Romain Bouteille (le film avait été en partie financé par les lecteurs de Charlie Hebdo), à l’idée « du pas de côté » succède vite un autre slogan « On arrête tout, on réfléchit ». Le bon sens change de camp et notre monde apparaît dans toute son absurdité et celui qui vient, dans une innocence rieuse qui n’empêche pas de régler les difficultés concrètes.
Le pouvoir, invisible, réagit à peine. Il n’a pas d’opposition constituée en face de lui, quelque chose d’autre se reconstruit malgré lui et à côté de lui dans la bonne humeur : « Il n’y a personne, il y a tout le monde, on ne sait pas, ça prend comme une mayonnaise » répond un conseiller quand un ministre inquiet demande qu’on arrête les meneurs. Une ultime tentative ratée de récupération par des publicitaires et voilà la société de l’An 01 qui s’installe tranquillement, apprend à se passer des voitures, des télés, des usines. On réinvente l’amour, la poésie, on a des doutes, tout de même : « Ça marche pas si mal un briquet, je me demande si on fait pas une connerie ! »
On aurait envie de dire au personnage qui prononce cette réplique que non, il ne fait pas une connerie. Et que tout le côté « daté » du film, son éloge de l’amour libre, son écologisme radical, sa vision rousseauiste de la propriété comme source de tous nos malheurs n’empêchent pas non plus, quand on compare cette utopie quadragénaire à notre présent désespérant, de se dire qu’il serait peut-être temps de « faire un pas de côté », d’« arrêter tout et de réfléchir ».
René Fallet, trente ans déjà…

Qui lit aujourd’hui l’œuvre de René Fallet disparu il y a tout juste trente ans, le Rimbaud de Villeneuve-Saint-Georges, le Joachim du Bellay de Jaligny-sur-Besbre ? Quelques vieux réacs perfusés au beaujolais, nostalgiques du temps des copains, de la pêche à la ligne, des boules, du zinc lustré et des cycles Sirius, situés 14&16 rue Duret, Paris. Derrière cette mythologie bistrotière d’après-guerre, tellement salutaire à une époque où la littérature autofictionnelle a envahi les esprits, Fallet s’inscrit d’abord dans une tradition française : celle de la littérature à hauteur d’homme.
Il a mis sa plume dans les pas de Villon, Carco, Rabelais, Céline ou Léautaud. C’est-à-dire au service d’une belle langue à la musique plébéienne qui frétille comme une truite sauvage dans le lit de l’Allier. L’apparente gaudriole de ses plus grands succès (Le Triporteur, Les vieux de la vieille, Un idiot à Paris, La soupe aux choux, ou Le Beaujolais nouveau est arrivé) ne doit jamais masquer un profond désenchantement qui est sa véritable source intérieure. Ce qui n’empêche pas l’œuvre de Fallet d’être à la fois acide, corrosive, jouissive, partageuse et infiniment drôle. Sous ses épaisses lunettes et sa moustache à la Clémenceau, ce fils de cheminot cache une sensibilité à fleur de peau, une méfiance pour les grandes phrases et les illustres personnes qui les prononcent.
Il éprouve, définitivement, une aversion pour l’ordre, la fraternité obligatoire, la flicaille et toutes les polices de la pensée. Invité un jour à Radioscopie, il fit cette confidence à Chancel : « Je suis anarchiste tendance essuie-glace, de gauche à droite ». Même son chat « siamois bourbonnais » portait le nom prédestiné de Bonnot. Ses coups de griffe contre les cuistres, Fallet les donna entre 1952 et 1956 dans sa chronique littéraire régulière du Canard Enchaîné. Anar, Fallet l’était quand il s’agissait de taper sec sur les militaires, les curés ou les académiciens. Les coups pleuvaient sans les sommations d’usage. Voyez plutôt la férocité : « J’ai tâté de l’académicien. C’est dur et vaguement moisi. Un boucher se le ferait jeter à la face » à propos de Claude Farrère ou cette ironie saignante à l’adresse du Maréchal Juin : « Non, messieurs les calomniateurs, Juin sait écrire et le prouve. Voyez par exemple, ce passage, parfaitement digne d’une rédaction de certificat d’études ».
Nos modernes censeurs, déguisés en rebelles, pourraient en prendre de la graine. La provocation, l’irrévérence, la brutalité sémantique ne s’apprennent pas dans les salons ou les cocktails. Tous les écrivains ou pamphlétaires en herbe n’ont pas eu la chance d’avoir un père communiste, de ne posséder pour seul et unique diplôme que le certif’ et d’avoir eu dix-sept ans en 1944.
« C’est quand même dans les poètes qu’on apprend à écrire » aimait-il à dire. Il partageait le goût frénétique des livres avec Brassens, l’ami qui lui fit découvrir Paul Léautaud ou Claude Tillier et son picaresque « Mon oncle Benjamin ». Avant que Brassens ne devienne cette icône chantante, Fallet l’avait repéré sur scène et l’avait qualifié de « bon gros camion de routiers lancé à tout berzingue sur les chemins de la liberté… La voix de ce gars est une chose rare et qui perce les coassements de toutes ces grenouilles du disque et d’ailleurs ». Ensemble, ils avaient beaucoup lu. Michel Polac venu les interviewer pour la télévision en 1967 sur leurs lectures respectives avait eu droit à un phénoménal panorama de la littérature mondiale. Brassens récitait dans le texte Courteline, évoquait Voltaire, Ovide, Hugo, Steinbeck et Fallet répliquait par Aymé, Hemingway ou Lamartine.
Dès ses premiers romans acides (Banlieue sud-est, La Fleur et la Souris, Pigalle) parus entre 1947 et 1949, Fallet a impressionné les écrivains de son époque par cet univers où l’on rit beaucoup avant que l’émotion ne nous submerge. Antoine Blondin, qui s’y connaissait, comparait « sa délicatesse de facture (…) à un fabricant de porcelaine dans un magasin d’éléphants », Alphonse Boudard avait cerné ses deux manières « la manière naturaliste et la manière intimiste » et Michel Audiard, éternel pudique, s’en tirait en le traitant de « saligaud touché par la grâce ».
Des hommages, il en reçut à la pelle, il obtint le Prix Interallié en 1964 pour Paris au mois d’août, le Prix de l’Humour pour Au Beau Rivage en 1970, le Prix Scarron pour Ersatz en 1974, le Prix Rabelais et le Prix RTL grand public pour La Soupe aux choux en 1980. Alors si vous avez aimé Jean Lefebvre dans un Idiot à Paris, Darry Cowl dans le Triporteur ou Jean Carmet dans La Soupe aux Choux, vous allez adorer ces romans, merveilles de fantaisie et de causticité, de romantisme et de désabusement.
Romans Acides de René Fallet (Le cherche midi )
Roland voyage léger

Roland Jaccard affiche le dilettantisme d’un éternel jeune homme. C’est une qualité qui préserve de la lourdeur. Les titres de ses livres, d’ailleurs, esquissent encore plus une singulière Carte du tendre et du cynique : Journal d’un oisif, Flirts en hiver, L’Homme élégant ou, notre préféré, Une Fille pour l’été.
À l’inverse de Beckett, Jaccard n’est pas « bon qu’à ça ». Il écrit à sa guise et selon les saisons. Suisse de Paris, il s’envole volontiers pour Tokyo et conseille à ses vieux compagnons un camp d’entraînement chez les survivalistes américains. Il semble que, loin des mots, quelques demoiselles l’occupent. Il les couchera plus tard sur la page blanche. Les journaux du jour lui donnent l’occasion de se moquer joyeusement de ses contemporains. Il ne déteste pas, l’après-midi, badiner avec un ami, offrant une photo old school de Catherine Spaak et buvant des cafés très serrés au zinc d’un bistrot du boulevard Raspail. Ça lui permet de charmer des serveuses prénommées Stéphanie. Pour dîner, les tables asiatiques ont ses faveurs, surtout quand elles sont fréquentées par Marie-José Croze et une poignée de gandins.[access capability= »lire_inedits »]
Quand on aime les petits luxes de la vie, il y a des priorités. Histoire de donner le change, Jaccard a pourtant longtemps chroniqué la philosophie au Monde et publié les livres des autres aux PUF dans la collection « Perspectives critiques ». Le Monde étant devenu illisible, il a cessé d’écrire dedans ; les PUF ayant mis son projet sur Paul Gégauff à la porte, il l’a claquée à son tour. Dégagé de ces obligations, Jaccard n’offre désormais ses carnets et ses mots – mal-pensants et parfaitement ciselés – qu’à Causeur et Grasset, qui vient d’éditer Ma vie et autres trahisons.
Sous-titré « Récit », Ma vie et autres trahisons tient autant du journal intime que du roman, du recueil d’aphorismes que des « choses vues ». Paré de Ray-Ban et posant au loser magnifique – « Il m’est pénible de l’avouer, mais je suis un pauvre type » –, Jaccard est surtout un flâneur en fugue du côté ses obsessions, de ses plaisirs, de ses fantômes aussi. Il met à l’honneur les lolitas et les poètes japonais. D’une ligne l’autre, Dexter Morgan dialogue avec Cioran et Bukowski. Sur l’écran noir des nuits blanches, Candy de Christian Marquand lui rappelle la silhouette d’un amour enfui. Des noms défilent : Mélanine, Rachel, Vijak, Shade. Les souvenirs, souvent, se teintent de mélancolie. Des morts parlent avec grâce ; trop de vivants, malheureusement, racontent toujours autant de bêtises. Ne pas oublier, parfois, que les gangsters sont de chics types, même quand ils ont enlevé un baron, lui coupant un doigt. Ça rassure presque, ça patine les trahisons premières.
À la fin de la balade, reste une petite musique qui ne nous quitte pas, comme un haïku de Brautigan, comme une Physiologie des lunettes noires qui, pour Jaccard, annonce l’été.
Rien ne dépasse, Roland a raison, la promesse des plages.[/access]
Roland Jaccard, Ma vie et autres trahisons, Grasset 2013.
Complètement à l’ouest (suite) : La fable du piano et de la falaise
Le Breton, qui a un régime alimentaire assez proche de l’homme, se caractérise par un port altier et un goût prononcé pour les balades en mer. Il est souvent marin ou limonadier dans la capitale. La bretonne, elle, porte des coiffes en dentelle et se réunit en fin de semaine avec d’autres bretonnes pour danser au son d’instruments de musique amusants, tel le biniou ou la bombarde. Au bout de la Bretagne, il y a le Finistère. Et après, plus rien. Si ce n’est l’océan à perte de vue, et le bruit des vagues sur les falaises…
Plogoff est un petit village du Finistère, dont on parle généralement assez peu dans la presse. On n’y compte aucun fait divers sanglant ces dernières années, et les stars de cinéma ne s’y pressent pas pour passer leurs vacances. Les 1374 âmes de Plogoff vivent de la pêche côtière et de la biscuiterie traditionnelle. C’est pourtant à Plogoff que vient de se produire un miracle… Ouest-France l’évoquait le week-end dernier dans ses pages Douarnenez : un esprit malicieux a déposé un piano au bord d’une falaise… « Un piano droit d’au moins 100 kg, au bord de la falaise ! Un adjoint au maire a fait une drôle de découverte, vendredi matin, près du port de Bestré. Aucune trace de manipulation, ni de roues de véhicule… ‘Il n’a pas été traîné’, explique Maurice Lemaître, maire. Il a donc fallu plusieurs personnes pour l’emmener à cet endroit, distant d’environ 150 mètres du sentier pédestre G34 ». Projet avorté de se débarrasser à peu de frais de l’objet encombrant ? Coup de pub des maisons Gaveau ou Steinway ? Coup de blues de déménageurs de pianos ? Canular ? Attentat fantaisiste ? Signe de Dieu ?
Les services de la mairie ont annoncé que l’objet serait enlevé très prochainement. Il y avait mieux à faire, comme organiser un festival de musique classique autour de ce piano, ou en faire un lieu de pèlerinage touristique. On notera que ce n’est pas la première fois que ce type d’affaires est à applaudir ou déplorer, c’est selon. Marc Cohen nous racontait, il y a quelques années de cela, la fable du canapé Chesterfield qui avait été volé à un magasin de meubles et déplacé par quelques esprits joliment vrillés sur la plage de Granville dans la Manche. Ce nouveau cas nous confirme que les Bretons – à l’instar de leurs voisins normands – sont complètement à l’ouest…
Frère d’armes

Cette saison, la mode est au bleu horizon. En littérature comme en friperie, les éditeurs misent sur des imprimés anciens pour dessiner leurs collections printemps/été 2013. L’étoffe des souvenirs rassure toujours le client hostile à toute nouveauté. Après la Collaboration, la guerre d’Algérie ou l’après 68, les écrivains retournent dans les tranchées de 14 y extraire une veine romanesque qui fait tant défaut à notre époque blanche d’émotions.
C’est donc avec appréhension que l’on prend le Chemin des Dames, ployant déjà sous la mitraille, ses millions de morts et son indicible terreur. Nous avons lu les récits de Genevoix, Dorgelès ou Benoit sur l’enfer boueux de la Marne. Nous en sommes toujours sortis hébétés, affolés par cette tuerie mondiale. Notre imaginaire est à jamais peuplé de gueules cassées, de croix de bois alignées, d’exécutions sommaires, de gaz moutarde, en somme d’une jeunesse fauchée sur l’autel des Nations. Quelle famille française ne possède pas dans une armoire un obus sculpté ou une douille décorée à la manière d’un artisan-orfèvre? Tenir dans sa main, un siècle plus tard, un morceau de bois taillé sur le front en 1916, serre le cœur. Notre identité nationale que l’on a tant cherché à définir sous l’ancien quinquennat, y a puisé son ferment de colère et de fraternité.
Mais les mots semblent si vains, si artificiels pour décrire ces ténèbres-là. Jérôme Garcin relève ce défi littéraire dans Bleus Horizons : ressusciter un écrivain oublié, Jean de La Ville de Mirmont, mort le 28 novembre 1914 à l’âge de vingt-huit ans, dans un décor d’apocalypse. La phrase de Garcin n’a jamais été aussi suave et nostalgique. Quel plaisir de lire une langue française aussi parfaitement maîtrisée, académique dans son armature qui ne perd pas pour autant le tranchant de son style. D’une sobriété perforante, sans affèterie ou minauderie, l’écrivain fait communier la petite et la grande Histoire. Dans un habile jeu de miroirs, Garcin invente un frère d’armes à ce Jean de La Ville de Mirmont, auteur d’un seul roman, Les dimanches de Jean Dézert, paru juste avant son départ pour le front. L’utilisation du 7ème jour de la semaine dans un titre est, à lui seul, un signe annonciateur de qualité littéraire comme l’ont prouvé Un dimanche inoubliable près des casernes de Jacques-Francis Rolland ou Dimanches d’août de Patrick Modiano. C’est donc à travers ce double à la dérive que l’écrivain et poète bordelais, mort pour la France, renaît. Car, durant toute son existence, son compagnon fictif cherchera obstinément, dans le destin foudroyé de cet ami d’infortune, des raisons de vivre.
Continuer de vivre après ça, après cette boucherie, après cet effroi partagé, aura été la question existentielle des hommes de cette génération-là. Souvent, leur retour à la vie civile constituait une seconde meurtrissure inexplicable et inavouable. Les autres, les non-combattants pourraient-ils comprendre ces moments d’horreur et d’humanité ? Dans ce subtil roman historique, on retrouve les obsessions de Garcin, son attachement aux êtres disparus, cette impossibilité viscérale de les chasser de sa mémoire et puis cette passion dévorante pour la littérature, notamment quand Jean s’identifie à Maupassant : « Boule de suif ou La Maison Tellier furent la revanche de l’écrivain sur le rond-de-cuir, du conteur sur le greffier. La littérature le dédommageait de l’ennui qu’il éprouvait à brasser du vide et à obéir aux ordres de bureaucrates qu’il méprisait ».
Bleus Horizons est un hymne à la jeunesse fracassée, à un auteur qui ne connut pas la postérité d’Alain-Fournier mais aussi à un monde enfoui où l’on croise Isadora Duncan, Apollinaire, Gabriel Fauré ou François Mauriac, l’ami d’enfance du jeune aristocrate girondin. La description du casino de Deauville transformé en hôpital militaire mêle le cocasse au mélancolique. Le talent de Garcin réside justement dans ces interstices, quand les lumières du Havre apaisent, un instant, les douleurs de l’âme. Sous sa plume, le pathos ne vient jamais gâter la sincérité des sentiments : « Il me touchait, ce jeune homme idéaliste et myope si attiré par le feu, et dont la chevalière en or, sur laquelle étaient gravées les armes des La Ville de Mirmont, brillait comme une oriflamme ». Dans cette quête d’identité par procuration, entre les planches de Normandie et les pins des Landes, Jean de La Ville de Mirmont prend les traits d’un héros flamboyant et d’un poète maudit.
Bleus Horizons de Jérôme Garcin, Gallimard.
Les dimanches de Jean Dézert suivi de L’horizon chimérique & Contes de Jean de La Ville de Mirmont, La petite vermillon.
*Photo : drakegoodman.
No future pour les Futuristes

Le rock a toujours été un truc de vieux. Ou de futurs vieux. On a commencé à le célébrer quand il était déjà fini et à le conspuer quand les jeunes et les humanitaires s’y sont intéressés. Discutez un instant avec Philippe Manœuvre, Basile de Koch ou Milan Dargent et vous entendrez la même rengaine : le rock, c’est fini depuis dix, vingt ou trente ans. Un Rock and Folk des années 70, aujourd’hui, c’est comme un numéro de L’Action Française des années trente : une relique d’un autre monde.
Pour Milan Dargent, 53 ans, « qui vit et travaille à Paris » (et certainement pas dans le rock’n’ roll), déjà auteur d’une réjouissante Soupe à la tête de bouc qui racontait un mémorable concert des Stones à Lyon, et d’un improbable Club des caméléons, chronique nostalgique de sa jeunesse perdue dans les années 70, sa mort date précisément du 13 juin 1985 – le jour fatidique de ce Live Aid où pour la première fois les rockeurs du monde entier se sont donné la main pour sauver le monde, mendier pour l’Ethiopie et devenir de gentils agents caritatifs au lieu des rebelles sans cause qu’ils étaient à l’origine.
Pour Guillaume, fondateur du groupe lyonnais « Les futuristes », la pilule est amère : « Des années de fanatisme à collectionner l’intégrale de David Bowie pour en arriver là, à cette version de Héroes du Live Aid, si peu héroïque. Heroes, une chanson on ne peut plus intime, une mélopée méditative qui ne doit pas quitter les quatre murs de votre chambre, livrée ainsi à la foule obéissante d’un stade embrigadé, ça la foutait mal. Héroes, votre chanson à vous, votre jardin secret, soudain transformée en putain d’hymne. »
Il faut admettre que l’époque n’était déjà plus tellement rock’n’roll. L’euphorie socialiste avait fait long feu. Delors avait prévenu : l’austérité s’invitait en France dans toute sa rigueur. Et pire que tout, le disco triomphait. Les Futuristes, « étoiles montantes du rock français », allaient éprouver à leurs dépens le no future des punks. C’étaient Guillaume, Julien, Romain et Jo – en attendant Lerik, leur « manageur », qui un jour passerait à l’ennemi, en rejoignant Andersen, le groupe rival. Car entre les concerts ratés, les répètes miteuses, les débats « esthétiques » sans fin, la résistance à mener face au joug parental, la concurrence régionale, et ce sentiment, qui s’installe rapidement, qu’on sera toujours les seconds ou les suiveurs, le monde lyonnais du rock n’est pas de tout repos. Sans compter que certains membres du groupe n’ont pas l’air si motivés que ça, tel Julien qui sacrifie nombre de répètes parce qu’il a baignade dans le lac de Paladru. « Quelqu’un peut-il seulement imaginer Joe Strummer annulant une répète pour cause de brigade dans le lac de Paladru ? »
Alors, on rêve, on fait du surplace, on s’imagine qu’on est filmé en permanence comme si on était la plus grande star du monde : « Jour et nuit, en privé et en public, Guillaume se savait filmé. Ce truc-là, il était le seul à le connaître. » On va à la Fnac pour la centième fois dans le mois, rayons disques. On vit difficilement le passage du vinyle au CD. Tout change, sauf soi-même et ses idoles. Hélas ! Les idoles ont bientôt de nouveaux fans que les anciens fans ne peuvent respecter. Les nouveaux fans mélangent tout, confondent tout, Led Zeppelin et Supertramp, Kraftwerk et Jean-Michel Jarre, et bientôt Bowie et le R’n’B. Le tournant de la rigueur aura été la mort programmée du goût, avec sa démocratisation abusive, ses radios libres et sa très antimusicale (et obligatoire) « Fête de la musique » que Milan Dargent traite avec des accents qui n’auraient pas déplu à Muray.
Et c’est la bonne surprise de ce petit livre délicieux et désopilant de montrer en quoi la « défaite de la pensée » aura touché même les milieux rockeux. Comment d’aristocrate et de romantique, le rock and roll sera devenu « le rock FM, consensuel, gentillet, [plaisant] à tous les crétins de la planète. » Les Futuristes avaient tout prévu, sauf la future uniformisation. Et l’ère Chirac.
Milan Dargent, Le tournant de la rigueur, Le Dilettante, mars 2013.
*Photo : film Podium.
Le Prince est nu

Il fallait à la fois un théoricien et un satiriste pour mesurer toute l’ampleur de l’impuissance du politique. Percy Kemp, fin connaisseur de l’islam, auteur de quelques excellents romans d’espionnage, a décidé de réécrire Le Prince de Machiavel. Le propos reste le même que dans l’original florentin : comment garder le pouvoir par tous les moyens, même légaux.
Mais sa thèse est que le Prince doit bien être conscient que ce pouvoir, à notre époque, n’existe plus.[access capability= »lire_inedits »] La mondialisation est passée par là, évoquée dans une métaphore footballistique des plus parlantes : « En réalité, un grand État-nation d’aujourd’hui n’est pas bien différent d’un grand club de football, le Liverpool FC par exemple, qui ne compte plus que deux joueurs nés à Liverpool et dont l’entraîneur et les propriétaires ne sont même pas anglais. […] En définitive, seuls les supporters qui viennent régulièrement, qu’il pleuve ou qu’il vente, remplir le stade d’Anfield, sont natifs de la ville. Mais ceux-là, on le sait, ne contrôlent ni les finances du club, ni la politique des transferts, ni les tactiques de jeu. Et de fait, comme aujourd’hui le Liverpool FC, l’État-nation sur lequel règne le Prince sans patrie ni frontières n’a plus de national que le nom. »
Conserver quelque chose qui n’existe plus est, de fait, encore plus compliqué que conserver quelque chose qui existe. Une seule solution : ne pas se trouver en position d’exercer le pouvoir et, par conséquent, se garder d’un ennemi diabolique, l’événement. Un événement est toujours une catastrophe pour un Prince impuissant. Mais selon Kemp, qui puise ses exemples dans les guerres de Cyrus comme dans l’élection présidentielle française de 2012, il existe quelques solutions pour s’en prémunir : le Renseignement, l’Escompte qui permet de « désamorcer la charge potentiellement explosive d’un événement » ou encore la Mystification. Il n’empêche, sa conclusion est sans appel : aujourd’hui, le Prince est nu et, comme le dit Tchekhov : « Un simple rhume suffit à lui faire perdre l’équilibre. »[/access]
Percy Kemp, Le Prince, Seuil, 2013.
*Photo : c-reel.com.
Un autre socialisme est possible !
« Anarchie plus un ». Inspiré d’un aphorisme de Maurras, ce slogan a fait les beaux jours de 68, lorsque quelques jeunes royalistes le griffonnaient çà et là pour exprimer leur rejet de la république bourgeoise. Si la fraternisation avec les lanceurs de pavés n’eut qu’un temps, ces dissidents de l’Action Française créèrent la NAF puis la NAR (Nouvelle Action Royaliste) la décennie suivante, non sans avoir délesté leur corpus idéologique de l’antisémitisme d’Etat et des compromissions du vieux félibre. L’Histoire de ces socialistes monarchistes reste encore largement à écrire, tant la doxa les associe à une droite réactionnaire, méprisant la plèbe au nom de sa proximité avec le Comité des Forges.
C’est oublier l’expérience du cercle Proudhon qui, au début du siècle dernier, regroupait royalistes d’Action Française et syndicalistes révolutionnaires comme Georges Sorel (1847-1922) et Edouard Berth (1875-1939).
Auteur des Méfaits des intellectuels, Berth dernier reste injustement occulté de l’histoire officielle du socialisme. Il est heureux que l’érudit Alain de Benoist retrace sa trajectoire sinueuse dans un essai inspiré. Socialiste, patriote et conservateur, Berth célébrait les valeurs héroïques du prolétariat et de l’aristocratie contre les marchands du Temple. Il fraya un temps avec Maurras au nom de leur commune opposition à la démocratie bourgeoise, avant de s’enthousiasmer pour la révolution bolchévique – dont il regrettera la fossilisation bureaucratique. Avec Sorel, Berth donna toute sa vigueur au « mythe » de la grève générale pour imaginer un monde alternatif tant à la cogestion syndicale qu’à la préservation corporatiste des acquis sociaux.
Le beau livre d’Alain de Benoist nous plonge dans l’esprit originel de la charte d’Amiens, une contre-culture ouvriériste réfractaire aux « illusions du progrès » (Sorel) que la CGT nouvelle a tôt fait d’oublier. À lire pour ne pas désespérer Florange !
Alain de Benoist, Edouard Berth, Le socialisme héroïque. Sorel-Maurras-Lénine, Pardès, 2013.
Jean-René Huguenin, enfin

Jean-René Huguenin, ce nom circule aujourd’hui comme une pierre précieuse, un talisman qu’on remet, de main à main, avec la certitude de la conversion. Bien qu’adoubé par Mauriac et Gracq, Huguenin reste ce trésor discret aux pieds de vieux dragons et de lézards moribonds : la bande du lycée Claude-Bernard, les fondateurs de Tel Quel, parmi lesquels Sollers, Renaud Matignon, Hallier enfin, « jumeau astral » qu’il faut mettre à part et qui fut le seul à prendre le temps d’évoquer son jeune ami mort à 26 ans dans un fracas de tôle en septembre 62, tout comme Roger Nimier le même mois, dans des circonstances similaires.
Jean-René Huguenin, c’est une soif d’enragé, une souveraineté féroce, qui étourdissent, et intimident dès les premières pages du Journal. La Côte sauvage (son unique roman), les textes donnés aux revues Arts, La Table Ronde, Les Lettres françaises, sont là également pour attester de cette liberté altière, solitaire, bien loin du dandysme frelaté d’une certaine droite littéraire, souvent trop imbue de marginalité chic.
Dans Un jeune mort d’autrefois, Jérôme Michel se saisit, avec une belle pudeur, de cette figure ensevelie. Nulle biographie ici, mais un tombeau, sorte de masque mortuaire où le couteau du sculpteur vient imprimer sa marque discrète. Ce tombeau, d’où Huguenin rejaillit sous nos yeux, c’est aussi celui d’une époque, d’une façon singulière qu’on avait d’être jeune. Jeunesse, enfance : mots que le jeunisme contemporain ne nous permet plus de manipuler qu’avec des pincettes ; mots dont Huguenin, après son cher Bernanos, sut nous restituer l’énergie.
Le temps passe vite, et, que nous ayons vingt-cinq, trente ou quarante ans, c’est avec la même inquiétude que nous lisons cette adresse de Jérôme Michel à Huguenin : « Vos pages ont gardé enclos dans leur silence d’encre et de papier le reflet de celui que j’étais lorsque je vous lisais dans la ferveur de la première fois. » Lire Huguenin est une expérience: chaque page du Journal est une gifle à notre indolence. Huguenin, dès l’origine, fut terrible, stimulant et sévère. « Vous fûtes, écrit Jérôme Michel, s’adressant encore à l’écrivain, un jeune homme agaçant, horripilant même par trop de complaisance, d’apitoiement sur soi, par une certaine façon que l’on a de prendre la pose à vingt ans. Nous vous avons aimé malgré cela, et, ajouterais-je, à cause de cela qui vous rendait fraternel – mais aussi pour votre violence intérieure, mais aussi pour votre tendresse profonde, votre radicalité et votre douceur mêlées. »
Notre époque se sentirait assez bien dans ses pompes, parait-il, pour se passer du romantisme ombrageux, un brin désuet, d’Huguenin : « Aujourd’hui, dans notre présent festif, ludique, sérieusement « sympa » et religieusement « citoyen », Jean-René Huguenin apparaîtrait comme une sorte de prince Erik égaré dans une émission de télé-réalité, un boy-scout attardé, un peu pathétique, anachronique, irrévocablement inadapté au business et à la lutte contre toutes les discriminations. » remarque justement Jérôme Michel.
Qui était, à la fin des fins, Jean-René Huguenin ? « De sa courte vie, on ne sait presque rien », constate Jérôme Michel pour s’en féliciter, lui qui n’a pas le goût de fouiller dans les poubelles et qui, avec un tact remarquable, observe qu’un homme se définit « autant par ce qu’il révèle que par ce qu’il cache ». Ainsi nous livre-t-il un très beau portrait, nourri d’affinités et de distance.
Jean-René Huguenin eut l’ambition d’un ange, la vie d’un lutteur fanatique, une mort à grand spectacle. Le Huguenin que nous aimons, c’est l’écrivain à l’ambition inouïe, c’est le jeune homme coupant et lumineux, dont l’intransigeance n’allait pas sans tendresse. « Jean-René, écrit Jérôme Michel, est mort dans l’amour du monde. C’est pourquoi aujourd’hui, cinquante ans après, il est toujours si vivant. »
Jérôme Michel, Un jeune mort d’autrefois – Tombeau de Jean-René Huguenin, éditions Pierre-Guillaume de Roux.


