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Thilo Sarrazin : L’islam est un obstacle au métissage

Causeur : L’Allemagne disparaît, dites-vous. En décrivant une citadelle assiégée par des hordes d’immigrés musulmans prêts à fondre sur Berlin comme les barbares sur Rome, ne cherchez-vous à noircir le tableau pour attiser la peur des populations autochtones ?
Thilo Sarrazin : N’exagérons rien. J’observe simplement que l’Allemagne est condamnée par sa démographie. Primo, notre faible taux de natalité fait que chaque génération est 35% moins nombreuse que la précédente. Secundo, les capacités intellectuelles et la réussite scolaire de nos enfants décroissent encore plus vite que notre population. Car pendant que les individus les plus intelligents se reproduisent peu, les immigrés musulmans que nous accueillons font, eux, beaucoup d’enfants, qui réussissent moins bien à l’école.
Pardon ? Avons-nous bien compris ? Les immigrés musulmans sont moins intelligents que les Allemands « de souche » ? Seriez-vous un raciste biologique ?
Bien sûr que non ! Je ne dis pas que ces individus sont moins intelligents que les autres. Leur Q.I moyen est d’ailleurs globalement identique à celui des Allemands « de souche ». Je parle de réussite scolaire : lors des tests PISA, les résultats des enfants d’immigrés musulmans sont nettement inférieurs à ceux des immigrés est-européens et asiatiques et proches des performances leurs petits camarades restés dans leur pays d’origine. J’en déduis que certaines cultures encouragent plus la réussite scolaire que d’autres, notamment parce qu’elles misent davantage sur l’instruction de l’enfant.
Certaines cultures ou certains régimes politiques. Mais même en supposant que vous ayez raison, l’intégration des immigrés arabo-musulmans se fera par la hausse du niveau d’éducation, et c’est déjà le cas pour une partie d’entre eux. N’est-ce pas simplement l’affaire d’une ou deux générations ?
Ne sous-estimez pas l’importance de l’héritage islamique dans la culture des peuples arabes et moyen-orientaux. Or, l’islam est un obstacle direct au métissage, puisqu’il interdit les mariages mixtes avec les habitants du pays hôte. Comme si cela ne suffisait pas, le mariage précoce des femmes et la quasi-obligation qui leur est faite d’enfanter jusqu’à ce qu’elles aient un fils, font que le taux de natalité des musulmans est largement supérieur à celui de l’ensemble de la population. Ce déséquilibre démographique encourage naturellement le séparatisme culturel. En réalité, ce qui empêche l’intégration, c’est le cocktail « endogamie + surnatalité ». [access capability= »lire_inedits »]
Peut-être, mais dans un Etat de droit, on ne peut pas empêcher les gens de se marier comme bon leur semble, ni de faire des enfants. Que faire si la bataille de l’intégration est déjà perdue?
Pour commencer, il faut cesser de faire venir de nouveaux immigrés. Si on veut endiguer les flux d’immigration en provenance d’Afrique, de Turquie et du Moyen-Orient, il faut reprendre le contrôle des frontières européennes, ce qui suppose d’améliorer la coopération entre l’UE et les Etats. Il faut aussi supprimer les aides sociales qui sont des incitations à l’immigration. D’après les sondages, 50% des Allemands d’origine turque quitteraient la République fédérale si on leur coupait les allocations ! Ceci étant, il ne suffira pas de réformer le système d’aide pour changer les comportements de ceux qui rejettent nos valeurs et notre mode de vie.
Il ne s’agit pas non plus de pénaliser tous les autres. Prônez-vous l’immigration zéro alors que l’Allemagne manque de main d’œuvre qualifiée ?
Bien sûr que non. Je suis prêt à accueillir les migrants du monde entier, si leurs compétences professionnelles manquent à mon pays. Les ingénieurs électroniques égyptiens ou les physiciens turcs sont les bienvenus en Allemagne !
Quoi qu’il en soit, le marasme que connaît l’Europe depuis trente ans a sans doute douché bien des velléités d’immigration …
Vous vous trompez sur toute la ligne ! Au début des années 1970, l’Allemagne de l’Ouest employait 1.4 million d’ouvriers italiens. La plupart sont rentrés chez eux. À la même époque, elle accueillait 700 000 travailleurs turcs. Et alors qu’aucun permis de séjour de travail n’a plus été délivré depuis 1973, on compte 3.5 millions d’Allemands d’origine turque.
Il ne s’agit pas de gens qui sont venus mais, pour une large par, de leurs descendants. Quelle conséquence a eu la parution de votre brûlot, il y a trois ans ? Son succès vous incite-t-il à revenir dans l’arène politique ?
Mon livre a changé les termes du débat. Mais, étant membre du SPD depuis 1973, je n’ai jamais soutenu et ne soutiendrai jamais aucun autre parti.
Ce qui ne vous empêche pas d’attaquer frontalement ses dogmes les plus chers. Après l’immigration, vous proclamez dans votre dernier livre que L’Europe n’a pas besoin de l’euro. N’êtes-vous pas simplement devenu décliniste ?
Jugeons sur pièces. Contrairement à ce que tout le monde espérait, l’euro n’a pas renforcé l’intégration économique, ni stimulé la croissance et l’emploi. On croyait naïvement qu’une zone monétaire plus vaste créerait plus de richesse. Or, la taille d’une zone monétaire importe beaucoup moins que son niveau de cohésion qui compte. Et de ce point de vue, la France et l’Allemagne n’ont jamais été aussi éloignées l’une de l’autre. Sans parler des autres pays…
Drôle de raisonnement ! La coopération aurait-elle été meilleure avec deux monnaies au lieu d’une seule ?
Eh bien oui ! Avant la création de l’euro, la France pouvait coopérer sans dégâts avec l’Allemagne en dévaluant sa monnaie. Cela permettait d’aplanir les éventuelles tensions entre une France au secteur étatique très large, adepte des déficits et de l’interventionnisme économique, et une Allemagne plus économe, plus libérale, se fiant davantage aux marchés financiers qu’au tout-Etat. Grâce à ce « deal » franco-allemand, nos niveaux de croissance étaient sensiblement voisins. Mais aujourd’hui, alors que l’euro fort plombe vos exportations, vous ne pouvez plus dévaluer !
Une minute : la désindustrialisation française a précédé la monnaie unique. 
C’est vrai, car vous souffrez aussi d’un manque de compétitivité. En réalité, si elle veut concurrencer l’Allemagne dans le cadre de l’euro, la France n’a d’autre choix que de l’imiter, ce qui signifie réformer son marché du travail, adopter des taux d’imposition attractifs,  dégraisser son secteur public, réduire ses déficits, etc.
En somme, nous n’aurions qu’à devenir Allemands ? Pour cela il faudra nous convaincre de renoncer à nos acquis sociaux. Ce n’est pas gagné…
C’est bien pour cela que François Hollande évite de prendre les mesures nécessaires tout en laissant certains de ses ministres taper sur l’Allemagne pour faire diversion. Mais si vous voulez sortir du marasme, vous n’y couperez pas : soit vous faites comme nous, soit vous quittez l’euro.
Et que devrions-nous choisir ? Donnez-nous un conseil d’ami…
Tant que la France reste membre de la zone euro, elle est condamnée à souffrir. Deux scénarios se profilent : soit Hollande ne bouge pas et continue de subir l’hégémonie économique allemande, soit il lance des réformes douloureuses qui feront monter le chômage et la récession bien avant que vous n’en récoltiez les fruits. Le gouvernement et le peuple français sont-ils prêts à de tels sacrifices ? Je n’en suis pas certain. Dans ces conditions, un retour au franc, aussi périlleux soit-il, est la meilleure solution. Croyez-moi : la France ferait mieux de quitter l’euro ![/access]

L’Allemagne disparaît, Thilo Sarrazin, éditions du Toucan, 2013 (trad. Jean-Baptiste Offenburg).

*Photo: Eric Allen Bell.

 

Touche pas à la femme belge !

laicité multiculturalisme belgiqueUn fonctionnaire musulman, employé à la Ville de Bruxelles, a été  licencié pour « extrémisme », nous apprend le quotidien La Libre Belgique.
Philippe Close (PS), l’échevin[1. Elu adjoint au bourgmestre (maire) en Belgique] chargé du personnel communal, a expliqué que cet employé communal « a refusé de serrer la main de Karine Lalieux, prétextant que sa religion lui interdisait de toucher des femmes. Il a donc été convoqué, une enquête menée et il a répété qu’il continuerait à agir de la sorte. Dans ces circonstances, nous avons estimé que sa collaboration avec la Ville de Bruxelles ne pouvait plus continuer ».  « Nous avons un devoir de neutralité et le personnel doit aussi faire preuve de civilité », ajoute-il.
Manque de civilité, atteinte à la laïcité, ou misogynie ordinaire : pour quelle raison trouvons-nous évident ce limogeage ?  A quel moment une pratique religieuse devient-elle inacceptable dans la sphère publique ? Où fixer la « limite » à partir de laquelle il est juste et sain de dire « non » ?
Dans les sociétés occidentales, les confrontations frontales entre un Etat supposé neutre et des pratiques religieuses qui sortent de la sphère privée sont multiples, et le droit a bien du mal à tracer une frontière immuable entre le tolérable et l’inacceptable.
Dans son rapport Fonder l’avenir Le temps de la conciliation[2. Gérard Bouchard et Charles Taylor : Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Québec, 2008], le philosophe canadien Charles Taylor, chrétien et communautarien, tente de tracer les contours d’une laïcité ouverte raisonnable, à travers la notion d’ « accommodements raisonnables ». Cette dernière notion renvoie au principe d’une « égalité dans la différence » : il s’agit de « remédier, au moyen de certains aménagements, à des formes de discrimination qui surviennent parfois dans l’application d’une norme ou d’une loi par ailleurs légitime.   Toute société a tendance à légiférer pour la majorité ; il s’ensuit que la loi n’est jamais vraiment neutre. ». En somme, il s’agit d’assouplir une norme existante pour l’adapter à nos sociétés multiculturelles.
Dans ce rapport, le philosophe dresse une liste d’anecdotes plus ou moins drôles où le droit se trouve frontalement confronté à une pratique religieuse : une employé catholique qui refuse de travailler le dimanche, un sikh qui veut porter le kirpan (poignard traditionnel)  à l’école, un rabbin qui menace d’attaquer l’aéroport de Seattle si celui-ci refuse d’installer une menora à côté du sapin de Noël, les témoins de Jéhovah qui refusent des transfusions sanguines, etc..
La plus inquiétante des dérives décrites est sans doute l’utilisation de l’argument religieux comme circonstance atténuante dans certains crimes : la Cour Municipale de Montréal a même utilisé ce motif pour « saluer le souci d’un accusé d’avoir sodomisé sa victime afin de préserver sa virginité » (!).
Face à ce genre de situations, la réponse traditionnelle que donne la laïcité à la française-ou à la belge- est un NON de principe, au nom de dérives potentielles ou de la crainte d’un engrenage (du type : j’autorise le voile à l’école et demain j’ai la charia).
Les « accommodements raisonnables » suivent la logique inverse : celle d’une riposte graduée. Le cas de Naïma, est à ce titre éclairant. Une  jeune femme d’origine égyptienne s’était inscrite à un cours de français à temps partiel dans un centre réservé aux communautés immigrantes. Tout son corps était voilé (seuls ses yeux ne l’étaient pas), même sa bouche. Or il s’agissait d’apprendre une langue. Le professeur a donc  fait observer qu’il n’était pas raisonnable de participer au cours avec la bouche voilée. Les autorités de sa communauté ont jugé qu’il s’agissait d’une discrimination à son égard. Mais à la différence de la France, le problème n’a pas été résolu par une loi. L’administration du lycée a proposé des accommodements : d’abord, que l’élève se mette au fond d’une salle derrière tout le monde et qu’elle puisse ainsi consentir à dégager son visage. Ses représentants communautaires ont refusé. Ensuite, on a proposé qu’elle tourne le dos aux autres lorsqu’elle devait parler : nouveau refus.  Dernier accommodement proposé : suivre les cours en ligne. Après un dernier refus, l’étudiante a été exclue.
Certains argueront qu’une telle logique aboutirait à l’explosion de « cas particuliers », à une loi « à la carte », bref, à la fin du mythe rousseauiste de la volonté générale. Mais l’expérimentation canadienne a montré que, loin de dégénérer en abus, une telle pratique ouvrait la voie à une société plus apaisée.
Ainsi, au lieu d’une rigidité absolue des principes, un assouplissement des normes est possible pour maintenir le vivre-ensemble, sans qu’on tombe pour autant dans un « effet-domino » désastreux. Il s’agit, non pas de céder à l’imprécation du communautarisme religieux, mais de prendre en compte l’évidence d’une diversité multiconfessionnelle. En somme, il faut réhabiliter le bon sens : refuser de serrer la main à une femme parce qu’elle est femme est inadmissible, mais porter un signe religieux dans l’espace public mérite au moins le débat, sinon la tolérance. Cette position très subtile a le mérite de tracer une troisième voie entre l’impossible neutralité absolue de l’Etat libéral (même travestie en mythe républicain) et l’impasse du communautarisme. Contre un universalisme dogmatique qui déracine, il faut prendre au sérieux le sujet de l’identité, sans pour autant tomber dans le piège essentialiste du « choc des civilisations ».
Le multiculturalisme n’est pas propre à la société québécoise, il est un fait dans la majeure partie des sociétés démocratico-libérales. Il ne doit pas pour autant devenir une valeur. Mais un pragmatisme réaliste nous invite à oublier nos vieilles lunes d’intégrisme laïcard pour tenter de trouver des ajustements raisonnables qui permettent de dénouer les crispations identitaires et d’éloigner le spectre de la « guerre des dieux ».

* Photo: Parlement européen

L’Évangile selon Tolstoï

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leon tolstoi que faire

Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur archiconnu de Guerre et paix, fut célèbre en son temps pour ses prises de positions radicales en matières religieuses et sociales, aujourd’hui quelque peu oubliées.
On connaît la position de certains à la suite de Léon Chestov, analyse popularisée par Louis Pauwels dans sa préface à Anna Karénine (1972) : à partir de sa Confession de 1879, le romancier au réalisme puissant sombre dans un moralisme idéaliste de mauvais aloi, sa sève tarit du fait de sa (mauvaise) foi… Son chef d’œuvre de 1899, Résurrection, rend cependant justice à l’écrivain!
Cependant, si ses romans sont constamment réédités et accessibles sous tous formats et dans diverses traductions, ses essais, pour la plupart traduits et publiés en français au tournant du vingtième siècle, ont depuis longtemps été boudés du public, accessibles seulement à une petite secte de tolstoïens avertis qui se transmettaient le flambeau de génération en génération, souvent dans les milieux pacifistes, non-violents et chrétiens dissidents – qui souvent se recoupent.
Pourtant, l’influence de la doctrine évangélique de Tolstoï a été immense : le jeune Mohandas Gandhi (1869-1948) échangera une correspondance décisive avec le vieux comte en 1909-1910 et baptisera « Ferme Tolstoï » sa première expérience communautaire sud-africaine, préfiguration de ses futurs ashrams. Et le libérateur de l’Inde trouvera dans sa doctrine de « non-résistance au mal par le mal » les prolégomènes de l’ « ahimsa », la mal-comprise « non-violence » ou « résistance non-violente » qui rejoint la fameuse « désobéissance civile » initié par Thoreau au siècle précédent[1. Texte que Tolstoï fit traduire et publier en russe en 1894.]. C’est au cours d’un voyage de quatre ans en Inde, dont sept mois à l’ashram de Sabarmati auprès de Gandhi en 1925, que l’Américain Richard B. Gregg (1885-1874), dont vient d’être publié en français La valeur de la simplicité volontaire (1936), s’initia à la philosophie gandhienne. Son ouvrage majeur, The Power Of Non-Violence (1935), influença profondément Martin Luther King – avec le succès que l’on sait. Loin d’être une sagesse sirupeuse pour babas ou bobos, la non-violence est avant tout une discipline difficile, tant personnelle que collective, et surtout un formidable outil de lutte populaire.
Face au reflux des dernières décompositions idéologiques, à l’impasse d’un libéralisme « sociétal » de centre-droite-gauche, et à l’absence d’émergence d’idées nouvelles aux extrêmes, de petites maisons d’éditions courageuses, artisanales et souvent peu rentables, s’intéressent aux bonnes vieilles nouvelles idées trop vite enterrées par le siècle de fer. En témoignent quelques rééditions récentes de Tolstoï politique. Ou encore les éditions Le Pas de côté, fondées à Vierzon par Pierre Thiesset et Quentin Thomasset, qui ressortent coup sur coup L’esclavage moderne, Aux travailleurs, Le grand crime et Où est l’issue ? Dans ces essais, paru une première fois en français entre 1901 et 1905, Tolstoï s’en prend avec fougue au mensonge moderne, celui de l’Etat, celui de l’économie politique, mais aussi au libéralisme et au socialisme unis dans le productivisme et l’industrialisme. Tolstoï, certes, exagère – mais c’est aussi ce qui fait sa force, et son talent. L’exagération tolstoïenne répond à son exaspération devant une société abusivement injuste et hypocrite, et la force de vérité de cet hérétique, comme chez Léon Bloy, lui vient de son appétit de justice sociale autant que de justesse romanesque. « J’écris ce que je pense et qui ne saurait plaire ni aux Etats, ni aux gens riches », répond-il à sa femme qui s’alarme des risques qu’il prend par ses radicales propositions et ses prises de positions publiques. Face à l’Etat libéral et au libéralisme étatique, Tolstoï est on ne peut plus actuel.
Contre l’organisation sociale du mensonge et de la violence, Tolstoï plaide pour une libération non-violente par le christianisme intégralement vécu – qui n’évitera pas martyre et persécution : « Il n’est pas en mon pouvoir d’empêcher les hommes qui se croient éclairés de voir dans l’enseignement évangélique une doctrine vieillie et trop usée pour leur servir de règle dans la vie. Ma tâche se borne à proclamer la source où j’ai puisé la connaissance d’une vérité que l’humanité est loin d’apercevoir encore. Et je remplis ma tâche. »

Léon Tolstoï, Que faire ? suivi de La famine – Ce que veut l’amour – L’unique moyen, Le Pas de côté, 2013.

Image : Léon Tolstoï.

Célébrons Lapaque !

sebastien lapaque bouquiniste

Jean Dutourd intitula l’un de ses livres De la France considérée comme une maladie. Cette maladie, nous sommes quelques-uns à en être affectés de façon chronique. Sébastien Lapaque est du nombre, comme le prouve Autrement et encore, un journal personnel constitué de ses chroniques et articles.
De bons esprits noteront que l’intéressé a souvent dit du bien de mes romans. Malgré le titre de cette rubrique, entre nous, c’est autre chose que du copinage. En 1997, à l’époque où je publiai Des hommes qui s’éloignent, vint me voir ce garçon de quinze ans mon cadet, créateur d’une revue qui fit parler d’elle, Immédiatement. Régnait déjà une idéologie faite de mépris de notre passé, d’aplatissement devant la techno-marchandise, de sans-frontiérisme béat et de rebellitude subventionnée. Orphelins spoliés, ces jeunes gens considéraient qu’on leur avait volé leur pays et leur héritage. Ils aimaient Pasolini, Blondin ou Debord ; certains côtoyaient le royalisme, d’autres le mouvement Attac. Je fus, disons-le, émerveillé de représenter quelque chose pour eux.
Ils se sont égaillés depuis, Jacques de Guillebon, Luc Richard, Sébastien et les autres… La complicité est restée. Et j’en reviens ainsi à Lapaque et à sa France. Il faut lire ce livre pour sentir, éprouver la France, comme le grain d’un bois de chêne ou l’odeur d’une vieille maison, odeur qui chatouillera les narines délicates des journalistes des Inrocks – qui devront surtout ne pas lire Lapaque s’ils veulent en faire le réac idéal dont ils ont tant besoin.[access capability= »lire_inedits »]
Lapaque évoque son école primaire, les bouquinistes sur les quais, une promenade aux Invalides, les vignerons de la Loire. Né en 1971, il est nostalgique d’une France qu’il n’a pas connue. « C’était mieux avant. Je préfère ne pas m’en souvenir. » Le passé lui tient lieu de lunettes pour mieux voir la France actuelle, ravagée par le moderne : « Qu’est-ce que la France ? […] C’est un état d’âme. […] C’est ce qui dure contre ce qui fait semblant de durer. » D’où son recours à Euripide ou Galien, mais aussi à Proust ou Kessel, Lamennais ou Handke, sans oublier ses maîtres, Bernanos, Orwell. Il feuillette, gourmand, un Dictionnaire universel du pain et nous entretient de la dispute théologique entre partisans du pain azyme et du pain au levain. Vieilles histoires ?  Non : question de civilisation, donc de substance.
« Au terme d’une effroyable perte de principe spirituel, nous voyons le chiffre se substituer à la lettre […] Voyez ces salles de marché qui résonnent de statistiques sur la dette publique, ces journaux remplis de courbes des dépenses et des recettes. Il est urgent de déchiffrer le monde – en redonnant à ce verbe dé-chiffrer toutes ses énergies de sens. »
Ces pages stimulent en même temps qu’elles donnent des complexes. Comment peut-on être si attentif, si curieux de tout et sensible ? C’est qu’il y a là davantage que beaucoup d’informations et de lectures jointes à un évident talent de journaliste : une inflexion très personnelle, les aveux d’un cœur pudique ; un regard grave, mélancolique, empreint de compassion et de révolte. En somme, c’est écrit en Lapaque, comme Muray écrivait en Muray et Vialatte en Vialatte. Une telle distinction n’est pas donnée à tout le monde.[/access]

Autrement et encore, Sébastion Lapaque, Actes sud, 2013.

*Photo : ErrorTribune.

Angelina Jolie et Christine Boutin, duel au sommet

Angelina Jolie vient d’émouvoir le réseau mondialisé des quadras névrosés en osant révéler l’inavouable : elle a subi une double ablation des seins, une mastectomie, acte préventif contre le cancer du sein. La star hollywoodienne, connue en Lara Croft pulpeuse et intrépide, a déclenché l’admiration générale, des éditorialistes aux mères de famille, en affichant publiquement cette « décision difficile », que son mari Brad Pitt qualifie d’« héroïque ».  L’égérie transformée en briseuse de tabous explique qu’elle a choisi cette solution extrême car il existait avant l’opération un risque de 87 % qu’elle développe un cancer du sein et de 50 % un cancer de l’ovaire, en raison d’un gène défectueux (BRCA1), évoquant sa mère, foudroyée à 56 ans par le fléau. Si elle a écrit une tribune expliquant son acte dans le New York Times, c’est pour sensibiliser et encourager les femmes à accomplir la même démarche, bref à « avoir des couilles », mais plus de seins.
De son côté, Christine Boutin s’est moquée de la malheureuse actrice dans un énième tweet de mauvais goût. Loin de nous l’idée de nous faire l’avocat du diable et du manque de charité mais osons nous interroger : y aurait-il un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de la chrétienne démocrate ?
Il y a en effet un sacré paradoxe à saluer comme du courage un acte qui n’est que l’expression d’une terrible peur de la mort.  Cette légitime angoisse humaine, trop humaine, et sa publicité disent quelque chose de notre époque. Par son acte préventif, Jolie se fait le symbole d’un certain malaise occidental vis-à-vis de la vie, d’un principe de précaution poussé à son paroxysme. Dans un monde sans utopie et où le deuil de Dieu est consommé, la peur de la mort et de la souffrance deviennent l’ultime référentiel d’égos déboussolés.  Désormais, la peur est l’aiguillon de toutes nos décisions. Une seule maxime guide l’action humaine : in dubio, pro malo : dans le doute, opte pour le pire. Or, la vie, c’est d’abord un corps qui souffre, des viscères et des maladies. C’est la possibilité de mourir. C’est l’imprévu.
En s’amputant les seins, Angelina Jolie fait passer un message simple : notre corps, ce fardeau naturel dont nous aimerions nous débarrasser pour gagner une liberté absolue (c’est-à-dire absoute de tout lien), ce corps est un obstacle à la vie. Coupons nous les seins, remplaçons nos cœurs par des boites en plastique, mettons des dentiers pour ne pas attraper de caries, faisons l’amour à des machines pour ne pas choper de MST, et mourrons un beau jour au bord d’un lac suisse, sans faire de bruit, par une douce injection létale, elle, risquée à 100%.

The Knife : le côté qui tranche

the knife dreijer

Peu de groupes suscitent autant d’attente que The Knife. Attente dans le temps (leur précédent album datait de 2006) et dans le contenu (les Suédois sont connus pour surprendre). Or, dans ce contexte comme dans d’autres, l’attente fonctionne comme une détente et le coup porté se doit d’assumer l’impact. Si l’album Shaking the habitual imprima résolument sa marque et reçut de la part de la critique un feu d’artifice d’éloges (amplement justifiés tant le disque est un bijou ciselé d’électro-pop avant-gardiste et envoûtante, osant plusieurs plages de dix minutes excellemment développées), la tournée, dès les premières dates, provoqua en revanche chez les fans des réactions violentes. Des réactions telles qu’on n’en avait pas vu depuis cinquante ans au moins qu’on commémore sur un mode factice les célèbres scandales des avant-gardes.
La majorité des commentaires sur les réseaux sociaux dénonce en effet avec rage un « prétentieux foutage de gueule », certains évoquent au contraire une extase, quant aux critiques, ils sont plutôt enclins, malgré une certaine réserve, à justifier et saluer la démarche. Au sujet de cette prestation de The Knife, considérant qu’une proposition radicale appelle une réponse du même degré, je prends pour ma part résolument leur parti.
Que s’est-il passé, au juste, le 4 mai dernier, lorsque le frère et la sœur Dreijer se sont présentés sur scène à la Cité de la musique ? Eh bien, tout d’abord, il fut difficile de les distinguer parmi les sept autres musiciens, tous vêtus de capes monastiques puis de leurs seuls costumes colorés, d’autant que le groupe était soit noyé dans l’ombre soit enseveli sous une mirifique profusion lumineuse. Des instruments étranges, essentiellement percussifs, qui semblaient avoir été fabriqués par une peuplade de l’Atlantide, se voyaient marteler sur les ondes électroniques en cascades. Différentes personnes s’échinaient à chanter dans les micros quand ne s’élevait finalement que la seule voix singulière, vénéneuse, incantatoire de Karin Dreijer-Andersson.
Et puis quelques morceaux plus tard, les prétendus musiciens remportaient leurs instruments en bord de scène et se révélaient vrais danseurs, offrant divers ballets parfaitement adaptés à cette atmosphère pagano-futuriste divulguée dès l’origine. Les faux chanteurs se succédaient ou bien, en chœur, faisaient mine d’interpréter la même voix entêtante et sinueuse qui continuait de dominer la matière sonore. Sur une toile blanche, le visage d’un jeune homme projeté se mit lui-même à articuler les paroles avec des mimiques extraordinairement expressives, relayant une danseuse métamorphosée en diva sauvage.
Alors la confusion fut à son comble. Où sont-ils ? Que reste-t-il de réellement joué ? Y a-t-il jamais eu quoi que soit d’autre que des bandes enregistrées ? Le spectateur se trouvait insolemment déçu quant à ses expectatives, pris à parti comme au début d’un film de Debord ou comme devant Marinetti, le chef des futuristes italiens, présentant sous les huées sa face à l’intérieur d’un cadre vide en déclarant : « Autoportrait ! » En raison de cela, beaucoup qualifièrent le concert du titre de « performance » et arguèrent avoir été trompés sur la marchandise. Il est souvent sain d’être trompé sur la marchandise, là où la marchandise échoue, il arrive que l’esprit triomphe. En tout cas, je ne parlerais pas de « performance », parce que ce terme recouvre aujourd’hui essentiellement l’escroquerie d’un concept simpliste et rebattu, ou d’une vague trouvaille scénographique avortée, mis en place par des « artistes » n’ayant ni la formation intellectuelle ni la culture artisanale nécessaires pour les mener à bien, mais se cachant derrière le paravent inquisitorial de l’art contemporain pour continuer – sans crainte de la moindre sonnerie – leur récréation subventionnée. Je ne parlerais pas de « performance », mais je comprends qu’on s’y réfère, et pour la plupart, les spectateurs offusqués par la prestation de The Knife n’auraient pas rechigné à débourser quelques euros pour assister à ce genre de chose afin, quitte à s’emmerder, d’en sortir gratifiés socialement et à leurs propres yeux. Sauf qu’étant venus pour jouir, ils s’attendaient à ce qu’on stimule certaines zones érogènes qui ne furent qu’à peine effleurées. Pourtant, il paraît qu’on tenta simplement d’en activer d’autres.
Je ne parlerais pas de « performance » parce que ce concert fut un spectacle musical très habilement scénographié. Ensuite, la démarche de prise à revers du spectateur était authentique et pertinente. Lorsqu’on assiste à une performance, de nos jours, on s’attend à voir n’importe quoi, aussi n’est-on pas surpris qu’on nous serve précisément cela. Avec The Knife, le public s’attend à quelque chose et on lui offre autre chose, et cet autre chose révèle par la même occasion que la première chose attendue aurait justement été une tromperie. Voilà qui représente un véritable acte d’avant-garde au sens non galvaudé du terme. La musique électronique sur scène tient globalement de la prostitution, c’est ce que révèle, consciemment ou non, l’ombre projetée du spectacle. La plupart des musiciens électro hésitent en effet sur scène entre une attitude de geeks débiles – enfin, de geeks -, et une pâle imitation des canons du rock, sauf qu’il n’y a ni réelle interprétation ni authentique prise de risque possibles dans la configuration qui est la leur. Ainsi miment-ils des étreintes dont ils demeurent incapables dans le seul but de promouvoir leur travail. Les membres de The Knife, eux, sont parvenus à prendre enfin un risque et, à condition qu’il soit réceptif, à exciter leur public d’une manière neuve.
C’est que derrière leur fascination assez kitsch pour les travelos et leur attitude anti-star plutôt naïve (à l’instar des anciens empereurs nippons, on n’est pas moins sacralisé parce que dissimulé à la vue du profane, au contraire), derrière ces lieux communs indifférencialistes, donc, typiques de l’air du temps, les Dreijer touchent à quelque chose de plus profond, de plus fécond : l’ambiguïté. L’ambiguïté entre la machine et la grâce, entre le masque et la nudité, entre le rite et le jeu, entre l’insolence et l’offrande, entre l’ordre rythmique et la confusion ; et puis, bien sûr, entre le réel et le mensonge. C’est là qu’au lieu de seulement faire communier la foule, le duo la divise. Et au cours de cette division, on sort du pur entertainment de la musique de masse pour s’en réveiller porteur d’un nouveau trouble.
Gloire à ce nouveau trouble !

Une vidéo officielle du dernier album de The Knife :

*Photo : The knife.

Affaire Al-Dura : Israël parle enfin

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israel mohammed al dura

Le gouvernement israélien vient de publier un rapport officiel commandé par le premier ministre Netanyahou pour mettre fin à la controverse autour du reportage de Charles Enderlin, que France 2 avait diffusé le 30 septembre 2000, montrant un enfant palestinien – Mohamed Al-Dura – touché par balles dans les bras de son père Jamal Al-Dura. Cette enquête conclut que l’absence de preuves permettant d’appuyer les propos du journaliste était manifeste avant même la diffusion du reportage. Autrement dit, il s’agit dans le meilleur des cas d’une faute professionnelle grave de la part des responsables de la télévision publique française qui ont décidé de diffuser les images et le commentaire qui les accompagne.
Malheureusement, les conséquences de ces erreurs sont terribles. Rapidement diffusé dans le monde entier, ce reportage erroné a gravé dans la mémoire collective l’image choquante d’un enfant mourant dans les bras de son père sous une pluie d’acier. Les dégâts se sont révélés particulièrement dévastateurs dans le monde musulman où elles ont encouragé la haine et la violence.
Pour Israël, il s’agit d’un véritable revirement car dans les jours suivant la diffusion du reportage, les officiers de l’état-major et du commandement du Front Sud avaient accepté la possibilité que des balles israéliennes aient pu accidentellement atteindre le garçon. À l’époque, alors que la deuxième intifada faisait rage dans la bande de Gaza (où les images ont été filmées) mais aussi en Cisjordanie et dans certaines zones à l’intérieur des frontières internationalement reconnues d’Israël, le haut commandement de l’armée, tenant en estime Charles Enderlin et la télévision publique française, n’avait pas imaginé que de telles erreurs étaient possibles. Les propos d’Enderlin étaient donc pris pour argent comptant. Mais très rapidement, dès novembre 2000, des sources officielles israéliennes ont commencé à émettre des doutes quant à l’authenticité du reportage de France 2.
Pendant plus d’une décennie, l’attitude générale du gouvernement israélien a été de ne pas s’impliquer dans une affaire où il n’avait que des coups à prendre. Certains officiels ont espéré qu’en mettant de côté ces images, le reportage sur Mohamed al-Dura serait oublié et qu’il ne causerait plus de dégâts. Du coup, des particuliers comme Philippe Karsenty ont mené un combat quasi-solitaire, affrontant l’indifférence  israélienne voire parfois une franche hostilité.
Aujourd’hui, après avoir examiné de façon exhaustive les éléments liés à l’affaire al Dura, la commission constate que les faits rapportés dans le reportage de France 2 sont sans fondements. C’est désormais la position officielle du gouvernement israélien. Contrairement à ce qui est affirmé dans le commentaire du reportage, les images montrent clairement qu’à la fin des rushes de France 2, le garçon est vivant et qu’il bouge de façon délibérée. Il n’y a aucune preuve que Jamal et son fils aient été blessés. En revanche, de nombreux indices amènent à penser qu’ils n’ont reçu aucune balle. De plus, l’analyse balistique montre que les impacts de balles sur le mur, retrouvées autour des al-Dura, ne pouvaient venir de la position israélienne.
Quant aux déclarations du caméraman de France 2, Talal Abu Rahma (qui a filmé la scène, Charles Enderlin étant resté à Jérusalem), elles se sont révélées souvent contradictoires et mensongères. En dépit de tout cela, France 2 et Charles Enderlin, qui a commenté le reportage, ont refusé de reconnaître leurs erreurs. Ils ont même réaffirmé leurs accusations initiales.
Bien que tardive, l’adoption de ce rapport par le gouvernement israélien est néanmoins important. Depuis l’automne 2000, comme me l’avait objecté un ancien garde des sceaux, ceux qui se battaient pour rétablir la vérité dans cette affaire étaient obligés d’expliquer pourquoi le gouvernement israélien ne soutenait pas leur combat. Avant la décision de la cour d’appel dans le procès en diffamation engagé par France 2 contre Philippe Karsenty, attendue le 22 mai, c’est peut être un premier signe que les arguments avancés depuis si longtemps tombent enfin sur des oreilles attentives.

1943 : Nestor Burma entre en piste

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nestor burma malet

Léo Malet (1909-1996) doit sa postérité au petit écran et à la BD. Quoi de plus normal pour un libertaire pur jus de connaître le succès par la voie des arts populaires ? C’était la revanche du vieil enragé contre l’establishment littéraire. Le fringant Guy Marchand qui interpréta Nestor Burma, détective de choc de 1991 à 2003 à la télévision, fit beaucoup pour la renommée du patron de l’agence Fiat Lux et de la belle Hélène Chatelain. Comment oublier les apparitions de Natacha Lindinger dans les saisons 1 et 2 aussi érotiques et subtiles que celles de Diana Rigg (Emma Peel) dans la série The Avengers ?
À partir de 1988, le dessinateur Jacques Tardi fut, lui aussi, le grand propagateur de cette œuvre explosive. S’intéresser au parcours romanesque de l’écrivain, c’est refaire un cheminement intellectuel et politique qui traverse un siècle de débats d’idées et de fractures françaises. Si Léo Malet a connu un regain d’intérêt après Mai 68, les dernières années de sa vie ont heurté les humanistes. Malet est comme son héros Burma, instable, provocateur, meurtri, aigri, anar, réac, violent, poétique et nostalgique. N’en déplaise aux âmes pures qui aiment la littérature sans ratures, Léo était un drôle de zigoto, ce qui fait toute la saveur inimitable de ses romans policiers. Forcément grinçants et incorrects.
De sa naissance à Montpellier jusqu’à son enterrement au cimetière de Châtillon-sous-Bagneux, Malet embarrasse ses biographes, mais jamais ses lecteurs qui ont trouvé en Burma un antihéros plus plausible et vivant que le pantouflard commissaire Maigret, pourtant tous deux amateurs de pipes. Idéologiquement, Malet reste suspect à l’égard d’une partie de la critique car il a flirté avec tous les courants de pensée. Anarchiste distribuant le journal L’Insurgé dans ses jeunes années, il a débarqué en 1925 au foyer végétalien de la rue de Tolbiac à Paris. Il a ensuite fréquenté les surréalistes et plus particulièrement Breton, s’est un temps inscrit au Parti Ouvrier Internationaliste (trotskiste) et a même été un candidat gaulliste éphémère dans une élection d’après-guerre. Ses prises de parole céliniennes dans les années 80 ont fini par brouiller totalement son image. Authentique désespéré ou provocateur peu inspiré ?
Gardons-nous de juger les hommes qui ont vécu deux guerres mondiales, les indépendances, la fin des maisons closes, l’avènement de la société de consommation et l’urbanisation à outrance. Anar un jour, révolté toujours est une devise qui lui colle assez bien à la peau. Car Malet n’était pas de ces écrivains prédestinés, professeurs ou universitaires érudits qui pratiquent les belles lettres comme on soigne son drive au golf. Malet a connu la cloche, la taule, le stalag, l’occup’ et puis des dizaines de petits boulots, copiste dans une banque, chanteur de cabaret à Montmartre, avant de devenir auteur de romans noirs et inventeur de Nestor Burma.
120, rue de la Gare, première enquête du détective, sort en 1943 aux éditions Hachette.
Suivront 27 romans et 5 nouvelles où Burma traînera sa mauvaise tête dans tous les arrondissements de la Capitale (Les nouveaux Mystères de Paris). Dès son premier livre (deux ans avant le lancement de la Série noire fondée par Marcel Duhamel), l’auteur met en place sa galerie de personnages brusques, immoraux et sans illusion. Si Léo Malet s’est inspiré des américains, Dashiell Hammett entre autres, il invente une forme de littérature populaire inclassable, libre et corrosive. Le roman noir à la française vient de naître en pleine guerre. Un mélange d’intrigues policières, de réalisme sociale, de sexe, de gouaille parigote et d’amertume. Un cocktail qu’il résume dans La complainte de Nestor Burma, une chanson de 1955, où il fait le portrait parlé de Burma : « C’est en compagnie d’Hélène, secrétaire au frais minois ; Covet, reporter matois, que ses enquêtes il mène, fonçant d’autor dans l’brouillard en réfléchissant plus tard ». Tout est dit.

Nestor Burma de Léo Malet – 4 Tomes (Premières enquêtes, Les Nouveaux Mystères de Paris I et II, Dernières enquêtes) – Bouquins  – Robert Laffont.

120, rue de la Gare– Malet – Tardi – Casterman.

 

*Image :  Jacques Tardi.

Que fait la police ?

La police est une grande famille composée de commissaires de télévision (Maigret, Moulin, Roger Hanin) et de beaucoup d’anonymes en uniformes. On appartient, dans la famille, à des unités aux noms imprononçables et mystérieux, sigles, signes ou acronymes au rayonnement poétique… On est membre de la BRDA (Brigade de répression de la délinquance astucieuse), on travaille à la DNRAPD (Division nationale pour la répression des atteintes aux personnes), on bosse à l’OCPRF (Office central chargé des personnes recherchées ou en fuite), on pointe à l’OCLTIC (Office central de lutte contre la criminalité des technologies de l’information et de la communication)… où, en tant qu’OPJ on passe beaucoup de temps au bureau à consulter le FAED, tout en méditant à sa jeunesse où l’on rêvait d’être officier dans l’antigang, autrement appelée BRI. Voilà qui contribue déjà à donner de la saveur au métier.
On a beaucoup parlé de la police ces derniers jours. Surtout depuis les événements qui ont enflammé l’esplanade du Trocadéro, après le grand rassemblement « festif » footballophile de lundi dernier autour des héros du PSG. La suite est connue. Les « ultras » du club qui s’agitent devant les caméras de télévision et montent comme des ânes sur des échafaudages branlants. Puis c’est l’embrasement. Les boutiques pillées. Les passants agressés. Les touristes dépouillés. Et la plupart des médias qui s’obstinent farouchement à ne pas vouloir distinguer les hooligans à l’origine des désordres, et le « nouveau public » des casseurs qui a donné l’impression au monde entier – lundi dernier – que la plus belle ville du monde était à feu et à sang. Les polémiques on les connaît… Contre Manuel Valls. Contre le préfet de police (On espère qu’il a un violon d’Ingres… il est probable que d’ici quelques temps il ait beaucoup de temps libre…). Et finalement contre la police…
Car oui, que faisait la police ? Et bien c’est très simple. Et je le prouve, grâce à la fascinante lettre d’information publiée chaque semaine par la préfecture de police de Paris, appelée PPrama. En effet, dans l’édition datée du 15 mai, soit deux jours après les regrettables incidents, la préfecture de police communiquait sur un certain nombre de sujets cruciaux. Tout d’abord elle entendait rappeler l’action injustement méconnue de la « police verte« … « A l’approche de l’été, la direction opérationnelle des services techniques et logistiques (DOSTI) coordonne des opérations de sensibilisation aux nuisances sonores« … Et l’on disait la police absente du terrain ? Le bulletin d’information croit bon, plus loin, de rappeler que la pratique de la chasse dans l’agglomération parisienne est « réglementée » (ouf !) : « Responsable de la sécurité des personnes et des biens à Paris et dans les départements de petite couronne, le Préfet de police assure cette mission sur ce territoire où subsiste certaines zones chassables. » Voilà une curiosité qui ravira les esprits marginaux. Et notez bien qu’il ne s’agit pas là de chasse au touriste japonais.  Mais, à la une de PPrama, on retrouve une mise en garde solennelle concernant la question des escroqueries à la charité publique dans les zones touristiques, dont… le Trocadéro. La police est fortement mobilisée. Oui. Contre l’attaque des faux mendiants roumains… « Sur les sites touristiques de la capitale, vous rencontrez régulièrement des jeunes filles et garçons, souvent mineurs, qui vous abordent ‘pétition’ à la main. Parfois sous couvert d’un handicap feint – ils peuvent se prétendre sourds et muets… » Ah, ce drame des handicaps feints… Et on se demande ce qu’a fait la police face aux casseurs déchaînés ? Semblant d’être aveugle ?
Circulez, y’a rien à voir !

Voynet, gardienne de musée

voynet montreuil signacMme Voynet, maire de Montreuil, bien connue des oiseaux mazoutés mais ignorée des électeurs[1. Le naufrage du pétrolier Erika, le 12 décembre 1999, souilla plus de 400 km de côtes françaises, et tua environ 300 000 oiseaux. Interrogée, Mme Voynet, ministre de l’Écologie, déclara : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle ! » Candidate des Verts à l’élection présidentielle de 2007, elle réunira sur son nom 1,57 % des suffrages exprimés au premier tour], témoigne d’un goût très sûr, quoiqu’un peu tardif, pour une oeuvre de grande dimension (3 m x 4 m) du peintre Signac, intitulée Au temps d’harmonie, et exposée depuis 1938 dans l’escalier d’honneur de sa mairie. Le citoyen lambda, toutefois, ne peut la voir que pour ses noces, sur rendez-vous ou en quelques grandes occasions comme ce « Réveillon solidaire » du 31 décembre 2011 où la mairie fut ouverte à tous. Des amoureux de l’art manifestèrent leur solidarité en vandalisant le tableau.[access capability= »lire_inedits »]
Paul Signac (1863-1935) est considéré, avec Georges Seurat, comme le fondateur du mouvement dit des « pointillistes ». C’est sa première épouse, Berthe Roblès, peinte par l’artiste sous les traits de La Femme à l’ombrelle (musée d’Orsay), qui confia le tableau à la mairie de Montreuil, sur la suggestion du communiste Marcel Cachin.
Pour la petite histoire, celui-ci était le grand-père de Françoise Cachin, qui était également, par sa mère, la petite-fille de Signac. Disparue en 2011, cette femme de grand caractère[2. Françoise Cachin était une amie très chère, comme le sont toujours sa fille, Charlotte, et son mari, Georges Liébert, que cette amitié a récemment conduit à devenir actionnaire de Causeur.], qui collabora avec ferveur à la création du musée d’Orsay − elle en fut la première directrice − faisait l’unanimité des admirations parmi les esprits indépendants et lucides de notre temps. Son hostilité au projet du « Louvre Abu Dhabi » lui valut d’être fort injustement traitée par Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture. Rédactrice du catalogue raisonné de l’oeuvre de son grand-père, elle estimait que le tableau n’avait pas été donné, mais seulement confié en dépôt à la Ville de Montreuil, et souhaitait qu’il soit exposé à Orsay.
Sa fille, notre amie Charlotte Liébert-Hellman, s’est justement émue du défaut de surveillance et du peu d’empressement des responsables locaux à prendre des mesures pour protéger l’oeuvre de son arrière-grand-père de la rage ou de la maladresse des crétins. Charlotte tenta en vain d’alerter Mme Voynet. Devant son silence persistant, elle lança, en 2012, une assignation en référé, non pour jouir égoïstement du tableau, mais pour le remettre au musée d’Orsay, dont le président, Guy Cogeval, déclarait à Libération le 11 juillet 2012 : « Ce tableau très important a sa place évidente dans la nouvelle salle des grands formats, où il pourra être accessible au public tout en bénéficiant de conditions de conservation qu’une mairie ne peut pas réunir. » Yves Badetz, à cette époque conservateur, chargé des dépôts et acquisitions du même musée, apportait cette précision à l’AFP : « En janvier [2012], lorsque nous avons appris la dégradation de l’oeuvre, nous avons proposé à la mairie notre expertise. Nous nous sommes dits prêts à financer une copie afin de pouvoir mettre la toile à l’abri. »
Reportée à trois reprises, l’audience a eu lieu le 9 avril devant la 5e chambre du tribunal correctionnel de Paris : le tableau, qui a été restauré entre-temps, restera à Montreuil. Guy Cogeval qui, en mars, avait été reconduit pour trois ans à la tête d’Orsay, s’est prudemment abstenu de toute nouvelle intervention dans l’affaire. Aurélie Filipetti, ministre de la Culture, s’est rangée au côté de Dominique Voynet, pour le « peuple de Montreuil » contre les « élites » parisiennes : il parait que la ministre n’aime pas les « musées bourgeois ». Peut-être faudrait-il faire savoir à la ministre et à la maire que le « peuple de Montreuil » compte aujourd’hui plus d’intermittents du spectacle que d’ouvriers…
Espérons que Charlotte Liébert- Hellman, malgré sa lassitude d’être traitée d’« héritière avide », fera appel de cette décision. Le musée d’Orsay accueille 3 millions de visiteurs chaque année : combien se déplaceront à Montreuil, après avoir demandé l’autorisation d’y admirer le tableau ?
Dominique Voynet gardera donc Au temps d’harmonie. Un temps révolu à Montreuil, où ses méthodes ne font pas franchement l’unanimité. En licenciant le directeur de la salle d’art et d’essai Le Méliès, elle a suscité la colère de nombreux habitants de la ville, soutenus par une pléthore d’artistes. Si, d’aventure, Mme Voynet se retrouvait sans emploi après les élections municipales de 2014, la Ville de Montreuil, reconnaissante, lui offrira certainement un poste, sinon de caissière de cinéma, de gardienne de musée.[/access]

Thilo Sarrazin : L’islam est un obstacle au métissage

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Causeur : L’Allemagne disparaît, dites-vous. En décrivant une citadelle assiégée par des hordes d’immigrés musulmans prêts à fondre sur Berlin comme les barbares sur Rome, ne cherchez-vous à noircir le tableau pour attiser la peur des populations autochtones ?
Thilo Sarrazin : N’exagérons rien. J’observe simplement que l’Allemagne est condamnée par sa démographie. Primo, notre faible taux de natalité fait que chaque génération est 35% moins nombreuse que la précédente. Secundo, les capacités intellectuelles et la réussite scolaire de nos enfants décroissent encore plus vite que notre population. Car pendant que les individus les plus intelligents se reproduisent peu, les immigrés musulmans que nous accueillons font, eux, beaucoup d’enfants, qui réussissent moins bien à l’école.
Pardon ? Avons-nous bien compris ? Les immigrés musulmans sont moins intelligents que les Allemands « de souche » ? Seriez-vous un raciste biologique ?
Bien sûr que non ! Je ne dis pas que ces individus sont moins intelligents que les autres. Leur Q.I moyen est d’ailleurs globalement identique à celui des Allemands « de souche ». Je parle de réussite scolaire : lors des tests PISA, les résultats des enfants d’immigrés musulmans sont nettement inférieurs à ceux des immigrés est-européens et asiatiques et proches des performances leurs petits camarades restés dans leur pays d’origine. J’en déduis que certaines cultures encouragent plus la réussite scolaire que d’autres, notamment parce qu’elles misent davantage sur l’instruction de l’enfant.
Certaines cultures ou certains régimes politiques. Mais même en supposant que vous ayez raison, l’intégration des immigrés arabo-musulmans se fera par la hausse du niveau d’éducation, et c’est déjà le cas pour une partie d’entre eux. N’est-ce pas simplement l’affaire d’une ou deux générations ?
Ne sous-estimez pas l’importance de l’héritage islamique dans la culture des peuples arabes et moyen-orientaux. Or, l’islam est un obstacle direct au métissage, puisqu’il interdit les mariages mixtes avec les habitants du pays hôte. Comme si cela ne suffisait pas, le mariage précoce des femmes et la quasi-obligation qui leur est faite d’enfanter jusqu’à ce qu’elles aient un fils, font que le taux de natalité des musulmans est largement supérieur à celui de l’ensemble de la population. Ce déséquilibre démographique encourage naturellement le séparatisme culturel. En réalité, ce qui empêche l’intégration, c’est le cocktail « endogamie + surnatalité ». [access capability= »lire_inedits »]
Peut-être, mais dans un Etat de droit, on ne peut pas empêcher les gens de se marier comme bon leur semble, ni de faire des enfants. Que faire si la bataille de l’intégration est déjà perdue?
Pour commencer, il faut cesser de faire venir de nouveaux immigrés. Si on veut endiguer les flux d’immigration en provenance d’Afrique, de Turquie et du Moyen-Orient, il faut reprendre le contrôle des frontières européennes, ce qui suppose d’améliorer la coopération entre l’UE et les Etats. Il faut aussi supprimer les aides sociales qui sont des incitations à l’immigration. D’après les sondages, 50% des Allemands d’origine turque quitteraient la République fédérale si on leur coupait les allocations ! Ceci étant, il ne suffira pas de réformer le système d’aide pour changer les comportements de ceux qui rejettent nos valeurs et notre mode de vie.
Il ne s’agit pas non plus de pénaliser tous les autres. Prônez-vous l’immigration zéro alors que l’Allemagne manque de main d’œuvre qualifiée ?
Bien sûr que non. Je suis prêt à accueillir les migrants du monde entier, si leurs compétences professionnelles manquent à mon pays. Les ingénieurs électroniques égyptiens ou les physiciens turcs sont les bienvenus en Allemagne !
Quoi qu’il en soit, le marasme que connaît l’Europe depuis trente ans a sans doute douché bien des velléités d’immigration …
Vous vous trompez sur toute la ligne ! Au début des années 1970, l’Allemagne de l’Ouest employait 1.4 million d’ouvriers italiens. La plupart sont rentrés chez eux. À la même époque, elle accueillait 700 000 travailleurs turcs. Et alors qu’aucun permis de séjour de travail n’a plus été délivré depuis 1973, on compte 3.5 millions d’Allemands d’origine turque.
Il ne s’agit pas de gens qui sont venus mais, pour une large par, de leurs descendants. Quelle conséquence a eu la parution de votre brûlot, il y a trois ans ? Son succès vous incite-t-il à revenir dans l’arène politique ?
Mon livre a changé les termes du débat. Mais, étant membre du SPD depuis 1973, je n’ai jamais soutenu et ne soutiendrai jamais aucun autre parti.
Ce qui ne vous empêche pas d’attaquer frontalement ses dogmes les plus chers. Après l’immigration, vous proclamez dans votre dernier livre que L’Europe n’a pas besoin de l’euro. N’êtes-vous pas simplement devenu décliniste ?
Jugeons sur pièces. Contrairement à ce que tout le monde espérait, l’euro n’a pas renforcé l’intégration économique, ni stimulé la croissance et l’emploi. On croyait naïvement qu’une zone monétaire plus vaste créerait plus de richesse. Or, la taille d’une zone monétaire importe beaucoup moins que son niveau de cohésion qui compte. Et de ce point de vue, la France et l’Allemagne n’ont jamais été aussi éloignées l’une de l’autre. Sans parler des autres pays…
Drôle de raisonnement ! La coopération aurait-elle été meilleure avec deux monnaies au lieu d’une seule ?
Eh bien oui ! Avant la création de l’euro, la France pouvait coopérer sans dégâts avec l’Allemagne en dévaluant sa monnaie. Cela permettait d’aplanir les éventuelles tensions entre une France au secteur étatique très large, adepte des déficits et de l’interventionnisme économique, et une Allemagne plus économe, plus libérale, se fiant davantage aux marchés financiers qu’au tout-Etat. Grâce à ce « deal » franco-allemand, nos niveaux de croissance étaient sensiblement voisins. Mais aujourd’hui, alors que l’euro fort plombe vos exportations, vous ne pouvez plus dévaluer !
Une minute : la désindustrialisation française a précédé la monnaie unique. 
C’est vrai, car vous souffrez aussi d’un manque de compétitivité. En réalité, si elle veut concurrencer l’Allemagne dans le cadre de l’euro, la France n’a d’autre choix que de l’imiter, ce qui signifie réformer son marché du travail, adopter des taux d’imposition attractifs,  dégraisser son secteur public, réduire ses déficits, etc.
En somme, nous n’aurions qu’à devenir Allemands ? Pour cela il faudra nous convaincre de renoncer à nos acquis sociaux. Ce n’est pas gagné…
C’est bien pour cela que François Hollande évite de prendre les mesures nécessaires tout en laissant certains de ses ministres taper sur l’Allemagne pour faire diversion. Mais si vous voulez sortir du marasme, vous n’y couperez pas : soit vous faites comme nous, soit vous quittez l’euro.
Et que devrions-nous choisir ? Donnez-nous un conseil d’ami…
Tant que la France reste membre de la zone euro, elle est condamnée à souffrir. Deux scénarios se profilent : soit Hollande ne bouge pas et continue de subir l’hégémonie économique allemande, soit il lance des réformes douloureuses qui feront monter le chômage et la récession bien avant que vous n’en récoltiez les fruits. Le gouvernement et le peuple français sont-ils prêts à de tels sacrifices ? Je n’en suis pas certain. Dans ces conditions, un retour au franc, aussi périlleux soit-il, est la meilleure solution. Croyez-moi : la France ferait mieux de quitter l’euro ![/access]

L’Allemagne disparaît, Thilo Sarrazin, éditions du Toucan, 2013 (trad. Jean-Baptiste Offenburg).

*Photo: Eric Allen Bell.

 

Touche pas à la femme belge !

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laicité-jean-louis-bianco

laicité multiculturalisme belgiqueUn fonctionnaire musulman, employé à la Ville de Bruxelles, a été  licencié pour « extrémisme », nous apprend le quotidien La Libre Belgique.
Philippe Close (PS), l’échevin[1. Elu adjoint au bourgmestre (maire) en Belgique] chargé du personnel communal, a expliqué que cet employé communal « a refusé de serrer la main de Karine Lalieux, prétextant que sa religion lui interdisait de toucher des femmes. Il a donc été convoqué, une enquête menée et il a répété qu’il continuerait à agir de la sorte. Dans ces circonstances, nous avons estimé que sa collaboration avec la Ville de Bruxelles ne pouvait plus continuer ».  « Nous avons un devoir de neutralité et le personnel doit aussi faire preuve de civilité », ajoute-il.
Manque de civilité, atteinte à la laïcité, ou misogynie ordinaire : pour quelle raison trouvons-nous évident ce limogeage ?  A quel moment une pratique religieuse devient-elle inacceptable dans la sphère publique ? Où fixer la « limite » à partir de laquelle il est juste et sain de dire « non » ?
Dans les sociétés occidentales, les confrontations frontales entre un Etat supposé neutre et des pratiques religieuses qui sortent de la sphère privée sont multiples, et le droit a bien du mal à tracer une frontière immuable entre le tolérable et l’inacceptable.
Dans son rapport Fonder l’avenir Le temps de la conciliation[2. Gérard Bouchard et Charles Taylor : Fonder l’avenir. Le temps de la conciliation. Rapport de la Commission de consultation sur les pratiques d’accommodement reliées aux différences culturelles, Québec, 2008], le philosophe canadien Charles Taylor, chrétien et communautarien, tente de tracer les contours d’une laïcité ouverte raisonnable, à travers la notion d’ « accommodements raisonnables ». Cette dernière notion renvoie au principe d’une « égalité dans la différence » : il s’agit de « remédier, au moyen de certains aménagements, à des formes de discrimination qui surviennent parfois dans l’application d’une norme ou d’une loi par ailleurs légitime.   Toute société a tendance à légiférer pour la majorité ; il s’ensuit que la loi n’est jamais vraiment neutre. ». En somme, il s’agit d’assouplir une norme existante pour l’adapter à nos sociétés multiculturelles.
Dans ce rapport, le philosophe dresse une liste d’anecdotes plus ou moins drôles où le droit se trouve frontalement confronté à une pratique religieuse : une employé catholique qui refuse de travailler le dimanche, un sikh qui veut porter le kirpan (poignard traditionnel)  à l’école, un rabbin qui menace d’attaquer l’aéroport de Seattle si celui-ci refuse d’installer une menora à côté du sapin de Noël, les témoins de Jéhovah qui refusent des transfusions sanguines, etc..
La plus inquiétante des dérives décrites est sans doute l’utilisation de l’argument religieux comme circonstance atténuante dans certains crimes : la Cour Municipale de Montréal a même utilisé ce motif pour « saluer le souci d’un accusé d’avoir sodomisé sa victime afin de préserver sa virginité » (!).
Face à ce genre de situations, la réponse traditionnelle que donne la laïcité à la française-ou à la belge- est un NON de principe, au nom de dérives potentielles ou de la crainte d’un engrenage (du type : j’autorise le voile à l’école et demain j’ai la charia).
Les « accommodements raisonnables » suivent la logique inverse : celle d’une riposte graduée. Le cas de Naïma, est à ce titre éclairant. Une  jeune femme d’origine égyptienne s’était inscrite à un cours de français à temps partiel dans un centre réservé aux communautés immigrantes. Tout son corps était voilé (seuls ses yeux ne l’étaient pas), même sa bouche. Or il s’agissait d’apprendre une langue. Le professeur a donc  fait observer qu’il n’était pas raisonnable de participer au cours avec la bouche voilée. Les autorités de sa communauté ont jugé qu’il s’agissait d’une discrimination à son égard. Mais à la différence de la France, le problème n’a pas été résolu par une loi. L’administration du lycée a proposé des accommodements : d’abord, que l’élève se mette au fond d’une salle derrière tout le monde et qu’elle puisse ainsi consentir à dégager son visage. Ses représentants communautaires ont refusé. Ensuite, on a proposé qu’elle tourne le dos aux autres lorsqu’elle devait parler : nouveau refus.  Dernier accommodement proposé : suivre les cours en ligne. Après un dernier refus, l’étudiante a été exclue.
Certains argueront qu’une telle logique aboutirait à l’explosion de « cas particuliers », à une loi « à la carte », bref, à la fin du mythe rousseauiste de la volonté générale. Mais l’expérimentation canadienne a montré que, loin de dégénérer en abus, une telle pratique ouvrait la voie à une société plus apaisée.
Ainsi, au lieu d’une rigidité absolue des principes, un assouplissement des normes est possible pour maintenir le vivre-ensemble, sans qu’on tombe pour autant dans un « effet-domino » désastreux. Il s’agit, non pas de céder à l’imprécation du communautarisme religieux, mais de prendre en compte l’évidence d’une diversité multiconfessionnelle. En somme, il faut réhabiliter le bon sens : refuser de serrer la main à une femme parce qu’elle est femme est inadmissible, mais porter un signe religieux dans l’espace public mérite au moins le débat, sinon la tolérance. Cette position très subtile a le mérite de tracer une troisième voie entre l’impossible neutralité absolue de l’Etat libéral (même travestie en mythe républicain) et l’impasse du communautarisme. Contre un universalisme dogmatique qui déracine, il faut prendre au sérieux le sujet de l’identité, sans pour autant tomber dans le piège essentialiste du « choc des civilisations ».
Le multiculturalisme n’est pas propre à la société québécoise, il est un fait dans la majeure partie des sociétés démocratico-libérales. Il ne doit pas pour autant devenir une valeur. Mais un pragmatisme réaliste nous invite à oublier nos vieilles lunes d’intégrisme laïcard pour tenter de trouver des ajustements raisonnables qui permettent de dénouer les crispations identitaires et d’éloigner le spectre de la « guerre des dieux ».

* Photo: Parlement européen

L’Évangile selon Tolstoï

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leon tolstoi que faire

leon tolstoi que faire

Léon Tolstoï (1828-1910), l’auteur archiconnu de Guerre et paix, fut célèbre en son temps pour ses prises de positions radicales en matières religieuses et sociales, aujourd’hui quelque peu oubliées.
On connaît la position de certains à la suite de Léon Chestov, analyse popularisée par Louis Pauwels dans sa préface à Anna Karénine (1972) : à partir de sa Confession de 1879, le romancier au réalisme puissant sombre dans un moralisme idéaliste de mauvais aloi, sa sève tarit du fait de sa (mauvaise) foi… Son chef d’œuvre de 1899, Résurrection, rend cependant justice à l’écrivain!
Cependant, si ses romans sont constamment réédités et accessibles sous tous formats et dans diverses traductions, ses essais, pour la plupart traduits et publiés en français au tournant du vingtième siècle, ont depuis longtemps été boudés du public, accessibles seulement à une petite secte de tolstoïens avertis qui se transmettaient le flambeau de génération en génération, souvent dans les milieux pacifistes, non-violents et chrétiens dissidents – qui souvent se recoupent.
Pourtant, l’influence de la doctrine évangélique de Tolstoï a été immense : le jeune Mohandas Gandhi (1869-1948) échangera une correspondance décisive avec le vieux comte en 1909-1910 et baptisera « Ferme Tolstoï » sa première expérience communautaire sud-africaine, préfiguration de ses futurs ashrams. Et le libérateur de l’Inde trouvera dans sa doctrine de « non-résistance au mal par le mal » les prolégomènes de l’ « ahimsa », la mal-comprise « non-violence » ou « résistance non-violente » qui rejoint la fameuse « désobéissance civile » initié par Thoreau au siècle précédent[1. Texte que Tolstoï fit traduire et publier en russe en 1894.]. C’est au cours d’un voyage de quatre ans en Inde, dont sept mois à l’ashram de Sabarmati auprès de Gandhi en 1925, que l’Américain Richard B. Gregg (1885-1874), dont vient d’être publié en français La valeur de la simplicité volontaire (1936), s’initia à la philosophie gandhienne. Son ouvrage majeur, The Power Of Non-Violence (1935), influença profondément Martin Luther King – avec le succès que l’on sait. Loin d’être une sagesse sirupeuse pour babas ou bobos, la non-violence est avant tout une discipline difficile, tant personnelle que collective, et surtout un formidable outil de lutte populaire.
Face au reflux des dernières décompositions idéologiques, à l’impasse d’un libéralisme « sociétal » de centre-droite-gauche, et à l’absence d’émergence d’idées nouvelles aux extrêmes, de petites maisons d’éditions courageuses, artisanales et souvent peu rentables, s’intéressent aux bonnes vieilles nouvelles idées trop vite enterrées par le siècle de fer. En témoignent quelques rééditions récentes de Tolstoï politique. Ou encore les éditions Le Pas de côté, fondées à Vierzon par Pierre Thiesset et Quentin Thomasset, qui ressortent coup sur coup L’esclavage moderne, Aux travailleurs, Le grand crime et Où est l’issue ? Dans ces essais, paru une première fois en français entre 1901 et 1905, Tolstoï s’en prend avec fougue au mensonge moderne, celui de l’Etat, celui de l’économie politique, mais aussi au libéralisme et au socialisme unis dans le productivisme et l’industrialisme. Tolstoï, certes, exagère – mais c’est aussi ce qui fait sa force, et son talent. L’exagération tolstoïenne répond à son exaspération devant une société abusivement injuste et hypocrite, et la force de vérité de cet hérétique, comme chez Léon Bloy, lui vient de son appétit de justice sociale autant que de justesse romanesque. « J’écris ce que je pense et qui ne saurait plaire ni aux Etats, ni aux gens riches », répond-il à sa femme qui s’alarme des risques qu’il prend par ses radicales propositions et ses prises de positions publiques. Face à l’Etat libéral et au libéralisme étatique, Tolstoï est on ne peut plus actuel.
Contre l’organisation sociale du mensonge et de la violence, Tolstoï plaide pour une libération non-violente par le christianisme intégralement vécu – qui n’évitera pas martyre et persécution : « Il n’est pas en mon pouvoir d’empêcher les hommes qui se croient éclairés de voir dans l’enseignement évangélique une doctrine vieillie et trop usée pour leur servir de règle dans la vie. Ma tâche se borne à proclamer la source où j’ai puisé la connaissance d’une vérité que l’humanité est loin d’apercevoir encore. Et je remplis ma tâche. »

Léon Tolstoï, Que faire ? suivi de La famine – Ce que veut l’amour – L’unique moyen, Le Pas de côté, 2013.

Image : Léon Tolstoï.

Célébrons Lapaque !

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sebastien lapaque bouquiniste

sebastien lapaque bouquiniste

Jean Dutourd intitula l’un de ses livres De la France considérée comme une maladie. Cette maladie, nous sommes quelques-uns à en être affectés de façon chronique. Sébastien Lapaque est du nombre, comme le prouve Autrement et encore, un journal personnel constitué de ses chroniques et articles.
De bons esprits noteront que l’intéressé a souvent dit du bien de mes romans. Malgré le titre de cette rubrique, entre nous, c’est autre chose que du copinage. En 1997, à l’époque où je publiai Des hommes qui s’éloignent, vint me voir ce garçon de quinze ans mon cadet, créateur d’une revue qui fit parler d’elle, Immédiatement. Régnait déjà une idéologie faite de mépris de notre passé, d’aplatissement devant la techno-marchandise, de sans-frontiérisme béat et de rebellitude subventionnée. Orphelins spoliés, ces jeunes gens considéraient qu’on leur avait volé leur pays et leur héritage. Ils aimaient Pasolini, Blondin ou Debord ; certains côtoyaient le royalisme, d’autres le mouvement Attac. Je fus, disons-le, émerveillé de représenter quelque chose pour eux.
Ils se sont égaillés depuis, Jacques de Guillebon, Luc Richard, Sébastien et les autres… La complicité est restée. Et j’en reviens ainsi à Lapaque et à sa France. Il faut lire ce livre pour sentir, éprouver la France, comme le grain d’un bois de chêne ou l’odeur d’une vieille maison, odeur qui chatouillera les narines délicates des journalistes des Inrocks – qui devront surtout ne pas lire Lapaque s’ils veulent en faire le réac idéal dont ils ont tant besoin.[access capability= »lire_inedits »]
Lapaque évoque son école primaire, les bouquinistes sur les quais, une promenade aux Invalides, les vignerons de la Loire. Né en 1971, il est nostalgique d’une France qu’il n’a pas connue. « C’était mieux avant. Je préfère ne pas m’en souvenir. » Le passé lui tient lieu de lunettes pour mieux voir la France actuelle, ravagée par le moderne : « Qu’est-ce que la France ? […] C’est un état d’âme. […] C’est ce qui dure contre ce qui fait semblant de durer. » D’où son recours à Euripide ou Galien, mais aussi à Proust ou Kessel, Lamennais ou Handke, sans oublier ses maîtres, Bernanos, Orwell. Il feuillette, gourmand, un Dictionnaire universel du pain et nous entretient de la dispute théologique entre partisans du pain azyme et du pain au levain. Vieilles histoires ?  Non : question de civilisation, donc de substance.
« Au terme d’une effroyable perte de principe spirituel, nous voyons le chiffre se substituer à la lettre […] Voyez ces salles de marché qui résonnent de statistiques sur la dette publique, ces journaux remplis de courbes des dépenses et des recettes. Il est urgent de déchiffrer le monde – en redonnant à ce verbe dé-chiffrer toutes ses énergies de sens. »
Ces pages stimulent en même temps qu’elles donnent des complexes. Comment peut-on être si attentif, si curieux de tout et sensible ? C’est qu’il y a là davantage que beaucoup d’informations et de lectures jointes à un évident talent de journaliste : une inflexion très personnelle, les aveux d’un cœur pudique ; un regard grave, mélancolique, empreint de compassion et de révolte. En somme, c’est écrit en Lapaque, comme Muray écrivait en Muray et Vialatte en Vialatte. Une telle distinction n’est pas donnée à tout le monde.[/access]

Autrement et encore, Sébastion Lapaque, Actes sud, 2013.

*Photo : ErrorTribune.

Angelina Jolie et Christine Boutin, duel au sommet

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Angelina Jolie vient d’émouvoir le réseau mondialisé des quadras névrosés en osant révéler l’inavouable : elle a subi une double ablation des seins, une mastectomie, acte préventif contre le cancer du sein. La star hollywoodienne, connue en Lara Croft pulpeuse et intrépide, a déclenché l’admiration générale, des éditorialistes aux mères de famille, en affichant publiquement cette « décision difficile », que son mari Brad Pitt qualifie d’« héroïque ».  L’égérie transformée en briseuse de tabous explique qu’elle a choisi cette solution extrême car il existait avant l’opération un risque de 87 % qu’elle développe un cancer du sein et de 50 % un cancer de l’ovaire, en raison d’un gène défectueux (BRCA1), évoquant sa mère, foudroyée à 56 ans par le fléau. Si elle a écrit une tribune expliquant son acte dans le New York Times, c’est pour sensibiliser et encourager les femmes à accomplir la même démarche, bref à « avoir des couilles », mais plus de seins.
De son côté, Christine Boutin s’est moquée de la malheureuse actrice dans un énième tweet de mauvais goût. Loin de nous l’idée de nous faire l’avocat du diable et du manque de charité mais osons nous interroger : y aurait-il un zeste de vérité dans le gazouillement cynique de la chrétienne démocrate ?
Il y a en effet un sacré paradoxe à saluer comme du courage un acte qui n’est que l’expression d’une terrible peur de la mort.  Cette légitime angoisse humaine, trop humaine, et sa publicité disent quelque chose de notre époque. Par son acte préventif, Jolie se fait le symbole d’un certain malaise occidental vis-à-vis de la vie, d’un principe de précaution poussé à son paroxysme. Dans un monde sans utopie et où le deuil de Dieu est consommé, la peur de la mort et de la souffrance deviennent l’ultime référentiel d’égos déboussolés.  Désormais, la peur est l’aiguillon de toutes nos décisions. Une seule maxime guide l’action humaine : in dubio, pro malo : dans le doute, opte pour le pire. Or, la vie, c’est d’abord un corps qui souffre, des viscères et des maladies. C’est la possibilité de mourir. C’est l’imprévu.
En s’amputant les seins, Angelina Jolie fait passer un message simple : notre corps, ce fardeau naturel dont nous aimerions nous débarrasser pour gagner une liberté absolue (c’est-à-dire absoute de tout lien), ce corps est un obstacle à la vie. Coupons nous les seins, remplaçons nos cœurs par des boites en plastique, mettons des dentiers pour ne pas attraper de caries, faisons l’amour à des machines pour ne pas choper de MST, et mourrons un beau jour au bord d’un lac suisse, sans faire de bruit, par une douce injection létale, elle, risquée à 100%.

The Knife : le côté qui tranche

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the knife dreijer

the knife dreijer

Peu de groupes suscitent autant d’attente que The Knife. Attente dans le temps (leur précédent album datait de 2006) et dans le contenu (les Suédois sont connus pour surprendre). Or, dans ce contexte comme dans d’autres, l’attente fonctionne comme une détente et le coup porté se doit d’assumer l’impact. Si l’album Shaking the habitual imprima résolument sa marque et reçut de la part de la critique un feu d’artifice d’éloges (amplement justifiés tant le disque est un bijou ciselé d’électro-pop avant-gardiste et envoûtante, osant plusieurs plages de dix minutes excellemment développées), la tournée, dès les premières dates, provoqua en revanche chez les fans des réactions violentes. Des réactions telles qu’on n’en avait pas vu depuis cinquante ans au moins qu’on commémore sur un mode factice les célèbres scandales des avant-gardes.
La majorité des commentaires sur les réseaux sociaux dénonce en effet avec rage un « prétentieux foutage de gueule », certains évoquent au contraire une extase, quant aux critiques, ils sont plutôt enclins, malgré une certaine réserve, à justifier et saluer la démarche. Au sujet de cette prestation de The Knife, considérant qu’une proposition radicale appelle une réponse du même degré, je prends pour ma part résolument leur parti.
Que s’est-il passé, au juste, le 4 mai dernier, lorsque le frère et la sœur Dreijer se sont présentés sur scène à la Cité de la musique ? Eh bien, tout d’abord, il fut difficile de les distinguer parmi les sept autres musiciens, tous vêtus de capes monastiques puis de leurs seuls costumes colorés, d’autant que le groupe était soit noyé dans l’ombre soit enseveli sous une mirifique profusion lumineuse. Des instruments étranges, essentiellement percussifs, qui semblaient avoir été fabriqués par une peuplade de l’Atlantide, se voyaient marteler sur les ondes électroniques en cascades. Différentes personnes s’échinaient à chanter dans les micros quand ne s’élevait finalement que la seule voix singulière, vénéneuse, incantatoire de Karin Dreijer-Andersson.
Et puis quelques morceaux plus tard, les prétendus musiciens remportaient leurs instruments en bord de scène et se révélaient vrais danseurs, offrant divers ballets parfaitement adaptés à cette atmosphère pagano-futuriste divulguée dès l’origine. Les faux chanteurs se succédaient ou bien, en chœur, faisaient mine d’interpréter la même voix entêtante et sinueuse qui continuait de dominer la matière sonore. Sur une toile blanche, le visage d’un jeune homme projeté se mit lui-même à articuler les paroles avec des mimiques extraordinairement expressives, relayant une danseuse métamorphosée en diva sauvage.
Alors la confusion fut à son comble. Où sont-ils ? Que reste-t-il de réellement joué ? Y a-t-il jamais eu quoi que soit d’autre que des bandes enregistrées ? Le spectateur se trouvait insolemment déçu quant à ses expectatives, pris à parti comme au début d’un film de Debord ou comme devant Marinetti, le chef des futuristes italiens, présentant sous les huées sa face à l’intérieur d’un cadre vide en déclarant : « Autoportrait ! » En raison de cela, beaucoup qualifièrent le concert du titre de « performance » et arguèrent avoir été trompés sur la marchandise. Il est souvent sain d’être trompé sur la marchandise, là où la marchandise échoue, il arrive que l’esprit triomphe. En tout cas, je ne parlerais pas de « performance », parce que ce terme recouvre aujourd’hui essentiellement l’escroquerie d’un concept simpliste et rebattu, ou d’une vague trouvaille scénographique avortée, mis en place par des « artistes » n’ayant ni la formation intellectuelle ni la culture artisanale nécessaires pour les mener à bien, mais se cachant derrière le paravent inquisitorial de l’art contemporain pour continuer – sans crainte de la moindre sonnerie – leur récréation subventionnée. Je ne parlerais pas de « performance », mais je comprends qu’on s’y réfère, et pour la plupart, les spectateurs offusqués par la prestation de The Knife n’auraient pas rechigné à débourser quelques euros pour assister à ce genre de chose afin, quitte à s’emmerder, d’en sortir gratifiés socialement et à leurs propres yeux. Sauf qu’étant venus pour jouir, ils s’attendaient à ce qu’on stimule certaines zones érogènes qui ne furent qu’à peine effleurées. Pourtant, il paraît qu’on tenta simplement d’en activer d’autres.
Je ne parlerais pas de « performance » parce que ce concert fut un spectacle musical très habilement scénographié. Ensuite, la démarche de prise à revers du spectateur était authentique et pertinente. Lorsqu’on assiste à une performance, de nos jours, on s’attend à voir n’importe quoi, aussi n’est-on pas surpris qu’on nous serve précisément cela. Avec The Knife, le public s’attend à quelque chose et on lui offre autre chose, et cet autre chose révèle par la même occasion que la première chose attendue aurait justement été une tromperie. Voilà qui représente un véritable acte d’avant-garde au sens non galvaudé du terme. La musique électronique sur scène tient globalement de la prostitution, c’est ce que révèle, consciemment ou non, l’ombre projetée du spectacle. La plupart des musiciens électro hésitent en effet sur scène entre une attitude de geeks débiles – enfin, de geeks -, et une pâle imitation des canons du rock, sauf qu’il n’y a ni réelle interprétation ni authentique prise de risque possibles dans la configuration qui est la leur. Ainsi miment-ils des étreintes dont ils demeurent incapables dans le seul but de promouvoir leur travail. Les membres de The Knife, eux, sont parvenus à prendre enfin un risque et, à condition qu’il soit réceptif, à exciter leur public d’une manière neuve.
C’est que derrière leur fascination assez kitsch pour les travelos et leur attitude anti-star plutôt naïve (à l’instar des anciens empereurs nippons, on n’est pas moins sacralisé parce que dissimulé à la vue du profane, au contraire), derrière ces lieux communs indifférencialistes, donc, typiques de l’air du temps, les Dreijer touchent à quelque chose de plus profond, de plus fécond : l’ambiguïté. L’ambiguïté entre la machine et la grâce, entre le masque et la nudité, entre le rite et le jeu, entre l’insolence et l’offrande, entre l’ordre rythmique et la confusion ; et puis, bien sûr, entre le réel et le mensonge. C’est là qu’au lieu de seulement faire communier la foule, le duo la divise. Et au cours de cette division, on sort du pur entertainment de la musique de masse pour s’en réveiller porteur d’un nouveau trouble.
Gloire à ce nouveau trouble !

Une vidéo officielle du dernier album de The Knife :

*Photo : The knife.

Affaire Al-Dura : Israël parle enfin

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israel mohammed al dura

Le gouvernement israélien vient de publier un rapport officiel commandé par le premier ministre Netanyahou pour mettre fin à la controverse autour du reportage de Charles Enderlin, que France 2 avait diffusé le 30 septembre 2000, montrant un enfant palestinien – Mohamed Al-Dura – touché par balles dans les bras de son père Jamal Al-Dura. Cette enquête conclut que l’absence de preuves permettant d’appuyer les propos du journaliste était manifeste avant même la diffusion du reportage. Autrement dit, il s’agit dans le meilleur des cas d’une faute professionnelle grave de la part des responsables de la télévision publique française qui ont décidé de diffuser les images et le commentaire qui les accompagne.
Malheureusement, les conséquences de ces erreurs sont terribles. Rapidement diffusé dans le monde entier, ce reportage erroné a gravé dans la mémoire collective l’image choquante d’un enfant mourant dans les bras de son père sous une pluie d’acier. Les dégâts se sont révélés particulièrement dévastateurs dans le monde musulman où elles ont encouragé la haine et la violence.
Pour Israël, il s’agit d’un véritable revirement car dans les jours suivant la diffusion du reportage, les officiers de l’état-major et du commandement du Front Sud avaient accepté la possibilité que des balles israéliennes aient pu accidentellement atteindre le garçon. À l’époque, alors que la deuxième intifada faisait rage dans la bande de Gaza (où les images ont été filmées) mais aussi en Cisjordanie et dans certaines zones à l’intérieur des frontières internationalement reconnues d’Israël, le haut commandement de l’armée, tenant en estime Charles Enderlin et la télévision publique française, n’avait pas imaginé que de telles erreurs étaient possibles. Les propos d’Enderlin étaient donc pris pour argent comptant. Mais très rapidement, dès novembre 2000, des sources officielles israéliennes ont commencé à émettre des doutes quant à l’authenticité du reportage de France 2.
Pendant plus d’une décennie, l’attitude générale du gouvernement israélien a été de ne pas s’impliquer dans une affaire où il n’avait que des coups à prendre. Certains officiels ont espéré qu’en mettant de côté ces images, le reportage sur Mohamed al-Dura serait oublié et qu’il ne causerait plus de dégâts. Du coup, des particuliers comme Philippe Karsenty ont mené un combat quasi-solitaire, affrontant l’indifférence  israélienne voire parfois une franche hostilité.
Aujourd’hui, après avoir examiné de façon exhaustive les éléments liés à l’affaire al Dura, la commission constate que les faits rapportés dans le reportage de France 2 sont sans fondements. C’est désormais la position officielle du gouvernement israélien. Contrairement à ce qui est affirmé dans le commentaire du reportage, les images montrent clairement qu’à la fin des rushes de France 2, le garçon est vivant et qu’il bouge de façon délibérée. Il n’y a aucune preuve que Jamal et son fils aient été blessés. En revanche, de nombreux indices amènent à penser qu’ils n’ont reçu aucune balle. De plus, l’analyse balistique montre que les impacts de balles sur le mur, retrouvées autour des al-Dura, ne pouvaient venir de la position israélienne.
Quant aux déclarations du caméraman de France 2, Talal Abu Rahma (qui a filmé la scène, Charles Enderlin étant resté à Jérusalem), elles se sont révélées souvent contradictoires et mensongères. En dépit de tout cela, France 2 et Charles Enderlin, qui a commenté le reportage, ont refusé de reconnaître leurs erreurs. Ils ont même réaffirmé leurs accusations initiales.
Bien que tardive, l’adoption de ce rapport par le gouvernement israélien est néanmoins important. Depuis l’automne 2000, comme me l’avait objecté un ancien garde des sceaux, ceux qui se battaient pour rétablir la vérité dans cette affaire étaient obligés d’expliquer pourquoi le gouvernement israélien ne soutenait pas leur combat. Avant la décision de la cour d’appel dans le procès en diffamation engagé par France 2 contre Philippe Karsenty, attendue le 22 mai, c’est peut être un premier signe que les arguments avancés depuis si longtemps tombent enfin sur des oreilles attentives.

1943 : Nestor Burma entre en piste

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nestor burma malet

nestor burma malet

Léo Malet (1909-1996) doit sa postérité au petit écran et à la BD. Quoi de plus normal pour un libertaire pur jus de connaître le succès par la voie des arts populaires ? C’était la revanche du vieil enragé contre l’establishment littéraire. Le fringant Guy Marchand qui interpréta Nestor Burma, détective de choc de 1991 à 2003 à la télévision, fit beaucoup pour la renommée du patron de l’agence Fiat Lux et de la belle Hélène Chatelain. Comment oublier les apparitions de Natacha Lindinger dans les saisons 1 et 2 aussi érotiques et subtiles que celles de Diana Rigg (Emma Peel) dans la série The Avengers ?
À partir de 1988, le dessinateur Jacques Tardi fut, lui aussi, le grand propagateur de cette œuvre explosive. S’intéresser au parcours romanesque de l’écrivain, c’est refaire un cheminement intellectuel et politique qui traverse un siècle de débats d’idées et de fractures françaises. Si Léo Malet a connu un regain d’intérêt après Mai 68, les dernières années de sa vie ont heurté les humanistes. Malet est comme son héros Burma, instable, provocateur, meurtri, aigri, anar, réac, violent, poétique et nostalgique. N’en déplaise aux âmes pures qui aiment la littérature sans ratures, Léo était un drôle de zigoto, ce qui fait toute la saveur inimitable de ses romans policiers. Forcément grinçants et incorrects.
De sa naissance à Montpellier jusqu’à son enterrement au cimetière de Châtillon-sous-Bagneux, Malet embarrasse ses biographes, mais jamais ses lecteurs qui ont trouvé en Burma un antihéros plus plausible et vivant que le pantouflard commissaire Maigret, pourtant tous deux amateurs de pipes. Idéologiquement, Malet reste suspect à l’égard d’une partie de la critique car il a flirté avec tous les courants de pensée. Anarchiste distribuant le journal L’Insurgé dans ses jeunes années, il a débarqué en 1925 au foyer végétalien de la rue de Tolbiac à Paris. Il a ensuite fréquenté les surréalistes et plus particulièrement Breton, s’est un temps inscrit au Parti Ouvrier Internationaliste (trotskiste) et a même été un candidat gaulliste éphémère dans une élection d’après-guerre. Ses prises de parole céliniennes dans les années 80 ont fini par brouiller totalement son image. Authentique désespéré ou provocateur peu inspiré ?
Gardons-nous de juger les hommes qui ont vécu deux guerres mondiales, les indépendances, la fin des maisons closes, l’avènement de la société de consommation et l’urbanisation à outrance. Anar un jour, révolté toujours est une devise qui lui colle assez bien à la peau. Car Malet n’était pas de ces écrivains prédestinés, professeurs ou universitaires érudits qui pratiquent les belles lettres comme on soigne son drive au golf. Malet a connu la cloche, la taule, le stalag, l’occup’ et puis des dizaines de petits boulots, copiste dans une banque, chanteur de cabaret à Montmartre, avant de devenir auteur de romans noirs et inventeur de Nestor Burma.
120, rue de la Gare, première enquête du détective, sort en 1943 aux éditions Hachette.
Suivront 27 romans et 5 nouvelles où Burma traînera sa mauvaise tête dans tous les arrondissements de la Capitale (Les nouveaux Mystères de Paris). Dès son premier livre (deux ans avant le lancement de la Série noire fondée par Marcel Duhamel), l’auteur met en place sa galerie de personnages brusques, immoraux et sans illusion. Si Léo Malet s’est inspiré des américains, Dashiell Hammett entre autres, il invente une forme de littérature populaire inclassable, libre et corrosive. Le roman noir à la française vient de naître en pleine guerre. Un mélange d’intrigues policières, de réalisme sociale, de sexe, de gouaille parigote et d’amertume. Un cocktail qu’il résume dans La complainte de Nestor Burma, une chanson de 1955, où il fait le portrait parlé de Burma : « C’est en compagnie d’Hélène, secrétaire au frais minois ; Covet, reporter matois, que ses enquêtes il mène, fonçant d’autor dans l’brouillard en réfléchissant plus tard ». Tout est dit.

Nestor Burma de Léo Malet – 4 Tomes (Premières enquêtes, Les Nouveaux Mystères de Paris I et II, Dernières enquêtes) – Bouquins  – Robert Laffont.

120, rue de la Gare– Malet – Tardi – Casterman.

 

*Image :  Jacques Tardi.

Que fait la police ?

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La police est une grande famille composée de commissaires de télévision (Maigret, Moulin, Roger Hanin) et de beaucoup d’anonymes en uniformes. On appartient, dans la famille, à des unités aux noms imprononçables et mystérieux, sigles, signes ou acronymes au rayonnement poétique… On est membre de la BRDA (Brigade de répression de la délinquance astucieuse), on travaille à la DNRAPD (Division nationale pour la répression des atteintes aux personnes), on bosse à l’OCPRF (Office central chargé des personnes recherchées ou en fuite), on pointe à l’OCLTIC (Office central de lutte contre la criminalité des technologies de l’information et de la communication)… où, en tant qu’OPJ on passe beaucoup de temps au bureau à consulter le FAED, tout en méditant à sa jeunesse où l’on rêvait d’être officier dans l’antigang, autrement appelée BRI. Voilà qui contribue déjà à donner de la saveur au métier.
On a beaucoup parlé de la police ces derniers jours. Surtout depuis les événements qui ont enflammé l’esplanade du Trocadéro, après le grand rassemblement « festif » footballophile de lundi dernier autour des héros du PSG. La suite est connue. Les « ultras » du club qui s’agitent devant les caméras de télévision et montent comme des ânes sur des échafaudages branlants. Puis c’est l’embrasement. Les boutiques pillées. Les passants agressés. Les touristes dépouillés. Et la plupart des médias qui s’obstinent farouchement à ne pas vouloir distinguer les hooligans à l’origine des désordres, et le « nouveau public » des casseurs qui a donné l’impression au monde entier – lundi dernier – que la plus belle ville du monde était à feu et à sang. Les polémiques on les connaît… Contre Manuel Valls. Contre le préfet de police (On espère qu’il a un violon d’Ingres… il est probable que d’ici quelques temps il ait beaucoup de temps libre…). Et finalement contre la police…
Car oui, que faisait la police ? Et bien c’est très simple. Et je le prouve, grâce à la fascinante lettre d’information publiée chaque semaine par la préfecture de police de Paris, appelée PPrama. En effet, dans l’édition datée du 15 mai, soit deux jours après les regrettables incidents, la préfecture de police communiquait sur un certain nombre de sujets cruciaux. Tout d’abord elle entendait rappeler l’action injustement méconnue de la « police verte« … « A l’approche de l’été, la direction opérationnelle des services techniques et logistiques (DOSTI) coordonne des opérations de sensibilisation aux nuisances sonores« … Et l’on disait la police absente du terrain ? Le bulletin d’information croit bon, plus loin, de rappeler que la pratique de la chasse dans l’agglomération parisienne est « réglementée » (ouf !) : « Responsable de la sécurité des personnes et des biens à Paris et dans les départements de petite couronne, le Préfet de police assure cette mission sur ce territoire où subsiste certaines zones chassables. » Voilà une curiosité qui ravira les esprits marginaux. Et notez bien qu’il ne s’agit pas là de chasse au touriste japonais.  Mais, à la une de PPrama, on retrouve une mise en garde solennelle concernant la question des escroqueries à la charité publique dans les zones touristiques, dont… le Trocadéro. La police est fortement mobilisée. Oui. Contre l’attaque des faux mendiants roumains… « Sur les sites touristiques de la capitale, vous rencontrez régulièrement des jeunes filles et garçons, souvent mineurs, qui vous abordent ‘pétition’ à la main. Parfois sous couvert d’un handicap feint – ils peuvent se prétendre sourds et muets… » Ah, ce drame des handicaps feints… Et on se demande ce qu’a fait la police face aux casseurs déchaînés ? Semblant d’être aveugle ?
Circulez, y’a rien à voir !

Voynet, gardienne de musée

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voynet montreuil signac

voynet montreuil signacMme Voynet, maire de Montreuil, bien connue des oiseaux mazoutés mais ignorée des électeurs[1. Le naufrage du pétrolier Erika, le 12 décembre 1999, souilla plus de 400 km de côtes françaises, et tua environ 300 000 oiseaux. Interrogée, Mme Voynet, ministre de l’Écologie, déclara : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle ! » Candidate des Verts à l’élection présidentielle de 2007, elle réunira sur son nom 1,57 % des suffrages exprimés au premier tour], témoigne d’un goût très sûr, quoiqu’un peu tardif, pour une oeuvre de grande dimension (3 m x 4 m) du peintre Signac, intitulée Au temps d’harmonie, et exposée depuis 1938 dans l’escalier d’honneur de sa mairie. Le citoyen lambda, toutefois, ne peut la voir que pour ses noces, sur rendez-vous ou en quelques grandes occasions comme ce « Réveillon solidaire » du 31 décembre 2011 où la mairie fut ouverte à tous. Des amoureux de l’art manifestèrent leur solidarité en vandalisant le tableau.[access capability= »lire_inedits »]
Paul Signac (1863-1935) est considéré, avec Georges Seurat, comme le fondateur du mouvement dit des « pointillistes ». C’est sa première épouse, Berthe Roblès, peinte par l’artiste sous les traits de La Femme à l’ombrelle (musée d’Orsay), qui confia le tableau à la mairie de Montreuil, sur la suggestion du communiste Marcel Cachin.
Pour la petite histoire, celui-ci était le grand-père de Françoise Cachin, qui était également, par sa mère, la petite-fille de Signac. Disparue en 2011, cette femme de grand caractère[2. Françoise Cachin était une amie très chère, comme le sont toujours sa fille, Charlotte, et son mari, Georges Liébert, que cette amitié a récemment conduit à devenir actionnaire de Causeur.], qui collabora avec ferveur à la création du musée d’Orsay − elle en fut la première directrice − faisait l’unanimité des admirations parmi les esprits indépendants et lucides de notre temps. Son hostilité au projet du « Louvre Abu Dhabi » lui valut d’être fort injustement traitée par Renaud Donnedieu de Vabres, ministre de la Culture. Rédactrice du catalogue raisonné de l’oeuvre de son grand-père, elle estimait que le tableau n’avait pas été donné, mais seulement confié en dépôt à la Ville de Montreuil, et souhaitait qu’il soit exposé à Orsay.
Sa fille, notre amie Charlotte Liébert-Hellman, s’est justement émue du défaut de surveillance et du peu d’empressement des responsables locaux à prendre des mesures pour protéger l’oeuvre de son arrière-grand-père de la rage ou de la maladresse des crétins. Charlotte tenta en vain d’alerter Mme Voynet. Devant son silence persistant, elle lança, en 2012, une assignation en référé, non pour jouir égoïstement du tableau, mais pour le remettre au musée d’Orsay, dont le président, Guy Cogeval, déclarait à Libération le 11 juillet 2012 : « Ce tableau très important a sa place évidente dans la nouvelle salle des grands formats, où il pourra être accessible au public tout en bénéficiant de conditions de conservation qu’une mairie ne peut pas réunir. » Yves Badetz, à cette époque conservateur, chargé des dépôts et acquisitions du même musée, apportait cette précision à l’AFP : « En janvier [2012], lorsque nous avons appris la dégradation de l’oeuvre, nous avons proposé à la mairie notre expertise. Nous nous sommes dits prêts à financer une copie afin de pouvoir mettre la toile à l’abri. »
Reportée à trois reprises, l’audience a eu lieu le 9 avril devant la 5e chambre du tribunal correctionnel de Paris : le tableau, qui a été restauré entre-temps, restera à Montreuil. Guy Cogeval qui, en mars, avait été reconduit pour trois ans à la tête d’Orsay, s’est prudemment abstenu de toute nouvelle intervention dans l’affaire. Aurélie Filipetti, ministre de la Culture, s’est rangée au côté de Dominique Voynet, pour le « peuple de Montreuil » contre les « élites » parisiennes : il parait que la ministre n’aime pas les « musées bourgeois ». Peut-être faudrait-il faire savoir à la ministre et à la maire que le « peuple de Montreuil » compte aujourd’hui plus d’intermittents du spectacle que d’ouvriers…
Espérons que Charlotte Liébert- Hellman, malgré sa lassitude d’être traitée d’« héritière avide », fera appel de cette décision. Le musée d’Orsay accueille 3 millions de visiteurs chaque année : combien se déplaceront à Montreuil, après avoir demandé l’autorisation d’y admirer le tableau ?
Dominique Voynet gardera donc Au temps d’harmonie. Un temps révolu à Montreuil, où ses méthodes ne font pas franchement l’unanimité. En licenciant le directeur de la salle d’art et d’essai Le Méliès, elle a suscité la colère de nombreux habitants de la ville, soutenus par une pléthore d’artistes. Si, d’aventure, Mme Voynet se retrouvait sans emploi après les élections municipales de 2014, la Ville de Montreuil, reconnaissante, lui offrira certainement un poste, sinon de caissière de cinéma, de gardienne de musée.[/access]