Aux Etats-Unis, les deux grandes idoles populaires sont la religion et le football. Pas le soccer, le foot venu d’Europe, mais le « vrai », qui avec son ballon ovale et ses équipes de onze joueurs casqués, est devenu le premier sport national américain, loin devant le baseball et le basket. Violent et brutal comme l’Amérique, c’est le panem et circenses version USA. Mais il ne s’agit pas d’un simple « show » car l’argent, cette autre composante essentielle des légendes américaines, y joue un rôle majeur.

Grace aux droits de retransmission et à la pub (60% du temps d’antenne lors de la finale du Super Bowl !), les grand-messes sportives rapportent aux chaines de télévision plus de 20 milliards de dollars chaque année. On peut ainsi comprendre comment le propriétaire des Dallas Cowboys, Jerry Jones, a pu engranger l’an dernier 1.85 milliard en remplissant son stade de 15 000 sièges, sans compter les revenus des sponsors (50 millions) et la vente des produits dérivés. A 36 ans, le dieu du stade Peyton Manning a récemment signé un contrat de cinq ans avec les Denver Broncos pour 96 millions de dollars. Ce mélange de célébrité, d’argent et de performances sportives fait du football américain une quasi religion nationale capable de pousser une mère de famille qui suit les exploits de son gamin de huit ans à crier « Tue-le ! » pour l’encourager contre son adversaire sur le terrain.

La voie royale pour accéder au monde magique du foot professionnel de la National Football Association (la NFL), c’est le Collège Football, c’est-à-dire les équipes des universités. Il a ses lieux de pélerinage, comme l’Université de Miami, celle de Californie du sud, Notre-Dame en Indiana, ou l’Université de Pennsylvanie (PSU). Et comme dans certaines églises, il y a aussi des scandales et des placards remplis de squelettes.
Jerry Sandusky entraîna la défense de la célèbre équipe de Penn State University, de 1969 à 1999, où il forma les meilleurs « line backers » de la NFL. Ce sont les dingues entre les dingues. Joueurs clés, ils ont non seulement besoin de beaucoup de muscles mais aussi d’un cerveau bien fait pour anticiper, évaluer, et décider rapidement comment réagir à l’évolution du jeu. C’est la position dont les « kids » rêvent quand ils commencent à jouer et n’ont pas encore le lancer de main d’un « quater back », le capitaine de l’équipe en charge de passer le ballon.

De sa prison, où il purge sa peine de soixante ans de réclusion criminelle, Jerry Sandusky, 68 ans, nie toujours avoir violé dix garçons, mais les faits accablants ont convaincu les jurés et le public américain qui a suivi le procès avec la même attention que celui d’OJ. Simpson en 1995. Les plus vieilles victimes de Jerry Sandusky l’accusent d’avoir commencé à abuser d’elles dans les années 1970, quand il était assistant coach et gérant d’un club de charité (The Second Mile) ayant pour mission d’aider les enfants démunis à accéder au plus haut niveau. Il semble que les agissements de Sandusky aient perduré au fil de sa longue et brillante carrière, jusqu’à sa retraite en 1999. Il n’a même pas épargné son propre fils qui a fini par témoigner contre lui…

Son procès s‘est achevé le 22 juin dernier, mais le scandale ne fait que commencer : comment un tel prédateur sexuel a-t-il pu agi impunément pendant des décennies dans une institution aussi prestigieuse que Penn State University (PSU) ? Lors des auditions, l’assistant coach Mike McQueary, a en effet révélé que pas plus tard que le 9 février 2010, il avait vu Sandusky violer un enfant défavorisé de 11 ans dans les douches du stade. Le lendemain, McQueary rapporta les faits au coach Joe Paterno, qui en référa au directeur athlétique Tim Curley, ainsi qu’à l’employé de PSU en charge de la police du campus. Résultat : l’université interdit à Sandusky d’emmener des enfants de Second Mile dans l’enceinte du bâtiment sportif de PSU. Personne n’a prévenu la police ou les services de protection des mineurs. Coach Paterno n’a pas insisté; le Président et l’administrateur prétendent même qu’il n’a pas évoqué d’incident à caractère sexuel…
Mais Paterno est un héros national, un grand quarter back de son époque, le pape du programme de football de Penn State University. Son nom est synonyme de succès, de sueur et de dévouement au dieu du football. Il a reçu les plus prestigieux honneurs sportifs tout au long de sa carrière, son nom est gravé sur le « mur de la gloire » et il est adulé par ses élèves et leurs parents. Avec son accent de Brooklyn, où il naquit en 1926, Joe Paterno s’est taillé une légende dans le costume du fils d’immigrants italiens fier de porter haut les couleurs et les valeurs du football. Les Américains adorent ce genre de parcours.

Le 12 juillet, le rapport de Louis Freeh, ancien directeur du FBI reconverti en enquêteur de haut niveau pour un cabinet d’avocats estime que pour la hiérarchie de PSU le « souci de traiter Sandusky humainement était plus fort que le désir de protéger les enfants ». Il conclut : « Ils ont failli à leur devoir de protéger les enfants contre les agissements » de Jerry Sandusky. Bref, ils sont complices de pédophilie. Le Président est remercié fin 2011 et il risque un long séjour en prison. Paterno est mort d’un cancer à l’âge de 85 ans, le 22 janvier dernier. Que voulaient-ils donc sauver en camouflant les abus sexuels de Sandusky ?

Défendre à tout prix la réputation de PSU ? Pire : Paterno, le directeur sportif, l’administrateur et l’ancien Président de PSU, sont tous les trois au service d’un système qui brasse des centaines de millions de dollars. Spanier, l’ex-Président de cette fac publique, percevait un demi-million de dollars par an. C’est qu’il faut beaucoup d’habilité, de diplomatie, d’arrogance et d’entregent pour faire payer les bailleurs de fond comme le Comité des Alumni (l’Association des anciens et fiers élèves de PSU) et les parents.
Ces écuries de champions de foot américain offrent non seulement des bourses scolaires aux athlètes, mais aussi le gîte et le couvert dans les meilleures chambres du campus et les restaurants alentours. Il est fréquent de voir dans les bureaux de ces facs, le père d’un de ces veinards venu faire monter les enchères entre les universités concurrentes négocier une voiture de sport, un revenu occulte, ou des vacances à Hawaï. Face à une concurrence aussi acharnée, les présidents de collèges et leurs comités ne résistent pas longtemps. Pour la gloire de la fac…

Avant de quitter Penn State fin 2011 lorsque cela commençait à sentir le brulé, Paterno avait ménagé ses arrières et obtenu après 46 ans de bons et loyaux services : 3 millions de dollars en bonus en reconnaissance de sa carrière ; 500 000 autres pour… sa carrière ; 900 000 en parts sur les revenus audiovisuels de 2011 ; l’annulation de deux prêts accordés par l’université d’une valeur de 350 000, sans oublier 1000 $ mensuels alloués à vie à Madame Paterno – sans explication – et l’accès gratuit aux équipements sportifs de Penn State accordé à la famille Paterno, sans compter la retraite du bon vieux Joe. Or, non seulement ces divers privilèges et émoluments ne lui ont pas été retirés après la révélation du scandale, mais Mme Paterno a cru de son devoir de sauver l’image post mortem de son idole de mari. La famille du défunt s’est en effet fendue d’un communiqué de presse démentant les conclusions du rapport Freeh en réaffirmant l’intégrité du coach et annonçant la commande une contre-enquête. Depuis, les rangs des soutiens de Paterno se sont clairsemés, et les réactions des américains ont viré au dégoût.

La seule personne qui sort grandie de cette affaire sordide est…la justice américaine. Saisie, elle a ouvert les enquêtes nécessaires, inculpé et condamné Sandusky avant d’aujourd’hui poursuivre ses complices. Notons d’ailleurs que le système judiciaire américain avait déjà été pionnier dans les affaires de pédophilie apparues au sein de l’Eglise Catholique, à la différence de nombreux autres pays…

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