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Roger Nimier, historien élégant

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A l’occasion des cinquante ans de la mort de Nimier, La Table Ronde réédite deux courts textes historiques : Le palais de l’ogre qui retrace l’histoire du château de Versailles, et Histoire d’une reine morte, portrait de Marie-Antoinette.
Lorsque François Billetdoux demande à Roger Nimier : « Êtes-vous historien par nécessité ou par conjoncture ? » Celui-ci répond, modeste : « C’est rassurant. C’est passé. C’est vrai. Il n’y a rien de mieux à demander. »

Pourtant le moins que l’on puisse dire, c’est que le Versailles de Nimier n’est pas rassurant. Il n’est même pas vrai. Quand Nimier se plonge dans le passé, c’est d’abord à toute vitesse, bondissant de détails en détails, énumérant les noms et les œuvres. Puis brusquement, il prend son élan, s’appuie sur le décor et construit un univers de conte de fées. « Il existe de beaux jardins à travers le monde, mais ils sont véritables. Celui-ci est parfaitement mythologique ». Versailles, ou le palais de l’ogre, Louis XIV dont le père est parti trop tôt – comme celui de Nimier nous explique Sébastien Lapaque dans sa préface. L’ogre, c’est la Révolution, c’est Napoléon, c’est l’Histoire de France telle qu’on ne l’apprend plus : une succession de grands hommes, qui ont favorisé ce qui est beau et ce qui est noble. Roger Nimier se fait chroniqueur et par là s’approprie le passé car comme il le dit lui-même : « les chroniqueurs et les historiens sont les propriétaires de l’Histoire. » Dans ce texte bref, il tente d’approcher la grandeur d’un homme « dont la statue réelle n’est pas le buste de Bernin ou le bas-relief de Coysevox, mais, comme un gisant, le château tout entier. » Cet homme est aussi symbole d’une époque et donc contrepoint pour en critiquer une autre : ce sera le XIXème de Napoléon mais aussi le XXème siècle de l’auteur où le confort bourgeois a pris le pas sur la contraignante étiquette. Nimier cite les adversaires de la monarchie : Voltaire, Michelet et Saint-Simon bien sûr ; mais il écrit : « J’entends ce mot sortir des entrailles de l’ancienne France, mot tendre, d’accent profond : « Mon roi ! » »

Si Nimier parle si longuement de Louis XIV, ce n’est que pour souligner sa présence inaltérable dans Versailles. L’auteur ne flâne pas mais remonte les siècles sans reprendre son souffle, à l’image de ses phrases longues et précises.
Cette nouvelle édition offre une préface érudite de Sébastien Lapaque dont la douceur poétique prépare le lecteur à la puissance métaphorique de l’univers dans lequel il va entrer. Mais surtout, elle accompagne Le palais de l’ogre d’un court texte publié en 1955 au Nouveau Femina.

Histoire d’une reine morte est une apologie de Marie-Antoinette, une biographie comme une Vie de Sainte. Plein d’une empathie qui dénote avec l’admiration retenue qu’il portait au Roi, ce texte présente la Reine comme une héroïne tragique, victime des haines injustes et de l’incompréhension de tous. Il offre une autre facette du royalisme de Nimier, un royalisme dandy et enfantin qui voit dans la Reine une mère.
Le choix qu’a fait la Table Ronde en ce cinquantième anniversaire de la mort de Roger Nimier est élégant, il présente un érudit, un poète et un homme sensible et complexe. On le lira d’une traite, puis plus lentement cet été, en attendant le Cahier de L’Herne qui dissèquera une œuvre qu’il est souvent bon d’effleurer.

Roger Nimier, Le palais de l’ogre, La Table Ronde, 2012.

Drieu ou la force stérile

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J’ai toujours eu pour Pierre Drieu La Rochelle un mélange de fascination et de dégoût. Fascination pour le décadent qui a su si bien peindre et analyser la décadence.[access capability= »lire_inedits »]

Fascination pour le guerrier d’idéal qui, parmi les premiers, a compris où nous menait l’univers technique et qui, face aux hécatombes idiotes et sans panache de la Première Guerre mondiale, en est venu à prôner la désertion. Fascination pour l’écrivain qui, envers et contre tout, entendait tirer sa puissance de la déliquescence généralisée.

Mais Drieu me dégoûte aussi un peu, en raison notamment de l’interférence délirante de sa sexualité avec à peu près tout ce qui le constitue. Sa hantise des vierges, son amour de la saleté pour la saleté, son désir de chef à bite, tout le bazar du traumatisé, en contradiction avec la « santé » qu’il réclamait pour la société ; il y a chez lui une névrose post-chrétienne un peu lourde.

« Je bande toujours mais je ne jouis jamais », disait-il à ses amis. C’est un langage d’anachorète, du genre à se percher sur une colonne pendant cinquante ans et à y grignoter des lézards.

Il y a en lui une énergie gaspillée, une force stérile. À côté de ça, Drieu est évidemment un immense écrivain.[/access]

De Gaulle sur le divan ?

Pour qui voulait s’abstraire un peu de la frénésie du « tweet » et de l’instantanéité médiatique qui s’est immédiatement mise à sa remorque, on pouvait trouver matière à méditer sur la durée en politique en regardant le documentaire de Patrick Jeudy, De Gaulle, le géant aux pieds d’argile, qu’Arte rediffuse samedi 16 juin à 16h30[1. Rediffusion dès à présent en Replay sur Arte TV jusqu’au mardi 19.].

S’inspirant d’une interview donnée à Michel Droit et diffusée le 7 juin 1968, Patrick Jeudy revient sur les moments où De Gaulle, pour paraphraser ses propres mots, a pensé quitter l’Histoire : en 1940, lorsque les Français libres affrontent la France de Vichy à Dakar ; en 1942, lorsqu’il manque d’être débarqué de son mouvement au profit de Giraud ; en 1946, lorsqu’il comprend que le « jeu des partis » l’empêchera de gouverner comme il l’entend ; en 1954, lorsqu’il se met en retrait du RPF qui intégrait le jeu institutionnel de la IVe République ; en 1965, lorsqu’il est mis en ballottage par François Mitterrand lors des premières élections présidentielles au suffrage universel direct.

En s’appuyant sur ces épisodes, le documentaire a pour ambition de révéler l’homme derrière le masque de l’homme d’Etat. Passons rapidement sur le procédé de narration qui recourt au vouvoiement pour mieux sonder l’intimité du sujet et qui instaure, finalement, plus de distance que de proximité. Le principal mérite du documentaire est de s’appuyer sur des images d’archives assez peu connues du grand public. C’est le cas notamment des images du séjour du général au Cap d’Antibes en janvier 1946 au terme duquel il annonce, de retour à Paris, sa démission. Là affleure le sentiment de la solitude de l’homme en prise avec son destin.

Mais si Patrick Jeudy accompagne son public sur le registre de l’émotion, de celle qui étreint car elle repose sur les valeurs d’abnégation, de sacrifice, de dévouement envers la nation, il me semble qu’on pourra regarder ce documentaire avec plus de profit en décentrant un peu l’approche. Peut-on vraiment croire que les caméras qui accompagnent De Gaulle à Antibes en 1946 ne contribuent pas à une mise en scène du pouvoir ? Faut-il croire que De Gaulle, le 7 juin 1968, en s’adressant à des millions de Français au lendemain de la crise de mai, évoque ses moments de doute comme s’il s’agissait d’une secrète confession ? L’homme vient-il vraiment d’abaisser, l’espace d’un instant, ses défenses ?

Je préfère y voir l’habileté d’un homme qui maîtrisait particulièrement bien sa communication. En effet, s’il évoque ces cinq épisodes, c’est parce qu’il vient d’être questionné sur son départ à Baden-Baden le 29 mai. Il évite ainsi de donner une explication précise à ce voyage éclair encore enveloppé de mystère. Par ailleurs, en inscrivant dans la durée cet acte, qui déstabilisa profondément le gouvernement ainsi que l’opinion publique, il lui donne du sens. Il lui ôte son caractère exceptionnel en rappelant que la tentation du recul l’a toujours assailli dans les crises graves. Le geste, désormais banalisé, assoit donc la stature de l’homme d’Etat, l’image de celui qui, seul et en retrait de la confusion de l’instant, sait mûrir et peser les grandes décisions.

Ce n’est donc pas l’homme qui se trouve interrogé, même si la vieillesse du général en 1968 lui confère une apparence plus fragile, donc plus humaine, au moment où il semble se livrer. C’est bel et bien l’homme d’Etat qui assume, encore et toujours son rôle, c’est-à-dire à la fois sa fonction institutionnelle et sa fonction symbolique. C’est l’homme d’Etat qui s’efforce, encore et toujours, d’inscrire son action dans un temps qui dépasse la durée de sa propre existence. C’est l’homme d’Etat enfin, qui sait utiliser le temps comme un instrument politique en maniant les silences, le sens de la continuité et de la rupture.

De Gaulle n’est plus et ne sera plus jamais car il ne pouvait être que de son temps. L’Histoire, à ce titre, ne donne pas de leçon. Du moins peut-elle servir d’inspiration.

L’émigration, une chance pour les Français ?

Après avoir annoncé une abstention record, commentateurs et sondeurs se sont bruyamment réjouis de l’« excellente participation » à l’élection présidentielle. Mais un autre phénomène, qui les intéresse beaucoup moins, exprime le désamour des électeurs pour ceux qui les gouvernent ou prétendent le faire : les Français sont de plus en plus nombreux à voter avec leurs pieds. Autrement dit, à choisir l’exil.

Combien sont-ils, nos concitoyens qui ont décidé d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? Mystère car, ce chiffre-là, personne ne veut en entendre parler. Officiellement, il n’y a pas d’émigration française ; on ne quitte pas le plus beau pays du monde et son modèle social que la planète entière nous envie ; il y a tout au plus quelques « expatriés » − doux euphémisme −, partis très temporairement, le temps de voyager un peu et d’améliorer leur anglais. L’inscription sur les listes consulaires étant facultative, on ne dispose, sur cet embarrassant phénomène, que d’une information parcellaire.[access capability= »lire_inedits »]

Le registre des Français établis hors de France n’en est pas moins révélateur de la tendance. Il semble qu’après avoir été relativement casaniers de 1984 à 1991, nos concitoyens aient été pris d’une irrépressible envie de changer de pâturage. De 1991 à 2002, plus de 25 000 ont quitté la mère-patrie chaque année; puis le mouvement s’est nettement accéléré, avec 55 000 départs annuels entre 2002 et 2011. Au 31 décembre 2011, 1,6 million de Français étaient officiellement établis hors de nos frontières, soit presque deux fois plus qu’il y a vingt ans. Et leur nombre réel est probablement plus proche de 2,3 millions. À titre d’exemple, au Royaume-Uni, les listes consulaires recensent 123 306 Français, alors que la Maison des Français à l’étranger avance le chiffre de 250 000 expatriés outre-Manche ; et selon certaines estimations, 300 000 à 400 000 « Froggies » vivraient au royaume de Sa Majesté. En 2007, Nicolas Sarkozy s’amusait de ce que Londres était la sixième plus grande ville de France ; il se pourrait bien qu’elle soit désormais la quatrième.

Or le mouvement ne semble pas près de s’arrêter, bien au contraire. À en croire un sondage BVA publié mi-mars[1. « Vivre en France ou partir vivre à l’étranger ? » Sondage BVA, 20 minutes, 14 mars 2012.], plus de 20 % de nos compatriotes rêvent d’expatriation, et la proportion atteint 28% chez les moins de 35 ans.

On ne s’en étonnera pas : de Nicolas Sarkozy, qui voulait lancer le fisc à leurs trousses, à François Hollande qui déclare si volontiers qu’il ne les aime pas, la classe politique désigne mécaniquement les coupables habituels : les riches, les exilés fiscaux. Il est vrai que les gérants de fortune et autres agents immobilier vaudois se frottent ostensiblement les mains à l’idée d’une victoire du candidat socialiste, et que Boris Johnson, le maire de Londres, a dit aux banquiers français : « Si votre président ne veut pas des emplois, des opportunités et de la croissance économique que vous générez, nous, nous en voulons. » Du coup, on imagine que l’expatriation est un truc de rentiers soucieux de planquer leurs biens.

En réalité, la quête d’une fiscalité plus clémente n’est que l’une des motivations de l’exil, et rarement la première. Si les Français quittent la France, c’est pour travailler − si possible, il est vrai − pour une meilleure rémunération. D’après une étude commandée en 2010 par le ministère des Affaires étrangères[2. Maison des Français de l’étranger pour le ministère des Affaires étrangères, enquête sur l’expatriation des Français en 2010.], l’expatrié-type n’a pas grand-chose à voir avec la caricature du riche oisif qu’aiment détester Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen : très diplômés (74% de bac+3 et plus), exerçant une activité professionnelle pour 77% d’entre eux (contre 66,3% pour les résidents français), ces Français en rupture de France sont médecin, pâtissier, trader, professeur, chef d’entreprise, sommelier… Tel chirurgien, excédé par les méthodes de recrutement de la fonction publique hospitalière, a choisi de s’installer à Londres et cherche aujourd’hui à obtenir la nationalité britannique. Tel jeune boulanger, qui a commencé tout en bas de l’échelle, a pu créer son entreprise à Hongkong et gagne, après deux ans d’activité, plus qu’il n’aurait jamais pu l’espérer en France. Telle économiste, désespérée par l’absence d’ambition et de moyens de la recherche française, s’est envolée pour les États-Unis où elle a rejoint une des plus prestigieuses universités au monde. Cruelle réalité : ceux qui nous quittent sont massivement des professionnels talentueux, des employeurs potentiels et des créateurs de richesses. En clair, c’est à une fuite des cerveaux que nous assistons − sans la voir. Jean-Luc Mélenchon peut se réjouir : ils s’en vont tous !

Ce qu’ils trouvent hors de l’Hexagone, ce ne sont pas seulement du travail et de meilleurs salaires, mais aussi des sociétés plus optimistes et moins sclérosées[3. « Expatriés, votre vie nous intéresse ! » Enquête réalisée dans le cadre de la 4e Convention Mondissimo de la mobilité internationale et du commerce international.]. Exilés dans les « enfers ultralibéraux » que sont la Suisse, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Australie ou Hongkong, nos compatriotes déclarent à 97% être satisfaits de leur vie hors nos frontières. Quand on les interroge sur leur éventuel retour, 23% affirment ne pas l’envisager avant la retraite et 36% disent qu’ils ne reviendront jamais au bercail. Il faudra se résoudre à réviser notre vocabulaire : ce ne sont plus des expatriés, mais bel et bien des émigrés.

Au « pays du déni », comme dit The Economist[4. The Economist : « A country in denial », 31 mars 2012.], drapés dans notre légendaire arrogance, nous persistons à croire que le monde entier admire notre « modèle » et n’espère rien tant que de venir se placer sous la bienveillante protection de notre sacro-saint État. Nous pensons, encore et toujours, avoir raison contre tous. Nous nous plaignons d’être envahis par une immigration non désirée, sans voir qu’entre un Tunisien sans aucune qualification qui ne rêve que d’aides sociales et son compatriote docteur en microbiologie, seul le premier viendra s’installer chez nous ; le docteur en microbiologie, comme les meilleurs de nos jeunes diplômés, comme nos chefs d’entreprise, nos cadres, nos médecins, nos chercheurs et nos artisans les plus doués, ira créer des richesses ailleurs.
Peut-être faut-il en conclure que les Français sont plus dynamiques que la France…[/access]
 
*Photo : Eric Constantineau

Le dur combat des orangs-outans contre les singes savants

Lorsqu’il ne calcule pas ses « droits à l’intermittence », en tongues sur son yacht en méditerranée, Christian Benedetti travaille dans son théâtre à Alfortville, où il évite de bronzer idiot. Voilà quelques jours qu’il programme une pièce formidable, joyeuse et intelligente, créée et montée par un groupe de jeunes comédiens talentueux : La légende de Bornéo.

La feuille de présentation que l’on nous remet à l’entrée précise le titre : « il y a une légende à Bornéo qui dit que les orangs outans savent parler, mais qu’ils ne le disent pas pour ne pas avoir à travailler ».

C’est donc, on l’aura deviné, un spectacle sur le travail ; mais c’est aussi, et par là-même, un tableau surprenant et émouvant du réel actuel. Je veux dire : le nôtre, le vrai, celui de toute une génération post-post-moderne, post-spectaculaire, et même post-murayienne, qui subit tous les jours, dans une détresse sourde, l’envahissement de ses mondes intimes par les exigences les plus stupides de rationalisation de tout et la disqualification permanente, au nom d’un non moins stupide « principe de réalité » désormais cuisiné à toutes les sauces, de ses plus précieuses réalités sensibles.

L’on pourrait encore ajouter que ces chers comédiens se sont rencontrés autour de l’excellent Franck Vercruyssen du tg STAN, ces immenses comiques belges.

C’est donc un spectacle important et drôle (ce qui revient au même), qu’il faut aller voir au lieu de perdre son temps au Théâtre du Rond-Point devant la crotte narcissico-geignarde du singe savant Stanislas Nordey .

C’est la guerre des orangs outans contre les singes savants. Et cette guerre est à peine commencée…

La Légende de Bornéo, au Théâtre-Studio d’Alfortville, jusqu’au 16 juin 2012

Tunisie : le jasmin verdit

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Que se passe-t-il en Tunisie où plusieurs couvre-feux ont été décrétés et la loi antiterroriste édictée par Ben Ali en 2003 de nouveau appliquée ? Ici et là, on parle d’autodafés, d’éléments salafistes et de têtes brûlées benalistes, sans savoir comment démêler le vrai du faux et dénouer le noeud de l’information.

Rappelons l’enchaînement des faits qui a conduit à l’escalade de ces derniers jours. La mèche est partie dimanche de la banlieue nord de Tunis, La Marsa, où une exposition du Printemps des Arts a suscité l’indignation (un sentiment pas toujours très inspirant…) et la colère de centaines de nervis salafistes à la solde d’on-ne-sait-quelle cause perdue. L’objet du délit ? Quelques toiles supposées blasphématoires, que de mauvais génies se sont empressés de difffuser sur les réseaux sociaux afin d’appeler à la ratonnade anti-artistes. Une petite resucée locale de l’affaire des caricatures de Mahomet, lorsque quelques imams danois avaient entamé une tournée des popotes islamiques en 2006, armés de faux dessins aptes à détourner les frustrations et la colère des masses sur l’Occident décadent et dépravé.

Cette fois-ci, à l’échelle de la modeste Tunisie, devenue la vitrine des révoltes arabes depuis un certain mois de janvier 2011, le Palais Abdellila, qui abritait l’exposition, a été pris d’assaut par une foule de salafs fanatisés qui s’en sont ensuite donné à cœur joie pour saccager la matérialisation concrète de leur haine. Résultat : l’exposition a été mise en pièces tandis que le gouvernement « islamiste modéré » dominé par le parti Ennahda s’escrimait à jouer les islamo-centristes en condamnant « tous les extrémismes », non sans recommander le « respect du sacré ». Le chef spirituel du parti majoritaire, cheikh Rached Ghannouchi, s’il a formellement blâmé le déclenchement des émeutes, en les imputant d’ailleurs un peu hâtivement à des sbires du régime déchu de Ben Ali, n’en a pas moins défendu le principe d’une « marche pacifique » en faveur du rigorisme islamique.

Dans une frange non négligeable de la jeunesse et des élites tunisiennes, la circonspection des autorités a provoqué un tollé : toutes proportions gardées, en 1990, imaginait-t-on la Place Beauvau inviter la communauté juive à la discrétion après la profanation du cimetière de Carpentras ? Gênés aux entournures, les leaders ennahdistes essaient de ménager la chèvre et le chou : assurer l’ordre et la sécurité d’un côté- nous sommes au début d’une saison touristique qui s’annonce pour le moins incertaine- et ne pas désespérer leur base la plus radicale, de l’autre. Nous avions déjà analysé avec moult exemples le dilemme des « islamo-démocrates » de la tendance AKP-Ennahda-Frères Musulmans dernière mouture : gagner en respectabilité sans perdre leur capacité à jouer sur les revendications identitaires de leur fraction la plus contestataire. Pour ce faire, un pas de deux avec leurs frères rivaux salafistes s’avère souvent nécessaire, dans des stratégies à plusieurs bandes, suivant qu’ils s’adressent à leurs partenaires occidentaux ou qu’ils investissent sur le marché politique intérieur.

Depuis le triomphe électoral d’Ennahda, les salafistes assurent ainsi le service après-vente du gouvernement tunisien. Par contraste, leur rôle de mauvais flics – qui s’en prennent aux maisons closes, aux filles trop légèrement vêtues à leur goût et à l’héritage de la Tunisie bourguibienne en général- appuient le légalisme et la modération relative des partisans de Ghannouchi. Dans le même temps, les nahdaouis prospèrent sur un terrain culturel que les salafistes moissonnent régulièrement, le plus souvent par la violence, le bruit et la fureur. En donnant des gages de stabilité et d’islamiquement correct, avec Ghannouchi comme porte-voix extérieur au gouvernement, Ennahda espère asseoir son hégémonie culturelle et, par la même occasion, sa domination politique, dans un schéma gramsciste finalement assez universel.

Aujourd’hui même, alors que plusieurs groupes de barbus prévoyaient de manifester contre les « atteintes aux valeurs du sacré », ils ont de leur propre chef annulé leurs cortèges du vendredi, en appelant à « l’apaisement ». Voilà qui plaide d’autant plus pour une collusion entre nahdaouis et salafs, que les hordes les plus fanatiques, celles du mouvement Ansar al Charia, ont elles aussi renoncé à défiler, appliquant ainsi scrupuleusement la consigne du ministère de l’Intérieur : ne pas manifester. Tout au plus un sit-in minimaliste sera organisé devant la Kasbah, que les Tunisiens appellent joliment « Premier ministère », histoire de porter haut et fort les revendications morales des salafistes sous les fenêtres de Hamadi Jebali.

Alors, manifestation pacifique ou simple histoire de famille ?
 
*Photo : Magharebia

Ces Syriens baasistes malgré eux

Dans une tribune du Monde, l’universitaire Pierre Guerlain dresse un tableau très équilibré des forces en présence. Sans cynisme, il n’en bat pas moins en brèche le mythe de l’affrontement entre deux camps uniformes, dont l’un pourrait se targuer de la légitimité morale des opprimés : ce storytelling simpliste prend l’eau dès que l’on se peenche sérieusement sur la réalité protéiforme de « l’Armée Syrienne Libre », ni véritablement une armée, ni exclusivement syrienne, et pas encore tout à fait libre pour se prévaloir d’un rôle démocratique à Damas.

Mais une phrase couperet retient l’attention du lecteur. Ce propos rapporté vient d’un citoyen syrien, probablement de confession chrétienne, qui n’hésite pas à lancer : « Je conchie cette révolution, car elle me précipite dans les bras du régime. »

Lourds de sens, ces quelques mots disent tout le paradoxe vécu par un pays que l’ONU vient de classer en zone de « guerre civile », où les deux camps s’affrontent à coups de relais médiatiques et d’enfants-soldats. Drôle d’époque où les canons de la démocratie libérale brandis à longueur de plateaux télés justifient l’évacuation de villages chrétiens entiers, les rapts mutuels entre sunnites et druzes, les imprécations salafistes contre les « impies alaouites », le tout étant copieusement manipulé et/ou récupéré par un régime anachronique qui numérote ses abattis et qualifie tous ses ennemis de mercenaires à la solde du « sionisme ».

Faute de pouvoir catégoriser des éléments aussi intextricablement mêlés, nous nous contenterons d’écouter la paroles- souvent contradictoires – des acteurs du front syrien. Certains de ces pauvres hères se retrouvent bien malgré eux intriqués dans un conflit politico-confessionnel. Ils vomissent la servitude volontaire dans laquelle les enferment leurs prétendus libérateurs. D’ailleurs, l’assignation à l’obéissance indirectement engendrée par ceux-là mêmes qui en appellent au « devoir d’ingérence » n’est-elle pas l’ultime paradoxe de la tragédie syrienne ?

Le premier drame de France

Madame,

Le 14 mai dernier, nous vous mettions en garde de la manière la plus prévenante possible, vous et votre président de compagnon : « François Hollande doit donc comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, que les Français ont besoin de souffler un peu. Que Valérie Trierweiler doit être discrète. Pour son bien à elle, son bien à lui, et notre tranquillité à tous. Et parce que, il l’a promis, le changement, c’est maintenant ! » Puisque vous semblez être une femme de caractère, ce que nous ne saurions vous reprocher, vous ne nous donnerez pas quitus. Mais puisque vous êtes aussi, malgré tout, une femme intelligente, peut-être lirez-vous avec attention ce que nous avons à vous dire.

Henri Guaino l’a dit sur l’antenne d’Europe 1 : s’il n’est pas lui-même sur twitter, c’est qu’il pense que c’est dangereux. L’ancien conseiller spécial à l’Elysée qui connaît son caractère sanguin, et qui l’a d’ailleurs montré à deux ou trois reprises sur des plateaux de télévision, sait qu’il pourrait être amené à réagir un peu trop vivement à certaines interpellations virtuelles. Pour un observateur anonyme, twitter ne présente pas les mêmes dangers. On peut y dire une bêtise, au pire on se fera taquiner pendant deux jours, au mieux, elle passera inaperçue. Mais pour Henri Guaino ou vous-même, l’exercice est davantage périlleux. Il fut un temps où lorsqu’une personnalité était en colère et qu’elle avait une soudaine envie de dire son fait au monde entier, une secrétaire prévenante ou un chef de cabinet avisé mettait sous le coude le projet de communiqué pour l’AFP le temps que la colère retombe et que la raison revienne. Maintenant, il y a twitter. Et twitter tient dans votre poche ou votre sac à mains.

Vous avez le droit d’être en colère. Il est humain de ne pas pouvoir encadrer l’ex de celui ou celle qui partage sa vie. Cela arrive à des femmes et des hommes très bien. Mardi matin, vous n’étiez pas contente que François Hollande ait ouvertement apporté son soutien à Ségolène Royal et vous avez décidé de le faire savoir à la Terre entière, à cinq jours du second tour des élections législatives. Vous avez ainsi fait exploser la communication du Président de la République qui se targuait d’être différent, forcément différent, de son prédécesseur, ne mélangeant pour rien au monde vie privée et vie publique. En 137 signes, soit trois de moins qu’en autorise twitter. Vous n’ignorez pas que la France reste un pays profondément marqué par des siècles de monarchie. Le réseau twitter, d’ailleurs, ressemble un peu à la Cour, où un bon mot peut tuer comme dans le film de Patrice Leconte, Ridicule. Comme à la Cour, il y a une hiérarchie qui n’est pas formalisée par les titres de noblesse mais par le nombre d’abonnés. On y trouve presque tous les journalistes, les éditorialistes, les hommes politiques, bref ceux qui comptent ou souhaiteraient compter davantage dans le théâtre médiatique. A la Cour twitter, comme parmi le Peuple, on continue aussi, même à notre époque de familles décomposées et recomposées, à préférer Marie-Thérèse d’Autriche à Louise de la Vallière et à la Montespan. C’est comme ça : elle était là avant. Que Ségolène Royal n’ait pas été davantage mariée que vous à François Hollande ne change rien à l’affaire. Une journaliste politique comme vous connaît l’histoire, les ressorts politiques profonds de notre pays et aurait dû anticiper le tourbillon médiatique qui l’emporterait. Désormais, quoi qu’il arrive, on vous accusera d’avoir précipité la défaite de Ségolène Royal, quelques autres députés défaits dimanche prochain voyant sans doute eux aussi en vous la coupable idéale.

Pour ne pas finir comme l’Abbé, superbement joué par Bernard Giraudeau dans Ridicule, abandonné de tous – et du premier d’entre eux- pour le mot de trop, il vous reste une solution. Il faut vous arracher à cette Cour aux poisons dangereux. Vous le savez, d’ailleurs, puisque vous aviez confié il y a quelques semaines que François Hollande n’avait qu’une chose à craindre, vos twitts ! Puisque vous vous savez capable d’y commettre des bêtises, pourquoi y rester ? Puisque vous êtes accro, pourquoi ne pas faire disparaître de vos mains l’objet de votre addiction ? Un alcoolique continue t-il de vivre au milieu de bouteilles ?

Fermez votre compte twitter ! Vous rendrez service à tout le monde. Au Président de la République. A la qualité du débat public. Et à vous, par la même occasion.
 
*Photo : Metal_aben

Le bel avenir des affaires au PS

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La vraie morale se moque de la morale, disait quelqu’un de bien en 1656, et cette précision n’a rien perdu de son actualité. Le chef du Parti Socialiste reproche à l’UMP de pactiser avec le diable en passant des arrangements tacites avec les candidats FN. « Comment peut-on faire passer sa petite carrière avant les valeurs sacrées de la République ?

Comment peut-on pactiser avec le fascisme quand on se réclame du général de Gaulle ? » s’étonnent les caciques de la rue de Solférino. Et les candidats UMP de jurer la main sur le coeur qu’ils ne sont pas des fascistes pour deux sous. Combien de temps cette comédie va-t-elle durer ? Opposer valeurs et petites carrières repose sur une hypocrisie de fond : les hommes politiques ne vivent pas de la politique, mais pour la politique. La politique n’est pas une profession, mais une vocation – et, qui plus est, désintéressée. En somme, loin de songer à leurs petites carrières, les caciques du PS ne devraient leur longévité qu’à une exceptionnelle coïncidence.

L’ennui avec cette conception grandiloquente de la morale républicaine, c’est qu’elle finit toujours par se retourner contre son défenseur attitré. Le temps viendra bien vite, et cette prédiction ne fait pas de moi un grand prophète, où les socialistes seront pris la main dans le sac. Comme ces affaires seront multiples, profondes et avérées, un homme de droite remontera sur le perron de l’Elysée avant de nous faire coucou d’un geste enthousiaste.

Et nous passerons ainsi d’un Tartuffe à l’autre, sans que jamais l’hypocrisie de fond ne soit levée. La morale a toujours partie liée avec l’hypocrisie, mais ce qui est intéressant dans le cas présent, c’est qu’elle dépend d’une profession qui n’ose pas dire son nom.

Femmes entre elles

On devrait ériger une statue à Valérie Trierweiler. Non seulement, elle rassure tous ceux qui, comme votre servante, craignaient que le quinquennat soit celui de l’ennui, mais en 140 signes, la girlfriend de Normal Ier a, en tout cas espérons-le, dessillé tous les benêts qui ânonnent depuis des lustres que les femmes apportent à la politique douceur et compassion. Bing ! Paf ! Tiens, prends ça, grognasse ! Mocheté ! Salope ! La tragi-comédie de La Rochelle calmera peut-être durant quelques jours les oies et dindons qui comptent les femmes partout pour découvrir toujours qu’il n’y en pas assez – imaginez une Assemblée entièrement féminisée, on n’y voterait peut-être pas beaucoup de lois mais on n’aurait pas fini de se marrer. Si ce crêpage de chignons ne lui a pas complètement retourné le cerveau, le Président de la République doit rêver du monde d’avant, quand les « femmes de » étaient bien contentes de faire potiches. Et peut-être se réveille-t-il la nuit avec des sueurs froides en se rappelant que son gouvernement compte une moitié de donzelles qui pourraient trouver amusant d’imiter la première chipie de France – par exemple, s’il prenait à Jean-Marc Ayrault l’envie de les débarquer…
Il serait injuste de faire payer à toutes les femmes les frasques de la première chipie de France. Pas une seule de mes copines ne serait capable, même par vengeance, de faire subir à son coquin une telle humiliation publique. Le gars n’est pas au pouvoir depuis un mois qu’il se fait ridiculiser devant la France hilare par celle dont on attendrait qu’elle se damne pour l’aider. On imagine le supplice, pour un homme qui, dit-on, déteste l’exhibition.

Pendant qu’il nous répète tous les jours qu’il n’est pas Nicolas Sarkozy, Miss Tweetweiler a réussi à nous faire oublier l’air égaré de Cécilia le soir du 6 mai 2007[1. On se rappelle que Cécilia, en 2007, n’était pas allée voter pour son mari, déclenchant la machine à ragots. Mais le plus amusant est que le même jour Valérie Trierweiler ne soit pas allée voter pour Ségolène Royal. Après ça, on nous dira que la politique n’est pas une affaire de cœur…], sa photo, au bras de son amant (en « une » de Paris Match, comme le monde est petit) et l’épouvantable « Carla, c’est du sérieux ! » de Nicolas Sarkozy. François Hollande et ses amis devront désormais s’abstenir de commenter avec des grands airs le mélange entre vie privée et vie publique dont s’était rendu coupable l’ex-président.

J’en entends qui, comme Bertrand Delanoë, la jouent « féministes irréprochables » en affirmant que, toute première dame qu’elle soit, madame Trierweiler a bien le droit d’avoir des opinions et de les exprimer. Eh bien, pas sur n’importe quel sujet ! Le problème, bien sûr, n’est pas que la première compagne dise ce qu’elle pense, mais qu’elle le dise au sujet de l’élection de la Rochelle: il ne faut pas avoir particulièrement mauvais esprit pour subodorer qu’il ne s’agit pas d’une prise de position, mais d’un règlement de comptes entre filles. Bien sûr, l’intéressée a juré qu’il s’agissait de politique et de rien d’autre; seulement ces confidences n’ont pas été diffusées, mais simplement rapportées par Alba Ventura sur RTL.
Certes, Ségolène Royal a été fort mal inspirée de s’entêter pour La Rochelle – et l’Île de Ré ! Que la chantre de la démocratie participative ait fait annuler la primaire pour s’offrir la circo la plus chic de sa région n’est pas très glorieux. Mais ça, c’est de la politique. Reste qu’entre la Première dame et la première femme, comme l’avait titré je ne sais plus quel journal, celle-ci emporte clairement le concours de l’élégance. Après tout, après avoir été trompée puis débarquée par le père de ses quatre enfants au vu et au su du PS puis de la nation, elle a su faire passer son orgueil de femme blessée au second plan pour soutenir son ex – appelant de ce fait à l’entrée à l’Elysée de sa rivale victorieuse. Peu importe en l’occurrence que ce fût pour son intérêt ou pour celui de la France, elle a, pour l’essentiel, épargné ses tourments amoureux à ses concitoyens.

L’ami David Abiker m’apprend que le premier tweet de la Première copine après l’élection fut une supplique: « Laissez-nous tranquilles, laissez-nous en paix! » Instinctivement, on a envie de lui répondre: « Laissez-nous tranquilles vous-mêmes ! » Mais soyons honnêtes: comme l’affaire DSK, comme les tourments conjugaux et amoureux de Nicolas Sarkozy, le tweetgate fait jaser la France, causer les couples et pouffer les copines. « Si cette histoire nous fascine, c’est parce que l’irrationalité a parlé », me souffle Abiker. De l’extérieur, il n’y a en effet aucune logique dans la vindicte dont la femme aimée poursuit celle qui ne l’est plus. Mais si les hommes et les femmes étaient rationnels, il n’y aurait ni littérature, ni Histoire.

À défaut de sortir grandi de cet épisode, le Président y apparaît comme humain-trop-humain. Que les hommes de notre époque aiment les femmes de caractère, c’est tout à leur honneur. Seulement, entre une femme de caractère et une « emmerdeuse de compétition » (pardonnez-moi cet écart de langage mais on se comprend), la limite est souvent ténue. On sait déjà que quand Valérie l’appelle, les mots « Mon amour » s’affichent sur le cadran du téléphone présidentiel. Perso, j’aurais du mal à être amoureuse d’un gars qui arbore sa sentimentalité au lieu de la planquer, mais bon chacune ses goûts. On se rappelle aussi l’impérieux « Embrasse-moi sur la bouche ! » du soir de la primaire, ordre suivi de son exécution immédiate. En tout cas, voilà un homme qui, comme tous les autres, déteste les conflits et, sauf mon respect, les « histoires de bonnes femmes », et qui se retrouve embarqué à son cœur défendant dans un conflit entre son actuelle et son ex, sur fond d’histoire de France. Comme le dit le camarade Gérard Pussey[2. Gérard Pussey, écrivain de son état, vient de rejoindre l’équipe de Causeur à la satisfaction générale.], il ne se montre pas normal mais ordinaire. Aussi a-t-on du mal à croire qu’il saura en imposer à Angela Merkel. En attendant, Assad et Ahmadinejad doivent bien rigoler.
 
*Photo : Patrick Peccatte

Roger Nimier, historien élégant

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A l’occasion des cinquante ans de la mort de Nimier, La Table Ronde réédite deux courts textes historiques : Le palais de l’ogre qui retrace l’histoire du château de Versailles, et Histoire d’une reine morte, portrait de Marie-Antoinette.
Lorsque François Billetdoux demande à Roger Nimier : « Êtes-vous historien par nécessité ou par conjoncture ? » Celui-ci répond, modeste : « C’est rassurant. C’est passé. C’est vrai. Il n’y a rien de mieux à demander. »

Pourtant le moins que l’on puisse dire, c’est que le Versailles de Nimier n’est pas rassurant. Il n’est même pas vrai. Quand Nimier se plonge dans le passé, c’est d’abord à toute vitesse, bondissant de détails en détails, énumérant les noms et les œuvres. Puis brusquement, il prend son élan, s’appuie sur le décor et construit un univers de conte de fées. « Il existe de beaux jardins à travers le monde, mais ils sont véritables. Celui-ci est parfaitement mythologique ». Versailles, ou le palais de l’ogre, Louis XIV dont le père est parti trop tôt – comme celui de Nimier nous explique Sébastien Lapaque dans sa préface. L’ogre, c’est la Révolution, c’est Napoléon, c’est l’Histoire de France telle qu’on ne l’apprend plus : une succession de grands hommes, qui ont favorisé ce qui est beau et ce qui est noble. Roger Nimier se fait chroniqueur et par là s’approprie le passé car comme il le dit lui-même : « les chroniqueurs et les historiens sont les propriétaires de l’Histoire. » Dans ce texte bref, il tente d’approcher la grandeur d’un homme « dont la statue réelle n’est pas le buste de Bernin ou le bas-relief de Coysevox, mais, comme un gisant, le château tout entier. » Cet homme est aussi symbole d’une époque et donc contrepoint pour en critiquer une autre : ce sera le XIXème de Napoléon mais aussi le XXème siècle de l’auteur où le confort bourgeois a pris le pas sur la contraignante étiquette. Nimier cite les adversaires de la monarchie : Voltaire, Michelet et Saint-Simon bien sûr ; mais il écrit : « J’entends ce mot sortir des entrailles de l’ancienne France, mot tendre, d’accent profond : « Mon roi ! » »

Si Nimier parle si longuement de Louis XIV, ce n’est que pour souligner sa présence inaltérable dans Versailles. L’auteur ne flâne pas mais remonte les siècles sans reprendre son souffle, à l’image de ses phrases longues et précises.
Cette nouvelle édition offre une préface érudite de Sébastien Lapaque dont la douceur poétique prépare le lecteur à la puissance métaphorique de l’univers dans lequel il va entrer. Mais surtout, elle accompagne Le palais de l’ogre d’un court texte publié en 1955 au Nouveau Femina.

Histoire d’une reine morte est une apologie de Marie-Antoinette, une biographie comme une Vie de Sainte. Plein d’une empathie qui dénote avec l’admiration retenue qu’il portait au Roi, ce texte présente la Reine comme une héroïne tragique, victime des haines injustes et de l’incompréhension de tous. Il offre une autre facette du royalisme de Nimier, un royalisme dandy et enfantin qui voit dans la Reine une mère.
Le choix qu’a fait la Table Ronde en ce cinquantième anniversaire de la mort de Roger Nimier est élégant, il présente un érudit, un poète et un homme sensible et complexe. On le lira d’une traite, puis plus lentement cet été, en attendant le Cahier de L’Herne qui dissèquera une œuvre qu’il est souvent bon d’effleurer.

Roger Nimier, Le palais de l’ogre, La Table Ronde, 2012.

Drieu ou la force stérile

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J’ai toujours eu pour Pierre Drieu La Rochelle un mélange de fascination et de dégoût. Fascination pour le décadent qui a su si bien peindre et analyser la décadence.[access capability= »lire_inedits »]

Fascination pour le guerrier d’idéal qui, parmi les premiers, a compris où nous menait l’univers technique et qui, face aux hécatombes idiotes et sans panache de la Première Guerre mondiale, en est venu à prôner la désertion. Fascination pour l’écrivain qui, envers et contre tout, entendait tirer sa puissance de la déliquescence généralisée.

Mais Drieu me dégoûte aussi un peu, en raison notamment de l’interférence délirante de sa sexualité avec à peu près tout ce qui le constitue. Sa hantise des vierges, son amour de la saleté pour la saleté, son désir de chef à bite, tout le bazar du traumatisé, en contradiction avec la « santé » qu’il réclamait pour la société ; il y a chez lui une névrose post-chrétienne un peu lourde.

« Je bande toujours mais je ne jouis jamais », disait-il à ses amis. C’est un langage d’anachorète, du genre à se percher sur une colonne pendant cinquante ans et à y grignoter des lézards.

Il y a en lui une énergie gaspillée, une force stérile. À côté de ça, Drieu est évidemment un immense écrivain.[/access]

De Gaulle sur le divan ?

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Pour qui voulait s’abstraire un peu de la frénésie du « tweet » et de l’instantanéité médiatique qui s’est immédiatement mise à sa remorque, on pouvait trouver matière à méditer sur la durée en politique en regardant le documentaire de Patrick Jeudy, De Gaulle, le géant aux pieds d’argile, qu’Arte rediffuse samedi 16 juin à 16h30[1. Rediffusion dès à présent en Replay sur Arte TV jusqu’au mardi 19.].

S’inspirant d’une interview donnée à Michel Droit et diffusée le 7 juin 1968, Patrick Jeudy revient sur les moments où De Gaulle, pour paraphraser ses propres mots, a pensé quitter l’Histoire : en 1940, lorsque les Français libres affrontent la France de Vichy à Dakar ; en 1942, lorsqu’il manque d’être débarqué de son mouvement au profit de Giraud ; en 1946, lorsqu’il comprend que le « jeu des partis » l’empêchera de gouverner comme il l’entend ; en 1954, lorsqu’il se met en retrait du RPF qui intégrait le jeu institutionnel de la IVe République ; en 1965, lorsqu’il est mis en ballottage par François Mitterrand lors des premières élections présidentielles au suffrage universel direct.

En s’appuyant sur ces épisodes, le documentaire a pour ambition de révéler l’homme derrière le masque de l’homme d’Etat. Passons rapidement sur le procédé de narration qui recourt au vouvoiement pour mieux sonder l’intimité du sujet et qui instaure, finalement, plus de distance que de proximité. Le principal mérite du documentaire est de s’appuyer sur des images d’archives assez peu connues du grand public. C’est le cas notamment des images du séjour du général au Cap d’Antibes en janvier 1946 au terme duquel il annonce, de retour à Paris, sa démission. Là affleure le sentiment de la solitude de l’homme en prise avec son destin.

Mais si Patrick Jeudy accompagne son public sur le registre de l’émotion, de celle qui étreint car elle repose sur les valeurs d’abnégation, de sacrifice, de dévouement envers la nation, il me semble qu’on pourra regarder ce documentaire avec plus de profit en décentrant un peu l’approche. Peut-on vraiment croire que les caméras qui accompagnent De Gaulle à Antibes en 1946 ne contribuent pas à une mise en scène du pouvoir ? Faut-il croire que De Gaulle, le 7 juin 1968, en s’adressant à des millions de Français au lendemain de la crise de mai, évoque ses moments de doute comme s’il s’agissait d’une secrète confession ? L’homme vient-il vraiment d’abaisser, l’espace d’un instant, ses défenses ?

Je préfère y voir l’habileté d’un homme qui maîtrisait particulièrement bien sa communication. En effet, s’il évoque ces cinq épisodes, c’est parce qu’il vient d’être questionné sur son départ à Baden-Baden le 29 mai. Il évite ainsi de donner une explication précise à ce voyage éclair encore enveloppé de mystère. Par ailleurs, en inscrivant dans la durée cet acte, qui déstabilisa profondément le gouvernement ainsi que l’opinion publique, il lui donne du sens. Il lui ôte son caractère exceptionnel en rappelant que la tentation du recul l’a toujours assailli dans les crises graves. Le geste, désormais banalisé, assoit donc la stature de l’homme d’Etat, l’image de celui qui, seul et en retrait de la confusion de l’instant, sait mûrir et peser les grandes décisions.

Ce n’est donc pas l’homme qui se trouve interrogé, même si la vieillesse du général en 1968 lui confère une apparence plus fragile, donc plus humaine, au moment où il semble se livrer. C’est bel et bien l’homme d’Etat qui assume, encore et toujours son rôle, c’est-à-dire à la fois sa fonction institutionnelle et sa fonction symbolique. C’est l’homme d’Etat qui s’efforce, encore et toujours, d’inscrire son action dans un temps qui dépasse la durée de sa propre existence. C’est l’homme d’Etat enfin, qui sait utiliser le temps comme un instrument politique en maniant les silences, le sens de la continuité et de la rupture.

De Gaulle n’est plus et ne sera plus jamais car il ne pouvait être que de son temps. L’Histoire, à ce titre, ne donne pas de leçon. Du moins peut-elle servir d’inspiration.

L’émigration, une chance pour les Français ?

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Après avoir annoncé une abstention record, commentateurs et sondeurs se sont bruyamment réjouis de l’« excellente participation » à l’élection présidentielle. Mais un autre phénomène, qui les intéresse beaucoup moins, exprime le désamour des électeurs pour ceux qui les gouvernent ou prétendent le faire : les Français sont de plus en plus nombreux à voter avec leurs pieds. Autrement dit, à choisir l’exil.

Combien sont-ils, nos concitoyens qui ont décidé d’aller voir si l’herbe est plus verte ailleurs ? Mystère car, ce chiffre-là, personne ne veut en entendre parler. Officiellement, il n’y a pas d’émigration française ; on ne quitte pas le plus beau pays du monde et son modèle social que la planète entière nous envie ; il y a tout au plus quelques « expatriés » − doux euphémisme −, partis très temporairement, le temps de voyager un peu et d’améliorer leur anglais. L’inscription sur les listes consulaires étant facultative, on ne dispose, sur cet embarrassant phénomène, que d’une information parcellaire.[access capability= »lire_inedits »]

Le registre des Français établis hors de France n’en est pas moins révélateur de la tendance. Il semble qu’après avoir été relativement casaniers de 1984 à 1991, nos concitoyens aient été pris d’une irrépressible envie de changer de pâturage. De 1991 à 2002, plus de 25 000 ont quitté la mère-patrie chaque année; puis le mouvement s’est nettement accéléré, avec 55 000 départs annuels entre 2002 et 2011. Au 31 décembre 2011, 1,6 million de Français étaient officiellement établis hors de nos frontières, soit presque deux fois plus qu’il y a vingt ans. Et leur nombre réel est probablement plus proche de 2,3 millions. À titre d’exemple, au Royaume-Uni, les listes consulaires recensent 123 306 Français, alors que la Maison des Français à l’étranger avance le chiffre de 250 000 expatriés outre-Manche ; et selon certaines estimations, 300 000 à 400 000 « Froggies » vivraient au royaume de Sa Majesté. En 2007, Nicolas Sarkozy s’amusait de ce que Londres était la sixième plus grande ville de France ; il se pourrait bien qu’elle soit désormais la quatrième.

Or le mouvement ne semble pas près de s’arrêter, bien au contraire. À en croire un sondage BVA publié mi-mars[1. « Vivre en France ou partir vivre à l’étranger ? » Sondage BVA, 20 minutes, 14 mars 2012.], plus de 20 % de nos compatriotes rêvent d’expatriation, et la proportion atteint 28% chez les moins de 35 ans.

On ne s’en étonnera pas : de Nicolas Sarkozy, qui voulait lancer le fisc à leurs trousses, à François Hollande qui déclare si volontiers qu’il ne les aime pas, la classe politique désigne mécaniquement les coupables habituels : les riches, les exilés fiscaux. Il est vrai que les gérants de fortune et autres agents immobilier vaudois se frottent ostensiblement les mains à l’idée d’une victoire du candidat socialiste, et que Boris Johnson, le maire de Londres, a dit aux banquiers français : « Si votre président ne veut pas des emplois, des opportunités et de la croissance économique que vous générez, nous, nous en voulons. » Du coup, on imagine que l’expatriation est un truc de rentiers soucieux de planquer leurs biens.

En réalité, la quête d’une fiscalité plus clémente n’est que l’une des motivations de l’exil, et rarement la première. Si les Français quittent la France, c’est pour travailler − si possible, il est vrai − pour une meilleure rémunération. D’après une étude commandée en 2010 par le ministère des Affaires étrangères[2. Maison des Français de l’étranger pour le ministère des Affaires étrangères, enquête sur l’expatriation des Français en 2010.], l’expatrié-type n’a pas grand-chose à voir avec la caricature du riche oisif qu’aiment détester Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen : très diplômés (74% de bac+3 et plus), exerçant une activité professionnelle pour 77% d’entre eux (contre 66,3% pour les résidents français), ces Français en rupture de France sont médecin, pâtissier, trader, professeur, chef d’entreprise, sommelier… Tel chirurgien, excédé par les méthodes de recrutement de la fonction publique hospitalière, a choisi de s’installer à Londres et cherche aujourd’hui à obtenir la nationalité britannique. Tel jeune boulanger, qui a commencé tout en bas de l’échelle, a pu créer son entreprise à Hongkong et gagne, après deux ans d’activité, plus qu’il n’aurait jamais pu l’espérer en France. Telle économiste, désespérée par l’absence d’ambition et de moyens de la recherche française, s’est envolée pour les États-Unis où elle a rejoint une des plus prestigieuses universités au monde. Cruelle réalité : ceux qui nous quittent sont massivement des professionnels talentueux, des employeurs potentiels et des créateurs de richesses. En clair, c’est à une fuite des cerveaux que nous assistons − sans la voir. Jean-Luc Mélenchon peut se réjouir : ils s’en vont tous !

Ce qu’ils trouvent hors de l’Hexagone, ce ne sont pas seulement du travail et de meilleurs salaires, mais aussi des sociétés plus optimistes et moins sclérosées[3. « Expatriés, votre vie nous intéresse ! » Enquête réalisée dans le cadre de la 4e Convention Mondissimo de la mobilité internationale et du commerce international.]. Exilés dans les « enfers ultralibéraux » que sont la Suisse, les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, l’Australie ou Hongkong, nos compatriotes déclarent à 97% être satisfaits de leur vie hors nos frontières. Quand on les interroge sur leur éventuel retour, 23% affirment ne pas l’envisager avant la retraite et 36% disent qu’ils ne reviendront jamais au bercail. Il faudra se résoudre à réviser notre vocabulaire : ce ne sont plus des expatriés, mais bel et bien des émigrés.

Au « pays du déni », comme dit The Economist[4. The Economist : « A country in denial », 31 mars 2012.], drapés dans notre légendaire arrogance, nous persistons à croire que le monde entier admire notre « modèle » et n’espère rien tant que de venir se placer sous la bienveillante protection de notre sacro-saint État. Nous pensons, encore et toujours, avoir raison contre tous. Nous nous plaignons d’être envahis par une immigration non désirée, sans voir qu’entre un Tunisien sans aucune qualification qui ne rêve que d’aides sociales et son compatriote docteur en microbiologie, seul le premier viendra s’installer chez nous ; le docteur en microbiologie, comme les meilleurs de nos jeunes diplômés, comme nos chefs d’entreprise, nos cadres, nos médecins, nos chercheurs et nos artisans les plus doués, ira créer des richesses ailleurs.
Peut-être faut-il en conclure que les Français sont plus dynamiques que la France…[/access]
 
*Photo : Eric Constantineau

Le dur combat des orangs-outans contre les singes savants

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Lorsqu’il ne calcule pas ses « droits à l’intermittence », en tongues sur son yacht en méditerranée, Christian Benedetti travaille dans son théâtre à Alfortville, où il évite de bronzer idiot. Voilà quelques jours qu’il programme une pièce formidable, joyeuse et intelligente, créée et montée par un groupe de jeunes comédiens talentueux : La légende de Bornéo.

La feuille de présentation que l’on nous remet à l’entrée précise le titre : « il y a une légende à Bornéo qui dit que les orangs outans savent parler, mais qu’ils ne le disent pas pour ne pas avoir à travailler ».

C’est donc, on l’aura deviné, un spectacle sur le travail ; mais c’est aussi, et par là-même, un tableau surprenant et émouvant du réel actuel. Je veux dire : le nôtre, le vrai, celui de toute une génération post-post-moderne, post-spectaculaire, et même post-murayienne, qui subit tous les jours, dans une détresse sourde, l’envahissement de ses mondes intimes par les exigences les plus stupides de rationalisation de tout et la disqualification permanente, au nom d’un non moins stupide « principe de réalité » désormais cuisiné à toutes les sauces, de ses plus précieuses réalités sensibles.

L’on pourrait encore ajouter que ces chers comédiens se sont rencontrés autour de l’excellent Franck Vercruyssen du tg STAN, ces immenses comiques belges.

C’est donc un spectacle important et drôle (ce qui revient au même), qu’il faut aller voir au lieu de perdre son temps au Théâtre du Rond-Point devant la crotte narcissico-geignarde du singe savant Stanislas Nordey .

C’est la guerre des orangs outans contre les singes savants. Et cette guerre est à peine commencée…

La Légende de Bornéo, au Théâtre-Studio d’Alfortville, jusqu’au 16 juin 2012

Tunisie : le jasmin verdit

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Que se passe-t-il en Tunisie où plusieurs couvre-feux ont été décrétés et la loi antiterroriste édictée par Ben Ali en 2003 de nouveau appliquée ? Ici et là, on parle d’autodafés, d’éléments salafistes et de têtes brûlées benalistes, sans savoir comment démêler le vrai du faux et dénouer le noeud de l’information.

Rappelons l’enchaînement des faits qui a conduit à l’escalade de ces derniers jours. La mèche est partie dimanche de la banlieue nord de Tunis, La Marsa, où une exposition du Printemps des Arts a suscité l’indignation (un sentiment pas toujours très inspirant…) et la colère de centaines de nervis salafistes à la solde d’on-ne-sait-quelle cause perdue. L’objet du délit ? Quelques toiles supposées blasphématoires, que de mauvais génies se sont empressés de difffuser sur les réseaux sociaux afin d’appeler à la ratonnade anti-artistes. Une petite resucée locale de l’affaire des caricatures de Mahomet, lorsque quelques imams danois avaient entamé une tournée des popotes islamiques en 2006, armés de faux dessins aptes à détourner les frustrations et la colère des masses sur l’Occident décadent et dépravé.

Cette fois-ci, à l’échelle de la modeste Tunisie, devenue la vitrine des révoltes arabes depuis un certain mois de janvier 2011, le Palais Abdellila, qui abritait l’exposition, a été pris d’assaut par une foule de salafs fanatisés qui s’en sont ensuite donné à cœur joie pour saccager la matérialisation concrète de leur haine. Résultat : l’exposition a été mise en pièces tandis que le gouvernement « islamiste modéré » dominé par le parti Ennahda s’escrimait à jouer les islamo-centristes en condamnant « tous les extrémismes », non sans recommander le « respect du sacré ». Le chef spirituel du parti majoritaire, cheikh Rached Ghannouchi, s’il a formellement blâmé le déclenchement des émeutes, en les imputant d’ailleurs un peu hâtivement à des sbires du régime déchu de Ben Ali, n’en a pas moins défendu le principe d’une « marche pacifique » en faveur du rigorisme islamique.

Dans une frange non négligeable de la jeunesse et des élites tunisiennes, la circonspection des autorités a provoqué un tollé : toutes proportions gardées, en 1990, imaginait-t-on la Place Beauvau inviter la communauté juive à la discrétion après la profanation du cimetière de Carpentras ? Gênés aux entournures, les leaders ennahdistes essaient de ménager la chèvre et le chou : assurer l’ordre et la sécurité d’un côté- nous sommes au début d’une saison touristique qui s’annonce pour le moins incertaine- et ne pas désespérer leur base la plus radicale, de l’autre. Nous avions déjà analysé avec moult exemples le dilemme des « islamo-démocrates » de la tendance AKP-Ennahda-Frères Musulmans dernière mouture : gagner en respectabilité sans perdre leur capacité à jouer sur les revendications identitaires de leur fraction la plus contestataire. Pour ce faire, un pas de deux avec leurs frères rivaux salafistes s’avère souvent nécessaire, dans des stratégies à plusieurs bandes, suivant qu’ils s’adressent à leurs partenaires occidentaux ou qu’ils investissent sur le marché politique intérieur.

Depuis le triomphe électoral d’Ennahda, les salafistes assurent ainsi le service après-vente du gouvernement tunisien. Par contraste, leur rôle de mauvais flics – qui s’en prennent aux maisons closes, aux filles trop légèrement vêtues à leur goût et à l’héritage de la Tunisie bourguibienne en général- appuient le légalisme et la modération relative des partisans de Ghannouchi. Dans le même temps, les nahdaouis prospèrent sur un terrain culturel que les salafistes moissonnent régulièrement, le plus souvent par la violence, le bruit et la fureur. En donnant des gages de stabilité et d’islamiquement correct, avec Ghannouchi comme porte-voix extérieur au gouvernement, Ennahda espère asseoir son hégémonie culturelle et, par la même occasion, sa domination politique, dans un schéma gramsciste finalement assez universel.

Aujourd’hui même, alors que plusieurs groupes de barbus prévoyaient de manifester contre les « atteintes aux valeurs du sacré », ils ont de leur propre chef annulé leurs cortèges du vendredi, en appelant à « l’apaisement ». Voilà qui plaide d’autant plus pour une collusion entre nahdaouis et salafs, que les hordes les plus fanatiques, celles du mouvement Ansar al Charia, ont elles aussi renoncé à défiler, appliquant ainsi scrupuleusement la consigne du ministère de l’Intérieur : ne pas manifester. Tout au plus un sit-in minimaliste sera organisé devant la Kasbah, que les Tunisiens appellent joliment « Premier ministère », histoire de porter haut et fort les revendications morales des salafistes sous les fenêtres de Hamadi Jebali.

Alors, manifestation pacifique ou simple histoire de famille ?
 
*Photo : Magharebia

Ces Syriens baasistes malgré eux

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Dans une tribune du Monde, l’universitaire Pierre Guerlain dresse un tableau très équilibré des forces en présence. Sans cynisme, il n’en bat pas moins en brèche le mythe de l’affrontement entre deux camps uniformes, dont l’un pourrait se targuer de la légitimité morale des opprimés : ce storytelling simpliste prend l’eau dès que l’on se peenche sérieusement sur la réalité protéiforme de « l’Armée Syrienne Libre », ni véritablement une armée, ni exclusivement syrienne, et pas encore tout à fait libre pour se prévaloir d’un rôle démocratique à Damas.

Mais une phrase couperet retient l’attention du lecteur. Ce propos rapporté vient d’un citoyen syrien, probablement de confession chrétienne, qui n’hésite pas à lancer : « Je conchie cette révolution, car elle me précipite dans les bras du régime. »

Lourds de sens, ces quelques mots disent tout le paradoxe vécu par un pays que l’ONU vient de classer en zone de « guerre civile », où les deux camps s’affrontent à coups de relais médiatiques et d’enfants-soldats. Drôle d’époque où les canons de la démocratie libérale brandis à longueur de plateaux télés justifient l’évacuation de villages chrétiens entiers, les rapts mutuels entre sunnites et druzes, les imprécations salafistes contre les « impies alaouites », le tout étant copieusement manipulé et/ou récupéré par un régime anachronique qui numérote ses abattis et qualifie tous ses ennemis de mercenaires à la solde du « sionisme ».

Faute de pouvoir catégoriser des éléments aussi intextricablement mêlés, nous nous contenterons d’écouter la paroles- souvent contradictoires – des acteurs du front syrien. Certains de ces pauvres hères se retrouvent bien malgré eux intriqués dans un conflit politico-confessionnel. Ils vomissent la servitude volontaire dans laquelle les enferment leurs prétendus libérateurs. D’ailleurs, l’assignation à l’obéissance indirectement engendrée par ceux-là mêmes qui en appellent au « devoir d’ingérence » n’est-elle pas l’ultime paradoxe de la tragédie syrienne ?

Le premier drame de France

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Madame,

Le 14 mai dernier, nous vous mettions en garde de la manière la plus prévenante possible, vous et votre président de compagnon : « François Hollande doit donc comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, que les Français ont besoin de souffler un peu. Que Valérie Trierweiler doit être discrète. Pour son bien à elle, son bien à lui, et notre tranquillité à tous. Et parce que, il l’a promis, le changement, c’est maintenant ! » Puisque vous semblez être une femme de caractère, ce que nous ne saurions vous reprocher, vous ne nous donnerez pas quitus. Mais puisque vous êtes aussi, malgré tout, une femme intelligente, peut-être lirez-vous avec attention ce que nous avons à vous dire.

Henri Guaino l’a dit sur l’antenne d’Europe 1 : s’il n’est pas lui-même sur twitter, c’est qu’il pense que c’est dangereux. L’ancien conseiller spécial à l’Elysée qui connaît son caractère sanguin, et qui l’a d’ailleurs montré à deux ou trois reprises sur des plateaux de télévision, sait qu’il pourrait être amené à réagir un peu trop vivement à certaines interpellations virtuelles. Pour un observateur anonyme, twitter ne présente pas les mêmes dangers. On peut y dire une bêtise, au pire on se fera taquiner pendant deux jours, au mieux, elle passera inaperçue. Mais pour Henri Guaino ou vous-même, l’exercice est davantage périlleux. Il fut un temps où lorsqu’une personnalité était en colère et qu’elle avait une soudaine envie de dire son fait au monde entier, une secrétaire prévenante ou un chef de cabinet avisé mettait sous le coude le projet de communiqué pour l’AFP le temps que la colère retombe et que la raison revienne. Maintenant, il y a twitter. Et twitter tient dans votre poche ou votre sac à mains.

Vous avez le droit d’être en colère. Il est humain de ne pas pouvoir encadrer l’ex de celui ou celle qui partage sa vie. Cela arrive à des femmes et des hommes très bien. Mardi matin, vous n’étiez pas contente que François Hollande ait ouvertement apporté son soutien à Ségolène Royal et vous avez décidé de le faire savoir à la Terre entière, à cinq jours du second tour des élections législatives. Vous avez ainsi fait exploser la communication du Président de la République qui se targuait d’être différent, forcément différent, de son prédécesseur, ne mélangeant pour rien au monde vie privée et vie publique. En 137 signes, soit trois de moins qu’en autorise twitter. Vous n’ignorez pas que la France reste un pays profondément marqué par des siècles de monarchie. Le réseau twitter, d’ailleurs, ressemble un peu à la Cour, où un bon mot peut tuer comme dans le film de Patrice Leconte, Ridicule. Comme à la Cour, il y a une hiérarchie qui n’est pas formalisée par les titres de noblesse mais par le nombre d’abonnés. On y trouve presque tous les journalistes, les éditorialistes, les hommes politiques, bref ceux qui comptent ou souhaiteraient compter davantage dans le théâtre médiatique. A la Cour twitter, comme parmi le Peuple, on continue aussi, même à notre époque de familles décomposées et recomposées, à préférer Marie-Thérèse d’Autriche à Louise de la Vallière et à la Montespan. C’est comme ça : elle était là avant. Que Ségolène Royal n’ait pas été davantage mariée que vous à François Hollande ne change rien à l’affaire. Une journaliste politique comme vous connaît l’histoire, les ressorts politiques profonds de notre pays et aurait dû anticiper le tourbillon médiatique qui l’emporterait. Désormais, quoi qu’il arrive, on vous accusera d’avoir précipité la défaite de Ségolène Royal, quelques autres députés défaits dimanche prochain voyant sans doute eux aussi en vous la coupable idéale.

Pour ne pas finir comme l’Abbé, superbement joué par Bernard Giraudeau dans Ridicule, abandonné de tous – et du premier d’entre eux- pour le mot de trop, il vous reste une solution. Il faut vous arracher à cette Cour aux poisons dangereux. Vous le savez, d’ailleurs, puisque vous aviez confié il y a quelques semaines que François Hollande n’avait qu’une chose à craindre, vos twitts ! Puisque vous vous savez capable d’y commettre des bêtises, pourquoi y rester ? Puisque vous êtes accro, pourquoi ne pas faire disparaître de vos mains l’objet de votre addiction ? Un alcoolique continue t-il de vivre au milieu de bouteilles ?

Fermez votre compte twitter ! Vous rendrez service à tout le monde. Au Président de la République. A la qualité du débat public. Et à vous, par la même occasion.
 
*Photo : Metal_aben

Le bel avenir des affaires au PS

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La vraie morale se moque de la morale, disait quelqu’un de bien en 1656, et cette précision n’a rien perdu de son actualité. Le chef du Parti Socialiste reproche à l’UMP de pactiser avec le diable en passant des arrangements tacites avec les candidats FN. « Comment peut-on faire passer sa petite carrière avant les valeurs sacrées de la République ?

Comment peut-on pactiser avec le fascisme quand on se réclame du général de Gaulle ? » s’étonnent les caciques de la rue de Solférino. Et les candidats UMP de jurer la main sur le coeur qu’ils ne sont pas des fascistes pour deux sous. Combien de temps cette comédie va-t-elle durer ? Opposer valeurs et petites carrières repose sur une hypocrisie de fond : les hommes politiques ne vivent pas de la politique, mais pour la politique. La politique n’est pas une profession, mais une vocation – et, qui plus est, désintéressée. En somme, loin de songer à leurs petites carrières, les caciques du PS ne devraient leur longévité qu’à une exceptionnelle coïncidence.

L’ennui avec cette conception grandiloquente de la morale républicaine, c’est qu’elle finit toujours par se retourner contre son défenseur attitré. Le temps viendra bien vite, et cette prédiction ne fait pas de moi un grand prophète, où les socialistes seront pris la main dans le sac. Comme ces affaires seront multiples, profondes et avérées, un homme de droite remontera sur le perron de l’Elysée avant de nous faire coucou d’un geste enthousiaste.

Et nous passerons ainsi d’un Tartuffe à l’autre, sans que jamais l’hypocrisie de fond ne soit levée. La morale a toujours partie liée avec l’hypocrisie, mais ce qui est intéressant dans le cas présent, c’est qu’elle dépend d’une profession qui n’ose pas dire son nom.

Femmes entre elles

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On devrait ériger une statue à Valérie Trierweiler. Non seulement, elle rassure tous ceux qui, comme votre servante, craignaient que le quinquennat soit celui de l’ennui, mais en 140 signes, la girlfriend de Normal Ier a, en tout cas espérons-le, dessillé tous les benêts qui ânonnent depuis des lustres que les femmes apportent à la politique douceur et compassion. Bing ! Paf ! Tiens, prends ça, grognasse ! Mocheté ! Salope ! La tragi-comédie de La Rochelle calmera peut-être durant quelques jours les oies et dindons qui comptent les femmes partout pour découvrir toujours qu’il n’y en pas assez – imaginez une Assemblée entièrement féminisée, on n’y voterait peut-être pas beaucoup de lois mais on n’aurait pas fini de se marrer. Si ce crêpage de chignons ne lui a pas complètement retourné le cerveau, le Président de la République doit rêver du monde d’avant, quand les « femmes de » étaient bien contentes de faire potiches. Et peut-être se réveille-t-il la nuit avec des sueurs froides en se rappelant que son gouvernement compte une moitié de donzelles qui pourraient trouver amusant d’imiter la première chipie de France – par exemple, s’il prenait à Jean-Marc Ayrault l’envie de les débarquer…
Il serait injuste de faire payer à toutes les femmes les frasques de la première chipie de France. Pas une seule de mes copines ne serait capable, même par vengeance, de faire subir à son coquin une telle humiliation publique. Le gars n’est pas au pouvoir depuis un mois qu’il se fait ridiculiser devant la France hilare par celle dont on attendrait qu’elle se damne pour l’aider. On imagine le supplice, pour un homme qui, dit-on, déteste l’exhibition.

Pendant qu’il nous répète tous les jours qu’il n’est pas Nicolas Sarkozy, Miss Tweetweiler a réussi à nous faire oublier l’air égaré de Cécilia le soir du 6 mai 2007[1. On se rappelle que Cécilia, en 2007, n’était pas allée voter pour son mari, déclenchant la machine à ragots. Mais le plus amusant est que le même jour Valérie Trierweiler ne soit pas allée voter pour Ségolène Royal. Après ça, on nous dira que la politique n’est pas une affaire de cœur…], sa photo, au bras de son amant (en « une » de Paris Match, comme le monde est petit) et l’épouvantable « Carla, c’est du sérieux ! » de Nicolas Sarkozy. François Hollande et ses amis devront désormais s’abstenir de commenter avec des grands airs le mélange entre vie privée et vie publique dont s’était rendu coupable l’ex-président.

J’en entends qui, comme Bertrand Delanoë, la jouent « féministes irréprochables » en affirmant que, toute première dame qu’elle soit, madame Trierweiler a bien le droit d’avoir des opinions et de les exprimer. Eh bien, pas sur n’importe quel sujet ! Le problème, bien sûr, n’est pas que la première compagne dise ce qu’elle pense, mais qu’elle le dise au sujet de l’élection de la Rochelle: il ne faut pas avoir particulièrement mauvais esprit pour subodorer qu’il ne s’agit pas d’une prise de position, mais d’un règlement de comptes entre filles. Bien sûr, l’intéressée a juré qu’il s’agissait de politique et de rien d’autre; seulement ces confidences n’ont pas été diffusées, mais simplement rapportées par Alba Ventura sur RTL.
Certes, Ségolène Royal a été fort mal inspirée de s’entêter pour La Rochelle – et l’Île de Ré ! Que la chantre de la démocratie participative ait fait annuler la primaire pour s’offrir la circo la plus chic de sa région n’est pas très glorieux. Mais ça, c’est de la politique. Reste qu’entre la Première dame et la première femme, comme l’avait titré je ne sais plus quel journal, celle-ci emporte clairement le concours de l’élégance. Après tout, après avoir été trompée puis débarquée par le père de ses quatre enfants au vu et au su du PS puis de la nation, elle a su faire passer son orgueil de femme blessée au second plan pour soutenir son ex – appelant de ce fait à l’entrée à l’Elysée de sa rivale victorieuse. Peu importe en l’occurrence que ce fût pour son intérêt ou pour celui de la France, elle a, pour l’essentiel, épargné ses tourments amoureux à ses concitoyens.

L’ami David Abiker m’apprend que le premier tweet de la Première copine après l’élection fut une supplique: « Laissez-nous tranquilles, laissez-nous en paix! » Instinctivement, on a envie de lui répondre: « Laissez-nous tranquilles vous-mêmes ! » Mais soyons honnêtes: comme l’affaire DSK, comme les tourments conjugaux et amoureux de Nicolas Sarkozy, le tweetgate fait jaser la France, causer les couples et pouffer les copines. « Si cette histoire nous fascine, c’est parce que l’irrationalité a parlé », me souffle Abiker. De l’extérieur, il n’y a en effet aucune logique dans la vindicte dont la femme aimée poursuit celle qui ne l’est plus. Mais si les hommes et les femmes étaient rationnels, il n’y aurait ni littérature, ni Histoire.

À défaut de sortir grandi de cet épisode, le Président y apparaît comme humain-trop-humain. Que les hommes de notre époque aiment les femmes de caractère, c’est tout à leur honneur. Seulement, entre une femme de caractère et une « emmerdeuse de compétition » (pardonnez-moi cet écart de langage mais on se comprend), la limite est souvent ténue. On sait déjà que quand Valérie l’appelle, les mots « Mon amour » s’affichent sur le cadran du téléphone présidentiel. Perso, j’aurais du mal à être amoureuse d’un gars qui arbore sa sentimentalité au lieu de la planquer, mais bon chacune ses goûts. On se rappelle aussi l’impérieux « Embrasse-moi sur la bouche ! » du soir de la primaire, ordre suivi de son exécution immédiate. En tout cas, voilà un homme qui, comme tous les autres, déteste les conflits et, sauf mon respect, les « histoires de bonnes femmes », et qui se retrouve embarqué à son cœur défendant dans un conflit entre son actuelle et son ex, sur fond d’histoire de France. Comme le dit le camarade Gérard Pussey[2. Gérard Pussey, écrivain de son état, vient de rejoindre l’équipe de Causeur à la satisfaction générale.], il ne se montre pas normal mais ordinaire. Aussi a-t-on du mal à croire qu’il saura en imposer à Angela Merkel. En attendant, Assad et Ahmadinejad doivent bien rigoler.
 
*Photo : Patrick Peccatte