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Grèce : la hollandisation de Tsipras

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C’était à Athènes le 1er juin dernier. Alexis Tsipras, chef du parti de gauche radicale Syriza et grand gagnant des élections législatives du 6 mai dernier, présentait son programme économique à la presse. Direct et sans ambages, Tsifras déclarait que s’il était élu le 17 juin, il annulerait le mémorandum signé en novembre dernier par le gouvernement d’union nationale grec, qui impose au pays un programme de réformes structurelles et de coupes budgétaires lourdes et douloureuses. Or, pour Tsipras, cet accord en contrepartie duquel l’UE et le FMI ont accordé 130 milliards d’euros à la Grèce était « un programme qui mènera le pays droit à la drachme et donc à la sortie de la Grèce de la zone euro ». Ainsi, concluait-il, lors des nouvelles élections organisées pour sortir de l’impasse politique, les citoyens grecs auraient à choisir entre le mémorandum et lui. Tous, même les opposants de Tsipras, admettront que le message était limpide et les alternatives clairement exposées. En écoutant ce discours, les citoyens en quête d’une nouvelle force capable de faire de la politique autrement comptaient bien réenchanter Athènes. Or, à peine quinze jours plus tard, ces esprits contestataires sont de nouveau orphelins…

Car dans son intervention télévisée d’hier, le même Tsipras a délivré un message radicalement différent. Désormais, si les résultats des élections de dimanche lui permettent de créer une coalition, il se donne dix jours pour tout remettre à plat et renégocier avec l’Union Européenne. Il entend ainsi démontrer aux partenaires européens de la Grèce que la politique d’austérité a échoué. Autrement dit, du lundi 18 juin, lendemain des élections, au 28 juin, jour de l’ouverture du sommet européen, il s’attellera à une rude négociation avec les Européens. Et puisque dix jours semblent un peu courts, ceux qui ont l’ouïe fine peuvent observer qu’Alexis Tsipras a d’ores et déjà entamé les négociations par une énorme concession.
Lors de son allocution télévisée, il n’a plus utilisé le verbe « annuler » pour dire ce qu’il ferait du mémorandum honni. A ce terme si radical, Tsifras en a préféré plusieurs autres : « réexaminer , « remplacer » voire « proposer une autre recette afin de servir les objectifs, auxquels nous nous sommes engagés, c’est-à-dire stabiliser l’économie et avoir une dette viable ». Et s’il n’y arrivait pas, et si les Européens disaient non, et si les bailleurs de fonds refusaient toute réelle concession ? Tsipras s’est contenté d’affirmer qu’il vise « le maintien dans l’euro », sans pour autant préciser les modalités d’un éventuel « plan B » permettant à la fois de tenir tête à l’Europe, de rester dans l’Euro et d’éviter la faillite de l’Etat grec.

Où ce jeune homme politique de 37 ans puise-t-il donc tant de sagesse et de modération ? Des sondages pardi ! Fin mai, les enquêtes d’opinion étaient très favorables à Syriza, donné gagnant du scrutin avec 22 % d’intentions de vote. Entre temps, les choses ont évolué, les tout derniers sondages donnant plutôt l’avantage aux conservateurs d’Antonis Samaras. Et face au réveil de la droite modérée, Tsipras se rêve en Premier ministre normal adepte de la synthèse et du compromis permanents. On se demande bien où il va chercher tout ça…
 
*Photo : PIAZZA del POPOLO

La parité et les quotas contre les droits de l’Homme

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Oui, c’est rien de plus que l’article premier de la Déclaration des droits de l’Homme qu’on pousse sous le tapis.

Article 1er :
 « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

Il en résulte que la parité dans les charges confiées par la République, et toute règle de proportionnalité, est anticonstitutionnelle, en tant que distinction sociale fondée sur un autre critère que l’utilité commune.

Si le pays devait être dirigé par des représentants des diverses catégories de citoyens en nombre proportionnel, quel serait le plus court chemin vers un petit secrétariat d’État ?

Le bon plan serait d’être un transgenre, né de parents homoparentaux, tous deux issus de métissages variés pratiqués depuis plusieurs générations, et de se déclarer pratiquant une religion dont on serait le seul adepte.

Plus simple, être un SDF et/ou un prostitué serait un bonus car ces deux catégories sont actuellement très sous-représentées au gouvernement.

On m’objectera qu’il est impossible de représenter toutes les catégories, et que ce n’est pas juste ?

Alors, au nom de l’égalité des chances, il faut recourir au tirage au sort. Et on fait pareil pour le pilotage des avions.

Beppe Grillo, le populisme à la parmesane

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Une série de séismes a récemment touché le nord de la péninsule transalpine, et plus particulièrement l’Emilie-Romagne : un tremblement de terre géophysique a frappé Mirandola et ses alentours et une secousse plus politique s’est produite à 59 kilomètres de là : l’élection à la mairie de Parme de Pizzarotti, représentant du populiste de gauche Beppe Grillo, le fondateur du parti Cinque Stelle.

Faut-il y voir le signe d’une intervention divine ou une simple coïncidence ? Mon athéisme incurable m’empêche de trancher, même si, lorsqu’il s’agit de l’Italie, les deux options sont vraisemblables.

Situons les faits. Parme est une grande ville universitaire et industrielle, spécialisée dans l’agro-alimentaire (Barilla, Parmalat). C’est aussi, dans le désordre, la ville du jambon du même nom, du parmesan, de Giuseppe Verdi (originaire de la proche Bussetto), et celle qui conserve les mânes de Stendhal. Opéra et bouffe sont les deux mamelles de cette métropole économiquement et culturellement importante, dans laquelle l’UE a installé un collège européen, usine à former de futurs fonctionnaires communautaires.

Mais revenons à nos moutons électoraux. Pour la plupart des Français, le nom de Beppe Grillo demeure inconnu. Il est pourtant le représentant le plus intéressant de ces nouveaux populismes qui fleurissent sur le fumier des appareils politiques usés. Dans nos démocraties vieillissantes, ces mouvements ont le vent en poupe en faisant leur miel de la chasse aux corrompus.

Beppe Grillo prend une ampleur inégalée, à la hauteur de l’éloquence de l’acteur qu’il fut dans une vie antérieure. Grillo vient en effet du show-biz (télé, publicité) mais pourfend le système médiatique sans mâcher ses mots, le langage châtié n’étant pas sa tasse de capuccino. Il vitupère, agonit, ressasse et explose avec une rage et une présence rares. Certaines bonnes âmes élevées au biberon social-démocrate le comparent même à Mussolini avec des trémolos dans la voix…

Résumons : le 21 mai, son parti rafle un certain nombre de villes aux élections municipales dont Parme, dans un contexte d’abstention record qui illustre le désintérêt des Italiens pour la politique. Convenons-en, cette désaffection des urnes n’est ni une nouveauté ni un caprice d’enfants gâtés (rappelons tout de même que l’actuel gouvernement Monti n’émane pas d’un choix démocratique…).

Dans ces conditions, Grillo surfe sur un mélange d’antimondialisme et de lutte contre la corruption, deux classiques du populisme, mâtiné d’écologie, une particularité dans l’Italie traumatisée par la catastrophe Seveso, l’affaire des poubelles napolitaines, le scandale Parmalat, et j’en passe… « Siamo in guerra » résume Grillo en opposant au triple A le triple V du Vaffanculo Day qu’il nous invite à célébrer tous les huit septembre depuis 2007.

Ceci dit, réduire Grillo à un énergumène grossier obsédé par les incinérateurs serait aller un peu vite en besogne. Son programme oscille entre les positions du Parti de Gauche et celles du Front national, au choix : démondialisation, salaire minimum, diminution des dépenses militaires, soutien à l’environnement, aux énergies renouvelables, sortie de l’euro, etc.

Son parti (de) jeune(s) (à Parme la moyenne d’âge de l’équipe est de trente ans) et son utilisation des réseaux internet ne sont pas sans rappeler un autre trublion de la scène européenne : le Piraten Partei allemand qui a signé une percée remarquée en Sarre et en Rhénanie du nord aux dépens des Verts et de la CDU. Les militants de Beppe Grillo sont aussi mal élevés, débraillés, mi-punks mi-babas et nous rappellent l’époque bénie (1984) où le hasbeen Joschka Fischer lançait : « sauf votre respect monsieur le président [du Bundestag], vous êtes un enculé » !

Les instituts de sondages italiens prédisent une catastrophe aux législatives de 2013 : Cinque Stelle arriverait deuxième derrière le PD (centre-gauche) et devant le PDL de Berlusconi !

D’ici dix ans, le Vaffanculo Day sera peut-être décrétée fête nationale et, sur un air de Verdi, des foules de poilus goguenards hurleront dans les rues de la ville fromagère : « Que ses ennemis tremblent, car la Vierge protège Parme ».
 
*Photo : Sara Fasullo

Elisabeth Lévy chez Terra Nova !

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Je sais que les Français on la mémoire courte, mais faut pas croire qu’on peut leur servir le même osso bucco à deux jours d’intervalle, même si c’est très bon. Ayant usé voire abusé de métaphores sportives pour vous parler du match Bouvet-B… sur France-Culture lundi dernier, me voilà contraint de me renouveler, pour vous parler d’un autre débat, qui lui non plus ne sera pas piqué des vers.

Le changement de métaphore, donc, c’est maintenant, et parlons plutôt de cage aux lions. Vous qui connaissez Elisabeth, vous savez qu’aucun milieu hostile ne l’effraie. Elle est allée défier Dieudonné en son Théâtre de la Main d’or, et je ne serais pas plus surpris que ça de la voir un jour expliquer posément la nécessité de deux Etats à des gros bras du Bétar ou de dénoncer la débilité du chauvinisme sportif face à un parterre de supporters avinés.

Mais mon imagination a des limites, même en matière de cage aux lions. Aussi ai-je dû vérifier que je n’étais pas sous l’emprise de psychotropes puissants avant de me rendre à l’évidence : l’adresse mail de Terra Nova n’avait pas –elle non plus- été piratée, et la Fondation d’Olivier Ferrand –que nous féliciterons sincèrement au passage- avait bel et bien invité Elisabeth à un des débats « Poings de Vue » qu’elle organise avec Le Nouvel Obs.

La surprise est d’autant plus patente que le thème des festivités de soir est carrément chaud bouillant : « La République et les populismes » Aux côtés d’Elisabeth, on retrouvera Clémentine Autain, du Front de Gauche, co-directrice du mensuel Regards et Bruno Jeanbart, directeur des études politiques d’Opinion Way. Le débat sera animé par Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur. Et pour le coup ce n’est pas une façon de parler : ce débat risque vraiment d’être animé…

Conférence-débat Poings de vue « La République et les populismes » ce mercredi 13 juin, 19h30, La Bellevilloise, 19-21 rue Boyer, 75020 Paris. Participation aux frais : 2 €

Pendant la récession, le libre-échangisme continue

Au moment où, selon la formule divertissante de Causeur, la France s’apprêtait à se donner au « François », une aigre controverse opposait les industriels français et européens aux institutions européennes, représentées par la Commission et le Parlement. Elle concernait les résultats d’ores et déjà calamiteux de l’ouverture complète des frontières entre la Corée et l’Union européenne. Peu ou mal traitée dans les médias français, cette controverse soulève des questions économiques de fond qui prennent un tour lancinant dans le contexte d’une récession qui atteint l’ensemble de l’Europe, à l’exclusion, sans doute provisoire, de l’Allemagne et des pays scandinaves.
Le 11 mars 2011, en effet, le Parlement européen adoptait à une large majorité un traité de libre-échange avec la Corée que personne ne demandait, ni les secteurs d’activité, ni les États concernés. Il s’agissait en effet d’une initiative du président de la Commission, José Manuel Barroso, toujours fringant et content de lui en dépit de sa faillite personnelle à la tête d’une institution incapable de comprendre la crise bancaire de 2008 et de nouveau prise en défaut de clairvoyance par la crise des dettes souveraines européennes à partir de l’hiver 2010.[access capability= »lire_inedits »]

En première analyse, le contenu de ce traité, approuvé par tous les groupes politiques importants de droite, du centre et de gauche du Parlement de Strasbourg, n’appelle aucune critique. Il définit des engagements symétriques en termes d’ouverture des frontières aux marchandises et de respect des droits relatifs à la propriété intellectuelle. Voilà qui semble exemplaire du « free and fair trade » promu par les accords de l’OMC signés à Marrakech au printemps 1994, qui constituent les tables de la loi de la doctrine du libre-échange mondial. Le traité ne fait que confirmer par un accord bilatéral la logique du libre-échange multilatéral qui a inspiré l’OMC.

Près d’un an après son entrée en vigueur, le 1er juillet 2011, cet accord euro-coréen fait pourtant grincer pas mal de dents, notamment celles des constructeurs automobiles européens qui estiment, toutes marques et toutes nationalités confondues, qu’il leur est particulièrement dommageable. Les plus polis le jugent « déséquilibré », les plus sincères le disent « stupide ». Que s’est-il passé ? Il s’est passé qu’en l’espace de neuf mois les exportations d’automobiles coréennes vers l’Union se sont accrues de 71% tandis que les exportations de véhicules européens vers le Pays du matin calme n’ont augmenté que de 13%. Ces chiffres signifient que les Européens ont considérablement reculé sur un marché en forte contraction, et enregistré une très faible progression − à partir d’un niveau très bas et essentiellement sur le segment des véhicules de haut de gamme −, sur un marché coréen qui reste prospère.

Confrontés à ce triste constat, nombre de commentateurs invoqueront mécaniquement un déficit de compétitivité, saint Graal de la pensée néolibérale. Tentons de savoir ce qu’il en est.

La Corée, exemple d’échange asymétrique

La vérité est que le premier constructeur automobile coréen, Hyundai, avec ses deux marques Hyundai et Kia, est devenu l’un des plus performants des acteurs du marché automobile mondial. C’est un peu moins le cas des deux autres constructeurs, Daewoo et Samsung, qui enregistrent cependant des résultats honorables. Le parcours de Hyundai mérite le détour, non seulement en raison de sa réussite exemplaire à ce jour, mais encore parce qu’il illustre une grande question de théorie économique. Comment fait-on, en effet, pour devenir compétitif, pour se hisser au premier rang mondial, quand on démarre sur un marché misérable, sans aucun des grands atouts dont disposent les concurrents occidentaux et japonais ?
En 1960, en effet, le PIB par tête de la Corée est égal à celui du Ghana. Le pays, qui bénéficie de la protection diplomatique et militaire des États-Unis, se doit d’inventer un modèle de développement. Celui qui s’impose aux dirigeants est le Japon. Le Japon a commencé à retrouver ses marques économiques, après la terrible défaite militaire, en s’appuyant sur trois principes conjugués : la concurrence entre les producteurs nationaux sur un marché national protégé, la concentration de la production dans des conglomérats, l’imitation des Occidentaux.
La concurrence entre nationaux sur un marché national protégé offre la voie royale pour construire un avantage comparatif. À partir de ce choix, les entreprises peuvent déterminer les secteurs où elles vont concentrer leurs efforts pour, peu à peu, combler leur retard initial vis-à-vis de leurs concurrents étrangers. Jouissant, par rapport à ces derniers, d’un monopole de fait sur un marché intérieur en croissance progressive, elles n’ont pas à craindre une compétition qui tuerait dans l’œuf leurs tentatives de développement. Mais en même temps, la concurrence interne les prive des avantages contre-productifs du monopole.
La concentration de la production au sein de conglomérats, produisant des articles très variés, véhicules terrestres, navires, produits électroniques et informatiques, facilite la répartition des moyens issus du développement de l’entreprise au fur et à mesure que celle-ci cherche à se déployer sur de nouveaux créneaux. Les « chaebol » coréens, Hyundai, Samsung, Daewoo, dupliquent à leur manière les conglomérats japonais comme Mitsubishi et quelques autres. La réussite d’un modèle d’entreprise qui semblait propre au Japon pourrait au demeurant donner à réfléchir aux Occidentaux qui ont adopté le modèle de l’entreprise centrée sur un cœur de métier, dit d’excellence, et soumise au jugement capricieux des actionnaires de marché plutôt qu’à celui d’un capital familial. Mais passons.

Les Coréens imitent donc les Japonais, mais, comme eux, ils imitent aussi les Occidentaux. Ils sont fiers sans doute, mais pas vaniteux. Puisqu’il est impossible d’égaler les meilleurs au départ, commençons modestement à retenir, l’une après l’autre, les leçons d’organisation qu’ils nous donnent. Simultanément, consentons les efforts de recherche indispensables pour réduire par étapes le fossé technologique qui nous sépare d’eux. Enfin, attachons-nous les services de designers capables de donner un style singulier aux produits maison. Hyundai illustre à merveille cette démarche qui vise à réussir dans la durée. Qu’y a-t-il de commun entre le modèle Pony, apparu en 1974, qui suscita la risée des Occidentaux en raison de sa laideur, de ses performances pitoyables et de sa fabrication camelotée, et les récents succès internationaux que sont l’Elantra ou la Rio ? Pas grand-chose, si ce n’est la marque.

Là où les choses se sont gâtées, c’est que la Corée, une fois devenue compétitive dans les secteurs décisifs de la sidérurgie, de la construction automobile et des produits électroniques, n’a pas accepté le principe de l’échange équitable, alors que ses entreprises performantes pouvaient se déployer sans entraves sur les marchés occidentaux. Ses élites économiques et politiques, coalisées pour encourager la conquête des marchés extérieurs par les entreprises du pays en exigeant l’ouverture des frontières chez les autres, ont continué de préserver l’intégrité du marché intérieur. À cette fin, Séoul utilise cyniquement deux outils.

Le premier, ce sont les obstacles non tarifaires. Dans le jargon des spécialistes, cette formule désigne les entraves juridiques et techniques à l’entrée des marchandises étrangères. En pratique, les entreprises étrangères sont tenues à l’écart du marché intérieur par le refus des entreprises locales de devenir leurs partenaires, par le refus des nationaux de vendre des produits étrangers, par le refus des autorités de leur délivrer les autorisations techniques ou les permis de construire pour leurs installations d’entreposage ou de vente. Le deuxième outil réside dans la sous-évaluation de la monnaie au regard de celle des plus grands concurrents. Le won coréen est notoirement sous-évalué vis-à-vis du yen − le Japon souffre énormément de la concurrence déloyale coréenne −, du dollar et, bien sûr, de l’euro. La sous-évaluation du won vis-à-vis de notre chère monnaie unique se situe dans une fourchette de 25% à 30%. Le droit de douane « à l’envers » représenté par une monnaie dépréciée permet aux entreprises bénéficiaires de proposer des produits de qualité, à un prix modeste, tout en engrangeant des profits substantiels.

Au-delà de l’épisode douloureux de l’entrée en force des producteurs automobiles coréens sur le marché européen, la politique de conquête de Séoul fait ses preuves : l’excédent commercial du Pays du matin calme s’accroît de trimestre en trimestre. La Corée du Sud pèse d’un poids croissant dans la balance des échanges internationaux, déjà profondément déséquilibrée par la puissance chinoise et par le Proche-Orient, le Canada, la Russie ou l’Australie qui bénéficient du prix croissant de leurs matières premières.
Le traité avec Séoul concerne aussi, pour être exhaustif, les produits électroniques, pour lesquels la messe est pratiquement dite en raison du monopole acquis par l’Asie dans la production des biens électroniques grand public, et les produits textiles. Dans ce dernier domaine, les Européens espèrent trouver une complémentarité avec la production locale, grâce aux articles de qualité dont la fabrication n’a pas été encore délocalisée. L’avenir dira si leur pari sera couronné de succès ou si la Corée, après s’être servie en Europe, se tournera vers des fournisseurs plus proches d’elles.

Il est vrai que le traité comporte une contrepartie qui explique qu’il ait été massivement approuvé : en échange de l’ouverture des marchés européens, l’État coréen s’engage à ne plus opposer d’obstacles techniques à l’entrée des produits européens et à ne pas copier les techniques européennes (preuve a contrario de ce que les entreprises locales ne respectaient pas les droits de propriété), ainsi qu’une clause de sauvegarde qui autorise l’Europe à reprendre sa liberté tarifaire dans le commerce bilatéral avec la Corée s’il s’avérait que ce commerce est dommageable aux entreprises du Vieux Continent. L’ennui, c’est que cette clause ne pourra pas être invoquée avant le 1er juillet 2016 !

Europe ouverte, Europe offerte

Nous nous en souvenons tous. Les propagandistes du libre-échange en Europe ont eu recours à l’une de ces formules qui ont pour objectif d’interdire le débat avant qu’il ait commencé : « Nous voulons d’une Europe ouverte, non d’une Europe offerte », disaient-ils. La raison aurait dû conduire à se poser une question moins flamboyante − et moins sommaire : « À quel degré d’ouverture et dans quelles conditions l’Europe sera-t-elle ouverte sans être pour autant offerte ? » Ce questionnement ne s’est jamais imposé et l’Europe est en même temps le marché le plus ouvert du monde et l’entité économique la plus offerte.

Les propos de circonstance entendus durant la campagne présidentielle pouvaient laisser penser que le dogme libre-échangiste vacillait sur ses bases. On a dit et redit qu’il fallait produire en France, évoqué un « Buy European Act » à la mode du « Buy American Act ». Mais, en ce moment troublant de dévotion « hollandienne », qui témoigne de l’indéfectible volonté de croire et d’espérer de beaucoup de Français, en dépit ou à cause de la gravité de la crise, aucune proposition concrète n’émane des hauteurs politiques et médiatiques. Et la Commission européenne prépare officiellement deux autres traités de libre-échange, avec le Japon et l’Inde, sans que les gouvernements concernés aient formulé la moindre demande d’explications. Quant au Parlement européen, il s’est évidemment montré obéissant et soumis aux exigences des lobbies étrangers qui pullulent à Bruxelles et Strasbourg, comme les marchands du Temple de Jérusalem de l’Évangile.

Est-il besoin de dire, au moment où retentissent de nouveau les clairons de la relance keynésienne, qu’un dopage de la demande, qui bénéficierait en premier lieu aux importateurs, serait pire que la politique de négligence de la demande qui a prévalu jusqu’ici ? L’Europe commettrait la même bévue que la France en 1981 qui, sous l’impulsion d’un premier François présidentiel, avait offert des débouchés accrus à nos voisins en stimulant sa demande intérieure. C’est ce qu’a bien compris un « Européen du troisième type », ni national, ni supranational, mais apparemment non dénué du bon sens qui fait si cruellement défaut à nos dirigeants de Paris et de Bruxelles. Lakshmi Mittal, président du groupe sidérurgique Arcelor Mittal, représentant de la famille d’origine indienne, basée à Londres, qui contrôle le capital, a appelé à un « Buy European Project »: « Nous avons besoin de mesures qui encouragent l’achat de biens européens pour soutenir la demande et qui profiteront à l’industrie européenne plutôt qu’aux importations », a-t-il déclaré. Son discours illustre la préoccupation croissante des cercles dirigeants de l’industrie européenne face à la faiblesse aggravée des économies européennes et à la politique de conquête des concurrents asiatiques, préoccupation qu’atteste également la mise en garde de Sergio Marchione, président de Fiat-Chrysler et président en exercice de la Fédération automobile européenne: « Pour les Asiatiques, dit-il, l’Europe est un gros poisson à prendre ». À force de s’offrir à la convoitise de ses concurrents, le poisson européen finira dans leurs filets.[/access]

*Photo : lisboncouncil

Nuit d’ivresse, jour de deuil

A l’instar d’un Jules Verne qui prévoyait déjà la conquête de la lune ou celle des fonds marins dans ses romans d’anticipation, Georges Rémi n’a eu de cesse de dessiner des prophéties qui se sont réalisées. Lorsqu’il publia, en 1954, Objectif Lune et On a marché sur la lune, c’était 3 ans avant le premier satellite Spoutnik lancé par l’URSS et quinze avant la mission Apollo 11. L’étoile mystérieuse, planche publiée en 1942 évoquait déjà le réchauffement de l’atmosphère matérialisé par la viscosité du goudron quand L’Or Noir racontait la crise du pétrole à un moment (1939) où personne n’imaginait que cette énergie fut épuisable. Les contempteurs d’Hergé ont beau tirer à hue et à dia sur son œuvre prétendument colonialiste, raciste ou antisémite, ils ne peuvent retirer au génial dessinateur du Petit XXème d’avoir donné au genre prospectif un caractère oscillant entre divination et vaticination.

Mais jouer les oracles implique nécessairement, d’une manière ou d’une autre, de jouer les Cassandre. Et c’est probablement l’année 2013 qui permettra au merveilleux album de Tintin et les Picaros d’accomplir la prédiction mise en scène dans ces bulles de 1976 où le Professeur Tournesol confectionne un médicament destiné à sortir le capitaine Haddock de son penchant pour le whisky Loch Lomond. Car cette pilule anti-alcool secrètement glissée dans les verres d’Archibald, qui permettra aussi aux Arumbayas puis aux Picaros, de guérir de leur alcoolisme chronique, est en passe de voir le jour. Un laboratoire danois aurait en effet développé un nouveau médicament capable de réduire la consommation d’alcool chez les personnes dépendantes et devrait le commercialiser courant 2013 sous le beau vocable de « Selincro ».

S’il ne fait aucun doute que cette solution miracle en ravira plus d’un, à tout le moins plus d’une, elle promet aussi une radicalisation sociétale sans précédent sur ce qu’il convient de désigner comme la dictature de l’hygiène, celle là-même qui sous couvert sanitaire a aseptisé tour à tour les esprits, les corps, les arts et les savoir-faire. Non pas que l’alcool ait une incidence directe sur la capacité créatrice de l’individu et qu’il suffirait à un gamin de dix-sept ans se revendiquant pas sérieux d’enfiler quelques litres d’absinthe pour composer Voyelles… Trop facile !

Ces cinquante dernières années nous ont condamné à la négation du goût pour la prophylaxie, à la célébration du vide contre le faste artistique, au couronnement de la machine contre le dispendieux et vulnérable travailleur. Et c’est ainsi que la chimie a remplacé le vivant, que le monochrome est devenu une culminance artistique, que les jeunes femmes prétendent à la beauté à coups de jeûne sans esprit de pénitence, et que vous et moi sommes condamnés à ne pouvoir travailler qu’avec un « faux travail ».

Dans quelques années, lorsque cet euthanasiant d’endomorphines aura contaminé l’ensemble de la population, s’accouder au zinc et porter aux lèvres la substance incriminée constituera un acte aussi insensé que celui de griller une sèche dans un lieu public. On recommandera alors aux Blondin et autres Gainsbourg d’avaler quelques pilules au lieu de disserter sur l’inutile. C’est là que triompheront enfin la réification des rapports sociaux et la personnification des choses.

Vous trouvez ces arguties tirées par les cheveux ? Peut-être, mais elles valent mieux que d’avoir mal aux cheveux. La contamination a déjà commencé…
 
*Photo : Leo Reynolds

Les filles de La Rochelle

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Je le confesse et j’en ai honte : j’éprouve des joies mauvaises, tel un commerçant de petite ville, qui voit avec bonheur, mais dans la pénombre de son rideau baissé, passer le lent cortège funèbre de son concurrent. Toute mon éducation, surveillée, dès le bac à sable du parc Monceau, par des dames d’un complet dévouement, puis encadrée par des prêtres non pédophiles, enfin éclairée par des principes, humanistes souvent, et catholiques toujours, tout cela n’aura servi de rien : je ressens du plaisir au spectacle de l’affliction de certains, surtout des Verts et de quelques arrogants.

Ces derniers temps, j’ai pu laisser libre cours à mes mauvais penchants : hier, grâce à la déroute de M. Meirieu, à Lyon, aujourd’hui, devant le désastre de La Rochelle. « Sapotache ! » aura peut-être murmuré Eva Joly en apprenant la chose. Au contraire, se sera-t-elle réjouie en imaginant la mine déconfite de son « plus fidèle soutien » pendant la récente campagne présidentielle, Cécile Duflot ?

Représentons-nous la séquence : le temps est couvert, mais c’est sans importance, La Rochelle, même sous la pluie, reste une ville lumineuse. Cécile et Martine sont arrivées par le train ; Ségolène les a accueillies, tout sourire, tout miel. Le trio a surjoué le bonheur des retrouvailles, l’enjouement, la solidarité sans faille du parti et du gouvernement : conférence de presse, mines réjouies, sourires complices. Martine a improvisé : « Nous sommes venues ici pour manifester notre solidarité avec notre copine Ségo, et pour dire aux électeurs de cette ville qu’elle est la candidate des socialistes. Moi, je ne la supporte pas, j’ai cherché à m’en débarrasser. Si vous pouviez la renvoyer dans ses foyers, cela m’arrangerait. J’ai apporté un billot de bois, il ne vous reste qu’à placer sa tête dessus. Moi présidente du parti socialiste, je ne passerai rien à François Hollande ; moi présidente du parti socialiste, j’entraverai sa marche déjà embarrassée ; moi présidente du parti socialiste, je les harcèlerai jusqu’à ce qu’ils me regrettent ; moi, présidente du parti socialiste… Mais je m’égare, où en étais-je ? ».

Soudain, patatras ! le bruit court que la belle Valérie T. aurait envoyé un « touite » de grande sympathie au rebelle, à celui qu’on ne nomme pas, qu’on évoque en se signant ou avec une moue dédaigneuse : « Courage à Olivier Falorni qui n’a pas démérité, qui se bat aux côtés des rochelais depuis tant d’années dans un engagement désintéressé. ».

C’est aimable, certes, à l’endroit du dissident, mais de Ségolène ? Des témoins de la scène prétendent que Martine a blêmi. Quant à Ségolène, elle déclara sur le champ la fin de la conférence, sans se départir de ce beau sourire de commerciale en chabichou qu’on lui connaît… C’est une vraie « pro », la Royal, elle tient son rang, quoi qu’on en pense, et ne manque pas de cran : elle a dissimulé le vertige qui, sans doute, l’aura saisie. Pour elle, l’épreuve n’en finit pas de durer, à la fois publique et intime. Or, malgré mon caractère foncièrement déplaisant, sa solitude me touche : allez comprendre !

Cécile Duflot n’a rien dit ; de toute façon, elle avait accompagné Martine parce qu’elle ne peut rien lui refuser. Elle lui doit sa prochaine légitimité électorale, à Paris, dans une circonscription sans risque. Néanmoins, je suis bien sûr qu’elle aura soupiré d’aise, en songeant qu’elle l’avait échappé belle ! Si sa suppléante, Danièle Hoffman-Rispal, qui présentait des certificats de dévouement social et politique autrement plus convaincants que ceux de la vibrionnante ambitieuse d’EELV, avait été vraiment rétive, elle se serait retrouvée dans la même désagréable situation que Ségolène…

Exit Mélenchon, exit Vanneste…

Vers 20h30, il y a eu un instant d’espoir lorsqu’on a appris que Jean-Luc Mélenchon arrivait en deuxième position à Hénin-Beaumont intra-muros derrière Marine Le Pen mais devant Philippe Kemel, le maire de Carvin et candidat socialiste. Puis il a fallu se rendre à l’évidence : le duel annoncé entre les deux cadors de la présidentielle n’aurait pas lieu. Ce revers pour Mélenchon, on peut l’interpréter de plusieurs manières.

Hénin-Beaumont et sa circonscription sont d’abord le vrai laboratoire de la désespérance ouvrière. Ce territoire connut, en moins d’une génération, le désespoir, l’espoir et à nouveau le désespoir. La fermeture des mines, la reconversion puis les délocalisations sauvages de « patrons voyous » (le terme a aussi souvent été utilisé par MLP durant la campagne), on les a vues chez Metaleurop ou Samsonite. On y connut aussi le clientélisme des socialistes et l’impéritie de leur gestion, ce qui conduisit en prison le précédent maire PS d’Hénin-Beaumont.
On peut se dire, comme Marine Le Pen au moment de sa « mue sociale », que tout est possible dans une région si bouleversée, en manque de repères culturels et politiques, y compris s’y tailler un fief durable. En face, Jean-Luc Mélenchon s’est dit qu’il pouvait continuer le combat idéologique de la présidentielle et récupérer ceux qui se trompent de colère.
Il sera facile, après coup, de dire qu’il s’agissait d’une erreur tactique. Ne parlons pas du « parachutage » qui est la chose la mieux partagée du monde à droite comme à gauche et qui n’a rien d’antidémocratique, les législatives étant, rappelons-le, le moyen de donner des élus à la Représentation Nationale.

On peut aussi penser, au bout du compte, que dans une circonscription socialiste depuis toujours, ce qui reste de la gauche a malgré tout voulu voter utile. Il est d’ailleurs intéressant de voir que Le JDD comme La Voix du Nord ont bien pris soin, dans leur sondages, de montrer presque jusqu’au bout un Mélenchon en deuxième position mais aussi dans le même temps, de proposer des hypothèses de deuxième tour où le socialiste, comme par hasard, battait Marine Le Pen plus facilement que Mélenchon (53/47 contre un très serré 51/49). On aurait voulu faire peur aux électeurs de gauche qu’on ne s’y serait pas pris pas autrement. Comme elle ne croit pas les sondages et qu’elle a bien raison, Marine Le Pen doit aujourd’hui se sentir très heureuse d’avoir le socialiste pour dernier adversaire, « l’inconnu du Bassin minier » comme on dit là-bas. Pour une raison simple : c’est qu’elle sait très bien que sans les 21% de Mélenchon, elle aurait été élue au premier tour.

Eh oui, je vais vous avouer un secret, la candidature de Mélenchon, puisqu’on admettra qu’il n’y a pas 21% de bobolchéviques[1. Comme Valeurs Actuelles appelle joliment les CSP+ qui votent Mélenchon.] dans les corons, a amené sur son nom un bon nombre de voix potentiellement lepénistes, ce que le socialiste aurait bien été incapable de faire. Il faudra d’ailleurs regarder bureau par bureau comment vont se faire les reports des électeurs de Mélenchon au second tour… Il n’empêche, c’est un échec, l’image de JLM étant sans doute encore trop sociétale.

Comme nous sommes dans le Nord-Pas-de-Calais, restons-y. Il n’y a pas que Mélenchon qui ait été déconnecté de son électorat naturel dans la région. Dans la 10ème du Nord, Christian Vanneste, le député sortant, a été sauvagement éliminé dès le premier tour. Le héraut de la Droite Populaire et du rapprochement avec le FN, non investi par l’UMP, qui avait scandalisé par ses déclarations sur la déportation des homosexuels après tant d’autres, arrive en 4ème position. La socialiste arrive en tête avec 30% devant le candidat officiel de l’UMP (24%) et le FN qui, avec 18,06% mais moins de 12,5% des inscrits, ne pourra se maintenir. Christian Vanneste peut crier à la trahison de l’UMP, au règne du politiquement correct, il n’a en tout cas pas été très connecté avec une circonscription assez mixte socialement, qui compte même de beaux quartiers de la vieille bourgeoisie démocrate-chrétienne. Dans cette circonscription où il aurait pu faire un hit aussi bien dans les zones périurbaines que dans « les avenues calmes et profondes », il a raté le coche. Question d’oreille, sans doute.

Il n’a pas entendu ce que ces propos pouvaient avoir de choquant pour le médecin de droite avec son pull bleu-marine sur les épaules qui se rend à la messe tous les dimanches et lit Maxence Van der Meersch. Ce médecin ne hurle pas à l’homophobie mais il ne prend pas non plus Vanneste pour un martyr de la liberté d’expression. Et il y a un ton qui ne lui plaît pas, une musique qui n’est pas la sienne. Alors il préfère aller voter Modem et UMP et laisser tomber celui pour qui il votait sans discontinuer depuis 1993 et qui n’avait connu que deux brèves éclipses du Palais Bourbon.
Par exemple, dans la commune frontalière et plutôt aisée de Bousbecque, avec ses jolies chaumières flamandes où le maire sans étiquette (comme tant d’autres dans la circonscription) avait pourtant indiqué sa préférence pour Vanneste, celui qui rassemblait en 2007 au premier tour 1108 voix (56, 62%) n’en récolte plus que 470 (24, 74%). Il faut croire que l’installation de la vidéosurveillance, chantier auquel Christian Vanneste se vantait d’avoir part, n’a pas convaincu, les caméras n’ayant pas empêché la socialiste d’y arriver en tête.

Quand on se réclame des valeurs chrétiennes de la civilisation française comme Christian Vanneste, on peut le faire sans nécessairement désigner systématiquement un groupe ou une minorité. Les Nordistes, comme les autres Français, peuvent souhaiter fermeté et sécurité et même éprouver des angoisses identitaires au-delà de leurs angoisses économiques. Le problème, c’est qu’il y a une façon de les relayer sans nécessairement tenir un langage de guerre civile ou d’atmosphère pré-apocalyptique, ce que même le FN ne fait plus. Non seulement, ce n’est pas très élégant sur un plan moral mais en plus, sur un plan politique, c’est manifestement catastrophique. Alors, à déconnecté, déconnecté et demi…
 
*Photo : Philippe Kemel

Harcèlement sexuel à géométrie variable

Demain, le conseil des ministres examinera un nouveau projet de loi sur le harcèlement sexuel. Ce texte vient à point nommé pour combler un vide juridique préjudiciable à de nombreux plaignants en introduisant une nouvelle construction juridique, après que les deux précédentes ont été mises à mal. En effet, la première incrimination du délit de harcèlement sexuel est apparue dans la loi du 2 novembre 1992 relative à l’abus d’autorité en matière sexuelle dans les relations de travail. Celle-ci définissait strictement la notion de harcèlement sexuel par « le fait de harceler autrui en usant d’ordres, de menaces ou de contraintes, dans le but d’obtenir des faveurs sexuelles, par une personne abusant de l’autorité que lui confère ses fonctions ». Mais le 17 janvier 2002, sous le gouvernement Jospin, la nouvelle loi de modernisation sociale élargit la notion en disposant que « le fait de harceler autrui dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle est puni d’un an d’emprisonnement et de 15000€ d’amende ». L’un des objectifs de cette modification était de pouvoir se libérer du nécessaire lien de subordination évoqué par la loi de 1992. C’est finalement cette modification que le Conseil constitutionnel retoquera dix ans plus tard, le 4 mai 2012, excipant notamment, dans l’alinéa 4 de sa décision, que cette rédaction « méconnaît […] les principes de clarté et de précision de la loi, de prévisibilité juridique et de sécurité juridique ». C’est cocasse, cette imprécision visait justement à juger le plus de contrevenants aux bonnes mœurs possible ! Mais qui trop embrasse mal étreint.

Quel cadeau à Najat Vallaud-Belkacem que cette décision des sages de la rue de Montpensier ! Comme nouvelle ministre à la tête d’un ancien-nouveau ministère, il lui faut bien trouver un cheval de bataille à enfourcher.

Si un nouveau projet de loi sur le harcèlement est bel et bien nécessaire, il devrait être déposé par le seul Garde des Sceaux dans le cadre plus général de l’organisation des relations de travail. Parce qu’ il y a quelque chose de dérangeant dans cette double paternité – ou maternité devrais-je dire. Ce texte de loi révèle la vision de la société du gouvernement qui le porte. Que la ministre du droit des femmes monte au créneau en portant un projet de loi qui, par nature, se réfère à une relation humaine sexuée, renvoie à l’accusation implicite d’un homme-bourreau de la part d’une femme toujours victime. C’est déjà prendre position pour une certaine vision des faits, alors que ce genre de jugements requiert une très grande prudence. Mais ce n’est pas tout. Un risque flagrant de communautarisme est en germe dans la genèse de ce projet de loi. S’il est de la responsabilité du garde des sceaux de faire voter toutes les normes nécessaires à une protection judiciaire de tous les citoyens, la cotutelle du projet de loi par ces deux ministères signifie la démission de l’Etat face aux revendications communautaristes. Aujourd’hui celles de la litanie féministe. Et demain ? Entrer dans la logique féministe qui consiste à séparer de la population une frange spécifique des individus, c’est accepter l’idée même que le corps social n’est plus indivisible. Dans ce cas pourquoi ne pas créer une loi spécifique pour toute formation qui le revendiquerait ? C’est finalement déjà le cas… Le défenseur des droits Dominique Baudis s’est exprimé « en faveur d’une définition du harcèlement sexuel qui ne se cantonne pas à la recherche de faveurs sexuelles mais inclue la volonté de l’auteur de créer un environnement insécurisant ou humiliant ». Selon lui, « une telle définition élargie permettrait ainsi d’appréhender également les brimades auxquelles sont exposés les homosexuels et transsexuels ». On retrouve ici la tentation d’élargir la notion de harcèlement sexuel, tout en cantonnant paradoxalement le phénomène à un groupe d’individus reconnus et protégés par leur commune appartenance à une minorité.

Que ce futur texte lie si ostensiblement ces deux inspirations – féministes et sexuellement minoritaires– révèle un certain biais politique. En effet, les femmes sont arrivées massivement sur le marché du travail au cours des trente dernières années, lesquelles ont correspondu à une ère de libéralisation sexuelle. Aujourd’hui, le respect dû à chacun ne s’appuie plus sur la seule qualité de « travailleurs », qualité qui rassemble au sein de l’entreprise, mais bien sur ce qui sépare et fait que l’on a « droit à la différence ».
Il était dangereux de créer ce nouveau ministère. Pour exister, il se nourrit des différences et des revendications à géométrie variable. Maintenant que le mouvement féministe a gagné le terrain gouvernemental, gageons que nous aurons bientôt un ministère des minorités sexuelles, des minorités visibles, etc.

Ce scénario s’accorde parfaitement avec une stratégie politique « terranoviste » visant à faire du PS un parti dont la base électorale repose sur l’alliance des minorités et de leurs revendications communautaires. Pour de sombres calculs électoralistes, un mouvement politique de tradition universaliste entretient des revendications particularistes. L’air du temps étant à la fragmentation du corps social, le Parti Socialiste a visiblement décidé de surfer sur cette vague de fond…

*Droits photo : Razak/Ségolène Royal

Horreur, ils vont débarquer !

Ça y est, ils arrivent. Ils envahissent déjà nos foyers, nos écrans TV, bouleversent nos vies et nos habitudes. Ils ne s’habillent pas comme nous, pratiquent un rituel bizarre dans de grands terrains vagues laissés à leur disposition par des pouvoirs publics démissionnaires. Leur agressivité inexpugnable les fait s’affronter par équipes de onze contre onze, tels des barbares lâchés en pleine ville. Bientôt, vos familles, vos parents, vos amis verront leurs modes de vie bouleversés par leur irruption incontrôlée dans leur quotidien. Ces guerriers des temps nouveaux jouent de leurs pieds et parfois de leurs mains pour arriver à leurs fins ; sans autre forme de politesse, ils auront bientôt raison des meilleures occupations : révisions d’examen, tâches ménagères, éducation des enfants, etc.

Ils déferlent chez vous sans crier gare, manipulent la commisération de vos époux trop heureux de pouvoir appliquer leur générosité hors de leurs pénates.

Ils vous suivront partout : non seulement à la maison, mais aussi dans les cafés, sur vos portables, tablettes électroniques, sur les ondes, à l’antenne. Des foules en liesse s’apprêtent à obstruer des rues entières pour contempler le spectacle de ces galériens gavés d’oseille.

Pas moyen d’éviter ces gêneurs, sinon en demandant l’asile politique à Pyongyang ou en se terrant au plus profond de son bunker. Amis allergiques au ballond rond, apprêtez-vous à souffrir : les footballeurs de l’Euro débarquent dans vos vies !

Grèce : la hollandisation de Tsipras

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C’était à Athènes le 1er juin dernier. Alexis Tsipras, chef du parti de gauche radicale Syriza et grand gagnant des élections législatives du 6 mai dernier, présentait son programme économique à la presse. Direct et sans ambages, Tsifras déclarait que s’il était élu le 17 juin, il annulerait le mémorandum signé en novembre dernier par le gouvernement d’union nationale grec, qui impose au pays un programme de réformes structurelles et de coupes budgétaires lourdes et douloureuses. Or, pour Tsipras, cet accord en contrepartie duquel l’UE et le FMI ont accordé 130 milliards d’euros à la Grèce était « un programme qui mènera le pays droit à la drachme et donc à la sortie de la Grèce de la zone euro ». Ainsi, concluait-il, lors des nouvelles élections organisées pour sortir de l’impasse politique, les citoyens grecs auraient à choisir entre le mémorandum et lui. Tous, même les opposants de Tsipras, admettront que le message était limpide et les alternatives clairement exposées. En écoutant ce discours, les citoyens en quête d’une nouvelle force capable de faire de la politique autrement comptaient bien réenchanter Athènes. Or, à peine quinze jours plus tard, ces esprits contestataires sont de nouveau orphelins…

Car dans son intervention télévisée d’hier, le même Tsipras a délivré un message radicalement différent. Désormais, si les résultats des élections de dimanche lui permettent de créer une coalition, il se donne dix jours pour tout remettre à plat et renégocier avec l’Union Européenne. Il entend ainsi démontrer aux partenaires européens de la Grèce que la politique d’austérité a échoué. Autrement dit, du lundi 18 juin, lendemain des élections, au 28 juin, jour de l’ouverture du sommet européen, il s’attellera à une rude négociation avec les Européens. Et puisque dix jours semblent un peu courts, ceux qui ont l’ouïe fine peuvent observer qu’Alexis Tsipras a d’ores et déjà entamé les négociations par une énorme concession.
Lors de son allocution télévisée, il n’a plus utilisé le verbe « annuler » pour dire ce qu’il ferait du mémorandum honni. A ce terme si radical, Tsifras en a préféré plusieurs autres : « réexaminer , « remplacer » voire « proposer une autre recette afin de servir les objectifs, auxquels nous nous sommes engagés, c’est-à-dire stabiliser l’économie et avoir une dette viable ». Et s’il n’y arrivait pas, et si les Européens disaient non, et si les bailleurs de fonds refusaient toute réelle concession ? Tsipras s’est contenté d’affirmer qu’il vise « le maintien dans l’euro », sans pour autant préciser les modalités d’un éventuel « plan B » permettant à la fois de tenir tête à l’Europe, de rester dans l’Euro et d’éviter la faillite de l’Etat grec.

Où ce jeune homme politique de 37 ans puise-t-il donc tant de sagesse et de modération ? Des sondages pardi ! Fin mai, les enquêtes d’opinion étaient très favorables à Syriza, donné gagnant du scrutin avec 22 % d’intentions de vote. Entre temps, les choses ont évolué, les tout derniers sondages donnant plutôt l’avantage aux conservateurs d’Antonis Samaras. Et face au réveil de la droite modérée, Tsipras se rêve en Premier ministre normal adepte de la synthèse et du compromis permanents. On se demande bien où il va chercher tout ça…
 
*Photo : PIAZZA del POPOLO

La parité et les quotas contre les droits de l’Homme

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Oui, c’est rien de plus que l’article premier de la Déclaration des droits de l’Homme qu’on pousse sous le tapis.

Article 1er :
 « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. »

Il en résulte que la parité dans les charges confiées par la République, et toute règle de proportionnalité, est anticonstitutionnelle, en tant que distinction sociale fondée sur un autre critère que l’utilité commune.

Si le pays devait être dirigé par des représentants des diverses catégories de citoyens en nombre proportionnel, quel serait le plus court chemin vers un petit secrétariat d’État ?

Le bon plan serait d’être un transgenre, né de parents homoparentaux, tous deux issus de métissages variés pratiqués depuis plusieurs générations, et de se déclarer pratiquant une religion dont on serait le seul adepte.

Plus simple, être un SDF et/ou un prostitué serait un bonus car ces deux catégories sont actuellement très sous-représentées au gouvernement.

On m’objectera qu’il est impossible de représenter toutes les catégories, et que ce n’est pas juste ?

Alors, au nom de l’égalité des chances, il faut recourir au tirage au sort. Et on fait pareil pour le pilotage des avions.

Beppe Grillo, le populisme à la parmesane

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Une série de séismes a récemment touché le nord de la péninsule transalpine, et plus particulièrement l’Emilie-Romagne : un tremblement de terre géophysique a frappé Mirandola et ses alentours et une secousse plus politique s’est produite à 59 kilomètres de là : l’élection à la mairie de Parme de Pizzarotti, représentant du populiste de gauche Beppe Grillo, le fondateur du parti Cinque Stelle.

Faut-il y voir le signe d’une intervention divine ou une simple coïncidence ? Mon athéisme incurable m’empêche de trancher, même si, lorsqu’il s’agit de l’Italie, les deux options sont vraisemblables.

Situons les faits. Parme est une grande ville universitaire et industrielle, spécialisée dans l’agro-alimentaire (Barilla, Parmalat). C’est aussi, dans le désordre, la ville du jambon du même nom, du parmesan, de Giuseppe Verdi (originaire de la proche Bussetto), et celle qui conserve les mânes de Stendhal. Opéra et bouffe sont les deux mamelles de cette métropole économiquement et culturellement importante, dans laquelle l’UE a installé un collège européen, usine à former de futurs fonctionnaires communautaires.

Mais revenons à nos moutons électoraux. Pour la plupart des Français, le nom de Beppe Grillo demeure inconnu. Il est pourtant le représentant le plus intéressant de ces nouveaux populismes qui fleurissent sur le fumier des appareils politiques usés. Dans nos démocraties vieillissantes, ces mouvements ont le vent en poupe en faisant leur miel de la chasse aux corrompus.

Beppe Grillo prend une ampleur inégalée, à la hauteur de l’éloquence de l’acteur qu’il fut dans une vie antérieure. Grillo vient en effet du show-biz (télé, publicité) mais pourfend le système médiatique sans mâcher ses mots, le langage châtié n’étant pas sa tasse de capuccino. Il vitupère, agonit, ressasse et explose avec une rage et une présence rares. Certaines bonnes âmes élevées au biberon social-démocrate le comparent même à Mussolini avec des trémolos dans la voix…

Résumons : le 21 mai, son parti rafle un certain nombre de villes aux élections municipales dont Parme, dans un contexte d’abstention record qui illustre le désintérêt des Italiens pour la politique. Convenons-en, cette désaffection des urnes n’est ni une nouveauté ni un caprice d’enfants gâtés (rappelons tout de même que l’actuel gouvernement Monti n’émane pas d’un choix démocratique…).

Dans ces conditions, Grillo surfe sur un mélange d’antimondialisme et de lutte contre la corruption, deux classiques du populisme, mâtiné d’écologie, une particularité dans l’Italie traumatisée par la catastrophe Seveso, l’affaire des poubelles napolitaines, le scandale Parmalat, et j’en passe… « Siamo in guerra » résume Grillo en opposant au triple A le triple V du Vaffanculo Day qu’il nous invite à célébrer tous les huit septembre depuis 2007.

Ceci dit, réduire Grillo à un énergumène grossier obsédé par les incinérateurs serait aller un peu vite en besogne. Son programme oscille entre les positions du Parti de Gauche et celles du Front national, au choix : démondialisation, salaire minimum, diminution des dépenses militaires, soutien à l’environnement, aux énergies renouvelables, sortie de l’euro, etc.

Son parti (de) jeune(s) (à Parme la moyenne d’âge de l’équipe est de trente ans) et son utilisation des réseaux internet ne sont pas sans rappeler un autre trublion de la scène européenne : le Piraten Partei allemand qui a signé une percée remarquée en Sarre et en Rhénanie du nord aux dépens des Verts et de la CDU. Les militants de Beppe Grillo sont aussi mal élevés, débraillés, mi-punks mi-babas et nous rappellent l’époque bénie (1984) où le hasbeen Joschka Fischer lançait : « sauf votre respect monsieur le président [du Bundestag], vous êtes un enculé » !

Les instituts de sondages italiens prédisent une catastrophe aux législatives de 2013 : Cinque Stelle arriverait deuxième derrière le PD (centre-gauche) et devant le PDL de Berlusconi !

D’ici dix ans, le Vaffanculo Day sera peut-être décrétée fête nationale et, sur un air de Verdi, des foules de poilus goguenards hurleront dans les rues de la ville fromagère : « Que ses ennemis tremblent, car la Vierge protège Parme ».
 
*Photo : Sara Fasullo

Elisabeth Lévy chez Terra Nova !

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Je sais que les Français on la mémoire courte, mais faut pas croire qu’on peut leur servir le même osso bucco à deux jours d’intervalle, même si c’est très bon. Ayant usé voire abusé de métaphores sportives pour vous parler du match Bouvet-B… sur France-Culture lundi dernier, me voilà contraint de me renouveler, pour vous parler d’un autre débat, qui lui non plus ne sera pas piqué des vers.

Le changement de métaphore, donc, c’est maintenant, et parlons plutôt de cage aux lions. Vous qui connaissez Elisabeth, vous savez qu’aucun milieu hostile ne l’effraie. Elle est allée défier Dieudonné en son Théâtre de la Main d’or, et je ne serais pas plus surpris que ça de la voir un jour expliquer posément la nécessité de deux Etats à des gros bras du Bétar ou de dénoncer la débilité du chauvinisme sportif face à un parterre de supporters avinés.

Mais mon imagination a des limites, même en matière de cage aux lions. Aussi ai-je dû vérifier que je n’étais pas sous l’emprise de psychotropes puissants avant de me rendre à l’évidence : l’adresse mail de Terra Nova n’avait pas –elle non plus- été piratée, et la Fondation d’Olivier Ferrand –que nous féliciterons sincèrement au passage- avait bel et bien invité Elisabeth à un des débats « Poings de Vue » qu’elle organise avec Le Nouvel Obs.

La surprise est d’autant plus patente que le thème des festivités de soir est carrément chaud bouillant : « La République et les populismes » Aux côtés d’Elisabeth, on retrouvera Clémentine Autain, du Front de Gauche, co-directrice du mensuel Regards et Bruno Jeanbart, directeur des études politiques d’Opinion Way. Le débat sera animé par Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Observateur. Et pour le coup ce n’est pas une façon de parler : ce débat risque vraiment d’être animé…

Conférence-débat Poings de vue « La République et les populismes » ce mercredi 13 juin, 19h30, La Bellevilloise, 19-21 rue Boyer, 75020 Paris. Participation aux frais : 2 €

Pendant la récession, le libre-échangisme continue

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Au moment où, selon la formule divertissante de Causeur, la France s’apprêtait à se donner au « François », une aigre controverse opposait les industriels français et européens aux institutions européennes, représentées par la Commission et le Parlement. Elle concernait les résultats d’ores et déjà calamiteux de l’ouverture complète des frontières entre la Corée et l’Union européenne. Peu ou mal traitée dans les médias français, cette controverse soulève des questions économiques de fond qui prennent un tour lancinant dans le contexte d’une récession qui atteint l’ensemble de l’Europe, à l’exclusion, sans doute provisoire, de l’Allemagne et des pays scandinaves.
Le 11 mars 2011, en effet, le Parlement européen adoptait à une large majorité un traité de libre-échange avec la Corée que personne ne demandait, ni les secteurs d’activité, ni les États concernés. Il s’agissait en effet d’une initiative du président de la Commission, José Manuel Barroso, toujours fringant et content de lui en dépit de sa faillite personnelle à la tête d’une institution incapable de comprendre la crise bancaire de 2008 et de nouveau prise en défaut de clairvoyance par la crise des dettes souveraines européennes à partir de l’hiver 2010.[access capability= »lire_inedits »]

En première analyse, le contenu de ce traité, approuvé par tous les groupes politiques importants de droite, du centre et de gauche du Parlement de Strasbourg, n’appelle aucune critique. Il définit des engagements symétriques en termes d’ouverture des frontières aux marchandises et de respect des droits relatifs à la propriété intellectuelle. Voilà qui semble exemplaire du « free and fair trade » promu par les accords de l’OMC signés à Marrakech au printemps 1994, qui constituent les tables de la loi de la doctrine du libre-échange mondial. Le traité ne fait que confirmer par un accord bilatéral la logique du libre-échange multilatéral qui a inspiré l’OMC.

Près d’un an après son entrée en vigueur, le 1er juillet 2011, cet accord euro-coréen fait pourtant grincer pas mal de dents, notamment celles des constructeurs automobiles européens qui estiment, toutes marques et toutes nationalités confondues, qu’il leur est particulièrement dommageable. Les plus polis le jugent « déséquilibré », les plus sincères le disent « stupide ». Que s’est-il passé ? Il s’est passé qu’en l’espace de neuf mois les exportations d’automobiles coréennes vers l’Union se sont accrues de 71% tandis que les exportations de véhicules européens vers le Pays du matin calme n’ont augmenté que de 13%. Ces chiffres signifient que les Européens ont considérablement reculé sur un marché en forte contraction, et enregistré une très faible progression − à partir d’un niveau très bas et essentiellement sur le segment des véhicules de haut de gamme −, sur un marché coréen qui reste prospère.

Confrontés à ce triste constat, nombre de commentateurs invoqueront mécaniquement un déficit de compétitivité, saint Graal de la pensée néolibérale. Tentons de savoir ce qu’il en est.

La Corée, exemple d’échange asymétrique

La vérité est que le premier constructeur automobile coréen, Hyundai, avec ses deux marques Hyundai et Kia, est devenu l’un des plus performants des acteurs du marché automobile mondial. C’est un peu moins le cas des deux autres constructeurs, Daewoo et Samsung, qui enregistrent cependant des résultats honorables. Le parcours de Hyundai mérite le détour, non seulement en raison de sa réussite exemplaire à ce jour, mais encore parce qu’il illustre une grande question de théorie économique. Comment fait-on, en effet, pour devenir compétitif, pour se hisser au premier rang mondial, quand on démarre sur un marché misérable, sans aucun des grands atouts dont disposent les concurrents occidentaux et japonais ?
En 1960, en effet, le PIB par tête de la Corée est égal à celui du Ghana. Le pays, qui bénéficie de la protection diplomatique et militaire des États-Unis, se doit d’inventer un modèle de développement. Celui qui s’impose aux dirigeants est le Japon. Le Japon a commencé à retrouver ses marques économiques, après la terrible défaite militaire, en s’appuyant sur trois principes conjugués : la concurrence entre les producteurs nationaux sur un marché national protégé, la concentration de la production dans des conglomérats, l’imitation des Occidentaux.
La concurrence entre nationaux sur un marché national protégé offre la voie royale pour construire un avantage comparatif. À partir de ce choix, les entreprises peuvent déterminer les secteurs où elles vont concentrer leurs efforts pour, peu à peu, combler leur retard initial vis-à-vis de leurs concurrents étrangers. Jouissant, par rapport à ces derniers, d’un monopole de fait sur un marché intérieur en croissance progressive, elles n’ont pas à craindre une compétition qui tuerait dans l’œuf leurs tentatives de développement. Mais en même temps, la concurrence interne les prive des avantages contre-productifs du monopole.
La concentration de la production au sein de conglomérats, produisant des articles très variés, véhicules terrestres, navires, produits électroniques et informatiques, facilite la répartition des moyens issus du développement de l’entreprise au fur et à mesure que celle-ci cherche à se déployer sur de nouveaux créneaux. Les « chaebol » coréens, Hyundai, Samsung, Daewoo, dupliquent à leur manière les conglomérats japonais comme Mitsubishi et quelques autres. La réussite d’un modèle d’entreprise qui semblait propre au Japon pourrait au demeurant donner à réfléchir aux Occidentaux qui ont adopté le modèle de l’entreprise centrée sur un cœur de métier, dit d’excellence, et soumise au jugement capricieux des actionnaires de marché plutôt qu’à celui d’un capital familial. Mais passons.

Les Coréens imitent donc les Japonais, mais, comme eux, ils imitent aussi les Occidentaux. Ils sont fiers sans doute, mais pas vaniteux. Puisqu’il est impossible d’égaler les meilleurs au départ, commençons modestement à retenir, l’une après l’autre, les leçons d’organisation qu’ils nous donnent. Simultanément, consentons les efforts de recherche indispensables pour réduire par étapes le fossé technologique qui nous sépare d’eux. Enfin, attachons-nous les services de designers capables de donner un style singulier aux produits maison. Hyundai illustre à merveille cette démarche qui vise à réussir dans la durée. Qu’y a-t-il de commun entre le modèle Pony, apparu en 1974, qui suscita la risée des Occidentaux en raison de sa laideur, de ses performances pitoyables et de sa fabrication camelotée, et les récents succès internationaux que sont l’Elantra ou la Rio ? Pas grand-chose, si ce n’est la marque.

Là où les choses se sont gâtées, c’est que la Corée, une fois devenue compétitive dans les secteurs décisifs de la sidérurgie, de la construction automobile et des produits électroniques, n’a pas accepté le principe de l’échange équitable, alors que ses entreprises performantes pouvaient se déployer sans entraves sur les marchés occidentaux. Ses élites économiques et politiques, coalisées pour encourager la conquête des marchés extérieurs par les entreprises du pays en exigeant l’ouverture des frontières chez les autres, ont continué de préserver l’intégrité du marché intérieur. À cette fin, Séoul utilise cyniquement deux outils.

Le premier, ce sont les obstacles non tarifaires. Dans le jargon des spécialistes, cette formule désigne les entraves juridiques et techniques à l’entrée des marchandises étrangères. En pratique, les entreprises étrangères sont tenues à l’écart du marché intérieur par le refus des entreprises locales de devenir leurs partenaires, par le refus des nationaux de vendre des produits étrangers, par le refus des autorités de leur délivrer les autorisations techniques ou les permis de construire pour leurs installations d’entreposage ou de vente. Le deuxième outil réside dans la sous-évaluation de la monnaie au regard de celle des plus grands concurrents. Le won coréen est notoirement sous-évalué vis-à-vis du yen − le Japon souffre énormément de la concurrence déloyale coréenne −, du dollar et, bien sûr, de l’euro. La sous-évaluation du won vis-à-vis de notre chère monnaie unique se situe dans une fourchette de 25% à 30%. Le droit de douane « à l’envers » représenté par une monnaie dépréciée permet aux entreprises bénéficiaires de proposer des produits de qualité, à un prix modeste, tout en engrangeant des profits substantiels.

Au-delà de l’épisode douloureux de l’entrée en force des producteurs automobiles coréens sur le marché européen, la politique de conquête de Séoul fait ses preuves : l’excédent commercial du Pays du matin calme s’accroît de trimestre en trimestre. La Corée du Sud pèse d’un poids croissant dans la balance des échanges internationaux, déjà profondément déséquilibrée par la puissance chinoise et par le Proche-Orient, le Canada, la Russie ou l’Australie qui bénéficient du prix croissant de leurs matières premières.
Le traité avec Séoul concerne aussi, pour être exhaustif, les produits électroniques, pour lesquels la messe est pratiquement dite en raison du monopole acquis par l’Asie dans la production des biens électroniques grand public, et les produits textiles. Dans ce dernier domaine, les Européens espèrent trouver une complémentarité avec la production locale, grâce aux articles de qualité dont la fabrication n’a pas été encore délocalisée. L’avenir dira si leur pari sera couronné de succès ou si la Corée, après s’être servie en Europe, se tournera vers des fournisseurs plus proches d’elles.

Il est vrai que le traité comporte une contrepartie qui explique qu’il ait été massivement approuvé : en échange de l’ouverture des marchés européens, l’État coréen s’engage à ne plus opposer d’obstacles techniques à l’entrée des produits européens et à ne pas copier les techniques européennes (preuve a contrario de ce que les entreprises locales ne respectaient pas les droits de propriété), ainsi qu’une clause de sauvegarde qui autorise l’Europe à reprendre sa liberté tarifaire dans le commerce bilatéral avec la Corée s’il s’avérait que ce commerce est dommageable aux entreprises du Vieux Continent. L’ennui, c’est que cette clause ne pourra pas être invoquée avant le 1er juillet 2016 !

Europe ouverte, Europe offerte

Nous nous en souvenons tous. Les propagandistes du libre-échange en Europe ont eu recours à l’une de ces formules qui ont pour objectif d’interdire le débat avant qu’il ait commencé : « Nous voulons d’une Europe ouverte, non d’une Europe offerte », disaient-ils. La raison aurait dû conduire à se poser une question moins flamboyante − et moins sommaire : « À quel degré d’ouverture et dans quelles conditions l’Europe sera-t-elle ouverte sans être pour autant offerte ? » Ce questionnement ne s’est jamais imposé et l’Europe est en même temps le marché le plus ouvert du monde et l’entité économique la plus offerte.

Les propos de circonstance entendus durant la campagne présidentielle pouvaient laisser penser que le dogme libre-échangiste vacillait sur ses bases. On a dit et redit qu’il fallait produire en France, évoqué un « Buy European Act » à la mode du « Buy American Act ». Mais, en ce moment troublant de dévotion « hollandienne », qui témoigne de l’indéfectible volonté de croire et d’espérer de beaucoup de Français, en dépit ou à cause de la gravité de la crise, aucune proposition concrète n’émane des hauteurs politiques et médiatiques. Et la Commission européenne prépare officiellement deux autres traités de libre-échange, avec le Japon et l’Inde, sans que les gouvernements concernés aient formulé la moindre demande d’explications. Quant au Parlement européen, il s’est évidemment montré obéissant et soumis aux exigences des lobbies étrangers qui pullulent à Bruxelles et Strasbourg, comme les marchands du Temple de Jérusalem de l’Évangile.

Est-il besoin de dire, au moment où retentissent de nouveau les clairons de la relance keynésienne, qu’un dopage de la demande, qui bénéficierait en premier lieu aux importateurs, serait pire que la politique de négligence de la demande qui a prévalu jusqu’ici ? L’Europe commettrait la même bévue que la France en 1981 qui, sous l’impulsion d’un premier François présidentiel, avait offert des débouchés accrus à nos voisins en stimulant sa demande intérieure. C’est ce qu’a bien compris un « Européen du troisième type », ni national, ni supranational, mais apparemment non dénué du bon sens qui fait si cruellement défaut à nos dirigeants de Paris et de Bruxelles. Lakshmi Mittal, président du groupe sidérurgique Arcelor Mittal, représentant de la famille d’origine indienne, basée à Londres, qui contrôle le capital, a appelé à un « Buy European Project »: « Nous avons besoin de mesures qui encouragent l’achat de biens européens pour soutenir la demande et qui profiteront à l’industrie européenne plutôt qu’aux importations », a-t-il déclaré. Son discours illustre la préoccupation croissante des cercles dirigeants de l’industrie européenne face à la faiblesse aggravée des économies européennes et à la politique de conquête des concurrents asiatiques, préoccupation qu’atteste également la mise en garde de Sergio Marchione, président de Fiat-Chrysler et président en exercice de la Fédération automobile européenne: « Pour les Asiatiques, dit-il, l’Europe est un gros poisson à prendre ». À force de s’offrir à la convoitise de ses concurrents, le poisson européen finira dans leurs filets.[/access]

*Photo : lisboncouncil

Nuit d’ivresse, jour de deuil

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A l’instar d’un Jules Verne qui prévoyait déjà la conquête de la lune ou celle des fonds marins dans ses romans d’anticipation, Georges Rémi n’a eu de cesse de dessiner des prophéties qui se sont réalisées. Lorsqu’il publia, en 1954, Objectif Lune et On a marché sur la lune, c’était 3 ans avant le premier satellite Spoutnik lancé par l’URSS et quinze avant la mission Apollo 11. L’étoile mystérieuse, planche publiée en 1942 évoquait déjà le réchauffement de l’atmosphère matérialisé par la viscosité du goudron quand L’Or Noir racontait la crise du pétrole à un moment (1939) où personne n’imaginait que cette énergie fut épuisable. Les contempteurs d’Hergé ont beau tirer à hue et à dia sur son œuvre prétendument colonialiste, raciste ou antisémite, ils ne peuvent retirer au génial dessinateur du Petit XXème d’avoir donné au genre prospectif un caractère oscillant entre divination et vaticination.

Mais jouer les oracles implique nécessairement, d’une manière ou d’une autre, de jouer les Cassandre. Et c’est probablement l’année 2013 qui permettra au merveilleux album de Tintin et les Picaros d’accomplir la prédiction mise en scène dans ces bulles de 1976 où le Professeur Tournesol confectionne un médicament destiné à sortir le capitaine Haddock de son penchant pour le whisky Loch Lomond. Car cette pilule anti-alcool secrètement glissée dans les verres d’Archibald, qui permettra aussi aux Arumbayas puis aux Picaros, de guérir de leur alcoolisme chronique, est en passe de voir le jour. Un laboratoire danois aurait en effet développé un nouveau médicament capable de réduire la consommation d’alcool chez les personnes dépendantes et devrait le commercialiser courant 2013 sous le beau vocable de « Selincro ».

S’il ne fait aucun doute que cette solution miracle en ravira plus d’un, à tout le moins plus d’une, elle promet aussi une radicalisation sociétale sans précédent sur ce qu’il convient de désigner comme la dictature de l’hygiène, celle là-même qui sous couvert sanitaire a aseptisé tour à tour les esprits, les corps, les arts et les savoir-faire. Non pas que l’alcool ait une incidence directe sur la capacité créatrice de l’individu et qu’il suffirait à un gamin de dix-sept ans se revendiquant pas sérieux d’enfiler quelques litres d’absinthe pour composer Voyelles… Trop facile !

Ces cinquante dernières années nous ont condamné à la négation du goût pour la prophylaxie, à la célébration du vide contre le faste artistique, au couronnement de la machine contre le dispendieux et vulnérable travailleur. Et c’est ainsi que la chimie a remplacé le vivant, que le monochrome est devenu une culminance artistique, que les jeunes femmes prétendent à la beauté à coups de jeûne sans esprit de pénitence, et que vous et moi sommes condamnés à ne pouvoir travailler qu’avec un « faux travail ».

Dans quelques années, lorsque cet euthanasiant d’endomorphines aura contaminé l’ensemble de la population, s’accouder au zinc et porter aux lèvres la substance incriminée constituera un acte aussi insensé que celui de griller une sèche dans un lieu public. On recommandera alors aux Blondin et autres Gainsbourg d’avaler quelques pilules au lieu de disserter sur l’inutile. C’est là que triompheront enfin la réification des rapports sociaux et la personnification des choses.

Vous trouvez ces arguties tirées par les cheveux ? Peut-être, mais elles valent mieux que d’avoir mal aux cheveux. La contamination a déjà commencé…
 
*Photo : Leo Reynolds

Les filles de La Rochelle

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Je le confesse et j’en ai honte : j’éprouve des joies mauvaises, tel un commerçant de petite ville, qui voit avec bonheur, mais dans la pénombre de son rideau baissé, passer le lent cortège funèbre de son concurrent. Toute mon éducation, surveillée, dès le bac à sable du parc Monceau, par des dames d’un complet dévouement, puis encadrée par des prêtres non pédophiles, enfin éclairée par des principes, humanistes souvent, et catholiques toujours, tout cela n’aura servi de rien : je ressens du plaisir au spectacle de l’affliction de certains, surtout des Verts et de quelques arrogants.

Ces derniers temps, j’ai pu laisser libre cours à mes mauvais penchants : hier, grâce à la déroute de M. Meirieu, à Lyon, aujourd’hui, devant le désastre de La Rochelle. « Sapotache ! » aura peut-être murmuré Eva Joly en apprenant la chose. Au contraire, se sera-t-elle réjouie en imaginant la mine déconfite de son « plus fidèle soutien » pendant la récente campagne présidentielle, Cécile Duflot ?

Représentons-nous la séquence : le temps est couvert, mais c’est sans importance, La Rochelle, même sous la pluie, reste une ville lumineuse. Cécile et Martine sont arrivées par le train ; Ségolène les a accueillies, tout sourire, tout miel. Le trio a surjoué le bonheur des retrouvailles, l’enjouement, la solidarité sans faille du parti et du gouvernement : conférence de presse, mines réjouies, sourires complices. Martine a improvisé : « Nous sommes venues ici pour manifester notre solidarité avec notre copine Ségo, et pour dire aux électeurs de cette ville qu’elle est la candidate des socialistes. Moi, je ne la supporte pas, j’ai cherché à m’en débarrasser. Si vous pouviez la renvoyer dans ses foyers, cela m’arrangerait. J’ai apporté un billot de bois, il ne vous reste qu’à placer sa tête dessus. Moi présidente du parti socialiste, je ne passerai rien à François Hollande ; moi présidente du parti socialiste, j’entraverai sa marche déjà embarrassée ; moi présidente du parti socialiste, je les harcèlerai jusqu’à ce qu’ils me regrettent ; moi, présidente du parti socialiste… Mais je m’égare, où en étais-je ? ».

Soudain, patatras ! le bruit court que la belle Valérie T. aurait envoyé un « touite » de grande sympathie au rebelle, à celui qu’on ne nomme pas, qu’on évoque en se signant ou avec une moue dédaigneuse : « Courage à Olivier Falorni qui n’a pas démérité, qui se bat aux côtés des rochelais depuis tant d’années dans un engagement désintéressé. ».

C’est aimable, certes, à l’endroit du dissident, mais de Ségolène ? Des témoins de la scène prétendent que Martine a blêmi. Quant à Ségolène, elle déclara sur le champ la fin de la conférence, sans se départir de ce beau sourire de commerciale en chabichou qu’on lui connaît… C’est une vraie « pro », la Royal, elle tient son rang, quoi qu’on en pense, et ne manque pas de cran : elle a dissimulé le vertige qui, sans doute, l’aura saisie. Pour elle, l’épreuve n’en finit pas de durer, à la fois publique et intime. Or, malgré mon caractère foncièrement déplaisant, sa solitude me touche : allez comprendre !

Cécile Duflot n’a rien dit ; de toute façon, elle avait accompagné Martine parce qu’elle ne peut rien lui refuser. Elle lui doit sa prochaine légitimité électorale, à Paris, dans une circonscription sans risque. Néanmoins, je suis bien sûr qu’elle aura soupiré d’aise, en songeant qu’elle l’avait échappé belle ! Si sa suppléante, Danièle Hoffman-Rispal, qui présentait des certificats de dévouement social et politique autrement plus convaincants que ceux de la vibrionnante ambitieuse d’EELV, avait été vraiment rétive, elle se serait retrouvée dans la même désagréable situation que Ségolène…

Exit Mélenchon, exit Vanneste…

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Vers 20h30, il y a eu un instant d’espoir lorsqu’on a appris que Jean-Luc Mélenchon arrivait en deuxième position à Hénin-Beaumont intra-muros derrière Marine Le Pen mais devant Philippe Kemel, le maire de Carvin et candidat socialiste. Puis il a fallu se rendre à l’évidence : le duel annoncé entre les deux cadors de la présidentielle n’aurait pas lieu. Ce revers pour Mélenchon, on peut l’interpréter de plusieurs manières.

Hénin-Beaumont et sa circonscription sont d’abord le vrai laboratoire de la désespérance ouvrière. Ce territoire connut, en moins d’une génération, le désespoir, l’espoir et à nouveau le désespoir. La fermeture des mines, la reconversion puis les délocalisations sauvages de « patrons voyous » (le terme a aussi souvent été utilisé par MLP durant la campagne), on les a vues chez Metaleurop ou Samsonite. On y connut aussi le clientélisme des socialistes et l’impéritie de leur gestion, ce qui conduisit en prison le précédent maire PS d’Hénin-Beaumont.
On peut se dire, comme Marine Le Pen au moment de sa « mue sociale », que tout est possible dans une région si bouleversée, en manque de repères culturels et politiques, y compris s’y tailler un fief durable. En face, Jean-Luc Mélenchon s’est dit qu’il pouvait continuer le combat idéologique de la présidentielle et récupérer ceux qui se trompent de colère.
Il sera facile, après coup, de dire qu’il s’agissait d’une erreur tactique. Ne parlons pas du « parachutage » qui est la chose la mieux partagée du monde à droite comme à gauche et qui n’a rien d’antidémocratique, les législatives étant, rappelons-le, le moyen de donner des élus à la Représentation Nationale.

On peut aussi penser, au bout du compte, que dans une circonscription socialiste depuis toujours, ce qui reste de la gauche a malgré tout voulu voter utile. Il est d’ailleurs intéressant de voir que Le JDD comme La Voix du Nord ont bien pris soin, dans leur sondages, de montrer presque jusqu’au bout un Mélenchon en deuxième position mais aussi dans le même temps, de proposer des hypothèses de deuxième tour où le socialiste, comme par hasard, battait Marine Le Pen plus facilement que Mélenchon (53/47 contre un très serré 51/49). On aurait voulu faire peur aux électeurs de gauche qu’on ne s’y serait pas pris pas autrement. Comme elle ne croit pas les sondages et qu’elle a bien raison, Marine Le Pen doit aujourd’hui se sentir très heureuse d’avoir le socialiste pour dernier adversaire, « l’inconnu du Bassin minier » comme on dit là-bas. Pour une raison simple : c’est qu’elle sait très bien que sans les 21% de Mélenchon, elle aurait été élue au premier tour.

Eh oui, je vais vous avouer un secret, la candidature de Mélenchon, puisqu’on admettra qu’il n’y a pas 21% de bobolchéviques[1. Comme Valeurs Actuelles appelle joliment les CSP+ qui votent Mélenchon.] dans les corons, a amené sur son nom un bon nombre de voix potentiellement lepénistes, ce que le socialiste aurait bien été incapable de faire. Il faudra d’ailleurs regarder bureau par bureau comment vont se faire les reports des électeurs de Mélenchon au second tour… Il n’empêche, c’est un échec, l’image de JLM étant sans doute encore trop sociétale.

Comme nous sommes dans le Nord-Pas-de-Calais, restons-y. Il n’y a pas que Mélenchon qui ait été déconnecté de son électorat naturel dans la région. Dans la 10ème du Nord, Christian Vanneste, le député sortant, a été sauvagement éliminé dès le premier tour. Le héraut de la Droite Populaire et du rapprochement avec le FN, non investi par l’UMP, qui avait scandalisé par ses déclarations sur la déportation des homosexuels après tant d’autres, arrive en 4ème position. La socialiste arrive en tête avec 30% devant le candidat officiel de l’UMP (24%) et le FN qui, avec 18,06% mais moins de 12,5% des inscrits, ne pourra se maintenir. Christian Vanneste peut crier à la trahison de l’UMP, au règne du politiquement correct, il n’a en tout cas pas été très connecté avec une circonscription assez mixte socialement, qui compte même de beaux quartiers de la vieille bourgeoisie démocrate-chrétienne. Dans cette circonscription où il aurait pu faire un hit aussi bien dans les zones périurbaines que dans « les avenues calmes et profondes », il a raté le coche. Question d’oreille, sans doute.

Il n’a pas entendu ce que ces propos pouvaient avoir de choquant pour le médecin de droite avec son pull bleu-marine sur les épaules qui se rend à la messe tous les dimanches et lit Maxence Van der Meersch. Ce médecin ne hurle pas à l’homophobie mais il ne prend pas non plus Vanneste pour un martyr de la liberté d’expression. Et il y a un ton qui ne lui plaît pas, une musique qui n’est pas la sienne. Alors il préfère aller voter Modem et UMP et laisser tomber celui pour qui il votait sans discontinuer depuis 1993 et qui n’avait connu que deux brèves éclipses du Palais Bourbon.
Par exemple, dans la commune frontalière et plutôt aisée de Bousbecque, avec ses jolies chaumières flamandes où le maire sans étiquette (comme tant d’autres dans la circonscription) avait pourtant indiqué sa préférence pour Vanneste, celui qui rassemblait en 2007 au premier tour 1108 voix (56, 62%) n’en récolte plus que 470 (24, 74%). Il faut croire que l’installation de la vidéosurveillance, chantier auquel Christian Vanneste se vantait d’avoir part, n’a pas convaincu, les caméras n’ayant pas empêché la socialiste d’y arriver en tête.

Quand on se réclame des valeurs chrétiennes de la civilisation française comme Christian Vanneste, on peut le faire sans nécessairement désigner systématiquement un groupe ou une minorité. Les Nordistes, comme les autres Français, peuvent souhaiter fermeté et sécurité et même éprouver des angoisses identitaires au-delà de leurs angoisses économiques. Le problème, c’est qu’il y a une façon de les relayer sans nécessairement tenir un langage de guerre civile ou d’atmosphère pré-apocalyptique, ce que même le FN ne fait plus. Non seulement, ce n’est pas très élégant sur un plan moral mais en plus, sur un plan politique, c’est manifestement catastrophique. Alors, à déconnecté, déconnecté et demi…
 
*Photo : Philippe Kemel

Harcèlement sexuel à géométrie variable

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Demain, le conseil des ministres examinera un nouveau projet de loi sur le harcèlement sexuel. Ce texte vient à point nommé pour combler un vide juridique préjudiciable à de nombreux plaignants en introduisant une nouvelle construction juridique, après que les deux précédentes ont été mises à mal. En effet, la première incrimination du délit de harcèlement sexuel est apparue dans la loi du 2 novembre 1992 relative à l’abus d’autorité en matière sexuelle dans les relations de travail. Celle-ci définissait strictement la notion de harcèlement sexuel par « le fait de harceler autrui en usant d’ordres, de menaces ou de contraintes, dans le but d’obtenir des faveurs sexuelles, par une personne abusant de l’autorité que lui confère ses fonctions ». Mais le 17 janvier 2002, sous le gouvernement Jospin, la nouvelle loi de modernisation sociale élargit la notion en disposant que « le fait de harceler autrui dans le but d’obtenir des faveurs de nature sexuelle est puni d’un an d’emprisonnement et de 15000€ d’amende ». L’un des objectifs de cette modification était de pouvoir se libérer du nécessaire lien de subordination évoqué par la loi de 1992. C’est finalement cette modification que le Conseil constitutionnel retoquera dix ans plus tard, le 4 mai 2012, excipant notamment, dans l’alinéa 4 de sa décision, que cette rédaction « méconnaît […] les principes de clarté et de précision de la loi, de prévisibilité juridique et de sécurité juridique ». C’est cocasse, cette imprécision visait justement à juger le plus de contrevenants aux bonnes mœurs possible ! Mais qui trop embrasse mal étreint.

Quel cadeau à Najat Vallaud-Belkacem que cette décision des sages de la rue de Montpensier ! Comme nouvelle ministre à la tête d’un ancien-nouveau ministère, il lui faut bien trouver un cheval de bataille à enfourcher.

Si un nouveau projet de loi sur le harcèlement est bel et bien nécessaire, il devrait être déposé par le seul Garde des Sceaux dans le cadre plus général de l’organisation des relations de travail. Parce qu’ il y a quelque chose de dérangeant dans cette double paternité – ou maternité devrais-je dire. Ce texte de loi révèle la vision de la société du gouvernement qui le porte. Que la ministre du droit des femmes monte au créneau en portant un projet de loi qui, par nature, se réfère à une relation humaine sexuée, renvoie à l’accusation implicite d’un homme-bourreau de la part d’une femme toujours victime. C’est déjà prendre position pour une certaine vision des faits, alors que ce genre de jugements requiert une très grande prudence. Mais ce n’est pas tout. Un risque flagrant de communautarisme est en germe dans la genèse de ce projet de loi. S’il est de la responsabilité du garde des sceaux de faire voter toutes les normes nécessaires à une protection judiciaire de tous les citoyens, la cotutelle du projet de loi par ces deux ministères signifie la démission de l’Etat face aux revendications communautaristes. Aujourd’hui celles de la litanie féministe. Et demain ? Entrer dans la logique féministe qui consiste à séparer de la population une frange spécifique des individus, c’est accepter l’idée même que le corps social n’est plus indivisible. Dans ce cas pourquoi ne pas créer une loi spécifique pour toute formation qui le revendiquerait ? C’est finalement déjà le cas… Le défenseur des droits Dominique Baudis s’est exprimé « en faveur d’une définition du harcèlement sexuel qui ne se cantonne pas à la recherche de faveurs sexuelles mais inclue la volonté de l’auteur de créer un environnement insécurisant ou humiliant ». Selon lui, « une telle définition élargie permettrait ainsi d’appréhender également les brimades auxquelles sont exposés les homosexuels et transsexuels ». On retrouve ici la tentation d’élargir la notion de harcèlement sexuel, tout en cantonnant paradoxalement le phénomène à un groupe d’individus reconnus et protégés par leur commune appartenance à une minorité.

Que ce futur texte lie si ostensiblement ces deux inspirations – féministes et sexuellement minoritaires– révèle un certain biais politique. En effet, les femmes sont arrivées massivement sur le marché du travail au cours des trente dernières années, lesquelles ont correspondu à une ère de libéralisation sexuelle. Aujourd’hui, le respect dû à chacun ne s’appuie plus sur la seule qualité de « travailleurs », qualité qui rassemble au sein de l’entreprise, mais bien sur ce qui sépare et fait que l’on a « droit à la différence ».
Il était dangereux de créer ce nouveau ministère. Pour exister, il se nourrit des différences et des revendications à géométrie variable. Maintenant que le mouvement féministe a gagné le terrain gouvernemental, gageons que nous aurons bientôt un ministère des minorités sexuelles, des minorités visibles, etc.

Ce scénario s’accorde parfaitement avec une stratégie politique « terranoviste » visant à faire du PS un parti dont la base électorale repose sur l’alliance des minorités et de leurs revendications communautaires. Pour de sombres calculs électoralistes, un mouvement politique de tradition universaliste entretient des revendications particularistes. L’air du temps étant à la fragmentation du corps social, le Parti Socialiste a visiblement décidé de surfer sur cette vague de fond…

*Droits photo : Razak/Ségolène Royal

Horreur, ils vont débarquer !

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Ça y est, ils arrivent. Ils envahissent déjà nos foyers, nos écrans TV, bouleversent nos vies et nos habitudes. Ils ne s’habillent pas comme nous, pratiquent un rituel bizarre dans de grands terrains vagues laissés à leur disposition par des pouvoirs publics démissionnaires. Leur agressivité inexpugnable les fait s’affronter par équipes de onze contre onze, tels des barbares lâchés en pleine ville. Bientôt, vos familles, vos parents, vos amis verront leurs modes de vie bouleversés par leur irruption incontrôlée dans leur quotidien. Ces guerriers des temps nouveaux jouent de leurs pieds et parfois de leurs mains pour arriver à leurs fins ; sans autre forme de politesse, ils auront bientôt raison des meilleures occupations : révisions d’examen, tâches ménagères, éducation des enfants, etc.

Ils déferlent chez vous sans crier gare, manipulent la commisération de vos époux trop heureux de pouvoir appliquer leur générosité hors de leurs pénates.

Ils vous suivront partout : non seulement à la maison, mais aussi dans les cafés, sur vos portables, tablettes électroniques, sur les ondes, à l’antenne. Des foules en liesse s’apprêtent à obstruer des rues entières pour contempler le spectacle de ces galériens gavés d’oseille.

Pas moyen d’éviter ces gêneurs, sinon en demandant l’asile politique à Pyongyang ou en se terrant au plus profond de son bunker. Amis allergiques au ballond rond, apprêtez-vous à souffrir : les footballeurs de l’Euro débarquent dans vos vies !